_Le contre-amiral Dupetit-Thouars au ministre de la marine_.
Rade de Taïti, frégate _la Reine-Blanche_,
le 25 septembre 1842.
Monsieur le ministre,
«A mon arrivée en ce port, le 30 août dernier, j'ai été accablé d'une
masse de réclamations faites par tous les Français établis ici, y
compris même les missionnaires. Tous m'adressaient des plaintes, tant
contre le gouvernement local que contre le consul de France qui, selon
eux, a négligé de prendre leurs intérêts ou de les défendre avec assez
d'instance auprès du gouvernement de S. M. la reine Pomaré. Le consul
lui-même se plaignait aussi de plusieurs Français qui, étant sans
cesse en contravention avec les lois du pays en vendant des liqueurs
prohibées, étaient souvent saisis en fraude par la police, et
prétendaient pourtant devoir être indemnisés des pertes qu'ils
éprouvaient; car, seuls, disent-ils, et par un esprit de vengeance du
gouvernement taïtien contre les nôtres, ils sont victimes des vexations
que leur attire ce commerce, tandis que les Anglais et les Américains
le font ouvertement sans jamais en éprouver de préjudice. D'autres
Français, qui se sont volontairement rendus acquéreurs de terres encore
en litige, prétendent que le consul devait employer son influence pour
les leur faire adjuger, droit ou non, et ils auraient voulu qu'usant de
la force dont je dispose, je l'employasse pour faire prononcer, en leur
faveur, une spoliation manifeste.
«Après avoir bien écouté toutes les plaintes et attendu jusqu'au 6
septembre pour m'éclairer sur tous ces faits, j'ai reconnu que les
plaintes, tant d'un côté que de l'autre, n'étaient pas tout à fait
sans fondement, mais que d'un côté comme de l'autre, il y avait une
exagération ridicule et des prétentions exorbitantes. J'ai également
reconnu:
«1º Qu'il n'était que trop vrai que le gouvernement local, oublieux du
passé, ou plutôt toujours sous la même influence étrangère qu'il subit,
n'était point exempt de blâme et se montrait souvent hostile dans sa
conduite envers nos compatriotes;
«2º Que MM. les missionnaires, précédemment à l'arrivée de _l'Aube_,
avaient été expulsés très-brutalement d'une vallée qu'ils avaient
acquise _bona fide_, et que, rentrés en possession de leurs biens à la
demande de M. Dubouzet, ils réclament aujourd'hui des indemnités pour
des vexations dont ils ont déjà obtenu le redressement;
«3º Qu'un Français, M. Lucas, le même qui a perdu le navire
_l'Oriental_, sous le phare de Valparaiso, acquéreur d'un bien dont il
avait été injustement dépossédé comme les missionnaires, et dans lequel
il est également rentré à la demande du commandant de _l'Aube,_ veut
aussi, comme les missionnaires, être indemnisé du retard qu'il a éprouvé
dans son établissement, prétendant qu'aujourd'hui ses cafés auraient 18
pouces de haut;
«4º Qu'un autre Français, M. Desentis, venu de la Nouvelle-Zélande à
Taïti, ayant acheté d'un Anglais une propriété dont celui-ci n'était
point en jouissance, prétendait que le consul devait le faire mettre
en possession, afin de donner cours à son contrat. Le fait de ce marché
m'ayant paru cacher une horrible connivence pour spolier un indigène au
moyen d'un abus de pouvoir, j'ai repoussé de si honteuses prétentions;
«5º Que la conduite de la police envers les Français était toujours plus
brutale qu'envers les autres étrangers, et qu'elle avait profité d'une
querelle élevée à l'occasion d'un combat de chiens, pour assommer
quelques Français qui en étaient témoins, entre autres le capitaine d'un
bâtiment baleinier en relâche dans le port, et que M. Dubouzet, ayant
également obtenu justice de la reine Pomaré pour ce fait, elle avait
prononcé l'exil du plus coupable de ses agents; mais qu'aussitôt que
_l'Aube_, qui venait d'apporter des présents du Roi à la reine Pomaré,
avait été sous voiles, cette sentence de la Reine avait été mise en
oubli, et que le coupable, restant impuni malgré une promesse formelle,
était encore libre à Taïti, lors de notre arrivée.
