«Un autre fait non moins patent, c'est que l'opinion publique, d'accord

avec les lois du pays, avec les résolutions des Chambres, avec les

arrêts de la magistrature, repousse invinciblement tout établissement

des jésuites dans le royaume.

«Ce n'est pas d'aujourd'hui que les jésuites rencontrent en France une

répugnance générale; cette répugnance pourrait en quelque sorte être

appelée historique. La Restauration elle-même dut la reconnaître

lorsque, en 1828, elle réprima ce qu'elle avait jusque-là toléré.

«Les plaintes qui se firent entendre alors éclatent aujourd'hui avec

plus d'unanimité et de force. Le public s'émeut, s'inquiète et

s'irrite à l'idée, juste ou non, de l'hostilité des jésuites pour nos

institutions. On peut ne pas partager cette opinion et la traiter de

préjugé; elle n'en est pas moins un fait réel, pressant et très-grave

qu'il importe d'apprécier dans toute son étendue.

«On accuse les jésuites de s'immiscer sans cesse dans la politique; on

craint de les voir s'associer aux menées des factions; on leur attribue

les plus violentes et les plus inconvenantes des attaques auxquelles les

plus grandes institutions de l'État ont été en butte dans ces derniers

temps. On redoute l'influence qu'ils pourraient exercer sur le clergé

ordinaire; et il importe de ne pas oublier que les grands pouvoirs

publics, les Chambres et la magistrature, partagent ces dispositions et

ces craintes.

«Dans cet état des esprits, le gouvernement du Roi avait regardé comme

un devoir impérieux pour lui de prendre en très-grande considération les

faits qui seuls en sont la cause, et d'y apporter un remède.

«Un fait nouveau et de la plus haute gravité est venu s'ajouter à ceux

que le gouvernement connaissait déjà, et qui lui avaient fait sentir la

nécessité de mettre fin à une tolérance qu'on s'était appliqué à rendre

impossible.

«L'existence de la corporation des jésuites en France, qui avait déjà

occupé la Chambre des pairs, a été déférée, au moyen d'interpellations,

à la Chambre des députés. Le _Moniteur_ a fait connaître à l'Europe

les détails et l'issue du débat mémorable qui s'en est suivi. On sait

qu'après avoir explicitement reconnu, avec le gouvernement:

«1º Que les lois contraires à l'établissement de toute congrégation de

jésuites en France sont en pleine vigueur;

«2º Que le moment était arrivé d'appliquer ces lois;

«La Chambre a adopté, à la presque unanimité des suffrages, un ordre du

jour motivé, portant _qu'elle se reposait sur le gouvernement du soin de

faire exécuter les lois de l'État_.

«Ce résultat mérite d'être profondément médité, car le parti

conservateur y a concouru comme l'opposition; et ce concours n'a été,

à le bien comprendre, qu'une preuve du prix que la Chambre attache au

maintien des bons rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir

temporel.

«Il est notoire, en effet, que les choses de la religion avaient pris

en France, depuis plusieurs années, une vigueur nouvelle. Le Roi et son

gouvernement trouvaient dans ce progrès une heureuse récompense de leurs

efforts pour la prospérité et l'éclat de l'Église de France. Les esprits

s'humiliaient, devant les autels, à la parole de Dieu, comme ils se

pliaient, dans le monde, à la discipline de la loi et au respect des

institutions nationales. L'ordre et la paix, ces incomparables

bienfaits dus à la haute sagesse du Roi, secondaient en même temps le

développement progressif des libertés publiques et celui des sentiments

religieux; et la religion, à son tour, par sa légitime influence,

raffermissait l'ordre et tous les principes tutélaires des sociétés

civiles. Rien ne troublait alors cette bonne harmonie entre l'Église et

l'État.

«Il est également notoire que ce progrès visible s'est trouvé tout à

coup interrompu. Le jour où la congrégation des jésuites, déchirant par

une confiance inexplicable le voile qui la cachait aux yeux du public, a

voulu que son nom vînt se mêler à la discussion des affaires du pays, ce

jour-là les alarmes ont succédé à la sécurité, les plaintes à la bonne

harmonie, les violents débats à la paix. Le zèle religieux, devenu

fanatisme et emportement chez quelques-uns, s'est proportionnellement

refroidi chez les autres. La présence des jésuites trouble les esprits,

envenime et dénature les questions. Eux présents, le bien est devenu

difficile, on peut même dire impossible. Faut-il s'étonner que la

Chambre des députés demande instamment la dissolution d'une congrégation

qui, loin d'être un secours, un moyen d'influence pour la religion, pour

l'Église, pour l'État, n'est qu'une entrave et un obstacle?

«Il est en même temps évident, pour tout observateur impartial, que

le sentiment des Chambres françaises est aussi modéré que ferme. La

congrégation des jésuites est la seule congrégation religieuse qui ait

suscité le débat, la seule dont on ait demandé la dissolution. Pleine de

dévouement pour la religion et pour l'Église, la France est disposée à

rendre au clergé, en respect et en protection, ce qui sera retiré aux

jésuites en influence et en pouvoir. Et quant aux jésuites eux-mêmes, en

même temps qu'on veut la dissolution de la congrégation, de ses maisons,

de ses noviciats, nul ne songe à expulser ni à molester les individus

qui, quelle que soit d'ailleurs leur condition personnelle, ne

s'associeront pas d'une manière prohibée par les lois.

«La question est donc bien simple aujourd'hui; il importe d'en poser

nettement les termes.

«La congrégation des jésuites ne peut exister dans le royaume; elle doit

être dissoute sans retard. Le gouvernement du Roi avait reconnu qu'une

tolérance prolongée serait un désordre et un péril; il s'est trouvé

d'accord avec la Chambre des députés; il doit aujourd'hui acquitter

pleinement, loyalement, l'engagement qu'il a pris à la face du pays.

Reste à choisir le mode d'exécution.

«Il en est deux, bien différents l'un de l'autre, surtout à l'égard de

l'Église et de ses rapports avec l'État et la France: la dissolution par

l'intervention du pouvoir spirituel, ou la dissolution par l'action du

pouvoir civil.

«Les préférences du gouvernement du Roi pour le premier de ces deux

partis ont été clairement indiquées. Sans doute il lui aurait suffi,

pour donner satisfaction à l'esprit public, de faire strictement

exécuter les lois contre toutes les congrégations religieuses non

autorisées dans le royaume. Ces lois, dont on vient de reconnaître

formellement l'existence et la force, lui assuraient tous les moyens

d'action nécessaires; mais, fidèle à l'esprit de modération qui règle

toute sa conduite, plein de respect pour l'Église et jaloux de lui

éviter toute situation critique et toute lutte extrême, il a voulu

atteindre, par une entente amicale avec le saint-siége et au moyen d'un

loyal concours de sa part, le but qu'il est de son devoir de poursuivre.

«En s'adressant à la cour de Rome, en lui demandant de prévenir par

son intervention l'action du pouvoir civil, le gouvernement du Roi a

l'intime conviction qu'il rend un service signalé à l'Église en général,

et en particulier au clergé français. La dispersion de la congrégation

des jésuites une fois opérée par l'autorité du saint-siége, les esprits

seront apaisés; la cause du clergé se séparera de la cause des jésuites;

toutes les questions se trouveront ramenées à leur état naturel; les

préventions se dissiperont, les craintes disparaîtront, et les

rapports de l'Église et de l'État deviendront faciles, car la France

reconnaissante sera pleine de confiance dans la sagesse, la prudence et

la modération du saint-siége.

«La conscience si éclairée du saint-père ne peut hésiter à donner un

ordre que les jésuites, s'il sont réellement animés, ainsi qu'on aime

à le croire, d'un amour sincère et désintéressé de la religion, doivent

eux-mêmes implorer. Ils ne peuvent plus être en France qu'une occasion

de désordres, de violences, d'impiété, de tous les écarts auxquels

se livrent si facilement les esprits agités et irrités. Et comme la

dissolution de leurs maisons, de leurs noviciats, de leur corps est

inévitable, ils doivent préférer, à une dissolution opérée par la main

du pouvoir civil, une dispersion paisible, en obéissance à un ordre de

leur chef suprême et absolu, le souverain pontife.

«Si le concours bienveillant du souverain pontife manquait au Roi dans

cette occasion si pressante et si grave, les lois de l'État devraient

avoir leur plein et libre cours. Les préfets, les procureurs généraux

recevraient l'ordre de les mettre à exécution. Le bruit serait grand,

le retentissement aussi. Les imprudences seraient possibles, et le

gouvernement, engagé malgré lui dans une voie qu'il aurait voulu éviter,

se verrait forcé de pourvoir à toutes les nécessités de la situation;

car il a des droits sacrés à défendre, et bien d'autres intérêts

à protéger que ceux de quelques congrégations qui, après tout, ne

constituent pas le clergé, l'Église, le catholicisme.

