CHAPITRE XLIII

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT,

LES JÉSUITES ET LA COUR DE ROME. (1840-1846.)

En quoi consiste la liberté d'enseignement.--Résolution du cabinet du

29 octobre 1840 de tenir, à cet égard, la promesse de la charte

de 1830.--Divers projets de loi présentés par MM. Villemain et

Salvandy.--Caractère de l'Université de France, corps essentiellement

laïque et national.--Que la liberté d'enseignement peut et doit

exister en même temps que l'Université.--Succès permanent de

l'Université.--Difficulté de sa situation quant à l'éducation

religieuse.--Légitimité et nécessité de la liberté

d'enseignement.--Lutte entre l'Université et une partie du clergé.--Par

quelle fâcheuse combinaison les jésuites devinrent les principaux

représentants de la liberté d'enseignement.--Du caractère primitif et

historique de la congrégation des jésuites.--Méfiance et irritation

publique contre elle.--On demande que les lois de l'État qui la frappent

soient exécutées.--Je propose que la question des jésuites soit portée

d'abord à Rome, devant le pouvoir spirituel de l'Église catholique.--Le

Roi et le conseil adoptent ma proposition.--M. Rossi est nommé envoyé

extraordinaire et ministre plénipotentiaire par intérim à Rome.--Motifs

de ce choix.--Négociation avec la cour de Rome pour la dissolution en

France de la congrégation des jésuites, sans l'intervention du pouvoir

civil.--Embarras et hésitation de la cour de Rome.--Grégoire XVI et le

cardinal Lambruschini.--Succès de M. Rossi.--Le Saint-Siège décide la

Société de Jésus à se dissoudre d'elle-même en France.--Effet de ce

résultat de la négociation.--Efforts pour en retarder ou en éluder

l'exécution.--Ces efforts échouent et les mesures convenues

continuent de s'exécuter, quoique lentement.--Maladie du pape Grégoire

XVI.--Troubles dans la Romagne.--M. Rossi est nommé ambassadeur

ordinaire de France à Rome.--Mort de Grégoire XVI.--Pressentiments du

conclave.

La liberté d'enseignement fut, en 1830, l'une des promesses formelles de

la Charte.

La liberté d'enseignement est l'établissement libre et la libre

concurrence des écoles, des maîtres et des méthodes. Elle exclut

tout monopole et tout privilège, avoué ou déguisé. Si des garanties

préalables sont exigées des hommes qui se vouent à l'enseignement,

ainsi que cela se pratique pour ceux qui se vouent au barreau et à la

médecine, elles doivent être les mêmes pour tous.

La liberté d'enseignement n'enlève point à l'État sa place et sa part

dans l'enseignement, ni son droit sur les établissements et les maîtres

voués à l'enseignement. L'État peut avoir ses propres établissements et

ses propres maîtres. La puissance publique est libre d'agir, aussi bien

que l'industrie privée. C'est à la puissance publique qu'il appartient

de déterminer les garanties préalables qui doivent être exigées de tous

les établissements et de tous les maîtres. Le droit d'inspection sur

tous les établissements d'instruction, dans l'intérêt de l'ordre et de

la moralité publique, lui appartient également.

Là où le principe de la liberté d'enseignement est admis, il doit être

loyalement mis en pratique, sans effort ni subterfuge pour donner et

retenir à la fois. Dans un temps de publicité et de discussion, rien ne

décrie plus les gouvernements que les promesses trompeuses et les mots

menteurs.

Le cabinet du 29 octobre 1840 voulait sérieusement acquitter, quant à

la liberté d'enseignement, la promesse de la Charte. Personne n'y était

plus engagé et plus décidé que moi. Par la loi du 28 juin 1833, que

j'avais présentée et fait adopter, la liberté d'enseignement

était fondée dans l'instruction primaire. J'ai déjà dit dans ces

_Mémoires_[108], comment je tentai, en 1836, de la fonder aussi dans

l'instruction secondaire, et par quelles causes le projet de loi que

j'avais proposé dans ce but demeura vain. En 1841 et 1844, M. Villemain

en proposa deux autres plus compliqués que le mien, et qui, sans

résoudre pleinement la question, faisaient faire au principe de la

liberté de notables progrès. Ils rencontrèrent une vive opposition et

n'aboutirent à aucun résultat. En 1847, M. de Salvandy, devenu ministre

de l'instruction publique après la retraite que la maladie avait imposée

à M. Villemain, présenta aux chambres de nouveaux projets qui ne furent

pas plus efficaces. Dans les divers débats qui s'élevèrent à ce

sujet, entre autres le 31 janvier 1846, à la chambre des députés, je

m'appliquai à mettre en lumière les deux idées qui dominaient cette

question, et devaient en fournir la solution: «En matière d'instruction

publique, dis-je, tous les droits n'appartiennent pas à l'État; il y en

a qui sont, je ne veux pas dire supérieurs, mais antérieurs aux siens,

et qui coexistent avec les siens. Ce sont d'abord les droits de la

famille. Les enfants appartiennent à la famille avant d'appartenir à

l'État. L'État a le droit de distribuer l'enseignement, de le diriger

dans ses propres établissements et de le surveiller partout; il n'a pas

le droit de l'imposer arbitrairement et exclusivement aux familles

sans leur consentement et peut-être contre leur voeu. Le régime de

l'Université impériale n'admettait pas ce droit primitif et inviolable

des familles.

[Note 108: Tome III, pages 105-109.]

«Il n'admettait pas non plus, du moins à un degré suffisant, un autre

ordre de droits, les droits des croyances religieuses. Napoléon a

très-bien compris la grandeur et la puissance de la religion; il n'a pas

également bien compris sa dignité et sa liberté. Il a souvent méconnu

le droit qu'ont les hommes chargés du dépôt des croyances religieuses

de les maintenir et de les transmettre, de génération en génération,

par l'éducation et l'enseignement. Ce n'est pas là un privilége de la

religion catholique; ce droit s'applique à toutes les croyances et à

toutes les sociétés religieuses; catholiques ou protestants, chrétiens

ou non chrétiens, c'est le droit des parents de faire élever leurs

enfants dans leur foi, par les ministres de leur foi. Napoléon,

dans l'organisation de l'Université, ne tint pas compte du droit des

familles, ni du droit des croyances religieuses. Le principe de la

liberté d'enseignement, seule garantie efficace de ces droits, était

étranger au régime universitaire.

«C'est à la Charte et au gouvernement de 1830 que revient l'honneur

d'avoir mis ce principe en lumière et d'en avoir poursuivi

l'application. Il y a non-seulement engagement et devoir, il y a

intérêt, pour la monarchie constitutionnelle, à tenir efficacement cette

promesse. Quelque éloignées qu'elles aient été, à leur origine, des

principes de la liberté, les grandes créations de l'Empire, celles-là du

moins qui sont réellement conformes au génie de notre société, peuvent

admettre ces principes et y puiser une force nouvelle. La liberté peut

entrer dans ces puissantes machines créées pour le rétablissement et

la défense du pouvoir. Quoi de plus fortement conçu dans l'intérêt du

pouvoir que notre régime administratif, les préfectures, les conseils de

préfecture, le conseil d'État? Nous avons pourtant fait entrer dans

ce régime les principes et les instruments de la liberté: les conseils

généraux élus, les conseils municipaux élus, les maires nécessairement

pris dans les conseils municipaux élus, ces institutions très-réelles et

très-vivantes qui, de jour en jour, se développeront et joueront un

plus grand rôle dans notre société, sont venues s'adapter au régime

administratif que nous tenions de l'Empire. La même chose peut se faire

pour la grande institution de l'Université, et le pouvoir y trouvera

son profit aussi bien que la liberté. Pour qu'aujourd'hui le pouvoir

s'affermisse et dure, il faut que la liberté lui vienne en aide. Dans

un gouvernement public et responsable, en face des députés du pays assis

sur ces bancs, au pied de cette tribune, sous le feu de nos débats,

c'est un trop grand fardeau que le monopole, quelles que soient les

épaules qui le portent. Il n'y a point de force, point de responsabilité

qui puisse y suffire; il faut que le gouvernement soit déchargé d'une

partie de ce fardeau, que la société déploie sa liberté au service de

ses affaires, et soit elle-même responsable du bon ou mauvais usage

qu'elle en fait.»

Je ne change rien aujourd'hui au langage que je tenais ainsi en 1846.