«Tous ces dénis de justice et ce manque continuel à toutes les
bienséances envers le Roi et son gouvernement sont, à n'en pas douter,
l'effet de la triste influence à laquelle la reine obéit; mais ces
faits ne m'en ont pas moins paru d'une nature tellement grave et
compromettante pour notre dignité nationale, et si dangereux pour nos
compatriotes si je n'en demandais pas le redressement, que je me suis
décidé, étant chargé de soutenir dans ces mers l'honneur de notre
pavillon et de le faire respecter, à envoyer à la reine Pomaré la
déclaration dont je joins ici une copie conforme, ainsi que de celles:
«1º De la proposition à laquelle cette déclaration a donné lieu de la
part de la reine et des chefs principaux qui forment le gouvernement de
Taïti;
«2º De l'acceptation que j'ai faite au nom du Roi et, sauf sa
ratification, du protectorat des États de la reine Pomaré et de la
souveraineté extérieure de ces États, qui m'ont été offerts;
«3º De ma lettre au régent pour qu'il fasse arborer le pavillon du
protectorat et qu'il notifie aux consuls étrangers la détermination que
venaient de prendre la reine Pomaré et les principaux chefs de Taïti;
«4º De la proclamation que j'ai publiée pour calmer les inquiétudes des
indigènes, pour arrêter les déclamations des missionnaires biblistes, et
donner un commencement d'exécution au protectorat, afin de l'établir;
«5º Enfin, les copies conformes de toutes les lettres qui ont rapport
à ces transactions et que j'ai dû écrire, a cette occasion, tant au
gouvernement de la reine Pomaré, aux consuls des États-Unis d'Amérique
et de la Grande-Bretagne, qu'au gouvernement provisoire que j'ai établi.
«Votre Excellence verra, par ces diverses correspondances, que les
consuls étrangers ont grandement approuvé les mesures que j'ai prises,
et applaudi à l'établissement de l'ordre à Taïti. Votre Excellence
reconnaîtra encore que, par la conduite pleine de circonspection que
j'ai tenue dans cette mission, je me suis concilié l'assentiment des
indigènes, celui des populations étrangères établies à Taïti et même
celui des missionnaires anglicans.
«J'ai amené les choses au point que, s'il convient au Roi et à son
gouvernement d'accepter cette très-belle et très-fertile possession,
d'une défense si facile et d'un intérêt si grand dans un avenir peu
éloigné, située au vent de toutes les colonies anglaises et à portée
de recevoir et de donner des nouvelles à la métropole en moins de trois
mois, au moyen d'une correspondance par la vapeur et par Panama, si,
dis-je, la France ne veut pas laisser échapper l'occasion, unique
peut-être, de faire une si belle proie, il suffira presque de dire:
oui. Alors, si le gouvernement m'envoie les objets d'armement que j'ai
demandés pour les Marquises, je trouverai dans ce secours le moyen de
fortifier Taïti, même contre une division, fut-elle nombreuse; car la
nature, en enveloppant ces îles de ceintures de coraux qui les rendent
inaccessibles sans de bons pilotes, a fait presque tout ce qui était
nécessaire pour leur défense.
«Le gouvernement, cependant, pensera peut-être que je suis allé un peu
loin dans cette affaire, mais voici quels ont été les motifs qui m'ont
déterminé.
«Dans la position où se trouvaient les relations de la France avec
Taïti, il était impossible de partir sans faire des représentations
ou même des menaces, tout en annonçant que j'en référerais à mon
gouvernement: mais dans l'état où étaient les esprits et les choses,
l'une ou l'autre de ces mesures eût été sans aucun effet, et on se
serait, comme par le passé, moqué de nous; d'ailleurs cela n'obviait à
rien dans l'attente où l'on était de voir arriver à Taïti une corvette
anglaise qui en était partie brusquement pour la Nouvelle-Hollande, où
les Anglais ont maintenant une station, en apprenant que nous avions
pris possession des îles Marquises, et avait annoncé devoir revenir
pour prendre Taïti; il fallait donc, et il y avait urgence, recourir à
d'autres moyens plus efficaces pour conjurer ce danger.
