LES MUSULMANS A PARIS.--LA TURQUIE ET LA GRÈCE.
(1842-1847).
Chefs musulmans à Paris, de 1845 à 1847.--Ben-Achache, ambassadeur du
Maroc.--Ahmed-Pacha, bey de Tunis.--Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi
d'Égypte Méhémet-Ali.--Mirza-Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur de
Perse.--Réchid-Pacha, grand vizir.--Stérilité des tentatives de réforme
de l'Empire ottoman.--Il ne faut pas se payer d'apparences.--Affaires
de Syrie.--Progrès dans la condition des chrétiens de Syrie, de 1845 à
1848.--Affaire du consulat de France à Jérusalem en 1843.--Question
des renégats en Turquie.--De la situation de l'Empire ottoman en
Europe.--Affaires de Grèce.--M. Colettis et M. Piscatory.--M.
Piscatory et sir Edmond Lyons.--Le roi Othon.--Mes instructions à M.
Piscatory.--Révolution d'Athènes (15 septembre 1843).--Opinion de
M. Colettis.--Assemblée nationale en Grèce.--Établissement du régime
constitutionnel.--Sentiments des cabinets de Londres, de Pétersbourg
et de Vienne.--Arrivée de M. Colettis en Grèce.--Ministère
Maurocordato.--Sa chute.--Ministère Colettis et Metaxa.--M. Metaxa
se retire.--Ministère Colettis.--Hostilité de sir Edmond Lyons.--Ma
correspondance avec M. Colettis.--Attitude de sir Edmond Lyons envers
M. Piscatory.--Instructions de lord Aberdeen.--Chute du cabinet de sir
Robert Peel et de lord Aberdeen.--Lord Palmerston rentre aux affaires
en Angleterre.--Son attitude envers la Grèce et le ministère de M.
Colettis.--Fermeté de M. Colettis.--Troubles intérieurs en Grèce.--M.
Colettis les réprime.--Querelle entre les cours d'Athènes et de
Constantinople.--Maladie et mort de M. Colettis.
De 1845 à 1847, j'ai vu arriver à Paris les représentants de toutes
les grandes puissances musulmanes d'Europe, d'Afrique et d'Asie:
Sidi-Mohammed-ben-Achache, ambassadeur de l'empereur du Maroc;
Ibrahim-Pacha, fils aîné et héritier du vice-roi d'Égypte, Méhémet-Ali;
Ahmed-Pacha, bey de Tunis; Mirza Mohammed-Ali-Khan, ambassadeur du schah
de Perse. A la même époque, le réformateur de la Turquie, Réchid-Pacha,
était ambassadeur de la Porte en France, et quittait son poste pour
aller reprendre, à Constantinople, d'abord celui de ministre
des affaires étrangères, puis celui de grand vizir. J'ai traité,
non-seulement de loin et par correspondance, mais de près et par
conversation avec ces chefs musulmans qui, par leur présence presque
simultanée, rendaient tous hommage à la politique comme à la puissance
française, et venaient rechercher, avec le gouvernement du roi
Louis-Philippe, des liens plus étroits. J'ai trouvé en eux des hommes
très-divers, placés à des degrés inégaux de civilisation et de lumières,
et souvent animés de desseins contraires. Mes rapports avec eux tous ont
abouti à me donner, du monde musulman en contact avec le monde chrétien,
la même idée et à me faire pressentir le même avenir. Il n'y a rien de
sérieux à espérer du monde musulman, ni pour sa propre réforme, ni pour
les chrétiens que le malheur des événements a placés sous ses lois.
Le Marocain Sidi-Mohammed-ben-Achache était un jeune Arabe d'une
figure charmante, grave, modeste et douce, de manières élégantes et
tranquilles, attentif à se montrer scrupuleusement attaché à sa foi,
respectueux avec dignité et plus préoccupé de se faire respecter et bien
venir, lui et le souverain qu'il représentait, que d'atteindre un but
politique déterminé. Sa personne et son air rappelaient ces derniers
Maures Abencerrages de Grenade dont sa famille perpétuait à Tétuan, où
elle s'était établie en quittant l'Espagne, la grande existence et les
souvenirs. Il était envoyé à Paris pour faire, entre la France et le
Maroc, acte de bons rapports et pour donner au traité du 10 septembre
1844 tout l'éclat de la paix, plutôt que pour conclure avec nous aucun
arrangement spécial et efficace.
Le bey de Tunis, Ahmed-Pacha, se conduisit, pendant tout son séjour
en France, en politique intelligent et adroit, sans vraie ni rare
distinction, mais avec un aplomb remarquable, soigneux de conserver une
attitude de prince souverain en faisant sa cour à un puissant voisin de
qui il attendait sa sûreté. Il ne cessait de se répandre en admiration
et en flatterie sur la civilisation chrétienne et française, tout en
restant musulman de moeurs et de goûts, quoique sans zèle. Peu avant
de venir en France, il avait, pour plaire aux philanthropes chrétiens,
décrété dans sa régence l'abolition de l'esclavage des noirs. A Paris,
à Lyon, à Marseille, partout où il s'arrêtait, il faisait aux
établissements charitables d'abondantes largesses. Il s'empressait à
promettre des réformes qui ne lui inspiraient ni goût, ni confiance, et
il croyait pouvoir toujours payer, avec des compliments et des présents,
les services dont il avait besoin.
Ibrahim-Pacha était un soldat vaillant avec prudence, plus rusé que
fin, et sensé avec des sentiments et des habitudes vulgaires. La haute
fortune, la société intime et la forte discipline de son père avaient
fait de lui ce qu'un homme supérieur peut faire d'un homme médiocre;
il savait comprendre et servir un dessein, commander des troupes,
administrer des domaines; mais il était étranger à toute vue élevée,
à toute initiative originale et hardie, plus avide qu'ambitieux, avare
jusqu'à la parcimonie, préoccupé surtout, comme il le disait lui-même,
du désir de devenir le prince le plus riche du monde, sans souci et sans
don de plaire, et capable de cruauté comme de servilité dans l'exercice
d'une autorité qu'il eût été incapable de fonder. Il subissait avec
terreur l'ascendant de son père: lorsque, en 1844, Méhémet-Ali, dans un
accès de colère qui touchait à la folie, quitta tout à coup Alexandrie
pour se rendre au Caire, en menaçant d'un châtiment exemplaire tous ceux
qu'il laissait derrière lui, «j'ai vu, m'écrivait naguère le marquis de
Lavalette qui était alors consul général de France en Égypte, j'ai vu
Ibrahim-Pacha, qui ne se sentait plus la tête sur les épaules, verser
des larmes d'effroi:--C'est à moi, me disait-il, que mon père paraît en
vouloir plus qu'à d'autres; pourtant, que peut-il me reprocher? Ne lui
ai-je pas obéi toute ma vie? Quand je commandais ses armées, quel que
fût l'état de ma santé, je n'ai jamais pris un congé de vingt-quatre
heures sans l'avoir obtenu de lui; je me suis fait bourreau pour lui
plaire; et il me raconta que, plusieurs années auparavant, son père avait
pour intendant de ses finances un certain Copte dont lui, Ibrahim, lui
avait souvent signalé la corruption sans que Méhémet-Ali, qui se méfiait
de tous les deux, voulût en croire les dires de son fils. Un jour,
Ibrahim, qui commandait le camp de Kouka aux environs du Caire, vit
entrer dans sa tente le Copte porteur d'un billet cacheté du grand
pacha. Ibrahim ouvrit le billet, le lut, le relut, prit un pistolet
placé près de lui et brûla la cervelle au malheureux financier. Le
billet portait: «Tue-moi ce chien de ta propre main.» Tant de docilité
ne donnait pas au vice-roi plus de confiance ou de complaisance pour
son fils. Ibrahim malade eut quelque peine à obtenir de son père la
permission de se rendre en France, aux eaux thermales du Vernet, que
lui conseillait le docteur Lallemand, son médecin. Il y vint enfin,
sans aucun but politique, et, après trois mois de séjour au Vernet,
il parcourut la France et passa six semaines à Paris, en observateur
froidement curieux, plus préoccupé de sa santé et de ses grossiers
plaisirs que de son avenir. «Mon fils le séraskier est plus vieux que
moi,» disait Méhémet-Ali, et le père survécut en effet à son fils, en
même temps qu'à sa propre raison. L'établissement héréditaire de sa
famille en Égypte, et l'Égypte ouverte, comme un beau et fertile champ,
aux travaux et aux rivalités de l'Europe, le génie et la gloire de
Méhémet-Ali ont fait cela, mais rien de plus.
L'ambassadeur persan, Mirza Mohammed Ali-Khan, était un courtisan
insignifiant, envoyé en France par le schah son maître, plutôt par
vanité que par dessein sérieux, peut-être pour satisfaire à quelque
intrigue ou à quelque rivalité de la cour de Téhéran. Sa présence à
Paris et sa conversation ne firent que me confirmer dans l'idée que
j'avais déjà de l'état de décadence et d'anarchie stérile dans lequel la
Perse était depuis longtemps tombée.
Il manquait à Réchid-Pacha l'une des qualités les plus nécessaires au
succès de l'oeuvre qu'il tentait dans son pays; il était trop peu Turc
lui-même pour être, en Turquie, un puissant réformateur. Quand Pierre le
Grand entreprit de lancer la Russie dans la civilisation européenne, il
était et resta profondément russe; novateur ambitieux et audacieux, il
voulait grandir rapidement sa nation, mais il lui était semblable et
sympathique par les moeurs, les passions, les traditions, les rudes et
barbares pratiques de la vie. Le sultan Mahmoud II était aussi Turc que
les janissaires qu'il détruisait, et ses efforts avaient pour but de
rétablir partout son pouvoir bien plus que de réformer l'état social et
le gouvernement de ses peuples. Élevé dès sa jeunesse et engagé toute sa
vie dans les relations de la Turquie avec l'Europe, Réchid-Pacha devint
surtout un diplomate européen: observateur plus fin que profond et
politique adroit sans courage, il avait l'esprit frappé des périls que
faisaient courir à sa patrie les entreprises et les luttes des grandes
puissances européennes; il s'adonna au désir et à l'espoir de faire
pénétrer dans l'empire ottoman quelques-unes des conditions et des
règles de la civilisation européenne: non que, dans le fond de son
coeur, il l'admirât et l'aimât mieux que les moeurs et les traditions
musulmanes: «Il aimait sincèrement son pays et son maître, m'écrivait
naguère le comte de Bourqueney qui l'a bien observé et connu pendant son
ambassade à Constantinople; cet amour avait même quelque chose de ce
que nous appelons le patriotisme; il ne concevait pas la vie sans le
Bosphore, le harem et le pillau;» mais il voyait, dans une certaine
assimilation du gouvernement turc aux gouvernements européens, le
seul moyen de conserver, à son pays et à son maître, dans la politique
européenne, leur place et leur poids. Satisfaire l'Europe en Turquie
pour maintenir la Turquie en Europe, ce fut là son idée dominante et
constante. Pour réussir dans cette difficile entreprise, il avait à
lutter d'une part contre les intrigues et les rivalités du sérail,
de l'autre, contre les instincts, les traditions, les préjugés et les
passions fanatiques de son pays. Habile dans l'intérieur du sérail,
aussi fin courtisan qu'intelligent diplomate, il réussit souvent à
prendre, garder et reprendre le pouvoir auprès du sultan; mais quand il
fallait agir sur la vieille nation turque et l'entraîner à sa suite,
il manquait de vigueur et d'autorité; ni guerrier, ni fanatique,
plus humain qu'il n'appartenait à sa race et craintif jusqu'à la
pusillanimité, sa personne n'accréditait et ne soutenait pas ses
réformes; il jetait au vent des semences étrangères sans posséder ni
cultiver fortement lui-même le sol où elles devaient prendre racine et
croître.
C'est, dans la vie publique, une tentation trop souvent acceptée que
de payer le public et de se payer soi-mêmes d'apparences. Peu d'hommes
prennent assez au sérieux ce qu'ils font et eux-mêmes pour avoir à coeur
d'être vraiment efficaces et d'avancer réellement vers le but qu'ils
poursuivent. Quand Réchid-Pacha avait publié en Turquie et dans toute
l'Europe les réformes écrites dans le hatti-schériff de Gulhané[59], il
était satisfait de lui-même et pensait que l'Europe aussi devait être
satisfaite. Quand les diplomates européens à Constantinople avaient
obtenu dans l'administration turque quelques progrès et en faveur des
chrétiens d'Orient quelques concessions, ils croyaient avoir beaucoup
fait pour l'affermissement de l'empire ottoman et pour la paix entre les
musulmans et les chrétiens réunis sous ses lois. Mensonge ou illusion
des deux parts: ni le réformateur turc, ni les diplomates européens
ne se rendaient un compte assez sévère des problèmes qu'ils avaient
à résoudre et n'étaient assez exigeants avec eux-mêmes; s'ils avaient
sondé à fond les difficultés de leurs entreprises et pesé exactement ce
qu'ils appelaient leurs succès, ils auraient bientôt reconnu l'immense
insuffisance de leurs oeuvres. Il ne faut pas leur reprocher avec trop
de rigueur leur vaine confiance; l'homme a grand'peine à croire qu'il
fait si peu quand il promet tant, et quand il a quelquefois tant de
peine à prendre pour le peu qu'il fait. Mais ceux-là seuls sont de vrais
acteurs politiques et méritent l'attention de l'histoire qui, soit
avant d'entreprendre, soit lorsqu'ils agissent, pénètrent au delà de la
surface des choses, ne prennent pas des apparences fugitives pour
des résultats effectifs, et poursuivent fortement dans l'exécution le
sérieux accomplissement de leurs desseins.
