Cet acte fut, dans la session suivante[40], l'objet des attaques

ordinaires de l'opposition. On nous reprocha de n'avoir pas exigé

davantage, de n'avoir pas imposé au Maroc une forte indemnité de guerre,

de n'avoir pas pris contre Abd-el-Kader des garanties plus efficaces.

On se félicitait de la victoire; on se félicitait de la paix; mais on

maudissait la négociation. Le maréchal Bugeaud, présent à la Chambre des

députés, avait ressenti quelque humeur de n'avoir pas joué, dans cette

négociation, un plus grand rôle; le cours rapide des événements

l'avait naturellement portée à Tanger et entre les mains des agents

diplomatiques qui en étaient et en devaient être naturellement chargés.

Avant d'arriver à Paris, le maréchal m'avait franchement témoigné ses

regrets, et ses conversations dans la Chambre en avaient porté quelque

empreinte. L'opposition essaya d'exploiter, contre le cabinet, ce

sentiment de l'un des vainqueurs; le maréchal, qui avait un peu oublié

la lettre qu'il avait écrite le 3 septembre au prince de Joinville, s'en

expliqua avec une loyauté parfaite, déclarant que, les événements et ses

propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression, et

le portaient à penser que le cabinet avait agi sagement en ne

demandant au Maroc ni indemnité de guerre, ni d'autres garanties contre

Abd-el-Kader qui auraient imposé à l'armée d'Afrique une trop lourde

tâche sans être probablement plus efficaces. On nous accusait surtout

d'avoir fait la paix, une paix trop prompte et trop facile, par

faiblesse envers l'Angleterre et pour apaiser sa mauvaise humeur. Je

me récriai avec un sincère mouvement de surprise: «Comment, dis-je, il

existe à nos portes un État depuis longtemps spécialement protégé par la

Grande-Bretagne, en face duquel, à quelques lieues de ses côtes, elle

a l'un de ses principaux, de ses plus importants établissements.

Nous avons fait la guerre à cet État; nous l'avons faite malgré les

appréhensions qu'elle inspirait à la Grande-Bretagne, appréhensions

fondées sur des intérêts légitimes et impossibles à méconnaître.

Non-seulement nous avons fait la guerre, mais nous avons attaqué, en

face de Gibraltar, la place même qui alimente Gibraltar; nous avons

détruit ses fortifications; quelques jours après, nous sommes allés

détruire la principale ville commerciale du Maroc, avec laquelle surtout

se fait le commerce de la Grande-Bretagne. Nous avons fait tout cela en

face des vaisseaux anglais qui suivaient les nôtres pour assister à nos

opérations et à nos combats. Et l'on nous dit que, dans cette affaire,

nous nous sommes laissés gouverner par la crainte de l'Angleterre, par

les intérêts de l'Angleterre! En vérité, messieurs, jamais les faits,

jamais les actes n'avaient donné d'avance un plus éclatant démenti à une

telle inculpation. Ce que je m'attendais à entendre à cette tribune, et

ce que j'y porterai moi-même, c'est la justice rendue à la loyauté, à la

sagesse avec lesquelles le gouvernement anglais a compris les motifs

de notre conduite et les nécessités de notre situation. Il a compris,

reconnu, proclamé que les griefs de la France contre le Maroc étaient

justes, que les demandes de la France au Maroc étaient modérées.

Non-seulement il l'a reconnu, mais il l'a dit au Maroc; il lui a

officiellement notifié que, s'il ne nous donnait pas satisfaction, il

ne devait compter, en aucune façon, sur l'appui direct ou indirect de

l'Angleterre. Le gouvernement anglais a ordonné à ses agents militaires

et diplomatiques d'employer leur influence que le Maroc reconnût les

griefs de la France, et acceptât les conditions que lui faisait la

France. Voilà ce qui s'est passé entre les deux gouvernements; rien de

moins, rien de plus. La conduite du gouvernement français dans cette

affaire a été ce qu'elle devait être, ce dont il ne doit pas se faire un

mérite, ce dont personne ne peut lui faire un mérite; elle a été pleine

d'indépendance et de préoccupation des intérêts français. La conduite du

gouvernement anglais a été pleine de loyauté, de sagesse, de sincérité.

Je saisis avec empressement cette occasion de lui rendre cette justice

qui lui est due, et dont l'une des pièces, déposées sur le bureau de

la Chambre, est une éclatante preuve: qu'on lise la dépêche de lord

Aberdeen aux lords de l'Amirauté[41], transmise aux officiers de

l'escadre anglaise, et qu'on se demande si jamais paroles ont été plus

loyales et plus dignes d'un allié.»

[Note 40: En janvier 1845.]

[Note 41: En date du 10 juillet 1844. Voyez dans ce volume à la page

158.]

Dans l'une et l'autre Chambre la conviction fut entière; tous les

amendements qui avaient pour but d'effacer ou d'affaiblir l'approbation

exprimée dans les projets d'adresse furent rejetés; pairs et députés

déclarèrent formellement que, dans cette affaire, prince et ministres,

gouvernement et armée, généraux et soldats avaient fait leur devoir,

et que «l'Algérie avait vu sa sécurité affermie par notre puissance et

notre modération.»

Une question importante restait à vider, la délimitation des territoires

algérien et marocain promise par l'article 5 du traité. Je me concertai

avec le maréchal Soult pour que cette mission fût confiée à un homme

capable de comprendre à la fois la guerre et la politique, et déjà

éprouvé dans les affaires de l'Algérie. Notre choix s'arrêta sur le

général comte de la Rue, vaillant officier et homme du monde, ferme et

prudent, habile à démêler et à déjouer les ruses ennemies, et sachant

faire, dans sa propre conduite, la juste part de l'adresse et de

la franchise. Nous lui donnâmes pour agent intime, avec le titre

d'interprète général, M. Léon Roches, naguère prisonnier d'Abd-el-Kader;

hardi, sagace et infatigable, il avait acquis, dans les périlleuses

aventures de sa vie, une rare habileté à traiter avec les musulmans, et

m'était vivement recommandé par le maréchal Bugeaud. Le général de la

Rue reçut, les 10 et 14 janvier 1845, les instructions du ministre de la

guerre et les miennes, et partit aussitôt pour sa mission. Il passa deux

mois à examiner la frontière occidentale de l'Algérie, à s'entretenir

avec les chefs des tribus éparses sur le territoire, et à débattre avec

les plénipotentiaires marocains la ligne de démarcation indiquée par

les traditions locales et possible à définir entre les deux États.

La négociation aboutit à un traité qui détermina les limites de notre

domination, non-seulement dans le Tell, mais jusque dans le désert où, à

aucune époque, aucune délimitation entre la régence d'Alger et le Maroc

n'avait existé: «Il y a quatre ans, m'écrivait le général de la Rue[42],

le vieux général turc Mustapha-ben-Ismaël, consulté à cet effet, avait

fait dresser une carte de la frontière (cette carte, très-curieuse,

existe au ministère de la guerre), et, arrivé à Koudiat-el-Debbagh, il

s'était arrêté, disant:--Le pays au delà ne peut se délimiter; c'est

le pays des fusils.» Le traité fut signé le 18 mars 1845, à

Lalla-Maghrania, précisément sur le territoire qui nous était naguère

contesté. «C'est un résultat important, j'ose l'espérer, m'écrivit le

général de la Rue[43], d'avoir fait accepter toutes nos conditions, et

surtout, pour l'effet produit sur toutes ces populations, d'avoir

amené les plénipotentiaires marocains jusque sous le canon du fort de

Lalla-Maghrania, pour y signer le partage du territoire, et mieux

encore celui de populations musulmanes, entre un empereur chrétien et

un empereur musulman. Je garantis à Votre Excellence qu'il n'est pas un

seul membre de l'opposition, dans nos tribus, qui osât dire aujourd'hui

que la France n'est pas une grande et forte nation, imposante au dehors

et maîtresse chez elle.»

[Note 42: Le 18 mars 1845.]

[Note 43: Le 22 mars 1845.]

Les Marocains partageaient, à cet égard, le sentiment du général

français, et le traité leur parut si avantageux pour nous, que

l'empereur Abd-el-Rhaman en refusa, pendant trois mois, la ratification;

ce fut seulement le 20 juin suivant, après nos déclarations

comminatoires portées deux fois par M. Léon Roches au pacha

Sidi-Bouselam, qu'il se décida à la donner.

Dès le début de sa mission et avant son propre succès, le général de

la Rue avait été frappé du grand effet de la guerre récente et de la

négociation qui l'avait terminée; il m'écrivait le 22 février 1845:

«Notre situation vis-à-vis de nos tribus et des Marocains est bonne.

Ils reconnaissent notre supériorité et la puissance de nos forces

militaires. L'expulsion d'Abd-el-Kader de l'Algérie, l'invincible sultan

du Maroc battu, son armée dispersée ont frappé l'imagination des Arabes;

ils disent que Dieu est décidément pour nous, puisque nous sommes les

plus forts. Cette impression est déjà répandue, même dans les tribus les

plus éloignées; à ce point qu'un marabout vénéré au désert disait hier:

«Je ne veux ni pouvoirs, ni honneurs, ni richesses; j'ai assez de tout

cela; ce que je voudrais, ce qui ajouterait à l'illustration de ma

famille, ce serait de recevoir une lettre du grand sultan de France

à qui Dieu donne la victoire.»--«Sur plusieurs points de la province

d'Oran, ajoutait le général de la Rue, les tribus offrent de souscrire

des sommes de 25, 30 à 40,000 francs pour qu'on établisse des barrages

sur leurs rivières pour irriguer leurs champs, comme le général

Lamoricière vient d'en faire construire un sur le Sig, qui arrose et

fertilise dix-neuf mille hectares de terres labourables. Je viens de

voir aussi des tribus offrir au général Lamoricière de souscrire pour

fonder un journal arabe qui leur apporte les nouvelles et comment on

doit s'y prendre pour bien faire. Sans nul doute, monsieur le ministre,

ce serait une chose éminemment utile pour éclairer ces gens-là et

éteindre peu à peu leur fanatisme en affaiblissant l'influence de

leurs marabouts; mais la rédaction d'une semblable feuille devrait

être confiée à un homme bien habile et dirigé par des autorités

bien clairvoyantes. Un journal, _un seul_ journal arabe, serait un

très-puissant moyen de compléter notre domination et la soumission des

tribus; oeuvre si glorieusement accomplie par l'armée et qu'elle seule

devrait perfectionner, à l'exclusion des écoliers ignorants et des vieux

administrateurs tarés qu'on nous a trop souvent envoyés en Afrique pour

tout entraver et tout déconsidérer.»

Pendant que les négociateurs de la paix se félicitaient de ces

résultats, les deux héros de la guerre, Abd-el-Kader et le maréchal

Bugeaud la recommençaient en Algérie, comme ne tenant plus nul compte,

l'un de ses défaites, l'autre de ses victoires. Dans les grandes

entreprises, la persévérance dans l'espérance et dans le travail est la

première des qualités humaines; Abd-el-Kader et le maréchal Bugeaud la

possédaient l'un et l'autre à un degré rare. Abd-el-Kader eût pu

rester en sûreté, avec sa _deira_, sur le territoire du Maroc, dans les

montagnes du Riff où il s'était réfugié; le traité du 10 septembre

1844 lui avait enlevé l'appui actif, non la tolérance sympathique des

Marocains, et, malgré ce traité, l'empereur Abd-el-Rhaman n'avait ni la

ferme volonté, ni probablement le pouvoir de l'expulser par la force

de ses États. De son côté, le maréchal Bugeaud, créé duc d'Isly, avait,

quelques mois après sa victoire, envoyé au maréchal Soult sa démission

et demandé un successeur. Au premier aspect, le moment lui avait paru

opportun pour rentrer sous sa tente; il se croyait en outre, de la

part du ministre et du ministère de la guerre, l'objet d'une hostilité

sourdement acharnée: «J'ai la conviction, m'écrivait-il[44], que M. le

maréchal Soult a l'intention de me dégoûter de ma situation pour me la

faire abandonner. Cette pensée résulte d'une foule de petits faits et

d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour mes idées, pour mes

propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de l'engagement,

pris devant le Conseil, de demander 500,000 francs pour un essai de

colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou à peu près; il

suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le contraire, et

le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence que moi sur

l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans tous les temps,

les succès des généraux ont augmenté leur crédit; le mien a baissé dans

la proportion du progrès des affaires de l'Algérie. Je ne puis être

l'artisan de la démolition de ce que je puis sans vanité appeler mon

ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans

laquelle on s'engage au pas accéléré. Extension intempestive, ridicule,

insensée, de toutes les choses civiles; amputation successive de l'armée

et des travaux publics pour couvrir les folles dépenses d'un personnel

qui suffirait à une population dix fois plus forte; voilà le système. Je

suis fatigué de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre

des bureaux inspirés par le journal _l'Algérie_. Je veux reprendre mon

indépendance pour exposer mes propres idées au gouvernement et au pays.

