constitutionnel, la nécessité de l'accord et de l'action commune fut
sentie et acceptée par tout le monde, par les chefs des partis grecs
comme par les diplomates étrangers. Parmi les anciens amis de M.
Colettis beaucoup s'indignaient de son impartialité, lui reprochaient
ses complaisances pour ses anciens adversaires, et le pressaient de se
mettre hautement à leur tête contre les partisans de MM. Maurocordato
et Metaxa, qui ne lui rendaient pas toujours ce qu'il faisait pour eux:
«Rien ne me fera changer de conduite, leur répondit-il; la constitution
ne peut pas se faire sans l'entente; j'y serai fidèle. Je sais que
plusieurs des amis de MM. Maurocordato et Metaxa ne me donneront pas
leur voix; peu m'importe; je voterai pour eux, et tous ceux qui me
croiront en feront autant.--Vous êtes donc contre vos amis et pour vos
ennemis?--Ni l'un ni l'autre; je suis pour l'entente à tout prix.»
M. Piscatory le soutenait fermement dans cette difficile épreuve: «Je
poursuis, m'écrivait-il, la voie que vous m'avez tracée, et on nous
tient ici pour de très-honnêtes gens, un peu dupes. J'ai à essuyer de
rudes remontrances de la part de nos amis; mais je ne me laisse aller à
aucune faiblesse. Nous couperons notre mauvaise, bien mauvaise queue,
et nous la remplacerons par mieux qu'elle.» Sir Edmond Lyons, malgré ses
préventions et ses prétentions, était frappé de cet exemple, et rendait
justice à ceux qui le lui donnaient: «M. Guizot, écrivait-il à lord
Aberdeen, a ici, dans M. Piscatory, un admirable agent.» Il faisait
effort lui-même pour se conformer aux recommandations de lord Aberdeen,
mettre de côté l'esprit de parti et maintenir l'entente; mais ses
habitudes et son naturel reprenaient souvent leur empire; il rentrait
souvent dans ses méfiances jalouses, dans sa passion d'influence et de
domination exclusive. M. Piscatory m'en avertissait et s'en défendait,
sur les lieux mêmes, vivement mais sans humeur: «Il y a ici,
m'écrivait-il, des gens qui feraient couler le bateau à fond plutôt
que de le voir sauver par nos mains. Le gouvernement grec avait demandé
qu'on reçût à Toulon quatre jeunes gens comme élèves de notre marine.
Vous m'écrivez par le dernier courrier que c'est accordé. J'en informe
le ministre de la marine à Athènes. Son principal employé, tout dévoué à
sir Edmond Lyons, s'en entend avec lui et donne ordre aux jeunes gens de
s'embarquer sur un bâtiment anglais. Les jeunes gens désolés viennent se
plaindre. J'envoie immédiatement déclarer au ministre de la marine que,
quand je devrais faire prendre par des matelots les quatre élèves, ils
iront à Toulon. On s'est excusé, et je ferai partir prochainement mes
quatre Grecs.» J'informai lord Aberdeen de cet incident: «Que dites-vous
de la France et de l'Angleterre ardentes à s'enlever quatre petits
marins? Je pourrais vous envoyer bien d'autres commérages de cette
sorte, mais c'est assez d'un. Qu'il ne revienne, je vous prie, de
celui-ci pas le moindre reflet à Athènes; M. Piscatory se loue beaucoup
de sir Edmond Lyons, a pleine confiance dans sa loyauté, et au fond ils
marchent très-bien ensemble. N'y dérangeons rien. Seulement il est bon
de regarder de temps en temps dans les coulisses très-animées de ce
petit théâtre, pour n'être jamais dupes des intrigues qui s'y nouent et
s'y renouent sans cesse.»
J'écrivis en même temps à M. Piscatory: «Persistez à subordonner les
intérêts de rivalité à l'intérêt d'entente, la petite politique à la
grande, et faites que Colettis persiste. C'est indispensable. Ce n'est
pas notre plaisir que nous cherchons, c'est le succès. C'est la fortune
de la Grèce que nous voulons faire, non pas celle de tel ou tel Grec.
Mais dites-moi toujours tout. Vous êtes là pour tout voir et me faire
tout savoir, agréable ou désagréable. Seulement il ne faut pas voir,
dans tout ce que fait ou dit sir Edmond Lyons, plus qu'il n'y a: il
n'y a point de trahison politique, point de dissidence réelle et active
quant à l'intention et au but pour la Grèce; il y a le vice anglais,
l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée de
soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part et sa
place, la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et de qui.
Cela est très-incommode, très-insupportable, et il faut le réprimer de
temps en temps, quand cela devient tout à fait nuisible aux affaires ou
inconvenant pour la dignité. C'est ce que vous avez fait très à propos
dans l'incident des quatre petits marins. Mais il faut savoir que cela
s'allie avec de la loyauté, du bon sens, du courage, et une bien plus
grande sûreté de commerce et d'action commune qu'on n'en rencontre
ailleurs.»
La constitution faite et promulguée, un problème bien plus difficile
encore s'élevait: il fallait former un ministère capable de contenir, en
le satisfaisant, ce peuple ressuscité en armes, d'affermir cette royauté
chancelante, de supporter la liberté publique en maintenant la loi. A
peine fut-on en présence de cette tâche, que les obstacles et les périls
éclatèrent: le ministère qui était né de la révolution et qui avait
présidé au travail de la constitution disparut; M. Metaxa donna sa
démission; il s'était brouillé avec M. Maurocordato, et l'attitude de
l'empereur Nicolas rendait, pour le parti nappiste, le gouvernement
constitutionnel impossible. «Enfin la constitution est jurée,
l'assemblée est dissoute, la révolution est close, m'écrivait M.
Piscatory[79]; ferons-nous un ministère raisonnable? Je n'en sais rien
encore. Le ministère fait, vaincra-t-il le roi? J'en doute. L'opinion
que c'est impossible s'en va en province avec les députés les plus
sages, les plus modérés qui se désolent, avec l'opposition et les
philorthodoxes qui ont bien raison de ne pas renoncer à leurs projets.
Lyons est toujours très-bien; son parti est pris, je le crois; cependant
il faudra le voir à l'épreuve des petites questions d'influence. Je
ferai tous les sacrifices qui ne nous amoindriront pas; partout, et ici
surtout, la réputation est importante; la nôtre est bonne; je ne la fais
pas résonner haut, mais je tiens à la maintenir.»
[Note 79: Le 31 mars 1844.]
Les dispositions de M. Colettis m'inquiétaient: il avait mis, à me les
faire connaître, sa mâle franchise; avant même que la constitution fût
promulguée, il avait écrit au directeur des affaires politiques dans mon
ministère, M. Desages, qui avait son amitié et toute ma confiance[80]:
«Quand je suis arrivé ici, le gouvernement était entre les mains des
hommes du 15 septembre. J'ai dû entrer dans le conseil pour neutraliser
l'effet de l'élément révolutionnaire. J'ai réussi. L'assemblée montrait
des tendances dangereuses; j'avais à lutter d'un côté contre l'esprit
démocratique, de l'autre, contre les petites jalousies des hommes même
qui auraient dû me seconder avec le plus de franchise. J'ai déclaré
hautement mes principes; je n'ai fait des concessions de principe à
personne; mais j'ai mis de côté tout amour-propre, je me suis effacé.
Tout en ramenant Metaxa, je me suis étroitement uni à Maurocordato. Nous
avons dominé l'assemblée; le roi, la monarchie, le pays ont été sauvés.
Mais il y a encore un grand danger pour tous; c'est la mise à exécution
du nouveau système. Maurocordato n'a pas su ménager assez Metaxa; il y a
eu entre eux dissidence; il y a eu rupture, dont la conséquence a été la
démission du président du conseil. Le nouveau ministère qui va se former
aura à lutter contre un ennemi puissant, d'autant plus puissant qu'il
peut habilement exploiter la haine, c'est le mot, du peuple contre les
Fanariotes, qu'on accuse, à tort ou à raison, comme les auteurs de tous
les maux qui ont pesé sur la nation sous l'ancienne administration.
Le ministère devra donc être fort pour accomplir avec succès la lourde
tâche qui lui sera imposée. Quant à moi, je suis bien loin de redouter
un pareil fardeau; mais je veux le porter noblement; je veux avoir
toutes les chances possibles de réussir. Pour réussir, je dois être
secondé par des hommes qui me soient dévoués; si l'administration
n'était pas à une seule pensée, pas de réussite possible. Ici, la
question est trop grave pour que je puisse céder en rien. Il y va du
salut de mon pays; je me crois capable de le sauver; mais je dois avoir
les moyens de le faire. Je suis donc bien décidé à ne pas me départir de
la ligne de conduite que je me suis tracée et à ne faire, ni à Lyons, ni
à Piscatory, ni à Maurocordato, une concession qui serait nuisible à
mon pays, au roi, à moi-même. Il faut réussir ou ne pas entreprendre
l'oeuvre de régénération. Je ne refuse pas la coopération de
Maurocordato; je suis prêt même à lui céder la présidence; mais il est
indispensable que j'aie les ministères actifs entre les mains; c'est le
seul moyen de servir réellement les intérêts de la Grèce, du roi, de
la politique française en Orient. Si je ne puis, par des raisons
politiques, réussir à former un ministère homogène, je me retirerai,
parce que je ne puis jouer au hasard tant de graves intérêts. Si je
réussis au contraire à mettre dans les ministères actifs des hommes à
moi, je réponds de l'avenir, pourvu que la France ne m'abandonne pas.»
[Note 80: Le 29 février 1844.]
Nous étions bien décidés à n'abandonner ni la Grèce ni M. Colettis;
mais je ne partageais pas toute sa confiance en lui-même et en lui seul;
j'étais convaincu que ce n'était pas trop, en Europe, de l'accord entre
la France et l'Angleterre, en Grèce, du concours des grands partis et de
leurs chefs, pour consolider cet État naissant, et que ce qui avait été
nécessaire à l'enfantement de la constitution ne l'était pas moins
aux premiers pas du gouvernement constitutionnel. J'écrivis à M.
Piscatory[81]: «J'admets tout ce que vous me dites du roi Othon, le
déplorable effet de ses lenteurs et de son insistance sur je ne sais
combien de points secondaires, l'humeur de ses plus sincères amis.
Pourtant, je trouve cette impression un peu exagérée; je viens de relire
tout ce qu'il a écrit, dit, demandé. Tout cela est d'un esprit obstiné,
maladroit, solitaire; mais on n'y sent point de mauvais dessein. Que le
roi Othon ne soit pas un grand esprit, ce n'est en Grèce une découverte
pour personne; il faut qu'on en prenne son parti; à tout prendre, depuis
la révolution du 15 septembre, il s'est mieux conduit qu'on ne s'y
attendait; il s'est tenu assez tranquille et il a de la probité. Je
ne comprendrais pas, de la part d'hommes comme M. Colettis et M.
Maurocordato, le découragement dont vous me parlez. Laissez-moi vous
redire, et par vous à eux, ce que je vous ai déjà dit: dans toutes les
situations, on a toujours devant soi des faits qu'on ne peut changer,
des obstacles qu'il faut accepter en travaillant à les surmonter. De
tous les fardeaux de ce genre, le roi Othon ne me paraît pas le plus
lourd possible; tenez pour certain que, si celui-là était écarté, les
Grecs en verraient tomber bien d'autres sur leurs épaules, et que le roi
Othon, malgré tout ce qui lui manque, leur épargne plus d'embarras qu'il
ne leur en suscite. Les moyens de lutter contre les défauts du roi
ne manqueront point à ses ministres; ils auront les forces du régime
constitutionnel; ils auront l'appui des légations française et anglaise.
Ce n'est pas assez, j'en conviens, pour leur épargner les ennuis, les
fatigues, les mécomptes, quelquefois les échecs d'une telle situation;
c'est assez pour leur rendre habituellement le succès possible et
probable. On n'a pas le droit d'espérer mieux en ce monde. Que MM.
Colettis et Maurocordato me pardonnent ce langage; je ne leur dis là que
ce que je me répète sans cesse à moi-même; j'ai aussi, d'autre façon,
mes embarras inamovibles et mes tentations de découragement. Que ces
messieurs demeurent unis pour former un cabinet et pour gouverner,
comme ils l'ont été pour faire la constitution; ils réussiront de
même, peut-être plus laborieusement encore, mais en définitive, ils
réussiront. Leur union est, j'en conviens, la condition _sine qua non_
du succès; c'est encore là une de ces nécessités qu'il faut accepter et
satisfaire, n'importe par quels sacrifices réciproques. A vous dire tout
ce que je pense, j'ai regretté et je regrette la rupture avec M. Metaxa;
le parti nappiste est trop important, trop fort pour qu'il soit sage de
le rejeter tout entier dans l'opposition. Fût-il moins fort, il ne faut
pas avoir dans l'opposition tout le parti religieux; ce peut être une
situation de révolution; ce n'est pas une situation de gouvernement.
Comment faut-il faire, au parti nappiste, une part dans le gouvernement?
Faut-il la lui faire dans la personne de son chef ou en détachant du
chef ses lieutenants et ses soldats? Il n'y a pas moyen d'avoir, de
loin, un avis sur cette question; je m'en rapporte à nos amis et à
vous. Mais tenez pour certain que, par l'une ou l'autre voie, il
faut atteindre ce but et absorber dans le gouvernement une partie du
nappisme. M. Metaxa aurait-il envie de venir ici comme ministre de
Grèce? Nous l'accepterions volontiers.»
[Note 81: Le 7 avril 1844.]
M. Piscatory pensait comme moi et avait devancé mes instructions: «J'ai
le profond regret, m'écrivait-il dès le 10 avril 1844, par une dépêche
officielle, d'annoncer à V. E. qu'il m'a été impossible de soutenir les
prétentions de M. Colettis; elles étaient telles que je suis convaincu
qu'elles étaient des prétextes pour ne pas accepter sa part du pouvoir,
et pour se réserver pour un avenir qu'il prévoit, à tort ou à raison.