[Note 59: Du 3 novembre 1839.]
Plus j'ai causé et traité avec ces politiques musulmans, les plus
considérables et les plus éclairés de leurs pays divers, plus j'ai été
frappé du vide et de l'impuissance qu'ils révélaient eux-mêmes dans cet
islamisme dont ils étaient les représentants. Tous étaient, au fond,
tristes et inquiets de l'état de leur gouvernement et de leur nation;
tous se montraient préoccupés d'un certain besoin de réformes; mais il
n'y avait, dans leurs idées et leurs efforts en ce sens, ni spontanéité,
ni fécondité; ils ne pensaient point; ils n'agissaient point sous
l'impulsion de la pensée propre et de l'activité intérieure de la
société musulmane; leurs désirs et leurs travaux réformateurs n'étaient
que de pénibles emprunts à la civilisation européenne et chrétienne;
emprunts contractés uniquement pour soutenir une vie chancelante, en
s'assimilant un peu à des étrangers au voisinage et à la puissance
desquels on ne pouvait échapper. L'imitation et la crainte sont deux
dispositions essentiellement stériles; l'imitation ne pénètre point les
masses et la contrainte demeure sans sincérité. Livrés à eux-mêmes,
tous ces musulmans, Turcs, Égyptiens, Arabes, n'auraient rien fait de ce
qu'on essayait sur eux; et pour quiconque n'était pas enclin ou obligé à
se payer d'apparences, tout ce qu'on essayait était superficiel et vain.
A mesure que j'ai eu à les observer, les faits particuliers m'ont
confirmé dans l'impression générale que me donnaient, sur l'état des
peuples et des gouvernements musulmans, mes rapports avec leurs plus
éminents représentants. La question de Syrie fut une de celles qui,
de 1842 à 1847, tinrent le plus de place, à l'extérieur, dans nos
négociations et, à l'intérieur, dans nos débats. C'était aussi la
question sur laquelle nous étions, à cette époque, le cabinet dans
la situation la plus compliquée, et le public dans l'illusion la plus
routinière. Toutes les fois qu'il s'agissait des chrétiens de Syrie,
l'opposition prenait pour point de départ de ses exigences ou de ses
critiques les anciennes capitulations de la France avec la Porte et
notre droit de protection sur les chrétiens en Orient. On ne se donnait
guère la peine de consulter le texte même de ces traités, conclus pour
la première fois sous François 1er en 1525, renouvelés et amplifiés en
1604 sous Henri IV, en 1673 sous Louis XIV et en 1740 sous Louis XV.
Ils s'appliquaient essentiellement aux agents et aux chrétiens français
établis ou voyageant dans l'empire ottoman, et c'était par voie
d'induction ou de tradition que notre droit de protection s'était étendu
et exercé, dans le Liban surtout, en faveur des chrétiens catholiques
sujets de la Porte elle-même. Nous étions parfaitement fondés et
résolus à le maintenir dans cette portée; mais, depuis les XVIe et XVIIe
siècles, la situation de la France en Orient était bien changée: elle y
était jadis à peu près la seule puissance chrétienne en rapports intimes
avec la Porte et la seule en mesure d'exercer dans l'empire ottoman, au
profit des chrétiens, une influence efficace. La Russie ne comptait pas
encore en Europe ni à Constantinople. L'Angleterre n'allait pas encore
dans l'Inde par cette voie, et n'y avait encore ni grand intérêt ni
grand crédit. Depuis la dernière moitié du XVIIe siècle au contraire,
nous rencontrions à chaque pas, dans l'empire ottoman, ces deux
puissances actives, jalouses, accréditées. Les chrétiens catholiques
n'étaient plus seuls protégés; les chrétiens grecs avaient aussi un
puissant patron; les chrétiens protestants commençaient à pénétrer et à
influer en Turquie, par leur puissance plutôt que par leur foi. La
Porte exploitait, pour éluder ou atténuer nos anciens droits, ces
complications et ces rivalités. Nous avions beaucoup contribué
nous-mêmes à notre affaiblissement sur ce théâtre; dans les XVIe
et XVIIe siècles, nous étions, pour la Porte, des alliés qui ne lui
suscitaient aucun embarras, ne lui inspiraient aucune inquiétude, ne lui
disputaient aucune de ses provinces. Nous tenions, depuis l'ouverture du
XIXe siècle, une bien autre attitude; nous avions conquis passagèrement
l'Égypte et définitivement l'Algérie; nous avions protégé et affranchi
la Grèce; nous soutenions, contre le sultan, ses vassaux d'Alexandrie et
de Tunis. Non-seulement nous n'étions plus seuls présents et puissants
auprès de la Porte, mais nous lui inspirions des sentiments tout autres
que ceux de notre ancienne intimité; nous avions cessé de lui être aussi
nécessaires et nous lui étions devenus suspects.
Quand on nous demandait d'agir et de dominer dans le Liban comme eût pu
le faire Louis XIV, on oubliait complètement ces faits; on voulait que
la France pratiquât en Orient la politique de l'ancien régime, en face
de l'Europe telle que l'avaient faite le XVIIIe siècle et la Révolution.
Je n'eus garde de céder à cette méprise. J'ai déjà dit avec quel soin,
au lieu de prétendre à exercer en Syrie une action isolée et exclusive,
je m'appliquai à m'entendre avec les autres puissances européennes
présentes, comme nous, sur ce théâtre, et à unir dans un but commun ces
influences séparées[60]. Le prince de Metternich entra le premier dans
ce concert, en en acceptant hautement le principe, mais avec mollesse
dans l'exécution. Lord Aberdeen hésita d'abord davantage, en homme moins
empressé à déployer ses idées et plus exigeant pour lui-même quand il
se décidait à agir. Il reconnut bientôt la nécessité comme la justice de
joindre son action à la nôtre, et son ambassadeur à Constantinople, sir
Stratford Canning, plus âpre et aussi sérieux que lui, exécutait avec
une loyale énergie des instructions conformes à ses propres sentiments.
Si j'eusse été obligé de sacrifier à cette entente quelque chose de
la politique naturelle et nationale de la France, j'aurais regretté
le sacrifice tout en en acceptant la nécessité; mais je n'eus rien
de semblable à faire: c'était le voeu et le caractère essentiel de la
politique française en Syrie que la province du Liban fût placée sous
l'autorité d'un chef unique et chrétien, sujet de la Porte et soumis,
envers elle, à certaines conditions, mais administrant directement les
diverses populations de ce qu'on appelait la Montagne, parmi lesquelles
les chrétiens maronites étaient la plus nombreuse et l'objet particulier
de notre intérêt. Ce mode de gouvernement était consacré depuis
longtemps dans le Liban comme un privilège traditionnel, soutenu par la
France, exercé par la famille chrétienne des Chéabs, et dont le chef
de cette famille, l'émir Beschir, avait été, dans ces derniers temps,
l'habile, dur, avide, et quelquefois peu fidèle représentant. C'était
toute l'ambition de la Porte d'abolir ce privilége et de ramener le
Liban sous la seule et directe autorité d'un pacha turc; et ce fut
là, quand, en 1840, elle rentra en possession de la Syrie, toute sa
politique dans cette province. Malgré les désavantages de notre position
en Orient à cette époque, je repris immédiatement, non-seulement en
principe, mais dans mes déclarations à la tribune et dans mon travail
diplomatique, la politique de la France, le rétablissement, dans le
Liban, d'une administration unique et chrétienne. De 1840 à 1848, la
lutte de ces deux politiques a été toute l'histoire de la Syrie:
soit dans notre concert avec les puissances européennes, soit à
Constantinople et auprès de la Porte elle-même, nous n'avons pas cessé
un moment de réclamer la politique chrétienne et française; avec quelque
hésitation et quelque lenteur, l'Angleterre et l'Autriche l'ont acceptée
comme la seule efficace contre l'absurde tyrannie turque; et, malgré des
difficultés sans cesse renaissantes, elle n'a pas cessé, durant cette
époque, de faire, d'année en année, quelque nouveau progrès.
[Note 60: Voir le tome VI de ces _Mémoires_, pages 244-258.]
Je ne me refuserai pas le plaisir de résumer ici ces progrès dont
personne n'est moins disposé que moi à exagérer l'importance. J'en ai
déjà indiqué le point de départ[61] A la fin de 1842, après une longue
résistance, la Porte avait enfin consenti à donner, à chacune des
diverses populations du Liban, un chef de sa religion et de sa race, aux
Maronites un chef maronite, aux Druses un chef druse; mais elle apporta,
dans l'application de ce régime, un mauvais vouloir obstiné et la
puissance de l'inertie: les pachas turcs envoyés en Syrie conservèrent
en fait toute l'autorité; les commissaires extraordinaires chargés
d'inspecter et de redresser les pachas persistaient dans la même voie;
le fréquent mélange des Maronites et des Druses dans les mêmes lieux
et la complication des droits de la féodalité locale avec ceux de
l'autorité centrale suscitaient, à la séparation administrative des
deux races, des difficultés inextricables. En 1845, après trois ans
de tâtonnements turcs et de récriminations européennes, la promesse
d'instituer dans le Liban des magistrats indigènes n'était pas encore
sérieusement accomplie; une oppression anarchique s'y perpétuait; la
guerre civile, c'est-à-dire le massacre et le pillage alternatifs, avait
éclaté entre les Druses et les Maronites, toujours au grand détriment
des Maronites, car les officiers turcs, en haine des chrétiens,
soutenaient plus ou moins ouvertement les Druses. Le retour de
Réchid-Pacha à Constantinople, comme ministre des affaires étrangères,
rendit à l'action diplomatique européenne un peu plus d'efficacité;
l'institution de deux caïmacans, ou chefs indigènes, pour les deux
principales races du Liban devint réelle; dans les villes et les
villages où les Maronites et les Druses étaient mêlés, le même principe
fut appliqué au régime municipal; les deux nations eurent, dans ce
régime, sous le nom de _vékils_, des représentants distincts; des
conseils mixtes et élus furent placés à côté des deux caïmacans. Un
système d'impôt contraire aux exigences oppressives de la féodalité
druse fut établi. Le désarmement des Druses, jusque-là beaucoup
plus incomplet que celui des Maronites, s'effectua réellement. Des
territoires contestés entre les deux races furent replacés sous la
juridiction des chefs maronites. Le témoignage des Maronites dans leurs
contestations avec les Druses fut admis en justice. Une déclaration
solennelle de la Porte confirma leurs priviléges religieux. Des
indemnités furent accordées à ceux d'entre eux qui avaient le plus
souffert de la guerre civile. Les couvents chrétiens et les négociants
européens, établis à Beyrouth ou sur les divers points de la Syrie,
reçurent également d'assez larges indemnités pour leurs pertes.
Quelques-uns des officiers turcs qui avaient toléré ou favorisé les
violences contre les chrétiens furent révoqués et punis. Enfin, le
gouvernement de la Syrie et de ses divers pachaliks fut confié à des
partisans de la politique de Réchid, attentifs à faire exécuter,
dans leurs provinces, les promesses que l'Europe recevait de lui à
Constantinople. De 1845 à 1848, l'état des chrétiens de Syrie fut
sensiblement amélioré et put leur faire espérer un autre avenir.
[Note 61: Tome VI de ces _Mémoires_, pages 256-258.]
En même temps que les mêmes vices et les mêmes maux, les mêmes essais
de réparation, de réforme et de progrès avaient lieu dans les diverses
parties de l'empire ottoman. En juillet 1843, notre consul à Jérusalem,
le comte de Lantivy, naguère arrivé à son poste, éleva un peu
précipitamment le pavillon français sur la maison consulaire. Aux termes
des capitulations, c'était notre droit[62]; mais à Jérusalem, regardée
par les musulmans comme une de leurs villes saintes et remplie d'une
populace fanatique, ce droit n'avait été depuis longtemps exercé ni
par le consul de France, ni par aucun des consuls étrangers qui y
résidaient. Une émeute violente éclata; la maison consulaire fut
entourée et un moment envahie; dans toute la ville les chrétiens furent
insultés; le consul lui-même, en se rendant au divan local, courut
quelques risques. Le pacha de Jérusalem, tout en reconnaissant notre
droit et en faisant quelques démonstrations contre l'émeute, l'avait
encouragée sous main et n'osait la punir. Avant même d'avoir reçu de moi
aucun ordre, notre ambassadeur à Constantinople porta plainte à la Porte
et demanda une réparation sévère. Mes instructions lui prescrivirent de
la poursuivre chaudement. La Porte hésita, discuta, traîna, offrit des
moyens termes; elle céda enfin, reconnut formellement notre droit et
admit toutes nos conditions: «Je crois, m'écrivit M. de Bourqueney[63],
qu'elles constituent la réparation la plus complète qui ait été obtenue
dans ce pays-ci: le pacha de Jérusalem est destitué. Son successeur
se rendra officiellement chez le consul du Roi pour lui exprimer les
regrets du gouvernement de Sa Hautesse. Les principaux meneurs de
l'émeute seront envoyés aux galères. Le pavillon français sera hissé
solennellement à Beyrouth un jour convenu; et recevra un salut de vingt
et un coups de canon. Le droit de l'élever à Jésusalem demeure intact;
la Porte sait seulement que je me conformerai à l'usage constamment
suivi dans les villes saintes, et respecté par toutes les puissances
européennes, en avertissant confidentiellement notre consul que des
motifs puisés uniquement dans la crainte de compromettre la tranquillité
de la ville me déterminent à suspendre jusqu'à nouvel ordre l'exercice
du droit de pavillon à Jérusalem. J'ai choisi Beyrouth pour le lieu où
nos couleurs seront saluées, d'abord parce que le gouverneur général
de la province y réside, ensuite parce que le retentissement de la
réparation s'étendra de là dans le Liban, et produira, sur les chrétiens
de la Montagne, une vive et salutaire impression.»