«La France, qui connaît le recours que le gouvernement du Roi adresse

au Saint-Père, et qui applaudit à cette démarche, la France,

douloureusement surprise de ne pas la voir accueillie, établirait

peut-être, entre la cause de Rome, de l'Église, du clergé, et la cause

des jésuites, une confusion regrettable qui n'existe pas aujourd'hui.

Il est facile de se représenter les déplorables conséquences de cette

erreur.

«En écartant, par son autorité légitime et reconnue, les complications

d'une exécution fâcheuse, en prévenant, par une sage intervention, des

actes qui pourraient altérer gravement les bons rapports de l'État avec

l'Église, et porter, aux intérêts du clergé qui se serait imprudemment

associé aux jésuites, une atteinte plus ou moins profonde, le pouvoir

spirituel rendra à la religion un immense service, et lui fera regagner

en un seul jour le terrain qu'elle a visiblement perdu.

«Il importe d'insister sur ce point. Permettre qu'une méprise de

l'opinion publique en France, confondant la cause de l'Église et celle

des jésuites, semble réunir le clergé et cette congrégation sous le même

drapeau, ce serait causer à la religion le plus grand dommage qu'elle

ait subi depuis les plus mauvais jours de la Révolution.

«La bonne harmonie et l'intimité qui président aux rapports de la France

avec le saint-siége, les sentiments affectueux dont le souverain pontife

s'est constamment montré animé pour la France et pour le Roi,

l'esprit de prudence et de conciliation que le saint-père apporte dans

l'appréciation des affaires, sont des garanties que son auguste concours

ne manquera pas au Roi dans une circonstance où il s'agit de concilier

les droits et les devoirs du pouvoir civil avec ceux du pouvoir

spirituel, et de mettre les nécessités modérées de la politique en

accord avec les vrais intérêts de la religion.»

Le fond et la forme de ce _memorandum_, ces déclarations si positives,

ces conclusions si précises jetèrent et tinrent pendant trois semaines

la cour de Rome dans la perplexité la plus vive. Également troublés,

le pape et le cardinal Lambruschini repoussaient, comme un amer calice,

l'un la responsabilité de la décision qu'il avait à prendre, l'autre

celle du conseil qu'il avait à donner. Convoquée le 8 juin pour

délibérer sur la question, une congrégation de cardinaux fut d'abord

ajournée; quand elle se réunit quelques jours plus tard, neuf cardinaux

étaient présents, et la majorité parut incliner pour le parti de

l'inaction: «J'ai vu de nouveau le cardinal Lambruschini avant-hier et

ce matin, m'écrivit le 18 juin M. Rossi. Avant-hier, je le trouvai on ne

peut plus aimable et plus caressant;--le pape, me dit-il, n'a pas encore

pris de décision; il est dans de vraies angoisses; je vous comprends, je

me mets à votre place; mais soyez équitable; mettez-vous aussi un peu à

la nôtre.--Je n'ai pas besoin de vous dire ma réponse. Bref, il éluda

en redoublant de tendresses pour moi, en me parlant avec enthousiasme

du Roi et de sa politique. Vous eutes aussi, malgré votre hérésie, une

très-large part dans ses éloges, et il me félicita d'avoir deux anciens

amis tels que vous et le duc de Broglie. Votre traité avec l'Angleterre

sur le droit de visite l'a beaucoup frappé; je lui dis que j'espérais

bien que ce grand exemple ne serait pas perdu pour la cour de Rome. Il

me fit, en souriant, un léger signe d'assentiment. Je ne pus en tirer

rien de plus. Ce matin, ayant été informé de quelques propos des

jésuites, je me suis rendu chez le cardinal; je lui ai dit sèchement,

et sans autre préambule, que mon courrier allait partir, et que

j'avais besoin de savoir ce que je devais écrire à mon gouvernement

sur l'affaire des jésuites. Il m'a répondu que l'examen de la question

n'était pas achevé, et qu'il me priait de patienter, de ne pas

m'inquiéter, qu'il m'en suppliait.--Je ne m'impatienterais pas

trop, Éminence, bien que l'affaire soit urgente, si certains bruits

n'arrivaient pas jusqu'à moi. Je crains qu'on ne se fasse ici de

funestes illusions. Ce serait une illusion de croire que des désordres

ne peuvent pas résulter de toutes ces folies, et une illusion de penser

que le saint-siége n'en serait pas responsable aux yeux de la France

et du monde entier. Les jésuites sont ses hommes, sa milice; ils lui

doivent, par leurs voeux, une obéissance aveugle et immédiate. Tout

ce qu'ils font, tout ce qu'ils ne font pas, tout le mal qui peut en

résulter, le saint-siége en répond.--Alors, il m'a de nouveau assuré que

l'affaire serait mûrement examinée;--elle est, m'a-t-il dit, devant le

conseil du pape; et au besoin, ce conseil sera augmenté;--ce qui voulait

dire, ce me semble:--Nous ferons en sorte que la majorité soit pour

vous.--Il a conclu en me disant:--Vous connaissez bien nos sentiments et

notre conduite à l'égard du Roi, de sa dynastie et de la France. Soyez

certain qu'on fera tout ce qui sera possible pour que les bons rapports

entre les deux gouvernements ne soient aucunement altérés.--Éminence,

j'en serai d'autant plus charmé que cela me dispensera de passer

d'un simple _memorandum_ à une note officielle.--Une note officielle!

m'a-t-il répondu d'un ton très-doux; mais je ne vous ai pas encore fait

de réponse sur le _memorandum_.--Je le sais, et je ne demande pas mieux

que de n'avoir plus que des remerciements à adresser à Votre Éminence.»

Évidemment, ce qui coûtait le plus au pape Grégoire XVI, c'était de

frapper lui-même, par un acte du pouvoir spirituel, la congrégation des

jésuites redoutée et repoussée en France par des motifs essentiellement

temporels et politiques. Par ménagement pour l'Église et le clergé

catholiques, par égard pour la liberté religieuse, même envers une

congrégation interdite par nos lois civiles, nous ajournions l'exécution

de ces lois, et nous invitions le pouvoir suprême de l'Église à faire en

sorte que le pouvoir suprême de l'État ne fût pas obligé de faire usage

d'armes rudes et compromettantes pour la religion elle-même. C'était là,

pour le pape et son ministre, une situation nouvelle, et, soit

scrupule religieux, soit timidité politique, ils reculaient devant la

responsabilité que notre modération libérale faisait peser sur eux. M.

Rossi démêla bientôt ce sentiment, et, avec une habile équité, il s'en

fit un moyen de succès: «J'ai revu ce matin le cardinal Lambruschini à

l'occasion de sa fête, m'écrivit-il;[111] il a voulu entrer lui-même

en matière. La conversation a été plus que jamais amicale, intime,

confidentielle; je suis sûr aujourd'hui qu'il comprend les nécessités de

notre situation politique, les imprudences des jésuites, du clergé et de

leurs amis, et qu'il travaille sincèrement à concilier l'accomplissement

de nos désirs avec les ménagements que demandent les répugnances du

saint-père pour tout acte qui frapperait avec éclat une congrégation

religieuse. Comme c'est _au fait_ que nous tenons et non à l'éclat, j'ai

laissé entrevoir au cardinal, pour hâter l'issue de la négociation, que,

pourvu que le fait s'accomplît, je n'élèverais pas de chicane sur le

choix du moyen. Que nous importerait, en effet, que la congrégation

des jésuites disparût par un ordre, ou par un conseil, ou par une

insinuation, voire même par une retraite en apparence volontaire?

L'essentiel, pour nous, c'est qu'elle disparaisse et nous dispense de

l'application des lois. De quelque façon qu'on s'y prenne, la retraite

ou la dissolution de cette congrégation sera par elle-même un fait assez

considérable et assez éclatant pour se passer d'une sorte de manifeste.

Les plus incrédules ne pourront méconnaître ni l'importance d'un

résultat obtenu malgré la coalition des oppositions les plus puissantes,

ni tout ce que ce résultat implique de déférence pour les voeux du Roi

et de son gouvernement.»

[Note 111: Le 21 juin 1845.]

Le surlendemain même du jour où il m'avait rendu ainsi compte de ce

dernier pas, le 23 juin 1845, M. Rossi m'expédia le premier secrétaire

de l'ambassade de France à Rome, M. de la Rosière, porteur d'une dépêche

officielle ainsi conçue:

«Après un mûr examen de la part du saint-père et de son conseil, le but

de notre négociation est atteint. Son Éminence le cardinal Lambruschini,

dans un dernier entretien, vient de m'en donner ce matin l'assurance.