Mieux qu'aucune autre des créations impériales, l'Université pouvait

accepter le régime de la liberté et la concurrence de tous les rivaux

que la liberté devait lui susciter, car de toutes les institutions de ce

temps, celle-là était peut-être la mieux adaptée et à son but spécial,

et à l'état général de la société moderne. Au milieu des préventions

contraires de beaucoup d'esprits, Napoléon comprit que l'instruction

publique ne devait pas être livrée à la seule industrie privée, qu'elle

ne pouvait pas non plus être dirigée, comme les finances ou les domaines

de l'État, par une administration ordinaire, et qu'il y avait là des

faits moraux qui appelaient une tout autre organisation. Pour donner aux

hommes chargés de l'enseignement public une situation au niveau de leur

mission, pour assurer à ces existences si simples, si faibles et si

dispersées, la considération et la confiance en elles-mêmes dont elles

ont besoin pour se sentir fières et satisfaites dans leur modeste

condition, il faut qu'elles soient liées à un grand corps qui leur

communique sa force et les couvre de sa grandeur. En créant ce corps

sous le nom d'Université, Napoléon comprit en même temps qu'il devait

différer essentiellement des anciennes corporations religieuses

et enseignantes; par leur origine et leur mode d'existence, ces

corporations étaient étrangères à la société civile et à son

gouvernement; point de participation active à la vie sociale; point

d'intérêts semblables à ceux de la masse des citoyens. C'était la

conséquence du célibat, de l'absence de la propriété individuelle et

d'autres causes encore. Les corporations religieuses étaient en même

temps étrangères au pouvoir civil qui ne les gouvernait point et

n'exerçait sur elles qu'une influence indirecte et contestée. Le

caractère et l'esprit laïques dominent essentiellement dans la société

moderne; pour bien comprendre cette société et en être accepté avec

confiance, le corps enseignant doit aussi être laïque, associé à tous

les intérêts de la vie civile, aux intérêts de famille, de propriété,

d'activité publique; tout en remplissant sa mission spéciale, il faut

qu'il soit intimement uni avec le grand et commun public. Il faut

aussi que ce corps soit uni à l'État, tienne de lui ses pouvoirs et

son impulsion générale. Ainsi fut conçue l'Université dans la pensée

de Napoléon; ainsi elle sortit de la main de ce puissant constructeur;

corps distinct sans être isolé, capable d'allier la dignité à la

discipline, et de vivre en naturelle harmonie avec la société et son

gouvernement.

Les faits ont réalisé et justifié ces idées. Depuis plus d'un

demi-siècle, l'Université de France a traversé de bien grands événements

et subi des épreuves bien diverses; elle a été exposée tantôt aux

coups, tantôt aux séductions des révolutions. Quelques faux mouvements,

quelques exemples d'entraînement ou de faiblesse se sont manifestés dans

ses rangs; mais, à tout prendre, elle a fidèlement accompli sa mission

et conservé dignement son caractère; elle est restée en harmonie avec

l'esprit, les idées, les moeurs laïques et honnêtement libérales de

notre société; elle s'est constamment appliquée à élever ou à relever

le niveau des études et des esprits; elle a fait servir au progrès et

à l'honneur des lettres et des sciences les forces qu'elle recevait de

l'État. Et le succès a prouvé et prouve tous les jours le mérite de

ses travaux; c'est de ses écoles que sont sortis et que sortent tant

d'hommes distingués qui portent dans toutes les carrières l'activité de

la pensée, le respect de la vérité, et tantôt le goût désintéressé de

l'étudier, tantôt l'art habile de l'appliquer. C'est l'Université qui,

au milieu du développement et de l'empire des intérêts matériels, a

formé et continue de former des lettrés, des philosophes, des savants,

des écrivains, des érudits; elle est aujourd'hui, parmi nous, le plus

actif foyer de la vie intellectuelle, et le plus efficace pour en

répandre dans la société la lumière et la chaleur.

Sur un seul objet, mais sur l'un des plus graves objets de l'éducation,

sur l'éducation religieuse, la situation de l'Université devait être et

a été, dès son origine, délicate et difficile. La liberté de conscience

et l'incompétence de la puissance civile en matière religieuse sont au

nombre des plus précieuses conquêtes et des principes fondamentaux de

notre société. L'Université, ce corps délégué et représentant de l'État

laïque, ne pouvait être elle-même chargée de l'instruction religieuse,

et elle devait en respecter scrupuleusement la liberté. Tout ce qu'elle

pouvait et devait faire, c'était d'ouvrir, aux hommes investis de cette

mission dans les diverses croyances, les portes de ses établissements,

et de les appeler à venir y donner renseignement qu'ils avaient seuls le

droit de donner. Mais cette simple admission de l'enseignement religieux

dans des établissements auxquels l'autorité religieuse était d'ailleurs

étrangère, cette assimilation de l'étude de la religion à d'autres

études secondaires qui n'ont que leurs heures spéciales et limitées,

ne pouvaient satisfaire pleinement les familles dévouées aux croyances

religieuses, ni les hommes chargés d'en conserver et d'en transmettre

le dépôt. La religion, sérieusement acceptée et pratiquée, tient trop

de place dans la vie de l'homme pour qu'il ne lui en soit pas fait aussi

une grande dans l'éducation de l'enfant. Je dis l'éducation et non pas

seulement l'instruction. L'Université est surtout un grand établissement

d'instruction. La part d'éducation que reçoivent les enfants dans ses

écoles est celle qui tient à la discipline et à la vie publique entre

égaux: éducation très-nécessaire et salutaire, mais insuffisante pour

le développement moral et la règle intérieure de l'âme. C'est surtout au

sein de la famille et dans l'atmosphère des influences religieuses que

se donne et se reçoit l'éducation morale, avec toutes ses exigences

et tous ses scrupules. Il y a un peu d'excessive timidité dans les

inquiétudes qu'inspire le régime intérieur de nos établissements

d'instruction publique et laïque aux personnes qui se préoccupent

surtout de la culture morale des âmes; ces inquiétudes ne sont cependant

pas dénuées de motifs sérieux, et on leur doit, en tout cas, beaucoup de

respect.

Une autre considération, plus pressante encore, pèse, depuis près d'un

demi-siècle, sur l'esprit des croyants, laïques ou prêtres. La religion

chrétienne est évidemment en butte à une nouvelle crise de guerre,

guerre philosophique, guerre historique, guerre politique, toutes

poursuivies au milieu d'un public plein à la fois d'indifférence et de

curiosité. L'attaque est libre autant qu'ardente. La défense doit être

libre aussi; qui s'étonnera qu'elle soit prévoyante? Qui blâmera les

chrétiens, catholiques ou protestants, de leurs efforts pour mettre

les générations naissantes à l'abri des coups dirigés contre la foi

chrétienne? Elles rencontreront, elles ressentiront assez tôt ces coups

dans le monde et dans la vie; qu'elles soient du moins un peu armées

d'avance pour leur résister; qu'elles aient reçu ces impressions

premières, ces traditions fidèles, ces notions intimes que les troubles

même de l'esprit n'effacent pas du fond de l'âme, et qui préparent les

retours quand elles n'ont pas empêché les entraînements. Rien donc de

plus naturel ni de plus légitime que l'ardeur de l'Église et de ses

fidèles pour la liberté de l'enseignement; c'était leur devoir de

la réclamer aussi bien que leur droit de l'obtenir. La liberté de

l'enseignement est la conséquence nécessaire de l'incompétence de l'État

en matière religieuse, car elle peut seule inspirer pleine sécurité aux

croyants chrétiens en les mettant en mesure de fonder des établissements

où la foi chrétienne soit le fond de l'éducation, tout en s'unissant à

une instruction capable d'entrer en concurrence avec celle des écoles de

l'État.

L'Université n'avait, quant aux études, rien à redouter de cette

concurrence; elle était pourvue de toute sorte d'armes pour la

soutenir avec avantage. Et quant à l'éducation morale, la liberté des

établissements religieux donnait à l'Université un point d'appui pour

résister elle-même au vent de l'incrédulité fanatique ou frivole, et la

dégageait en même temps, à cet égard, de toute responsabilité exclusive.

Elle pouvait dire à ceux qui ne la trouvaient pas assez renfermée dans

son incompétence en matière religieuse: «Comment ne me préoccuperais-je

pas vivement de l'intérêt religieux quand j'ai à côté de moi des

établissements qui y puisent une grande force morale?» Et à ceux qui ne

la trouvaient pas assez chrétienne et catholique: «Rien ne vous oblige

à me confier vos enfants; des établissements libres et voués à votre

foi vous sont ouverts.» Dans ce double résultat de la liberté

d'enseignement, il y avait, pour l'Université, un ample dédommagement

à la perte de la domination privilégiée que lui avait attribuée son

fondateur.