[Note 62: _Article_ 49. Les pachas, cadis et autres commandants ne
pourront empêcher les consuls, ni leurs substituts par commandement,
d'arborer leur pavillon suivant l'étiquette, dans les endroits où ils
ont coutume d'habiter depuis longtemps.]
[Note 63: Le 12 septembre 1843.]
A Alep, à Latakié, à Mossoul, des incidents analogues, insultes,
pillages, enlèvements, meurtres, survinrent et amenèrent des résultats
semblables. A Beyrouth, en octobre 1845, un Arabe, employé depuis quinze
ans comme écrivain au consulat de France, et qui s'était rendu pour
affaires dans la petite ville de Zouk, à trois lieues de Beyrouth,
fut arrêté et emprisonné, sans motifs ni prétextes plausibles, par
le commandant turc de l'endroit. Notre consul, M. Poujade, le réclama
vivement; on le lui refusa. Après des instances plusieurs fois
renouvelées et toujours vaines, le consul prévint le fonctionnaire
turc que, s'il persistait dans ses refus, la frégate française _la
Belle-Poule_, qui se trouvait devant Beyrouth, irait jeter l'ancre dans
la rade de Djounié, et enlèverait l'employé du consulat. Nouveau refus
des Turcs. _La Belle-Poule_ se présenta en effet devant Djounié;
le capitaine d'Ornano, qui la commandait, envoya à terre un de ses
officiers, accompagné d'un drogman, pour réclamer encore le scribe
arabe; n'ayant rien obtenu, il fit mettre ses embarcations à la mer, et
elles s'avancèrent armées jusqu'au rivage; l'officier français descendit
de nouveau à terre, et, à son approche, le Turc rendit enfin le
prisonnier. L'affaire fit du bruit à Constantinople; la Porte se
plaignit à notre ambassadeur de cet acte de force militaire; j'écrivis
à M. de Bourqueney: «Je n'ai pu qu'approuver le parti que notre consul a
dû prendre en désespoir de cause. C'est une mesure grave, sans doute,
et dont il ne faudrait pas user souvent; mais elle ne doit être imputée
qu'à ceux dont la conduite, aussi imprudente qu'odieuse, l'avait rendue
indispensable. Il est bon que la Porte soit avertie que cela peut
arriver; c'est le meilleur moyen de l'obliger à prévenir, dans son
propre intérêt, tout ce qui pourrait en ramener la nécessité.»
Une question plus délicate encore s'éleva à Constantinople. Un chrétien
arménien s'était fait mahométan. Au bout d'un an, saisi de repentir,
il abjura de nouveau, et revint chrétien à Constantinople, croyant son
islamisme oublié. Il fut reconnu, arrêté et condamné a mort en vertu
de la loi turque contre les renégats, à moins qu'il ne retournât à la
religion musulmane. Sir Stratford Canning, à qui sa famille s'adressa
pour obtenir sa grâce, fit auprès des ministres turcs des efforts
inutiles: l'Arménien fut exécuté dans les rues de Constantinople,
refusant jusqu'au dernier moment le mot qui l'eût sauvé. En m'informant
de ce fait, M. de Bourqueney m'écrivit[64]: «J'ai envoyé notre premier
drogman, M. Cor, chez Rifaat-Pacha[65] pour lui dire de ma part ces
seuls mots: «Il vaudrait mieux pour vous avoir perdu une province, que
d'avoir assassiné l'Arménien qui a péri hier.» Je répondis immédiatement
à l'ambassadeur[66]: «J'approuve complétement le langage que vous avez
tenu à Rifaat-Pacha; mais cette manifestation, la seule que vous
pussiez faire avant d'avoir reçu des instructions spéciales, n'est pas
suffisante en présence d'un fait aussi monstrueux. Vous voudrez bien
adresser à ce ministre la note ci-jointe:
[Note 64: Le 27 août 1843.]
[Note 65: Alors ministre des affaires étrangères à Constantinople.]
[Note 66: Le 16 septembre 1843.]
«Le soussigné a reçu de son gouvernement l'ordre de faire au ministre
des affaires étrangères de la Sublime-Porte la communication suivante:
«C'est avec un douloureux étonnement que le gouvernement du Roi a appris
la récente exécution d'un Arménien qui, après avoir embrassé la religion
mahométane, était revenu à la foi de ses pères, et que, pour ce seul
fait, on a frappé de la peine capitale, parce qu'il refusait de racheter
sa vie par une nouvelle abjuration.
«En vain, pour expliquer un acte aussi déplorable, voudrait-on se
prévaloir des dispositions impérieuses de la législation. On devait
croire que cette législation, faite pour d'autres temps, était tombée en
désuétude; et, en tout cas, il était trop facile de fermer les yeux sur
un fait accompli hors de Constantinople, hors de l'Empire ottoman même,
pour qu'on puisse considérer ce qui vient d'avoir lieu comme une de ces
déplorables nécessités dans lesquelles la politique trouve quelquefois,
non pas une justification, mais une excuse.
«Lors même que l'humanité, dont le nom n'a jamais été invoqué vainement
en France, n'aurait pas été aussi cruellement blessée par le supplice de
cet Arménien; lors même que le gouvernement du Roi, qui s'est toujours
considéré et se considérera toujours comme le protecteur des chrétiens
dans l'Orient, pourrait oublier que c'est le christianisme qui a reçu
ce sanglant outrage, l'intérêt qu'il prend à l'Empire ottoman et à son
indépendance lui ferait encore voir avec une profonde douleur ce qui
vient de se passer.
«Cette indépendance ne peut aujourd'hui trouver une garantie efficace
que dans l'appui de l'opinion européenne. Les efforts du gouvernement
du Roi ont constamment tendu à lui assurer cet appui. Cette tâche lai
deviendra bien plus difficile en présence d'un acte qui soulèvera dans
l'Europe entière une indignation universelle.
«Le gouvernement du Roi croit accomplir un devoir impérieux en
faisant connaître à la Porte l'impression qu'il a reçue d'un fait
malheureusement irréparable, mais qui, s'il pouvait se renouveler,
serait de nature à appeler des dangers réels sur le gouvernement assez
faible pour faire de telles concessions à un odieux et déplorable
fanatisme.»
Je donnai aux représentants du Roi à Londres, à Vienne, à Berlin et
à Saint-Pétersbourg, communication de la note que je chargeais M.
de Bourqueney de remettre à Constantinople; les cabinets anglais,
autrichien et prussien se joignirent, d'un pas un peu inégal, à notre
démarche; le gouvernement russe se tint à l'écart. L'affaire se serait
peut-être bornée à des paroles, lorsque nous apprîmes qu'un fait
semblable au supplice de l'Arménien venait de se produire à Biled-jeck,
dans l'Asie Mineure; un Grec, devenu musulman, y fut aussi puni de mort
pour être revenu à son ancienne foi. Nos réclamations devinrent plus
précises et plus pressantes; le cabinet anglais unit pleinement
son action à la nôtre; dans une dépêche adressée à sir Stratford
Canning[67], lord Aberdeen déclara l'intention _irrévocable_ de son
gouvernement d'obtenir de la Porte des garanties officielles contre
le retour d'actes semblables; et si sir Stratford échouait auprès des
ministres turcs, il avait ordre de porter la question jusqu'au sultan
lui-même. L'internonce d'Autriche essaya pendant quelques jours de ne
pas s'associer formellement à des demandes si péremptoires; le ministre
de Russie parut vouloir persister dans sa réserve; mais quand ils virent
à quels points les représentants de la France et de l'Angleterre étaient
décidés et intimement unis, ils animèrent aussi leur langage: «La Porte
serait extravagante, dit le baron de Stürmer à M. de Bourqueney, de
compter sur un appui quelconque des gouvernements qui se sont prononcés
d'une manière moins absolue que ceux de Paris et de Londres; dans une
pareille question, les divergences au début finissent par l'unanimité
au terme; la Porte doit accorder les garanties qu'on lui demande.» Elle
essaya tantôt d'ajourner sa réponse, tantôt d'en affaiblir la valeur;
dans une conférence officieuse avec les ambassadeurs de France et
d'Angleterre, Rifaat-Pacha proposa une déclaration ainsi conçue: «La loi
ne permet nullement de changer les dispositions relatives à la punition
des apostats. La Sublime-Porte prendra les mesures efficaces
possibles pour que l'exécution des chrétiens qui, devenus musulmans,
retourneraient au christianisme, n'ait pas lieu.» Les deux ambassadeurs
refusèrent péremptoirement une réponse qui consacrait la loi turque
en promettant de faire ce qui se pourrait pour ne pas l'exécuter. Sir
Stratford Canning demanda au sultan une audience; la Porte céda; le
président de la justice turque, Nafiz-Pacha, qui s'était opposé à la
concession, fut révoqué; une note officielle, adressée le 21 mars 1844
aux deux ambassadeurs, porta expressément: «Sa Hautesse le sultan est
dans l'irrévocable résolution de maintenir les relations amicales et
de resserrer les liens de parfaite sympathie qui l'unissent aux grandes
puissances. La Sublime-Porte s'engage à empêcher, par des moyens
effectifs, qu'à l'avenir aucun chrétien abjurant l'islamisme soit mis
à mort;» et les deux ambassadeurs ne virent le sultan que pour le
remercier, en recevant de sa bouche le même engagement.
[Note 67: Le 16 janvier 1844.]
Partout ainsi les habitudes turques de violence, de fanatisme,
d'arbitraire et d'anarchie provoquaient immédiatement les réclamations
européennes, et partout les réparations suivaient de près les offenses
que les promesses et les tentatives de réformes n'avaient pu prévenir.
Mais promesses, réformes et réparations n'étaient jamais que le résultat
de la contrainte ou l'oeuvre d'une imitation incohérente et stérile;
l'Europe civilisée pesait sur le gouvernement turc, et le gouvernement
turc pliait sous la pression de l'Europe; mais il n'y avait là aucun
travail intérieur, spontané et libre de la nation turque, par conséquent
aucun progrès véritable et durable. Seize ans se sont écoulés depuis
cette époque; de grands événements se sont accomplis dans l'Europe
orientale: la Turquie a-t-elle fait autre chose que les subir?
S'est-elle plus réformée et développée elle-même? A-t-elle mieux réussi
à se suffire elle-même? La Syrie a-t-elle été plus exempte d'oppression,
de dévastation, de guerre civile, de pillage, de massacre? Les mêmes
désordres, les mêmes excès, les mêmes maux se sont renouvelés dans le
monde musulman, avec la même impuissance de ses maîtres pour en tarir
la source par leur propre force; la même intervention européenne,
diplomatique ou armée, a été de plus en plus nécessaire pour en arrêter
le cours, sans être plus efficace pour en prévenir le retour. La sagesse
européenne veille, comme une sentinelle, à la porte de l'Empire ottoman,
pour empêcher que les diverses ambitions européennes ne précipitent
violemment sa ruine, et pour l'obliger à ne pas être, tant qu'il vit, en
désaccord trop choquant avec l'ordre européen. C'est là tout ce qu'elle
fait et tout ce qu'elle obtient.
Tant que cet empire ne se détruit pas de lui-même et par ses propres
vices, l'Europe, a raison de pratiquer envers lui cette politique de
conservation patiente; les principes du droit des gens et les intérêts
de l'équilibre européen le lui conseillent également; il y a là des
problèmes que la force ambitieuse et prématurée ne saurait résoudre,
et une Pologne musulmane serait, pour le monde chrétien, la source
de désordres immenses en même temps qu'une brutale agression. Mais si
l'Europe ne doit pas, de propos délibéré et pour se délivrer d'un voisin
moribond, mettre ou laisser mettre en pièces la Turquie, elle ne doit
pas non plus être dupe de fausses apparences et de fausses espérances;
elle ne réformera pas l'Empire ottoman; elle n'en fera pas un élément
régulier et vivant de l'ordre européen; elle ne délivrera pas de leur
lamentable condition six millions de chrétiens opprimés par trois
millions de Turcs qui, non-seulement leur font subir un joug odieux,
mais qui leur ferment l'avenir auquel ils aspirent et pour lequel ils
sont faits. Et quand telle ou telle portion de ces chrétiens tente
courageusement de s'affranchir et de redevenir un peuple, c'est, pour
l'Europe civilisée, la seule politique sensée et efficace de leur venir
sérieusement en aide, et d'accomplir, par des mouvements naturels et
partiels, la délivrance de ces belles contrées, l'une des deux sources
de la civilisation européenne.
