L'ALGÉRIE ET LE MAROC
(1841-1847).
Le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie.--Son caractère et
ses deux idées principales sur sa mission.--Désaccord entre ces idées
et les dispositions des Chambres.--Le cabinet est résolu à soutenir
fortement le général Bugeaud dans l'oeuvre de la complète domination
française sur toute l'Algérie.--Campagnes et succès du général
Bugeaud.--Son jugement sur Abd-el-Kader.--Sa susceptibilité dans
ses rapports avec le ministère de la guerre, les Chambres et les
journaux.--Ses brochures.--Sa correspondance particulière avec moi.--Il
est fait maréchal.--Abd-el-Kader se replie sur le Maroc.--Dispositions
du peuple marocain et embarras de l'empereur Abd-el-Rhaman.--Invasion
des Marocains sur le territoire de l'Algérie.--Nos réclamations à
l'empereur du Maroc.--Mes instructions au consul général de France à
Tanger.--Le prince de Joinville est nommé commandant d'une escadre
qui se rend sur les côtes du Maroc.--Inquiétude du gouvernement
anglais.--Méfiance de sir Robert Peel.--Sagacité et loyauté de lord
Aberdeen.--Ses démarches pour décider l'empereur du Maroc à se rendre
à nos demandes.--Elles ne réussissent pas; la guerre est déclarée.--Le
prince de Joinville bombarde Tanger et prend Mogador.--Le maréchal
Bugeaud bat et disperse l'armée marocaine sur les bords de
l'Isly.--L'empereur du Maroc demande la paix.--Elle est conclue à
Tanger.--Ses conditions et ses motifs.--Débats dans les Chambres à ce
sujet.--Négociation pour la délimitation des frontières entre l'Algérie
et le Maroc.--Traité de Lalla-Maghrania.--Velléités de retraite
du maréchal Bugeaud.--Abd-el-Kader recommence la guerre en
Algérie.--Incident des grottes du Dahra.--Le maréchal Bugeaud met en
avant son plan de colonisation militaire.--Ce plan est mal vu dans les
Chambres et dans le ministère de la guerre.--Le maréchal Bugeaud veut
se retirer.--Il vient en France.--Nouvelle et générale insurrection
en Algérie--Le maréchal Bugeaud y retourne et triomphe de
l'insurrection.--Il est disposé à poursuivre Abd-el-Kader dans le
Maroc.--Je lui écris à ce sujet.--Il y renonce.--Il insiste sur son
plan de colonisation militaire.--Sa lettre au Roi pour le
réclamer.--Présentation à la Chambre des députés d'un projet de loi
conforme à ses vues.--Mauvais accueil fait à ce projet.--Le maréchal
Bugeaud en pressent l'insuccès.--Il est souffrant et ne se rend pas
à Paris.--La commission de la Chambre des députés propose le rejet du
projet de loi.--Le gouvernement le retire.--Le maréchal Bugeaud donne sa
démission.--Le duc d'Aumale est nommé gouverneur général de l'Algérie.
Quand, le 29 décembre 1840, le Roi, sur la demande du cabinet, nomma
le général Bugeaud gouverneur général de l'Algérie, je ne me dissimulai
point les conséquences de ce choix et les obligations, j'ajoute les
difficultés qu'il nous imposait. Le général Bugeaud n'était pas un
officier à qui l'on pût donner telles ou telles instructions, avec la
certitude qu'il bornerait son ambition à les exécuter de son mieux et
à faire son chemin dans sa carrière en contentant ses chefs. C'était un
homme d'un esprit original et indépendant, d'une imagination fervente et
féconde, d'une volonté ardente, qui pensait par lui-même et faisait une
grande place à sa propre pensée en servant le pouvoir de qui il tenait
sa mission. Ni l'éducation ni l'étude n'avaient, en la développant,
réglé sa forte nature; jeté de bonne heure dans les rudes épreuves de
la vie militaire, et trop tard dans les scènes compliquées de la vie
politique, il s'était formé par ses seules observations et sa propre
expérience, selon les instincts d'un bon sens hardi qui manquait
quelquefois de mesure et de tact, jamais de justesse ni de puissance.
Il avait sur toutes choses, en particulier sur la guerre et les affaires
d'Algérie, ses idées à lui, ses plans, ses résolutions; et non-seulement
il les poursuivait en fait, mais il les proclamait d'avance, en
toute occasion, à tout venant, dans ses conversations, dans ses
correspondances, avec une force de conviction et une verve de parole
qui allaient croissant à mesure qu'il rencontrait la contradiction ou
le doute; il s'engageait ainsi passionnément, soit envers lui-même, soit
contre ceux qui n'acceptaient pas toutes ses vues, tellement plein de
son ferme jugement et de sa patriotique intention, qu'il ne s'apercevait
pas des préventions qu'inspirait l'intempérance de son langage, et ne
pressentait pas les difficultés que ces préventions sèmeraient sur ses
pas quand, après avoir tant parlé, il aurait à agir.
En même temps qu'il se créait ainsi lui-même des difficultés factices,
il ne se faisait aucune illusion sur les difficultés naturelles de sa
mission et sur l'étendue des moyens nécessaires pour les surmonter. Cet
esprit qui, par son exubérance et sa confiance dans ses conceptions,
semblait quelquefois chimérique, était remarquablement exact et
pratique, attentif à se rendre un compte sévère des obstacles qu'il
devait rencontrer et des forces dont il avait besoin, n'en dissimulant
rien à personne pas plus qu'à lui-même, sans complaisance pour les idées
fausses et les vaines espérances du public, sans ménagement pour
les embarras ou les faiblesses de ses supérieurs. C'était un agent
parfaitement véridique et puissamment efficace, mais peu commode, et
qui mêlait avec rudesse l'exigence à l'indépendance. Il était de plus
ombrageux, susceptible, prompt à croire qu'on ne faisait pas une
assez large part à ses services ou à sa gloire. Quand les difficultés
naturelles de sa mission ou celles qu'il s'attirait quelquefois lui-même
le rendaient mécontent ou inquiet, quand il croyait avoir à se plaindre
du Roi, du ministre de la guerre, des Chambres, des journaux, c'était
à moi qu'il s'adressait pour épancher ses mécontentements, ses
inquiétudes, et me demander d'y porter remède. Non qu'il y eût, entre
lui et moi, une complète intimité; nos antécédents, nos goûts, nos
habitudes d'esprit et de vie ne se ressemblaient pas assez pour nous
unir à ce point; mais il savait le cas que je faisais de lui, il
comptait sur mon bon vouloir et sur mon aptitude à le soutenir dans le
conseil, dans les Chambres, devant le public. Il était d'ailleurs,
dans la politique générale, ardent conservateur, touché surtout des
conditions comme des besoins de l'ordre, et l'un de mes plus fermes
adhérents: «Pendant que je poursuivrai l'Émir dans ses retraites,
m'écrivait-il[26], vous lutterez pour maintenir votre majorité contre
l'inconstance et l'inconséquence. Vous verrez, comme moi, qu'il est
aussi difficile de conserver que de conquérir; mais vous combattrez
avec talent et fermeté; j'espère, autant que je le désire, que vous
triompherez. Vous me défendez, vous me soutenez dans l'occasion; et
vous ne le faites que par justice et bienveillance pour un vieil ami
politique en qui vous avez aussi confiance comme général. C'est à votre
insu que vous acquittez, envers moi, une vieille dette; combien de fois
vous ai-je défendu contre les préjugés absurdes des esprits creux ou
passionnés!»