«La congrégation des jésuites va se disperser d'elle-même. Ses

noviciats seront dissous, et il ne restera dans ses maisons que les

ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant d'ailleurs comme des

prêtres ordinaires.

«Le saint-siége, mû par des sentiments qu'il est aussi facile de

comprendre que naturel de respecter, désire évidemment laisser aux

jésuites le mérite de cette prudente résolution d'un acquiescement

volontaire. Nous n'avons pas d'intérêt à le leur ôter; mais il n'est pas

moins juste que le gouvernement du Roi sache que le saint-siége et son

cabinet ont acquis, dans cette occasion importante, de nouveaux droits à

la reconnaissance de la France.

«L'esprit d'équité qui anime les conseils du Roi, et en particulier

Votre Excellence, m'assure qu'on n'exigera pas des jésuites, dans

l'accomplissement d'une résolution qui n'est pas sans difficultés

matérielles, une hâte qui serait douloureuse au saint-siége. Il est, ce

me semble, de l'intérêt de tous que la mesure s'exécute avec loyauté,

mais avec dignité.

«Je suis heureux de pouvoir ainsi annoncer à Votre Excellence la

conclusion de cette affaire épineuse où les nécessités modérées de notre

politique avaient à se concilier avec des sentiments d'un ordre si élevé

et si digne de nos respects.»

A cette dépêche officielle était jointe une lettre particulière: «La

journée a été laborieuse, m'écrivait M. Rossi; le temps est accablant;

mais, bien que fatigué, je veux ajouter quelques détails à ma dépêche et

à ce que M. de la Rosière vous dira de vive voix.

«Avant l'entretien de ce matin, j'avais attentivement étudié les

rapports confidentiels des préfets et des procureurs généraux que

m'avait communiqués M. le garde des sceaux. Cette étude m'avait prouvé

combien il était opportun, dans l'intérêt de l'ordre public, surtout

pour certains départements, que la mesure ne trouvât pas de résistance

chez les jésuites. Aussi, tout en ayant l'air de me résigner au mode

proposé, je l'acceptais, je vous l'avoue, avec un parfait contentement.

«Ce n'a pas été une petite affaire, croyez-le, que d'y amener d'un

côté le pape, de l'autre le conseil suprême des jésuites. Nous

devons beaucoup, beaucoup au cardinal Lambruschini et à quatre autres

cardinaux. Le pape, qui a, avec les chefs des jésuites, des rapports

très-intimes était monté au point qu'il fit un jour une vraie scène à

Lambruschini lui-même, scène que celui-ci ne m'a pas racontée, mais dont

j'ai eu néanmoins connaissance. Avec du temps, de la patience et de

la persévérance, toutes ces oppositions ont été vaincues. Le pape est

aujourd'hui un tout autre homme. Un de ses confidents est venu ce matin

me dire combien le saint-père était satisfait de l'arrangement que

j'allais conclure, satisfait du négociateur, etc., etc.

«Quant à Lambruschini, je ne puis assez m'en louer. Il n'aimait pas à

s'embarquer au milieu de tant d'écueils; mais une fois son parti pris,

il a été actif, habile, sincère. Il m'a avoué que mon _memorandum_ du

2 juin le mettait dans l'embarras: «Il y a là, m'a-t-il dit, des

choses que vous ne pouviez pas ne pas dire, mais sur lesquelles nous

ne pouvons, nous saint-siége, ne pas faire quelques observations et

quelques réserves.--Comment? lui ai-je répondu; vous voulez que nous

entrions dans une polémique par écrit? _Le memorandum_ n'est qu'un

secours pour votre mémoire que vous m'avez demandé; si votre mémoire

n'en a que faire, tout est dit.--Eh bien, a-t-il repris, voulez-vous que

nous le tenions pour non avenu?--Oui; mais à une condition, c'est que

nous terminerons l'affaire d'une manière satisfaisante. Concluons:

vous me rendrez alors le _memorandum_ de la main à la main, et tout est

fini.--Venez lundi, m'a-t-il dit; prenez votre heure.--Toutes les heures

me sont bonnes pour le service du Roi.--Eh bien, lundi, à midi.»

«Ce matin, nous avons en effet terminé. Il m'a rendu le _memorandum_; et

comme je ne voulais pas qu'il y eût de malentendu, je ne vous cache

pas que je lui ai donné deux fois lecture de mon projet de dépêche

que j'avais préparé dans l'espoir que nous terminerions. Il a discuté

quelques expressions; il aurait voulu que je fisse une plus large

part aux jésuites, que je misse en quelque sorte le saint siége en

dehors:--Je ne pourrais le faire, Éminence, qu'en trahissant la vérité

et les vrais intérêts du saint-siége lui-même. Tout ce que je puis

faire, c'est d'écrire à M. Guizot pour le prier, s'il a occasion de

s'expliquer sur la question, de rendre aux jésuites la part de justice

qui leur est due, et que je ne veux nullement méconnaître.»--Comme

vous le voyez, je tiens ma promesse et je vous prie d'y avoir égard.

Le cardinal a cédé:--«Ainsi, nous sommes bien d'accord,

Éminence?--Parfaitement; le général des jésuites doit avoir déjà écrit.»

Là-dessus, maintes tendresses et congratulations réciproques. Nous nous

sommes presque embrassés.»

Le 6 juillet 1845, le _Moniteur_ contint cette note officielle: «Le

gouvernement du Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont

il avait chargé M. Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites

cessera d'exister en France, et va se disperser d'elle-même; ses maisons

seront fermées et ses noviciats seront dissous.»

L'effet dans le public fut grand, car le succès était inattendu. On

avait beaucoup dit que la cour de Rome, et bien plus encore les jésuites

eux-mêmes, ne se prêteraient jamais à cette dissolution tranquille de

la congrégation. Pourtant, le fait était accompli. Le clergé français

n'aurait plus à subir une fermentation compromettante ou un joug

incommode. Ceux de ses membres qui s'étaient ardemment prononcés en

faveur des jésuites avaient seuls part à leur échec. C'était aux évêques

et aux prêtres modérés et clairvoyants que revenait la prépondérance.

La question de la liberté de l'enseignement était dégagée du principal

obstacle qui en entravait la solution; les jésuites n'en étaient plus

les premiers et les plus apparents représentants. En l'absence d'un

ordre formel et péremptoire du saint-siége, ils essayèrent de retarder

ou même d'éluder l'exécution de la promesse faite à Rome en leur nom:

plusieurs de leurs maisons, soit établissements d'éducation, soit

noviciats, furent fermées; d'autres restèrent ouvertes sous divers

prétextes; dans quelques unes, on laissait, en les fermant, beaucoup

plus de gardiens que n'en exigeait le soin de la propriété; dans

d'autres, moins connues ou moins suspectes à la population d'alentour,

on transplantait les membres de la congrégation qu'on retirait

d'ailleurs. J'avais pressenti ces difficultés, et pris d'avance

quelques précautions pour les surmonter. Le lendemain même du jour où le

_Moniteur_ annonça le résultat de la négociation, je fis repartir pour

Rome M. de la Rosière qui portait à M. Rossi ces deux lettres, l'une

officielle[112], l'autre particulière[113]:

[Note 112: Du 6 juillet 1845.]

[Note 113: Du 7 juillet 1845.]

«Monsieur, le saint-siége a apprécié, avec la haute sagesse qu'il a

déployée depuis tant de siècles, la demande que vous étiez chargé de lui

faire au nom du gouvernement du Roi, et les puissantes considérations

sur lesquelles elle s'appuyait. S. E. Mgr le cardinal Lambruschini vous

a déclaré que la congrégation des jésuites en France allait se disperser

d'elle-même, que ses noviciats seraient dissous, qu'il ne resterait dans

ses maisons que les personnes strictement nécessaires pour les garder,

et que ces personnes y vivraient à l'état de prêtres ordinaires.

«Le gouvernement du Roi a appris avec une vive satisfaction une

résolution si conforme à ses voeux, à la juste attente de l'opinion

publique en France et aux intérêts bien entendus de l'Église. Je suis

heureux, monsieur, de vous féliciter de cet important succès de

vos efforts. Le gouvernement du Roi éprouve une sincère et profonde

reconnaissance pour le saint-père et pour les sages conseillers dont la

prudence éclairée a exercé, sur la solution de cette grave affaire, une

si salutaire influence.

«Vous m'annoncez que le saint-siége, par un sentiment que nous

respectons, désire laisser aux jésuites le mérite d'un acquiescement

volontaire à la résolution qui les concerne. Nous ne faisons point

difficulté d'y consentir. La cour de Rome peut aussi compter sur notre

entière disposition à concilier l'exécution de la mesure dont il

s'agit avec les tempéraments et les égards convenables. De son côté, le

gouvernement du Roi a la confiance que les engagements contractés

devant l'autorité et sous la garantie du saint-siége seront loyalement

accomplis.

