I
1º _Instructions données à l'amiral Dupetit-Thouars par M. l'amiral
Duperré, ministre de la marine et des colonies._
Paris, 15 octobre 1841.
«Monsieur le contre-amiral,
«Parmi les services importants que vous êtes appelé à rendre dans
l'exercice du commandement que le Roi vous confie dans les mers du Sud,
et pour lequel des instructions générales vous ont été remises sous la
date du 17 septembre, il en est un spécial pour lequel Sa Majesté attend
de vous sagesse, prudence et fermeté.
«Notre commerce, et surtout nos pêcheurs de baleine, ont besoin d'un
point de relâche et d'appui dans le grand Océan.
«L'archipel des îles Marquises, dont la principale, Nouka-Hiva, est
située par les 9° de latitude méridionale et 142° 30' de longitude
occidentale (méridien de Paris), se trouve éloigné d'environ 1,100
lieues des côtes du Pérou.
«Ces îles, dont la position a d'ailleurs été déterminée par vous-même
dans un voyage d'exploration, semblent être, d'après vos propres
rapports, le point le plus convenable pour atteindre le but que se
propose le gouvernement du Roi, de fonder un établissement offrant abri
et protection à notre pavillon dans le grand Océan.
«Les habitants de ces îles, parmi lesquels résident, depuis plusieurs
années, des missionnaires français, n'opposeront sans doute aucun
obstacle sérieux à notre établissement.
«Une attitude, ferme au début, doit assurer notre souveraineté; des
procédés humains et généreux envers les chefs et les populations
achèveront de la consolider.
«Vous jugerez, sur les lieux, des moyens d'établir cette souveraineté,
soit qu'elle doive être acquise par des concessions et des présents, ou
obtenue par la force.
«Dans tous les cas, notre domination devra être confirmée par des
traités avec les chefs, et constatée par un acte authentique dressé
par triplicata. Deux expéditions en seront adressées au ministre de la
marine qui en transmettra une au ministre des affaires étrangères, et
la troisième sera réservée par le commandant de la station, jusqu'à son
retour en France où il en fera remise au ministre de la marine.
«Une somme de 6,000 fr. sera mise à votre disposition par M. le ministre
des affaires étrangères, pour l'achat des présents.
«Vous trouverez, dans le personnel et le matériel des bâtiments de
guerre réunis sous vos ordres, monsieur le contre-amiral, les moyens
d'assurer le succès de l'opération à la fois délicate et importante qui
vous est confiée par le gouvernement de Sa Majesté.
«La division stationnaire, aujourd'hui commandée par M. le capitaine
de vaisseau Buglet, se compose d'une frégate, d'une corvette et de deux
grands bricks de guerre.
«Vous allez rejoindre cette division avec une frégate de second rang et
deux corvettes, l'une de premier, l'autre de deuxième rang.
«Le personnel de ces sept bâtiments sera d'environ 1,700 à 1,800 hommes.
«Pour la formation des garnisons que vous aurez à établir sur les îles,
soit simultanément, soit successivement, ainsi que vous le jugerez le
plus convenable, vous embarquerez, sur les bâtiments de votre division,
une compagnie d'équipage de ligne, deux compagnies d'infanterie de
marine et un détachement d'artillerie.
«L'effectif de ce corps expéditionnaire présentera donc environ 400
hommes. Il sera pourvu d'un petit matériel d'artillerie en pièces de
campagne, obusiers de montagne et fusils de rempart.
«Vous disposerez, en outre, de toutes les ressources que vous offrira,
en hommes, en artillerie et en munitions de guerre, votre division
navale.
«Les deux groupes réunis des îles seront sous le commandement supérieur
de l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien de grade.
«Un capitaine de corvette ou un lieutenant de vaisseau sera appelé au
commandement de chacune des deux grandes îles.
«Chacune des petites îles de chaque groupe, quand elles recevront
garnison, sera commandée par l'officier ou le sous-officier, chef du
poste.
«Le premier soin de chaque officier commandant sera de prendre toutes
les dispositions nécessaires pour se mettre à l'abri de toute attaque, à
l'intérieur ou à l'extérieur.