[Note 26: Le 18 octobre 1842.]
Plus tard, après quatre années de fortes campagnes et de brillants
succès, devenu maréchal de France et duc d'Isly, il eut, dans un accès
d'humeur, une tentation de prudence personnelle; il voulut se retirer;
je venais, à la même époque, d'être assez malade; il m'écrivit[27]:
«Avant d'aborder la chose que j'ai à traiter dans cette lettre, je veux
vous parler des inquiétudes que m'a données votre santé, pour vous, pour
nous, pour le pays. Je ne vous ai pas écrit pour vous ménager; mais j'ai
chargé M. Blondel, directeur des services civils en Algérie, d'aller
vous voir de ma part et de me tenir au courant de la marche de votre
maladie. Je le chargeais aussi de vous féliciter de l'heureuse issue
de la négociation sur le droit de visite. Mais qu'ai-je besoin de
protestations? Vous connaissez mes vieux sentiments pour vous; ils ne
pouvaient s'affaiblir en cette double occasion. Je suis bien heureux de
vous voir rétabli en même temps que vous obtenez un traité qui enlève à
vos adversaires leur meilleur champ de bataille. Cela dit, je passe à un
sujet moins important, mais qui a votre intérêt, j'en suis sûr, car il
s'agit de moi; vous ayant toujours regardé comme le principal auteur de
la position qui m'a permis de rendre quelques services au pays, je
vous dois compte de la détermination que j'ai prise de la quitter.» Il
m'exposait alors les motifs de sa détermination, motifs puisés dans
les déplaisirs personnels de ses relations avec le maréchal Soult et
le département de la guerre plutôt que dans un sérieux sentiment des
difficultés de sa situation après ses victoires. Aussi renonça-t-il
bientôt à ses velléités de retraite, et quelques mois après me l'avoir
annoncée, il m'écrivit[28]: «Je suis arrivé, dans mon gouvernement de
l'Algérie, à une période qui ressemble beaucoup à deux époques de votre
vie parlementaire. Quand, après la révolution de Juillet, le ministère
du 11 octobre 1833 eut consolidé la nouvelle monarchie et refoulé les
passions révolutionnaires, une partie de ses amis se débandèrent et
voulurent s'emparer d'une situation qui était devenue bonne. La même
chose s'est vue après la formation et les premiers succès de votre
ministère du 29 octobre 1840. Et maintenant, pour moi, ayant résolu
les grandes et premières questions, à savoir, le système de guerre pour
vaincre et soumettre les Arabes, la question de domination du pays et
de sécurité pour les Européens, ayant mis la colonisation en train, la
population européenne étant quadruplée, les revenus du pays quintuplés,
le commerce décuplé, de grands travaux colonisateurs ayant été exécutés,
tels que routes, ponts, barrages, édifices de toute nature, plusieurs
villes et bon nombre de villages ayant été fondés, il est clair que j'ai
fait mon temps et que je ne suis plus bon à rien. Malheureusement ces
attaques ont commencé dans un journal subventionné par le ministère de
la guerre, et dont les rédacteurs vivaient dans la plus grande intimité
avec les bureaux de la direction des affaires de l'Algérie. C'est une
des causes qui m'ont fait demander mon remplacement. Les bureaux se
vengeaient ainsi des contrariétés que je leur faisais éprouver en
combattant les fausses mesures qu'ils proposaient à M. le maréchal
ministre de la guerre. Il est probable qu'une grosse intrigue d'envieux
et d'ambitieux est venue s'emparer de ces ficelles pour tâcher de me
démolir. C'est là leur expression.
[Note 27: Le 30 juin 1845.]
[Note 28: Le 18 août 1845.]
«Je vous prie de croire que les attaques de la presse ordinaire n'ont
fait et ne feront aucune impression sur moi. J'irai mon droit chemin
tant que je serai soutenu par le gouvernement du Roi. Je serai dédommagé
des déclamations des méchants par l'assentiment général de l'armée et
de la population générale de l'Algérie. Le 6 ou le 7 septembre, je
serai près de M. le maréchal Soult à Saint-Amand. Je traiterai avec lui
quelques-unes des principales questions. Si nous pouvons nous entendre,
comme j'en ai l'espoir d'après les bonnes dispositions qu'il me montre
depuis quelque temps, je me remettrai de nouveau à la plus rude galère à
laquelle ait jamais été condamné un simple mortel.»
En rentrant, comme gouverneur général, dans cette galère où, depuis
plusieurs années déjà, il avait vécu et ramé, il y apportait, avec une
conviction passionnée, deux idées dominantes, la nécessité de soumettre
les Arabes dans toute l'étendue de l'ancienne Régence, la nécessité de
la colonisation militaire pour fonder et féconder notre établissement.
C'était la guerre partout en Algérie, avec une forte armée pour la
soutenir, et après le succès de la guerre, longtemps encore l'armée
comme principal acteur au sein de la paix.
Rien n'était moins en harmonie que ces deux idées avec les dispositions
des Chambres et les préventions du public. Très-décidément on voulait
rester en Algérie; mais on souhaitait vivement d'y restreindre la guerre
et les dépenses de la guerre. On regardait la prépondérance prolongée
du régime militaire comme mauvaise, et la colonisation militaire comme
impossible, soit en elle-même, soit à cause des charges énormes qu'elle
devait imposer au pays. On avait hâte de voir l'Algérie entrer sous les
lois de l'administration civile et dans les voies de la colonisation
civile, la seule que l'État pût protéger sans la payer et sans en
répondre.
Quant à la nécessité de soumettre complétement les Arabes et d'établir
la domination française dans toute l'étendue de l'Algérie, j'étais de
l'avis du général Bugeaud; la question n'était plus, comme de 1830
à 1838, entre l'occupation restreinte et l'occupation étendue; la
situation de la France dans le nord de l'Afrique avait changé; les faits
s'étaient développés et avaient amené leurs conséquences; la conquête
effective de toute l'Algérie était devenue la condition de notre
établissement à Alger et sur la côte. Les esprits hostiles à cet
établissement et les esprits timides qui en redoutaient les charges
essayaient encore de résister à ce qu'ils appelaient un dangereux
entraînement; mais, pour les esprits plus fermes et à plus longue vue,
cet entraînement était un résultat nécessaire de la situation et comme
un fait déjà accompli. Ainsi se sont faites la plupart des grandes
choses qui ont fait les grandes nations par la main des grands hommes;
ce fut la gloire du général Bugeaud de comprendre fortement la nécessité
de celle-ci et de s'y attacher avec une passion persévérante; sous
le roi Charles X, la France avait conquis Alger; c'est sous le roi
Louis-Philippe et par le général Bugeaud qu'elle a conquis l'Algérie. Le
mérite du cabinet fut de mettre résolument le général Bugeaud à la tête
de cette oeuvre, de l'y soutenir fermement et de lui fournir, malgré
bien des difficultés et des résistances, les moyens de l'accomplir[29].
[Note 29: Au 1er juillet 1840, avant la formation du cabinet du 29
octobre 1840 et la nomination du général Bugeaud comme gouverneur
général de l'Algérie, nos forces militaires en Algérie étaient de 64,057
hommes.