Tout ce que les liens politiques et l'amitié personnelle conseillaient
d'efforts en une telle circonstance, je l'ai fait; il m'a semblé que
j'aurais manqué à mes devoirs et aux instructions du gouvernement du Roi
si je m'étais associé à une lutte personnelle qui, heureusement, n'est
pas tant entre MM. Colettis et Maurocordato qu'entre leurs amis.
J'ai cru devoir me préoccuper d'un seul but, celui de concourir à la
formation du ministère le plus raisonnable, le plus capable possible,
et le plus acceptable par l'opinion publique. J'ai donc déclaré à M.
Colettis, qui me reprochait de ne pas soutenir le parti français, que
je ne pouvais me placer sur ce terrain, que ce n'était pas là une
proposition soutenable dans un gouvernement, régulier, et que tel ne
devait pas être le résultat des efforts communs pour donner à la Grèce
un gouvernement constitutionnel. Il est resté inébranlable.» Quelques
jours après[82], M. Piscatory ajoutait, dans une lettre intime: «Je
vous ai écrit en grande hâte, par le dernier bateau, pour vous dire la
position où m'avaient mis les exigences personnelles de Colettis,
et plus encore sa répugnance non avouée, mais évidente, à entrer au
ministère. S'il avait voulu en convenir franchement, tout était simple;
il ne l'a pas voulu, même avec sa propre conscience, et j'ai dû prendre
un parti qui a ses inconvénients, je le sais, mais le seul qui établît
la vraie situation, la situation qui convient à un gouvernement régulier
et à son représentant. Je suis sûr maintenant d'avoir bien fait ici.
Ai-je bien fait pour Paris? Vous me le direz. Ce que je voudrais, même
en ayant raison, c'est ne pas vous avoir créé d'embarras. Là est toute
mon inquiétude. J'en avais une autre; mais je ne l'ai plus, ou plutôt
je l'ai moins. Je craignais d'avoir blessé Colettis, surtout de l'avoir
poussé dans une voie où il se perdrait infailliblement. Je ne sais
pas encore bien exactement ce qui lui reste, dans le coeur, d'amertume
contre moi; mais j'ai la certitude que sa loyauté, son bon jugement, son
patriotisme suffiront, malgré les flatteries des uns et les excitations
des autres, à le maintenir dans la conduite qu'il a tenue depuis son
retour en Grèce.» Un peu plus tard[83], M. Piscatory reprenait quelque
inquiétude: «Je n'ai rien rabattu, m'écrivait-il, des bonnes idées que
j'avais sur l'esprit et le coeur de Colettis; mais, à l'user, j'ai vu
des défauts que je ne connaissais pas: sa finesse est un peu grosse, et
il en use de la même manière avec un Pallicare et avec un habit noir;
ses idées sont vagues, son imagination tient grande place; l'ordre le
touche peu, et il a un parfait dédain pour le plus ou moins de qualités
morales dans les hommes qu'il s'attache ou dont il se sert.»
[Note 82: Le 15 avril 1844.]
[Note 83: Le 31 mai 1844.]
M. Colettis ne voulait ni courir le risque de s'user dans le premier
ministère chargé de faire le premier essai de la constitution, ni
contracter une longue et intime alliance avec M. Maurocordato, le client
de l'Angleterre, de la puissance la plus favorable à la Turquie et la
plus contraire à l'agrandissement de la Grèce. Dans son patriotique
orgueil, il se réservait pour un avenir infiniment plus éloigné qu'il ne
le pensait, et qu'il n'était pas en état d'avancer d'un jour.
M. Maurocordato hésitait beaucoup à se charger seul du pouvoir. Il
alla demander à M. Piscatory s'il pouvait compter sur le concours de la
légation française. M. Piscatory lui en donna l'assurance. Le cabinet
fut formé. Quelques jours après, M. Maurocordato m'écrivit pour
m'expliquer son acceptation et réclamer de nouveau mon appui qu'une
fois déjà je lui avais prêté. Je le lui promis. M. Piscatory s'employa
efficacement à obtenir de M. Colettis la promesse de ne point attaquer
le nouveau cabinet: «Après une première lettre amère à Maurocordato,
m'écrivait-il[84], il lui en a adressé une très-bonne et je suis certain
qu'il tiendra parole. Je le vois tous les jours, et toujours à l'oeuvre
pour contenir ses vieux amis exclusifs, rancuniers, voulant tout pour
eux et disant, avec un grand étonnement de n'être pas crus:--Nous sommes
la France; les autres sont l'Angleterre.--C'est là une stupidité
avec laquelle il fallait en finir. Ce ne pouvait être que par un coup
d'éclat. J'en ai accepté la responsabilité, et je ne m'en repens pas,
toujours à condition que ce ne sera pas, pour vous, une difficulté.»
[Note 84: Le 15 avril 1844.]
Ce n'était pas à Londres que la difficulté pouvait naître. La
satisfaction y fut grande; «Les nouvelles de Grèce ont fait ici
merveille, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[85]; la conduite de M.
Piscatory est fort appréciée. Après avoir lu son rapport du 10 avril,
lord Aberdeen m'a prié de le lui laisser, et il l'a envoyé à sir Robert
Peel avec ces mots:--Voilà à quoi sert l'entente.--Sir Robert Peel le
lui a renvoyé en disant qu'il en était charmé «et que cette conduite
de notre ministre à Athènes ranimait _un peu_ ses espérances pour
l'Espagne.»
[Note 85: Les 2 et 3 mai 1844.]
La satisfaction anglaise ne fut pas de longue durée; il fut bientôt
évident que le ministère Maurocordato ne réussirait pas. Son chef
était un homme d'un esprit juste et fin, d'une assez grande activité
administrative et diplomatique, d'un patriotisme sincère, d'une
intégrité reconnue, mais sans puissance naturelle de caractère et de
volonté, enclin à mettre partout l'adresse à la place de l'énergie,
et aussi peu capable de résister à ses amis que de lutter contre ses
adversaires. Il n'était d'ailleurs le représentant d'aucun des grands
partis politiques de la Grèce, ni du parti guerrier ni du parti
religieux; il venait du Fanar, et les Fanariotes étaient suspects et
odieux au peuple grec. M. Maurocordato n'avait de force que son mérite
personnel, des amis épars et l'appui de l'Angleterre. C'était trop peu
pour la tâche difficile qu'il avait à accomplir, surtout pour la mise en
pratique de la loi électorale que l'assemblée nationale avait votée avec
la constitution, et qui devait former la première chambre des députés.
Les élections tournèrent contre lui avec éclat; il n'était évidemment
qu'un pouvoir de surface et de passage, sans racines dans le pays; ce
fut de ses deux rivaux, MM. Colettis et Metaxa, surtout de M.
Colettis, que les élections démontrèrent l'influence et réclamèrent le
gouvernement.
M. Piscatory avait prévu ce résultat, me l'avait fait pressentir et
s'y était lui-même préparé. Après avoir vivement pressé M. Colettis de
s'allier avec M. Maurocordato, et avoir loyalement appuyé le cabinet
naissant de ce dernier, il avait pris soin de ne pas s'engager, corps
et âme, dans ses destinées, et de rester en très-bons rapports avec
M. Colettis, en établissant hautement, envers celui-ci et ses amis,
l'indépendance de la politique française: «Mon but a été, m'écrivait-il,
de retirer de ses mains le drapeau de la France et de le reporter à
la légation. Il y est aujourd'hui, et non ailleurs. Colettis l'a bien
compris, et il en a eu un peu d'assez vive mauvaise humeur, ses amis
plus que lui. Eux et lui se sont calmés, et il est aujourd'hui comme je
le désirais. Suis-je comme il le désire? Pas tout à fait; mais il ne se
plaint pas; il me témoigne grande confiance, cherche encore quelquefois
à m'enjôler et à m'entraîner; mais en général il se contente de
professer que la légation française a sa conduite et lui la sienne, ce
qui n'empêche pas l'entente et surtout l'amitié.»
J'approuvai pleinement cette attitude de notre ministre à Athènes; mais
je ne m'en contentai pas; j'avais eu, avec M. Colettis, des relations
si intimes qu'elles me donnaient le droit de lui dire sans réserve ma
pensée. Je lui écrivis: «Quand le jour est venu, dans votre pays, de
former un cabinet, j'ai vivement regretté que vous n'y entrassiez
pas; je pensais que l'alliance des chefs de parti, qui avait présidé à
l'oeuvre de la constitution, devait présider aussi aux premiers pas
du gouvernement. Je voyais bien les obstacles; mais, dans les grandes
choses, il n'y a point d'obstacle qui tienne devant la nécessité, et il
me semblait qu'il y avait nécessité. Vous en avez jugé autrement; vous
avez pensé que, dans l'intérêt de la Grèce, il valait mieux que vous
laissassiez à d'autres les difficultés et les hésitations d'un début
dans la pratique des institutions nouvelles. Il se peut que vous ayez
eu raison. Maintenant, si je ne me trompe, le moment approche où vous
ne pourrez vous dispenser de mettre la main aux affaires. Deux choses me
frappent tellement que je veux vous les dire. Sur l'une et l'autre, je
suis sûr que j'ai raison.
«Vous débutez dans le gouvernement constitutionnel, gouvernement
difficile toujours et partout; plus difficile en Grèce qu'ailleurs,
car vous êtes un petit État placé entre les trois grands États les plus
étrangers, les plus contraires au régime constitutionnel, la Russie,
la Turquie et l'Autriche. En présence de ce seul fait, la naissance de
votre constitution est un miracle. Sa durée sera un plus grand miracle.
Si vous voulez cette durée, appliquez-vous avant tout, par-dessus tout,
à rallier, à tenir unies et agissant ensemble, tout ce que vous avez, en
Grèce, de forces gouvernementales. La division, la dispersion, la lutte
intestine des forces gouvernementales est le plus grand danger, le
mal le plus grave des pays libres. Parmi les pays qui ont tenté d'être
libres, presque tous ceux qui ont péri, les petits surtout, ont péri par
ce mal-là. Je sais combien il est difficile de rallier et de tenir unies
les diverses forces gouvernementales. Je sais quelle est la puissance de
l'esprit de parti et de coterie, des traditions et des passions de parti
et de coterie. Je sais tout ce qu'il faut sacrifier et souffrir pour
leur résister. Je persiste à dire que, dans les pays libres, et encore
plus dans ceux qui ne sont ni grands ni anciens, il y a nécessité de
poursuivre cette alliance, car c'est une question de vie ou de mort.
«J'ajoute qu'entre les divers partis, c'est surtout à celui qui a lutté
longtemps pour l'indépendance et la liberté nationales, qu'est imposée
la nécessité de ménager et de rallier les forces gouvernementales; car,
par le cours naturel des choses, ce parti-là ne les possède pas toutes.
Ce n'est pas au sein de l'insurrection, même la plus juste, ce n'est pas
dans la lutte, même la plus belle, pour la liberté, que se placent et se
forment toutes les situations et les forces gouvernementales. Beaucoup
de celles qui existaient avant la lutte restent en dehors de ce
mouvement, ou bien s'y perdent. Parmi celles qui s'élèvent et brillent
dans la lutte, beaucoup sont étrangères, si ce n'est contraires, à
l'esprit de gouvernement. Quand donc le jour du gouvernement arrive,
quand l'ordre constitutionnel doit succéder à la lutte nationale, il
faut, il faut absolument que le glorieux parti qui a lutté et vaincu
sache se dire que, seul, il ne suffit pas à gouverner, qu'il ne possède
pas en lui-même, et à lui seul, toutes les forces nécessaires et propres
au gouvernement. Il faut qu'il cherche ces forces là où elles sont,
qu'il les accepte telles qu'elles sont, et qu'il leur donne, dans le
gouvernement, leur place et leur part. Sans quoi, le gouvernement ne se
fondera pas, et toutes les luttes soutenues par le pays seront perdues;
car, après tout, c'est par le gouvernement que les pays durent, et c'est
à un gouvernement durable que toutes les luttes doivent aboutir.
«Voici ma seconde réflexion.
«Vous êtes très-préoccupé de l'avenir de la race hellénique, de toute la
race hellénique, et vous avez raison. Je vois la place que tient, dans
votre pensée et dans votre conduite, l'avenir de cette race. Je crois,
comme vous, et je tiens presque autant que vous à cet avenir. Mais ne
vous y trompez pas, il n'arrivera pas demain. Est-il très-loin? Je n'en
sais rien. Ce que je sais, c'est qu'il n'est pas très-près. Tenez ceci
pour certain: l'Europe, et quand je dis l'Europe, je dis la bonne comme
la mauvaise politique européenne, vos amis comme vos ennemis, l'Europe
ne veut pas de la chute prochaine de l'Empire ottoman; l'Europe fera
tout ce qu'elle pourra pour retarder cette chute et ses conséquences.
Acceptez cette situation dans le présent, sans renoncer à l'avenir. Si
on croit que vous ne l'acceptez pas, si on croit que vous travaillez à
presser l'événement que l'Europe veut ajourner, la politique européenne
se tournera contre vous, et vos meilleurs amis ne pourront rien pour
vous. Je ne voudrais pas que vous vous fissiez, à cet égard, aucune
illusion; l'Europe a, sur cette question, un parti bien pris, et la
Grèce ne forcera pas la main à l'Europe. Je ne vous demande pas de
supprimer les sentiments qui vous animent; je vous demande de ne pas les
laisser agir hors de saison; car il n'y aurait, pour vous, ni honneur,
ni profit. Croyez-moi; occupez-vous de l'intérieur de la Grèce; qu'elle
acquière la consistance d'un État bien gouverné au dedans, incontesté au
dehors: c'est aujourd'hui tout ce qui se peut faire et tout ce qu'il y a
de plus efficace à faire pour son avenir.»