L'Europe entra dans cette politique quand elle accepta la résurrection
de la Grèce. Français, Anglais, Allemands, Russes, les peuples civilisés
et chrétiens ne purent supporter le spectacle d'une petite population
chrétienne luttant héroïquement, après des siècles d'oppression, pour
recouvrer dans le monde civilisé sa place et son nom. Par élan ou par
calcul, de bonne ou de mauvaise grâce, l'Europe tendit la main à la
Grèce. Mais à ce mouvement unanime se mêlèrent aussitôt les intérêts et
les desseins les plus divers; on ne pouvait se défendre de la grande et
honnête politique; on la fit inconséquente et incohérente. A Londres,
on se résignait à la Grèce affranchie; mais on n'en soutenait que plus
fortement la Turquie ébréchée. A Pétersbourg, on se félicitait d'obtenir
en Grèce un client ennemi des Turcs; mais on n'y voulait, à aucun prix,
d'un voisin indépendant et capable de devenir un rival. On permettait
à la Grèce de renaître, mais à condition qu'elle serait si petite et si
faible qu'elle ne pourrait grandir ni presque vivre. On aidait ce
peuple à sortir de son tombeau; mais on l'enfermait dans une prison trop
étroite pour ses membres ranimés: «De la frontière de ma patrie libre,
me disait un jour M. Colettis, je vois, dans ma patrie encore esclave,
la place où j'ai laissé le tombeau de mon père.»
Je ne m'étonne point de ces incohérences et de ces contradictions; je
les reproche à peine aux cabinets de Londres et de Pétersbourg; je sais
l'empire qu'exercent sur la conduite des gouvernements la complication
des situations et des intérêts, les traditions nationales et la
nécessité de n'accorder, à telle ou telle question particulière, qu'une
place mesurée sur son importance dans la politique générale de l'État.
Mais pour être naturelle et excusable, l'erreur n'en est pas moins
réelle et funeste; ce fut un fait malhabile et malheureux que de vouer
la Grèce à la langueur en lui rendant la vie, et ce fait devint la
source de graves embarras et de fausses démarches pour les puissances
qui énervaient ainsi l'oeuvre même qu'elles accomplissaient. La France
eut le bonheur de ne trouver, dans ses intérêts particuliers et sa
politique générale, rien qui gênât son bon vouloir envers la Grèce; nous
applaudissions à sa résurrection, non-seulement dans le présent, mais
dans l'avenir et avec tout ce que l'avenir pouvait lui apporter de
grandeur. Tandis qu'à Londres on acceptait l'indépendance de la Grèce
comme une malencontreuse nécessité, nous n'acceptions à Paris que
comme une nécessité fâcheuse les étroites limites dans lesquelles on
resserrait cette indépendance. Nous ne partagions ni les rêves, ni les
impatiences des Grecs; nous étions bien résolus à observer loyalement
les traités qui venaient de fonder la Grèce, et à maintenir, sur ce
point, l'accord entre les trois puissances dont la protection commune
était indispensable à sa vie renaissante. Mais en repoussant toute
tentative d'extension contre la Turquie dans les provinces grecques
qu'elle possédait encore, nous n'entendions point interdire aux Grecs
les grandes espérances, et nous nous promettions de seconder, dans
le petit État devenu le coeur de la nation grecque, tous les progrès
intérieurs de prospérité, d'activité, de bon gouvernement, de liberté
régulière, qui pouvaient préparer et légitimer ses destinées futures.
Nous avions confiance dans la vertu féconde du germe, et nous voulions
le cultiver d'une main amie, en attendant patiemment le fruit.
Je ne me dissimulais pas les difficultés de cette politique, la rigueur
des conseils que nous aurions à donner aux Grecs, l'importance des
ménagements que nous aurions à garder avec les cabinets européens.
Quelque identique et fixe que soit, pour des alliés, le point de départ,
on n'y demeure pas immobile; les événements surviennent, les situations
se développent; il faut agir, il faut marcher; et quand on diffère sur
les perspectives, quelque lointaines qu'elles soient, il n'y a pas moyen
de rester toujours unis dans la route. Mais, en dépit de ces embarras,
la politique de la France en Grèce avait cet immense avantage qu'elle
était parfaitement exempte de réticence et d'inconséquence, sympathique
en même temps que prudente, et favorable à l'avenir sans compromettre
le présent. Elle me plaisait à ce double titre; j'aime les grands buts
poursuivis par les moyens sensés.
J'avais auprès de moi les deux hommes les plus propres à bien comprendre
et à bien servir cette politique, M. Colettis et M. Piscatory, un
glorieux chef de Pallicares et un philhellène éprouvé; tous deux
passionnément dévoués à la cause grecque, tous deux en possession de la
confiance du peuple grec, et tous deux d'un esprit et d'un coeur assez
fermes pour ne pas se livrer aveuglément à leurs propres désirs, et
pour résister en Grèce aux tentatives chimériques comme aux habitudes
désordonnées de l'insurrection et de la guerre. M. Colettis était depuis
sept ans ministre de Grèce à Paris; il y vivait modestement, soutenant
avec dignité, sans bruit ni agitation inutile, les intérêts de son pays,
et observant avec une curiosité patriotique, sur le grand théâtre de
la France, le travail de l'établissement d'un gouvernement libre et les
complications de la politique européenne. Sa petite maison touchait à
la mienne; il venait me voir souvent, soit que je fusse ou non dans les
affaires, et nous causions dans une libre intimité. J'étais frappé du
progrès, je pourrais dire de la transformation qui s'opérait en lui sous
l'influence du spectacle auquel il assistait: l'audacieux conspirateur
de l'Épire, le rusé médecin du sanguinaire Ali, pacha de Tébelen, le
chef aventureux d'insurgés héroïques mais à demi barbares, devenait,
pour ainsi dire à vue d'oeil, un politique sagace et judicieux, habile
à comprendre les conditions du pouvoir régulier comme de la liberté
civilisée, et de jour en jour plus capable de gouverner, en homme
d'État, ce peuple encore épars et sans frein avec lequel il était
naguère lui-même plongé dans les sociétés secrètes, les insurrections
incessantes et les rivalités anarchiques.
Revenu depuis dix-huit mois de la mission dont, en 1841, je l'avais
chargé en Grèce, M. Piscatory s'y était conduit avec un rare et prudent
savoir-faire; il avait repris là, sans étalage, sa position d'ancien
champion de l'indépendance grecque; il avait renoué, sans s'y asservir,
ses relations avec quelques-uns des principaux chefs de la lutte; il
m'avait rapporté des notions précises et une expérience toute formée. Je
demandai au Roi de le nommer ministre en Grèce: «Me promettez-vous,
me dit le Roi, qu'il ne fera pas là sa cour à l'opposition et point
de coups de tête?--Oui, sire; j'y compte et j'y veillerai; malgré
nos dissentiments de 1840, il a pour moi une vraie amitié, et il est
vraiment capable, loyal, plein de ressources et de résolution; personne
ne peut être, en Grèce, aussi efficace que lui.» Le Roi consentit, et
le 10 juin 1843, M. Piscatory partit comme ministre de France à Athènes,
pendant que M. Colettis restait ministre de Grèce à Paris.
Mes instructions à M. Piscatory étaient courtes et claires: elles lui
prescrivaient de soutenir le gouvernement du roi Othon en le pressant
d'accomplir les réformes administratives hautement réclamées par les
puissances protectrices elles-mêmes comme par la Grèce, et de ne
rien négliger pour vivre et agir en harmonie avec ses collègues, les
représentants de l'Europe à Athènes, spécialement avec sir Edmond Lyons,
ministre d'Angleterre. «La France, lui disais-je, n'a qu'une seule chose
à demander à la Grèce, en retour de tout ce qu'elle a fait pour elle.
Que la Grèce sache développer les ressources infinies renfermées dans
son sein; que par une administration habile, prudente, active, elle
s'élève peu à peu, sans secousse, sans encourir de dangereux hasards, au
degré de prospérité et de force nécessaire pour occuper dans le monde la
place à laquelle la destine le mouvement naturel de la politique;
nous serons pleinement satisfaits; la combinaison que nous nous étions
proposée en favorisant l'affranchissement des Hellènes sera réalisée,
et, heureux d'avoir atteint notre but, nous ne penserons certes pas à
réclamer du roi Othon un autre témoignage de reconnaissance.»
J'ajoutais, dans une lettre intime: «Persistez à maintenir le concert
avec vos collègues, à beaucoup faire, et même sacrifier, pour le
maintenir. C'est le seul moyen d'action efficace. Je m'en fie à
vous pour soigner votre position particulière et votre popularité
personnelle. Vous aimez la popularité, par les bonnes raisons et pour
le bon emploi; mais enfin vous l'aimez; vous ne pécherez pas pour
l'oublier. J'appuie donc dans l'autre sens. Je ne sais pas jusqu'où
nous mènerons le concert, mais il faut le mener aussi loin que nous le
pourrons; par le concert et pendant sa durée, nous nous fortifierons
pour le moment où il nous manquera.»
De Londres, et sans que nous nous fussions concertés, lord Aberdeen
adressait à sir Edmond Lyons des recommandations analogues. Il
l'informait qu'on le trouvait trop dur envers le roi Othon, trop
dominateur avec les diplomates ses collègues; que de Vienne et de
Berlin, on avait formellement demandé son rappel, et qu'à Paris et à
Pétersbourg on avait donné à entendre qu'on en serait fort aise. Il lui
promettait de le soutenir contre ces attaques; mais il lui prescrivait
de témoigner au roi Othon plus d'égards, de ne point se faire en Grèce
homme de parti, et de ne pas vivre avec ses collègues dans un état de
rivalité et de lutte.
M. Piscatory exécuta fidèlement et habilement mes instructions; il ne
rechercha, pas plus auprès des Grecs que du roi Othon, aucune occasion,
aucune marque de faveur ou d'influence particulière; il mit tous ses
soins à calmer les craintes ou les jalousies de ses collègues, et
à entrer avec eux, surtout avec sir Edmond Lyons, dans des rapports
confiants et intimes: «Ils vivent, m'écrivait-il, M. Catacazy et lui,
dans une parfaite intelligence; je me suis efforcé de prouver que je
n'avais pas la moindre envie de la troubler; ce ne serait bon à rien, et
tout de suite suspect. Je suis très-bien à côté d'eux, et je crois voir
le moment où je serai au milieu d'eux. En attendant, je me fais petit;
j'ai même un peu brusqué nos amis. Je fais ici un métier bien contraire
à ma nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'énormes sacrifices
à mes collègues qui n'en font aucun; ils vont leur chemin, celui de leur
humeur ou celui de leur gouvernement. Ne croyez pas que je sois las
du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer;
j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout. Ne
parlons donc pas de ma popularité puisque vous ne vous en inquiétez pas;
je ne fais que ce qu'il faut pour la conserver, et peut-être un jour
vous serez bien aise de la trouver[68].»
[Note 68: Lettres des 30 juin, 31 juillet, 8 août et 20 décembre 1843.]
Sur un point, et sur un point très-important, il était particulièrement
difficile à M. Piscatory d'être en harmonie avec ses collègues en s'en
distinguant, et de rester en sympathie avec les Grecs en combattant leur
penchant. L'impopularité du roi Othon était grande, aussi grande dans le
corps diplomatique d'Athènes que dans le peuple. Sir Edmond Lyons disait
tout haut, et avec colère, qu'il n'y avait pas moyen de marcher
avec lui; M. Catacazy en convenait avec une froide réserve et comme
indifférent au résultat. Devant cette attitude et ce langage des
diplomates, les Grecs donnaient un libre cours à leurs sentiments;
ce n'était pas de mauvais desseins, ni de mépris de la justice, ni de
manque de foi, ni d'actes violents qu'ils accusaient le roi Othon; ils
se plaignaient de son inertie, de sa manie d'attirer et de retenir à lui
toutes les questions, toutes les affaires, sans jamais les vider, de son
goût stérile pour le pouvoir absolu, de son opposition sourde et muette
à tout mouvement indépendant, à toute réforme efficace: «Le pays est
parfaitement calme, m'écrivait M. Piscatory, mais il a la conviction
profonde que le roi ne peut être toujours là pour l'empêcher
d'avancer...... Les longs efforts qu'a faits et que fait tous les jours
ce prince pour tout conduire, tout décider, pour lutter contre une
situation qu'il ne comprend pas, l'ont mené à ce point qu'il ne
peut plus s'y retrouver lui-même. Grecs ou étrangers, tout le monde
dit:--C'est impossible.--Et le remède qu'on imagine, dont on discute la
chance, que les uns demandent à la conférence de Londres, les autres à
une assemblée nationale, c'est une constitution.--Oui, dit sir Edmond
Lyons, le roi, c'est impossible; une constitution, et la plus libérale
est la meilleure.--M. Catacazy déplore la folie du roi, et déclare
qu'une constitution est le remède. Moi, je dis: la question du roi ne
peut être posée, il y est, il faut qu'il y reste. Oui, il est nécessaire
de réformer de façon à donner des garanties au pays; mais plus que cela,
c'est une révolution, et ce n'est pas le métier des gouvernements de les
protéger.»