Au 1er juillet 1841, elles s'élevaient à 78,989 hommes, tant troupes
françaises qu'auxiliaires et indigènes.
Au 1er juillet 1842, elles s'élevaient à 83,281 hommes.
Au 1er juillet 1843................... à 85,664 hommes.
Au 1er juillet 1844................... à 90,562 hommes.
Au 1er juillet 1845................... à 89,099 hommes.
Au 1er juillet 1846.................. à 107,688 hommes.
Au 1er juillet 1847.................. à 101,520 hommes.]
Appelé aujourd'hui à retracer et à apprécier les principaux faits de la
guerre d'Algérie à cette époque, je n'ai pas voulu me contenter de mes
souvenirs personnels, nécessairement superficiels et incomplets; j'ai
cherché, parmi les hommes qui ont vécu et servi auprès du maréchal
Bugeaud, un témoin sûr et un juge compétent. Le maréchal Bugeaud me
l'avait lui-même indiqué d'avance; il m'écrivait le 2 juillet 1846:
«Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant que le capitaine Trochu
aura le premier grade vacant parmi les chefs d'escadron. Si vous le
connaissiez, vous en seriez aussi satisfait que moi; il a une tête et
des sentiments comme vous les aimez. Il est apte à parvenir à tout.
Je ne connais dans l'armée aucun homme plus distingué que lui; veillez
donc, je vous prie, à ce que la promesse soit tenue.» Elle fut tenue, en
effet, et le général Trochu, placé aujourd'hui aussi haut dans l'estime
que dans les rangs de l'armée, a pleinement justifié l'opinion de son
illustre chef. C'est à lui que j'ai demandé un résumé caractéristique
des idées et des procédés du maréchal Bugeaud dans la guerre d'Algérie,
et il a répondu à mes questions d'une façon si nette et si frappante
que je me garderai de rien changer à ses paroles; je les reproduirai ici
textuellement comme un fidèle portrait de l'homme et de la guerre qui y
sont peints:
«Le nouveau gouverneur de l'Algérie, m'écrivait, le 8 novembre dernier,
le général Trochu, apportait avec lui une force qui fit autant pour
la conquête que les soldats et l'argent; force toute morale qui a été,
entre les mains du maréchal Bugeaud, l'instrument de tous les succès de
sa carrière. Il ne doutait pas; et il sut prouver qu'il ne fallait
pas douter à une armée qu'une perpétuelle alternative de succès et
de revers, dans une entreprise dont le but était resté jusque-là mal
défini, avait laissée dans l'incertitude.
«Les lieutenants du maréchal Bugeaud, dont je ne crois pas diminuer la
valeur et les services en faisant cette déclaration, étaient des hommes
supérieurs qui s'étaient formés eux-mêmes dans cette guerre, et qui
étaient déjà formés, pour la plupart, quand il vint prendre la direction
de leurs efforts. Ainsi ce qu'ils ont fait leur appartient en propre, et
le maréchal en a largement bénéficié. Il n'est pas un vieil officier
de l'armée d'Afrique qui n'ait présentes à la pensée les opérations si
intelligentes et si hardies par lesquelles le général de Lamoricière,
dans la campagne d'hiver de 1841 à 1842, tournant dans la province
d'Oran le massif qui était le siège principal de l'influence personnelle
et de la puissance gouvernementale d'Abd-el-Kader, fit tomber en
quelques mois les deux tiers de cette province entre nos mains; et les
entreprises audacieuses du général Changarnier dans la province d'Alger,
entreprises au milieu desquelles brille d'un si vif éclat le combat de
l'_Oued-Fodda_, qui restera, dans l'histoire militaire du pays, comme
un de ces actes hasardés que le succès seul peut justifier, mais où
général, officiers et troupes, avec de cruels sacrifices, se couvrent de
gloire et impriment à la marche des événements une impulsion décisive.
Mais le système de guerre en Afrique avait pour point de départ
antérieur une théorie qui appartient au général de brigade Bugeaud,
théorie dont l'application au combat de la Sikkak (6 juillet 1836),
alors que ses futurs lieutenants étaient tous encore peu connus ou
inconnus, avait appelé sur lui une haute et très-légitime notoriété.
«Une colonne française, considérable par la valeur des officiers et
de la troupe, après de pénibles opérations dans l'ouest de la province
d'Oran, se trouvait acculée à la mer, dans le delta sablonneux que
forment les embouchures de la Tafna. Elle était entourée par tous les
rassemblements armés du pays, attaquée chaque jour dans sa position à
peine défendable, assujettie à des efforts continuels, à des sacrifices
douloureux. Son état moral, comme son état matériel, touchait au
désarroi. La situation était grave. Le gouvernement et l'opinion s'en
montrèrent émus. Un envoi immédiat de troupes partant directement des
ports de la Méditerranée fut résolu. Le commandement en fut donné au
général Bugeaud. Il débarqua à la Tafna avec une brigade, réunit autour
de lui tous les officiers présents, et leur dit, avec une netteté et
une fermeté de vues auxquelles ils n'étaient pas accoutumés, comment
il envisageait la crise et comment il entendait en sortir:--«Les Arabes
sont vaillants, mais ils ne le sont pas plus que vous. Vous opposez
votre discipline et votre organisation à leurs masses confuses qui
sont d'autant plus faciles à jeter dans le désordre qu'elles sont plus
nombreuses. Ils sont mal armés; vous avez un excellent armement. Ils
ont peu de munitions; vous n'avez pas à ménager les vôtres. Que vous
manque-t-il donc pour les battre? Je vais vous le dire et vous montrer
en même temps que je vous apporte ce qui vous manque. Ayez le sentiment
de votre incontestable supériorité, et portez-le avec vous dans le
combat, de manière à le faire passer dans l'âme de vos adversaires. Ils
vous croient compromis, livrés à l'abattement, réduits à une défensive
sans remède et sans issue. Eh bien, nous allons les surprendre par une
offensive si rapide, énergique et imprévue, que, par un revirement moral
dont l'effet est immanquable, le trouble et l'incertitude remplissant
leurs esprits, nous frapperons un grand coup qui les abattra à leur
tour. Mais comment, traînant avec vous tant de canons et tant de
voitures dans un pays montagneux, très-difficile, sans routes, comment
prendre l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent,
qui va partout, qui est dégagé d'attirail, et mobile à ce point que vous
le déclarez insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il
faut vous défaire de ces _impedimenta_ qui, bien loin d'être une force,
sont pour vous une cause permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes
liés à leur existence; vous les suivez péniblement là où ils peuvent
passer, quand ils peuvent passer; vous ne marchez jamais à l'ennemi
quand il serait à propos; et tout votre temps s'use, tous vos efforts
s'épuisent à défendre vos canons et vos voitures, alors que l'ennemi,
habile à choisir le moment de vos embarras, fond sur vous. Je vous
déclare que j'ordonne l'embarquement de ce matériel de campagne et son
renvoi à Oran. Nos soldats porteront plus de vivres. Une petite
réserve sera chargée sur des chevaux et des mulets avec lesquels nous
organiserons aussi le transport de nos blessés et de nos malades.