Trois semaines après l'arrivée de ma lettre à Athènes, les
pressentiments qui me l'avaient fait écrire se réalisaient; M.
Maurocordato, battu dans les élections tombait du pouvoir; le roi Othon
appelait à sa place M. Colettis, qui formait un cabinet dans lequel
entrait M. Metaxa; les deux grands partis nationaux de la Grèce, le
parti guerrier et le parti religieux, après s'être rapprochés dans
l'arène électorale, s'alliaient ainsi dans le gouvernement, et M.
Colettis me répondait en me disant: «J'ai vu avec peine que vous
sembliez craindre qu'il se fît, sous mon ministère, un mouvement contre
les frontières ottomanes. C'est un devoir pour moi de dissiper ces
craintes. J'ai toujours cru, il est vrai, et je crois encore que
les limites de la Grèce ne sont pas le mont Othrix, qu'un lien sacré
unissait et unit les provinces grecques soumises à la Turquie aux
provinces qui ont été assez heureuses pour être déclarées indépendantes.
Les destinées de la Grèce sont plus vastes que celle que les protocoles
lui ont faite. Telle est ma croyance; mais je n'ai jamais pensé que
c'était par l'invasion, par la propagande armée que ces destinées
devaient s'accomplir. Un temps viendra où la force seule des choses
fera ce que nous ne pourrions faire aujourd'hui sans un bouleversement
général qui emporterait peut-être le royaume de Grèce. Je suis donc
partisan du _statu quo_. Aussi, dès mon entrée au ministère, me suis-je
sérieusement occupé de mettre un frein à la fougue de certains esprits
peu réfléchis et peu prévoyants qui voulaient pousser le gouvernement
dans une voie dangereuse et antinationale. Les mesures que j'ai prises
ont eu les plus heureux résultats; les relations entre les autorités
grecques et les autorités ottomanes de la frontière sont parfaitement
amicales; elles se prêtent un appui réciproque. Je vous déclare, mon
respectable ami, que, tant que je serai premier ministre, la Turquie
n'aura rien à craindre de ma part; je regarde tout mouvement hostile
contre les frontières voisines comme impolitique et dangereux. Je vous
l'ai dit souvent à Paris, je vous l'écris d'Athènes.»
A l'intérieur, M. Colettis se déclarait bien résolu à soutenir fermement
le roi Othon, et plein d'espoir que, malgré l'aveuglement des passions
populaires et les exigences des intérêts personnels, il réussirait,
avec l'appui de la France et l'attitude tranquille des puissances
continentales, à maintenir son pays dans les lois de la monarchie
constitutionnelle et les limites des traités. Mais, en même temps, il
me manifesta sans réserve sa profonde méfiance de l'Angleterre et de son
représentant: «Vous connaissez, me dit-il, mon opinion sur la politique
anglaise; je vous l'ai développée bien des fois; elle était basée sur
une longue expérience. Aussi la sincérité qu'affectait d'afficher M.
Lyons m'a surpris à un point tel que je me suis souvent demandé si je
m'étais trompé et si mon expérience avait été mise en défaut. Je ne
pouvais comprendre cependant que l'Angleterre, qui avait tant fait pour
empêcher la Grèce d'exister, pût vouloir autre chose, la Grèce existant
malgré elle, que d'organiser une Grèce anglaise, gouvernée par un
ministère anglais. Les faits vinrent bientôt me prouver que je ne
m'étais pas trompé. Je fis connaître à notre ami Piscatory la tendance
de M. Lyons et de sa politique; je voulus le convaincre que, pour M.
Lyons, toute la Grèce se résumait dans la personne de M. Maurocordato
et de quelques hommes aveuglément dévoués à sa politique. Il ne partagea
pas mon opinion. Je fus forcé de lui dire:--Mon ami, nous ne pouvons
nous entendre sur cette question; restons amis, mais ne parlons plus des
affaires du pays.--J'ai cru alors que c'était un devoir pour moi de ne
plus vous écrire; je n'étais pas d'accord sur l'ensemble avec Piscatory;
vous écrire la manière dont je voyais les choses, c'était me mettre en
opposition avec lui; vous représenter les choses comme Piscatory les
voyait, c'était violenter ma conscience. J'ai préféré garder le silence
jusqu'au moment où les faits viendraient prouver que j'étais dans le
vrai.»
Sir Edmond Lyons fit tout ce qu'il fallait pour convaincre de plus en
plus M. Colettis qu'en effet il était dans le vrai. Envoyé en Grèce par
lord Palmerston, et d'un esprit roide en même temps que d'un caractère
ardent et fidèle, il avait gardé les passions et les traditions de la
politique exclusive et impérieuse de son ancien chef. La chute de M.
Maurocordato était, pour cette politique, un grave échec, et pour sir
Edmond Lyons lui-même la chute de sa propre domination en Grèce. Son
hostilité contre le nouveau cabinet, c'est-à-dire contre M. Colettis,
fut publique et sans mesure; soit dans l'emportement de sa colère, soit
de dessein prémédité, il l'attaqua à tout propos avec un acharnement
infatigable, lui attribua les projets les plus contraires à la paix de
l'Europe, et se mit partout à l'oeuvre, au dedans comme au dehors, pour
lui susciter toutes sortes d'obstacles. Il fit plus; il se brouilla
ouvertement avec M. Piscatory, l'accusa d'avoir travaillé à renverser M.
Maurocordato, et cessa d'avoir, avec lui, les rapports et les procédés
que leur situation officielle et leur intimité récente rendaient aussi
naturels que nécessaires.
L'embarras était grand pour moi: c'était précisément à cette époque que
s'établissait, entre lord Aberdeen et moi, la plus cordiale entente;
naguère, au château d'Eu et à Windsor, nous nous étions entretenus à
fond de toutes choses; j'avais reconnu et éprouvé, entre autres dans la
question du droit de visite, l'élévation et l'équité de son esprit et
son loyal désir d'un sérieux accord entre nos deux pays et nos deux
gouvernements. Je pris le parti de traiter avec lui, à coeur ouvert et
à visage découvert, des affaires de Grèce comme des autres; je lui
écrivis[86]: «Je voudrais continuer à vous faire lire tout ce qui
m'arrive d'Athènes. L'impression que j'ai rapportée de nos entrevues
à Eu et à Windsor, c'est que, si nous nous montrons tout, si nous nous
disons tout l'un à l'autre, nous finirons toujours par nous entendre.
Ai-je tort? En tout cas, voici ce que je copie textuellement dans une
lettre de M. Piscatory du 10 octobre, que je ne vous envoie pas tout
entière parce qu'elle est pleine d'affaires étrangères à la politique
grecque:
[Note 86: Le 28 octobre 1844.]
--«Je n'ai pas goût à vous parler de sir Edmond Lyons, je ne voulais
même vous en parler que le jour où les rapports convenables seraient
rétablis, ce que j'espère; je ne qualifie pas, même avec vous, ses
façons d'agir; je vous en laisse juge; tout ce que je puis vous dire,
c'est que, depuis plusieurs jours, les attachés de la légation anglaise
se plaignent des procédés de sir Edmond, et qu'ils sont venus me prier,
sous toutes les formes, de rétablir les anciennes relations. J'ai
toujours répondu qu'on savait bien que ce n'était pas moi qui les avais
changées, que je n'avais pas pris au sérieux des façons de faire dont
j'avais eu droit de me plaindre, que sir Edmond Lyons poli me trouverait
poli, intime dans l'avenir comme dans le passé, qu'enfin je n'avais ni
mauvaise humeur, ni rancune. Tout cela a-t-il été répété? Je n'en sais
rien, c'est probable; le fait est que sir Edmond et lady Lyons sont
venus hier à Patissia pendant que nous étions absents, que j'irai
aujourd'hui rendre la visite, et que tout sera fait pour maintenir la
bonne attitude du côté où elle est déjà si évidemment.»
«De tout cela, mon cher lord Aberdeen, je ne veux relever qu'une seule
chose, c'est l'esprit modéré et conciliant qu'y apporte M. Piscatory. Je
suis sûr qu'il est très-sincèrement préoccupé du désir de faire tout ce
qu'il pourra, et qu'il fera en effet tout ce qu'il pourra honorablement
pour ramener sir Edmond Lyons, et vivre de nouveau avec lui, d'abord en
bons termes, puis en bonne intelligence. Aidez-le à cela. Vous seul y
pouvez quelque chose.
«Un seul mot sur le fond des affaires grecques. Ne nourrissez,
contre Colettis, point de prévention irrévocable. Je ne sais s'il se
maintiendra au pouvoir; les pronostics de M. Piscatory à cet égard sont
fort différents de ceux de sir Edmond Lyons. Mais, en tout cas, tenez
pour certaines ces deux choses-ci: l'une, que M. Colettis est et sera
toujours en Grèce un homme fort important; l'autre, que c'est un homme
d'un esprit rare, élevé, capable de s'éclairer par l'expérience et les
bons conseils, et dont il y a un grand parti à tirer pour le résultat
que vous désirez comme moi, l'affermissement tranquille de ce petit État
grec. Il est plein de préjugés et de défiance contre la politique de
l'Angleterre envers la Grèce; mais on peut extirper de son esprit ces
vieilles rancunes. C'est, je vous le répète, un homme très-perfectible
et très-_éclairable_. Il a quelque estime pour mon jugement et une
pleine confiance dans mon bon vouloir pour son pays. Je veux qu'il ait
aussi confiance en vous, et qu'il croie votre politique envers la Grèce
ce qu'elle est réellement, c'est-à-dire sincère comme la nôtre. On peut,
j'en suis sûr, l'amener à cela, et ce serait un grand pas vers le solide
rétablissement de notre entente cordiale à Athènes, résultat auquel je
tiens infiniment, pour le présent et pour l'avenir.»
En essayant ainsi de changer l'opinion de lord Aberdeen sur M. Colettis
et celle de M. Colettis sur la politique de lord Aberdeen envers la
Grèce, j'entreprenais une oeuvre très-difficile, et je mettais lord
Aberdeen dans un embarras encore plus grand que le mien. Si je parvenais
à le convaincre que nous avions raison, je l'obligeais à rappeler de
Grèce sir Edmond Lyons, marin éminent et honoré dans sa carrière, ardent
patriote anglais, fort accrédité et bien apparenté dans son pays, fort
soutenu par lord Palmerston. J'imposais ainsi à lord Aberdeen une
grave difficulté intérieure et parlementaire, en même temps que je lui
demandais de penser et d'agir, sur les partis grecs et leurs chefs,
autrement que n'avait fait le gouvernement anglais et qu'il n'avait
fait lui-même jusque-là. Il continua de protester, aussi sincèrement que
hautement, contre toute prétention à une influence dominante en Grèce:
«On peut avoir trop comme trop peu d'influence, disait-il à M. de
Jarnac[87], et je suis sûr qu'en Grèce nous en aurons toujours assez,
quel qu'y soit le ministre. Mon indifférence est complète à cet égard.
Je pense, il est vrai, qu'avec les idées de conquête et d'agrandissement
qu'il n'a pas hésité à avoir tout haut, M. Colettis peut être un homme
dangereux; mais je ne suppose pas du tout que la France veuille le
soutenir dans l'exécution de ces idées; et, en tout cas, je suis certain
que l'Angleterre et la Russie ne s'y prêteront point. Je suis donc
parfaitement tranquille à cet égard. Ma grande raison de préoccupation
et de regret dans toute cette affaire, c'est ma conviction croissante
de l'extrême difficulté de toute coopération cordiale avec les agents
français, et l'affaiblissement de ma confiance dans la solidité de
ce bon accord que j'ai tant désiré de maintenir et de fortifier.» Les
instructions que lord Aberdeen donnait à sir Edmond Lyons furent en
harmonie avec ses paroles à M. de Jarnac; il lui enjoignit de se tenir
à l'écart, de rester étranger à toute discussion politique, de ne point
prendre le caractère d'un homme de parti, de ne point se montrer hostile
au gouvernement du roi Othon; il blâma son attitude et ses procédés
personnels envers M. Piscatory: «La confiance entre sir Edmond et M.
Piscatory est tout à fait hors de question, m'écrivait-il[88], et je ne
pourrais, en homme d'honneur, lui ordonner d'affecter ce qu'il ne
sent pas; mais les rapports ordinaires de société ne doivent pas être
altérés, et je vous promets que sir Edmond ne fera rien pour s'opposer
au gouvernement de M. Colettis. Je ne puis lui prescrire de l'approuver,
car je ne l'approuve pas moi-même; mais il ne prendra part à aucune
menée contre lui, et surtout il ne fera aucune tentative pour faire
prévaloir l'influence anglaise. J'aurai soin que mes instructions soient
scrupuleusement observées.» Il persistait en même temps à penser et
à dire que M. Piscatory n'avait pas observé les miennes, qu'il avait
secondé M. Colettis dans son travail pour renverser M. Maurocordato,
seulement avec plus d'habileté et de mesure que sir Edmond Lyons n'en
avait mis à le soutenir; et il conservait contre M. Colettis toutes les
méfiances que, dès le premier moment, il m'avait témoignées.
[Note 87: Le 20 septembre 1844.]
[Note 88: Le 11 novembre 1844.]
Dans cette difficile situation, je fis sur-le-champ deux choses, toutes
deux nécessaires pour nous donner à la fois, en Grèce et en Europe,
force et raison.