M. Piscatory, en tenant ce langage, comprenait et pratiquait très-bien
notre politique, et je m'empressai de l'y confirmer: «Combattez en toute
occasion ce sentiment et ce propos, _c'est impossible_, que vous me
dites si général. C'est la pente de notre temps de dire vite: _c'est
impossible_, et de le dire de ce qui est nécessaire. Nous nous croyons
plus puissants que nous ne sommes pour faire ce qui nous plaît, et nous
ne savons pas accepter assez de ce qui nous déplaît. Il y a des maux
inévitables, incurables, des maux avec lesquels il faut vivre, car on
mourrait du coup qui les extirperait. Je crois tout ce que vous me dites
du mal dont vous me parlez, et pourtant je persiste. Non certes, pour
qu'on ne lutte pas contre le mal; il faut lutter et sans relâche; mais,
vous le savez comme moi, on lutte tout autrement selon qu'au fond on
accepte ou l'on répudie. Maintenez fortement dans l'esprit des Grecs la
nécessité d'accepter ce qui est, et aidez-les dans la lutte.»
Presque au même moment où j'adressais à M. Piscatory ces instructions,
j'eus occasion d'en expliquer à notre tribune le caractère et les
motifs. Les Chambres discutaient un projet de loi relatif au payement du
semestre de l'emprunt grec et aux obligations financières de la France
envers la Grèce: «On ne se rend pas bien compte, dis-je à la Chambre
des pairs[69], de l'intérêt véritable de la France en Grèce: il est plus
simple et plus élevé qu'on ne le fait. La France n'a qu'un intérêt
en Grèce: c'est que l'État grec dure, s'affermisse et prospère. En
poursuivant cet intérêt, nous faisons de la politique française. Ce
n'est pas ici une politique de désintéressement, de détachement; c'est
une politique bonne et sage, un peu grande seulement, et cela fait
son honneur en même temps que son utilité. Pour le succès de cette
politique, pour obtenir la durée et l'affermissement de la Grèce,
qu'est-ce que l'expérience nous a appris? Que nous rencontrions
sur notre chemin trois obstacles: l'un, la rivalité des partis, des
factions, des coteries intérieures grecques; l'autre, la rivalité des
influences étrangères en Grèce; le troisième, l'imperfection, l'inertie
et le désordre de l'administration grecque. Voilà les trois obstacles
que nous avons toujours vus s'opposer à l'affermissement et au
développement de l'État grec. Comment les surmonter, sinon par une
action collective? Comment supprimer la lutte des influences étrangères
à Athènes, sinon par le concert? Et, quant à l'inertie, au désordre de
l'administration grecque, cette administration se défend dans ses
vices en opposant une puissance à une puissance, une influence à une
influence. Pour surmonter ce mal, l'action collective, le concert
de tous est évidemment le seul moyen efficace. Ce n'est donc pas
une fantaisie, un esprit de système qui nous a conduits là; c'est
l'expérience des faits, la pure nécessité. Le concert, l'action
collective en Grèce est, pour nous, le moyen de faire réussir la bonne
politique, la politique française. Si, pour atteindre ce but, l'action
isolée nous paraissait meilleure que l'action concertée, nous prendrions
l'action isolée; nous n'avons pas plus la manie du concert que celle
de l'isolement; le concert, l'isolement, ce sont là des moyens qu'on
emploie tour à tour, selon que la situation le commande. L'expérience
nous a montré ici que l'action collective, la politique du concert
était la seule qui pût surmonter les obstacles intérieurs et
extérieurs, diplomatiques et nationaux, qui s'opposaient à la durée, à
l'affermissement, au développement pacifique et régulier de l'État grec,
ce qui est la politique française. Nous avons donc adopté nettement
l'action collective, la politique du concert, sans nous laisser effrayer
ni arrêter par les mots, par les apparences. Ce que nous voulons, c'est
le succès; ce que nous regardons, c'est le fond des choses; il n'y a pas
d'autre moyen d'atteindre le but.»
[Note 69: Le 21 juillet 1843.]
Pendant que je tenais à Paris ce langage, l'état des esprits en Grèce
et l'imminence d'une crise frappaient les hommes qu'on devait croire les
moins disposés à l'accueillir; le représentant à Athènes du cabinet qui
s'était le plus inquiété de la résurrection de la Grèce, le ministre
d'Autriche, M. de Prokesch, écrivait à l'un de ses amis en France: «Il
est impossible de vivre avec cette race si intelligente et si patiente
sans être convaincu qu'elle a aussi bien un avenir qu'un passé. Vous ne
pouvez vous imaginer le succès ici du dernier discours de M. Guizot à la
Chambre des pairs; celui de la Chambre des députés ne pouvait laisser de
doute sur le bon vouloir; le second a convaincu que ce bon vouloir était
intelligent. On attend tout ici de la conférence de Londres. On attendra
tant qu'on conservera la moindre espérance. Ce pays tremble de mettre la
main à ses propres affaires. Cependant, le devoir du citoyen commence à
se témoigner, et il vient d'y avoir au conseil d'État deux discussions
très-sérieuses, très-indépendantes. Le roi est toujours ce que vous
savez. Pour ma part, je ne crois pas au très-grand danger du pays se
mêlant de ses affaires; je le redoute moins que le pays ne le
redoute lui-même, et je ne sais à la situation qu'une solution
constitutionnelle. Mais cela ne se fait pas de main d'homme; il faut
que le sentiment public, qui est l'expression de la Providence dans les
affaires des peuples, agisse. Jusque-là, il faut croire à la
possibilité de ce qui est, et travailler à sa durée en le réglant, en
le contraignant, en le dirigeant. C'est difficile; c'est peut-être
impossible. Peu importe; c'est la seule conduite honorable, c'est la
seule qu'il faille tenir.»
Le même jour où, dans ma correspondance particulière, je donnais
confidentiellement à M. Piscatory connaissance de cette lettre, le 16
septembre 1843, il m'anonçait la révolution constitutionnelle accomplie
la veille, 15 septembre, à Athènes: «A une heure du matin, la générale,
le tocsin, quelques coups de fusil, les cris de _Vive la Constitution_!
ont éveillé la population d'Athènes. Bientôt les troupes ont été
sur pied, ayant en tête à peu près tous leurs officiers. La batterie
d'artillerie a quitté son parc. Il était évident que ce n'était pas
sur les ordres du gouvernement que cette prise d'armes avait lieu. Le
mouvement était unanime, et l'émeute, à la fois militaire et civile, est
arrivée devant le palais sans rencontrer aucune résistance. Les troupes,
marchant en ordre sous le commandement de leurs chefs, se sont rangées
en bataille entre le palais et la population. Les cris de _Vive la
Constitution_! se sont fait entendre avec une nouvelle force. Le roi a
tenté de haranguer les soldats, de rappeler les officiers à leur devoir,
de protester devant le peuple de son dévouement au pays. On a refusé
de l'entendre. Sa voix était couverte par les cris de _Vive la
Constitution_! Deux de ses aides de camp, qui ont essayé de faire
respecter l'autorité militaire, ont été forcés de se réfugier dans le
palais.
«La première démarche des représentants des trois cours a été de se
rendre chez M. Rizo[70]. Ils le trouvèrent seul, parfaitement résigné,
et ses premières paroles ont été que le mouvement étant général et
inévitable, ni lui, ni les autres ministres du roi ne pouvaient rien
y opposer, qu'il n'avait pas vu d'ailleurs ses collègues et qu'il les
croyait dans l'impossibilité de se réunir en conseil.
[Note 70: Alors ministre des affaires étrangères en Grèce.]
«Au point du jour, nous nous rendîmes sur la place du palais qui était
déjà cerné par le peuple et les troupes. Dans l'impossibilité d'arriver
jusqu'au roi, nous appelâmes le commandant supérieur de la garnison
pour lui déclarer que nous le rendions personnellement responsable de
l'inviolabilité du palais et de la personne du roi:--J'en réponds sur ma
tête, répondit le colonel Kalergis.
«Les autres membres du corps diplomatique informés s'étaient réunis à
nous chez M. le ministre de Russie. Quoique avertis que nous ne serions
pas reçus au palais, mais convaincus qu'il était de notre devoir de
témoigner qu'en de telles circonstances notre place était auprès du
roi, nous nous sommes présentés à la porte qui nous a été refusée. La
consigne était absolue. Le conseil d'État était assemblé et soumettait
au roi des propositions que Sa Majesté devait accepter dans le délai
d'une heure.
«Le corps diplomatique, après avoir protesté contre le refus de
l'introduire, sûr que la personne du roi serait respectée, et jugeant
que sa présence ne pouvait qu'exciter la foule toujours croissante,
s'est retiré. Réuni dans le voisinage du palais, il envoyait sans cesse
demander si les portes lui en seraient bientôt ouvertes. On lui faisait
répondre qu'il serait admis aussitôt que Sa Majesté aurait accepté
les propositions du conseil d'État, que nous joignons ici avec les
signatures qui y sont apposées et qui sont celles de tous les membres
présents à la réunion.
«Bientôt le commandant des troupes a fait dire aux représentants des
puissances étrangères que les portes du palais leur étaient ouvertes.
Ils se sont empressés de se rendre auprès du roi, à qui ils ont fait
connaître les démarches réitérées qu'ils avaient faites pour arriver
jusqu'à lui. Sa Majesté leur a fait l'honneur de leur dire qu'elle avait
écrit pour les convoquer, désirant prendre leur avis dans une position
si difficile. Elle a bien voulu rendre compte de tous les événements
de la nuit et de la matinée, ajoutant qu'elle était informée que les
constitutionnels s'étaient emparés de Nauplie, de Missolonghi et de
Chalcis. Le roi a ajouté avec une vive émotion:--J'ai fait l'abandon de
toutes mes prérogatives; je ne suis plus roi, et quand on m'a imposé des
ministres, une assemblée nationale, une constitution, quand l'armée a
cessé de m'obéir, j'ai dû me demander si je devais conserver la couronne
ou abdiquer. Comme homme, ce dernier parti était celui qui me convenait;
comme roi, j'ai songé à l'anarchie qu'entraînerait inévitablement
mon abdication; je me suis soumis aux événements. Mais les nouveaux
ministres que le conseil d'État m'a donnés prétendent qu'ils ne
peuvent répondre de la tranquillité et faire retirer les troupes et la
population, dont vous entendez les cris, si je ne signe une proclamation
où je remercierai la nation de sa sagesse, l'armée de l'ordre qu'elle
a maintenu, et une ordonnance qui décide qu'une médaille sera donnée à
tous ceux qui ont pris part au mouvement. C'est là un abaissement auquel
je ne peux me soumettre. Qu'en pensez-vous, messieurs?
«Nous avons prié le roi de nous permettre, quoique nous comprissions les
sentiments qu'il venait d'exprimer, de ne lui donner notre avis qu'après
avoir vu les nouveaux ministres qui attendaient sa réponse, et après
avoir connu toutes les exigences de la situation.
«Nous avons représenté aux ministres le danger d'abaisser la royauté, le
devoir qu'ils avaient contracté de tout tenter pour arrêter un mal déjà
si complet. Ils ont répondu qu'il était hors de leur pouvoir de ramener
le calme sans satisfaire à la double exigence du peuple et de l'armée.
«Revenus près du roi, comprenant les sentiments douloureux qu'il ne
cessait d'exprimer, nous lui avons demandé ce dernier sacrifice, au nom
du sentiment qui lui avait conseillé des résolutions plus importantes.
Le roi a cédé, et se présentant entouré des ministres sur le balcon où
nous avons cru devoir l'accompagner, il a été accueilli par les cris de
_Vive le Roi! Vive la Constitution!_
«Les ministres ont prêté serment entre les mains de Sa Majesté pendant
que nous étions auprès de la reine, et, descendant sur la place du
palais, ils ont informé des dernières concessions du roi le peuple et
les troupes qui se sont retirés à l'instant.
«Dans cette triste journée, deux gendarmes ont été tués, et un jeune
homme grièvement maltraité par le peuple.
«Le corps diplomatique est resté avec le roi jusqu'à trois heures,
et n'a quitté le palais qu'après s'être assuré que, pour le moment du
moins, la tranquillité la plus complète était rétablie.
«Devant, sur l'invitation du roi, retourner au château le soir, nous
aurons l'honneur de rendre compte des faits nouveaux à Vos Excellences.
Elles voudront bien comprendre que nous devons nous borner à un récit
de ces déplorables événements. Il faut plus de liberté d'esprit que nous
n'en avons et un sérieux examen pour apprécier le point de départ de
cette révolution et en prévoir les conséquences. Tout ce que nous devons
dire pour donner une idée juste et générale de l'événement, c'est que
l'opinion publique, soit qu'elle ait été spontanée ou excitée, a
été unanime; et tout prouve que ce qui vient de se passer à Athènes
s'accomplit en ce moment dans les provinces. Sans croire à une
catastrophe si prompte, nous ne l'avions que trop prévue.»
Ce rapport, adressé à la conférence de Londres, était signé par les
trois ministres des puissances protectrices de la Grèce, par M. Catacazy
aussi bien que par MM. Piscatory et Lyons, qui attestaient ainsi
les faits et avaient donné en commun au roi Othon les conseils qu'il
contenait.
Dès que ce document me fut parvenu, ainsi que les lettres de M.