«Peut-être encore pensera-t-on que j'aurais dû, sans refuser le
protectorat qui nous était offert, en ajourner l'acceptation jusqu'à la
réponse du Roi ou m'en tenir à la demande d'une garantie matérielle pour
assurer l'avenir de nos relations. La solution de cette affaire eût été
ainsi plus modérée, il est vrai; mais ni l'une ni l'autre de ces mesures
n'apportait d'obstacle à la prise de possession de Taïti, que les
Anglais auraient pu effectuer pendant qu'on en eût référé au Roi et à
son gouvernement, et il me paraissait surtout essentiel d'empêcher ce
résultat probable, pour laisser à Sa Majesté son libre arbitre sur la
question du protectorat, et éviter le désagrément auquel on se serait
trouvé exposé si le Roi acceptant, par exemple, sa réponse ne fût
arrivée que lorsqu'il n'aurait plus été temps; d'un autre côté, toute
minime qu'était la garantie matérielle que je demandais par ma note,
il était à craindre que la reine ne pût réunir cette somme; et, ne
l'obtenant pas, je me serais trouvé dans la nécessité de prendre le fort
de Moutou-Outa comme garantie d'une meilleure exécution des traités; et
alors aussi ma position serait devenue très-difficile dans le dénûment
où nous étions de toutes choses, après l'établissement que nous venons
de faire aux Marquises.
«L'occupation de Moutou-Outa, comme je l'ai dit, n'obviait à rien
non plus; elle laissait toujours aux Anglais le temps d'arriver et la
facilité de s'emparer de Taïti en se le faisant donner, ce qui eût été
bien fâcheux, à cause du voisinage de nos établissements, et ce qu'il
était très-important pour moi d'éviter, je le répète, pour assurer au
Roi et à son gouvernement la faculté de se prononcer sur cette grande
question qui, par la position où elle est amenée, peut être regardée
comme résolue, s'il lui convient, et à la France, de posséder l'archipel
de la Société; car, on ne peut disconvenir que le gouvernement de la
Grande-Bretagne aurait bien mauvaise grâce de vouloir élever un conflit
à l'occasion de ce protectorat, au moment même où, d'un trait de
plume, il s'empare d'États aussi importants que le sont ceux de la
Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Guinée, dont on m'a annoncé qu'il
vient tout récemment de prendre possession.
«L'adjonction de notre pavillon à celui de la reine Pomaré était aussi
une garantie indispensable pour nous assurer que rien ne sera entrepris
contre Taïti avant que le Roi ait pu se prononcer. Toute autre mesure,
sans celle-là, eût été illusoire et n'eût pas arrêté un amiral anglais
qui, sans cet obstacle, n'aurait point hésité à s'en emparer et à
nous dire après, comme à la presqu'île de Banks: _Nous y étions les
premiers_.
«Je sais que j'ai encouru le risque d'être désapprouvé, s'il ne convient
point au Roi d'accepter ce protectorat, ou plus exactement ce riche et
important archipel; mais ma conscience me dit que mon devoir était
de m'y exposer; je me suis seul compromis, mais je l'ai fait pour un
intérêt national très-réel et dans celui de la couronne de Sa Majesté;
cela en valait bien la peine.
«Si le Roi et son gouvernement acceptent le protectorat, tout
sera terminé; car, à la rigueur, le gouvernement provisoire actuel
permettrait d'attendre qu'une institution simple et analogue, qui serait
à la fois suffisante et peu dispendieuse pour le Trésor, pût être créée
pour l'exercer.
«Avec des procédés généreux envers la reine et les cinq ou six chefs
principaux, nous nous les attacherons invariablement. Jusqu'à ce jour,
les étrangers ne leur ont fait que du mal, et la reine comme les chefs
sont devenus pauvres par les besoins nouveaux que la civilisation leur a
donnés. Le peuple est bon et facile à conduire; il est toujours attaché
à ses chefs, et en faisant du bien à ceux-ci, on est sûr de le gagner.
«Le protectorat et la souveraineté extérieure des îles de l'archipel
de la Société équivaut, sous le rapport politique et commercial, à une
prise de possession définitive et nous assure les mêmes avantages; il
nous délivre de voisins incommodes et ne blesse pas, au même degré,
l'orgueil et l'intérêt des tiers. Quant aux Américains, ils préfèrent
nous voir l'exercer plutôt que les Anglais, et il était devenu de toute
impossibilité que ce pays continuât à s'administrer par lui-même; le
désordre était déjà venu à son comble; il ne lui restait qu'à opter
entre les Anglais et nous.