Je n'ignorais pas que le prince de Metternich partageait les méfiances
de lord Aberdeen sur M. Colettis, et qu'il était de plus fort peu
bienveillant pour le régime constitutionnel issu à Athènes de la
révolution du 15 septembre 1843 et pour ses partisans. Mais je le savais
aussi d'un esprit toujours libre, enclin à prendre, en toute occasion,
le rôle d'arbitre impartial, et décidé d'ailleurs à ne pas se prononcer
vivement contre le ministère de M. Colettis, car le chef du parti russe
en Grèce, M. Metaxa, y siégeait, et M. de Metternich se ménageait autant
avec Pétersbourg qu'avec Londres. Il me revenait que son ministre à
Athènes, M. de Prokesch, gardait une attitude neutre et expectante.
J'écrivis au comte de Flahault[89]: «M. de Metternich a trop de
connaissance des hommes pour ne pas savoir qu'ils ne sont point des
quantités constantes et invariables, surtout quand ils sont de nature
intelligente et active. Il a connu le Colettis d'autrefois, le Colettis
de la lutte pour l'indépendance grecque, le Colettis conspirateur, chef
de Pallicares, étranger à l'Europe. Il ne connaît pas le Colettis qui a
passé sept ou huit ans en France, séparé de ses habitudes et de ses amis
d'Orient, observateur immobile et attentif de la politique occidentale,
des sociétés civilisées, surtout de la formation laborieuse d'un
gouvernement nouveau, au milieu des complications diplomatiques et des
luttes parlementaires. C'est là le Colettis qui est retourné en Grèce et
qui la gouverne maintenant. Celui-ci diffère grandement de l'ancien. Je
suis loin de dire que, dans le Colettis d'à présent, il ne reste rien
du Colettis d'autrefois, que toute idée fausse, toute passion aveugle
soient extirpées de cet esprit, et qu'il ne se laisse pas encore
quelquefois bercer vaguement par certaines ambitions ou espérances
chimériques. Mais je crois que les idées saines et les intentions
modérées prévalent aujourd'hui dans la pensée de cet homme. Je le crois
sincèrement décidé à faire tous ses efforts pour maintenir le trône du
roi Othon, pour établir dans son pays, aux termes de ses lois actuelles,
un peu d'ordre et de gouvernement, et en même temps résigné à ne
point se mettre, par des tentatives d'insurrection hellénique et
d'agrandissement territorial, en lutte avec la politique européenne, sur
la volonté et la force de laquelle il ne se fait plus aucune illusion.
[Note 89: Le 18 novembre 1844.]
«Si cela est, comme je le crois, le prince de Metternich conviendra
qu'il y a un assez grand parti à tirer de cet homme pour contenir, en le
décomposant peu à peu, le parti révolutionnaire qui, au dedans comme
au dehors, s'agite encore en Grèce, et pour conduire les difficiles
affaires du roi Othon. Le prince de Metternich peut d'autant mieux agir
ainsi et diriger en ce sens l'action de ses agents, qu'il n'y a,
dans cette conduite, pas le moindre risque à courir; car, si elle
ne réussissait pas, si les ministres grecs rentraient dans des
voies révolutionnaires et turbulentes, les cinq puissances, qui sont
parfaitement d'accord à ne pas le vouloir, seraient toujours, sans
grand effort, en mesure de l'empêcher, et s'uniraient sur-le-champ à cet
effet.»
Ma provocation ne fut point vaine: les instructions du prince de
Metternich confirmèrent M. de Prokesch dans sa disposition bienveillante
pour le ministère Colettis-Metaxa; celles de Saint-Pétersbourg
prescrivirent au chargé d'affaires russe, M. Persiani, d'appuyer ce
cabinet et de régler en tout cas son attitude sur celle du ministre
d'Autriche. Le ministre de Prusse, M. de Werther, tint la même conduite.
Le ministre de Bavière, M. de Gasser, pensait et agissait comme M.
Piscatory. Toutes les cours continentales étaient ainsi, plus ou moins
explicitement, en bons termes avec le nouveau cabinet d'Athènes, et sir
Edmond Lyons restait isolé dans son hostilité.
Mais je ne m'abusais point sur ce qu'il y avait d'insuffisant et de
précaire dans cette situation; je savais l'importance de l'action
anglaise en Orient, et la faiblesse des cabinets du continent pour
résister à celui de Londres quand celui de Londres avait vraiment une
volonté. J'avais à coeur d'atténuer le désaccord qui existait entre lord
Aberdeen et moi sur les affaires de Grèce et d'en tarir peu à peu les
sources; je voulais du moins maintenir lord Aberdeen dans ses intentions
d'immobilité politique à Athènes, et nous donner de plus en plus raison
à ses yeux contre les emportements de sir Edmond Lyons. Ce qui importait
le plus pour atteindre à ce but, c'était l'attitude, le langage et la
conduite de M. Piscatory à Athènes, car c'était essentiellement sur lui
que portaient l'humeur et la méfiance du cabinet anglais. Je connaissais
bien M. Piscatory, et malgré nos dissentiments de 1840, j'avais pour
lui une amitié et une confiance véritables: préoccupé de lui-même et
très-soigneux de son propre succès, il était en même temps ami chaud et
fidèle, et serviteur loyal du pouvoir qu'il représentait; quelquefois
trop impétueusement dominé par ses impressions du moment, ses premières
idées et l'intempérance de ses premières paroles, il était très-capable
de s'élever plus haut, de se gouverner selon un grand dessein, et
de prendre courageusement sa place dans une conduite d'ensemble et
d'avenir. Je résolus d'agir avec lui comme avec lord Aberdeen, de lui
dire sur toutes choses toute ma pensée, de le faire pénétrer à fond
dans notre situation, et de m'assurer son concours en l'associant à ma
responsabilité. Je lui écrivis: «Vous êtes, quant à présent, ma plus
grande affaire. Réellement grande, car la chute de Maurocordato a été à
Londres, et pour lord Aberdeen personnellement, un amer déplaisir. Non
qu'il ait fortement à coeur que tel ou tel parti, tel ou tel homme soit
au pouvoir en Grèce; il est, à cet égard, parfaitement sensé; mais il
pressent la mauvaise position que ceci lui fera, les embarras que
ceci lui donnera dans le Parlement. Quand on l'attaquait sur l'entente
cordiale, quand on lui demandait ce qu'elle devenait, quelle part de
succès il y avait, la Grèce était sa réponse, sa réponse non-seulement
à ses adversaires, mais aussi à ceux de ses collègues qui hésitaient
quelquefois dans sa politique. Quand sir Edmond Lyons écrivait que vous
lui aviez loyalement promis de soutenir M. Maurocordato, «Voilà à quoi
sert l'entente cordiale» disait lord Aberdeen à sir Robert Peel qui en
avait douté. Il a perdu cette réponse; il est aujourd'hui en Grèce dans
la même situation qu'en Espagne; à Athènes comme à Madrid, il expie les
fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de ses agents. C'est un
lourd fardeau; il en a de l'inquiétude et de l'humeur. «Il s'en prend
à nous, à vous; il vous reproche la rupture de l'entente, la chute de
Maurocordato; il vous accuse de l'avoir voulue, préparée, tout au moins
de n'avoir pas fait ce qu'il fallait, ce que vous pouviez pour l'éviter.
Vous auriez dû, dit-il, peser davantage sur Colettis, dans l'origine
pour qu'il fût ministre avec Maurocordato, plus tard pour qu'il ne lui
fît pas d'opposition. Je nie, j'explique; je soutiens que Maurocordato
est tombé par sa faute, par la faute de sir Edmond Lyons qui l'a
conseillé et auquel il n'a pas su résister. Je prouve que vous l'avez
averti de très-bonne heure, constamment, et que vous l'avez soutenu
aussi longtemps que vous l'avez pu sans vous perdre, vous et votre
gouvernement, dans l'esprit de la Grèce. J'embarrasse lord Aberdeen;
je l'ébranle, car il a l'esprit juste et il est sincère; il veut
sincèrement avec nous l'entente cordiale, en Grèce le développement
régulier du gouvernement constitutionnel sous le roi Othon; il n'a point
le mauvais vouloir, les arrière-pensées que Colettis lui suppose. Je lui
fais entrevoir la vérité, les torts de Lyons et leurs conséquences; mais
je ne le persuade pas pleinement et définitivement; je ne dissipe pas
son humeur, car ses embarras dans le Parlement lui restent, et je ne
puis pas l'en délivrer.
«J'ajoute entre nous, mon cher ami, que de loin, pour un spectateur qui
a du sens et un peu d'humeur, la chute de Maurocordato, en admettant
qu'elle ait été naturelle et inévitable, ne paraît pas bien
honorablement motivée pour ses adversaires, ni pour la Grèce même.
Ces griefs, ces colères, ces clameurs, ces cris de vengeance contre le
ministère Maurocordato, à propos de la distribution des places ou des
manoeuvres électorales, tout cela paraît fort exagéré et dicté par des
passions ou des intérêts personnels. M. Maurocordato n'a commis aucun
acte grand et clair de coupable ou mauvaise politique; il n'a point
trahi le roi ni la constitution; aucun intérêt vraiment national, aucun
danger éclatant ne semble avoir commandé sa chute; elle a été amenée
par des rivalités et des prétentions de parti, de coterie, de personnes.
Pourquoi Colettis n'avait-il pas voulu être ministre avec lui? Pour lui
laisser essuyer les plâtres constitutionnels et faire les élections.
Cela peut avoir été très-bien calculé; cela ne donne pas grande idée
de l'habileté de Maurocordato; mais cela n'inspire pas non plus grande
estime pour les causes de sa chute et pour ses successeurs.
«C'est là l'état d'esprit de lord Aberdeen, le plus impartial des
membres de son cabinet, le meilleur quant à l'entente avec nous.
Voilà contre quelles dispositions nous avons à lutter et avec quelles
dispositions nous avons à vivre à Londres, quant au gouvernement actuel
de la Grèce.
«Mes conversations, mes lettres n'ont pas été sans effet. J'ai obtenu
des instructions formelles de lord Aberdeen à sir Edmond Lyons: 1º pour
que, dans ses rapports sociaux, il laissât là sa colère, son humeur, et
vécût, comme il le doit, convenablement avec vous; 2º pour qu'il se tînt
tranquille, dans les affaires intérieures de la Grèce, n'attaquât point
le ministère Colettis et ne lui suscitât aucun obstacle.
«Ces instructions sont données à Londres sérieusement, sincèrement.
Comment seront-elles exécutées à Athènes? Nous verrons; mais je serai en
droit et en mesure d'en réclamer l'exécution.
«Très-confidentiellement, de lui à moi, lord Aberdeen me témoigne
des craintes sur l'esprit au fond peu constitutionnel et sur les vues
d'agrandissement de Colettis. Il me demande de lui promettre qu'au
dedans la constitution, royauté et libertés publiques, au dehors les
traités et le _statu quo_ territorial seront respectés. Il se méfie
beaucoup de l'alliance avec M. Metaxa, et demande ce que nous aurions
dit dans le cas où M. Maurocordato l'aurait contractée, et si nous
sommes sûrs que nous n'en serons pas dupes.
«Voilà la face extérieure des affaires grecques entre Paris et Londres.
Je viens à la face intérieure et purement grecque, telle que je la vois.
«J'admets tout ce que vous me mandez sur les causes de la chute de
Maurocordato, sur la satisfaction générale du pays, sur la bonne
direction actuelle des affaires, sur la grande position, le bon état
d'esprit et l'ascendant mérité de Colettis. Il faut le soutenir et
l'aider. Il faut maintenir, en la surveillant, son union avec M. Metaxa.
Il faut pratiquer, en un mot, la politique vraiment grecque et bonne
pour la Grèce, malgré les embarras qu'elle nous suscite. Je n'ai pas,
sur cela, la moindre hésitation.
«Mais prenez bien garde aux deux points que voici.
«Colettis est un esprit supérieur, et par là il peut sortir de
l'ornière de ses anciennes idées et préventions. Mais c'est un naturel
très-passionné et très-tenace dans sa passion, car il est plein de force
et de dévouement, et quoiqu'il ait beaucoup appris, il est plein encore
d'ignorance. Par là il peut aisément retomber dans l'ornière.
«Parmi ses anciennes préventions, aucune n'est plus profonde que sa
méfiance de la politique de l'Angleterre envers la Grèce. Il ne voit
pas les faits nouveaux qui ont modifié ou qui peuvent modifier cette
politique; et s'il les entrevoit un moment, il les oublie, au premier
prétexte, pour rentrer dans l'antipathie et la lutte.
«Le parti anglais peut fort bien, par le jeu des institutions, être
battu et écarté, pour un temps, du pouvoir en Grèce. Bon gré mal gré,
l'Angleterre s'y résignera. Mais la Grèce ne peut pas encourir le
mauvais vouloir permanent, l'hostilité déclarée de l'Angleterre.
Elle n'est pas en état de supporter, soit les coups directs, soit les
complications européennes qui en résulteraient.
«Ne perdez jamais cela de vue, et faites en sorte que Colettis y pense.
«Règle de conduite essentielle, fondamentale. Maintenez-vous en bons
rapports avec les hommes du parti anglais qui s'y prêteront, surtout
avec M. Maurocordato. Je serais surpris s'il ne s'y prêtait pas.
Ayez toujours en perspective un rapprochement entre Colettis et
lui. Ménagez-en, préparez-en la possibilité. Cela peut être un jour
indispensable pour la Grèce. Cela nous est bon à nous. Il faut que ce
soit là, pour nous, une politique réelle et une attitude constante.
«Je ne partage pas les inquiétudes de lord Aberdeen sur l'esprit
peu constitutionnel de Colettis. Par goût ou par nécessité, il sera
constitutionnel. Mais je ne suis pas aussi rassuré sur ses vues
territoriales, sur le travail caché ou l'entraînement non prémédité
auquel il pourrait se livrer. Ne lui laissez de ce côté aucune
incertitude, aucune chimère dans l'esprit. La lutte partielle qui a
affranchi et fondé la Grèce ne peut pas se recommencer. La question est
aujourd'hui plus grande et plus claire. C'est du maintien ou de la chute
de l'Empire ottoman qu'il s'agit; et cette question-là, ce n'est pas la
Grèce qui décidera de son moment.