Le patriotisme me le commande puisque j'ai la conviction qu'on mène mal

la plus grosse affaire de la France.»

[Note 44: Le 30 juin 1845.]

Ni le maréchal Bugeaud, ni Abd-el-Kader ne cédèrent, l'un à ses

déplaisirs, l'autre à ses revers; ils étaient voués, l'un et l'autre, à

une idée et à une passion souveraines; l'un voulait chasser les Français

de l'Algérie; l'autre voulait les y établir; ils s'empressèrent tous

deux, l'un de rentrer, l'autre de rester sur le théâtre de leur oeuvre.

Abd-el-Kader reprit ses courses rapides et imprévues à travers les

provinces d'Oran et d'Alger, depuis les côtes de la mer jusqu'au fond du

désert, remuant partout les tribus, tantôt s'alliant avec ceux de leurs

chefs naturels qu'il trouvait fidèles à leur cause commune, Bou-Maza,

Mohammed-Ben-Henni, Bel-Cassem, tantôt travaillant à décrier les chefs

qu'il ne dominait pas, et à les remplacer par ses amis. D'autre part, de

bonnes paroles du roi et «une phrase amicale qui terminait une lettre du

maréchal Soult,» décidèrent le maréchal Bugeaud à retirer sa démission;

et dans l'automne de 1844 à 1845, le gouverneur général de l'Algérie

était rentré en lutte avec des insurrections locales, partielles,

décousues, mais vives et partout suscitées ou soutenues par son

infatigable adversaire.

Dans l'une de ces insurrections, celle des tribus du Dahra, entre le

cours du Chéliff et la mer, un incident qui a fait du bruit fournit au

maréchal Bugeaud l'occasion de déployer une qualité aussi essentielle

dans la vie militaire que dans la vie politique, la ferme fidélité à

ses agents; et il y trouva en même temps, contre le maréchal Soult, un

nouveau motif d'humeur. Le colonel Pélissier avait été chargé par le

gouverneur général de dompter une tribu jusque-là insoumise, celle des

Ouled-Riah, dont le territoire offrait des grottes vastes et profondes

où les Arabes, en cas de péril, avaient coutume de se réfugier. Dans

le cours de la lutte contre la colonne française, les Arabes se

réfugièrent, en effet, dans l'une de ces grottes: le colonel Pélissier

les fit sommer d'en sortir, leur promettant la vie et la liberté, à la

seule condition qu'ils remettraient leurs armes et leurs chevaux. Ils

s'y refusèrent. Le colonel insista de nouveau et à plusieurs reprises,

leur faisant répéter l'assurance que nul d'entre eux ne serait conduit

prisonnier à Mostaganem, et qu'une fois la caverne évacuée, ils seraient

libres de se retirer chez eux. Ils demandèrent que d'abord les troupes

françaises s'éloignassent. A son tour, le colonel Pélissier repoussa

cette condition; l'entrée de la grotte fut comblée de bois et de

fascines; on déclara aux Arabes que, s'ils persistaient, on y mettrait

le feu; ils persistèrent et tirèrent eux-mêmes sur quelques-uns d'entre

eux qui tentaient de s'échapper. Le feu fut mis en effet. «Longtemps

avant le jour, le colonel fit suspendre le jet des fascines. Un

émissaire fut de nouveau envoyé. Il revint avec quelques hommes

haletants qui firent comprendre l'étendue du malheur. On put alors

extraire de la grotte une cinquantaine d'Arabes; mais l'état de

l'atmosphère à l'intérieur força de suspendre ce travail qui ne put être

repris qu'au point du jour. On put recueillir 110 individus. Plus de 500

avaient trouvé la mort dans la caverne.»

Le rapport du colonel Pélissier au maréchal Bugeaud se terminait par ces

paroles: «Ce sont là, monsieur le maréchal, de ces opérations que l'on

entreprend quand on y est forcé, mais que l'on prie Dieu de n'avoir

jamais à recommencer.»

Ce lamentable récit produisit partout la plus douloureuse impression.

Les journaux en retentirent. La session touchait à son terme; la Chambre

des députés n'avait plus de séances; mais la Chambre des pairs se

réunissait encore, et le prince de la Moskowa interpella le ministre

de la guerre sur le fait ainsi raconté. Le maréchal Soult manqua, dans

cette occasion, de sa présence d'esprit et de son autorité accoutumées;

il exprima, en quelques paroles embarrassées, un blâme froid et timide,

livrant le colonel Pélissier sans satisfaire ceux qui l'attaquaient.

Le maréchal Bugeaud ressentit vivement cet abandon et n'eut garde

de l'imiter: «Je regrette, monsieur le maréchal, écrivit-il au

ministre[45], que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif aucun, la

conduite de M. le colonel Pélissier; je prends sur moi la responsabilité

de son acte; si le gouvernement jugeait qu'il y a justice à faire, c'est

sur moi qu'elle doit être faite. J'avais ordonné au colonel Pélissier,

avant de nous séparer à Orléansville, d'employer ce moyen à la dernière

extrémité; et, en effet, il ne s'en est servi qu'après avoir épuisé

toutes les ressources de la conciliation. C'est à bon droit que je

puis appeler _déplorables_, bien que le principe en soit louable, les

interpellations de la séance du 11. Elles produiront sur l'armée un bien

pénible effet qui ne peut que s'aggraver par les déclamations furibondes

de la presse.... Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il

faut que les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont

prouvé qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci même est

impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intérêts. Par une

rigoureuse philanthropie on éterniserait la guerre d'Afrique, ou tout

au moins l'esprit de révolte, et alors on n'atteindrait même pas le but

philanthropique.»

[Note 45: Les 14 et 18 juillet 1845.]

On pouvait contester les raisons du maréchal Bugeaud; on pouvait

les trouver insuffisantes; en présence de pareils faits, le cri de

l'humanité est légitime et doit se faire entendre, même à ceux qui, dans

une situation compliquée et urgente, n'ont pas cru devoir lui obéir;

mais le maréchal Bugeaud tint, dans cette circonstance, l'attitude et le

langage qui convenaient à un chef de gouvernement et d'armée. S'il avait

eu en ce moment sous les yeux _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ de

M. Thiers, il aurait pu rappeler un fait qu'à coup sûr le maréchal

Soult n'avait pas oublié. Dans la glorieuse bataille d'Austerlitz, une

division russe fut arrêtée dans un mouvement de retraite par la division

française du général Vandamme; des étangs glacés lui offraient seuls un

passage. «Alors tous les Russes ensemble se jettent vers ces étangs

et tâchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre les étangs,

affaiblie par la chaleur d'une belle journée, ne peut résister au poids

des hommes, des chevaux, des canons; elle fléchit en quelques points

sous les Russes qui s'y engouffrent; elle résiste sur quelques autres et

offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en foule. Napoléon, arrivé

sur les pentes du plateau de Pratzen, vers les étangs, aperçoit le

désastre qu'il avait si bien préparé. Il fait tirer à boulet, par une

batterie de la garde, sur les parties de la glace qui résistent encore,

et achève la ruine des malheureux qui s'y étaient réfugiés. Près de deux

mille trouvent la mort sous cette glace brisée[46].»

[Note 46: _Histoire du Consulat et de l'Empire,_ t. VI, p. 326.]

L'empereur Napoléon était plus heureux que le colonel Pélissier: il

n'avait à côté de lui, en 1805, ni tribune ni presse pour trouver

barbares ses procédés de guerre et personne au-dessus de lui pour le

désavouer.

Quelque diverse qu'eût été, dans ce triste incident, l'attitude des deux

maréchaux qui présidaient au gouvernement de l'Algérie il y avait entre

eux des dissentiments plus profonds et plus difficiles à concilier. J'ai

dit que le maréchal Bugeaud avait, quant à l'Algérie, deux idées fixes,

la complète soumission des Arabes dans toute l'étendue de la Régence

et la colonisation par l'armée. Il avait, dès 1838, manifesté et même

rédigé en articles législatifs ses vues sur ce dernier point, dans une

brochure intitulée: _De l'établissement de légions de colons militaires

dans les possessions françaises du nord de l'Afrique; suivi d'un

projet d'ordonnance adressé au gouvernement et aux Chambres_. Appelé en

décembre 1840 au gouvernement de l'Algérie, il reçut du ministre de la

guerre, sous la date du 13 août 1841, une série de questions sur les

divers modes de coloniser la Régence: il y répondit le 26 novembre

1841, par un long Mémoire dans lequel, prenant pour point de départ la

nécessité de la colonisation pour que l'Algérie fût à la France autre

chose qu'un champ de bataille et un fardeau, il établissait que la

colonisation militaire, organisée et soutenue à son début par l'État,

pouvait seule atteindre les divers buts de sécurité permanente, de

propriété féconde et d'allégement progressif dans les dépenses qu'un

gouvernement prévoyant devait se proposer. C'était par des officiers

et des soldats recrutés dans l'armée active, ou invités, après leur

retraite, à s'établir comme propriétaires et chefs de famille en

Algérie, sous certaines conditions de service et de discipline, que

les colonies militaires devaient être fondées et devenir la souche d'un

peuple de Français-Africains capables de la guerre en se livrant aux

travaux de la paix.

A l'appui de son système, le maréchal Bugeaud apportait une foule de

considérations, toutes ingénieuses et spécieuses, quelques-unes vraiment

pratiques et fortes; mais il oubliait deux choses plus fortes que toutes

les considérations du monde, la nature de notre gouvernement et la

nécessité de l'action du temps; il ne tenait nul compte de l'opinion des

Chambres et voulait devancer l'oeuvre des années. Toutes les colonies,

celles qui sont devenues de puissants États comme celles qui n'ont pas

si grandement réussi, ne se sont fondées que lentement, à travers de

pénibles efforts, de cruelles souffrances et des alternatives répétées

de lutte ou de repos, de progrès ou de langueur. C'était le dessein et

l'espoir du maréchal Bugeaud d'épargner à l'Algérie française, par la

colonisation militaire, ces longues et douloureuses épreuves, et il

prédisait, il promettait avec une foi passionnée le succès de son

plan. Je lis dans une lettre de lui[47] à M. Adolphe Blanqui, membre de

l'Institut, qui avait voyagé en Algérie: «Réduire successivement l'armée

de moitié, sans compromettre la conquête et sans retarder les progrès

de son utilisation, c'est là le problème. Je crois en avoir trouvé la

solution infaillible. Il serait trop long de vous détailler ici les

moyens d'exécution; je me borne à vous dire que la principale base

de mon système est la colonisation militaire, et que j'ai la presque

certitude qu'avec une bonne loi constitutive de cette colonisation, on

trouvera aisément douze mille colons militaires chaque année, et que

j'ai la certitude complète que l'armée actuelle pourra, à partir de

l'année prochaine, avec les moyens de tout genre dont elle dispose,

installer par an douze mille familles de colons militaires. En dix ans,

nous aurions donc cent vingt mille familles vivant sous le seul régime

qui puisse donner l'unité et la force nécessaires pour commander le

pays. Voilà la base du peuple dominateur. Quand elle sera fondée sur des

points bien choisis sous tous les rapports, l'armée pourra être diminuée

de moitié sans compromettre notre domination, et sans arrêter les grands

travaux qui doivent utiliser et féconder le pays conquis. Mes colons

militaires donneront aux travaux généraux tout le temps que les saisons

ne permettront pas de donner à l'agriculture, et ils le donneront au

même prix que nos soldats, c'est-à-dire à cinq centimes par heure de

travail, quarante centimes pour huit heures.»