Avec ces moyens sommairement constitués, je vous promets de vous mener
immédiatement à l'ennemi et de le battre.--»
«Cet ordre de renvoi des canons de campagne produisit, sur l'auditoire
du général, un effet marqué d'étonnement et de mécontentement. Annoncé
par un commandant en chef qui débutait en Algérie, à des officiers
qui étaient déjà, en grand nombre, des vétérans algériens prétendant
à l'expérience et considérant une puissante artillerie comme la grande
force et la principale sauvegarde de l'armée à de certains moments, il
fut très-mal accueilli. Le doyen des chefs de corps présents, le colonel
Combe, officier de l'Empire, homme énergique, à qui une mort glorieuse
sous les murs de Constantine fit, l'année suivante, une notoriété
méritée, voulut être l'organe du sentiment général. Dans une réponse
peut-être hors de mesure et qui ne fut pas sans quelque amertume,
il combattit les vues du général Bugeaud, donnant à entendre que son
inexpérience africaine avait seule pu lui conseiller des dispositions
qui étaient notoirement compromettantes. Il railla à mots couverts la
confiance qu'en exposant les détails de son système de marche et de
combat, le général avait montrée de pouvoir tourner les masses arabes et
leur faire des prisonniers, résultat qui était en effet, à cette époque,
considéré comme très-difficile ou même impossible à attendre.
«Le général Bugeaud dut mettre un terme à la discussion par l'argument
militaire _sic volo, sic jubeo_; et à quelques jours de là il répondait
à ses contradicteurs par la victoire de la Sikkak, qui fut décisive,
complète, enlevée, qui mit, en effet, entre nos mains des prisonniers
en grand nombre, et qui eut, en Algérie et en France, un si légitime
retentissement. Le système de la guerre d'Afrique était fondé.»
Ce fut là, en effet, le système que, dès son arrivée en Algérie
comme gouverneur général et dans sa première campagne comme dans les
suivantes, le général Bugeaud appliqua sur une grande échelle et avec
autant de souplesse que de persévérance; il donna immédiatement à
la guerre un caractère d'initiative hardie, de mobilité dégagée et
imprévue, de prompte et infatigable activité. Il s'appliqua à poursuivre
ou à prévenir, à atteindre et à vaincre ou à déjouer, sur tous les
points du territoire arabe, Abd-el-Kader, c'est-à-dire la nation arabe
elle-même personnifiée dans son héros: «On est dans une étrange erreur,
m'écrivait-il[30], quand on dit dans la presse, et même dans les
Chambres, que nous ne sommes occupés qu'à combattre un chef de partisans
qui mène avec lui sept ou huit cents cavaliers. Si nous n'avions à
redouter que cette petite force, il faudrait que nous eussions bien
dégénéré pour nous en tant préoccuper. On oublie que c'est à la nation
arabe tout entière que nous avons affaire, et que, si nous manoeuvrons
avec tant d'activité pour empêcher Abd-el-Kader de pénétrer dans
l'intérieur du pays, ou du moins de s'y fixer, c'est pour qu'il ne
vienne pas mettre le feu aux poudres amoncelées derrière nous, pour
qu'il n'ait le temps de rien organiser ou consolider. Nous connaissons
le prestige immense qu'il exerce sur les Arabes par son génie, par son
caractère éminemment religieux, par l'influence qu'il a gagnée en dix
ans de règne. Il n'y a rien de plus faux que de le comparer à un chef
ordinaire de partisans qu'on jette sur les flancs ou sur les derrières
d'une armée pour enlever des convois, des détachements isolés, des
dépêches, pour brûler des magasins et prendre ou détruire tout ce
qu'une armée laisse derrière elle en avançant. Un tel chef doit avoir de
grandes qualités militaires, mais il n'a rien de politique; ses coups
de main seuls sont à craindre et non pas son influence; les actions
militaires d'Abd-el-Kader sont ce qu'il y a de moins redoutable; son
influence sur les peuples est excessivement puissante; aucune tribu ne
sait lui résister; dès qu'il se présente, tous les guerriers prennent
les armes et le suivent; sa présence même n'est pas toujours nécessaire;
n'a-t-il pas mis en révolte toute la province d'Oran et l'ouest de
celle d'Alger par ses lettres, ses émissaires et le bruit exagéré de ses
succès de Ghazaouat et d'Aïn-Temouchen? N'a-t-il pas déjà, de plus loin
encore, jeté des ferments de trouble sur plusieurs points de la
province de Constantine? Abd-el-Kader n'est point un partisan; c'est
un prétendant légitime par tous les services qu'il a rendus à la
nationalité arabe et à la religion; c'est un prince qui a régné dix ans
et qui veut reconquérir un trône, assuré qu'il est de l'amour passionné
de tous ses anciens sujets.»
[Note 30: Le 3 mars 1846.]
Ce fut à la lumière de cette idée juste et grande que, de 1841 à 1847 et
dans dix-sept campagnes habilement combinées, sans compter les incidents
isolés, le maréchal Bugeaud poursuivit et accomplit la soumission
générale des Arabes et la conquête définitive de l'Algérie[31]. Deux
faits importants manquaient encore à cette conquête quand le maréchal
Bugeaud en quitta le gouvernement: Abd-el-Kader errait et guerroyait
encore dans l'Algérie; et dans la province même d'Alger, la
Grande-Kabylie conservait son indépendance; c'est sous le gouvernement
de M. le duc d'Aumale qu'Abd-el-Kader a renoncé à la lutte, et c'est
M. le maréchal Randon qui, dans sa longue et sage administration de
l'Algérie, a eu l'honneur d'entreprendre, d'accomplir et de consolider
la soumission de la Grande-Kabylie à la France. Mais ces deux habiles
successeurs du maréchal Bugeaud seraient, j'en suis sûr, les premiers
à reconnaître que c'est à lui que la France doit l'entière et forte
possession de l'Algérie. Il a, pendant sept ans, rempli ce vaste théâtre
de sa présence et de son nom, puissant en actes comme en paroles,
variant ses procédés de guerre avec autant d'invention ingénieuse que de
bon sens pratique, payant de sa personne sans avoir l'air d'y penser et
avec un courage aussi simple que dominateur, inspirant à ses troupes la
confiance qu'il les aimait et qu'il prenait d'elles les soins les
plus attentifs au moment où il leur imposait les plus rudes efforts,
déployant enfin, avec toute l'autorité du général, toutes les qualités
du soldat.
[Note 31: On trouvera, dans les _Pièces historiques_ placées à la fin de
ce volume, un résumé puisé à des sources authentiques et aussi lumineux
que précis, des campagnes du maréchal Bugeaud en Afrique de 1841 à 1847,
et de leurs principaux résultats pour l'extension et la consolidation de
la domination française en Algérie.]