Mais quand l'obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mêmes,

les passions des hommes ne tardent pas à l'y mettre. En s'étendant et en

s'échauffant, la lutte pour la liberté d'enseignement changea bientôt de

caractère; ce ne furent plus seulement des esprits élevés et généreux,

tels que M. de Montalembert et le père Lacordaire, qui la réclamèrent

avec éloquence comme leur droit et leur devoir de citoyens et de

chrétiens; elle eut des champions aveugles et grossiers qui attaquèrent

violemment l'Université, tantôt méconnaissant les services qu'elle avait

rendus à l'éducation morale et religieuse aussi bien qu'à l'instruction,

tantôt lui imputant des maximes et des intentions qu'elle n'avait point,

tantôt la rendant responsable des écarts de quelques-uns de ses

membres qui n'étaient pas plus l'image du corps enseignant que quelques

ecclésiastiques tombés dans des fautes graves ne sont l'image du clergé

lui-même. Des brochures pleines d'acrimonie, d'injure et de calomnie

furent publiées à grand bruit, et obtinrent, de quelques évêques, une

approbation aussi imprudente en soi qu'injuste envers l'Université.

Beaucoup d'évêques et de prêtres judicieux blâmaient ces emportements

de la controverse, et auraient volontiers témoigné à l'Université une

équité éclairée; mais, dans l'Église comme dans l'État, c'est le mal de

notre temps, et de bien des temps, que, lorsque les opinions extrêmes

éclatent, les opinions modérées s'intimident et se taisent. Les plus

fougueux ennemis de l'Université demeurèrent les tenants de l'arène, et

la question de la liberté d'enseignement devint, entre l'Université et

l'Église, c'est-à-dire entre l'État et l'Église, une guerre à outrance.

Elle n'en resta pas là; elle se posa bientôt de la façon la plus

compromettante pour l'Église; elle passa sur la tête des jésuites. Les

jésuites furent, aux yeux du public, les représentants de la liberté

d'enseignement.

Plus d'une fois, dans le cours de ma vie publique, à la Sorbonne et dans

les Chambres, j'ai exprimé sans réserve ma pensée sur les jésuites, sur

leur caractère originaire, leur influence historique et leur situation

actuelle dans notre société. Je tiens à reproduire aujourd'hui ce que

j'en dis, entre autres, à la Chambre des pairs, le 9 mai 1844, dans l'un

de nos grands débats sur la liberté d'enseignement. Non-seulement

je n'ai rien à changer dans mes paroles; mais elles expliquent la

résolution que j'ai prise et la conduite que j'ai tenue à cette époque,

au milieu des attaques et des périls dont la Société de Jésus était

l'objet.

«Quand les jésuites ont été institués, disais-je alors, ils l'ont été

pour soutenir, contre le mouvement du XVIe siècle, le pouvoir absolu

dans l'ordre spirituel, et un peu aussi dans l'ordre temporel. Je ne

comprends pas comment on viendrait aujourd'hui élever un doute à cet

égard; ce serait insulter à la mémoire du fondateur des jésuites, et je

suis convaincu que si Ignace de Loyola, qui était un grand esprit et

un grand caractère, entendait les explications et les apologies qu'on

essaye de donner aujourd'hui de son oeuvre, il se récrierait avec

indignation. Oui, c'est pour défendre la foi contre l'examen, l'autorité

contre le contrôle, que les jésuites ont été institués. Il y avait, au

moment de leur origine, de fortes raisons pour entreprendre cette grande

tâche, et je comprends qu'au XVIe siècle de grandes âmes se la soient

proposée. Un problème très-douteux se posait alors; cet empire de la

liberté dans le monde de la pensée, cette aspiration de la société

à exercer un contrôle actif et efficace sur tous les pouvoirs qui

existaient dans son sein, c'était là une immense entreprise; de grands

périls y étaient attachés; il pouvait en résulter, et il en est résulté

en effet de grandes épreuves pour l'humanité. Il était donc très-naturel

que de grands esprits et de grandes âmes tentassent de résister à ce

mouvement si vaste, si violent, si obscur. Les jésuites se vouèrent

courageusement et habilement à cette difficile tâche. Eh bien! ils se

sont trompés dans leur jugement et dans leur travail; ils ont cru

que, du mouvement qui commençait alors, il ne sortirait, dans l'ordre

intellectuel que la licence, dans l'ordre politique que l'anarchie.

Ils se sont trompés; il en est sorti des sociétés grandes, fortes,

glorieuses, régulières, qui ont fait, pour le développement, le bonheur

et la gloire de l'humanité, plus peut-être qu'aucune des sociétés

qui les avaient précédées. L'Angleterre, la Hollande, la Prusse,

l'Allemagne, les États-Unis d'Amérique, la France catholique elle-même,

voilà les sociétés qui, par des routes diverses et à des degrés inégaux,

ont suivi l'impulsion du xvie siècle; voilà les grandes nations et les

grands gouvernements que ce grand mouvement a enfantés. Évidemment

ce fait a trompé les prévisions du fondateur des jésuites et de sa

congrégation; et parce qu'ils se sont trompés, ils ont été battus;

battus non-seulement dans les pays où le mouvement qu'ils combattaient a

bientôt prévalu, mais dans les pays même où le régime qu'ils soutenaient

a longtemps continué d'exister. L'Espagne, le Portugal, l'Italie ont

dépéri entre leurs mains, sous leur influence; et dans ces États

même les jésuites ont fini par perdre leur crédit et la domination de

l'avenir.

«Aujourd'hui que ces faits sont, non pas des opinions, mais des

résultats de l'expérience évidents pour tout le monde, aujourd'hui du

moins la Société de Jésus reconnaît-elle l'expérience? Admet-elle que le

libre examen puisse subsister à côté du pouvoir? que le contrôle public

puisse s'exercer sur une autorité qui reste forte et régulière? Si les

jésuites admettent ce fait, s'ils sont éclairés par cette expérience,

qu'ils viennent prendre leur place parmi nous, libres et soumis à la

libre concurrence de tous les citoyens. Mais le public croit, et il a

de fortes raisons de croire que les jésuites n'ont pas assez profité de

l'expérience faite depuis trois siècles, qu'ils n'ont pas complétement

renoncé à la pensée première de leur origine, que l'idée de la lutte

contre le libre examen et le libre contrôle des pouvoirs publics

n'est pas encore sortie de leur esprit. Si cela est, si les jésuites

persistent à méconnaître les résultats de l'expérience, ils apprendront

qu'ils se trompent aujourd'hui comme ils se sont trompés il y a trois

siècles, et ils seront battus de nos jours comme ils l'ont déjà été.»

J'en demeure convaincu aujourd'hui comme il y a vingt ans; c'était là,

quant à l'histoire et à la destinée des jésuites, une juste appréciation

du passé et un juste pressentiment de l'avenir; mais dans les

Chambres comme dans le public et parmi les amis du cabinet, comme dans

l'opposition, les esprits n'étaient pas si calmes ni si équitables; ils

étaient plus inquiets que moi de la puissance des jésuites, et moins

confiants dans celle de la société et de la liberté. On énumérait les

maisons que les jésuites possédaient déjà en France, les oratoires

qu'ils desservaient, les propriétés qu'ils acquéraient, les enfants et

les jeunes gens qu'ils élevaient, les croyants qui se groupaient autour

d'eux. On réclamait contre eux l'exécution des lois dont, sous l'ancien

régime, sous l'Empire, et même sous la Restauration, les congrégations

religieuses non autorisées avaient été l'objet. Ces lois étaient

incontestablement en vigueur, et on peut, sans témérité, affirmer que,

si la question avait été portée devant eux, les tribunaux n'auraient pas

hésité à les appliquer.

Je ne croyais de telles poursuites ni nécessaires, ni opportunes, ni

efficaces. Les luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses

prennent aisément l'apparence et aboutissent souvent à la réalité de la

persécution. L'histoire de nos anciens Parlements en offre de frappants

exemples. Nous aurions surtout couru ce risque si nous avions engagé une

lutte semblable précisément à propos d'une question de liberté, de

cette liberté d'enseignement promise par la Charte et réclamée, non

pas seulement pour une congrégation religieuse, mais pour l'Église

elle-même. C'était, pour l'État comme pour l'Église, le malheur de la

situation que les jésuites fussent, dans cette occasion, l'avantgarde,

et, dans une certaine mesure, les représentants de l'Église catholique

tout entière; les poursuites et les condamnations qui les auraient

frappés auraient gravement envenimé une querelle bien plus grande que

la leur propre, et une partie considérable du clergé français en aurait

ressenti une vive irritation. Bien souvent d'ailleurs et dans bien des

États, on a poursuivi et condamné les jésuites sans les détruire; ils

se sont toujours relevés; leur existence a eu des racines plus profondes

que les coups qu'on leur a portés; et ce n'est pas aux lois et aux

arrêts, c'est à l'état général de la société et des esprits qu'il

appartient de combattre et de réduire dans de justes limites leur

action. Je proposai au Roi et au conseil, non pas d'abandonner les lois

en vigueur contre les congrégations religieuses non autorisées, mais

d'en ajourner l'emploi, et de porter la question de la dissolution en

France de la Société de Jésus devant son chef suprême et incontesté,

devant le pape lui-même. Le pouvoir civil français ne renonçait point

ainsi aux armes légales dont il était pourvu; mais, dans l'intérêt de

la paix religieuse comme de la liberté et de l'influence religieuse en

France, il invitait le pouvoir spirituel de l'Église catholique à

le dispenser de s'en servir. Le Roi et le conseil adoptèrent ma

proposition.