«Vous voudrez bien donner communication de cette dépêche à M. le

cardinal secrétaire d'État, et je vous engage à lui en transmettre

copie.»

Ma lettre particulière portait:

«Il est désirable que nous ayons de Rome une pièce écrite où la

conclusion de l'affaire, telle que vous me l'annoncez dans votre dépêche

du 23 juin, se trouve attestée. Vous avez lu deux fois cette dépêche

au cardinal Lambruschini. Vous avez eu grande raison. Il l'a approuvée

après l'avoir discutée. C'est à merveille. Mais il peut arriver que,

soit dans le cours des débats aux Chambres, soit dans le cours de

l'exécution de la mesure, nous ayons besoin de pouvoir invoquer un texte

émané de Rome même. Il ne s'agit point de lui faire dire ou faire plus

qu'elle n'a dit ou fait, ni de la faire paraître plus qu'elle ne veut

paraître. Il s'agit seulement d'avoir en main, reconnu et attesté par

elle, le fait que vous m'avez mandé le 23 juin. Vous trouverez aisément

un procédé pour atteindre ce but. En voici deux qui me paraissent bons

et suffisants. Après avoir donné lecture au cardinal Lambruschini de ma

dépêche officielle d'hier en réponse à la vôtre du 23 juin, vous lui en

transmettrez officiellement copie, et il vous en accusera officiellement

réception. Ce simple accusé de réception du cardinal, sans observation

ni objection, contiendra la reconnaissance du fait et de la négociation

qui a amené le fait. C'est ce qu'il nous faut.

«C'est à cette intention que je me suis servi, dans ma dépêche, du mot

_transmettre_ au lieu de _laisser copie_.

«Vous pourriez aussi demander par écrit au cardinal s'il a informé le

nonce à Paris de la résolution prise par le général des jésuites, et

des ordres qui ont dû être donnés pour en assurer l'exécution. Si

le cardinal l'a fait, il vous le dirait, et vous tâcheriez d'avoir

communication de sa dépêche. S'il ne l'a pas fait, vous le prieriez de

le faire et de donner au nonce des instructions pour qu'il seconde,

soit auprès des jésuites de France, soit auprès des évêques, l'exécution

loyale de la résolution, dans la mesure d'intervention qui lui

appartient. En communiquant, soit à moi directement par le nonce, soit

à vous à Rome, le contenu entier ou la substance de ces informations et

directions, le saint-siége établirait, entre nous et lui, cet échange

bienveillant et ouvert d'assistance et de concours qui sera excellent

pour les intérêts de l'Église comme pour ceux de l'État.

«Au reste, je m'en rapporte à vous quant au choix du moyen que vous

jugerez le meilleur. Je ne tiens qu'à vous marquer le but.»

M. Rossi comprit et exécuta mes instructions avec sa précision et son

tact accoutumés. Il m'écrivit le 26 juillet 1845: «Conformément aux

ordres de Votre Excellence, j'ai sur-le-champ transmis copie de

sa dépêche du 6 juillet à M. le cardinal secrétaire d'État, en

l'accompagnant de la lettre d'envoi ci-jointe. A la date du 18, Son

Éminence m'a adressé l'accusé de réception dont j'ai également l'honneur

de transmettre la traduction à Votre Excellence.

«Ainsi que je l'avais annoncé dès l'origine, et conformément à l'accord

préalablement établi, M. le cardinal Lambruschini s'attache, dans cet

accusé de réception, à laisser aux jésuites l'honneur d'un acquiescement

volontaire. Mais du reste, comme Votre Excellence le remarquera, M. le

secrétaire d'État n'élève ni discussion ni objection soit sur le sens,

soit sur les termes de la dépêche. Il accepte les remerciements du

gouvernement du Roi. Il applique au saint-siége, en s'en félicitant, la

satisfaction que le cabinet français semble éprouver de la conduite des

jésuites. Il constate la réalité de la communication qu'il m'a faite.

Il détruit toute supposition d'un refus d'intervention antérieur,

en marquant les limites dans lesquelles cette intervention aurait dû

s'exercer. Il se porte garant de l'exécution, au nom de l'esprit de

prudence et de sagesse du père général des jésuites. Il stipule pour

eux et les recommande aux ménagements du gouvernement du Roi, en quelque

sorte sous la condition de leur fidélité à accomplir les engagements

pris. Enfin, en tout et pour tout, il reconnaît et consacre la

négociation directe entre le ministre du Roi et le saint-siége, la seule

qui se soit jamais établie, la seule qui ait jamais pu s'établir avec

dignité.»

Malgré sa réserve un peu embarrassée, le texte de la réponse du cardinal

Lambruschini prouvait que M. Rossi, dans son commentaire, n'en exagérait

point la portée: «C'est avec le plus vif intérêt, lui disait le

secrétaire d'État, que j'ai pris connaissance de la dépêche de Son

Excellence M. le ministre Guizot à vous adressée le 6, et que Votre

Excellence m'a communiquée par sa lettre du 14 courant. La courtoisie

des expressions dont le noble ministre a fait usage à notre égard est

une preuve des dispositions amicales de S. M. le Roi des Français et

de son gouvernement envers nous. Ces dispositions ne peuvent manquer

d'exciter notre reconnaissance, et nous aimons aussi à remarquer que

le gouvernement de Sa Majesté se dit satisfait de la manière dont les

jésuites ont résolu de se conduire dans les circonstances présentes. En

prenant spontanément et d'eux-mêmes les mesures discrètes de prudence

dont j'ai parlé à Votre Excellence, ils ont voulu se prêter à aplanir

les difficultés survenues au gouvernement du Roi, tandis que le

saint-père n'aurait pu intervenir que conformément aux règles canoniques

et aux devoirs de son ministère apostolique.

«J'espère que cette conduite pacifique et modérée des jésuites, garantie

par la prudence et la sagesse de leur supérieur général, permettra au

gouvernement du Roi d'user plus libéralement envers eux des égards dont

nous trouvons la promesse dans la dépêche de M. le ministre adressée

à Votre Excellence, conformément aux déclarations précédentes de Votre

Excellence elle-même.»

Nous tînmes scrupuleusement parole; nous donnâmes aux jésuites, pour

l'exécution de leur engagement, tous les délais, toutes les facilités

compatibles avec l'engagement même. J'aurais eu, si j'avais voulu les

saisir, bien des occasions et bien des raisons de me plaindre à Rome de

leurs dénégations équivoques, de leurs procrastinations indéfinies, de

leurs subtils efforts pour donner à croire que Rome n'avait pas promis,

en leur nom, tout ce qu'on exigeait d'eux. Le bruit que faisaient de

leur échec les journaux qui leur étaient hostiles les mettait dans

une situation désagréable et irritante dont le saint-siége lui-même

finissait par partager le trouble et l'ennui. Je n'eus garde d'entrer

dans cette arène subalterne et confuse; rien ne gâte plus les grandes

affaires que les petites querelles. Je me bornai, d'une part, à informer

exactement M. Rossi des lenteurs et des subterfuges par lesquels on

essayait d'échapper à l'engagement pris, d'autre part, à lui bien

inculquer notre ferme résolution d'accomplir nous-mêmes, si l'on nous

y réduisait, ce qu'on nous avait promis: «Je ne céderai point, lui

écrivais-je, à l'esprit de parti ou à une sotte hostilité. Point

d'atteinte aux libertés individuelles. Point d'obligation de quitter la

France, de vendre les propriétés, etc. Point d'intervention tracassière

dans les fonctions purement et individuellement religieuses. Mais

la dispersion de la congrégation, la clôture des maisons où elle vit

réunie, la dissolution des noviciats, cela a été promis, cela est

indispensable. Dites bien autour de vous que le vent de la session

commence à souffler, que nous avons beau être patients et modérés, que

le moment approche où il faudra parler de ce qu'on aura fait, et que

plus nous aurons été modérés, plus Rome sera dans son tort de nous avoir

promis vainement, et nous en droit et en nécessité de dire tout ce qui

s'est passé, et de faire, par d'autres moyens, ce qui n'aura pas été

fait.»