«Mon cher ami, je n'exige pas de vous que vous pensiez, avant tout,
à notre politique générale, et que vous ne fassiez strictement, aux
affaires de la Grèce, que la part qui leur revient dans l'ensemble de
nos affaires. Cela vous serait peut-être impossible. C'est moi que
cela regarde. Mais je vous demande de ne jamais oublier notre politique
générale, et de veiller constamment à ce qu'en faisant les affaires de
la Grèce et de la France en Grèce, vous ne suscitiez, dans nos affaires
générales, que la mesure d'embarras qui sera réellement inévitable. Vous
êtes aujourd'hui, je vous le répète, mon principal embarras. Je ne m'en
plains point; je ne vous le reproche point; vous avez fait ce qu'il
y avait à faire à Athènes; je vous en ai approuvé et je vous y
soutiendrai. Mais dites-vous souvent que, quelque intérêt que nous ayons
à Athènes, ce n'est pas là que sont les plus grandes affaires de la
France.»
«_Post-scriptum._» Sir Stratford Canning, qui est, vous le savez, fort
honnête homme et qui aime la Grèce, écrit à lord Aberdeen sans colère
mais avec tristesse, à propos de l'état actuel des choses et du
ministère Colettis-Metaxa: «Tout ceci ne tournera au profit ni de
l'Angleterre ni de la France.»
Sir Stratford Canning craignait que l'alliance de M. Colettis avec M.
Metaxa ne tournât au profit de la Russie. Il se trompait; il ne savait
pas à quel point ces deux hommes étaient de taille inégale, et quelle
force politique supérieure M. Colettis puiserait bientôt dans sa
supériorité personnelle d'esprit et de caractère. Les faits ne tardèrent
pas à le prouver. Deux mois après la formation du cabinet, M. Piscatory
m'écrivait[90]: «Colettis va bien; il a fort élargi son cercle; nous
avons décidément gagné la partie contre ses vieilles idées. A-t-il
raison d'avoir une entière confiance? Je n'ose l'affirmer; mais il a
certainement une puissance réelle. Viendra-t-il à bout, comme il le
croit, de fonder un gouvernement? La tâche est rude; mais il ne lâchera
pas prise facilement. Le roi et la reine, charmés de leur voyage dans
les provinces, lui savent gré de l'accueil qu'ils ont reçu partout; et
les gens d'ordre, ceux-là même qui ont une préférence pour le nom de
Maurocordato, sentent bien que Colettis peut seul les protéger, et que
son entente ou sa rupture avec Metaxa sont le succès ou la perte de la
cause.» Deux mois plus tard, au moment où la vérification des pouvoirs
se terminait dans la Chambre des députés à Athènes, M. Piscatory me
tenait le même langage[91]: «Le succès de Colettis continue. Je ne lui
passe rien. Metaxa se conduit honnêtement jusqu'ici. Il voit bien que
son parti se dissout sous le soleil Colettis; mais il sent qu'en se
séparant, il se perdrait; je le soigne. Je m'occupe peu du roi; Colettis
est là tout-puissant, au moins autant qu'on peut l'être. Il faut voir
la session. J'espère qu'elle ne sera pas mauvaise. J'ai sauvé plusieurs
députés maurocordatistes; je sauverai Maurocordato. Je le fais pour
vous; ici, ce n'est bon à rien; il n'y a pas de pays où la chevalerie
ait moins de valeur, même auprès de ceux qui en profitent.»
[Note 90: Le 20 octobre 1844.]
[Note 91: Le 30 décembre 1844.]
Plus la session avançait, plus la majorité se prononçait avec éclat pour
le ministère, et pour M. Colettis dans le ministère. Quelques postes
considérables étaient vacants; entre autres, dans le cabinet même, celui
de ministre de l'instruction publique et des cultes; des amis de M.
Metaxa étaient sur les rangs; M. Colettis désirait appeler l'un d'entre
eux; mais ils étaient tous si ardents en matière religieuse, qu'il
hésitait à leur remettre la direction des cultes: «Je pense, m'écrivait
M. Piscatory[92], que, s'il faut faire un sacrifice; il doit être au
profit de l'entente. Je ne crains pas que cette entente se rompe: M.
Metaxa n'a nulle envie de refaire ce qu'il a fait pendant l'assemblée
nationale; il sait bien qu'il a affaira à un collègue bien autrement
fort que M. Maurocordato. Il sait que M. Colettis ne craindrait pas
de se passer de lui; je le crois aussi; mais s'il n'y a pas de
danger sérieux dans cette séparation, il y aurait au moins de grands
inconvénients. Le ministère, tel qu'il est, doit faire certainement
la session. Arrivé jusque-là, il ira facilement jusqu'à la session
prochaine. L'entente, contrariée uniquement par les mauvaises fractions
des deux partis, par les susceptibilités de M. Metaxa, par les succès
trop apparents de M. Colettis, est surveillée avec soin par tous les
gens sensés. M. Colettis lui fera, je n'en doute pas, des concessions;
mais il les mesure si juste que j'ai quelquefois peur que ce ne soit
trop juste. Je ne cesse de l'avertir, et surtout j'ai grand soin des
inquiétudes assez vives de M. Metaxa. M. le ministre d'Autriche veille
de son côté; et il sera moins suspect que moi au roi et à la reine,
quand il leur conseillera des ménagements pour M. Metaxa dont on
oublie difficilement, au palais, la conduite en septembre et pendant
l'assemblée nationale.
[Note 92: Le 10 janvier 1845.]
«Le dire de M. le ministre d'Angleterre est maintenant celui-ci: «--Le
ministère est mauvais, la chambre très-mauvaise, son bureau détestable;
cependant il est possible qu'on réussisse, et dans ce cas, le succès
prouvera l'excellence des institutions.--C'est à M. de Prokesch que sir
Edmond Lyons a tenu ce langage. M. le ministre de Bavière, qui l'a vu
hier, l'a également trouvé plus modéré et parlant beaucoup d'un congé de
dix-huit mois dont il aurait grand besoin, et auquel il avait bien droit
après un séjour de dix ans.»
Malgré ma satisfaction de l'état général des faits à Athènes, ce dernier
rapport de M. Piscatory m'inquiéta vivement: «Prenez-y garde, lui
écrivis-je[93]; votre situation me paraît bien tendue. J'appelle toute
votre sollicitude sur deux points. Pas de rupture avec Metaxa. Colettis
ne tiendra pas longtemps seul contre Maurocordato et Metaxa réunis. De
plus, grande surveillance des hommes de désordre; car, après tout, ce
sont les amis de Colettis, et il les ménage, pas plus peut-être qu'il
ne peut, mais à coup sûr, plus qu'il ne faut. S'il se brouillait avec
Metaxa, il serait livré à ces hommes-là, et il s'engagerait dans la
violence, faute de force. Et la violence ne le mènerait pas loin. Encore
une fois, il n'aurait pas même la ressource de troubler l'Europe; cela
ne dépend pas de lui. Mais il tomberait, à son grand mal, au grand mal
de la Grèce, et aussi au nôtre.»
[Note 93: Le 27 juillet 1845.]
Mon inquiétude ne me trompait pas. M. Metaxa supportait de plus en
plus impatiemment l'ascendant toujours croissant de M. Colettis. Une
opposition, formée des amis de M. Maurocordato et des plus ardents
nappistes, mécontents que le cabinet ne fît pas assez pour eux, se
manifesta dans la chambre des députés; sir Edmond Lyons la soutint avec
sa passion accoutumée; les intérêts de l'orthodoxie grecque lui parurent
un bon terrain pour engager une lutte; la foi catholique du roi Othon et
la difficulté d'assurer, selon le voeu formel de la constitution, la foi
grecque de son successeur, ramenaient sans cesse les débats de ce genre:
«L'alliance anglo-russe a été tentée, m'écrivit M. Piscatory[94] et M.
Metaxa s'y est laissé entraîner; la question s'est posée entre lui et
M. Colettis, entre nous et l'alliance. La majorité, qui avait paru un
moment incertaine, a fini par se prononcer fortement, à 65 voix
contre 32, pour M. Colettis. Je suis convaincu qu'il fallait mettre
sur-le-champ M. Metaxa à la porte; mais je devais conseiller
le contraire, et je l'ai fait. Mes collègues m'ont tenu pour
très-convaincu, et c'est aujourd'hui M. de Prokesch qui accepte le plus
nettement l'idée de la séparation, si l'entente est un obstacle.» Il
ajoutait quelques jours plus tard[95]: «Tous les jours la séparation de
Colettis et Metaxa devient plus inévitable. La nomination des sénateurs,
qui sera connue aujourd'hui ou demain, sera le signal. J'ai beau dire
très-haut qu'il faut conserver l'entente; je suis convaincu que c'est
impossible; M. Metaxa a pactisé avec l'opposition; mes collègues le
voient et le disent tout haut. Ne vous inquiétez pas de cet
événement; la session finira bien; l'ordre ne sera pas troublé, et
très-probablement nous n'aurons plus bientôt à lutter que contre
ceux qui veulent s'en prendre au roi. Cette opposition-là n'est pas
nombreuse, et elle n'a pas, en ce moment, de racines dans le pays. Nous
avons la force matérielle; nous avons la majorité dans la chambre des
députés; nous l'aurons dans le sénat; nous avons la confiance entière
du roi; nous soutenons le pouvoir et l'ordre. N'est-ce pas là la bonne
position, ici et devant l'Europe?»
[Note 94: Le 31 juillet 1845.]
[Note 95: Le 3 août 1845.]
La rupture éclata, en effet. Nommé ministre de Grèce à Constantinople,
M. Metaxa refusa cette mission. Le général Kalergis, le chef militaire
de l'insurrection du 15 septembre 1843, et depuis lors aide de camp du
roi Othon, fut écarté de son poste d'aide de camp et nommé inspecteur
d'armes en Arcadie, ce qu'il refusa également. Toute entente cessa entre
les chefs des trois grands partis qui divisaient la Grèce et l'Europe
en Grèce; et M. Colettis, fermement soutenu par le roi Othon et par
les deux chambres, resta seul chargé de pratiquer et de fonder un
gouvernement libre, sous les yeux et sous le feu de MM. Maurocordato et
Metaxa devenus ses adversaires déclarés.
Je ne m'étais fait avant, et je ne me fis, après l'événement, aucune
illusion sur sa gravité. J'écrivis sur-le-champ à M. Piscatory[96]:
«Ce qui est fait est fait. Je le regrette beaucoup. Metaxa donnait à
Colettis des embarras, des déplaisirs; mais au fond il ne le gênait et
ne l'empêchait de rien qui importât réellement. Quand ils n'étaient pas
du même avis, Colettis l'emportait, et quand ils étaient du même avis,
ce qui arrivait habituellement, cela servait beaucoup. Et au dehors,
leur union était une réponse péremptoire à toutes les accusations, à
tous les soupçons, une garantie, partout reconnue, de force et de durée.
Qu'arrivera-t-il maintenant à l'intérieur? Je n'en sais rien. J'accepte
vos pronostics. Il se peut que Colettis, seul maître, rallie à lui les
bons éléments nappistes, gouverne bien et dure. Sa cause est bonne. J'ai
confiance en lui. J'ai confiance en vous. Je sais qu'on peut réussir
et durer contre l'attente de ses adversaires, et même de ses amis. Mais
tenez pour certain que, d'ici à quelque temps, à Pétersbourg, à Londres,
même à Vienne, parmi les maîtres des affaires et aussi dans le public,
on ne croira pas à la durée de Colettis. Ceci lui créera bien des
difficultés de plus. Je ne puis, au premier moment, mesurer jusqu'où
iront les intrigues de ses ennemis et les méfiances des hommes qui, sans
être ses ennemis, ne pensent pas bien de lui et ne lui veulent pas
de bien; mais, à coup sûr, les ennemis se remueront beaucoup et les
indifférents laisseront beaucoup faire. Je reçois aujourd'hui même,
de M. de Rayneval[97], une dépêche qui m'avertit que les meilleures
instructions que nous puissions espérer de Pétersbourg pour M. Persiani,
c'est l'ordre de se tenir à l'écart, de ne pas approuver et de ne pas
soutenir, en ne nuisant pas. Tenez pour certain que le cabinet russe
n'entrera nulle part dans aucune lutte, petite ou grande, contre celui
de Londres, et qu'il sera charmé toutes les fois qu'il croira trouver
une occasion de plaire à Londres en s'éloignant de nous. Et ne comptez
pas sur les cabinets allemands; ils pensent tous très-mal de sir Edmond
Lyons; mais je doute qu'ils le disent aussi haut dès qu'ils n'auront
plus, pour se couvrir, l'alliance de Metaxa avec Colettis. Nous serons
les seuls amis sûrs et publics de Colettis resté seul.
[Note 96: Le 27 août 1845.]
[Note 97: Alors chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg.]
«Je n'ai pas besoin de vous dire que nous serons en effet ses amis, et
très-nettement. Je compte sur son imperturbable fixité dans les deux
points fixes de notre politique en Grèce. Au dehors, le maintien du
_statu quo_ territorial et de la paix avec la Porte; au dedans, le
maintien du roi Othon et du régime constitutionnel. Tranquille sur ces
deux points, je soutiendrai fermement l'indépendance du roi Othon pour
la formation de son cabinet et l'indépendance du cabinet grec pour la
conduite des affaires grecques. Je soutiendrai Colettis comme le chef du
parti national, et comme le plus capable, le plus honnête et le plus sûr
des hommes qui ont touché au gouvernement de la Grèce. Je crois tout
à fait cela, et j'aime l'homme. Je vous crois aussi très-capable de le
soutenir en le contenant, et je vous aime aussi. Mais ne vous faites et
que Colettis ne se fasse aucune illusion. La situation où nous entrons
est très-difficile. Je ne vois pas clairement qu'elle fût inévitable. Je
crains que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps et sous tant
de formes diverses, perdu les affaires grecques, la division et la lutte
des partis intérieurs et des influences extérieures. Donnez, Colettis et
vous, un démenti à ce passé. Je vous y aiderai de tout mon pouvoir. Je
vous préviens que je crois le danger grave et que j'y penserai à
tout moment. Faites-en autant de votre côté. J'espère que nous le
surmonterons ensemble.»