Par qui pouvais-je la faire présenter et soutenir à Rome avec de

sérieuses chances de succès? Elle y devait rencontrer une forte

résistance, car nous demandions à la cour de Rome de reconnaître des

faits qui lui déplaisaient, et d'infliger un échec à quelques-uns de ses

plus dévoués serviteurs. L'ambassadeur que nous avions alors auprès du

pape Grégoire XVI, le comte Septime de Latour-Maubourg, était un homme

parfaitement honorable, mais malade, inactif, et qui avait à Rome plus

de considération que d'influence. Il nous fallait là un homme nouveau,

bien connu pourtant du public européen, et dont le nom seul fût un

éclatant symptôme du caractère et de l'importance de sa mission. Je

donnai à M. de Latour-Maubourg le congé qu'il demandait à raison de

sa santé, et le Roi, sur ma proposition, nomma M. Rossi son envoyé

extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Rome par intérim. Ce

qu'un tel choix avait d'un peu étrange était, à mes yeux, son premier

avantage: Italien hautement libéral et réfugié hors d'Italie à cause

de ses opinions libérales, l'envoi de M. Rossi ne pouvait manquer de

frapper, je dirai plus d'inquiéter la cour de Rome; mais il y a des

inquiétudes salutaires, et je savais M. Rossi très-propre à calmer

celles qu'il devait inspirer, en même temps qu'à en profiter pour le

succès de sa mission. Ses convictions libérales étaient profondes, mais

larges et étrangères à tout esprit de système ou de parti; il avait la

pensée très-libre, quoique non flottante, et nul ne savait mieux que lui

voir les choses et les personnes telles qu'elles étaient réellement,

et contenir son action de chaque jour dans les limites du possible sans

cesser de poursuivre constamment son dessein. Hardi avec mesure, aussi

patient que persévérant, et insinuant sans complaisance, il avait l'art

de ménager et de plaire tout en donnant, à ceux avec qui il traitait,

l'idée qu'il finirait par réussir dans ses entreprises et par obtenir ce

qu'on lui contestait. Dans la vie politique et diplomatique, il était

de ceux qui n'emportent pas d'assaut et par un coup de force les places

qu'ils assiégent, mais qui les cernent et les pressent si bien qu'ils

les amènent à se rendre sans trop de colère et comme par une nécessité

acceptée.

Il partit pour Rome vers la fin de 1844, visita, avant de s'y établir

officiellement, plusieurs points de l'Italie où il avait à coeur de

s'entretenir avec d'anciens amis; et je lui adressai, le 2 mars 1845,

des instructions ainsi conçues:

«Monsieur, le fâcheux état de la santé de M. le comte de Latour-Maubourg

l'ayant obligé de demander un congé qui lui est accordé, le Roi vous

a donné un témoignage de haute confiance en vous désignant pour gérer

l'intérim de son ambassade à Rome, en qualité d'envoyé extraordinaire et

ministre plénipotentiaire.

«Vous connaissez, monsieur, le caractère de bonne harmonie et d'intimité

qui préside à nos rapports avec le saint siége. Vous savez que le

souverain pontife se montre animé des sentiments les plus affectueux

pour la France et le Roi, et qu'il rend pleine justice à la sollicitude

éclairée du Roi et de son gouvernement pour le bien de la religion,

comme à leur désir sincère de seconder la juste influence et de

concourir à la prospérité et à l'éclat de l'Église de France.

«Le Roi aime à compter, de son côté, sur la bienveillante amitié

du saint-père, et sur l'esprit de prudence et de conciliation qu'il

continue d'apporter dans l'appréciation des affaires souvent délicates

que les deux cours ont à traiter ensemble. Il espère que le concours

du chef de l'Église ne lui manquerait pas dans les circonstances où

il s'agirait de concilier les droits et les devoirs de la puissance

temporelle avec ceux de la puissance spirituelle, et de mettre les

nécessités modérées de la politique en harmonie avec les vrais intérêts

de la religion.

«Une occasion grave se présente aujourd'hui de réclamer ce concours

bienveillant du souverain pontife; et c'est le premier comme le plus

important objet de la mission temporaire dont vous êtes chargé.

«La société des jésuites, contrairement aux édits qui l'ont spécialement

abolie en France et aux lois qui prohibent les congrégations religieuses

non reconnues par l'État, a travaillé depuis quelque temps à ressaisir

une existence patente et avérée. Les jésuites se proclament hautement

eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites; ils possèdent,

dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de noviciat,

des chapelles, une organisation à part. Ils y forment une corporation

distincte du clergé séculier, observant des règles particulières, un

mode de vivre spécial, et obéissant à un chef étranger qui réside hors

de France.

«Il y a là, d'une part, une violation évidente des lois de l'État et

de celles qui constituent la discipline de l'Église gallicane; d'autre

part, un danger pressant et grave pour l'État et pour la religion même.

«Les jésuites n'ont jamais été populaires en France. La Restauration,

après les avoir tolérés quelque temps, a été obligée de sévir contre

eux par les ordonnances du 12 juin 1828. Un cri à peu près universel

s'élevait contre eux d'un bout à l'autre du royaume, et la mesure qui

fermait leurs colléges et les excluait de l'enseignement public fut

accueillie avec joie et reconnaissance.

«Aujourd'hui, les mêmes plaintes éclatent, encore plus nombreuses

et plus vives. Le public s'émeut, s'inquiète et s'irrite à l'idée de

l'hostilité invétérée et active des jésuites pour nos institutions. On

les accuse de s'immiscer toujours dans la politique, et de s'associer

aux projets et aux menées des factions qui s'agitent encore autour de

nous. On leur attribue les plus violentes et les plus inconvenantes des

attaques auxquelles l'Université a été en butte dans ces derniers temps.

On redoute de voir le clergé ordinaire entraîné ou intimidé par leur

influence. Les grands corps de l'État, les Chambres, la magistrature

partagent ces dispositions et ces craintes. Et cet état des esprits

est devenu si général, si pressant, et pourrait devenir si grave que

le gouvernement du Roi regarde comme un devoir impérieux pour lui de

prendre les faits qui en sont la cause en très-grande considération, et

d'y apporter un remède efficace.

«Il lui suffirait, pour donner satisfaction à l'esprit public, de

faire strictement exécuter les lois existantes contre les jésuites en

particulier, et généralement contre les congrégations religieuses non

autorisées dans le royaume. Ces lois sont toujours en vigueur; elles

assurent au gouvernement tous les moyens d'action nécessaires, et les

Chambres seraient bien plus disposées à les fortifier qu'à en rien

retrancher. Mais le gouvernement du Roi, fidèle à l'esprit de modération

qui règle toute sa conduite, plein de respect pour l'Église, et soigneux

de lui éviter toute situation critique et toute lutte extrême, préfère

et désire sincèrement atteindre, par une entente amicale avec le

saint-siége et au moyen d'un loyal concours de sa part, le but qu'il est

de son devoir de poursuivre.

«C'est là, monsieur, ce que vous devez annoncer et demander au

saint-siége, en le pressant d'user sans retard de son influence et de

son pouvoir pour que les jésuites ferment leurs maisons de noviciat et

leurs autres établissements en France, cessent d'y former un corps,

et s'ils veulent continuer d'y résider, n'y vivent plus désormais qu'à

l'état de simples prêtres, soumis, comme tous les membres du clergé

inférieur, à la juridiction des évêques et des curés. La cour de

Rome, en agissant ainsi, n'aura jamais fait, de la suprême autorité

pontificale, un usage plus opportun, plus prévoyant, et plus conforme à

l'esprit de cette haute et tutélaire mission qui appelle le successeur

de saint Pierre à dénouer, par l'intervention de sa sagesse, ou à

extirper, par l'ascendant de sa puissance spirituelle, les graves

difficultés qui, dans les moments de crise ou d'urgence, pourraient

devenir, pour l'ordre ecclésiastique, de graves périls.