M. Rossi tenait à Rome une attitude et une conduite en parfaite harmonie

avec la nôtre: calme et froid en même temps que vigilant, soigneux de

se montrer très-bien instruit de tout ce qui se passait ou se disait en

France à l'encontre de l'engagement contracté, mais ne se plaignant de

rien, tranquillement établi dans notre droit et donnant à entendre

qu'il n'admettait seulement pas la pensée qu'on pût l'oublier. Il ne se

faisait cependant aucune illusion sur les faiblesses et les difficultés

auxquelles il avait affaire, et il avait soin de me les faire bien

connaître: «N'oubliez pas, m'écrivait-il[114], que le Saint-Père est un

vieillard de quatre-vingt-deux ans, sorti d'un cloître, à la fois timide

et irascible, défiant, voulant décider lui-même les affaires, surtout

les affaires religieuses, et sur lequel les jésuites ont exercé, pendant

quinze ans, une influence que nul n'avait encore contrariée. Il a des

idées fixes dont personne ne le fera démordre. Savez-vous que, depuis

deux ans, et ses ministres, et les gouvernements voisins, et ses

créatures les plus intimes ont inutilement sollicité de lui une

permission, une simple autorisation pour un chemin de fer? On ne

lui demande pas un sou. Il ne veut pas. Pensez ce que c'est dans

les matières religieuses où, non-seulement comme pape, mais comme

théologien, il se croit le plus compétent des hommes. Il faut bien nous

attendre à quelque coup de bascule; si les jésuites l'avaient emporté,

le pape nous aurait fait, pour nous pacifier, je ne sais quelle

gracieuseté. Le succès ayant été pour nous, il penchera de l'autre côté;

il voudra se faire pardonner par les _catholiques_, les évêques, etc. Je

vois maintenant le fond du sac. Toujours par cette invincible timidité

dont vous avez déjà eu tant de preuves, on n'a pas fait connaître ici,

au général des jésuites, le texte des résolutions convenues entre le

cardinal Lambruschini et moi; on s'est contenté d'un à peu près, de

termes un peu vagues; c'était une potion amère qu'on n'a pas osé lui

faire avaler d'un coup. Tout naturellement, le général s'en est tenu au

_minimum_, tout en disant, à la fin de sa lettre aux jésuites de France,

que c'était à ceux qui se trouvaient sur les lieux à apprécier la

nécessité, et que l'essentiel était de s'effacer. Vous comprenez quelle

singulière situation le gouvernement pontifical s'est faite. Le général

des jésuites, informé de la vérité par une personne à moi connue, a

été furieux et voulait tout suspendre. On lui a fait comprendre les

conséquences de cette folie pour les jésuites eux-mêmes et pour le

saint-siége. Ainsi l'exécution sérieuse va commencer. Sans renoncer aux

égards promis, vous tiendrez bon à Paris; je tiendrai bon à Rome. Je

vais de nouveau, par un travail inofficiel, préparer les esprits pour

le jour où nous réclamerons officiellement, s'il le faut, l'exécution

complète et loyale des mesures convenues. Je n'ai pas voulu et je ne

veux pas fatiguer Votre Excellence de tous les détails de mes démarches;

mais je répète que rien n'est plus fâcheux ici que la nécessité

d'improviser quoi que ce soit. Il faut tout préparer de loin, peu à peu,

homme par homme. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent nombreux dans le

même avis qu'ils prennent quelque peu le courage de leur opinion.

Je disais l'autre jour à un cardinal:--«Il y a à Rome des intentions

excellentes, des esprits ouverts et une grande loyauté:--Nous sommes

donc parfaits, me répondit-il en riant;--Pas tout à fait, Éminence; il

manque à Rome la conscience de ses forces ou le courage de s'en servir.»

Il ne put en disconvenir. C'est là maintenant le thème principal de

mes entretiens. Je sais bien que je ne changerai pas la nature de

ces vieillards que cinquante ans de révolutions et de péripéties

ont intimidés; mais il faut combattre patiemment, constamment, une

intimidation par une autre; il faut les alarmer sur leurs propres

intérêts, sur leur avenir, sur l'avenir de l'Église que leur excessive

timidité compromet et sacrifie aux déclamations d'une poignée

d'insensés. En parlant ainsi, on est dans le vrai; et si on n'obtient

pas tout, on finit du moins par obtenir le strict nécessaire.»

[Note 114: Le 1er et 18 août 1845.]

M. Rossi disait là le vrai et dernier mot de la situation. La routine,

la pusillanimité, les embarras intérieurs et personnels, l'absence de

toute appréciation profonde et prévoyante sur l'état politique et moral

de la France ne permettaient pas que nous obtinssions de la cour de

Rome, dans cette délicate affaire, tout ce qui eût été désirable et

efficace dans l'intérêt de la religion comme de la société civile, de

l'Église comme de l'État. Mais nous avions obtenu le strict nécessaire;

et malgré les oppositions sourdes, les contestations subtiles, les

lenteurs prolongées, ce que nous avions obtenu s'exécutait, et recevait,

à chaque nouvelle tentative de résistance, une nouvelle confirmation. Au

milieu de ses perplexités, le pape saisissait avec empressement toutes

les occasions de manifester ses bons rapports avec le gouvernement

français, avec le ministre de France, et son désir de les maintenir. Le

25 août 1845, la fête de saint Louis fut célébrée à Rome avec un éclat

inaccoutumé: «A neuf heures et demie, m'écrivit M. Rossi[115], je me

suis rendu avec toutes les personnes qui composent l'ambassade du Roi,

à notre église nationale. M. le directeur de l'Académie, avec MM.

les pensionnaires, s'y était rendu de son côté. Dix-huit cardinaux,

c'est-à-dire presque tous les membres du sacré collége présents à Rome,

ont assisté à la messe. Ce chiffre est le plus élevé qu'ait jamais

atteint la réunion des cardinaux invités à cette solennité, et le

registre des cérémonies conservé à l'ambassade indique qu'il est resté

le plus ordinairement au-dessous. A cinq heures de l'après-midi, je suis

retourné à l'église, accompagné, comme le matin, de MM. les secrétaires

et attachés de l'ambassade. A cinq heures vingt minutes, Sa Sainteté

est arrivée. Un intérêt de curiosité, facile à comprendre dans les

circonstances actuelles, avait rassemblé, sur les degrés de l'église et

sur la place, une foule considérable de spectateurs. C'était la première

rencontre publique du saint-père avec le ministre du Roi depuis notre

négociation et son succès. Selon le cérémonial établi, j'allai ouvrir la

portière de la voiture de Sa Sainteté qui, pénétrée, comme tout le monde

l'était, de l'importance de chacun de ses mouvements en cette occasion

solennelle, me prit affectueusement la main pour descendre de voiture,

la garda dans la sienne pour monter les degrés; et à mes remerciements

de l'honneur qu'il daignait faire à notre église nationale en venant y

prier pour le roi, la famille royale et la France, le pape répondit

à voix haute et assez sonore pour être entendu de la foule qui nous

entourait: «C'est un devoir que j'ai toujours un vrai plaisir à

accomplir; ne manquez pas d'envoyer au Roi cette expression de mes

sentiments.» La cérémonie achevée, j'ai reconduit Sa Sainteté à sa

voiture dont j'ai refermé la portière. Au départ comme à l'arrivée,

le saint-père a été, dans ses gestes et dans ses discours, prodigue de

témoignages de bonté. L'effet de cette visite et de son caractère a été

général et profond, sur nos amis comme sur nos ennemis. Tous les yeux

ont vu, toutes les consciences ont senti que, dans l'accomplissement

de cette auguste et pieuse courtoisie, le saint-père était plein

d'affection pour nous et voulait le paraître. Pendant la soirée du 25 et

la journée du lendemain, les détails que je viens de résumer ont fait le

sujet des entretiens et des commentaires de toute la ville. Nos amis y

ont trouvé la sanction, nos ennemis la condamnation de leurs efforts,

et les indécis la manifestation éclatante de la vérité qu'on s'était

efforcé d'obscurcir.»

[Note 115: Le 28 août 1845.]

Un fait plus direct encore vint confirmer le sens et l'effet de ces

manifestations publiques. A la suite des doutes qu'on avait essayé

de répandre sur les mesures convenues, une nouvelle conférence des

cardinaux les plus influents en cette matière eut lieu chez le cardinal

Lambruschini: «Là, m'écrivit M. Rossi[116], tout a été mis en pleine

lumière, et celui-là même des membres de la conférence qui n'approuvait

pas les faits accomplis a loyalement reconnu que, dans l'état des

choses, il ne restait qu'à faire exécuter tout ce qui avait été promis.

C'est ce qui a été décidé à l'unanimité. Un cardinal s'étant rendu

auprès du général des jésuites pour lui faire connaître cette décision,

le père Roothaan a répondu qu'il n'avait qu'à s'y conformer, et qu'il

allait transmettre aux jésuites de France les instructions nécessaires

pour que l'exécution fût à la fois prompte et conforme aux conditions

stipulées.»

[Note 116: Le 28 août 1845.]