Piscatory qui confirmait les faits en les commentant selon ses propres
impressions, je fis appeler M. Colettis, et après lui avoir donné à lire
toutes les dépêches: «Qu'en dites-vous? lui demandai-je; est-ce là un
mouvement spontané, naturel, national, purement grec? Est-ce le résultat
plus ou moins factice d'un travail étranger?
«COLETTIS.--Ce n'est pas un mouvement purement spontané et national.
C'est une affaire russe. La Russie n'a jamais désiré qu'une chose,
réduire la Grèce à l'état de la Valachie et de la Moldavie, une
principauté et un prince grec, semi-russe. J'ai vu commencer ce travail
en 1827. Il n'a pas cessé un moment depuis. La société de philorthodoxie
en est l'instrument. La Russie ne veut pas que le royaume grec dure, ni
le roi Othon, ni aucun autre.
«MOI.--Je répugne à croire que la Russie ait voulu, préparé, fomenté
ce qui vient de se passer. L'empereur Nicolas n'est point hardi, point
entreprenant; il ne va pas au-devant des événements, il ne les provoque
pas; quand ils viennent, il faut bien qu'il les prenne, et alors il
cherche à les exploiter selon la politique de son pays; mais au fond, il
les craint plutôt qu'il ne les désire; toute sa vie, toute sa conduite
en Orient l'a montré tel. Sans parler donc de toutes les apparences qui
indiquent, en ceci, un mouvement national, le caractère de l'empereur
Nicolas est ma principale objection à votre idée. Quelles preuves
avez-vous?
«COLETTIS.--J'en ai. Je ne puis pas dire tout ce que je sais, même à
vous; il y a des paroles d'honneur données. Mais je suis sûr de mon
fait.
«MOI.--C'est grave. Du reste, cela n'influe en rien, quant à présent du
moins, sur notre conduite; nous ferons ce que nous faisions: nous nous
efforcerons de maintenir ce qui est, le roi Othon avec la constitution.
Travailler à avoir en Grèce la meilleure assemblée nationale, puis à
lui faire faire la meilleure constitution possible, voilà ce que nous
conseillerons au roi Othon et à son pays, et à quoi nous emploierons,
auprès de l'un et de l'autre, tout ce que nous pourrons avoir
d'influence. Pour la Grèce, c'est ce qu'il y a de mieux; pour nous,
c'est notre rôle. Et vous, allez-vous partir?
«COLETTIS.--Oui; dans quelques jours.
«MOI.--Et qu'allez-vous faire?
«COLETTIS.--Rien. Observer. Je regarde le roi Othon comme perdu.
L'assemblée nationale sera nappiste[71]. Je n'ai pas à me mêler de cela.
Ce qu'on pourra faire contre le roi Othon ne me regarde pas. Quand je
verrai commencer quelque chose contre le pays, quelque chose qui menace
sa sûreté et son indépendance, alors je tomberai sur eux avec mes
Pallicares, et je leur donnerai une bonne leçon.
[Note 71: On donnait ce nom au parti russe, qui l'avait reçu d'un nommé
Nappa, espèce de fou qui, pendant la guerre de l'indépendance, prônait
la Russie dans les rues de Nauplie.]
«MOI.--Pensez bien à une chose: l'union entre l'Angleterre et nous
est rétablie. Ceci peut la resserrer encore. J'espère que, dans vos
affaires, l'Angleterre marchera tout à fait avec nous. C'est capital.
«COLETTIS.--Certainement. Il y a eu bien à dire sur l'Angleterre; soit
qu'elle nous voulût du mal, soit qu'elle fût trompée, elle a souvent
bien mal agi pour nous; elle a poussé à ce qui devait nous perdre.
Maintenant, si elle marche avec vous, ce sera très-bon. Je m'en rapporte
à vous. C'est à vous à faire cela.»
J'informai aussitôt M. Piscatory de cet entretien. «Voilà Colettis,
lui dis-je; voilà l'ancien chef de parti, pénétrant, prévoyant, hardi,
dévoué, mais exclusif, passionnément méfiant, ne voyant que sociétés
secrètes et conspirations, se tenant aux aguets et conspirant lui-même
jusqu'au jour où il guerroiera. Il se peut que ce jour arrive. Il se
peut que ce qu'il y a de vrai dans ce que pense Colettis devienne un
jour la situation et fasse les événements. Mais, aujourd'hui et pour
nous, là ne sont pas la vérité et la règle de notre conduite. Il nous
faut une politique plus large, plus publique, qui réponde mieux à
l'ensemble des choses en Europe, et qui suive pas à pas le grand chemin
de ces choses-là, au lieu de tendre, par un sentier étroit et caché,
vers un but éloigné et incertain. Voici les deux idées qui surnagent
dans mon esprit et qui doivent vous diriger, car elles me dirigeront
tant que les faits et les informations ne les auront pas changées.
«Je ne crois pas que ce qui vient d'arriver ait été voulu, cherché,
préparé par l'empereur Nicolas et ses agents. Je vous répète ce que j'ai
dit à Colettis; l'empereur Nicolas n'aime pas les affaires; mais qu'il
ait ou non fait lui-même celle-ci, il y verra et y cherchera des chances
pour la politique russe qui est bien, au fond, ce que dit Colettis; il
n'acceptera point, il ne soutiendra point la monarchie constitutionnelle
grecque. Au lieu donc de l'avoir pour allié malveillant, ce qu'il était,
nous l'aurons pour adversaire caché.
«Je ne suis cependant pas convaincu qu'il soit impossible de faire
réussir et durer ce qui existe aujourd'hui, le roi Othon et la
constitution. Nous n'avons pas réussi à persuader assez le roi Othon ou
à peser assez sur lui pour qu'il s'adaptât de lui-même au pays. Le pays,
aujourd'hui vainqueur, sera-t-il assez intelligent, assez sensé pour
s'adapter au roi, assez du moins pour ne pas le briser? La question est
là. Nous avons fait une triste épreuve de la raison du roi Othon et
de notre influence sur lui. Nous allons faire celle de la raison de la
Grèce et de notre influence sur elle. Je n'en désespère pas; je ne veux
pas en désespérer. Tenez pour certain que le succès est bien nécessaire,
car le péril sera immense si nous ne réussissons pas mieux dans cette
épreuve-ci que dans l'autre. Personne ne peut se promettre de mettre
l'Europe d'accord sur le choix d'un nouveau roi grec, ou de la mettre
d'accord d'une façon qui nous convienne à nous. Et si l'Europe ne se met
pas d'accord, la Grèce pourra bien périr dans le dissentiment européen.
Il faut que la Grèce sache bien cela, mon cher ami; répétez-le et
persuadez-le autour de vous; parlez au pays comme vous parliez naguère
au roi. Nous aurons l'Angleterre loyalement, intimement avec nous.
Je suis porté à croire que l'Autriche nous aidera. J'espère faire
comprendre à Berlin le péril du roi Othon. J'admets parfaitement avec
vous que, la Grèce fût-elle aussi intelligente, aussi sensée, aussi
modérée que nous le lui demanderons, ce roi serait toujours un énorme
embarras à son propre salut. L'obstacle est-il insurmontable?
Peut-être; mais nous devons agir comme s'il ne l'était pas. Peut-être
réussirons-nous. Et si nous ne réussissons pas, si le roi Othon doit
tomber, pour que nous ayons, après sa chute, l'autorité dont nous aurons
grand besoin, il faut que nous nous soyons épuisés à la prévenir.
«Quand je dis _épuisés_, vous entendez bien que je ne vous demande pas
de consumer dans cette tentative votre capital de bonne position et de
crédit en Grèce. Gardez-le bien, au contraire, et accroissez-le. Soyez
toujours très-grec, en intime sympathie avec l'esprit national. On
m'assure qu'au fond et à prendre non pas telle ou telle personne mais
l'ensemble, cet esprit-là domine dans tous les partis grecs, et qu'on
peut, au nom de la nationalité grecque, de l'intérêt grec, agir sur
les nappistes comme sur nos amis, à commencer par M. Metaxa. Je m'en
rapporte à vous de ce soin.»
Mes instructions officielles, délibérées et acceptées au conseil du Roi,
furent l'expression de cette politique. J'insistai spécialement sur la
nécessité, pour le roi Othon, de marcher sans arrière-pensée dans
les voies où il venait d'entrer: «Depuis longtemps, disais-je à M.
Piscatory, nous avons prévu, en le déplorant d'avance, ce qui vient
d'arriver en Grèce. Nous avons donné au roi Othon les seuls conseils
propres, selon nous, à le prévenir. Maintenant que les faits sont
accomplis et qu'ils ont été acceptés par le roi lui-même, qui n'a trouvé
nulle part, ni dans son pays, ni dans sa cour, aucun point d'appui pour
y résister, il ne reste plus qu'à les contenir dans de justes limites et
à en bien diriger les conséquences. Le roi Othon sera peut-être tenté,
et même parmi les hommes qui ne l'ont point soutenu au moment du
péril, il s'en trouvera probablement qui lui conseilleront de tenir
une conduite différente, de travailler à retirer ce qu'il a promis, à
détruire ce qu'il a accepté, à faire échouer sous main le nouvel ordre
de choses dans lequel il s'est officiellement placé. Une telle conduite,
nous en sommes profondément convaincus, serait aussi peu prudente que
peu honorable. C'est quelquefois le devoir des rois de se refuser aux
concessions qui leur sont demandées; mais quand ils les ont accueillies,
c'est leur devoir aussi d'agir loyalement envers leurs peuples. La
fidélité aux engagements, le respect de la parole donnée est un exemple
salutaire qui doit toujours descendre du haut du trône; et qui sert tôt
ou tard les grands et vrais intérêts de la royauté. Le roi Othon vous
a dit lui-même qu'il avait délibéré sur la question de savoir s'il
consentirait à ce qu'on demandait de lui ou s'il abdiquerait, et que
la prévoyance de l'anarchie qui suivrait son refus et des périls où
tomberait la Grèce l'avait seule déterminé à ne point abdiquer. Nous
pensons qu'il a sagement agi, et que, dans la situation nouvelle où il
s'est placé, il peut rendre à la Grèce d'immenses services et porter
très-dignement la couronne. Il aura, à coup sûr, bien des moyens
d'exercer sur la constitution future de l'État, qu'il doit régler
de concert avec l'assemblée nationale, une légitime influence: qu'il
emploie ces moyens sans hésitation comme sans arrière-pensée; qu'il
s'applique, soit par lui-même, soit par ses conseillers, à faire
prévaloir dans ce grand travail les idées monarchiques et les conditions
nécessaires d'un gouvernement régulier. Il rencontrera sans doute de
grandes difficultés; il essuiera encore de tristes mécomptes; mais la
stabilité du trône et la force du gouvernement sont trop évidemment
le premier intérêt de la Grèce pour que ce peuple si intelligent ne le
comprenne pas lui-même, et ne se prête pas à entourer la royauté de
la dignité, de l'autorité et des moyens d'action que, sous le régime
constitutionnel, de grands exemples le prouvent avec éclat, elle peut
fort bien posséder.»
Je ne me trompais pas en comptant sur le ferme concours du cabinet
anglais à cette politique. Lord Aberdeen porta, sur ce qui venait de se
passer en Grèce, le même jugement que nous, et donna à sir Edmond Lyons
les mêmes instructions. Sir Robert Peel trouva même, dans la première
rédaction que lui en communiqua lord Aberdeen, quelques mots trop
indulgents pour le mouvement révolutionnaire grec dont le caractère
militaire le choquait particulièrement. Lord Aberdeen modifia volontiers
sa phrase, mais en maintenant le fond de sa pensée: «Jamais, dit-il,
je n'ai été ami des révolutions, et peut-être faudrait-il toujours
souhaiter qu'elles n'arrivassent point; mais je ne sais point de
changement plus impérieusement provoqué, plus complétement justifié
ni plus sagement accompli que celui qui vient d'avoir lieu en Grèce.
L'armée y a pris, il est vrai, la principale part; mais le peuple n'y
était point opposé ou indifférent, comme cela est souvent arrivé;
toute la nation, au contraire, paraît avoir été unanime. Cela ôte à
l'événement le caractère d'une révolte militaire, et certes rien n'est
arrivé là qui ne fût depuis longtemps prévu.»
A Vienne, comme le prouvaient l'attitude et le langage de M. de
Prokesch, la prévoyance avait été la même qu'à Paris et à Londres; mais
c'était la politique du prince de Metternich de regarder toutes les
révolutions comme des fautes et des maux, même quand il les trouvait
naturelles et inévitables; il ne reconnaissait jamais leur droit, et les
condamnait tout en les acceptant. Il redoutait vivement, d'ailleurs, la
contagion du mouvement révolutionnaire grec dans l'Europe méridionale,
surtout en Italie, et il témoigna au comte de Flahault son inquiétude:
«J'ai cru devoir dire, m'écrivit M. de Flahault[72], qu'il me paraissait
très-désirable que tous les gouvernements missent leurs soins à prévenir
de tels événements, que tout le monde s'attendait à la révolution qui
venait d'éclater à Athènes, qu'elle était la conséquence de la mauvaise
administration et du gouvernement malhabile du roi Othon. Quant à
l'Italie, il était à craindre que les mêmes causes n'y produisissent
les mêmes effets; il serait bien à désirer que, par de bonnes mesures
administratives et de sages réformes, on contentât les hommes de bien;
dans l'État romain, par exemple, l'introduction de quelques séculiers
dans l'administration produirait le meilleur effet; mais le gouvernement
pontifical s'y était toujours opposé.--A qui le dites-vous? s'est écrié
le prince; n'ai-je pas, moi, envoyé au pape, non pas une constitution, à
peine un projet de réforme, enfin c'était, comme vous le pensez bien, la
chose la plus innocente du monde; mais, cela aurait pu produire quelques
bons effets. Le saint-père l'a considéré avec bonté et n'y avait pas
d'éloignement; mais, l'ayant soumis à ses cardinaux, ceux-ci lui ont
répondu: «Laissez cela, et rendez-le au jacobin qui vous l'a envoyé.»