«Si le Roi juge ne pas devoir accepter ce protectorat, il me
désapprouvera nécessairement. Dans ce cas, je demande à être rappelé,
car l'influence que j'ai acquise dans ces mers serait ainsi détruite et
m'ôterait la possibilité d'y conduire les affaires avantageusement pour
la France; mais, si au contraire, je suis assez heureux pour que le Roi
approuve ma conduite, je prie Sa Majesté d'avoir aussi la bonté de me
témoigner publiquement sa satisfaction, ne serait-ce qu'en me donnant
l'autorisation d'ajouter à mon titre de commandement, celui d'inspecteur
ou de gouverneur général des possessions françaises dans la Polynésie
orientale, jusqu'à ce que le gouvernement ait régularisé le service de
ces nouveaux établissements; ce sera d'ailleurs un appui moral qui me
donnera le moyen d'accélérer notre colonisation, en aplanissant bien des
difficultés.
«Je suis, etc.
«_Signé_: DUPETIT-THOUARS.»
2º _Instructions de l'amiral Roussin, ministre de la marine et des
colonies, à M. le capitaine Bruat, nommé gouverneur des îles Marquises._
Paris, 28 avril 1843.
Monsieur le gouverneur, vous connaissez les motifs qui ont inspiré
le gouvernement du Roi lorsqu'il a fait prendre possession des îles
Marquises. Procurer, dès à présent, à nos bâtiments de guerre ainsi qu'à
nos navires de commerce, et principalement à nos baleiniers, un lieu de
relâche et de ravitaillement dans l'Océanie; assurer pour l'avenir à
la France une des meilleurs positions militaires et maritimes que
présentent ces archipels, telles étaient les considérations dominantes
qui avaient motivé l'occupation effectuée, d'après les ordres de mon
prédécesseur, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars.
Vous savez par quel concours de circonstances les îles de la Société
ont été placées sous le protectorat de la France, immédiatement après le
débarquement de notre expédition aux Marquises. Le gouvernement du Roi a
résolu d'accepter ce protectorat, à l'exécution duquel vous serez
chargé de présider, en réunissant à votre titre de gouverneur des îles
Marquises, celui de commissaire du Roi près de la reine de Taïti.
Cette détermination n'est pas de nature à faire sensiblement modifier
les bases de l'organisation qui avait d'abord été adoptée pour notre
nouvelle possession. Les îles Marquises restent destinées à devenir le
chef-lieu de votre gouvernement et de nos établissements militaires.
Vous serez maître toutefois d'établir à Taïti votre résidence habituelle
si les circonstances, les besoins du service et les intérêts politiques
et commerciaux qui forment l'ensemble de votre mission vous paraissent
exiger que vous preniez ce parti. Vous disposerez de la même manière
et dans le même but, pour les porter de préférence sur l'un ou l'autre
point, des forces actives et des ressources matérielles qui seront
réunies sous votre direction.
En vous investissant de cette double autorité, Sa Majesté vous accorde
une haute et honorable marque de confiance. Vos services passés me
donnent l'assurance que vous saurez la justifier, et je compte que vous
serez secondé, avec tout le dévouement et l'intelligence désirables,
par les officiers, par les fonctionnaires civils, par les troupes et
les marins placés sous vos ordres. Chacun comprendra, comme vous,
qu'il s'agit de contribuer à l'accomplissement d'une grande et belle
entreprise sur les suites de laquelle le gouvernement, les chambres et
le pays vont avoir les yeux incessamment fixés.
A Taïti, comme aux îles Marquises, vous exercerez l'autorité seul et
sans partage. Comme commandant de la subdivision navale de l'Océanie,
vous serez placé sous les ordres de M. le contre-amiral commandant
la station de l'océan Pacifique. Je vous adresserai, à ce sujet, des
instructions spéciales sous le timbre de la première direction.
Votre mission comporte, par sa nature même, une grande latitude
d'action, une large liberté d'initiative. Vous marcherez cependant
d'autant plus sûrement dans les voies qu'il faudra suivre quand vous
connaîtrez les intentions du gouvernement sur les principaux résultats
qu'il se propose. Je diviserai les instructions que j'ai à vous
donner, à cet effet, en deux parties, l'une relative à nos possessions
proprement dites, l'autre concernant les îles à l'égard desquelles nous
ne devons exercer qu'un pouvoir de protection.