Que les instructions du père Roothaan fussent, ou non, aussi formelles

que me le disait M. Rossi, elles apportèrent peu de changement dans

l'état et le cours de l'affaire. Elles n'empêchèrent pas que, sur

plusieurs points du royaume, les jésuites de France ne continuassent

leurs tentatives d'ajournement ou même de résistance. M. Rossi fut, à

plusieurs reprises, obligé de recommencer, auprès du pape et du

cardinal Lambruschini, ses pressantes réclamations et ses inquiétantes

prédictions si les conseils du saint-siége n'étaient pas plus efficaces.

Les mesures convenues n'étaient point exécutées d'une façon générale et

nette; mais de mois en mois, à chaque nouvelle démarche du ministre de

France, cette exécution faisait un pas de plus. Le pape s'impatientait

contre les jésuites et les ennuis qu'ils lui donnaient: «Nous autres

moines, nous sommes tous les mêmes,» dit-il un jour avec un mélange

d'humeur et de sourire. Le cardinal Lambruschini, dans ses entretiens

avec les ecclésiastiques français qui venaient à Rome, s'expliquait

chaque jour plus vivement; il reçut, le 27 novembre 1845, la visite

de l'évêque de Poitiers: «Je sais, lui dit-il, qu'à propos des mesures

convenues à l'égard des jésuites, on parle de suicide; non, monseigneur;

se couper un bras lorsque cela est nécessaire pour sauver sa vie, c'est

du courage et de la prudence; ce n'est pas un suicide. Les jésuites

sont-ils populaires en France?» L'évêque fut obligé d'avouer que non:

«Eh bien donc, reprit le cardinal, veut-on compromettre la cause de

la religion pour ne pas disperser les jésuites? Veut-on provoquer des

mesures législatives?» L'évêque allégua les libertés garanties par la

Charte: «Moi aussi, je connais la France, répliqua le cardinal; j'y ai

passé six ans de ma vie, et je sais ce que valent toutes ces généralités

contre une opinion populaire. Croyez-moi, monseigneur; rentrez chez vous

en prenant le chemin de l'école; voyez les jésuites, voyez les évêques;

dites à ceux-là d'obéir et à ceux-ci de rester tranquilles.» Tel était

enfin, dans les esprits, le progrès du sentiment de la nécessité que

l'assistant de France dans la congrégation de Jésus, le père Rozaven,

Breton aussi obstiné que sincère, qui n'avait cessé d'encourager les

jésuites à la résistance, en vint à comprendre lui-même la situation:

«Il faut, dit-il un jour[117] à un prêtre de ses amis, tenir compte aux

rois et aux ministres constitutionnels des difficultés de leur position;

ils ont devant eux les Chambres, les électeurs, les magistrats, la

presse; il ne faut pas exiger d'eux l'impossible. J'ai bien compris tout

cela et je l'ai écrit en France.»

[Note 117: En mars 1846.]

Je n'avais donc, quant au résultat définitif de la négociation, point

d'inquiétude; il suffisait évidemment que le gouvernement du Roi tînt

bon à Paris et M. Rossi, en son nom, à Rome, pour que la lutte n'éclatât

point en France entre l'État et l'Église, et pour qu'on pût reprendre,

sans qu'elle fût posée sur la tête des jésuites, cette question de la

liberté d'enseignement dont les esprits continuaient d'être fortement

préoccupés, et que, dans l'intérêt de l'État comme de l'Église, j'avais

à coeur de résoudre loyalement. Mais nous commencions alors à avoir en

perspective, à Rome, des questions plus grandes encore que celles des

jésuites et de la liberté d'enseignement. Vers la fin de septembre 1845,

des troubles sérieux éclatèrent dans la Romagne; la sédition fut si

générale et si vive que le courrier qui en apportait à Rome la nouvelle

fut obligé de faire un long détour pour y arriver: «Je n'ai pas voulu,

m'écrivit sur-le-champ M. Rossi[118], que le cardinal pût dire qu'en

ce moment de crise il n'avait pas vu le ministre de France. Je me suis

rendu au Quirinal: «Éminence, lui ai-je dit, j'apprends de fâcheuses

nouvelles; j'espère qu'elles sont exagérées; quoi qu'il en soit, je n'ai

pas voulu laisser passer la journée sans vous exprimer le vif et sincère

intérêt que prend le gouvernement du Roi à tout ce qui touche à la

sûreté du saint-siége et du gouvernement pontifical.» En me remerciant,

le cardinal me dit que ce désordre serait promptement réprimé, que

c'étaient des insensés qui forçaient le gouvernement à les traiter avec

toute la sévérité militaire. Le but de ma visite se trouvant atteint,

je me levai pour lui faire bien comprendre que je ne voulais pas traiter

verbalement l'autre sujet. Le cardinal paraissait assez abattu. Je

le comprends. Sans doute ils ont déjà réprimé et ils réprimeront les

émeutes des Romagnols qui ne sont que de déplorables folies. Mais

peuvent-ils ne pas s'effrayer du fond même de la situation? Le

mécontentement des Légations et des Marches est général et profond. Il

n'y a pas jusqu'aux ecclésiastiques de ces pays qui ne l'avouent. Sans

les régiments suisses, le gouvernement y serait culbuté en un clin

d'oeil. Mais ces régiments sont en même temps une charge énorme pour

le trésor pontifical. Il y a là un cercle vicieux et une situation trop

tendue.

[Note 118: Le 28 septembre 1845.]

«Y a-t-il un remède? Oui, et très-facile avec un peu d'intelligence et

de courage. Sans mot dire à personne, j'ai fait mes observations et mes

études. Si vous saviez combien il serait aisé de donner satisfaction

à ces provinces sans rien bouleverser, sans rien dénaturer, sans rien

introduire ici d'incompatible avec ce qu'il est essentiel de maintenir!

Toute la partie saine et respectable de ces populations ne demande

qu'un peu d'ordre et de bon sens dans l'administration. Qu'on gouverne

raisonnablement, et à l'instant même les démagogues seront ici, comme

ils le sont ailleurs, isolés et impuissants.

«Mais ce qui serait facile en soi est presque impossible avec les hommes

et les choses que nous avons. Le moment des conseils viendra. Il n'est

pas encore arrivé. Il ne faut pas les offrir; il faut qu'on nous les

demande. En attendant, appliquons-nous à leur faire comprendre qu'ils

n'ont pas d'ami plus sûr et plus désintéressé que la France, que nous

ne permettrons jamais que le pape devienne un patriarche autrichien, que

nous comprenons les nécessités du pontificat, etc., etc. J'ai toujours

travaillé et je travaille dans ce sens; et sur ce point mes paroles ont

peut-être plus de poids que celles de tout autre. Ils sont convaincus,

et ils ne se trompent pas, que je n'aimerais pas à voir perdre à

l'Italie la seule grande chose qui lui reste, la papauté.»

Je répondis sur-le-champ à M. Rossi[119]: «Vous avez très-bien fait

d'aller témoigner au cardinal Lambruschini tout notre intérêt à

l'occasion des troubles de Rimini. Établissez bien en ce sens notre

position et la vôtre. Ne laissez échapper aucune occasion de bons

offices, politiques et personnels, à rendre au gouvernement romain. Cela

nous convient à nous France, et certainement cela tournera au profit de

l'Italie. Vous avez toute raison; ce qu'il y a de grand en Italie, c'est

le pape. Que le pape prenne bien sa place au milieu du monde catholique

moderne et s'y adapte; l'Italie conservera ce qu'elle a de grand, et

gagnera un jour le reste.»

[Note 119: Le 7 octobre 1845.]

En même temps qu'il m'informait des troubles renaissants dans les États

romains, M. Rossi m'annonçait que, malgré les assurances contraires, la

santé de Grégoire XVI déclinait, que son chirurgien le voyait tous les

jours, et qu'il fallait se préparer à la chance d'un prochain conclave.

Avant cette information, ma résolution était prise. Je m'étais de plus

en plus convaincu que, pour pratiquer à Rome notre politique à la fois

libérale et anti-révolutionnaire, M. Rossi était l'ambassadeur le plus

capable, le plus sûr et le plus efficace. J'en avais entretenu plusieurs

fois le Roi, qui n'avait pas tardé à partager mon avis. Quelques bruits

coururent qu'en effet le ministre par _intérim_ de France à Rome

serait bientôt nommé ambassadeur permanent. Le 18 mars 1846, M. Rossi

m'écrivit: «Ma situation provisoire ici est désormais décidément fausse.