[Note 72: Le 30 septembre 1843.]
M. de Metternich était d'ailleurs bien décidé à ne pas entrer en lutte
avec la France et l'Angleterre quand il les trouvait franchement unies.
Sans donner à M. de Prokesch des instructions semblables aux nôtres,
il lui prescrivit de ne pas combattre notre action et de la seconder
plutôt, sans le dire tout haut et sans y engager sa responsabilité.
L'empereur Nicolas fit plus de fracas, sans beaucoup plus d'effet. Dès
qu'il apprit les événements d'Athènes, il éclata avec colère; il ordonna
la destitution immédiate de M. Catacazy: «Il est, non pas _rappelé_,
dit à Berlin le ministre de Russie, le baron de Meyendorff, au comte
Bresson; il est _destitué_.--Je chasse de mon service un pareil traître,
disait à Pétersbourg l'empereur lui-même; il mériterait d'être fusillé.
Comment se peut-il que mon ministre ait conseillé au roi Othon de signer
son déshonneur? Que la Grèce fasse maintenant ce qu'elle voudra, je
ne veux plus m'en mêler. Que les puissances s'arrangent comme elles
l'entendront. Quant au roi Othon, il a cédé à la contrainte, mais il a
juré; un souverain doit tenir sa parole. A sa place, j'aurais abdiqué
ou je me serais fait massacrer. Qu'ai-je à faire avec la constitution
de Grèce? Je ne me connais point en constitutions. J'en laisse la joie à
d'autres.--»
Le comte de Nesselrode atténuait, en les expliquant, l'acte et le
langage de l'empereur: «Ce que nous voulons surtout, dit-il au baron
d'André, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, c'est démontrer
que nous désapprouvons la révolution de la Grèce, et qu'il ne peut
convenir à l'empereur de s'associer à l'établissement d'une constitution
dans ce pays. Plus tard, si tout n'est pas renversé, si des garanties
suffisantes sont laissées au pouvoir monarchique, nous verrons ce que
nous aurons à faire.» A Paris, M. de Kisseleff, en me communiquant les
dépêches de M. de Nesselrode, les commentait avec autant de modération
que le vice-chancelier en apportait dans ses commentaires sur les
paroles de son maître. Rentré en Russie, M. Catacazy ne fut point
maltraité. Son secrétaire, M. Persiani, resta à Athènes comme chargé
d'affaires. A Londres, la conférence des trois puissances protectrices
de la Grèce continua de se réunir, et le baron de Brünnow d'y siéger,
déclarant, en toute occasion, qu'il restait complétement étranger aux
questions politiques soulevées par les événements de Grèce, et qu'il
ne prenait part à la conférence qu'à raison des questions financières
auxquelles donnait lieu la garantie accordée en 1833 par les trois
puissances à l'emprunt grec.
Toutes ces réserves, toutes ces réticences ne m'abusaient point sur la
vive préoccupation du cabinet russe au sujet des affaires grecques, et
sur l'influence cachée qu'il ne cessait d'y rechercher et d'y exercer.
Pas plus que lord Aberdeen, je ne croyais que, de Pétersbourg, on eût
prémédité et préparé la révolution constitutionnelle d'Athènes; pourtant
les clients avoués de la Russie avaient été parmi les plus ardents
à fomenter le mécontentement grec, et les premiers engagés dans son
explosion; le chef militaire de l'insurrection du 15 septembre, le
colonel Kalergis, passait pour bien voisin du parti russe, et le premier
ministre du nouveau cabinet qu'elle avait imposé au roi Othon,
M. Metaxa, en était le chef reconnu. A part même ces questions de
personnes, «voici une observation, écrivis-je au comte de Jarnac[73],
que je recommande à l'attention de lord Aberdeen. Pourquoi le
soulèvement a-t-il éclaté à Athènes? Parce que les instructions de la
conférence de Londres ont paru vagues, vaines, et n'ont plus laissé
espérer aux Grecs une action efficace de notre part pour obtenir du
roi Othon les réformes nécessaires. Pourquoi cette pâleur et cette
impuissance de nos instructions? Parce que les méfiances et les
terreurs russes en fait de constitution nous avaient énervés et
annulés nous-mêmes dans nos conseils de réformes bien moindres qu'une
constitution. Si nous avions agi, l'Angleterre et nous, selon toute
notre pensée, nous aurions à coup sûr, pesé bien davantage sur le roi
Othon, et peut-être aurions-nous prévenu le soulèvement. Lord Aberdeen,
j'en suis sûr, n'a pas plus de goût que moi pour cette politique
incertaine et stérile qui parle et ne parle pas de manière à agir, qui
a l'air de vouloir et ne veut pas de manière à réussir. On ne réussit
à rien avec cette politique-là, et on court le risque d'y perdre sa
considération et son influence. Prenons garde à ne pas nous la laisser
imposer de nouveau. En admettant, comme je le fais, que la Russie ne
soit pour rien dans ce qui vient de se passer en Grèce, nous ne pouvons
nous dissimuler qu'au fond elle n'en juge pas comme nous, et qu'elle ne
portera pas dans sa conduite les mêmes idées, les mêmes sentiments que
nous, le même désir de voir le roi Othon et le régime constitutionnel
marcher et s'affermir ensemble. N'oublions jamais ce fond des choses,
et ne souffrons pas que, pour s'accommoder un peu à des tendances
différentes, notre action perde sa force et son efficacité.»
[Note 73: Le 9 octobre 1843.]
Lord Aberdeen ne s'expliquait pas aussi catégoriquement que moi sur le
péril de l'influence russe; il restait soigneusement en bons rapports
avec le baron de Brünnow, et l'aidait à éluder, dans la conférence de
Londres, les embarras que lui faisait la colère affichée de l'empereur
son maître: «Je ne suis pas disposé, disait-il à M. de Jarnac, à entrer
en ligne avec la France contre la Russie;» mais son action dans
les affaires de Grèce et son entente avec nous à leur sujet ne se
ressentaient point de ces ménagements; elle était de jour en jour plus
entière et plus confiante; il communiquait souvent à M. de Jarnac,
non-seulement ses instructions officielles, mais ses lettres
particulières à sir Edmond Lyons: «Je vois avec regret, écrivait-il
à celui-ci[74], que vous avez une tendance à maintenir l'ancienne
distinction des partis. Je dois vous dire que M. Piscatory, quoique
parlant de vous dans les meilleurs termes et professant pour vous une
parfaite cordialité, se plaint un peu de cela. Je vous engage de vous
bien garder de mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le
représentant de la politique et des vues anglaises. Je suis sûr que le
ministre de France recevra les mêmes instructions quant à Colettis et à
ceux qui se prétendraient les soutiens des intérêts français. Nous
avons à lutter contre des intrigues de diverses sortes qui essayeront
d'entraver en Grèce l'établissement de la constitution. Ce serait une
grande pitié, quand les gouvernements sont entièrement d'accord, que
quelque jalousie locale ou les prétentions personnelles de nos amis
vinssent aggraver nos difficultés.»
[Note 74: Le 15 novembre 1843.]
Même avant la révolution du 15 septembre, j'avais fait plus qu'adresser
à M. Piscatory de semblables instructions; j'avais engagé M. Colettis à
ne pas partir immédiatement pour Athènes, où il venait d'être rappelé;
je ne voulais pas que sa présence apportât quelque embarras dans le bon
accord naissant entre M. Piscatory et sir Edmond Lyons; et malgré les
vives instances de ses amis, M. Colettis lui-même était si bien entré
dans ma pensée, qu'il avait, en effet, ajourné son départ. Après la
révolution du 15 septembre, et quand les élections pour l'assemblée
nationale grecque furent à peu près terminées, il se décida avec raison
à partir. Il vint, vers le milieu d'octobre, prendre congé de moi
à Auteuil, où je passais encore les beaux jours d'automne; il était
gravement et affectueusement ému, avec un peu de solennité à la
fois naturelle et volontaire; il retournait en Grèce après huit ans
d'absence; il quittait la France où il avait été si bien accueilli, où
il avait tant vu et tant appris! «La Grèce, me dit-il, a bien des amis
en France; vous et le duc de Broglie, vous êtes les meilleurs. Elle a
ailleurs bien des ennemis, bien des prétendants à la dominer, bien des
malveillants inquiets. Elle est petite, très-petite, et elle se croit,
on lui croit un grand avenir. Elle est esclave depuis des siècles,
et elle veut être libre. Elle a raison, mais c'est bien difficile. Je
compte, je ne dirai pas sur votre appui, cela va sans dire, mais sur
votre action, sur votre aide de tous les jours; j'en aurai besoin, et
pour avancer et pour arrêter, auprès de mes amis comme auprès de mes
adversaires; ne les craignez pas, je suis plus fort qu'eux.» Je lui
répétai, avec la plus amicale insistance, les mêmes conseils, les mêmes
recommandations qui, depuis trois ans, avaient rempli nos entretiens.
Nous nous embrassâmes et il partit: «Je lui ai fait donner un bateau à
vapeur, écrivis-je à M. Piscatory en lui annonçant son départ; il faut
qu'il arrive convenablement et sous notre drapeau.» M. Maurocordato
était, quelques jours auparavant, revenu de Constantinople à Athènes sur
un vaisseau anglais.
«Après avoir touché à Syra, où il a été reçu avec le plus vif
empressement; m'écrivit quinze jours après M. Piscatory[75], M. Colettis
est entré hier matin au Pirée; les bâtiments anglais l'ont salué les
premiers; les nôtres ont suivi l'exemple. La nouvelle étant arrivée
à Athènes, tous les amis de M. Colettis sont allés à sa rencontre, et
quand il a débarqué, il a été reçu par plus de trois mille personnes qui
l'ont salué des plus vives acclamations. Il s'est mis en marche avec ce
cortège. Près de la route se trouve le petit monument élevé en 1835,
sur le point même où il fut tué, à la mémoire de George Karaïskakis, le
dernier des héros grecs morts en combattant les Turcs dans la guerre de
l'indépendance. A cet endroit, M. Colettis s'est arrêté, et, quittant un
moment la route, il est allé, suivi de ses amis, s'agenouiller et prier
sur le tombeau de son vaillant compagnon. Cet incident s'est passé sans
préparation et sans paroles. Arrivé à Athènes, M. Colettis a trouvé le
même accueil. La maison où il est descendu était pleine de monde;
M. Metaxa l'y attendait; une indisposition sérieuse avait retenu M.
Maurocordato dans son lit. Le soir, tous les ministres sont venus,
et c'est à minuit seulement que j'ai pu causer avec M. Colettis.
J'ai cherché à lui dire le vrai sur les faits, les situations et les
personnes, et je l'ai trouvé dans des dispositions qui me donnent grande
espérance pour la cause qu'il faut défendre en commun. J'ai dû lui
répéter ce que venait de me dire sir Edmond Lyons:--«Il n'y a qu'une
bonne politique, celle que font ensemble la France et l'Angleterre:
c'est vrai partout; c'est vrai surtout en Grèce, et ce n'a jamais
été plus vrai que depuis les événements du 15 septembre. Vous et moi,
Maurocordato et Colettis voulant les mêmes choses, tendant au même but
par les mêmes moyens, la partie de la monarchie constitutionnelle est
gagnée.--J'ai bien dit à M. Colettis ce qu'il avait à ménager dans sir
Edmond Lyons. Il ira le voir aujourd'hui, après avoir vu le roi, et
j'espère beaucoup de cette première conversation à laquelle seront
apportées, de part et d'autre, les meilleures dispositions.»
[Note 75: Le 30 octobre 1843.]
M. Colettis ne trompa point cette attente; toujours soupçonneux au fond
de l'âme et toujours digne, même en s'effacant, il ne laissa percer
aucune méfiance, aucune exigence personnelle, et mit tous ses soins
à s'entendre avec MM. Maurocordato et Melaxa, à ménager les
susceptibilités jalouses de sir Edmond Lyons, à contenir ses rudes et
impatients amis: «Vous apprendrez avec plaisir, m'écrivit-il[76], que,
malgré mon absence, j'ai été élu par huit collèges électoraux; mes
concitoyens ne m'avaient pas tout à fait oublié. M. Maurocordato et moi,
nous avons accepté la proposition qui nous a été faite par Sa Majesté de
prendre part aux délibérations du conseil des ministres pour tout ce
qui concerne l'assemblée nationale ou le maintien de la tranquillité
publique. On nous avait proposé de nous nommer ministres sans
portefeuille, mais nous avons cru devoir refuser, en nous bornant
à offrir au ministère le tribut de notre vieille expérience. Cette
conduite de notre part a produit le meilleur effet; elle a prouvé
combien nous désirions l'un et l'autre que l'union régnât entre
les partis, pour arriver, avec le moins de secousses possible, à
l'accomplissement du grand oeuvre de la constitution.»--«La conduite
des hommes considérables me paraît excellente, m'écrivait quelques jours
après M. Piscatory[77]; pas une dissidence ne s'est élevée entre MM.
