Occupation générale des îles Marquises.
Le gouvernement ratifie les divers actes par lesquels les chefs des
principales îles de cet archipel ont fait cession de leurs droits
de souveraineté, et les ont soumises à l'autorité française. Cette
ratification, suivant l'usage général suivi pour les traités passés avec
les chefs de peuplades, n'a pas besoin d'être exprimée par l'apposition
de la signature du Roi sur les actes originaux. Elle résultera de
la notification que je vous charge d'en faire aux signataires et de
l'exécution subséquente des clauses de ces conventions.
Depuis la prise de possession effectuée par M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars, un rapport du commandant particulier de Nouka-Hiva
m'a fait connaître que des hostilités avaient éclaté à l'île Taouata
(Whitaho) entre la garnison et les indigènes. J'ignore comment ces
hostilités se seront terminées. Je ne puis douter toutefois que, même en
l'absence de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, on n'ait promptement
réussi à réprimer les agressions des naturels et à ramener la paix entre
eux et notre poste. Quoi qu'il en soit, vous aurez, dès votre arrivée
aux îles Marquises, pour lesquelles vous ferez route en premier lieu, à
assurer ou à rétablir notre domination à Taouata, comme sur les autres
points de l'archipel où elle pourrait avoir été troublée, méconnue ou
interrompue.
Après les îles Nouka-Hiva et Taouata, les seules qui aient été d'abord
occupées, la plus importante est celle d'Ohivava, et il est même
possible qu'après une exploration plus complète que celle à laquelle
elle a été soumise, on reconnaisse que cette dernière île offre plus
d'avantages que la seconde. Dans tous les cas, Ohivava doit être
effectivement occupée par un détachement, en attendant que vous fassiez
étudier cette localité à l'effet de juger quelle espèce d'établissement
elle est susceptible de recevoir.
Si vous pouvez, en outre, sans trop disséminer vos forces, placer un
poste sur l'île d'Houa-Poeu (Rao-Poua), vous le ferez avec d'autant
plus d'utilité que cette île paraît être une de celles dans lesquelles
l'influence des missionnaires semble avoir jusqu'à ce jour obtenu le
plus de succès. Au surplus, toutes les îles habitées par les naturels,
sur lesquelles vous ne mettrez pas de garnison, devront cependant avoir
un pavillon aux couleurs de la France, et ce pavillon sera confié à la
garde des indigènes qui sauront que vous serez toujours prêt à punir les
tribus qui ne le respecteraient pas.
Ports à ouvrir, dans les Iles Marquises, aux bâtiments de guerre et aux
navires de commerce.
Une des premières mesures que vous aurez à prendre en arrivant sera
de faire connaître, par un arrêté, les ports des Marquises qui seront
ouverts aux bâtiments de guerre des autres nations, et aux navires de
commerce français et étrangers; ports à l'exception desquels l'accès des
côtes devra être défendu et interdit au besoin par la force. Ces ports
seront placés sous un régime de franchise absolue, sans distinction
de pavillon; l'entrée et la sortie de toutes les marchandises y seront
libres et exemptes de tous droits. Vous vous réserverez, toutefois, de
prendre, au besoin, des dispositions exceptionnelles pour assurer de
préférence à nos nationaux l'usage des aiguades, celui des mouillages
et les achats de provisions. Des priviléges et des redevances existent
à cet égard au profit des chefs indigènes. Il ne pourrait être question,
sans manquer aux conventions faites avec eux, de supprimer purement et
simplement les règles établies à cet égard. Mais comme il importe que
l'autorité française demeure entièrement libre de faire, sur ce point,
tous les règlements, il conviendra de racheter des intéressés les
redevances en question, ce qui pourra être obtenu, sans doute, au moyen
d'arrangements peu dispendieux. Vous aurez, en outre, à prohiber le
débarquement des armes et munitions de guerre, en prononçant à l'égard
des contrevenants, en vertu des pouvoirs qui vous seront attribués, les
pénalités qui seront nécessaires pour prévenir tout trafic de ce genre,
qui ne peut tendre qu'à fournir aux populations indigènes des moyens de
se détruire entre elles, et de se mettre en lutte contre la domination
française. Le commerce des spiritueux devra être aussi l'objet de
mesures exceptionnelles, propres à empêcher parmi les indigènes l'abus
des liqueurs fortes, source de désordre et de dégradation, et cause
active de mortalité.
Je ne vous désigne pas les points des îles Marquises qui pourront être
choisis comme ports de guerre ou de commerce. Une étude attentive des
localités pourra seule permettre de faire utilement cette désignation.
Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, des notions importantes
auront sans doute été recueillies depuis l'occupation jusqu'à l'époque
de votre installation. Je me borne à vous faire remarquer que, dans
les premiers temps surtout, il conviendrait de concentrer les lieux de
mouillage, de relâche et d'échanges sur un très-petit nombre de points.
La surveillance à exercer sera partout confiée à l'autorité militaire.
Les opérations des navires n'entraîneront pas, pour l'administration,
d'écritures compliquées. Vous aurez seulement à faire tenir, et
à m'envoyer tous les trois mois, des relevés sommaires qui feront
connaître les noms et le tonnage des navires, la force de leurs
équipages, leurs ports d'armement, la nature ainsi que l'importance
présumées de leurs chargement et de leurs opérations, et enfin, autant
que possible, la nature et la valeur des marchandises, vivres, etc.;
débarqués et embarqués par eux aux Marquises.
Rapports à établir avec divers pays.
Parmi les pays que la navigation a déjà mis ou peut mettre en
communication directe avec les îles Marquises, les uns sont, dès à
présent, des centres importants d'activité commerciale, les autres
commencent seulement à attirer l'attention sous ce rapport; d'autres
enfin sont restés étrangers à tout mouvement d'échange, et en quelque
sorte à tout germe de civilisation.