Je ne me contentai pas de faire arriver mes préoccupations et mes
conseils à M. Colettis par M. Piscatory; je voulus les lui exprimer
directement à lui-même, en lui donnant en même temps un nouveau gage de
mon amitié comme de notre appui, et en appelant fortement son attention
sur la responsabilité nouvelle qui pesait sur lui depuis qu'il était
seul en possession du pouvoir. Je lui écrivis, deux mois après la
retraite de Metaxa[98]: «J'ai un grand plaisir à vous annoncer que
le Roi vient de vous donner le grand-cordon de la Légion d'honneur.
J'attendais avec impatience une occasion naturelle de le lui proposer.
Le voyage de M. le duc de Montpensier en Grèce me l'a fournie. Le roi et
la reine ont été vivement touchés de l'accueil que leur fils a reçu de
votre roi, de votre reine, de votre nation, de vous-même. Ce que vous
faites à Athènes entretient et perpétue les souvenirs que vous avez
laissés à Paris. Tenez pour certain que vous avez ici de vrais amis, et
ils espèrent vous y revoir un jour, le jour où votre pays n'aura plus
autant besoin de vous.
[Note 98: Le 14 octobre 1845.]
«Vous avancez, ce me semble, dans votre oeuvre, quoique vos difficultés
soient toujours aussi grandes. C'est la condition du gouvernement dans
les pays libres; le succès, même certain et éclatant, n'allège point le
fardeau; il faut recommencer chaque matin le travail et la lutte comme
si rien n'était encore fait. Vous touchez au terme de votre session;
mais alors commencera pour vous une autre tâche, non moins rude
en elle-même et peut-être encore plus nouvelle chez vous, celle du
gouvernement intérieur, de l'administration régulière, responsable,
incessamment appliquée à maintenir ou à établir partout l'ordre, la
justice distributive, la prospérité publique. Vos ennemis du dedans et
du dehors vous attendent, mon cher ami, à cette seconde épreuve.
Ils disent que vous êtes entouré d'un parti de tout temps étranger à
l'ordre, à l'état social tranquille et réglé; que vous ne parviendrez
pas à lui faire accepter le joug des lois, de la responsabilité
administrative, de la bonne gestion financière; que les emplois publics,
les revenus publics seront livrés aux ambitions et aux dilapidations
particulières; que le désordre et les embarras intérieurs rentreront par
là dans l'État; que bientôt les trois puissances créancières de la Grèce
s'apercevront qu'elles n'ont, sous le régime constitutionnel, pas plus
de garanties qu'elles n'en avaient, avant la constitution, pour le
rétablissement des finances grecques et le payement des intérêts de
l'emprunt; alors, dit-on, commencera en Grèce une nouvelle série de
griefs et d'événements non moins fâcheux que ceux dont nous avons été
les témoins. Ces prévisions et ces craintes vous arrivent certainement
comme à nous. J'ai la confiance que vous les déjouerez, et qu'en
appliquant à la seconde partie de votre tâche toute la rectitude de
votre jugement et toute l'énergie de votre volonté, vous aurez la gloire
d'avoir ouvert dans votre pays l'ère du régime constitutionnel, de
l'ordre administratif aussi bien que politique, et du rôle régulier
et pacifique de la Grèce dans le système général de la politique
européenne. Je pense, avec une émotion d'ami, aux sentiments qui
rempliront votre âme à la fin de votre vie, s'il vous est donné qu'elle
soit ainsi et jusqu'au bout remplie.»
Je savais que je pouvais témoigner avec cet abandon à M. Colettis ma
sympathique sollicitude, car il était de ceux qui ont l'âme assez riche
pour ne pas s'absorber tout entiers dans la vie politique, et qui, au
milieu de ses sévères travaux, restent sensibles à d'autres joies comme
à d'autres tristesses: «Votre lettre, me répondit-il[99], est venue
ajouter un vif et sincère plaisir à l'honneur que m'a fait votre roi.
Votre sympathie pour mon pays, votre amitié pour moi, votre connaissance
des nécessités de tout gouvernement ont inspiré vos paroles; aussi me
suis-je empressé de les lire à mon souverain et à mes amis qui, eux
aussi, peuvent en profiter. Elles sont pour moi le gage d'une estime
que je n'aurai pas trop payée de tous mes efforts, s'il m'est donné
d'accomplir la tâche que la Providence m'a confiée. Oui, je crois
avancer dans mon oeuvre; chaque jour je fais un pas vers le but que
j'ai dû me proposer: rétablir l'ordre dans un pays profondément troublé,
rendre au trône la haute position qui lui appartient, concilier sans
secousse les règles constitutionnelles avec les moeurs nationales. Mais
ne jugez pas mon pays, ne me jugez pas moi-même sans tenir compte des
caractères particuliers de notre société: elle est intelligente, mais
sans expérience; elle a le goût de l'ordre, mais elle en ignore les
conditions; l'intérêt particulier ne sait pas ce que, pour son propre
succès, il doit à l'intérêt général; les hommes ne suivent déjà plus
les inspirations d'un chef et ils ne se rallient pas encore autour d'un
principe; les intérêts individuels sont avides; l'esprit de localité est
susceptible. Braver tout ce mal pour arriver au bien absolu, ce serait
tout compromettre. Croyez que, si vous avez un juste milieu à maintenir
entre des principes opposés, nous avons, nous, un juste milieu à garder
entre ce qui est et ce qui doit être. Croyez enfin que, si je fais des
concessions à ce qu'on voudrait que je tentasse de réformer violemment,
je ne les fais pas par faiblesse, mais parce que je suis convaincu que
les secousses sont ce qu'il y aurait de pire pour la justice, pour les
finances, pour la prospérité publique, pour tous les intérêts que vous
me recommandez.»
[Note 99: Le 30 novembre 1845.]
«M. Prokesch, me disait-il dans une autre lettre[100], qui avait
dernièrement fait un voyage dans la Grèce orientale, est revenu hier
d'une tournée dans les provinces occidentales et sur cette partie de la
frontière. Il a trouvé le pays fort tranquille et les populations
fort occupées de leurs travaux agricoles. Il m'a surtout exprimé la
satisfaction que lui ont causée les dispositions qu'il a remarquées, dans
le peuple et dans les employés, à se maintenir en bonnes relations avec
la Turquie. Tant que la Grèce ne sera pas séparée de la Turquie par une
muraille semblable à celle de la Chine, ou tant que le gouvernement grec
n'aura pas une vingtaine de mille hommes à placer en garde permanente
sur la frontière, je n'irai pas et personne n'ira prendre sur soi de
garantir qu'aucun bandit ne s'échappera de la Grèce pour aller exercer
le brigandage chez les Turcs. Tout ce que le gouvernement grec peut
faire, et il le fait, c'est de donner ordre aux autorités civiles
et militaires de la frontière de s'entendre avec les pachas et les
dervenagas turcs quant à la poursuite des malfaiteurs, et je vous dirai
qu'en effet les autorités grecques et ottomanes s'entendent si bien que
jamais ces contrées n'ont été aussi tranquilles qu'en ce moment.»
[Note 100: Des 31 mai et 10 juin 1845.]
La tranquillité intérieure dont se félicitait M. Colettis fut bientôt
troublée, et les difficultés qu'il prévoyait, sans s'en effrayer, ne
tardèrent pas à éclater, plus graves qu'il ne les avait prévues. La
rupture entre les chefs des partis amena la lutte des partis, dans
le pays comme dans les chambres; et, pendant que, dans les chambres,
l'alliance de MM. Maurocordato et Metaxa formait une opposition
redoutable, cette opposition se transformait, dans le pays, en désordres
matériels, en dérèglements administratifs, en conspirations et
en séditions contre le cabinet. Pendant la première année de son
gouvernement solitaire, M. Colettis lutta, avec succès, contre tous ces
adversaires et tous ces périls; il avait la majorité dans les chambres;
le roi et le peuple lui étaient de plus en plus favorables; partout où
se produisaient l'intrigue ou la rébellion, la couronne et la population
lui prêtaient leur concours pour les réprimer; les tentatives de
quelques bandes grecques, soit pour piller, soit pour provoquer
l'insurrection contre la Turquie dans les provinces frontières, furent
efficacement prévenues ou désavouées. Tel était enfin, en Grèce, l'état
des affaires, que je pus écrire au comte de Flahault[101]: «Nous avons
maintenant à la tête des affaires, sur les deux points de l'Orient
européen qui nous intéressent le plus, les deux hommes les plus capables
de comprendre et de pratiquer un peu de bonne politique, Réchid-Pacha à
Constantinople et Colettis à Athènes. J'espère que M. de Metternich n'a
pas tout à fait oublié ce que je vous écrivais, il y a un an[102], sur
Colettis, et qu'il trouve que sa conduite n'a pas mal répondu à mon
attente. Colettis a conquis la confiance du roi Othon et même de la
reine. Il s'applique à raffermir le trône, à relever le pouvoir. Il ne
se prête point aux fantaisies conquérantes ou conspiratrices qui peuvent
préoccuper encore son ancien parti. Il se conduit, envers les chambres
grecques, avec adresse et autorité. Il vient d'achever une session;
il en commence sur-le-champ et hardiment une autre pour faire voter le
budget de 1846 comme celui de 1845, et avoir ainsi devant lui un certain
temps d'administration sans combat politique. Il tâchera d'employer ce
temps à mettre un peu d'ordre dans les finances de la Grèce, à faire
dans le pays quelques travaux publics, à imposer aux agents du pouvoir
et à la population quelques commencements d'habitudes tranquilles et
régulières. Les difficultés de la situation, déjà très-grandes, sont
fort aggravées par l'hostilité active, incessante, de sir Edmond Lyons;
je n'entre dans aucun détail à ce sujet; M. de Metternich en sait, à
coup sûr, autant que moi. J'en ai dit à lord Aberdeen, au château d'Eu,
tout ce que j'en pense. Je le crois bien près d'être convaincu que Lyons
juge mal les affaires de la Grèce et conduit mal celles de l'Angleterre
en Grèce. Mais, mais, mais..... je m'attends à la prolongation de cette
grosse difficulté. Heureusement, les représentants des cours allemandes
à Athènes, surtout M. de Prokesch, jugent bien de leur situation et
emploient bien leur influence. Ceci me rassure un peu contre les chances
de perturbations nouvelles que sir Edmond Lyons fomente de son mieux.
Appelez, je vous prie, l'attention de M. le prince de Metternich sur
deux choses: 1º sur le ministre de Turquie à Athènes, M. Musurus,
Grec tout à la dévotion de Lyons, qui envenime sans cesse les moindres
affaires de la Porte en Grèce, et fait à Constantinople d'insidieux
rapports; un bon avis, donné là sur son compte, serait très-utile; 2º
sur le chargé d'affaires de Russie, M. Persiani, petit et timide, mais
sans mauvaise intention ni mauvais travail; il se plaint de n'être pas
assez compté par le roi, la reine et par quelques-uns de ses collègues;
il y aurait avantage à ce qu'il fût bien traité, et prît quelque
confiance dans sa position et en lui-même. M. de Metternich fera, de ces
observations confidentielles, l'usage qu'il jugera convenable.»
[Note 101: Le 11 novembre 1845.]
[Note 102: Le 18 novembre 1844. Voir dans ce volume, page 333.]
Le prince de Metternich donna les conseils et prit les petits soins que
je lui demandais. Je dis les petits soins; non qu'ils ne fussent pas
importants, et que, s'ils avaient manqué, le gouvernement grec n'eût
pas eu à en souffrir; mais ce n'était pas les appuis extérieurs et
diplomatiques, quelque indispensables qu'ils fussent, qui pouvaient
mettre M. Colettis en état de surmonter les difficultés avec lesquelles
il était aux prises; c'était en lui-même, dans sa clairvoyante
appréciation des intérêts grecs et dans son énergique volonté de les
faire triompher, qu'il devait puiser et qu'il puisait en effet sa
force. Dans un pays naguère et à peine sorti de la servitude par
l'insurrection, il avait à fonder en même temps le pouvoir et la
liberté. Il fallait qu'au centre il relevât la royauté et qu'il
organisât dans les chambres une majorité de gouvernement. Dans les
provinces, il était chargé d'établir l'ordre, la justice et une
administration régulière, faits inconnus en Grèce, aussi bien depuis
qu'avant son affranchissement. Au dehors, il avait à contenir les
passions des Grecs sans les éteindre, et à ajourner indéfiniment leur
grand avenir sans leur en fermer les perspectives. C'était là l'oeuvre
difficile et chargée de problèmes contradictoires que l'Europe lui
imposait et qu'il s'imposait lui-même, car il avait l'esprit assez grand
pour en mesurer l'étendue et le coeur assez ferme pour en accepter
la nécessité. On ne poursuit pas une telle oeuvre sans avoir bien des
sacrifices à faire et bien des tristesses à subir en silence. Pour
organiser dans les chambres une majorité de gouvernement et pour
enfermer dans les limites du petit État grec les passions qui aspiraient
à l'affranchissement général de la race grecque, il fallait que M.