[Note 47: En date du 23 octobre 1843.]

Les Chambres, comme l'administration centrale, étaient loin de partager

une telle confiance, et quand le maréchal Bugeaud l'exprimait dans

ses conversations comme dans ses brochures et dans ses lettres, son

abondante et fervente parole inspirait la surprise et le doute bien plus

qu'elle ne communiquait la conviction. C'était le sentiment général

que les frais du système seraient infiniment plus considérables et ses

résultats infiniment plus incertains et plus lents que ne l'affirmait

son auteur. On consentait, non sans peine, à lui donner de faibles

moyens pour en faire de petits essais; mais on reculait absolument

devant l'idée de s'engager dans un si grand, si douteux et si onéreux

dessein.

Par un entraînement imprévoyant plutôt qu'avec une préméditation

profonde, le maréchal Bugeaud se persuada qu'en prenant lui-même, à ce

sujet, une initiative hardie, il déciderait le cabinet et les Chambres à

accepter son plan et à le mettre en état de l'exécuter. Il adressa, le

9 août 1845, à tous les généraux sous ses ordres en Algérie, cette

circulaire: «Général, j'ai lieu de regarder comme très-prochain le

moment où nous serons autorisés à entreprendre un peu en grand les

essais de colonisation militaire. Ces conditions sont détaillées

ci-après. Invitez MM. les chefs de corps à les faire connaître à leurs

subordonnés, et à vous adresser, aussitôt qu'il se pourra, l'état des

officiers, sous-officiers et soldats qui désirent faire partie des

colonies militaires.»

A la circulaire était jointe, en effet, une série d'articles énumérant

les avantages accordés et les obligations imposées aux futurs colons,

réglant l'administration des établissements projetés, organisant enfin,

d'une façon complète et précise, les colonies militaires comme un fait

déjà résolu dans son ensemble comme dans son principe, et qu'il ne

s'agissait plus que de réaliser.

La surprise et la désapprobation furent grandes à Paris quand cette

circulaire y arriva. La presse opposante s'empressa de l'exploiter

contre le ministère, affectant d'y voir une première tentative

du maréchal Bugeaud pour se déclarer indépendant et préparer un

démembrement de l'empire français. Les membres des deux Chambres furent

blessés du silence gardé dans la circulaire sur leurs droits, leur

pouvoir et leur intervention nécessaire dans une telle oeuvre. Pour le

cabinet, et pour le ministère de la guerre en particulier, il y avait là

une atteinte portée à la dignité comme aux attributions du gouvernement

central, et un grave désordre, sinon un mauvais dessein. Le Roi et

plusieurs des ministres étaient alors au château d'Eu; ils m'envoyèrent

sur-le-champ la circulaire en m'en exprimant leur mécontentement et leur

embarras. J'eus quelque peine à faire comprendre les naïfs entraînements

du maréchal Bugeaud, sa préoccupation passionnée dans cette question;

et, pour remettre toutes choses à leur place, le maréchal lui-même comme

le cabinet, je fis insérer dans le _Journal des Débats_[48] un article

portant: «Si le gouverneur général de l'Algérie nous paraissait

disposé à se passer du gouvernement et des Chambres, nous serions aussi

empressés que d'autres à lui rappeler le respect qu'il doit à l'autorité

de laquelle il relève. Mais nous ne saurions voir, dans l'intention

qui a dicté sa circulaire, autre chose que le désir d'ouvrir une sorte

d'enquête sur les moyens de réaliser un projet qu'il croit bon, utile et

possible. Un plan de cette nature et de cette étendue n'est pas de

ceux qui peuvent s'exécuter, ni même se commencer par ordonnance, dans

l'intervalle d'une session à une autre. M. le maréchal Bugeaud n'est pas

seulement un habile général; il est aussi, nous en sommes sûrs, un homme

beaucoup plus constitutionnel et beaucoup moins dictatorial qu'on ne

veut le faire; s'il voyait que le gouvernement de son pays ne partageât

pas ses vues, nous sommes persuadés qu'il se contenterait de retirer

de sa circulaire de simples renseignements théoriques dont il pourrait

faire son profit. Que la France se rassure donc; il y a des juges à

Berlin; il y a à Paris un gouvernement et des Chambres; et il ne s'agit

de fonder en Afrique ni un nouveau royaume, ni une nouvelle dynastie.»

[Note 48: Du 28 août 1845.]

Avec cet avertissement public, et pour le confirmer tout en

l'adoucissant, j'écrivis en particulier au maréchal Bugeaud[49]: «J'ai

été charmé de vous voir abandonner vos intentions de retraite; mais

c'est avec un vif chagrin, autant de chagrin que de franchise, que

je viens me plaindre à vous de vous-même, et vous dire que, par votre

circulaire du 9 août aux généraux de votre armée et par le projet

d'organisation des colonies militaires qui y est joint, vous venez de me

créer et de vous créer à vous-même de nouvelles et grandes difficultés

dans une question qui en offrait déjà beaucoup. Vous n'ignorez pas,

mon cher maréchal, qu'il existe, contre votre système de colonies

militaires, de fortes préventions dans le cabinet, dans les Chambres,

dans les commissions de finances, dans tous les pouvoirs dont le

concours est indispensable. Il y a quelque chose de plus grave encore

que des préventions; il y a des opinions manifestées, des amours-propres

compromis. Comment surmonter ces obstacles? Je n'en sais qu'un moyen;

faire de votre système un essai limité, opposer aux préventions un fait

accompli et contenu dans des bornes bien déterminées. On répond ainsi

à la double objection qui préoccupe tout le monde, l'immensité de

l'entreprise et de la dépense, l'incertitude du résultat. Au lieu de

cela, que faites-vous par votre circulaire du 9? Vous présentez votre

projet dans toute son étendue; ce n'est plus une expérience, c'est le

programme et la mise en train de tout votre système. Vous faites appel,

pour l'exécution, à tous les officiers, à tous les soldats qui voudront

y concourir. Vous vous montrez prêt à accueillir tous ceux qui se

présenteront, et vous imposez à l'État, envers eux tous, toutes les

obligations, toutes les charges que le système entraîne. Vous allez

ainsi à l'encontre de toutes les objections, de toutes les préventions;

vous blessez tous les amours-propres qui se sont engagés contre une si

vaste entreprise. Peut-être avez-vous cru lier d'avance et compromettre

sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi étalée tout

entière dès les premiers pas. C'est une erreur, mon cher maréchal; vous

ne faites qu'embarrasser grandement vos plus favorables amis; car au

moment même où ils ne parlent et ne peuvent parler que d'un essai, vous

montrez, vous donnez à soulever tout le fardeau. Je vous porte, mon cher

maréchal, beaucoup d'estime et d'amitié; j'ai à coeur d'exécuter, pour

ma part, ce que je vous ai fait dire. Je ne me suis point dissimulé la

difficulté (grande, soyez-en sûr), de faire agréer et de mener à bien,

ici même, cette expérience limitée; mais enfin je m'y suis décidé et

engagé sérieusement. C'est donc pour moi une nécessité et un devoir de

vous dire ce que je pense de la démarche que vous venez de faire, et

de tout ce qu'elle ajoute au fardeau que nous avons à porter en commun.

Trouvez donc, je vous prie, une manière de réduire ce fardeau à ce qu'il

peut et doit être, et de ramener vos paroles et vos promesses dans les

limites de l'essai que j'ai regardé comme possible. Tenez pour certain

qu'il faut se renfermer bien visiblement dans ces limites pour avoir des

chances de succès.»

[Note 49: Le 23 août 1845.]

Tout en maintenant son plan et son acte, le maréchal comprit sa faute et

mon reproche. En retirant sa démission, il avait demandé à venir passer

quelques semaines en France pour s'entendre avec le ministre de la

guerre; il vint, en effet, et après un très-court séjour à Paris, où je

n'étais pas en ce moment, il m'écrivit de sa terre, de La Durantie[50]:

«Votre lettre du 23 août est venue me trouver ici au moment où j'y

arrivais pour visiter mes champs; je leur ai donné un coup d'oeil

très-rapide, et pour ne leur rien dérober, je me lève avant le jour pour

vous répondre.... Au moment de mon départ d'Alger, j'ai laissé, pour

être inséré dans le _Moniteur_ du 5 septembre, un article qui répond

à votre désir de me voir atténuer, par un acte quelconque, ce que vous

appelez le mauvais effet de ma circulaire.... elle ne devait avoir

aucune publicité.... je dois dire aussi que les termes en étaient trop

positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel; au

lieu de dire: «Les colons recevront, etc.», j'aurais dû dire: «Si le

gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc.», changez

le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose simple, une

investigation statistique qui est dans les droits et dans les usages du

commandement, et destinée à éclairer le gouvernement lui-même.... Ce qui

prouve que je n'avais pas de temps à perdre pour connaître un résultat

avant mon départ, c'est que je n'ai pu encore obtenir que les états de

la division d'Alger; ils me donnent 3,996 sous-officiers et soldats,

présentant entre eux un avoir de 1,700,000 francs. On peut évaluer que

les deux autres divisions donneront chacune environ 3,000 demandes.

Voilà donc près de 10,000 sous-officiers et soldats de vingt-quatre à

trente ans, c'est-à-dire tous jeunes, forts, vigoureux, disciplinés,

aguerris, acclimatés, qui offrent de se consacrer à l'Afrique, eux et

leur descendance.... Si la France était assez mal avisée pour ne pas

s'emparer de telles dispositions pour consolider promptement et à jamais

sa conquête, on ne pourrait trop déplorer son aveuglement.... Du reste,

pour répondre à la sotte et méchante accusation de _la Presse_ qui

m'appelle un pacha révolté, je viens me livrer seul au cordon, et je me

suis présenté tout d'abord chez le ministre de la guerre. Si j'avais eu

quelques craintes, son charmant accueil les aurait effacées; il m'a

bien fait voir, dans la conversation, que les déclamations de la presse

avaient produit quelque effet sur son esprit; mais aussitôt que je lui

ai expliqué mes motifs, tous basés sur la profonde conviction où je suis

que c'est rendre à la France un grand service, et que l'acte en lui-même

est au fond dans les droits et dans les usages du commandement, le nuage

s'est dissipé, et, pendant les deux jours que nous avons disserté

sur les affaires de l'Afrique, je n'ai trouvé en lui que d'excellents

sentiments pour moi et de très-bonnes dispositions pour les affaires en

général. De mon côté, j'y ai mis un moelleux et une déférence dont vous

ne me croyez peut-être pas susceptible, et cela m'a trop bien réussi

pour que je n'use pas à l'avenir du même moyen.»

[Note 50: Le 28 septembre 1845.]