Les premiers sont: à l'est des Marquises, les divers États de l'Amérique
occidentale, principalement le Chili, le Pérou et le Mexique; au
sud-ouest, les établissements anglais de Sidney et de Van-Diemen;
au nord-ouest, les archipels de la Sonde et des Philippines, et le
continent asiatique. Vous ne manquerez aucune occasion de vous mettre
en relation, soit avec les autorités de ces pays, soit avec les agents
consulaires que nous y entretenons, soit enfin avec les représentants
des puissances européennes. Vous leur ferez connaître tout d'abord la
franchise des ports français dans l'Océanie, et vous leur signalerez
successivement les avantages qui vous paraîtront pouvoir déterminer le
commerce à y diriger des expéditions.
Quant aux autres localités, vous étudierez les nouvelles combinaisons
que vous semblera pouvoir faire naître, dans les opérations du commerce,
un fait aussi considérable que la formation d'un grand établissement
dans des mers où jusqu'à ce jour, depuis la Nouvelle-Hollande jusqu'à
la côte nord-ouest d'Amérique, depuis le Chili jusqu'à la Chine, il n'a
existé aucun centre de protection et d'influence européennes. Vous vous
appliquerez à rechercher quelles relations pourraient se former, dans
les îles Marquises et de Taïti; aux îles Sandwich où l'influence du
gouvernement des États-Unis tend à s'établir d'une manière presque
exclusive; à la Nouvelle-Zélande, où nous n'avons pu fonder qu'un
établissement tardif et précaire, et où il ne sera peut-être
pas possible de prévenir la prééminence prochaine et générale de
l'occupation anglaise. Enfin sur des points plus rapprochés et notamment
dans les archipels situés à l'ouest de celui de la Société, vous ferez
apparaître, le plus souvent qu'il vous sera possible, le pavillon
français, en vous concertant à cet effet avec M. le commandant de la
station de l'océan Pacifique: ce dernier objet se rattache d'ailleurs
plus particulièrement au protectorat de Taïti, et je vais avoir
l'occasion d'y revenir tout à l'heure.
Admission des consuls étrangers aux îles Marquises.
Je ne vois que de l'avantage à permettre aux gouvernements étrangers
d'acréditer près de vous, aux îles Marquises, des agents consulaires qui
seront chargés de surveiller et de servir les intérêts commerciaux de
leurs sujets respectifs. Mais vous devez tenir strictement la main à
ce que, sous aucun prétexte, ils ne s'immiscent dans les affaires
intérieures de la colonie. Jusqu'à nouvel ordre, ce sera par vous que
l'_exequatur_ devra être donné ou retiré à ces agents.
Immigrations aux îles Marquises.
Par un avis inséré au _Moniteur_ du 23 février, j'ai fait connaître que
mon département ne se proposait pas, quant à présent, de favoriser le
passage d'émigrants de France aux Marquises. Toutes dispositions en ce
sens seraient au moins prématurées, et le gouvernement attendra, pour
prendre un parti à ce sujet, que vos rapports aient fait suffisamment
connaître l'intérêt qu'il pourrait y avoir à attirer spécialement dans
ces îles une population européenne autre que celle qui sera attachée
aux divers services publics, ainsi que les moyens d'existence que des
immigrants français pourraient se procurer sur les lieux. Il n'est pas
probable qu'il vous en arrive par la voie du commerce. Le cas échéant,
vous ne perdrez pas de vue que vous avez dans vos pouvoirs le droit de
refuser le débarquement, ou de le subordonner à toutes les garanties
nécessaires pour le bon ordre et pour la sûreté de nos possessions. La
même observation s'applique aux immigrations qui pourraient avoir lieu,
soit de la côte ouest d'Amérique, soit de tout autre point du globe.
L'intérêt de l'établissement sera la seule règle à consulter à l'égard
de l'admission ou du renvoi des individus qui se présenteront pour y
fixer leur résidence.
L'achat des terres par les étrangers a été provisoirement défendu aux
îles Marquises par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars. Vous aurez à
examiner s'il ne convient pas de maintenir provisoirement cette défense.
Il pourra être utile que vous preniez l'initiative d'une introduction de
cultivateurs de la Chine ou de l'archipel d'Asie. J'aurai à vous écrire
spécialement à ce sujet; et, à cette occasion, je vous entretiendrai
plus particulièrement des questions qui se rattachent à l'emploi, dans
les îles de l'Océanie, de travailleurs étrangers appartenant à des races
propres à supporter la fatigue sous le climat des tropiques.
Politique à suivre à l'égard des naturels.
J'aurai des instructions spéciales à vous donner au sujet de l'exercice
du culte et de l'administration de la justice aux îles Marquises. Je
me borne à vous dire ici que les dispositions que j'ai prises sous ce
double rapport ont été combinées dans la vue de faire concourir l'action
religieuse et l'action judiciaire à la moralisation et à la civilisation
des indigènes, ainsi qu'à la consolidation de notre influence parmi ces
populations. Toute votre conduite, ainsi que celle des fonctionnaires et
des autorités militaires, devra tendre à leur faire aimer la domination
française, à leur en faire apprécier le caractère tutélaire et
pacifique. A une administration toujours juste et paternelle, vous
joindrez une intervention à la fois active et prudente dans les guerres
et les dissensions qui agitent les tribus; une protection vigilante
contre tout abus, contre toute injustice de la part des Européens, et
de grands égards pour toutes les coutumes civiles et religieuses de ces
peuples, afin que l'empire de la persuasion, l'exemple et le contact
de notre civilisation accomplissent seuls la révolution morale et
intellectuelle à laquelle on peut espérer de les conduire.