«Vous connaissez trop bien, monsieur, la question dont il s'agit ici,

vous êtes trop pénétré des hautes considérations sur lesquelles il

importe d'appeler la plus sérieuse attention du souverain pontife, pour

que j'aie besoin d'y insister davantage, et pour que le gouvernement

du Roi ne se confie pas pleinement dans l'habileté avec laquelle

vous saurez les faire valoir. Nous regretterions bien vivement que le

saint-siége, par un refus de concours ou par une inertie que j'ai peine

à supposer, nous mît dans l'obligation de prendre nous-mêmes des mesures

que le sentiment public de la France et la nécessité d'État finiraient

par réclamer absolument.»

Après avoir, le 11 avril 1845, présenté ses lettres de créance à

Grégoire XVI qui l'accueillit avec une bonté douce et qui, malgré sa

secrète sollicitude, prenait quelque plaisir à s'entretenir en italien

avec l'ambassadeur de France, M. Rossi se tint, pendant deux mois,

dans une attitude d'observation inactive, uniquement appliqué à bien

connaître les faits et les hommes, et à répandre autour de lui, sur ce

qu'il venait faire, une curiosité qu'il n'avait garde de satisfaire. Il

me rendit compte, le 27 avril, de ses observations, des motifs de son

immobilité apparente, et des résultats qu'il en attendait:

«Deux hommes, m'écrivit-il, s'étaient emparés exclusivement de la

confiance du saint-père, le cardinal Lambruschini, secrétaire d'État, et

le cardinal Tosti, trésorier. La rivalité qu'on prétendait exister entre

eux n'était pas réelle; ils avaient, au contraire, une cause commune et

des ennemis communs. Seulement, la situation des affaires donnait plus

de prise contre le cardinal Tosti; c'est contre lui que se sont réunis

d'abord tous les efforts. Il a succombé. C'est contre Lambruschini

qu'on travaille en ce moment. Je ne crois pas qu'on vienne à bout de le

renverser. Il est infiniment plus habile que Tosti, et mieux ancré dans

l'esprit du pape. Mais tout naturellement au fait de ces menées, il

évite avec soin tout ce qui pourrait le compromettre et exciter les

clameurs du parti exagéré. Pour prévenir une chute, il se fait petit.

J'ai pu me convaincre par moi-même qu'il se croit menacé, car tout le

monde sait que, dans ce cas, il parle toujours de sa mauvaise santé, du

besoin qu'il aurait du repos, etc. Je l'ai vu il y a quatre jours, et il

n'a pas manqué de m'en parler.

«Ceci tient à une situation générale. Le cardinal Lambruschini est à la

tête du parti génois. La réaction contre ce parti, qui n'était, il y a

quelques mois, qu'une velléité, s'est organisée depuis; elle est forte

dans ce moment; elle se compose surtout des cardinaux du pays romain

(_Statisti_) contre ceux qu'on appelle les cardinaux étrangers, bien

qu'italiens. Les forces paraissent se balancer. Ce sont des escarmouches

qui préludent à la bataille du conclave.

«Voilà quant aux personnes. Les choses sont toujours dans un état

déplorable, et il n'y a, en ce moment, point d'amélioration à espérer.

Bien loin de songer à séculariser l'administration civile, le pape

ne veut employer, même parmi les prélats, que ceux qui se sont faits

prêtres. A cela s'ajoute l'absence de tout apprentissage et de toute

carrière régulière. Un prélat est apte à tout. Le _président des armes_

était un auditeur de rote. C'est comme si nous prenions un conseiller

de cassation pour lui confier l'administration de la guerre. Quant aux

finances, c'est une plaie dont personne ne se dissimule la gravité. On

marche aujourd'hui à l'aide d'un expédient. Le gouvernement a acheté

l'apanage que le prince Eugène de Beauharnais avait dans les Marches. Il

l'a immédiatement revendu à une compagnie composée de princes romains

et d'hommes d'affaires. Les acheteurs verseront le prix dans le trésor

pontifical en plusieurs payements, longtemps avant l'époque où le

gouvernement pontifical devra payer la Bavière. C'est là l'expédient. En

définitive, c'est un emprunt fort cher.

«Cette situation se complique des jésuites. Ils sont mêlés ici à tout;

ils ont des aboutissants dans tous les camps; ils sont, pour tous, un

sujet de craintes ou d'espérances. Les observateurs superficiels peuvent

facilement s'y tromper, parce que la _Société de Jésus_ présente trois

classes d'hommes bien distinctes. Elle a des hommes purement de lettres

et de sciences, qui devinent peut-être les menées de leur compagnie,

mais qui y sont étrangers et peuvent de bonne foi affirmer qu'ils n'en

savent rien. La seconde classe se compose d'hommes pieux et quelque peu

crédules, sincèrement convaincus de la parfaite innocence et abnégation

de leur ordre, et qui ne voient, dans les attaques contre les jésuites,

que d'affreuses calomnies. Les premiers attirent les gens d'esprit, les

seconds les âmes pieuses. Sous ces deux couches se cache le jésuitisme

proprement dit, plus que jamais actif, ardent, voulant ce que les

jésuites ont toujours voulu, la contre-révolution et la théocratie, et

convaincus que, dans peu d'années, ils seront les maîtres. Un de leurs

partisans, et des plus habiles, me disait hier à moi-même: «Vous verrez,

monsieur, que, dans quatre ou cinq ans, il sera établi, même en France,

que l'instruction de la jeunesse ne peut appartenir qu'au clergé.» Il

me disait cela sans provocation aucune de ma part, uniquement par

l'exubérance de leurs sentiments dans ce moment; ils croient que des

millions d'hommes seraient prêts à faire pour eux, en Europe, ce qu'ont

fait les Lucernois en Suisse.

«C'est là un rêve: il est vrai, au contraire, que l'opinion générale

s'élève tous les jours plus redoutable contre eux, même en Italie;

mais il est également certain que leurs moyens sont considérables;

ils disposent de millions, et leurs fonds augmentent sans cesse; leurs

affiliés sont nombreux dans les hautes classes; en Italie, ils les ont

trouvés particulièrement à Rome, à Modène et à Milan. A Milan, on tient

des sommes énormes à leur disposition, pour le moment où ils pourront

s'y établir et s'en servir. Je sais dans quelles mains elles se

trouvent. Ici, ils sont maîtres absolus d'une partie de la haute

noblesse qui leur a livré ses enfants.

«Ce qui est important pour nous, c'est qu'il est certain et en quelque

sorte notoire que leurs efforts se dirigent en ce moment, d'une manière

toute particulière, vers deux points, la France et le futur conclave.

Au fond, ces deux points se confondent, car c'est surtout en vue de la

France qu'ils voudraient un pape qui leur fût plus inféodé que le pape

actuel.

«Je suis convaincu que le saint-père ne se doute pas de toutes leurs

menées et de tous leurs projets. Je vais plus loin; je crois qu'il en

est de même de leur propre général, le père Roothaan; je ne le connais

pas; mais d'après tout ce qu'on m'en dit, il est comme le doge de Venise

dans les derniers siècles; le pouvoir et les grands secrets n'étaient

pas à lui; ils n'appartenaient qu'au conseil des Dix.

«Telle est ici la situation générale. Voici la nôtre. Votre Excellence

me permettra de lui parler avec une entière franchise; il est important

de ne pas se faire d'illusion sur un état de choses qui peut devenir

grave d'un instant à l'autre.

«Le saint-père et le gouvernement pontifical sont pénétrés d'une

admiration sincère pour le Roi, pour sa haute pensée, pour le système

politique qu'il a fait prévaloir. Sans bien comprendre tous les dangers

qu'on avait à vaincre, toutes les difficultés qu'on a dû surmonter, ils

sentent confusément qu'ils étaient au bord d'un abîme, et qu'ils doivent

leur salut à la politique du gouvernement du Roi. Leur reconnaissance

est vraie, mais elle n'est ni satisfaite, ni éclairée. Parce qu'on a

arrêté l'esprit de révolution et de désordre, ils sont convaincus qu'on

peut faire davantage et revenir vers le passé. Tout ce qu'on a fait pour

eux n'est pour eux qu'un à-compte. Ignorant jusqu'aux choses les plus

notoires chez nous, ne voyant la France et l'Europe qu'à travers trois

ou quatre méchants journaux, ne recevant d'informations détaillées que

d'un côté, car les hommes sensés et modérés n'osent pas tout dire, de

peur d'être suspectés et annihilés, les chefs du gouvernement pontifical

partagent au fond, dans une certaine mesure, les espérances des

fanatiques; seulement, ils n'ont pas la même ardeur, la même impatience;

ils comptent sur le temps, sur les événements, sur leur propre inaction;

ils se flattent de gagner sans jouer. Ils ne feront rien contre le Roi,

sa dynastie, son gouvernement; mais ils aimeraient bien ne rien

faire aussi qui pût déplaire aux ennemis du Roi, de la France, de nos

institutions. Tout ce qu'ils ont de lumière, de raison, de prudence

politique est avec nous et pour nous; leurs antécédents, leurs préjugés,

leurs souvenirs, leurs habitudes sont contre nous. Quand on pense que

c'est à de vieux religieux que nous avons à faire, on comprend combien

il est difficile de leur faire sentir les nécessités des temps modernes

et des gouvernements constitutionnels; nous ne leur parlons que de

choses obscures pour eux et désagréables; nos adversaires ne les

entretiennent que de pensées qu'ils ont toujours nourries; nous

contrarions tous leurs souvenirs et leurs penchants; nos adversaires les

réveillent et les caressent.