En me parlant ainsi, le maréchal Bugeaud se faisait illusion et sur

les dispositions de son ministre, et sur sa propre habileté en fait de

déférence et de douceur. Le maréchal Soult ne lui était pas devenu plus

favorable; moins passionné seulement et fatigué de la lutte, il ne se

souciait pas de rompre ouvertement en visière à un rival plus jeune de

gloire comme d'âge, et de prendre seul la responsabilité des refus. Le

maréchal Bugeaud ne tarda pas à s'en apercevoir et à retrouver lui-même

sa rudesse avec son mécontentement. Mais les nouvelles d'Algérie vinrent

donner, pour un moment, à ses idées un autre cours. Depuis son départ

d'Alger, la situation s'était fort aggravée; ce n'était plus à

des soulèvements partiels et décousus que nous avions affaire;

l'insurrection arabe devenait générale, concertée, organisée; de

la province d'Oran, où il avait son foyer d'influence et son centre

d'opération, Abd-el-Kader, par ses délégués ou par ses apparitions

rapides dans les provinces d'Alger et de Constantine, y échauffait le

fanatisme et y dirigeait le mouvement. Quelques postes isolés avaient

été enlevés; quelques petits corps de nos troupes avaient éprouvé de

glorieux, mais douloureux échecs. Inquiétées et irritées, l'armée et

la population coloniale rappelaient de tous leurs voeux le maréchal

Bugeaud. Ses lieutenants, préoccupés de l'étendue du péril et de la

responsabilité d'un pouvoir provisoire, pressaient eux-mêmes son retour.

L'un de ses officiers d'ordonnance, le chef d'escadron Rivet, lui

apporta, avec le détail des événements, l'expression de ce sentiment

public. Son patriotisme, le juste sentiment de sa force, et l'espoir

d'acquérir une gloire et une force nouvelles déterminèrent sur-le-champ

le maréchal. Sans retourner de La Durantie à Paris, sans demander des

instructions positives, il écrivit le 6 octobre 1845, au maréchal Soult:

«Je pars dans la nuit du 7 au 8 pour Marseille, où j'espère trouver _le

Caméléon_ ou tout autre bateau pour arriver tout de suite à mon poste.

J'ai pensé qu'étant encore gouverneur nominal de l'Algérie, je ne

pouvais me dispenser de répondre à l'appel que me font l'armée et la

population, que ce serait manquer à mes devoirs envers le gouvernement

et envers le pays.» Il exposait ensuite ses vues sur les causes de

l'insurrection, sur les besoins de la campagne qu'il allait faire,

énumérait avec précision les renforts de tout genre qu'il demandait, et

terminait ainsi sa dépêche: «Nous allons, monsieur le maréchal, jouer

une grande partie qui peut être décisive pour notre domination si nous

la jouons bien, ou nous préparer de grandes tribulations et de grands

sacrifices si nous la jouons mal. L'économie serait ici à jamais

déplorable. Nous avons affaire à un peuple énergique, persévérant et

fanatique: pour le dompter, il faut nous montrer plus énergiques et plus

persévérants que lui; et après l'avoir vaincu plusieurs fois, comme de

tels efforts ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, coûte que

coûte, l'enlacer par une population nombreuse, énergique et fortement

constituée. Hors de cela, il n'y aura que des efforts impuissants et des

sacrifices qu'il faudra toujours recommencer, jusqu'à ce qu'une grande

guerre européenne ou une grande catastrophe en Algérie nous force à

abandonner une conquête que nous n'aurons pas su consolider, dominés

par les fausses idées de nos écrivains. Ce n'est assurément pas le

développement prématuré des institutions civiles qui constituera

la conquête; la catastrophe sera plus voisine si l'on étend

l'administration civile aux dépens de la force de l'armée.»

Il m'écrivit le même jour, en m'envoyant copie de sa lettre au maréchal

Soult: «Je suis parfaitement convaincu qu'un grand complot de révolte

était ourdi depuis longtemps sur toute la surface de l'Algérie. Je l'ai

fait avorter au printemps dernier en écrasant les premiers insurgés qui

se sont manifestés. Il a été repris à la suite du fanatisme que ranime

le Ramadan. Plusieurs fautes graves, commises par des officiers braves,

dévoués, mais ne connaissant pas assez la guerre, ont procuré à l'émir

des succès qui ont certainement ravivé l'ardeur et les espérances des

Arabes. Les circonstances sont donc très-graves; elles demandent de

promptes décisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes griefs

et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais pas rentrer

en Algérie. Je cours à l'incendie; si j'ai le bonheur de l'apaiser

encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter des mesures

de consolidation de l'avenir. Si je n'y réussis pas, rien au monde ne

pourra m'attacher plus longtemps à ce rocher de Sisyphe. C'est bien

le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de Villars disait à

Louis XIV: _Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu

des miens._»

Au moment même où il prenait cette judicieuse et généreuse résolution,

le maréchal Bugeaud se laissa aller de nouveau à l'un de ces actes

d'exubérance indiscrète et imprévoyante qui l'ont plus d'une fois

embarrassé et affaibli, et ses amis avec lui, dans la poursuite de leurs

communs desseins. En partant pour Alger, il écrivit à M. de Marcillac,

préfet de son département[51]: «M. le chef d'escadron Rivet m'apporte

d'Alger les nouvelles les plus fâcheuses; l'armée et la population

réclament à grands cris mon retour. J'avais trop à me plaindre de

l'abandon du gouvernement, vis-à-vis de mes ennemis de la presse et

d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement décidé à ne rentrer en

Algérie qu'avec la commission que j'ai demandée et après la promesse

de satisfaire à quelques-unes de mes idées fondamentales; mais les

événements sont trop graves pour que je marchande mon retour au lieu

du danger. Je me décide donc à partir après-demain; je vous prie de

m'envoyer quatre chevaux de poste qui me conduiront à Périgueux;» et

après avoir donné à M. de Marcillac quelques détails sur l'insurrection

des Arabes, il finissait en disant: «Il est fort à craindre que ceci ne

soit une forte guerre à recommencer. Hélas, les événements ne donnent

que trop raison à l'opposition que je faisais au système qui étendait

sans nécessité l'administration civile et diminuait l'armée pour couvrir

les dépenses de cette extension. J'ai le coeur navré de douleur de tant

de malheurs et de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la

presse, qui nous gouverne bien plus qu'on n'ose l'avouer.»

[Note 51: Le 6 octobre 1845.]

Le maréchal attribuait à un fait secondaire, à l'extension, alors

très-limitée, de l'administration civile en Algérie, des événements qui

provenaient de causes infiniment plus générales et plus puissantes; mais

qu'il eût tort ou raison dans ses plaintes, la publication d'une telle

lettre était, de la part d'un officier général en activité de service et

dans un tel moment, inconvenante et inopportune. Ce ne fut point le fait

du maréchal lui-même; M. de Marcillac avait montré et remis étourdiment

sa lettre au rédacteur du _Conservateur de la Dordogne_ qui, au lieu

d'en extraire simplement les nouvelles de fait, comme le préfet le lui

avait demandé, la publia en entier dans son journal d'où elle passa dans

ceux de Paris et de plusieurs départements. Commentée par les uns avec

joie, par les autres avec tristesse, elle produisit partout un fâcheux

effet qu'au moment de l'arrivée du maréchal à Marseille, le préfet

des Bouches-du-Rhône, M. de Lacoste, ne lui laissa point ignorer. Le

maréchal s'en montra désolé, et m'en témoigna sur-le-champ son

profond regret: «Ma lettre était, m'écrivit-il[52], la communication

confidentielle d'un ami à un ami; elle ne devait avoir aucune publicité.

C'est encore une tuile qui me tombe sur la tête. Je le déplore surtout

parce que la presse opposante ne manquera pas d'en tirer parti contre le

gouvernement. Je vous remercie de la mesure énergique que le conseil

a prise.» Nous venions de lui envoyer immédiatement des renforts

considérables: «Avec cela, j'ai la confiance que nous rétablirons les

affaires dans le présent. Restera toujours à fonder l'avenir.» Il fit

en même temps insérer dans les journaux de Marseille son désaveu de la

publication de sa lettre et les explications qui pouvaient en atténuer

le mauvais effet.

[Note 52: Le 11 octobre 1845.]

Je ne pensai pas que ces explications pussent suffire, ni qu'avec le

maréchal lui-même nous pussions passer sous silence un acte si contraire

à la dignité comme au bon ordre dans le gouvernement: en apprenant que

le maréchal partait immédiatement pour l'Afrique, je lui écrivis:

«Quelques mots, mon cher maréchal, pas beaucoup, mais quelques-uns

que je trouve indispensables, entre vous et moi, sur des choses

personnelles. Vous avez eu toute raison d'ajourner, quant à présent, vos

demandes et vos plaintes; cela convient à votre patriotisme et à votre

caractère. Vous savez que, parmi les choses que vous avez à coeur, il

en est, et ce sont les plus importantes, que je vous ai promis d'appuyer

dans des limites dont vous avez reconnu vous-même, quant à présent,

la nécessité et la prudence. Je le ferai comme je vous l'ai promis. Ma

première disposition est toujours de vous seconder, car je vous porte

une haute estime et j'ai pour vous une vraie amitié. Mais je ne

puis accepter votre reproche que vous n'avez pas été soutenu par le

gouvernement. Il appartient et il sied aux esprits comme le vôtre, mon

cher maréchal, de distinguer les grandes choses des petites et de ne

s'attacher qu'aux premières. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux

grandes choses; l'une, d'y avoir été envoyé; l'autre, d'y avoir été

pourvu, dans l'ensemble et à tout prendre, de tous les moyens d'action

nécessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-là, et il les

a faites contre beaucoup de préventions et à travers beaucoup de

difficultés. Vous l'avez vous-même reconnu et proclamé. Après cela, qu'à

tel ou tel moment, sur telle ou telle question, le gouvernement n'ait

pas partagé toutes vos idées ni approuvé tous vos actes, rien de plus

simple; c'est son droit. Que vous ayez même rencontré dans telle ou

telle commission, dans tel ou tel bureau, des erreurs, des injustices,

des idées fausses, de mauvais procédés, des obstacles, cela se peut;

cela n'a rien que de naturel et presque d'inévitable; ce sont là

des incidents secondaires qu'un homme comme vous doit s'appliquer à

surmonter sans s'en étonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et

s'embarrasse lui-même en leur accordant, dans son âme et dans sa vie,

plus de place qu'il ne leur en appartient réellement.

«Les journaux vous attaquent beaucoup, cela est vrai. Le gouvernement

n'engage pas dans les journaux, pour vous défendre, une polémique

continue; cela est vrai aussi. Mon cher maréchal, permettez-moi de

penser et d'agir, en ceci, pour vous comme pour moi-même. Je m'inquiète

peu des attaques personnelles des journaux et je ne m'en défends

jamais. J'ai l'orgueil de croire qu'après ce que nous avons fait l'un et

l'autre, nous pouvons laisser dire les journaux. Notre vie parle et ce

n'est qu'à la tribune qu'il nous convient d'en parler. Je vous y ai,

plus d'une fois, rendu justice; je le ferai encore avec grand plaisir.

C'est là que vous devez être défendu, mais grandement et dans les

grandes occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes à

ce petit bruit qui nous assiége, et en essayant à tout propos, et bien

vainement, de le faire taire.

«Votre lettre à M. de Marcillac, publiée dans le _Conservateur de la

Dordogne_, m'a affligé pour vous, mon cher maréchal, et blessé pour moi.

Que lorsque vous croyez avoir quelque chose à demander ou à reprocher à

votre gouvernement, vous écriviez, dans l'intimité, à vos amis qui font

partie de ce gouvernement, tout ce que vous avez dans l'esprit et sur le

coeur, que vous le fassiez avec tout l'abandon, toute la vivacité de

vos impressions et de votre caractère, rien de plus simple; loin de

m'en plaindre jamais, je m'en féliciterai, au contraire, car je tiens

à connaître et à recevoir de vous toute votre pensée, fût-elle même

exagérée et injuste. C'est mon affaire ensuite de faire en sorte qu'on

vous donne raison si je crois que vous avez raison, ou de vous dire

pourquoi je pense que vous avez tort, si en effet je le pense. Mais

mettre le public dans la confidence de vos rapports avec le gouvernement

que vous servez, prendre les journaux pour organes de vos plaintes, mon

cher maréchal, cela ne se peut pas. C'est là du désordre. Vous ne le

souffririez pas autour de vous. Et croyez-moi, cela ne vaut pas mieux

pour vous que pour le pouvoir auquel vous êtes dévoué.»