Je prends çà et là, dans sa correspondance avec moi, quelques-uns
des traits où se manifestent sa façon d'agir et son caractère; il
m'écrivait, le 18 octobre 1842: «Je viens de terminer prématurément, à
cause des pluies, une campagne dans l'est, contre Ben-Salem, cinquième
kalifat (lieutenant) d'Abd-el-Kader. Je crois avoir à peu près détruit
sa puissance. Je lui ai enlevé tout ce qu'il y avait de beau et de bon
dans son gouvernement. Il ne lui reste que quelques tribus kabyles sur
lesquelles il a conservé peu de crédit. Cette expédition serait des
plus heureuses si je n'y avais perdu un de mes meilleurs officiers, le
colonel Leblond. Abd-el-Kader, en homme de coeur et de talent, lutte
contre sa mauvaise fortune avec une énergie bien remarquable. Il écrit
de tous côtés pour faire prendre les armes, ou du moins pour entretenir
le feu sacré. Partout où il voit l'espérance de ranimer un foyer de
résistance, il s'y porte avec sa poignée de cavaliers fidèles, et il
parvient quelquefois à réunir douze ou quinze cents hommes. Il dispose
encore, dit-on, d'une somme de deux ou trois millions, et il paraît
vouloir s'établir, pour l'hiver, dans les montagnes de l'Oued-Serris,
entre le Chélif et la Mina. Je travaille à jeter un pont sur cette
dangereuse rivière, afin que la colonne de Mostaganem puisse la franchir
pour protéger les tribus soumises sur la rive droite, et même attaquer
l'émir dans sa retraite, après les grandes pluies. Dans tous les cas, au
printemps, je l'étreindrai dans ce pâté montagneux, avec trois colonnes,
et je pense qu'en quinze jours je lui enlèverai ce refuge dans lequel il
s'appuie sur plus de 20,000 fantassins kabyles.»
Un an plus tard, le 27 octobre 1843: «Vous suivez sans doute les
diverses phases de nos affaires d'Afrique, et vous voyez que tout
le pays qui obéissait à Abd-el-Kader est dompté, à l'exception d'une
très-petite zone au sud et sud-ouest de Mascara, où ce chef se débat
encore avec courage, talent et persévérance, avec les débris de son
armée et les cavaliers de deux ou trois tribus. Je pars après-demain
pour Mascara, afin d'en finir avec ce Jugurtha renforcé; mais je crains
bien que l'absence de nourriture pour les chevaux ne rende la conclusion
possible qu'au printemps. La guerre doit se modifier suivant les
circonstances; il faut aujourd'hui se mettre en mesure d'atteindre
au loin notre ennemi; aussi je m'occupe de me procurer les transports
nécessaires pour porter deux bataillons d'infanterie qui marcheront à
l'appui de ma cavalerie. En 1841, nous avons proportionné les moyens
d'Europe aux circonstances de l'Afrique d'alors; nous nous sommes rendus
légers et offensifs; mais nos colonnes ont été composées de quatre ou
cinq mille hommes, parce que notre adversaire pouvait encore réunir,
sur divers points, douze, quinze et vingt mille hommes. Il ne le pouvait
plus en 1842, et nous avons subdivisé nos forces pour atteindre l'ennemi
et ses intérêts sur de plus grandes surfaces. En 1843, la guerre n'a
plus été, dans le pays facile, qu'une question de vitesse, et nous
avons agi avec des colonnes d'infanterie montée. Nous sommes encore
dans l'enfance de ce système; les moyens de transport nous manquent; je
travaille à en réunir qui ne coûtent rien à l'État, et j'en ai déjà une
partie. Je fais faire des essais sur le meilleur équipement à donner
aux mulets et aux chameaux pour porter le fantassin et des vivres pour
quinze ou vingt jours. Je ferai tout pour être en mesure au printemps
prochain. Alors, si Abd-el-Kader n'est pas éteint, je lui donnerai
une chasse extraordinaire. Il faudra que ses tentes et celles de ses
partisans soient bien loin pour que je ne les atteigne pas. Vous me
direz peut-être que je vous parle presque uniquement de la guerre. Ah!
c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa suite. Vous seriez de
cet avis si vous pouviez voir la fourmilière d'Européens qui s'agite
en tous sens, d'Alger à Milianah et Médéah, de Ténez à Orléansville,
de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le premier agent de la
colonisation et de tous les progrès, c'est la domination et la sécurité
qu'elle produit. Que pouvait-on faire quand on ne pouvait aller à
une lieue de nos places de la côte sans une puissante escorte? On
ne voyageait, on ne transportait que deux ou trois fois par mois.
Aujourd'hui c'est à toute heure, de jour et de nuit, isolément et sans
armes. Aussi le mouvement correspond à la confiance; les hommes et
les capitaux ont cessé d'être timides; les constructions pullulent;
le commerce prospère; nos revenus grandissent sur la côte, et l'impôt
arabe, malgré les destructions de la guerre, donnera cette année plus
de deux millions. Voilà ce que fait ce gouvernement si lâche, si rampant
devant l'étranger; il soumet un peuple puissant par le nombre, et plus
encore par ses moeurs belliqueuses, par son sol haché et dépourvu de
routes, par son climat, sa constitution sociale et agricole, sa mobilité
qui lui vient de l'absence de toute richesse immobilière, enfin, par son
fanatisme religieux et la dissemblance de ses moeurs avec les nôtres.
Non-seulement on soumet ce peuple, mais on introduit dans son sein un
peuple nouveau pour lequel on exproprie une partie du sol, en menaçant
d'en prendre chaque jour davantage. Voilà, ce me semble, des faits à
opposer aux insolentes déclamations de nos adversaires. La charrue ne
peut aller, comme le voudraient les journalistes, de front avec l'épée;
celle-ci doit marcher vite, et la colonisation est lente de sa nature;
elle va, je crois, aussi vite qu'elle peut aller avec les moyens dont
nous disposons jusqu'à ce jour; elle pourra accélérer le pas à présent
que l'armée va être moins occupée de la guerre, et il n'y a que l'armée,
avec ses bras nombreux et à bon marché, qui puisse lui donner une grande
impulsion!... En attendant, nous travaillerons à perfectionner les
anciens établissements et à fonder les nouveaux, comme Orléansville,
Ténez, Tiaret, Boguar, Teniet-el-Had. Déjà, sur ces divers points, les
progrès sont considérables; Orléansville et Ténez ont de loin l'aspect
d'une ville. La population civile y afflue au delà de mes désirs, car je
voudrais garder la place pour la colonisation militaire. Je n'aime pas à
semer la faiblesse là où il faut être fort.»
Au milieu de tant d'activité et de succès en Algérie, le général Bugeaud
se préoccupait, avec une sollicitude passionnée, de tout ce qui se
disait à Paris sur ses opérations, ses projets, son armée et lui-même;
il se croyait engagé à la fois sur deux champs de bataille, sur celui
de la discussion publique à la tribune ou dans la presse en France aussi
bien que sur celui de la guerre en Afrique, et il voulait, en toute
occasion, faire acte de présence et de vaillance sur tous les deux. Au
printemps de 1842, il crut voir, dans les journaux, dans les débats
des Chambres et même dans la correspondance du ministère de la guerre,
l'intention de réduire l'effectif des troupes en Algérie; il ne se
contenta pas d'adresser au gouvernement du Roi ses observations à ce
sujet; il en appela au public par une brochure vive contre toute mesure
de ce genre. Le maréchal Soult fut justement blessé de cette opposition
publique et anticipée à un dessein présumé, et il en témoigna au général
Bugeaud son mécontentement. Pour adoucir l'effet de ce blâme sur le
général, tout en lui indiquant ma propre pensée, je lui écrivis de mon
côté[32]: «Vous vous plaignez de moi, et vous en avez quelque droit.
Pourtant je ne manque pas d'excuses. J'ai un grand dégoût des paroles
vaines. Je n'avais rien de nécessaire, rien de pratique à vous dire.