Colettis donnât à ses anciens compagnons d'armes, aux hommes de la
guerre de l'indépendance, des satisfactions suffisantes pour qu'ils
se résignassent à la discipline de l'ordre civil et à l'inaction de la
paix. L'unique moyen d'obtenir d'eux ce double effort, c'était de
leur laisser dans leur province, dans leur ville ou leur campagne, les
avantages et les plaisirs d'une influence bien voisine de la domination
personnelle et locale; domination inconciliable avec une bonne
administration publique, et qui devenait la source d'une multitude
d'abus financiers, judiciaires, électoraux, dont la responsabilité
pesait sur le gouvernement central qui ne pouvait les réprimer sans
irriter leurs auteurs et sans compromettre ainsi toute sa politique. Ces
abus étaient incessamment signalés à M. Colettis, et par ses amis qui
s'en désolaient, et par ses adversaires qui s'en faisaient une arme
contre lui. La correspondance et la conversation de sir Edmond Lyons
étaient le bruyant écho de tous les désordres locaux, de tous les
actes irréguliers ou violents, de tous les inconvénients intérieurs ou
extérieurs qu'enfantait cette situation, et il en tirait une incessante
accusation contre le cabinet qui ne savait pas ou ne voulait pas en
préserver le pays. Sir Edmond s'en plaignait un jour vivement à M.
Colettis lui-même; le ministre de Prusse, M. de Werther, appuyait ses
plaintes; M. Piscatory, présent à l'entretien, gardait le silence, ne
voulant pas contester un mal dont il reconnaissait la réalité: «Vous me
demandez que le gouvernement soit partout présent et actif, leur dit M.
Colettis, qu'il impose partout sa règle; vous voulez que je mette toutes
voiles dehors. Je vous préviens que la mâture entière cassera.»
Malgré ses prévisions inquiètes, M. Colettis entreprit de porter remède
aux maux dont on se plaignait; il donna à toutes les autorités, à
tous les agents du pouvoir des ordres sévères pour que les abus, les
illégalités, les vexations de parti, les excursions de frontières, tous
les désordres locaux, fussent réprimés; il en fit arrêter et punir les
auteurs. Plusieurs condamnés à mort, pour de vrais et odieux actes
de brigandage, étaient en prison, car on n'avait pas encore osé leur
infliger la peine légale de leurs crimes; il les fit exécuter. Le
mécontentement pénétra dans son propre parti; irrités de mesures qui
restreignaient leur pouvoir, leur indépendance, leurs avantages de tout
genre, quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes joignirent leurs
séditions à celles de ses adversaires. Un vaillant et populaire chef
de Pallicares, Griziottis, qui avait soutenu jusque-là le régime
constitutionnel et M. Colettis, prit les armes dans l'Eubée pour leur
résister. Toutes ces tentatives furent énergiquement combattues et
vaincues; la plupart des fonctionnaires et l'armée restèrent fidèles au
pouvoir légal. Dans la rencontre qui mit fin à sa révolte, Griziottis
eut le bras emporté: M. Piscatory, en félicitant le premier ministre de
la victoire, vit des larmes rouler dans ses yeux: «Quand nous n'aurons
plus de tels hommes, lui dit Colettis, que deviendra l'avenir du pays?»
Le chef de gouvernement faisait son devoir, mais en conservant dans son
âme les ambitions du Grec et les sympathies du vieux guerrier.
C'était là une situation singulièrement tendue et périlleuse. Sir Edmond
Lyons en exagérait beaucoup à son gouvernement les maux et les périls,
et il les attribuait entièrement à M. Colettis dont il méconnaissait,
avec un aveuglement passionné, les fermes intentions, les qualités
supérieures et les succès dans la politique d'ordre et de paix. Abusés
par ces rapports, et me croyant abusé de mon côté par les rapports
contraires de M. Piscatory, lord Aberdeen et sir Robert Peel
persistaient dans leur méfiance malveillante envers M. Colettis et la
lui témoignaient en toute occasion. Dans l'automne de 1845, le prince de
Metternich, causant à Francfort avec lord Aberdeen, fit sur lui, selon
l'expression du comte de Flahault «une charge à fond» pour changer sa
disposition envers le chef du ministère grec, mais sans succès; les
traditions de la politique anglaise, le déplaisir et l'échec qu'elle
subissait à Athènes et les embarras de la situation parlementaire,
étaient plus forts que mes renseignements et mes raisonnements, et
maintenaient, entre nous, la dissidence. Je n'en ressentais cependant pas
une inquiétude grave; lord Aberdeen était loin d'avoir, dans le jugement
de sir Edmond Lyons, une entière confiance; sir Robert Peel lui-même
le blâmait d'avoir pris à Athènes l'attitude d'un homme de parti, et
de s'être plus préoccupé de ses mortifications personnelles que des
intérêts de son pays ou de ceux de la Grèce. Je ne craignais pas que
le cabinet anglais se portât, envers celui d'Athènes, à aucune mesure
violente, ni que notre dissentiment dans ce coin du monde altérât la
bonne entente qui subsistait d'ailleurs entre nous: «Il faut vivre avec
ce mal là, écrivais-je à M. Piscatory; nous ne sommes pas en train d'en
mourir. Je regrette le fait, mais je m'y résigne. De la bonne politique
faite en commun valait mieux pour tout le monde; faisons-la seuls. Je
n'ai pas besoin de vous recommander, envers nos adversaires d'Athènes,
la mesure froide et le dédain des mauvais petits procédés.»
Mais, à la fin de juin 1846, je perdis la sécurité que, malgré nos
dissentiments, m'inspiraient, pour les affaires de Grèce, le caractère
et la politique générale du cabinet anglais. La réforme des lois sur les
céréales entraîna sa chute. Sir Robert Peel et lord Aberdeen sortirent
du pouvoir. Lord Palmerston reprit le gouvernement des affaires
étrangères. Je connaissais les dispositions qu'il y apportait, sa façon
de les traiter, et sa confiance dans sir Edmond Lyons, l'un de ses
plus dévoués et plus hardis agents. Je pressentis à quel point les
difficultés de la situation s'aggraveraient bientôt à Athènes pour M.
Colettis et pour nous. Mon pressentiment ne me trompait pas.
Je me donne la satisfaction d'insérer ici la lettre que je reçus alors
de sir Robert Peel, en réponse à celle que je lui avais adressée pour
lui exprimer mon profond regret de sa retraite. Je n'avais pas avec
lui l'intimité qui s'était formée entre lord Aberdeen et moi; nos
impressions, à mesure que les événements survenaient, n'avaient pas
toujours été d'accord; il avait même quelquefois laissé percer, à mon
occasion, un peu d'impatience et d'inquiétude. Mais nous avions, au fond
et dans l'ensemble, la même pensée dominante, le même but général; nous
avions, l'un et l'autre, à coeur d'imprimer, à la politique de nos deux
pays, le même caractère. Il prit plaisir à me donner, en nous séparant,
un gage de notre harmonie, et je prends plaisir à le reproduire: «Mon
cher monsieur Guizot, m'écrivit-il, je regretterais profondément ma
retraite si je ne me sentais assuré que nos efforts unis, pendant les
années qui viennent de s'écouler, ont donné, à l'entente cordiale entre
l'Angleterre et la France, des fondements assez solides pour supporter
le choc des chances ordinaires et des changements personnels dans
l'administration, du moins dans celle de ce pays-ci. Grâce à une
confiance réciproque, à une égale foi dans l'accord de nos vues et la
pureté de nos intentions, grâce aussi (je puis le dire sans arrogance
depuis que j'ai reçu votre affectueuse lettre) à une estime mutuelle et
à des égards personnels, nous avons réussi à élever l'esprit et le ton
de nos deux nations; nous les avons accoutumées à porter leurs regards
au-dessus de misérables jalousies et de rivalités obstinées; elles ont
appris à estimer dans toute sa valeur cette influence morale et sociale
que les bonnes et cordiales relations entre l'Angleterre et la France
exercent partout, à l'appui de tout bon et salutaire dessein. Sans cette
confiance et cette estime mutuelles, combien de pitoyables difficultés
auraient grossi au point de devenir de redoutables querelles nationales!
Croyez bien à mon sérieux désir de contribuer toujours, soit comme
homme public, soit comme simple particulier, à la continuation et à
l'accomplissement de cette grande oeuvre, et soyez assuré aussi de
mon inaltérable amitié comme de mon estime et de mon respect le plus
sincère.»
Pendant quelques mois, on put croire que lord Palmerston trouverait
difficilement une occasion spécieuse pour manifester son mauvais vouloir
envers M. Colettis et pour rétablir à Athènes l'empire de sir Edmond
Lyons. Le gouvernement grec agissait utilement et s'affermissait;
l'ordre et le travail étaient en progrès sensible dans le pays. M.
Piscatory, qui était venu passer en France quelques semaines de
congé, m'écrivit en rentrant à Athènes[103]: «J'ai retrouvé la
Grèce parfaitement tranquille, à cela près d'un peu de désordre dans
l'Acarnanie où une querelle entre les Grivas donne un peu d'embarras qui
n'est rien. Le sol et le commerce donneront cette année leurs produits
en grande abondance. Il y a très-réelle, très-évidente prospérité, et
qui plus est, elle est très-sentie. Vous savez que Colettis est parvenu
à faire exécuter les brigands condamnés à mort. L'effet a été grand,
même sur l'esprit de Lyons. Peu d'hommes ont été à ce triste spectacle;
pas une femme. La Grèce a encore le droit de dire _les Barbares_.»
[Note 103: Le 20 octobre 1846.]
Un incident inattendu amena, pour M. Colettis, un grave embarras, et
fournit contre lui, à sir Edmond Lyons, une nouvelle occasion d'attaque.
Un officier grec, Tzami Karatasso, fils d'un ancien et vaillant chef
pallicare, avait été accusé, en 1841, d'avoir suscité en Thessalie un
mouvement d'insurrection contre la Porte. Arrêté alors par ordre du
gouvernement grec, il avait été d'abord enfermé dans la forteresse de
Nauplie, puis fugitif aux îles Ioniennes, puis confiné à Égine, et il
n'avait obtenu du gouvernement grec sa réintégration dans son grade
qu'après une longue épreuve d'exil et de soumission. La révolution du
15 septembre 1843 le remit en faveur, et il devint, à cette époque, l'un
des aides de camp du roi Othon. Aucune plainte ne vint, à ce sujet,
de Constantinople, et la légation turque à Athènes témoignait à Tzami
Karatasso les mêmes égards qu'aux autres officiers de son rang. Dans les
premiers jours de 1847, il eut besoin, pour ses affaires particulières,
d'aller à Constantinople; il obtint du roi Othon un congé de quelques
semaines, et du ministre des affaires étrangères un passe-port; mais
quand il alla demander à la légation turque le visa de son passe-port,
ce visa lui fut refusé. Le ministre de Turquie, M. Musurus, chargea l'un
de ses secrétaires d'aller donner à M. Colettis les motifs de ce refus:
«J'en exprimai à M. Konéménos mon chagrin, m'écrivit M. Colettis[104];
je lui fis remarquer que les antécédents de M. Tzami Karatasso, quels
qu'ils fussent, avaient été expiés, et que, dans sa situation nouvelle,
il offrait des garanties incontestables d'une conduite régulière.
J'engageai M. le ministre de Turquie à réfléchir et à me faire savoir
ses dernières décisions avant que je ne visse le roi. M. Konéménos me
quitta en me promettant de m'apporter, le lendemain matin, la réponse
définitive de son chef. Le lendemain, j'attendis vainement cette réponse
pendant toute la journée. Le soir, à huit heures et demie, il y avait
bal privé à la cour; je dus m'y rendre; j'y trouvai tout le corps
diplomatique, et un instant après, le bal n'ayant pas encore commencé,
le roi me fit appeler dans ses appartements. Sa Majesté me demanda des
renseignements sur l'affaire du passe-port. Je ne pus répondre au
roi que ce que j'avais appris par M. Konéménos et ce que je lui avais
répondu; quant à la dernière résolution de M. le ministre de Turquie, il
ne me l'avait point fait connaître. Sa Majesté me parut très-péniblement
impressionnée et très-offensée du procédé de M. Musurus. Au cercle des
diplomates, le roi s'approcha de M. Musurus et lui dit «qu'il aurait
cru que le roi et sa garantie méritaient plus de respect.» M. Musurus
ne répondit pas un mot. Après le cercle, il passa dans les salons où
il s'entretint avec M. Lyons et M. Maurocordato; puis, il s'approcha de
moi, et me demanda si j'avais rapporté au roi ce qu'il m'avait fait dire
par M. Konéménos; je répondis que je l'avais fait, en ajoutant que M.
Konéménos ne m'avait pas apporté la réponse qu'il m'avait fait
espérer. M. Musurus me dit alors que l'affaire était délicate et que la
responsabilité en pèserait sur moi. Je me vis donc dans la nécessité de
lui répondre que, lorsqu'il s'agissait de la dignité de mon souverain
et de mon pays, j'acceptais toute espèce de responsabilité. Quelques
instants après, M. Musurus, prétextant une indisposition de sa femme, se
retira suivi des employés de sa légation.»
[Note 104: Le 30 janvier 1847.]