Le maréchal Bugeaud n'essaya pas de défendre sa lettre; il était capable

de reconnaître dignement ses erreurs et ses fautes, quoiqu'il ne s'en

souvînt pas toujours assez.

Arrivé à Alger, le 15 octobre, aux acclamations de toute la population

française, militaire et civile, il entra immédiatement en action, et

de l'automne de 1845 à l'été de 1846, il fit la campagne, non la plus

féconde en périlleux et brillants combats, mais la plus étendue, la plus

active et la plus efficace de toutes celles qui ont rempli et honoré

son gouvernement de l'Algérie. «Dix-huit colonnes mobiles, m'écrit

le général Trochu, furent mises en mouvement. Celle que commandait le

maréchal en personne ne comptait pas plus de 2,500 baïonnettes et 400

sabres. Des marches, des contre-marches, des fatigues écrasantes, des

efforts inouïs furent imposés à toutes; mais pas une, à proprement

parler, ne combattit sérieusement l'ennemi qui, ne s'étant organisé

nulle part, demeurait insaisissable, on pourrait dire invisible. La

petite cavalerie du maréchal rencontra à Temda celle d'Abd-el-Kader,

qui ne fit pas grande contenance et s'en alla de très-bonne heure,

paraissant obéir à un mot d'ordre de dispersion. Finalement, lorsque

les dix-huit colonnes épuisées étaient au loin en opération, celle du

maréchal entre Médéah et Boghar, on apprit soudainement qu'Abd-el-Kader,

les tournant toutes avec deux mille cavaliers du sud, avait pénétré

par la vallée de l'Isser jusque chez les Krachena dont il avait tué les

chefs nos agents et pillé les tentes. Il était donc à l'entrée de la

Métidja, la plaine de la grande colonisation, défendue seulement par

trois ou quatre douzaines de gendarmes dispersés, à douze lieues d'Alger

qui n'avait pas de garnison, et où un bataillon de condamnés, outre la

milice, dut être formé à la hâte et armé. L'alerte fut des plus vives;

Alger ne courait là aucun risque, ni l'Algérie non plus, car la pointe

audacieuse d'Abd-el-Kader ne pouvait être qu'une incursion; mais les

oreilles des colons de la Métidja l'échappèrent belle!

«La sérénité du maréchal dans cette redoutable crise, on pourrait dire

sa gaieté, nous remplit d'étonnement et d'admiration. Ce calme profond

d'un chef responsable sur qui la presse algérienne et métropolitaine

s'apprêtait à déchaîner toutes ses colères, et aussi des veilles

continuelles, des fatigues excessives pour son âge furent, dans cette

campagne ultra-laborieuse de près d'une année, des faits qui mirent

dans un nouveau relief la vaillante organisation morale et physique du

gouverneur. Mais son rôle, dans l'action, ne différa pas et ne pouvait

pas différer de celui des autres généraux lancés comme lui, avec de

petits groupes, à la poursuite d'un ennemi qui n'avait pas de corps et

se montrait partout inopinément, alors que les populations indigènes,

d'ailleurs restées en intelligence avec lui, s'étaient généralement

soumises et avaient repris leurs campements accoutumés.

«La guerre se termina tout à coup, comme il arrive si souvent, par

un hasard qui fut un coup de fortune inattendu. Les cavaliers

d'Abd-el-Kader étaient des gens du désert, grands pillards, et qui,

une fois gorgés de butin, n'avaient plus, selon leur coutume, qu'une

préoccupation, celle de le remporter à leurs tentes, entreprise qui

avait ses difficultés et ses périls. En ce moment, dix compagnies de

jeunes soldats venant de France et un bataillon venant de Djigelly

furent envoyés à tout hasard contre l'émir dans l'Isser. Ils surprirent

la nuit, un peu surpris eux-mêmes, je crois, ses gens livrés aux idées

de retour que j'ai dites. Aux premiers coups de fusil, les Arabes se

débandèrent et coururent vers le sud. Abd-el-Kader abandonné faillit

être pris, et ne put jamais se relever de cet échec qui ne nous coûta

rien.

«De cette campagne, qui ne fut marquée par aucune action militaire

éclatante, le maréchal parlait souvent avec complaisance, et c'était à

bon droit; elle fut l'une des plus grandes crises, la plus grande crise

peut-être, de sa carrière algérienne. Quand il rentra dans Alger avec

une capote militaire usée jusqu'à la corde, entouré d'un état-major

dont les habits étaient en lambeaux, marchant à la tête d'une colonne de

soldats bronzés, amaigris, à figures résolues et portant fièrement

leurs guenilles, l'enthousiasme de la population fut au comble. Le

vieux maréchal en jouit pleinement. C'est qu'il venait d'apercevoir de

très-près le cheveu auquel la Providence tient suspendues les grandes

renommées et les grandes carrières, à un âge (soixante-deux ans) où,

quand ce cheveu est rompu, il est difficile de le renouer.»

Pendant que général, officiers et soldats déployaient en Afrique cette

laborieuse et inépuisable vigueur, en France, le gouvernement, les

Chambres et le public suivaient avec une attention perplexe les

événements compliqués de cette guerre disséminée sur un si vaste espace

et sans cesse renaissante. Dans les journaux, dans les correspondances,

dans les conversations, les idées et les opérations du maréchal Bugeaud

étaient incessamment discutées et critiquées, tantôt avec l'ignorance

de spectateurs lointains et frivoles, tantôt avec le mauvais vouloir

accoutumé des adversaires politiques. Tout ce bruit arrivait en Afrique

au maréchal Bugeaud au milieu des travaux et des vicissitudes de

sa campagne, et il s'en préoccupait passionnément, mais sans que

la controverse, dans laquelle il était toujours prêt à se lancer,

l'ébranlât dans ses idées ou le troublât dans son action: «Je connais

l'Afrique, ses habitants et ses conquérants depuis douze années,

m'écrivait M. Léon Roches[53] que j'avais envoyé au maréchal pour le

bien informer de ma propre pensée; j'ai été plus que tout autre en garde

contre les fâcheuses impressions produites en France par les événements

de 1845 à 1846. Cependant je partageais un peu l'opinion générale;

je croyais que M. le maréchal aurait pu centraliser l'action de son

commandement et éviter beaucoup de courses inutiles; je craignais que

le dégoût ne se fût glissé dans les rangs de son armée. J'étais dans

l'erreur. Le maréchal a sans cesse communiqué avec toutes ses colonnes;

ses ordres ont été quelquefois éludés, mais il a toujours pu les faire

arriver à temps. Il a dû avoir la mobilité que nous lui reprochions pour

se trouver toujours, de sa personne, en face de son infatigable ennemi.

Les Arabes nous détestent, tous sans exception; ceux que nous qualifions

de dévoués ne sont que compromis; ils sont tous amis de l'indépendance

qui est, pour eux, le désordre; ils sont tous guerriers; ils conservent

au fond du coeur un levain de fanatisme, et toutes les fois qu'il sera

réchauffé par des hommes de la trempe d'Abd-el-Kader, ils se soulèveront

et tenteront des efforts plus ou moins efficaces, selon nos moyens de

domination, pour nous chasser de leur pays. Mais notre position n'a rien

d'inquiétant; seulement elle sera longtemps encore difficile, car la

domination d'un peuple dont on veut posséder le territoire et qu'on veut

s'assimiler, ne saurait être l'oeuvre de quinze années.»

[Note 53: Le 5 mars 1846.]

Je partageais la confiance de l'armée d'Afrique dans son chef, et

j'étais résolu à le seconder énergiquement; mais cette oeuvre, difficile

en elle-même, le devenait bien plus encore quand, dans les accès de sa

colère contre les journaux et les bureaux du département de la guerre,

ou dans les élans de son imagination belliqueuse, le maréchal Bugeaud se

montrait enclin tantôt à accuser par ses plaintes le gouvernement qu'il

servait, tantôt à le compromettre par ses démarches. Il était, comme on

devait s'y attendre, plus préoccupé de sa propre situation que de celle

du cabinet et de sa guerre que de notre politique: délivrer l'Algérie

d'Abd-el-Kader, c'était là son idée et sa passion dominantes, et

pour atteindre à ce but, il était à chaque instant sur le point de

recommencer la guerre avec le Maroc, en poursuivant indéfiniment, sur le

territoire de cet empire, le grand chef arabe qui, soit que l'empereur

Abd-el-Rhaman le voulût ou non, y prenait toujours son refuge. Le

maréchal Bugeaud ne se bornait pas à se laisser aller sur cette pente;

il érigeait son penchant en un plan prémédité, soutenant qu'il fallait à

tout prix enlever à Abd-el-Kader toute chance d'asile dans le Maroc;

et si nous ne voulions pas l'autoriser formellement à cette guerre

d'invasion défensive, il nous demandait de le laisser faire, sauf à en

rejeter plus tard sur lui seul la responsabilité. Ni l'une ni l'autre de

ces propositions ne pouvait convenir à un gouvernement sérieux et décidé

à respecter le droit des gens et sa propre dignité. Nous venions de

conclure avec le Maroc un traité de paix et un traité de délimitation de

la frontière des deux États; nous en réclamions de l'empereur marocain

la stricte observation; nous devions et nous voulions l'observer

nous-mêmes, dût notre lutte contre l'insurrection en Algérie en être

quelque temps prolongée. Je chargeai M. Léon Roches de bien inculquer au

maréchal la ferme résolution du cabinet et la mienne propre à cet

égard; mon envoyé s'acquitta loyalement de sa mission, et après m'avoir

plusieurs fois rendu compte de ses entretiens avec le maréchal, il

m'écrivit le 23 avril 1846: «C'est avec un bien vif sentiment de

satisfaction que je m'empresse d'annoncer à Votre Excellence que M. le

maréchal duc d'Isly a complétement renoncé à son projet d'invasion

dans le Maroc; le prochain courrier emportera sans doute l'assurance

officielle de M. le gouverneur général de cette sage résolution.»

Je ne sais si cette résolution, même sincèrement prise, eût été par le

maréchal effectivement et longtemps pratiquée; mais le jour même où

M. Roches me l'annonçait d'Alger, nous faisions officiellement et je

faisais moi-même amicalement, auprès du maréchal, une démarche décisive

qui ne devait lui laisser aucun doute sur le ferme maintien de notre

politique, en Algérie comme à Paris. L'empereur Napoléon Ier disait, en

parlant des difficultés de son gouvernement: «Croit-on que ce soit une

chose toute simple de gouverner des hommes comme un Soult ou un Ney?»

Dans notre régime constitutionnel, nous n'avions pas, pour gouverner

leurs pareils, les mêmes moyens que l'empereur Napoléon; mais nous

étions tout aussi décidés que lui à ne pas nous laisser dominer par eux,

et quoique nos procédés fussent autres, notre politique n'était pas plus

incertaine. Je connaissais le maréchal Bugeaud; je le savais loyal et

capable, malgré sa passion, d'entendre raison et de s'arrêter devant le

pouvoir et l'ordre légal; j'usai envers lui des procédés qui conviennent

à un gouvernement libre dans ses rapports avec des agents considérables

et qu'il honore; en lui déclarant péremptoirement notre politique, je

pris soin de lui en développer les motifs et de lui témoigner mon désir

de convaincre son esprit en même temps que nous enchaînions sa volonté.

Je lui écrivis le 24 avril 1846:

«Vous avez toute raison de vous féliciter de votre longue et pénible

campagne. Je n'en puis juger les opérations en détail, mais j'en

vois l'ensemble, et cet ensemble prouve le progrès décisif de notre

domination en Algérie, et ce progrès est votre ouvrage. Il y a quelques

années, nous pouvions errer en vainqueurs dans le pays, mais il

appartenait à nos ennemis; aujourd'hui c'est Abd-el-Kader qui vient

errer en agresseur dans un pays qui nous appartient. Il peut encore y

susciter des insurrections et y trouver des asiles; il ne peut plus s'y

établir. La différence est énorme. J'espère que le débat qui va s'ouvrir

dans les Chambres la mettra en lumière et que justice vous sera rendue.