J'ose croire que vous comptez sur moi de loin comme de près, soit que je
parle ou que je me taise. Je ne vous ai donc pas écrit. J'ai joui de vos
succès auxquels j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous.
Je vous ai soutenu, dans le conseil et ailleurs, toutes les fois que
l'occasion s'en est présentée. J'ai travaillé, avec quelque fruit, à
faire prévaloir la seule politique qui puisse vous soutenir et que vous
puissiez soutenir. Voilà mes marques d'amitié, mon cher général; tenez
pour certain que la mienne vous est acquise, que je vous la garderai
fidèlement et que je serai toujours charmé de vous la prouver. Vous êtes
chargé d'une grande oeuvre et vous y réussissez. C'est de la gloire.
Vous l'aimez et vous avez raison; il n'y a que deux choses en ce monde
qui vaillent la peine d'être désirées, le bonheur domestique et
la gloire. Vous les avez l'une et l'autre. Le public commence à se
persuader qu'il faut s'en rapporter à vous sur l'Afrique, et vous donner
ce dont vous avez besoin pour accomplir ce que vous avez commencé.
Je viens de lire ce que vous venez d'écrire; c'est concluant. A votre
place, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité que
les paroles. Mais vos raisonnements s'appuient sur vos actes. Je m'en
servirai dans la session prochaine. D'ici là, achevez de bien assurer
et compléter la domination militaire. Nous nous occuperons alors
de l'établissement territorial. Je suis aussi frappé que vous de la
nécessité d'agir en Afrique pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
l'affaire de nos temps de loisir.»
[Note 32: Le 20 septembre 1842.]
Il me répondit sur-le-champ[33]: «Oui, je compte sur vous, de loin comme
de près, soit que vous m'écriviez, soit que vous gardiez le silence, et
je m'honore de l'amitié dont vous me donnez l'assurance. «A votre place,
me dites-vous, je ne sais si j'aurais écrit; l'action a plus d'autorité
que les paroles.» Je n'ai pas écrit pour faire valoir mes actions dont
je n'ai pas dit un mot; j'ai écrit surtout pour combattre une idée qui
se manifestait à la tribune, dans les journaux, dans les conversations
particulières, dans les lettres, et surtout dans la correspondance
du ministère de la guerre, la réduction de l'armée d'Afrique. M. le
maréchal ministre de la guerre a blâmé cette publication. Était-il en
droit de le faire d'après les précédents? Vous en jugerez par la réponse
que je lui ai faite et dont je vous donne ici copie. Mais à supposer que
je fusse répréhensible, fallait-il m'admonester dans les journaux? J'ai
été vivement peiné d'un article inséré à ce sujet dans le _Moniteur_
parisien. Je ne crois avoir manqué ni à la discipline, ni aux
convenances, et je me flatte qu'aucun général en chef, placé à deux
cents lieues de son pays, n'a été plus discipliné que moi.»
[Note 33: Le 18 octobre 1842.]
Les susceptibilités du général n'étaient pas mieux comprises ni plus
ménagées à Paris qu'il ne comprenait et ne ménageait lui-même celles de
ses supérieurs. Vers la fin d'avril 1843, je reçus de lui cette lettre:
«Sur un premier mouvement, j'avais écrit au ministre de la guerre la
lettre ci-incluse. La réflexion m'a décidé à ne pas la lui adresser;
mais, pour soulager mon âme oppressée et mon orgueil justement blessé,
j'ai voulu vous la communiquer. Si quelque chose pouvait me consoler,
ce serait la pensée qu'il faut qu'on ait une bien haute opinion de
mon dévouement et de mon abnégation pour qu'on ait substitué, à une
récompense _promise_, un cordon qu'on a donné aux plus minces services,
à des hommes qui n'ont fait que paraître en Afrique et qui n'y ont pas
brillé.» Quelques mois auparavant, on lui avait, en effet, fait espérer,
il pouvait dire promis, le bâton de maréchal de France, et on lui
donnait à la place le grand-cordon de la Légion d'honneur en ajournant
la plus haute récompense de ses succès «à une nouvelle occasion.» Quoi
qu'il n'eût pas envoyé au ministre de la guerre le projet de lettre
qu'il me communiquait, son humeur fut connue et on s'empressa de la
dissiper; trois mois après, le 31 juillet 1843, il fut fait maréchal;
mais, par une étrange maladresse de langage ou par une rudesse hautaine,
le ministre de la guerre, en lui annonçant son élévation prochaine à
cette dignité, ajoutait: «Sa Majesté y met toutefois une condition,
dans l'intérêt du bien du service et de votre gloire; c'est que vous
continuerez à exercer vos doubles fonctions de gouverneur général et de
commandant en chef de l'armée d'Afrique pendant un an, et que d'ici là
vous renoncerez à votre projet de revenir en France, même par congé,
afin que la haute direction de la guerre et du gouvernement reste encore
dans vos mains assez de temps pour que vous puissiez achever ce que vous
avez si habilement commencé.»
Le vrai motif de la réserve ainsi exprimée était l'intention,
très-sensée et très-légitime, de donner à M. le duc d'Aumale le temps de
se préparer pour le gouvernement général de l'Algérie et de s'en montrer
capable. Rien n'était plus facile que de s'entendre dignement, à ce
sujet, avec le général Bugeaud et de lui faire accepter de bonne grâce
cet avenir; il portait à la monarchie constitutionnelle et à la famille
royale, un dévouement sérieux et sincère; mais le mot de _condition_ le
blessa profondément: «C'est la première fois, je crois, m'écrivait-il,
que pareille chose a été faite. Vous jugerez vous-même si ma
susceptibilité est exagérée; je vous donne copie du passage de la lettre
de M. le maréchal Soult, et de la réponse que j'y fais.» Sa réponse
était digne et amère. On ne se doute guère des difficultés qu'ajoute
aux affaires le défaut de tact et de délicatesse dans la façon de les
traiter.
L'occasion se présenta bientôt, pour le maréchal Bugeaud, de prouver
combien il méritait le titre supérieur qu'il venait de recevoir. Au
printemps de 1844, Abd-el-Kader avait été pourchassé et vaincu dans
tout l'intérieur de l'Algérie; la plupart des tribus, décimées ou
découragées, l'avaient abandonné ou ne le soutenaient plus que sous main
et en hésitant; la surprise et la prise de sa smahla, le 16 mai 1843,
par M. le duc d'Aumale, avait porté à son prestige, même parmi les
Arabes, une rude atteinte; nos expéditions multipliées dans les parties
les moins accessibles de la Régence, depuis les défilés du Jurjura
jusqu'aux frontières du Grand Désert, l'occupation permanente de Biskara
et de plusieurs autres points importants avaient porté partout la
conviction de notre force supérieure et de notre ferme résolution
d'établir partout notre empire. On pouvait dire que la conquête était
accomplie. Mais Abd-el-Kader était de ceux qui ne renoncent jamais à
l'espérance ni à la lutte; il s'était établi à l'ouest de la province
d'Oran, sur la frontière incertaine du Maroc, et de là il poursuivait ou
recommençait incessamment la guerre; tantôt il faisait, avec ses bandes
errantes, de brusques incursions dans la Régence; tantôt il enflammait
le fanatisme naturel des populations marocaines et les entraînait contre
nous à sa suite, trouvant toujours chez elles un refuge assuré; il
agissait puissamment sur l'empereur Abd-el-Rhaman lui-même, tantôt lui
faisant partager ses passions musulmanes, tantôt l'effrayant et de
nous et de ses propres sujets; il souleva, entre ce prince et nous, une
question de possession pour des territoires situés entre le cours de
la Tafna et la frontière du Maroc. Nous repoussions victorieusement les
incursions; nous infligions aux tribus agressives de rudes châtiments;
nous réclamions fortement, auprès de l'empereur Abd-el-Rhaman, contre
ces continuelles violations de la paix entre les deux États; nous
démontrions avec évidence l'ancien droit de possession des Turcs, et
par conséquent le nôtre, sur les territoires contestés; mais nos
démonstrations, nos réclamations et nos victoires ne servaient de rien;
l'empereur Abd-el-Rhaman était impuissant à se faire obéir, même quand
il avait assez peur de nous pour le vouloir; nous étions en présence
d'une population fanatique et d'un gouvernement anarchique, l'un et
l'autre au service ou sous le joug d'un ennemi acharné. A aucun prix,
nous ne pouvions ni ne voulions accepter une telle situation.