«Dans cet état de choses, ce n'est pas par quelques entretiens

officiels, de loin en loin, avec le cardinal secrétaire d'État et le

préfet de la Propagande, qu'on peut traiter ici avec succès les affaires

du Roi. Il n'y a ici ni une cour, ni un gouvernement tels qu'on en voit

et conçoit ailleurs. Il y a un ensemble très-compliqué et _sui generis_.

Le mode d'action ne peut pas être ici le même que partout ailleurs.

«Sans doute, à la rigueur, grâce à l'autorité morale du Roi et à

l'importance politique de la France, il ne serait pas impossible

d'enlever ici une question comme à la pointe de l'épée. Quand on ne leur

laisserait absolument d'autre choix que de céder ou de se brouiller

avec la France, ils céderaient. Mais ce moyen violent ne pourrait être

employé que dans un cas extrême, et les exceptions ne sont pas des

règles de conduite.

«Comme règle de conduite, il ne faut pas oublier que rien d'important

ne se fait et ne s'obtient ici que par des influences indirectes et

variées. Ici les opinions, les convictions, les déterminations ne

descendent pas du haut vers le bas, mais remontent du bas vers le haut.

Celui qui, par une raison ou par une autre, plaît aux subalternes ne

tarde pas à plaire aux maîtres. Celui qui n'a plu qu'aux maîtres se

trouve bientôt isolé et impuissant.

«Les influences subalternes et toutes-puissantes sont de trois espèces:

le clergé, le barreau et les hommes d'affaires, ce qui comprend les

hommes de finance et certains comptables, race particulière à Rome et

qui exerce d'autant plus d'influence qu'elle seule connaît et fait les

affaires de tout le monde. Qu'une vérité parvienne à s'établir dans

les sacristies, dans les études et dans les _computisteries_, rien n'y

résistera, et réciproquement.

«Votre Excellence voit dès lors quel est le travail à entreprendre ici

si on veut réellement se mettre à même de faire les affaires du Roi et

de la France sans violence, sans secousse, sans bruit. Je dois le

dire avec franchise; ce travail n'a pas même été commencé. J'ai trouvé

l'ambassade tout entière n'ayant absolument de rapports qu'avec les

salons de la noblesse qui sont, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous

l'écrire, complétement étrangers aux affaires et sans influence aucune.

Je les fréquente aussi, et je vois clairement ce qui en est. Un salon

politique n'existe pas à Rome.

«Cet état de choses me semble fâcheux et pourrait devenir un danger.

Les amis de la France se demandent avec inquiétude quelle serait son

influence ici si, par malheur, un conclave venait à s'ouvrir. A la

vérité, la santé du saint-père me paraît bonne; il a bien voulu m'en

entretenir avec détail, et la gaieté même de l'entretien confirmait les

paroles de Sa Sainteté. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a ici des

personnes alarmées ou qui feignent de l'être; elles vont disant que

l'enflure des jambes augmente, que le courage moral soutient seul un

physique délabré et qui peut tomber à chaque instant. Encore une fois,

ces alarmes me paraissent fausses ou prématurées; en parlant de ses

jambes, le pape m'a dit lui-même que, très-bonnes encore pour marcher,

elles étaient un peu roides pour les génuflexions, et que cela le

fatiguait un peu. A son âge, rien de plus naturel, sans que cela annonce

une fin prochaine. Quoi qu'il en soit, l'ouverture prochaine d'un

conclave n'est pas chose impossible et qu'on puisse perdre de vue. Dans

l'état actuel, nous n'aurions pas même les moyens de savoir ce qui s'y

passerait; notre influence serait nulle.

«C'est ainsi qu'avant de songer aux instructions particulières que Votre

Excellence m'a données, je crois devoir m'appliquer avec le plus grand

soin à modifier notre situation ici. Autrement, il serait impossible

à qui que ce fût d'y servir utilement le Roi et la France. Mes

antécédents, mes études, la connaissance de la langue et des moeurs me

rendent cette tâche particulière moins difficile qu'à un autre; il n'est

pas jusqu'aux clameurs de quelques fanatiques contre ma mission qui ne

m'aient été utiles; car, il faut bien le savoir, l'esprit des Romains

est porté à la réaction; ils n'aiment pas qu'on leur impose des opinions

toutes faites sur les hommes; on n'a réussi qu'à exciter la curiosité

sur mon compte, et ce mouvement m'est favorable. Un des premiers curés

de Rome disait hier en pleine sacristie: _Di quei diavoli là vorrei

che ne avessimo molti_.--«Je voudrais que nous eussions beaucoup de ces

diables-là.»

L'attitude et le travail tranquille de M. Rossi ne tardèrent pas à

porter leurs fruits; il m'écrivit le 8 mai: «L'état d'isolement et de

passivité où vivait l'ambassade de France est déjà sensiblement modifié.

J'ai trouvé, sous ce rapport, encore plus de voies ouvertes et de

facilités que je ne l'espérais d'abord. La _curia_ (notre mot de

_barreau_ ne rend pas bien l'idée que je veux exprimer), la _curia_,

dis-je, se range ouvertement de notre côté. Le clergé italien est

surpris et flatté de voir cultiver avec lui des rapports qui avaient

été complétement négligés. Bien loin de nous fuir, il nous témoigne

empressement et reconnaissance. Des hommes considérables par leur

intimité en hauts lieux m'ont fait insinuer qu'ils avaient été induits

en erreur sur mon compte, et qu'ils savaient maintenant à quoi s'en

tenir sur les fables et les médisances d'un certain salon où règne en

maître l'assistant général français des jésuites à Rome.

«Voilà quant aux personnes. Quant aux choses, voici mon plan. Je fais

tout juste le contraire de ce que tout le monde s'attendait à me voir

faire. Tout le monde croyait que j'arrivais armé de toutes pièces pour

exiger je ne sais combien de concessions et mettre l'épée dans les reins

au gouvernement pontifical. Comme il est facile de le penser, on s'était

cuirassé pour résister, et les ennemis de la France se réjouissaient,

dans leurs conciliabules, des échecs que nous allions essuyer. Je n'ai

rien demandé, je n'ai rien dit, je n'ai rien fait; je n'ai pas même

cherché, dans mes entretiens avec les personnages officiels, à faire

naître l'occasion d'aborder certaines matières. Ce silence, cette

inaction apparente ont surpris d'abord et troublé ensuite. Il est arrivé

ce qu'il était facile de prévoir. De simples ecclésiastiques, puis

des prélats, puis des cardinaux sont venus vers moi, et ont cherché à

pénétrer ma pensée, sans pouvoir me cacher leurs inquiétudes. Sous

ce rapport, les débats de la Chambre des pairs et les interpellations

annoncées par M. Thiers à la Chambre des députés nous servent à

merveille. Je réponds à tous très-froidement, et d'un ton d'autant plus

naturel que ma réponse n'est que l'exacte vérité: je dis que je ne vois,

dans ce qui se passe et se prépare, rien de surprenant ni d'inattendu;

il arrive précisément ce que, au mois d'octobre dernier, dans mon

court passage à Rome, je m'étais permis d'annoncer au saint-père et

au cardinal Lambruschini; il eût été facile de prévenir l'attaque qui

paraît imminente; mais ce n'était pas ma faute si, au lieu de tenir

compte des paroles d'un serviteur du Roi, qui doit connaître la France

et qui n'avait aucun intérêt à tromper le saint-siége, on a préféré les

conseils de quelques brouillons et de quelques fanatiques. Imposer les

jésuites à la France de 1789 et de 1830 était une pensée si absurde

qu'on était embarrassé pour la discuter sérieusement; les jésuites

fussent-ils des anges, il n'y avait pas de puissance qui pût les

réhabiliter dans l'opinion publique de France; vrai ou faux, on

n'ôterait de la tête de personne qu'ils étaient les ennemis de nos

institutions. Après tout, le jésuitisme n'est qu'une forme, une forme

dont l'Église s'est passée pendant quinze siècles; et pour moi, humble

laïque, il ne m'est pas donné de comprendre comment, par engouement

pour une forme que l'opinion publique repousse, on ose compromettre

les intérêts les plus substantiels de la religion et de l'Église. Je

laissais à la conscience si éclairée du saint-père à juger s'il devait,

par amour pour les jésuites, provoquer une réaction qui, comme toutes

les réactions, pouvait si aisément dépasser le but, et atteindre ce qui

nous est, à tous, si cher et si sacré!