«Je suis, comme vous, fort loin de croire que, dans ce pays qui est

maintenant à nous, la lutte soit pour nous terminée. Nous aurons encore

souvent et longtemps la guerre, la guerre comme celle que vous venez de

faire. Vous le répétez beaucoup; vous ne sauriez, nous ne saurions le

trop répéter, car il faut que tout le monde ici, gouvernement, Chambres,

public, ne l'oublie pas en ce moment. Nous avons trop dit et trop laissé

dire, à chaque crise de succès, que le triomphe était définitif,

la domination complète, la pacification assurée. Extirpons bien ces

illusions; c'est le seul moyen d'obtenir les efforts nécessaires pour

qu'elles deviennent des réalités.

«Je vois, par vos dernières dépêches, que votre principale attention

se porte maintenant sur la frontière du Maroc, sur la position

qu'Abd-el-Kader va probablement y reprendre et sur la conduite que nous

y devons tenir. Vous avez bien raison. Abd-el-Kader errant et guerroyant

sur le territoire de l'Algérie, ou Abd-el-Kader campé et aux aguets sur

le territoire du Maroc, ce sont là les deux dangers avec lesquels tour

à tour, tant qu'Abd-el-Kader vivra, nous aurons nous-mêmes à vivre et à

lutter.

«Je ne compte pas plus que vous sur la sincérité de l'empereur du

Maroc, ni sur son action décidée en notre faveur. Il partage peut-être

réellement, et à coup sûr il est obligé, devant ses sujets, de paraître

partager leur antipathie pour nous et leur sympathie pour l'émir; mais

bien certainement il nous craint, et il craint Abd-el-Kader à cause de

nous; il serait charmé de s'en délivrer en nous en délivrant. S'il ne

le fait pas, c'est qu'il ne le peut pas ou ne l'ose pas. Je crois à son

impuissance pour nous servir, non à sa volonté de servir Abd-el-Kader.

Il laissera ses sujets faire pour l'émir ce qu'il ne pourra pas empêcher

ou ce qui ne le compromettra pas trop avec nous. Il fera pour nous

ce qu'il croira indispensable pour ne pas se brouiller avec nous, et

possible sans se brouiller avec son peuple. Vous voyez que je ne me

fais, à cet égard, aucune illusion. Mais j'ajoute que ces déclarations,

ces apparences ont en Afrique, en France, en Europe, une valeur réelle,

et qu'il faut les conserver.

«En Afrique, les protestations d'amitié, les apparences de concours de

l'empereur du Maroc ont certainement pour effet de gêner et de contenir

un peu, sur son territoire, le mauvais vouloir de ses sujets, de

décourager et d'intimider un peu, sur le nôtre, les Arabes. L'action

morale d'Abd-el-Kader dans le Maroc et dans l'Algérie en est affaiblie,

la nôtre fortifiée.

«En France, tenez pour certain que, si les Chambres nous voyaient

brouillés avec le Maroc et engagés contre lui dans une guerre qui serait

nécessairement illimitée quant à l'espace, au temps et à la dépense,

elles tomberaient dans une inquiétude extrême, et ne nous soutiendraient

pas dans cette nouvelle lutte; ou, ce qui serait pire, elles ne nous

soutiendraient que très-mollement, très-insuffisamment, en blâmant et en

résistant toujours. C'est déjà beaucoup que de les décider à porter

le fardeau de l'Algérie; vous savez, vous éprouvez, comme moi, tout ce

qu'il faut prendre de peine, et pas toujours avec succès, pour faire

comprendre les difficultés de notre établissement et obtenir les moyens

d'y satisfaire. Nous avons toujours devant nous un parti anti-africain,

qui compte des hommes considérables, influents, toujours disposés à

faire ressortir les charges, les fautes, les malheurs, les périls de

l'entreprise, et dont les dispositions rencontrent, au fond de bien des

coeurs, un écho qui ne fait pas de bruit, mais qui est toujours là, prêt

à répondre si quelque occasion se présente de lui parler un peu haut.

Nous ne ferions pas accepter un nouveau fardeau, un nouvel avenir du

même genre; et l'Algérie elle-même aurait beaucoup à souffrir du crédit

qu'obtiendraient ses adversaires et du découragement où tomberaient

beaucoup de ses partisans.

«En Europe, de graves complications ne tarderaient pas à naître. Vous

le savez comme moi: c'est l'explosion soudaine, c'est la grandeur de la

révolution de Juillet, de l'ébranlement qu'elle a causé, des craintes

qu'elle a inspirées, qui ont fait d'abord oublier, puis accepter, par

toutes les puissances, notre conquête de l'Algérie. Il est évident que

nous ne pourrions compter aujourd'hui sur un second fait semblable,

et que l'envahissement, la conquête totale ou partielle du Maroc,

troubleraient profondément la politique européenne. Il est également

évident qu'au bout et par l'inévitable entraînement d'un état de guerre

réelle et prolongée entre nous et le Maroc, l'Europe verrait la conquête

et se conduirait en conséquence.

«Partout donc, en Afrique, en France, en Europe, et sous quelque

aspect, intérieur ou extérieur, parlementaire ou diplomatique, que nous

considérions la question, le bon sens nous conseille, nous prescrit de

maintenir, entre nous et l'empereur du Maroc, la situation actuelle de

paix générale, de bonne intelligence officielle, de semi-concert contre

Abd-el-Kader; nous devons donner soigneusement à toute notre conduite,

à toutes nos opérations vers l'ouest de l'Algérie, ce caractère qu'elles

sont uniquement dirigées contre l'émir, et n'ont d'autre but que de

garantir la sécurité que l'empereur du Maroc nous doit, qu'il nous

a formellement promise par le traité de Tanger, par le traité de

Lalla-Maghrania, par ses engagements récents; sécurité que, s'il ne nous

la donne pas, nous avons droit de prendre nous-mêmes, fallût-il, pour

cela, entrer et guerroyer sur le territoire marocain.

«J'ai proclamé, à cet égard, notre droit. Tout le monde l'a reconnu,

y compris l'empereur Abd-el-Rhaman. De quelle façon et dans quelles

limites l'exercerons-nous pour atteindre notre but spécial de sécurité

algérienne en maintenant, entre nous et le Maroc, la situation générale

que je viens de caractériser? Voilà la vraie question, la question de

conduite que nous avons aujourd'hui à résoudre.

«Je comprends deux systèmes de conduite, deux essais de solution.

«Nous pouvons entreprendre de poursuivre Abd-el-Kader et sa déira sur

le territoire marocain, partout où il se retirera, ne faisant la

guerre qu'à lui, mais décidés à pousser ou à renouveler notre ou nos

expéditions jusqu'à ce que nous l'ayons atteint et que nous ayons

extirpé définitivement du Maroc ce fléau de l'Algérie, que l'empereur

Abd-el-Rhaman doit et ne peut pas en extirper lui-même.

«Ce système a pour conséquences, les unes certaines, les autres si

probables qu'on peut bien les appeler certaines:

«1º De nous condamner à poursuivre, dans le Maroc, un but que nous

avons, depuis bien des années, vainement poursuivi en Algérie, la

destruction ou la saisie de la personne et de la déira d'Abd-el-Kader.

Évidemment les difficultés et les charges seront beaucoup plus grandes,

les chances de succès beaucoup moindres. Nous nous mettrons, avec

beaucoup plus d'efforts, de dépenses et de périls, à la recherche

d'Abd-el-Kader qui se retirera et se déplacera bien plus aisément devant

nous. Là, comme ailleurs, le hasard seul peut nous le faire atteindre,

et ce hasard est encore plus invraisemblable là qu'ailleurs.

«2º De nous engager bientôt dans la guerre avec le peuple et l'empereur

du Maroc, qui ne pourront souffrir nos expéditions continuelles et

profondes sur leur territoire, et seront inévitablement poussés à faire

cause commune avec l'émir.

«3º De compromettre le repos intérieur, déjà fort troublé, du Maroc, et

le trône déjà chancelant de l'empereur, et par conséquent de livrer tout

le pays à une anarchie qui le livrera soit à Abd-el-Kader, soit à une

multitude de chefs avec lesquels nous ne pourrons ni traiter, ni vivre;

ce qui nous contraindra fatalement à une guerre prolongée qui n'aura

pour terme que la conquête ou l'abandon forcé de l'entreprise.

«4º D'amener ainsi, en France et dans nos Chambres les embarras,

en Europe et dans nos relations politiques les complications que

j'indiquais tout à l'heure.

«Mon cher maréchal, cela n'est pas acceptable. L'enjeu, tout important

qu'il est, ne vaut pas la partie.

«Voici le second plan de conduite.

«Ne pas nous proposer de poursuivre indéfiniment Abd-el-Kader et sa

déira dans le Maroc, et de l'en extirper définitivement; mais nous

montrer et être en effet bien décidés à lui rendre, à lui et à sa déira,

le séjour sur le territoire marocain, dans un voisinage assez large de

notre frontière, tout à fait impossible: c'est-à-dire aller le chercher

dans ces limites, l'en chasser quand il s'y trouvera, et châtier

les tribus qui y résident, de telle sorte qu'elles ne puissent ou ne

veuillent plus le recevoir, et qu'il soit, lui, contraint de se retirer

plus loin, assez loin dans l'intérieur du Maroc, pour qu'il ne puisse

plus aussi aisément, aussi promptement, se reporter sur notre territoire

et y fomenter l'insurrection.

«Nous entretiendrions, à cet effet, dans la province d'Oran, assez de

troupes et des troupes toujours assez disponibles pour faire, au besoin,

sur le territoire marocain rapproché de notre frontière, parmi

les tribus qui l'habitent et dans les limites qui seraient jugées

nécessaires, une police prompte, efficace, et y empêcher tout

établissement, toute résidence d'Abd-el-Kader et de sa déira. Nous

rentrerions chez nous après l'avoir chassé de ces limites et avoir

sévèrement châtié les tribus qui l'y auraient reçu; nous détruirions

ainsi, sinon notre ennemi lui-même, du moins tout asile, tout repaire

pour lui près de nous, et nous créerions, entre lui et nous, un certain

espace où il ne pourrait habiter, et qui deviendrait, pour nous, contre

la facilité de ses entreprises futures, une certaine garantie.

«Ce second plan de conduite n'offre aucun des inconvénients du premier.

Il ne nous condamne point à poursuivre indéfiniment un but qui nous

échappe sans cesse et recule indéfiniment devant nous. Il ne nous engage

point, avec l'empereur du Maroc et son peuple, dans une guerre générale.

Il ne compromet pas le repos intérieur de cet empire et la sûreté de

son gouvernement actuel que nous avons intérêt à conserver. Enfin, il ne

peut donner naissance à aucune complication grave dans notre politique

européenne, car s'il prouve notre ferme résolution de garantir la

sécurité de nos possessions d'Afrique, il prouve en même temps notre

sincère intention de ne pas les étendre par de nouvelles conquêtes.

«Ce plan a, je le reconnais, l'inconvénient de ne pas extirper

définitivement le mal, et d'en laisser subsister le principe, plus loin

de nous, mais encore à portée possible de nous et avec des chances

de retour. C'est là une situation que, lorsqu'on est en présence

de populations semi-barbares et de gouvernements irréguliers et

impuissants, on est souvent contraint d'accepter. Il n'y a pas moyen

d'établir, avec de tels gouvernements et de tels peuples, même après

leur avoir donné les plus rudes leçons, des relations sûres, des

garanties efficaces. Il faut, ou pousser contre eux la guerre à fond,

jusqu'à la conquête et l'incorporation complète, ou se résigner aux

embarras, aux incidents, aux luttes que doit entraîner un tel voisinage,

en se mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la

source qu'on ne peut tarir. C'est entre ces deux partis que nous sommes

obligés d'opter.