Il n'y a pas un de nos amis qui ne le sente, et tous ont fini par me

le dire. Il y a un mois, la nouvelle s'étant répandue ici, je ne sais

comment, de l'arrivée de mes nouvelles lettres de créance, cardinaux,

prélats, noblesse, tout le monde m'accablait de compliments que je ne

pouvais accepter. L'homme du pape est venu quatre fois me demander si je

les avais reçues. Aujourd'hui on s'étonne, et chacun veut expliquer

le fait à sa guise. Mais tandis que les amis sont embarrassés, les

malveillants ont beau jeu. On va jusqu'à supposer l'intention de me

refuser toute marque visible d'approbation pour ce que j'ai fait. Tout

cela est absurde, mais n'est pas moins répété et colporté. D'où vient

ma force? Des bontés du Roi pour moi et de votre amitié. Le jour où cela

serait révoqué en doute, je suis impuissant.

«Le pape a dit hautement plus d'une fois qu'il serait content de me voir

ici ambassadeur. Les cardinaux les plus intimes ont été les premiers à

me féliciter de la fausse nouvelle. Le cardinal Franzoni, l'ami intime

de Lambruschini, dit à qui veut l'entendre qu'ils ne peuvent rien

désirer de mieux. Enfin, si je suis bien renseigné, il vous serait

facile de vous assurer, à Paris même, de leurs sentiments à mon endroit,

si toutefois le nonce Fornari ose remplir son mandat et répondre.

«Vous l'avez dit, mon cher ami; si je dois rester à Rome, j'ai besoin

d'y être enraciné et grandi. Que serait-ce si le pape nous était

enlevé prochainement sans que nous eussions consolidé et agrandi notre

position? Tenez pour certain qu'un grand effort se prépare pour faire

un pape contre nous. Nous pouvons l'emporter; mais il faut, pour

cela, qu'on puisse parler, s'ouvrir, avoir confiance; toutes choses

impossibles avec un homme qui est un oiseau sur la branche et dans une

position secondaire.»

Je lui répondis sur-le-champ[120]: «Votre nomination comme ambassadeur

est à peu près convenue, et se fera bientôt après Pâques. Voici deux

choses seulement qui préoccupent, l'une le Roi et moi, l'autre le Roi

sans moi. Répondez-moi sans retard sur l'une et sur l'autre.

[Note 120: Le 7 avril 1846.]

«Il a toujours été regardé comme impossible pour la France, la première

puissance catholique, d'avoir à Rome un ambassadeur dont la femme fût

protestante. Cette seule considération a fait écarter plusieurs fois tel

ou tel candidat, par exemple le duc de Montebello. Nous en avons

parlé pour vous-même, vous vous le rappelez, quand vous avez été nommé

ministre et il a été convenu que vous iriez seul à Rome. Le Roi compte

que vous resterez dans la même situation. C'est aussi l'avis du duc

de Broglie. Les congés, les petits voyages diminueront ce qu'il peut

y avoir de pénible dans cet arrangement. Mais dites-moi que vous êtes

toujours, à cet égard, dans la même persuasion et la même intention.

«Le Roi pense, en outre, qu'il devrait vous donner le titre de _comte_,

que cela vous serait utile à Rome et qu'il vaut mieux y être appelé

_signor conte_ que _signor commendatore._ Je n'ai, sur ceci, quant à

moi, aucune opinion. Dites-moi la vôtre. Je parlerai dans le sens que

vous m'indiquerez.

«_Post-scriptum._ Quatre heures et demie. Le roi a vu hier soir le nonce

qui lui a dit, à votre sujet, des choses qu'il faut que j'éclaircisse.

Je vais le faire venir. Rien qu'officieusement. Ne parlez à personne

de ce qui vous touche. Il m'est impossible, faute de temps, d'entrer

aujourd'hui dans aucun détail. Je vous écrirai dès que j'aurai causé

avec le nonce.»

Le courrier du 20 avril apporta à M. Rossi les informations qu'il

attendait: «Je reviens, lui écrivis-je, où je vous ai laissé le 7 avril.

La veille donc, le Roi avait vu le nonce, et lui avait parlé de vous,

de son désir de vous nommer bientôt ambassadeur, et de son espoir que

le pape vous verrait avec plaisir auprès de lui, sous ce titre et en

permanence. Le nonce dit qu'on y avait pensé à Rome, et qu'il ne pouvait

se dispenser d'élever, à ce sujet, des objections, qu'il en avait reçu

ordre du cardinal Lambruschini, qu'il avait même une lettre où ces

objections étaient développées, et il offrit de la montrer au Roi. Le

Roi refusa et le renvoya à moi quant à la lettre, l'engageant du reste à

n'en faire aucun usage officiel, témoignant sa surprise, son déplaisir,

et parlant de vous comme il convient. Le nonce aussi en parla très-bien,

mais revint sur votre passé politique, sur votre qualité de réfugié,

etc. Le Roi, dans la conversation, dit que madame Rossi n'irait point à

Rome. Ceci parut frapper le nonce qui se le fit répéter.

«Vous n'avez pas besoin que je vous redise ce que j'ai dit au Roi

quand il m'a raconté son entretien; tout aboutissait à ceci: «C'est

une intrigue politique et jésuitique qu'il faut déjouer.» Le Roi en

est d'accord. Le conseil en est d'accord. Ils sont tous convaincus que

personne ne peut faire nos affaires à Rome aussi bien que vous. Mais

imposer brusquement et par force un ambassadeur au pape, le Roi s'arrête

devant cet acte; il demande du temps, et que nous ici, et vous à Rome,

nous fassions ce qu'il faut pour arriver au but.

«J'ai fait venir le nonce. J'ai témoigné vivement ma surprise. Ni le

pape, ni son ministre, ai-je dit, ne veulent à coup sûr, être complices,

par connivence ou par faiblesse, d'une intrigue des ennemis du

gouvernement du Roi. C'est pourtant ce qui serait, ce qui paraîtrait du

moins. J'ai étalé tout ce qu'auraient de grave pour Rome, en France, une

telle situation et une telle opinion. J'ai rappelé l'état général des

questions catholiques chez nous, toutes celles que, tout à l'heure,

nous aurions à résoudre, les Chambres, l'Université, la liberté

d'enseignement, etc. Faites vous-mêmes ma conversation. Le nonce est

tombé d'accord; il a protesté contre mes suppositions, mes prédictions,

et a tiré de sa poche la lettre du cardinal. J'ai consenti à la lire

_inofficiellement;_ il est convenu entre nous qu'il ne me l'a pas

montrée. Elle est du 14 février dernier. Ordre, en effet, d'objecter à

votre nomination comme ambassadeur. Des allusions à vos antécédents de

réfugié. Rien d'exprès à cet égard. Madame Rossi protestante, là est

l'objection fondamentale, avouée. Il y a à Rome, pour les ambassadrices,

des droits, des traditions, des habitudes que Rome veut maintenir, et

qui sont impossibles avec une protestante. En 1826, la cour d'Autriche

voulut nommer ambassadeur à Rome le comte de Lebzeltern qui avait épousé

une schismatique grecque, une princesse Troubetzkoï. La cour de Rome

déclara qu'elle ne le recevrait pas, que c'était impossible. On y

renonça à Vienne. Rome ne pourrait agir autrement aujourd'hui. Là est

toute la lettre. Les autres objections ne sont qu'indiquées et de loin.

C'est dans celle-ci qu'on se retranche.

«J'ai maintenu mon dire. J'ai répété que madame Rossi n'avait point

l'intention d'aller à Rome. Le nonce n'a ni accepté, ni refusé cette

porte. Il a enchéri sur tout ce que j'ai dit des témoignages d'estime,

de bienveillance, de confiance que vous donnaient Sa Sainteté et son

secrétaire d'État, répétant que tout leur désir était de vous garder

comme ministre. J'ai dit en finissant que la mission spéciale dont vous

aviez été chargé par le Roi n'était point terminée, qu'il s'en

fallait bien que tout ce qu'on avait promis fût accompli, que cet

accomplissement était indispensable, etc. Nous nous sommes séparés, le

nonce inquiet et troublé, moi froid et silencieux.

«J'ai repris la conversation avec le Roi. J'ai causé à fond avec le

duc de Broglie. Nous sommes du même avis. Il faut prendre du temps pour

déjouer l'intrigue et gagner notre bataille. Soyez tranquille sur le

résultat définitif; ou vous resterez à Rome comme il vous convient d'y

rester, ou vous reviendrez ici avec éclat pour prendre place dans le

cabinet. Le Roi est on ne peut mieux pour vous, croyant avoir besoin de

vous et décidé à vous soutenir dans son propre intérêt. Mais comment,

dit-il, traiter le pape plus mal que les autres cours à qui l'on

n'impose point un ambassadeur? Aidez-moi donc, mon cher ami, comme je

vous aiderai; faites-leur comprendre à Rome que vous êtes, pour eux,

l'ambassadeur le plus souhaitable, le plus utile, le plus efficace, et

que, s'ils avaient de l'esprit, ils vous demanderaient. Je vous répète

que nous arriverons, pour vous, à l'un ou à l'autre des résultats qui

sont dignes de vous.»