«Ces idées développées, tournées et retournées de mille façons,

commencent à faire leur chemin et à monter du bas vers le haut. C'est la

route qu'il faut suivre ici. L'alarme est dans les esprits, et je sais

positivement qu'elle est arrivée jusqu'au saint-père. Mes paroles ont

été d'autant plus efficaces qu'elles n'ont été accompagnées d'aucune

démarche. Le saint-père déplore les préjugés de la France à l'égard des

jésuites; mais jusqu'ici il se borne à répéter ce que les chefs de

la compagnie de Jésus ont décidé tout récemment, après une longue

délibération sur leurs affaires en France. Ils ont décidé qu'en aucun

cas ils ne devaient donner à leurs amis le chagrin et l'humiliation

d'une retraite volontaire, et que mieux valait pour eux être frappés que

reculer. Je sais qu'ils ont porté cette résolution à la connaissance du

pape, et j'ai des raisons de croire que le cardinal Lambruschini ne l'a

pas désapprouvée.

«Mais, d'un autre côté, l'opinion qu'il est absurde de sacrifier aux

jésuites les intérêts de Rome, dans un pays comme la France, prend tous

les jours plus de poids et plus de consistance dans les sacristies, dans

la prélature, dans le sacré collége. Je sais en particulier de trois

cardinaux, dont deux sont des hommes influents et ayant, plus que tous

autres, leur franc parler avec le saint-père, je sais, dis-je, qu'ils ne

ménagent point leurs paroles à ce sujet, et qu'ils accusent sans détour

le gouvernement pontifical d'impéritie.

«J'ai demandé une audience au saint-père. Ce n'est pas dans le but de

prendre l'initiative près de lui; je veux seulement qu'il ne puisse pas

dire que, dans un moment qu'il regarde comme critique, il ne m'a pas

vu. S'il n'aborde pas lui-même la question, je laisserai, au flot

de l'opinion que nous avons créée et développée, le temps de monter

davantage encore et de devenir plus pressant. Les débats de la Chambre

des députés viendront peut-être nous aider. Ce qu'il nous faut, ce me

semble, c'est que le gouvernement pontifical vienne à nous au lieu de

nous recevoir, nous, en suppliants. C'est là le but du plan que j'ai

cru devoir suivre. C'est aussi la pensée qui commence à se répandre ici.

Hier soir, dans une société nombreuse et choisie d'ecclésiastiques, on

disait hautement: «Nous ne savons rien de la France; nous ne comprenons

pas le jeu de cette machine; on ne peut faire ici que des fautes.

Pourquoi ne pas consulter le ministre du Roi? M. Rossi connaît la France

et Rome; il est membre actif de l'une des Chambres. Nous pouvons nous

expliquer avec lui; Sa Sainteté n'a pas besoin, avec lui, d'interprète.

«Hélas! ils disaient plus vrai qu'ils ne le croyaient peut-être, car

Votre Excellence ajouterait probablement peu de foi à mes paroles si je

lui disais à quel degré d'ignorance on est ici sur ce qui concerne la

France et le jeu de nos institutions. Votre Excellence ne croira pas que

des hommes considérables ont pris les interpellations annoncées de M.

Thiers pour un projet de loi que la chambre des députés a peut-être voté

à l'heure qu'il est contre les jésuites; et ils me demandaient gravement

quel serait, à mon avis, le partage des votes au scrutin, et si la

chambre des pairs adopterait ce projet. Dissiper peu à peu toutes ces

erreurs et faire enfin comprendre la France n'est pas une des moins

importantes parmi les tâches que doivent s'imposer les représentants du

Roi à Rome.»

Je compris et j'approuvai la réserve patiente de M. Rossi: «Je ne vous

presse point, lui écrivis-je[109]; prenez le temps dont vous aurez

besoin et le chemin qui vous convient. Je veux seulement vous avertir

qu'ici la question s'échauffe. Qu'autour de vous on soit bien convaincu

qu'elle est sérieuse. Quand on est gouvernement, on ne dort pas tant

qu'on veut, ni quand on veut.»

[Note 109: Le 17 avril 1845.]

Les interpellations de M. Thiers m'auraient réveillé le 2 mai, si

j'avais dormi. Non qu'elles fussent violentes et embarrassantes pour

le cabinet; l'opposition ne blâma point notre tentative de résoudre la

question des jésuites par un concert avec la cour de Rome; mais elle

insista fortement pour que, si ce résultat n'était pas bientôt obtenu,

les lois de l'État reçussent leur pleine exécution. Elle espérait que la

négociation échouerait et entraînerait pour le cabinet un grave échec.

La majorité, au contraire, désirait vivement notre succès, et avait à

coeur de nous prêter force en nous témoignant à la fois sa confiance

et sa ferme résolution d'en appeler au pouvoir temporel français si le

pouvoir spirituel romain n'en prévenait pas la nécessité. Après deux

jours de discussion, la Chambre déclara par un vote presque unanime:

«que, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois

de l'État, elle passait à l'ordre du jour.»

J'écrivis à M. Rossi[110]: «Le Roi ne désapprouve point votre inaction

depuis votre arrivée; il comprend la nécessité de votre travail

préparatoire, et s'en rapporte à vous quant au choix du moment opportun

pour notre initiative. Pourtant, il s'étonne et s'inquiète un peu de

cette attitude inerte quand tout le monde sait que vous êtes allé à Rome

avec une mission spéciale et laquelle. Il craint que nous n'y perdions

un peu de dignité et d'autorité. Il est frappé que le cardinal

Lambruschini se soit naguère absenté de Rome, et il y trouve quelque

impertinence en même temps que beaucoup de timidité. Il se demande si,

pour le succès même, il ne convient pas de nous montrer un peu plus

pressés, un peu plus hautains, et de faire un peu plus sentir à la cour

de Rome qu'elle nous doit, et que, pour elle-même, elle a besoin de

prendre ce que nous désirons en grande et prompte considération.

[Note 110: Le 19 mai 1845.]

«Ne voyez, dans ce que je vous dis là, rien de plus que ce qui y est

textuellement. Ne faites rien de plus que ce qui, après y avoir bien

pensé, vous paraîtra, à vous-même, bon et efficace. Je vous transmets

l'impression du Roi telle qu'elle est, sans plus ni moins, avec ses

mélanges et ses doutes. Une circonstance l'a un peu confirmée en lui. Le

nonce Fornari est arrivé à Neuilly avant-hier soir, évidemment crêté

à dessein, faisant le grognon et le brave, se plaignant du débat de la

Chambre, de l'attitude du gouvernement, s'étonnant qu'on eût accepté

ce qu'il appelait une défaite, et donnant à entendre que le pape ne

consentirait pas à en prendre sa part. Le Roi l'a reçu très-vertement:

«Vous appelez cela une défaite! En effet, dans d'autres temps, c'en eût

été une peut-être; aujourd'hui, c'est un succès, grâce aux fautes du

clergé et de votre cour. Nous sommes heureux de nous en être tirés à

si bon marché. Savez-vous ce qui arrivera si vous continuez de laisser

marcher et de marcher vous-mêmes dans la voie où l'on est? Vous vous

rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église

fermée pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un

archevêché et plus d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a

annoncé qu'il recevrait les jésuites dans son palais si on fermait leur

maison. C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai

désolé. Ce sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour

mon gouvernement. Mais ne vous y trompez pas; je ne risquerai pas ma

couronne pour les jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que les

leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais moyens

de servir la religion. On me parle sans cesse de la confiance et de

l'affection que Sa Sainteté me porte, et j'en suis très-reconnaissant.

Que Sa Sainteté me les témoigne donc quand l'occasion en vaut la peine;

qu'elle fasse son devoir comme je fais le mien. Mandez-lui ce que je

vous dis là, monsieur le nonce, et comme je vous le dis. Je veux au

moins qu'on sache bien à Rome ce que je pense, car je ne veux pas

répondre de l'ignorance où vous vivez tous et de ses conséquences.»