«Après y avoir bien réfléchi, après avoir bien pesé le pour et le contre

de ces diverses conduites, le Roi et le conseil, mon cher maréchal,

ont adopté la seconde comme la plus conforme, tout bien considéré et

compensé, à l'intérêt de notre pays. Le ministre de la guerre vous a

envoyé, ces jours derniers, des instructions qui en sont la conséquence.

J'ai voulu vous en dire le vrai caractère et les motifs. Il y aura, je

n'en doute pas, dans ce système, des inconvénients et des difficultés

graves, de l'imprévu et de l'incomplet fâcheux. Cela arrive dans tout

système. Vous saurez, j'en suis sûr, dans l'exécution de celui-ci, en

corriger, autant qu'il se pourra, les défauts, et le rendre efficace en

vous contenant dans ses limites.»

Je ne fus point trompé dans mon attente; le maréchal Bugeaud sentit le

poids de nos raisons et de notre volonté. Plus résigné que convaincu,

mais sincèrement résigné, il me répondit le 30 avril: «Ce que vous me

dites de la conduite que nous devons tenir envers le Maroc me paraît

d'une grande justesse, me plaçant à votre point de vue, et c'est là

qu'il faut se placer. Sous un gouvernement absolu, et en ne considérant

que la question militaire et le succès de notre entreprise en Afrique,

je raisonnerais autrement. Mais vous avez dû voir, dans mes dépêches

et dans les instructions que je viens de donner à MM. de Lamoricière et

Cavaignac, que j'entrais entièrement dans votre politique. Ainsi, n'ayez

aucune inquiétude à cet égard; il sera fait comme vous l'entendez, et je

vais encore me servir de vos propres expressions pour en bien pénétrer

les généraux qui sont à la frontière.»

Contraint ainsi de renoncer, quant à la guerre, à son plan favori,

le maréchal Bugeaud chercha, dans la seconde des idées qu'il avait

fortement à coeur, dans son plan de colonisation militaire, une

compensation à ses déplaisirs. Au printemps de 1846, après les succès de

sa campagne contre la grande insurrection de 1845, il reprit un moment

le projet de retraite qu'il avait aussi conçu un moment en 1844, après

sa victoire sur le Maroc. Des articles de journaux l'avaient replongé

dans un accès de colère et de tristesse: «Je sais, m'écrivait-il[54],

que vous voulez me défendre à la tribune et que vous me défendrez bien;

mais votre éloquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous

les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester, à de telles conditions, au

poste pénible et inextricable où je suis? Mon temps est fini, cela

est évident; l'oeuvre étant devenue quelque chose, tout le monde

s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis

m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre. Je m'éloigne donc

de la rive. J'ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le ministre

de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande que je fais

d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et mon âge qui ne

me permettent plus de supporter un tel fardeau, et sur mes affaires de

famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma grande raison, c'est

que je ne veux pas être l'artisan des idées fausses qui règnent

très-généralement sur les grandes questions d'Afrique; je ne redoute

ni les grands travaux de la guerre, ni ceux de l'administration; mes

soldats et les administrateurs de l'Algérie le savent très-bien; mais

je redoute l'opinion publique égarée. Je suis toujours plein de

reconnaissance de la grande mission qui m'a été confiée; je n'ai pas

oublié que c'est à vous, en très-grande partie, que je la dois, et je

ne l'oublierai jamais, quoi qu'il arrive. Je sais aussi que c'est à vous

que je dois d'avoir été bien aidé dans cette rude tâche. Vous pouvez

donc compter sur mon attachement reconnaissant, comme je compte sur

votre haute estime. Je vous demande aujourd'hui une faveur; c'est de me

faire accorder un congé définitif pour les premiers jours de juillet,

en me laissant la faculté de remettre l'_intérim_ à M. le général

de Lamoricière, comme aussi de prolonger mon séjour pendant quelques

semaines si je me trouvais en présence de circonstances très-graves.

Dans trois mois, je serai soustrait à cet enfer.»

[Note 54: Les 11 et 30 avril 1846.]

Je me refusai à son prétendu désir; je le défendis énergiquement à

la tribune; un incident ministériel le remit en confiance; fatigué

et souffrant, le maréchal Soult avait quitté l'administration active,

conservant encore pour quelque temps un siége dans le cabinet et le

titre de président du conseil; le général Moline Saint-Yon l'avait

remplacé dans le département de la guerre; le maréchal Bugeaud, loin de

redouter sa malveillance, était en bons rapports avec lui et se louait

de ses procédés. Il vint passer en France quelques semaines, et, rentré

à Alger en octobre 1846, il porta sur son plan de colonisation militaire

tous ses efforts. En même temps que, dans sa correspondance officielle

ou particulière, il insistait sans relâche sur ce point, il écrivait des

brochures pour démontrer aux Chambres et au public, les mérites de son

système, et réfuter les objections qui s'élevaient de toutes parts. Nous

lui avions promis de demander aux Chambres les fonds nécessaires pour en

faire un sérieux essai; il lui revint que la question, reproduite dans

le conseil, avait de nouveau été ajournée; il écrivit au Roi[55]:

[Note 55: Le 30 décembre 1846.]

«Sire,

«Lorsque, au mois de septembre dernier, j'eus l'honneur insigne

d'entretenir Votre Majesté de l'importance de la colonisation militaire

pour la consolidation de notre conquête, vous parûtes partager mon

opinion, comme vous l'aviez déjà fait l'année précédente, dans un

conseil où je fus appelé. Votre Majesté m'engagea à en parler à M.

Guizot, pour tâcher d'obtenir de ce ministre, avant mon départ,

un engagement formel de poser la question devant les Chambres, dès

l'ouverture de la prochaine session, par la demande d'un crédit d'essai.

Cet engagement a été pris par M. Guizot, en ce qui le concerne, car il

ne pouvait s'engager pour ses collègues. J'étais donc autorisé à compter

sur le succès puisque j'avais l'assentiment du Roi et d'un ministre qui

exerce, à juste titre, une haute influence dans le conseil. Cependant on

m'apprend qu'après une haute délibération, la question a été ajournée.

Est-ce une fin de non-recevoir ou bien seulement de la tactique

parlementaire? J'ai demandé des explications sur ce point à M. le

ministre des affaires étrangères. Si c'est une fin de non-recevoir,

Votre Majesté voudra bien se rappeler les paroles que j'eus l'honneur

de lui adresser lorsqu'elle insistait pour mon retour en Afrique; ces

paroles, les voici:--Sire, j'obéis; mais je supplie Votre Majesté

de faire que j'aie quelque chose de grand, de décisif à exécuter en

colonisation. Après avoir fait les grandes choses qui ont résolu les

deux premières questions, la conquête du pays et l'organisation du

gouvernement des Arabes, je ne voudrais pas m'user dans les misères

d'un peuplement impuissant qui, ne pouvant satisfaire en aucun point les

impatiences publiques, me ferait chaque jour assaillir par des critiques

et même des outrages. Je viens d'adresser à M. Guizot un Mémoire sur

la colonisation en général. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien en

agréer une copie. Si ce travail ne me rallie pas la majorité du

conseil, il ne me restera plus qu'à faire des voeux pour qu'on trouve de

meilleurs moyens d'assurer l'avenir de l'Algérie.

«Je suis, etc., etc.

«Maréchal DUC D'ISLY.»

Nous n'avions nul dessein d'ajourner la promesse que nous avions faite

au maréchal, et au moment où il la réclama, nous nous disposions à

l'acquitter. Quand la session se rouvrit, le 11 janvier 1847, le Roi

dit aux Chambres dans son discours: «Vous aurez aussi à vous occuper de

mesures propres à seconder, dans nos possessions d'Afrique, le progrès

de la colonisation et de la prospérité intérieure. La tranquillité, si

heureusement rétablie dans l'Algérie par la valeur et le dévouement de

notre armée, permet d'examiner mûrement cette importante question, sur

laquelle un projet de loi spécial vous sera présenté.» Le 19 février

suivant, j'écrivis au maréchal Bugeaud: «Les deux projets de loi sur

l'Algérie, l'un de crédits supplémentaires ordinaires, l'autre d'un

crédit extraordinaire de trois millions pour des essais de colonisation

militaire, seront présentés sous peu de jours. Votre présence à la

Chambre pendant la discussion sera indispensable. Le ministre de la

guerre vous a envoyé l'ordre de venir à ce moment. Je vous répète, mon

cher maréchal, que c'est indispensable et que j'y compte. La question

sera posée solennellement, par un projet de loi spécial annoncé dans

le discours de la couronne. Il faut que la discussion soit complète,

et elle ne peut pas être complète sans vous. Nous soutiendrons, je

soutiendrai très-fermement le projet de loi; mais il y a une foule de

points que vous seul pouvez éclaircir, une foule de questions auxquelles

vous seul pouvez répondre. Je l'ai dit avant-hier à ce jeune officier

que vous m'aviez présenté, M. Fabas, et qui me paraît fort intelligent.

Il va écrire une brochure dont je lui ai indiqué les bases. Je vous

attends donc vers le milieu de mars, au plus tard. Je suppose que le

débat viendra du 15 au 30 mars.»

Le projet de loi fut, en effet, présenté le 27 février. L'exposé des

motifs commençait par rappeler les divers essais et les divers modes

de colonisation tentés en Algérie, surtout depuis le gouvernement

du maréchal Bugeaud. Il énumérait les résultats déjà obtenus, plus

importants qu'on ne le croyait en général, quoique bien insuffisants et

encore bien loin du but: «En résumé, disait le ministre de la guerre,

vingt-sept centres nouveaux de colonisation ont été fondés dans la

province d'Alger depuis la conquête: six villes anciennes ont été

reconstruites, sans compter celle d'Alger, qui est devenue une ville

européenne de premier ordre, et une population d'environ 73,000 âmes

s'est constituée dans cette province. Huit centres nouveaux ont

été créés dans la province d'Oran; trois villes y ont été relevées,

indépendamment de celle d'Oran, et une population européenne de plus de

22,000 âmes s'y est fixée. Dans la province de Constantine, huit centres

nouveaux ont été fondés; trois villes anciennes y ont été rebâties, et

une population européenne de près de 12,000 âmes s'y est établie.....

Mais jusqu'à ce que la consécration du temps ait plus universellement

établi notre domination en Algérie, jusqu'à ce qu'une population

européenne compacte ait couvert toute la surface du sol disponible, il

est d'un haut intérêt pour la sécurité des personnes et des propriétés,

cette première condition de tout progrès colonial, de fonder au coeur du

pays, sur les limites des territoires occupés, en présence d'un peuple

fanatique, admirablement constitué pour la guerre et toujours accessible

aux idées de rébellion, de quelque part qu'elles viennent, il est,

dis-je, d'un haut intérêt de fonder une colonisation plus forte,

plus défensive que la colonisation libre et civile, en un mot, une

colonisation _armée_. Cette colonisation d'avant-garde, qui doit former

en quelque sorte le bouclier des établissements fondés derrière elle,

qui doit se servir du fusil comme de la bêche, qui doit être toujours

prête à se défendre elle-même et à protéger ses voisins, ce serait en

vain qu'on en chercherait les éléments dans une population étrangère au

métier des armes; ceux-là seuls qui ont su opérer la conquête peuvent

entreprendre efficacement cette oeuvre militaire qui n'en est que

la continuation, parce que seuls ils sont à même de fournir un choix

d'hommes jeunes, vigoureux, acclimatés, aguerris, énergiques, capables

enfin de tenir constamment les Arabes en respect et de leur faire

comprendre que nous voulons décidément rester les maîtres du pays.