Ni l'action de M. Rossi à Rome, ni sa réponse à Paris ne se firent

longtemps attendre; il m'écrivit le 5 mai 1846: «Je ne vous dirai pas,

mon cher ami, que nous avons gagné une autre bataille; le mot serait

ambitieux et fort au-dessus de la valeur du fait qui n'est, au fond,

qu'une faiblesse, une misère monacale. On ne les en corrigera jamais;

mais il importe à notre crédit de leur faire sentir sur-le-champ le

ridicule et l'impuissance de ces pauvretés.

«Voici ce que j'ai fait. Comme il s'agissait de ma personne, j'ai prié

l'abbé d'Isoard, dont vous connaissez le bon esprit et le zèle, de voir

le cardinal Lambruschini, et au besoin le pape. C'était, de ma part, une

réserve et une malice. Averti, bien que sans y croire, je l'avoue, de

la lettre du cardinal au nonce, j'en avais, dans le temps, dit un mot

à Isoard, qui avait trouvé l'occasion d'en parler à Lambruschini;

et celui-ci, tout en lui disant que la présence d'une ambassadrice

protestante à Rome était une difficulté, lui avait cependant affirmé

qu'il n'en avait point écrit au nonce: «Vous avez bien fait, avait

répliqué Isoard, car je sais que madame Rossi ne songe pas à s'établir à

Rome, et qu'ainsi l'objection tombe.»

«Je priai donc l'abbé d'Isoard de leur dire qu'il m'avait trouvé

fort surpris et plus que surpris des objections du nonce; que, s'ils

s'étaient mis dans l'esprit de me garder à Rome comme simple ministre,

et de donner ainsi gain de cause à ceux qui affectaient de ne plus

regarder la mission de France que comme une _légation,_ ils avaient fait

un rêve que mon gouvernement ni moi ne partagions pas le moins du

monde. Le cardinal a été fort embarrassé; mais comme, fidèle à vos

instructions, je n'avais pas dit que vous aviez lu sa lettre, il a

pu tout à son aise tomber sur le nonce; il a dit que Fornari allait

toujours trop loin, qu'il n'y avait absolument rien qui me fût

personnel, qu'ainsi qu'on me l'avait fait sentir mille fois, on était

enchanté de m'avoir et de me garder, que la seule difficulté était la

présence à Rome d'une ambassadrice protestante; que, si le nonce avait

dit autre chose, cela lui avait sans doute été suggéré par ses amis de

Paris. Enfin, _more solito_, il a mis la chose sur le compte du pape.

«L'abbé d'Isoard a été le jour même chez le pape. Le pape lui a dit

qu'il était fâché d'apprendre que cela m'avait fait de la peine, que ce

n'était certes pas son intention, que tout le monde savait tout ce qu'il

avait pour moi d'estime et d'affection, et combien il aimait à traiter

d'affaires avec moi: «Je puis, a-t-il dit, m'expliquer avec lui

directement, et je me suis toujours plu à reconnaître hautement sa

prudence, sa modération et sa loyauté. Mais que voulez-vous? On m'a

dit que je ne pouvais pas ne pas faire l'observation d'une ambassadrice

protestante; je l'ai faite, voilà tout; mon rôle est fini. Je n'ai pas

dit que je ne recevrais pas M. Rossi comme ambassadeur, bien que mari

d'une protestante. Je le recevrai, et je le recevrai avec la même

bienveillance.--Votre Sainteté m'autorise à le lui dire?--Sans doute.»

«M. Rossi, a repris l'abbé d'Isoard, sera touché de la bonté de Votre

Sainteté; mais, comme il s'agit de sa personne, il ne voudrait pas... il

ne pourrait pas...--Je comprends, a dit le pape; vous avez raison;

mais que pourrait-on faire? Je ne puis pas me donner un démenti à

moi-même.--Cela n'est nullement nécessaire; il suffirait d'une lettre

explicative au nonce, disant ce que Votre Sainteté m'a fait l'honneur de

me dire.--Eh bien, parlez-en au cardinal, et dites-lui de me porter un

projet de lettre à l'audience de demain. Je désire faire tout ce qui

sera décemment possible. Dites-le à M. Rossi.

«Bref, la lettre à été signée hier, et on a assuré qu'elle était partie.

On l'a lue à M. d'Isoard; elle porte:

«Que lors de ma nomination comme ministre, certains journaux avaient

répandu beaucoup de bruits sur mon compte;

«Que néanmoins j'avais été reçu à Rome avec tous les égards dus à un

représentant du roi;

«Qu'ensuite j'avais, dans toutes les circonstances, été accueilli par le

saint-père avec toute la bienveillance _(amorevolezza)_ que j'avais

su mériter par la manière dont j'avais rempli ma mission et traité les

affaires;

«Qu'ayant appris que j'allais être nommé ambassadeur, on n'avait pas pu

ne pas faire connaître qu'il ne serait pas agréable d'avoir à Rome une

ambassadrice protestante, à laquelle on ne pourrait pas témoigner tous

les égards que l'usage avait consacrés;

«Mais que néanmoins, si j'étais nommé, je recevrais du Saint-Père

l'accueil que Sa Sainteté fera toujours au représentant d'un Roi pour

lequel elle professe la plus vive affection, etc., etc.

«La lettre porte donc uniquement sur la présence de l'ambassadrice. Elle

est faite pour se faire dire:--Comme il n'y aura pas d'ambassadrice, il

n'y a pas d'objection.

«Vous le voyez, tout se réduit à une vétille. Ils le savent, et, comme

ils me l'ont fait dire ce matin encore, ils ne doutent pas que la

réponse ne soit ma nomination.»

On ne pouvait déjouer plus galamment une plus timide manoeuvre. Si

timide qu'on put se demander si ce n'était pas une complaisance vaine

pour les adversaires de M. Rossi plutôt qu'une tentative sérieuse

d'entraver sa nomination comme ambassadeur. Quoi qu'il en fût, ma

réponse fut immédiate. J'écrivis le 17 mai à M. Rossi: «Votre nomination

comme ambassadeur est signée. On va préparer vos lettres de créance.

Vous les recevrez par le prochain paquebot. J'ai vu le nonce; il venait

de recevoir la lettre que vous m'aviez annoncée, et il m'a déclaré qu'il

n'avait plus d'objection ni d'observation à faire, plus rien à dire.»

Le courrier du 27 mai porta en effet à M. Rossi ses lettres de créance:

«Vous voilà définitivement établi, lui dis-je, dans la situation et

au milieu des affaires que je vous désire depuis longtemps. Il y a là

d'immenses services à rendre à ce pays-ci, à ce gouvernement-ci, et à

la bonne politique de l'Europe. Vous les rendrez. Personne n'y est plus

propre que vous. Quand notre session sera finie, nos élections faites,

et moi en repos pour quelques semaines au Val-Richer, je vous écrirai

de là avec détail ce que je pense de l'attitude et de la conduite qui

conviennent à la France catholique moderne, en Europe et en Orient.»

M. Rossi n'avait pas encore reçu cette lettre quand il m'écrivit le 1er

juin 1846: «Le saint-siége est vacant; Rome est dans la stupeur; on ne

s'attendait pas à une fin si prompte. Toute conjecture sur le conclave

serait aujourd'hui prématurée. Il ne s'offre aucune candidature

fortement indiquée, aucun de ces noms que tout le monde a sur les

lèvres. Si vous demandez quels seront les cardinaux _papeggianti_,

chacun vous en nommera sept ou huit, la plupart des hommes peu connus et

absents de Rome. Chacun sait ce qu'il ne veut pas, non ce qu'il veut.»

Ce n'était plus des jésuites, ni de la liberté d'enseignement qu'il

s'agissait. En obtenant, sur ce point, tout ce qui nous importait, nous

avions donné un exemple de l'influence qu'on pouvait exercer sur le

Saint-Siége, même contre ses propres penchants, quand on lui

inspirait la ferme confiance qu'on respectait et qu'on respecterait

scrupuleusement, en toute occasion, ses droits et sa situation dans le

monde. Nous étions à la veille de problèmes et de périls bien autrement

graves. C'était le monde catholique tout entier, État et Église, qui

allait tomber en fermentation et en question. Je pressentais l'immensité

et les ténèbres de cet avenir. Quels qu'en fussent les événements, nous

étions bien résolus à nous y conduire selon la politique libérale et

anti-révolutionnaire dont nous avions fait partout notre drapeau, et

je me félicitais d'avoir établi à Rome un ambassadeur capable de la

soutenir habilement et dignement. J'étais loin de prévoir quel sort et

quelle gloire l'y attendaient.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7) · 第 16 / 43 题