Ainsi vivement engagée par les vives paroles du roi Othon en personne,
la question, si mince en elle-même, s'envenima et s'aggrava de jour en
jour; la Porte demanda expressément, et comme son _ultimatum_, que des
excuses fussent faites officiellement à M. Musurus; sans quoi, il avait
ordre de quitter sous trois jours Athènes, par le même bateau qui lui
apportait ses instructions. Fier pour son pays, pour son roi et pour
lui-même, M. Colettis repoussa cette injonction impérieuse: «Que faire?
demanda-t-il à M. Piscatory.--Ne rien faire de ce qui est imposé; faire
très-franchement, très-complètement ce qu'on peut faire dignement,
et rendre les explications dignes en les élevant jusqu'aux souverains
eux-mêmes.» Empressé à couvrir de sa responsabilité personnelle ce qu'il
y avait eu d'un peu imprudent et inopportun dans les paroles du roi
Othon à M. Musurus, M. Colettis adopta et mit en pratique, avec sa
forte dignité, le conseil de notre ministre; il écrivit à Ali-Effendi,
ministre des affaires étrangères de la Porte, et le roi Othon écrivit
au sultan lui-même. Les deux lettres étaient franches, graves, et
expliquaient avec convenance l'incident survenu au bal de la cour, en en
reportant la première cause sur les procédés malveillants de M. Musurus
dans tout le cours de sa mission. L'attitude et le langage du roi de
Grèce et de son ministre furent approuvée, non-seulement dans le corps
diplomatique d'Athènes, sauf par sir Edmond Lyons, mais à Vienne, à
Berlin et à Saint-Pétersbourg; le prince de Metternich en exprima même
son sentiment dans une note adressée à son internonce à Constantinople,
M. de Stürmer. Mais la Porte se sentant appuyée ailleurs, persista
dans ses exigences. On eut, de part et d'autre, l'air de chercher des
expédients, des moyens termes d'accommodement: au fond on espérait un
peu à Athènes que cette querelle amènerait le rappel de M. Musurus; on
s'en promettait, à Constantinople, la chute de M. Colettis. Toutes les
propositions furent repoussées, et le 1er avril 1847, les relations
diplomatiques furent rompues entre les deux États.
Au milieu de cette complication, une autre question et un autre péril
s'élevèrent: non plus entre la Grèce et la Turquie, mais entre la Grèce
et les trois puissances protectrices. Je dis les trois puissances, je
devrais dire l'une des trois puissances, l'Angleterre. Il s'agissait du
payement des intérêts de l'emprunt grec pour les années 1847 et 1848.
La Grèce était hors d'état d'y pourvoir complètement par ses propres
et seules ressources. Que la mauvaise administration grecque, son
inexpérience, ses désordres fussent la principale cause de cette
insuffisance financière dans un pays d'ailleurs en progrès, rien n'était
plus certain; mais le mal ainsi expliqué n'en subsistait pas moins.
M. Colettis faisait, pour y porter remède, des efforts plus sincères
qu'habiles; il n'avait ni les habitudes, ni les instincts de la
régularité administrative. De plus, il venait d'être malade, assez
gravement malade pour m'inspirer, comme à ses amis d'Athènes, une
vive inquiétude: «La perte serait immense, écrivis-je à M. Piscatory;
non-seulement il sert bien son pays, mais il lui fait honneur, le plus
grand service qu'on puisse rendre à un pays. La Grèce a ressuscité,
grâce à quelques noms propres, anciens et modernes. Elle a besoin que
M. Colettis n'aille pas rejoindre sitôt le bataillon de Plutarque.
J'attendrai bien impatiemment le prochain paquebot.» Il m'apporta de
bonnes nouvelles: M. Colettis était rétabli et offrait aux puissances
protectrices, pour le payement des intérêts de l'emprunt grec en 1848,
des garanties sérieuses. Les cabinets français et russe se montrèrent
disposés à en tenir compte, et à donner encore à la Grèce du temps et
de l'appui, tout en insistant fortement pour des réformes efficaces dans
son administration. Lord Palmerston saisit au contraire cette occasion
de porter à M. Colettis un rude coup; il se déclara décidé à exiger,
pour la part de l'Angleterre, le payement immédiat du semestre de 1847,
et trois vaisseaux anglais eurent ordre de partir de Malte pour aller,
dans les eaux de la Grèce, mettre à exécution cette exigence. J'informai
sur-le-champ M. Piscatory du péril[105], et je donnai en même temps, à
Pétersbourg, à Vienne et à Berlin[106], avis de l'attitude que tiendrait
le gouvernement français. Quelques jours s'écoulèrent: «Pourquoi ces
vaisseaux ne sont-ils pas encore ici? m'écrivit M. Piscatory[107]; la
cause en est probablement dans de furieux vents du nord. Arrivés, que
feront-ils? On écrit de Londres qu'ils mettront la main sur Égine. On
dit ici que ce sera sur la douane de Syra ou de Patras. C'est vous
qui dites vrai quand vous prévoyez qui c'est de l'intimidation qu'ils
apportent. De loin, ils n'agissent pas. De près, nous verrons. Le Roi
est très-ferme. Colettis est rajeuni. Quant au pays, il ressemble si peu
à tout ce que nous connaissons que je n'oserais me prononcer. Pour moi,
je veille sur toutes mes paroles; je ne fais pas de plan de campagne; à
chaque jour suffira sa peine. Ne pas nous commettre à la suite des Grecs
et ne pas les abandonner, ce sont-là, ce me semble, les deux bords du
canal où il s'agit de naviguer. Je ferai de mon mieux.»
[Note 105: Le 11 mars 1847.]
[Note 106: Les 20, 30, 31 mars 1847.]
[Note 107: Le 29 mars 1847.]
L'émotion fut vive à Athènes: en présence des vaisseaux anglais au
Pirée, des menaces de sir Edmond Lyons et des mesures hostiles de la
Porte, on se demandait: «Que va-t-il arriver? Le roi Othon cédera-t-il?
M. Colettis se retirera-t-il? Un nouveau cabinet se formera-t-il, et
lequel?» Les ministres d'Autriche et de Prusse, sans abandonner M.
Colettis, lui conseillaient la retraite: «Vous avez sur les bras, lui
disaient-ils, la colère de lord Palmerston, les vengeances de la Porte,
les exigences pécuniaires, les désordres provoqués. Cédez la place et
voyez ce que fera un ministère Maurocordato. Il est douteux qu'il se
forme. S'il y réussit, le terrain sera bientôt déblayé de tout ce qu'on
y jette aujourd'hui pour embarrasser votre marche; plus tard, vous
reviendrez plus fort.» M. Colettis écoutait sans discuter; M. Piscatory,
sans l'exciter, se montrait résolu à le soutenir fermement; hors
d'Athènes, le pays était plus irrité qu'inquiet. Le roi Othon était
moins disposé que personne à céder: convaincu que, s'il se séparait
de M. Colettis, la désaffection du pays en serait la conséquence
inévitable, il disait tout haut: «Je consens, si cela doit arriver, à
être chassé par une force extérieure; mais être repoussé par le
pays lui-même, non; j'aime mieux courir tous les risques que cette
chance-là.» La reine Amélie, courageuse et digne, le confirmait dans sa
résolution. Fort de l'appui du roi et du peuple, et surtout de sa propre
force, M. Colettis la déploya avec une hardiesse inattendue; il avait
dans son cabinet quelques hommes insuffisants ou timides; il forma un
ministère nouveau, plus résolu et plus capable. Il rencontrait dans la
chambre des députés une opposition tracassière; la chambre fut dissoute,
et les élections nouvelles assurèrent au nouveau cabinet une forte
majorité. Des séditions éclatèrent sur quelques points du territoire,
entre autres à Patras; elles furent immédiatement réprimées. L'un des
plus anciens, des plus persévérants et des plus efficaces philhellènes,
M. Eynard de Genève, qui savait mettre généreusement sa fortune au
service de sa cause, fit à la Grèce une avance de 500,000 francs
pour payer à l'Angleterre le semestre exigé. Les vaisseaux anglais se
promenaient dans les mers grecques, changeant fréquemment de mouillage,
mais sans agir autrement que par une tentative d'intimidation qui
demeurait vaine. L'habile énergie de M. Colettis, la ferme adhésion du
roi Othon à son ministre et le sentiment général du pays s'élevaient de
jour en jour au-dessus des périls de la situation.
Dieu, pour nous avertir même quand il nous glorifie, fait éclater la
fragilité de l'homme à côté de sa grandeur. Le 10 septembre 1847,
au moment même où M. Colettis déployait, en présence des plus graves
périls, ses plus rares qualités, et semblait près d'en recueillir le
fruit, M. Piscatory m'écrivit: «Après une longue lutte de quatorze
jours, la plus énergique que puissent soutenir, contre un mal sans
remède, une constitution bien forte et une âme bien ferme, M. Colettis
expire. La fin de la journée sera probablement celle de ses souffrances
et de sa vie. Pour qui l'aura vu à ses derniers moments, la mort sera
une partie de la gloire de ce bon et grand citoyen. Il n'a rien perdu de
sa force ni de son calme. Dès les premiers jours, il discutait son mal
et le déclarait incurable. Convaincu de l'inefficacité des remèdes,
il les acceptait de la main de ses amis. Chaque jour, le Roi venait le
voir. Soit qu'elle n'en eût pas le courage, soit qu'elle ne crût pas
le danger si imminent, Sa Majesté a trop tardé à demander les derniers
conseils d'un homme dont elle sent profondément la perte. Hier, faisant
effort pour contenir ses larmes, le Roi est venu causer avec lui une
dernière fois. M. Colettis m'a fait appeler pour le soutenir sur son
séant; mais déjà ses forces l'avaient abandonné; prenant la main du Roi:
«Sire, lui a-t-il dit, j'aurais beaucoup à dire à Votre Majesté: mais je
ne le puis plus; Dieu permettra peut-être que demain j'en aie la force.»
--«Vous aussi, mon ami, m'a dit M. Colettis après le départ du Roi,
j'aurais beaucoup à vous dire. C'est impossible. Remerciez votre roi et
votre reine des bontés dont ils m'ont toujours honoré. Parlez de moi à
mes amis de France. Faites mes adieux à M. Guizot, à M. de Broglie, à M.
Eynard. Jusqu'au dernier moment, autant que je l'ai pu, j'ai suivi leurs
conseils, ils doivent être contents de moi. Le Roi vient de me dire que
tout le monde, mes ennemis et mes amis, s'intéressent à moi. Cela me
fait plaisir. Mais je laisse mon pays bien malade. Mon oeuvre n'est pas
achevée. Pourquoi le Roi n'a-t-il pas voulu me connaître il y a douze
ans? Aujourd'hui je mourrais tranquille. Je ne puis plus parler.
Recouchez moi; je voudrais dormir.»
«Depuis lors, les moments de calme et de suffocation se succèdent
rapidement. Dans de courts instants de délire, on l'entend redire les
chants de sa jeunesse.»
M. Colettis mourut le 12 septembre 1847, «sans que les plus cruelles
douleurs ni de patriotiques regrets eussent vaincu un seul instant,
m'écrivit M. Piscatory, son inébranlable fermeté et ce calme qui était
une puissance. Exposé pendant vingt-quatre heures, son corps a reçu,
selon l'usage, le baiser d'adieu de toute une population qui l'a suivi
tout entière jusqu'au bord de la tombe. Un orage grondait et le bruit
du tonnerre se mêlait aux détonations de l'artillerie: «Dieu pense
comme nous, a dit la reine; il sait ce que valait l'homme qui vient de
mourir.»
Le roi Othon fit publier le lendemain cette ordonnance:
«Ayant appris avec une profonde douleur la mort du président de notre
conseil, ministre de notre maison royale et des affaires étrangères,
M. Jean Colettis, de ce grand citoyen qui, après avoir glorieusement
combattu pour la patrie, a rendu à notre trône les plus éminents
services, nous ordonnons que tous les employés civils et militaires
portent un deuil de cinq jours.»
Cet ordre du roi, contre-signé par les six ministres collègues de M.
Colettis, parmi lesquels se trouvaient deux des noms les plus glorieux
de la guerre pour l'indépendance de la Grèce, Tzavellas et Colocotroni,
fut universellement et scrupuleusement exécuté.
Roi et peuple n'étaient que justes et clairvoyants dans leurs regrets
et leurs hommages. La Grèce perdait, dans M. Colettis, le plus glorieux
parmi les survivants des guerriers qui avaient conquis son indépendance,
le seul qui fût devenu un éminent politique. Le roi Othon avait trouvé
en lui un ministre fermement monarchique en même temps qu'ardemment
patriote. Le patriotisme grec, la délivrance, l'indépendance et la
grandeur de la race grecque étaient l'unique passion de M. Colettis.
Aucun intérêt, aucun désir, aucun plaisir personnel ne se mêlaient,
en lui, à cette passion; dans aucun pays ni dans aucun temps, aucun
patriote n'a été plus exempt de tout égoïsme, de l'égoïsme vaniteux
comme de l'égoïsme sensuel. M. Colettis n'avait besoin de rien, sinon
du succès de sa patrie. Sa vie était aussi simple et dénuée que son âme
était haute et dévouée. Ministre d'un roi chancelant, il porta dans le
gouvernement un profond sentiment de la dignité du pouvoir, et le ferme
dessein de la faire respecter, dans le prince qu'il servait comme dans
les assemblées politiques de son pays. Le régime constitutionnel était
pour lui un moyen plutôt qu'un but, car il avait bien plus à coeur le
grand avenir national de la Grèce que le développement régulier de
ses libertés intérieures et individuelles. La perspective, le désir,
l'espérance de la régénération de toute la nation grecque étaient la
constante préoccupation de sa pensée, même quand il en reconnaissait
l'impossibilité actuelle, et quand son ferme bon sens réprimait les
élans un peu chimériques de son imagination. Qu'eût-il fait, qu'eût-il
tenté du moins pour cette grande cause s'il eût vécu plus longtemps
en possession du pouvoir dans le petit État grec et en présence des
complications et des luttes survenues entre les grands États européens?
Nul ne le saurait dire. Il est de ceux qui sont morts avant d'avoir
montré, dans le cours d'une vie grande pourtant et glorieuse, tout
ce qu'ils avaient dans l'âme et tout ce qu'ils étaient capables
d'accomplir.
Trois mois après la mort de M. Colettis, le roi Louis-Philippe, sur ma
proposition, rappela M. Piscatory d'Athènes où la politique française
cessait d'être activement en scène, et le nomma son ambassadeur à Madrid
où notre succès récent dans la question des mariages espagnols nous
donnait une situation plus grande et plus difficile encore à maintenir.