«Dans le but d'encourager, au moyen de cette protection puissante,

l'envahissement plus rapide du sol par les exploitations européennes

jusqu'ici timidement concentrées sur quelques parties du littoral, comme

aussi pour donner un témoignage de satisfaction à l'armée d'Afrique qui,

en toute circonstance, a si bien mérité de la France par la continuité,

l'éclat et le désintéressement de ses services, le Roi, mû par une

pensée analogue à celle qui avait dirigé Napoléon lorsqu'en 1808, il

décréta les camps de Juliers et d'Alexandrie, nous a chargés de

vous présenter un projet de loi ayant pour objet d'obtenir un crédit

extraordinaire, spécialement destiné à fonder en Algérie des camps

agricoles qui comprendraient mille soldats.»

Le projet exposait ensuite avec détail l'organisation de ces camps

agricoles et tout le régime de cette colonisation militaire appelée à

se transformer, par degrés, en colonisation civile et définitive.

La plupart de ces dispositions étaient empruntées aux idées et aux

brochures du maréchal Bugeaud.

Quand ce projet de loi arriva à Alger, il trouva le maréchal atteint

d'un rhume violent et presque alité à la suite de courses rapides et

répétées par une saison rigoureuse: «Je viens de me faire lire l'exposé

des motifs, m'écrivit-il[56]; si je ne comptais que sur cet exposé le

projet me paraîtrait bien malade; je n'ai rien vu de plus pâle, de plus

timide, de plus incolore que ce discours du ministre de la guerre; on y

a mêlé l'historique incomplet de la colonisation, le système du général

Lamoricière, celui du général Bedeau; enfin, le mien arrive comme

accessoire. On ne l'appuie par aucune des grandes considérations; on lui

donne la plus petite portée possible; on l'excuse bien plus qu'on ne le

recommande et qu'on n'en démontre l'utilité. Je compte infiniment peu

sur la parole du ministre de la guerre; mais je compte infiniment sur la

vôtre. C'est maintenant l'oeuvre du ministère; vous ne voudrez pas lui

faire éprouver un échec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un intérêt

patriotique; mon intérêt personnel s'accommoderait fort bien de

l'insuccès. Je suis déjà un peu vieux pour la rude besogne d'Afrique,

et vous savez que, si je tiens à conserver le gouvernement après avoir

résolu les questions de guerre et de domination des Arabes, c'est

uniquement pour faire entrer le pays, avant de me retirer, dans une

voie de colonisation qui puisse perpétuer notre conquête et délivrer la

France du grand fardeau qu'elle supporte. Il y a de l'amélioration dans

ma santé; j'espère que je pourrai partir le 14.»

[Note 56: Le 9 mars 1847]

Quelques jours plus tard, le 15 mars, il me récrivit: «C'est encore de

mon lit de douleur que je vous écris. Ayant besoin de guérir vite, j'ai

supplié le docteur de m'appliquer les remèdes les plus énergiques pour

dissiper ma violente maladie de poitrine; les pommades révulsives, les

vésicatoires, les purgations, les compresses camphrées, l'eau sédative,

rien n'a été négligé; on m'a martyrisé; ma poitrine n'est qu'une plaie,

et cependant il n'y a pas d'amélioration dans mon état intérieur. Je

commence à craindre sérieusement de n'être pas en état de me rendre à

Paris avant la fin du mois, et dès lors, qu'irais-je y faire? Les partis

seront pris; la commission aura fait son rapport; s'il est favorable, la

chose ira probablement bien; s'il ne l'était pas, ce ne serait pas moi

qui ferais changer le résultat.»

Un _post-scriptum_ ajouté à cette lettre portait: «J'apprends, par une

lettre particulière, les noms des commissaires de sept bureaux de la

Chambre pour les crédits d'Afrique. Je crois la majorité d'entre eux

très-peu favorable. Le gouvernement, qui est si fort dans tous les

bureaux, n'a donc pas cherché à faire prévaloir les candidats de son

choix. Tout ceci est d'un bien mauvais augure.»

Les informations du maréchal ne le trompaient pas; la commission élue

dans la Chambre des députés pour examiner le projet de loi fut presque

unanimement contraire; elle choisit pour son président M. Dufaure

qui, dans la session précédente, s'était hautement prononcé contre la

colonisation militaire. Indépendamment des objections spéciales qu'on

adressait au plan du maréchal Bugeaud, c'était l'instinct général de la

Chambre qu'il y avait là une prétention démesurée à se passer du

temps pour l'une de ces oeuvres dans lesquelles le temps est l'allié

nécessaire des hommes. Il fut bientôt évident que le projet de loi ne

serait pas adopté. Nous n'en avions pas fait une question de cabinet;

quelque importante que fût l'affaire, notre politique générale n'y

était nullement engagée; c'était une de ces occasions dans lesquelles

un gouvernement sensé doit laisser à son propre parti une assez grande

latitude, et si nous avions agi autrement, nos plus fidèles amis se

seraient justement récriés. Le maréchal Bugeaud lui-même pressentait le

résultat de cette situation, et prenait d'avance des précautions pour ne

pas s'engager, de sa personne, dans la lutte parlementaire; il ne vint

point à Paris et m'écrivit[57]: «M. le ministre de la guerre a sans

doute déjà fait connaître au conseil ma détermination de me retirer

devant l'accueil que la Chambre a fait au projet de loi sur les colonies

militaires. Je suis sûr qu'_in petto_ vous approuverez ma résolution. De

même que vous ne voudriez pas, en gouvernement, défendre des idées

qui ne seraient pas les vôtres, vous penserez que je ne dois pas

plus vouloir appliquer en Afrique des systèmes de colonisation et

de gouvernement qui répugnent à ma raison pratique, et partant à mon

patriotisme. L'état de ma santé ne me permet pas de me rendre à Paris

comme j'en avais le projet; je fais des remèdes qui exigent que je sois

chez moi tranquille; puis, je dois aller aux eaux. Toutefois, ma forte

constitution me laisse l'espoir de me rétablir dans le courant de

l'année.»

[Note 57: Les 21 mars et 28 mai 1847.]

En présence de cette résolution du maréchal; le projet de loi cessait

d'être, pour le cabinet, une question embarrassante; c'était à lui que

nous avions accordé cette tentative; sans lui, et dans la perspective de

sa retraite, le débat n'était pas sérieux. M. de Tocqueville fit, le

2 juin, au nom de la commission, un rapport dans lequel, après avoir

discuté les divers plans de colonisation, et en particulier celui des

camps agricoles, il conclut au rejet du crédit demandé pour en faire

l'essai. Huit jours après la lecture de ce rapport, le gouvernement

retira le projet de loi.

La retraite du maréchal Bugeaud avait précédé celle-là. En la regrettant

vivement, j'en trouvais le motif sérieux et légitime. Après avoir

accompli une grande oeuvre, la domination de la France en Algérie, le

maréchal avait conçu une grande idée, le prompt établissement en Algérie

d'un peuple de soldats français. C'était vouloir trop et trop vite,

et vouloir ce que repoussait la conviction, également sincère, des

chambres. Devant ce conflit, le maréchal Bugeaud ne pouvait que se

retirer, et il se retirait dignement, car il emportait dans sa retraite

la gloire de sa vie et l'indépendance de sa pensée. Mais pour le

gouvernement du Roi, une grande question s'élevait alors, et qui ne

pouvait être ajournée: quel successeur dans le gouvernement de l'Algérie

fallait-il donner au maréchal Bugeaud? Autour de lui, les lieutenants

éminents ne manquaient pas; le général Changarnier, le général

Lamoricière, le général Bedeau, le général Cavaignac avaient fait leurs

preuves d'habileté comme de bravoure. Pourtant aucun d'eux n'avait

encore été en mesure d'acquérir cette notoriété universelle et cette

prépondérance incontestée qui confèrent, en quelque sorte de droit

naturel et public, le commandement supérieur. L'état des affaires en

Afrique ne demandait plus d'ailleurs que le pouvoir eût un caractère

essentiellement militaire; le maréchal Bugeaud avait réellement accompli

l'oeuvre de la conquête; Abd-el-Kader errait encore çà et là, cherchant

partout les occasions et les moyens de continuer la lutte; mais la

domination française prévalait irrésistiblement; une puissante autorité

morale s'attachait, dans toute l'ancienne Régence et tout à l'entour, au

nom et aux armes de la France, la Grande-Kabylie seule conservait encore

une indépendance qu'il était réservé à M. le maréchal Randon de

dompter. Le jour était venu où le gouvernement de l'Algérie pouvait être

politique et civil en même temps que guerrier. M. le duc d'Aumale était

plus propre que personne à lui donner ce double caractère: il avait

pris part avec distinction, quelquefois avec éclat, à quelques-unes des

campagnes les plus actives; il était aimé autant qu'estimé dans l'armée;

son nom et son rang avaient, sur les Arabes, un sérieux prestige; ils se

rangeaient sous la main du fils du sultan de France, plus aisément que

sous l'épée d'un général vainqueur. Depuis quelque temps déjà, il avait

été plus d'une fois question de lui pour le grand poste que la retraite

du maréchal Bugeaud laissait vacant: le 17 juillet 1843, en annonçant

au maréchal Bugeaud que le Roi se disposait à lui donner le bâton

de maréchal, le maréchal Soult lui écrivait: «M. le duc d'Aumale ne

pourrait consentir à exercer _l'interim_ du gouvernement de l'Algérie;

mais Son Altesse Royale ne renonce point, pour l'avenir, à en devenir

titulaire. Jusque-là, son désir serait d'aller commander, au mois

d'octobre prochain, la province de Constantine, et d'y servir sous vos

ordres.» Quelques mois plus tard[58], le maréchal Bugeaud écrivait à M.

Blanqui: «Je désire qu'un prince me remplace ici; non pas dans l'intérêt

de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la question;

on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera

davantage chaque jour un homme capable. Je lui laisserai, j'espère, une

besogne en bon train; mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore;

c'est une oeuvre de géants et de siècles.» L'année suivante enfin, le

maréchal Bugeaud m'écrivit à moi-même: «Quant au gouvernement du duc

d'Aumale, je n'y vois d'inconvénient que pour la monarchie qui prendra

une responsabilité de plus. Le jeune prince est capable, et il va vite

en expérience. Je pense que, dès le début, il administrera bien et

deviendra un militaire très-distingué; sur ce point, il ne lui faut

qu'un peu plus d'expérience et de méditation.»

[Note 58: Le 23 octobre 1843.]

On a dit souvent que le roi Louis-Philippe avait imposé son fils au

cabinet et à l'Algérie, uniquement par faveur et dans un intérêt de

famille; rien n'est plus faux; le Roi désirait sans doute que les

princes ses fils affermissent sa race en l'honorant; mais il n'a jamais

eu, à ce sujet, ni exigence, ni impatience, et il n'a mis ses fils en

avant que lorsqu'il les a jugés capables de bien servir le pays. Pour

M. le duc d'Aumale en particulier, le Roi a attendu que le temps et les

faits appelassent naturellement le prince au poste qu'il lui désirait;

l'occasion ne pouvait être plus favorable; c'était uniquement à cause

du désaccord entre ses idées et celles des Chambres et par un acte de

sa propre volonté que le maréchal Bugeaud se retirait; le choix du duc

d'Aumale pour lui succéder fut décidé uniquement par des motifs puisés

dans l'intérêt de la France comme de l'Algérie, et de l'administration

civile comme de l'armée; le cabinet en fut d'avis autant que le Roi;

et quand, le 11 septembre 1847, ce prince reçut la charge de gouverneur

général de nos possessions d'Afrique, il y fut appelé comme le

successeur le plus naturel du maréchal Bugeaud, et comme celui

qu'accepteraient le plus volontiers les hommes éminents qui auraient

pu prétendre au pouvoir dont il fut revêtu, comme les soldats et les

peuples sur qui ce pouvoir devait s'exercer.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7) · 第 12 / 43 题