«Le nonce, fort troublé, a complètement changé de ton et promis d'écrire

tout ce que lui disait le Roi, et de l'écrire de manière à faire

impression. Le Roi a vu, dans sa visite et dans son attitude,

rapprochées de l'absence du cardinal Lambruschini peu après votre

arrivée à Rome, un petit plan conçu dans l'espoir de nous intimider un

peu, et de se soustraire aux embarras de la question, en nous amenant

nous-mêmes à la laisser traîner d'abord, et puis tomber. Je crois la

conjecture du Roi fondée, et je suis bien aise qu'il ait frappé un peu

fort. Il ne faut pas qu'on croie à Rome qu'avec de la procrastination

et de l'inertie on éludera une question qui est sérieuse et qu'il faut

traiter sérieusement.»

Avant même que cette lettre lui arrivât, et par sa propre impulsion, M.

Rossi avait senti que le moment d'agir était venu. Il m'écrivit le 28

mai 1845: «Je travaille à la rédaction d'un _Memorandum_ qui contiendra

le résumé de ce que j'ai dit hier, dans un entretien de près de deux

heures avec le cardinal Lambruschini. Ce _memento_ est nécessaire pour

lui, pour le pape, pour les cardinaux que le saint-père consultera.

C'est vous dire qu'au travail indirect, dont je suis de plus en plus

satisfait, j'ai joint hier, pour la première fois, la négociation

directe. A son retour de Sabine, j'ai laissé le cardinal tranquille

pendant les cérémonies de la Fête-Dieu et les consécrations d'évêques

auxquelles il devait assister ces jours derniers. En attendant, je

recevais de lui des marques publiques et recherchées de considération et

de courtoisie. C'était dire aux nombreux prélats et diplomates qui nous

entouraient:--Vous le voyez: je suis dans les meilleurs rapports avec

le ministre de France.--Ces préliminaires ne se sont pas démentis dans

notre entretien d'hier; je n'ai retrouvé aucune de ces façons que je

connais bien et qui sont, chez lui, l'indice certain de la résistance et

du parti pris. Tout en déplorant les _préjugés_ de la France à l'endroit

des jésuites, il ne déplorait pas moins leurs imprudences et leurs

témérités. Ce qui l'a le plus vivement frappé, c'est un parallèle que

j'ai fait entre la question des jésuites et celle du droit de visite. Et

quand je lui ai dit, comme une confidence, qu'après tout l'Angleterre,

ce grand pays, ce grand gouvernement avait compris qu'il était

impossible et dangereux de lutter contre une opinion générale, et

consentait, dans l'affaire du droit de visite, aux demandes de la

France, il n'a pu contenir ses sentiments. Évidemment il se réjouissait

à la fois d'un résultat utile au gouvernement du Roi, et d'un exemple

auquel, dans les conseils de Sa Sainteté, il sera difficile de résister.

Ce premier entretien n'a été, pour ainsi dire, que l'exposition;

il devait, ainsi qu'il l'a fait, se réserver de tout soumettre au

saint-père; mais l'impression qu'il m'a laissée a été de nature à

confirmer mes espérances.

«J'apprends, d'un autre côté, car je suis bien servi, que notre travail

indirect porte ses fruits. Dans la _curia_, dans la banque, dans la

prélature, l'émotion se propage; des personnages éminents ont porté

jusqu'au pape des conseils de modération et de prudence. Bref, notre

armée devient tous les jours plus nombreuse, plus active et plus forte.

Je n'ai pas le temps d'entrer aujourd'hui dans les détails, mais je suis

content.

«De leur côté, les jésuites ne se donnent pas de repos; leur général a

un avantage que je n'ai pas, celui de pouvoir se rendre sans façon chez

le pape, aussi souvent qu'il le veut. Il n'y manque pas. Il n'est pas

moins vrai que la question, telle que je l'ai posée dans mes entretiens

et qu'on la reproduit, l'embarrasse et le compromet, car mon thème est:

«Dissoudre la congrégation des jésuites pour sauver les autres.» Je sais

qu'en entendant répéter cela, il s'est écrié: «Mieux vaut périr tous

ensemble.» Mais cela n'a pas fait fortune ici. Il ne pouvait rien dire

qui nous fût plus utile.

«En résumé, je ne puis encore rien affirmer; mais j'espère, et mes amis

partagent mes espérances. Mon plan, vous le voyez. D'abord, travail

inofficiel et préparatoire; c'est fait, et cela continue. Puis

discussion officielle et orale; je l'ai commencée hier avec le

secrétaire d'État; je vais la continuer énergiquement avec lui, avec le

pape et avec les cardinaux les plus influents. Ils sont bien prévenus et

m'attendent. En remettant la note verbale, je laisserai pressentir, au

besoin, une note officielle. Je puis me tromper; mais, à supposer qu'on

l'attende, je ne crois pas qu'on résiste à ce dernier coup.

«_Post-scriptum._--Un courrier m'apporte, en ce moment, votre lettre

particulière du 19 mai. Rien de meilleur, de plus à propos, de plus

efficace que le discours du Roi au nonce. Il nous aide puissamment. Le

nonce réflétait Rome. Ici, on était de même rogue et colère d'abord; on

a changé de ton et de contenance; comme je vous le dis, on est, à notre

égard, d'une courtoisie recherchée. Croyez que nous n'avons rien perdu

ici ni en dignité, ni en autorité. Mon inaction apparente les avait, au

contraire, fort inquiétés et troublés. Notre action est, dans ce

moment, d'autant plus efficace que nous les saisissons affaiblis par une

explosion sans résultat.»

Cinq jours à peine écoulés, le 2 juin 1845, M. Rossi m'envoya copie du

_memorandum_ qu'il avait remis au cardinal Lambruschini: «En lui portant

moi-même cette pièce avant-hier, me disait-il, j'ai eu avec lui un

second entretien très-serré et très-pressant; non, à vrai dire, pour

répondre à ses objections, il ne m'en faisait guère, mais pour lui faire

sentir la nécessité d'une résolution prompte et vigoureuse. Je n'ai rien

trouvé, en lui, de la colère qu'on lui supposait et des propos qu'on lui

attribuait pendant son séjour à Sabine. Probablement, il lui est arrivé

ce qui est arrivé au saint-père et à plus d'un cardinal et d'un prélat;

le premier mouvement aura été un mouvement d'humeur, et ce mouvement

aura été accompagné de quelques paroles peu modérées que le parti

jésuitique aura recueillies et exagérées. En laissant passer ces

premiers moments dans une inaction apparente, nous avons évité le danger

d'une réponse précipitée et négative, derrière laquelle on se serait

ensuite retranché au nom de la conscience. Aujourd'hui, la réflexion

prend le dessus, sous l'influence de l'opinion générale qui se prononce

de plus en plus dans notre sens.

«Au fond, le cardinal Lambruschini s'est borné à me dire que ce que nous

demandions, et qui nous paraissait si simple, _était beaucoup pour un

pape_, et que cela était d'autant plus grave que M. Odilon Barrot

avait donné à entendre, dans la Chambre, que ce ne serait là qu'un

commencement. La réponse était trop facile. Je l'ai faite, et le

cardinal, au lieu d'insister, m'a assuré avec empressement et intérêt

que l'affaire serait sans retard soumise au pape et à son conseil:

«Vous pouvez être parfaitement tranquille, m'a-t-il dit en finissant;

indépendamment du _memorandum_, aucun des faits dont vous m'ayez donné

connaissance, des renseignements que vous m'avez fournis, des arguments

que vous avez développés, ne sera négligé dans mon rapport. Tout sera

mis sous les yeux du saint-père et de son conseil.»

Le _memorandum_ était conçu en ces termes: «La Société des jésuites,

contrairement aux lois de l'État et aux édits qui l'ont spécialement

abolie en France, a voulu de nouveau pénétrer et s'établir dans le

royaume. Dispersée, sous l'Empire, par le décret du 22 juin 1804,

frappée, sous la Restauration, par les arrêts des cours souveraines, les

délibérations des Chambres et les mesures de l'administration, elle n'en

a pas moins cru pouvoir se répandre en France après la Révolution de

1830.

«Ses commencements furent timides et peu connus; mais, quelques années

après, abusant d'une tolérance qu'ils ne devaient attribuer qu'à la

modeste et prudente obscurité de leurs premiers établissements, les

jésuites ont travaillé à ressaisir une existence publique. Ils se

proclament hautement eux-mêmes; ils parlent et agissent comme jésuites;

ils possèdent dans le royaume, au su de tout le monde, des maisons de

noviciat, des chapelles, une organisation complète. Ils y forment une

corporation nombreuse, distincte du clergé séculier. Ces faits ne sont

plus contestés aujourd'hui; le public en a trouvé la preuve éclatante et

complète dans les débats d'un procès criminel.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7) · 第 15 / 43 题