Elle éclata spontanément et de façon à dissiper, si nous en avions
eu, toute incertitude. Le 30 mai 1844, un corps nombreux de cavaliers
marocains, partis d'Ouschda, la première ville marocaine à l'ouest de la
province d'Oran, entrèrent sur notre territoire, et vinrent, avec
grand bruit, attaquer le général de Lamoricière dans son camp de
Lalla-Maghrania, à deux lieues en dedans de notre province. Le général
les repoussa vigoureusement, les poursuivit jusqu'à la frontière, et en
rendant compte, le soir même, au maréchal Bugeaud, de cet incident, il
lui disait: «Voici, d'après deux prisonniers échappés aux sabres des
chasseurs, la cause de ce mouvement subit: Un personnage allié à la
famille impériale, et nommé Sidi-el-Mamoun-ben-Chériff, est arrivé ce
matin à Ouschda, avec un contingent de 500 Berbères envoyés de Fez
par le fils de Muley Abd-el-Rhaman, pour faire partie de la troupe
d'observation réunie devant nous. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent
fanatisme, a déclaré qu'il voulait au moins voir de près le camp
des chrétiens. On s'est mis en marche malgré la résistance et les
observations du caïd d'Ouschda, El Ghennaouin, qui, tout en attendant
les ordres de l'empereur, n'osait opposer un refus formel à un prince de
la famille impériale. L'indiscipline des Berbères et le fanatisme de la
troupe nègre se sont exaltés de plus en plus en notre présence, et le
combat s'est engagé. Quoi qu'il en soit de ces récits, la guerre existe
de fait; les journées qui vont suivre montreront jusqu'à quel degré
on veut la pousser. Il n'est pas douteux qu'Abd-el-Kader n'essaye d'en
profiter.»
Le maréchal Bugeaud rendit immédiatement compte de ce fait au maréchal
Soult, et il s'empressa d'en informer également notre consul général
à Tanger, M. de Nion, chargé d'affaires auprès de l'empereur du Maroc:
«Depuis plusieurs jours, lui écrivit-il, nous étions provoqués par
des menaces et par des excitations à nos tribus pour les pousser à la
révolte; nous avons eu entre les mains une lettre du caïd d'Ouschda à
l'un de nos caïds, dans laquelle il l'invite à se tenir prêt pour la
guerre qu'ils vont faire aux chrétiens:--Quand le moment de frapper sera
venu, lui dit-il, nous vous préviendrons et nous vous pourvoirons de
tout ce qui pourra vous manquer pour la guerre; en attendant, tâchez
de vous procurer des armes et des cartouches.»--Le maréchal Bugeaud
ajoutait: «Il est impossible de montrer plus de modération que ne l'a
fait le général de Lamoricière; je pars après-demain pour aller le
joindre; j'ai le projet de demander, dès mon arrivée, des explications
sérieuses aux chefs marocains. Si leurs intentions sont telles qu'on
puisse espérer de revenir à l'état pacifique, je profiterai de
l'outrage qu'ils nous ont fait en nous attaquant sans aucune déclaration
préalable, pour obtenir une convention qui, en réglant notre frontière,
établira d'une manière précise les relations de bon voisinage; les
principales bases de cette convention seraient: 1º La délimitation
exacte de la frontière; 2º que les deux pays s'obligent à ne pas
recevoir les populations qui voudraient émigrer de l'un à l'autre; 3º
que Sa Majesté l'empereur du Maroc s'engage à ne prêter aucun secours en
hommes, en argent, ni en munitions de guerre à l'émir Abd-el-Kader.
Si celui-ci est repoussé dans les États marocains, l'empereur devra
le faire interner, avec sa troupe, dans l'ouest de l'empire où il sera
soigneusement gardé. A ces conditions, il y aura amitié entre les deux
pays. Si, au contraire, les Marocains veulent la guerre, mes questions
pressantes les forceront à la déclarer. Nous ne serons plus dans cette
situation équivoque qui peut soulever en Algérie de grands embarras.
J'aime mieux la guerre ouverte sur la frontière que la guerre des
conspirations et des insurrections derrière moi. S'il faut faire la
guerre, nous la ferons avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la
première affaire, les Marocains me verront sur leur territoire. Je vous
avoue que, si j'eusse été à la place de M. le général de Lamoricière, je
n'aurais pas été si modéré, et j'aurais poursuivi l'ennemi, l'épée dans
les reins, jusque dans Ouschda. Peut-être le général a-t-il mieux fait
de s'en abstenir. C'est ce que la suite prouvera.»
Le général de Lamoricière avait bien fait de ne pas s'engager plus
avant, et de laisser au seul gouvernement du Roi la question de la paix
ou de la guerre et la conduite de la négociation qui devait aboutir à
l'un ou à l'autre résultat. Nous jugeâmes à notre tour que le moment
était venu de prendre, à cet égard, une résolution définitive. De l'avis
unanime de son conseil, le Roi décida qu'il serait adressé à l'empereur
du Maroc la demande formelle d'une réparation pour l'attaque récente sur
notre territoire, et d'un engagement précis qu'il prendrait des mesures
efficaces pour mettre l'Algérie à l'abri des menées d'Abd-el-Kader et de
ses partisans, Arabes ou Marocains. Il fut résolu en même temps que les
renforts nécessaires pour le cas de guerre seraient envoyés au maréchal
Bugeaud, et qu'une escadre commandée par M. le prince de Joinville irait
croiser sur les côtes du Maroc, pour donner à la négociation l'appui
moral de sa présence, et, s'il y avait lieu, le concours de sa force.
J'adressai en conséquence, à notre consul général à Tanger, les
instructions suivantes:
«Paris, 12 juin 1844.