Maurocordato, Colettis et Metaxa; et hier, MM. Kalergis, Grivas et
Griziottis assistant au conseil, l'entente a été complète et les
déterminations très-sages; les chefs militaires ont dit aux chefs
politiques: «Ce que nous vous demandons, c'est de vous entendre. Puis,
faites ce que vous jugerez bon pour le pays; nous vous suivrons.»
[Note 76: Le 10 novembre 1843.]
[Note 77: Le 19 novembre 1843.]
Ouverte le 20 novembre 1843, l'assemblée nationale employa près de
quatre mois à débattre et à voter la constitution. On nous avait
d'avance demandé, sur ce sujet, à lord Aberdeen et à moi, nos plus
explicites conseils. M. Colettis, avant son départ, m'avait même
instamment prié, non-seulement de lui écrire mes idées quant à
la constitution, mais de les rédiger en articles. Je m'y refusai
absolument: «On n'arrive pas de loin, lui dis-je, à ce degré de
précision pratique, et il est ridicule de le tenter.» Mais je ne pouvais
me dispenser, et lord Aberdeen lui-même me le demandait, de donner, sur
cette grande question, des instructions à Athènes pour l'exercice de
notre influence commune. J'écrivis donc à M. Piscatory[78]:
«Je vois, d'après ce que vous me dites, qu'il y a déjà bien du progrès
dans les idées politiques en Grèce. Deux chambres, l'une élective,
l'autre nommée par le roi, le droit de dissolution, l'administration
générale entre les mains de la royauté, sous la responsabilité de
ses ministres, ce sont là maintenant des principes élémentaires,
nécessaires, du régime constitutionnel. Je suis charmé de voir qu'en
Grèce aussi le bon sens public les a adoptés.
[Note 78: Le 28 octobre 1843.]
«Je crains qu'on ne croie que c'est là tout, et que, pour avoir en Grèce
une bonne constitution, il suffit qu'elle ressemble à celles qui sont
bonnes ailleurs.
«L'esprit d'imitation est, de nos jours, le fléau de la politique.
Non-seulement il ne tient aucun compte de ce qui mérite qu'on en tienne
grand compte, l'histoire, les moeurs, tout ce passé des peuples
qui demeure toujours si puissant dans le présent; mais il méconnaît
également un principe fondamental, une nécessité politique du premier
ordre, le rapport qui doit exister entre la constitution et la taille
des sociétés.
«Si l'on adaptait une machine à vapeur de six cents chevaux à un petit
bâtiment, elle le mettrait en pièces au lieu de le faire marcher. Il en
est de même des constitutions; c'est une erreur immense en théorie et
fatale en pratique, de croire que la machine qui convient à un grand
État convienne également à un petit.
«Quel est le fond d'une constitution comme la nôtre?
«Trois grands pouvoirs indépendants l'un de l'autre, constamment en
présence et indispensables l'un à l'autre, non-seulement pour telle ou
telle des affaires de l'État, mais pour que l'État ait un gouvernement.
«Dans un tel régime, le gouvernement, dans son application réelle aux
affaires publiques, ne subsiste point en tout cas et par lui-même; il
faut qu'il se forme par l'amalgame, la fusion, l'harmonie des trois
pouvoirs. C'est là ce qu'on dit quand on dit qu'il faut que des
majorités se forment dans les deux chambres, que ces majorités
s'entendent avec la royauté, et que de leur accord sorte un cabinet qui
gouverne avec la confiance du roi et des chambres.
«Tant que ce résultat n'est pas obtenu, il n'y a point de gouvernement
fort et régulier.
«Et quand ce résultat est obtenu, il est aussitôt mis en question.
«Une fermentation et une lutte continuelles, entre les grands pouvoirs
publics et dans le sein des grands pouvoirs publics, pour former ou
soutenir sans cesse un gouvernement sans cesse attaqué, voilà le régime
représentatif tel qu'il est et qu'il doit être dans les grands États.
«Cette fermentation et cette lutte incessantes, cette mobilité
continuelle, soit en fait, soit en perspective, seraient insupportables,
impraticables dans un petit État.
«Impraticables au dedans. Bien loin qu'un gouvernement sortît de là,
tout gouvernement y périrait. La force disproportionnée du mouvement
tiendrait le corps social dans un ébranlement désordonné et maladif. Les
pouvoirs et les partis politiques, mis ainsi aux prises, n'auraient pas
assez d'espace pour coexister et fonctionner régulièrement. Les passions
et les intérêts individuels seraient trop près les uns des autres, et
trop près du recours à la force. Il n'y aurait dans l'administration des
affaires publiques, ni calme, ni suite. Les oscillations de la
machine, à la fois très-vives et très-resserrées, dérangeraient et
compromettraient, à chaque instant, la machine elle-même.
«Impraticables au dehors. Un tel état de fermentation politique, dans un
petit pays entouré de grands pays, causerait trop de sollicitude à ses
voisins, et offrirait en même temps trop de prise à leur influence. On
dit que la corruption est le vice du régime représentatif. Dans un grand
État du moins elle est combattue et surmontée par l'empire des intérêts
et des sentiments généraux; en tous cas, elle est à peu près impossible
à une influence étrangère. Dans un petit État, elle serait bien plus
facile et puissante, et pourrait fort bien venir du dehors.
«Que la Grèce ne tombe pas dans l'imitation servile et aveugle des
grandes constitutions étrangères. L'indépendance et la dignité de sa
politique n'y sont pas moins intéressées que son repos. Il lui faut une
machine plus simple, moins orageuse, qui ne fasse pas du pouvoir l'objet
d'une lutte et le résultat d'une fermentation continuelle: une machine
dans laquelle le gouvernement subsiste un peu plus d'avance et par
lui-même, quoique placé sous le contrôle et l'influence du pays. Les
trois grands éléments nécessaires du régime constitutionnel se prêtent
bien à cette pensée. La royauté existe en Grèce: qu'elle ne puisse agir
qu'avec le conseil et sous la garantie de ministres responsables; que
deux chambres associées au gouvernement de l'État contrôlent l'action du
ministère et lui impriment une direction conforme à l'esprit national:
mais qu'elles ne lui impriment pas en même temps l'agitation et la
mobilité de leur propre nature; que la lutte des partis, la formation et
le maintien d'une majorité ne soient pas la première, la plus pressante,
la plus constante affaire des ministres. Que les chambres, en un mot,
soient assez près du gouvernement pour exercer sur lui, dans l'ensemble
des choses, une surveillance et une influence efficaces; mais qu'elles
ne soient pas si intimement en contact avec lui qu'il soit contraint de
venir vivre dans leur arène et de s'y élaborer incessamment.
«On atteindrait à ce but si la chambre élective n'était mise en présence
du gouvernement qu'à des intervalles un peu éloignés, tous les trois ans
par exemple, et si le sénat, plus habituellement rapproché du pouvoir,
faisait auprès de lui, dans une certaine mesure et pour les affaires les
plus importantes, l'office de conseil d'État.
«Une chambre élective, qui ne se réunirait que tous les trois ans,
n'introduirait pas dans le gouvernement cette fermentation, ces chances
de dislocation, ce continuel travail et combat intérieur qu'un grand
État supporte et surmonte, mais qui jetteraient un petit État dans un
trouble trop fort pour lui, et peut-être dans des périls plus graves
encore que le trouble. Cependant une telle chambre, votant le budget
pour trois ans, examinant et discutant la conduite du ministère pendant
cet intervalle, délibérant sur toutes les lois nouvelles dont la
nécessité se serait fait sentir, une telle chambre, dis-je, aurait,
à coup sûr, toute la force nécessaire pour protéger les libertés
publiques, assurer la bonne gestion des affaires publiques, et ramener
le pouvoir dans des voies conformes à l'intérêt et à l'esprit national,
s'il s'en était écarté.
«En même temps un sénat nommé à vie et qui, indépendamment de la
session triennale dans laquelle il concourrait aux travaux de la chambre
élective, se réunirait plus souvent, soit à des époques fixes, soit sur
la convocation spéciale du roi, tantôt pour recevoir un compte-rendu
du budget de chaque année, tantôt pour s'occuper des affaires dans
lesquelles il aurait à agir comme conseil d'État, un tel sénat, dis-je,
serait, pour le pouvoir, un frein efficace et un utile appui, et pour le
pays une grande école politique dans laquelle des hommes déjà connus et
distingués acquerraient l'esprit de gouvernement et se prépareraient à
le pratiquer.
«Quand un pays ne contient pas une classe aristocratique naturellement
vouée à la gestion des affaires publiques, ou quand il ne veut pas
acheter les avantages d'une telle aristocratie en en supportant les
inconvénients, il faut que les institutions y suppléent et se chargent
de former, pour le service de l'État, les hommes que la société ne lui
fournit point. C'est à quoi sert un sénat assez séparé du gouvernement
pour le considérer avec indépendance, et pourtant assez rapproché de lui
pour en bien comprendre les faits et les nécessités.
«Je ne puis qu'indiquer les motifs et les résultats d'une combinaison
constitutionnelle de ce genre; mais je suis profondément convaincu
qu'elle convient mieux à la Grèce que le jeu incessant et redoutable
de la machine représentative telle qu'elle existe en France et en
Angleterre. Je reviens à mon point de départ. En fait de constitution,
l'esprit d'imitation est commode pour la paresse, agréable pour la
vanité, mais il jette hors du vrai et tue la bonne politique. Que
cherchent, dans une constitution, les hommes honnêtes et sérieux
vraiment amis de leur pays? Non pas, à coup sûr, un théâtre où d'habiles
acteurs viennent journellement amuser un public oisif, mais des
garanties pratiques de la sûreté extérieure de l'État, du bon
ordre intérieur, de la bonne gestion des affaires publiques et
du développement régulier de la prospérité nationale. Les moyens
d'atteindre ce but ne sont pas les mêmes partout. Parmi les causes qui
les font varier, il y en a qui tiennent à l'état des moeurs, au degré
de la civilisation, à des circonstances morales qu'on ne connaît que
lorsqu'on a vu de près un pays et vécu dans son sein. Je n'ai rien dit
de ces causes-là quant à la Grèce, car je ne saurais les apprécier par
moi-même. Mais il y a une circonstance qui frappe les yeux et peut fort
bien être appréciée de loin, c'est la dimension, la taille de l'État
auquel la constitution doit s'appliquer. Je regarde cette circonstance
comme très-importante, et c'est, à mon avis, pour n'avoir pas voulu en
tenir compte que, de nos jours, en Europe et en Amérique, plus d'une
tentative constitutionnelle a si déplorablement échoué. J'espère que
les Grecs auront le bon sens de reconnaître cet écueil et de ne pas s'y
heurter. Indépendamment des avantages intérieurs qu'ils en retireront,
ils y trouveront celui-ci que l'Europe regardera une telle conduite de
leur part comme une grande preuve de sagesse; elle en conclura que les
idées radicales et les fantaisies révolutionnaires ne dominent pas les
Grecs, et qu'animés d'un vrai esprit national, ils savent reconnaître
et satisfaire chez eux, pour leur propre usage, les vrais intérêts
du gouvernement et de la liberté. Le jour où la Grèce aura donné, sur
elle-même, cette conviction à l'Europe, elle aura fait immensément pour
sa stabilité et son avenir.»
Pas plus que les individus, les peuples n'aiment à s'entendre dire
qu'ils sont petits et qu'ils feraient bien de s'en souvenir. Partout où
s'élevait, à cette époque, le désir d'une constitution, le grand régime
constitutionnel de la France et de l'Angleterre s'offrait aux esprits,
à la fois avec l'attrait de la nouveauté et l'empire de la routine;
pourquoi ne pas l'adopter tel qu'il était pratiqué et qu'il avait réussi
ailleurs? En communiquant à M. Piscatory mes vues sur la constitution
grecque, je lui avais prescrit de ne leur donner aucune forme, aucune
apparence officielle, et de les présenter aux Grecs uniquement comme les
conseils d'un ami convaincu de leur utilité. Lord Aberdeen, en informant
sir Edmond Lyons que j'écrirais avec détail, sur ce sujet, à M.
Piscatory, lui avait recommandé d'appuyer mes conseils, mais sans
en prendre la responsabilité. Il avait lui-même des doutes sur
quelques-unes de mes idées; et sir Robert Peel, d'un esprit moins libre
et plus dominé par ses habitudes anglaises, se montrait plus favorable
à la convocation annuelle de la chambre des députés et contraire à
toute participation du sénat à un rôle spécial de conseil d'État. La
constitution grecque, délibérée par l'assemblée nationale, acceptée par
le roi Othon et promulguée le 16 mars 1844, fut monarchique et libérale,
mais calquée sur le modèle du régime constitutionnel de France et
d'Angleterre, et destinée ainsi à en rencontrer, sur ce petit théâtre,
les difficultés et les périls.