«A cet effet, il fera établir les ouvrages de défense qu'il jugera
utiles.
«Après la prise de possession au nom du Roi et l'établissement des
garnisons, vous aurez à veiller à leur sûreté, et vous assurerez leur
subsistance.
«Vous pourvoirez à ce double objet par les bâtiments sous vos ordres,
dont un ou deux devront stationner dans les îles, et par les ressources,
en vivres, que vous trouverez à Valparaiso et sur d'autres points de la
côte d'Amérique.
«Les garnisons devront d'ailleurs chercher à se créer des ressources par
les cultures dont les terres seront jugées susceptibles, en élevant des
bestiaux, en multipliant les espèces volatiles et en se livrant à la
pêche.
«Vous donnerez à la culture et aux industries, particulièrement à
celles qui s'appliqueront à créer des ressources alimentaires, tous les
encouragements en votre pouvoir.
«Vous pourvoirez, jusqu'à nouvel ordre, au payement des diverses
dépenses auxquelles donneront lieu l'établissement, l'entretien de vos
bâtiments et la subsistance de vos équipages ainsi que des troupes, par
l'émission de traites, suivant le mode prescrit par ma dépêche du 22
avril 1841, dont copie vous sera transmise.
«Vous profiterez, monsieur le contre-amiral, de toutes les occasions
pour me tenir au courant de vos opérations.
«Une nouvelle voie de communication, ouverte entre Panama et la côte du
Chili et du Pérou, vous offrira sans doute des moyens de correspondance
plus prompts. Vous vous servirez alors du couvert de M. le consul
général du Roi à Londres.
«Mais je dois vous recommander de ne vous servir de cette voie anglaise
qu'autant que vous le jugerez absolument sans inconvénient et non
susceptible de nuire à la réserve et à la discrétion que vous
devrez garder dans cette opération, comme dans toutes celles qui se
rattacheront au commandement dont vous êtes chargé.
«Enfin, l'intérêt du service du Roi exige de prévoir le cas où, par une
cause quelconque, vous vous trouveriez dans l'impossibilité de continuer
l'exercice de votre commandement.
«Ce cas échéant, l'officier du rang le plus élevé et le plus ancien
de grade serait appelé de droit à vous remplacer. Il lui est bien
recommandé, en prenant le commandement, de se conformer en tout point
aux présentes instructions et aux directions que vous auriez prescrites,
soit pour le commandement de la station, soit pour la conduite de toutes
les affaires relatives à l'opération spéciale de la prise de possession
et de la conservation des îles Marquises.
«En vous appelant au commandement de ses forces navales dans les mers du
Sud, et en vous chargeant de réaliser un projet dont le succès est à
ses yeux d'un si grand intérêt pour notre pavillon, le Roi vous prouve,
monsieur le contre-amiral, toute sa confiance en votre caractère comme
en votre habileté.
«Vous ne pouvez manquer de justifier cette confiance du Roi et
d'acquérir de nouveaux titres à la bienveillance de Sa Majesté.
«Recevez, monsieur le contre-amiral, avec l'expression des voeux qui
vous suivront, l'assurance de ma considération très-distinguée.
«Le ministre secrétaire d'État de la marine et des colonies,
«_Signé_: Amiral DUPERRÉ.»
2º _Le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le ministre de la marine et
des colonies_.
Baie de Taiohae, frégate _la Reine-Blanche_,
le 25 juin 1842.
«Monsieur le ministre,
«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que la prise de possession,
au nom du Roi et de la France, des deux groupes qui forment l'archipel
des îles Marquises, est aujourd'hui heureusement effectuée.
«La reconnaissance de la souveraineté de S. M. Louis-Philippe Ier a été
obtenue par les voies de conciliation et de persuasion, et, conformément
à vos ordres, elle a été confirmée par des actes authentiques dressés
en triple expédition; j'en adresse une ci-jointe à Votre Excellence.
Je ferai parvenir la seconde qu'elle m'a demandée, par la frégate _la
Thétis_.
«Je suis, etc.
«_Signé_: Amiral DU PETIT-THOUARS.»