«Monsieur, les dépêches de M. le général Lamoricière, en date du 30 mai,
nous annoncent que, ce même jour, il a été attaqué, en dedans de notre
frontière, par un corps de 1,200 à 1,400 cavaliers marocains, et de 5
à 600 Arabes, mais que cette agression a été sévèrement châtiée. Comme
elle a eu lieu sans provocation de notre part et en l'absence de toute
déclaration de guerre, nous aimons encore à n'y voir qu'un simple
accident et non l'indice d'une rupture décidée et ordonnée par
l'empereur du Maroc. Mais nous sommes fondés à nous en plaindre comme
d'une insigne violation du droit des gens et des traités en vertu
desquels nous sommes en pais avec cet empire. Vous devez donc, au reçu
de la présente dépêche, écrire immédiatement à l'empereur, pour lui
adresser les plus vives représentations au sujet d'une attaque qui ne
pourrait être justifiée, pour demander les satisfactions qui nous
sont dues, notamment le rappel des troupes marocaines réunies dans les
environs d'Ouschda, et pour le mettre lui-même en demeure de s'expliquer
sur ses intentions. Est-ce la paix ou la guerre qu'il veut? Si, comme
le lui conseillent ses véritables intérêts, il tient à vivre en bons
rapports avec nous, il doit cesser des armements qui sont une menace
pour l'Algérie, respecter la neutralité en retirant tout appui à
Abd-el-Kader, et donner promptement les ordres les plus sévères pour
prévenir le retour de ce qui s'est passé. Si c'est la guerre qu'il veut,
nous sommes loin de la désirer; nous en aurions même un sincère regret;
mais nous ne la craignons pas, et si l'on nous obligeait à combattre,
on nous trouverait prêts à le faire avec vigueur, avec la confiance
que donne le bon droit, et de manière à faire repentir les agresseurs.
Toutefois, nous ne demandons, je le répète, qu'à rester en bonnes
relations avec l'empereur du Maroc, et nous croyons fermement qu'il
n'est pas moins intéressé à en maintenir de semblables avec nous.
«Je vous ai déjà mandé que des bâtiments de la marine royale allaient
être expédiés en croisière sur les côtes du Maroc, une division navale,
commandée par M. le prince de Joinville et composée du vaisseau _le
Suffren,_ de la frégate à vapeur _l'Asmodée_ et d'un autre bâtiment
à vapeur, va s'y rendre effectivement en allant d'abord à Oran où Son
Altesse Royale doit se mettre en communication avec M. le maréchal
Bugeaud. Le prince aura également occasion, monsieur, d'entrer en
rapports avec vous, et je ne doute pas de votre empressement à vous
mettre à sa disposition, aussi bien qu'à lui prêter tout le concoure qui
dépendra de vous. Du reste, les instructions de Son Altesse Royale sont
pacifiques et partent de ce point que la guerre entre la France et le
Maroc n'est pas déclarée. Sa présence sur les côtes de cet empire, à la
tête de forces navales, a plutôt pour but d'imposer et de contenir que
de menacer. Nous aimons à penser qu'elle produira, sous ce rapport, un
effet salutaire.
«Voici comment je résume vos instructions. Vous demanderez à l'empereur
du Maroc:
«1º Le désaveu de l'inconcevable agression faite par les Marocains sur
notre territoire;
«2º La dislocation du corps de troupes marocaines réunies à Ouschda et
sur notre frontière;
«3º Le rappel du caïd d'Ouschda et des autres agents qui ont poussé à
l'agression;
«4º Le renvoi d'Abd-el-Kader du territoire marocain.
«Vous terminerez en répétant:
«1º Que nous n'avons absolument aucune intention de prendre un pouce de
territoire marocain, et que nous ne désirons que de vivre en paix et en
bons rapports avec l'empereur;
«2º Mais que nous ne souffrirons pas que le Maroc devienne, pour
Abd-el-Kader, un repaire inviolable, d'où partent contre nous des
agressions pareilles à celle qui vient d'avoir lieu; et que si
l'empereur ne fait pas ce qu'il faut pour les empêcher, nous en ferons
nous-mêmes une justice éclatante.»
Des instructions en harmonie avec celles-ci furent adressées par le
ministre de la marine à M. le prince de Joinville, par le ministre de la
guerre à M. le maréchal Bugeaud, et toutes les mesures nécessaires pour
que l'exécution répondît, s'il y avait lieu, à la déclaration, furent
poussées avec vigueur.
A ces nouvelles, l'émotion fut vive à Londres, dans le gouvernement
encore plus peut-être que dans le public. L'Angleterre avait, avec
le Maroc, de grandes relations commerciales; c'était de Tanger que
Gibraltar tirait la plupart de ses approvisionnements, et la sécurité
de la place marocaine était considérée comme importante pour la place
anglaise. Ce fut, au premier moment, l'impression commune en Angleterre
qu'il arriverait là ce qui était arrivé en Algérie, et que la guerre
entre la France et le Maroc serait, pour la France, le premier pas vers
la conquête. La perspective d'un tel événement était, au delà de la
Manche, un sujet d'inquiétudes que le chef du cabinet, sir Robert Peel,
ressentait aussi vivement que le plus soupçonneux des spectateurs. La
nomination de M. le prince de Joinville au commandement de l'escadre
aggravait l'émotion; il avait publié peu auparavant une _Note sur
les forces navales de la France_ dont on s'était fort préoccupé en
Angleterre, et cet acte de patriotisme français avait été pris, au delà
de la Manche, pour un acte d'hostilité. Les méfiances populaires sont le
plus obstiné des aveuglements.
Celles-ci étaient bien mal fondées. Autant nous étions décidés à ne
pas souffrir que le Maroc troublât indéfiniment l'Algérie, autant nous
étions éloignés d'avoir, sur le Maroc, aucune vue de conquête. Rien
n'eût été plus contraire au bon sens et à l'intérêt français; la
possession et l'exploitation de l'Algérie étaient déjà, pour la France,
un assez lourd fardeau et une assez vaste perspective. Notre politique
dans cette circonstance comportait donc la plus entière franchise, et je
pris plaisir à la proclamer, sûr d'être compris de lord Aberdeen et
de trouver en lui la même sincérité. J'écrivis au comte de
Sainte-Aulaire[34]: «Tenez pour certain que, si nous avons la guerre
avec le Maroc, c'est que nous y sommes forcés, bien et dûment forcés.
Nulle part en Afrique nous ne cherchons des possessions ni des querelles
de plus. Avant 1830, le territoire qu'on nous conteste aujourd'hui
a constamment fait partie de la Régence d'Alger; les indigènes
reconnaissaient la souveraineté du dey, et lui payaient tribut par
l'entremise du bey d'Oran qui envoyait, à certaines époques déterminées,
des Turcs pour le prélever. Nous occupons depuis longtemps ce territoire
sans objection, sans contestation, soit de la part des habitants
eux-mêmes, soit de la part des Marocains. C'est Abd-el-Kader qui, dans
ces derniers temps, a cherché et trouvé ce prétexte pour exciter et
compromettre, contre nous, l'empereur du Maroc. A vrai dire, ce n'est
pas à l'empereur, c'est à Abd-el-Kader que nous avons affaire là. Il
s'est d'abord réfugié en suppliant, puis établi en maître dans cette
province d'Ouschda; il s'est emparé sans grand'peine de l'esprit des
populations; il prêche tous les jours; il échauffe le patriotisme arabe
et le fanatisme musulman; il domine les autorités locales, menace,
intimide, entraîne l'empereur, et agit de là, comme d'un repaire
inviolable, pour recommencer sans cesse contre nous la guerre qu'il ne
peut plus soutenir sur son ancien territoire. Jugurtha n'était, je vous
en réponds, ni plus habile, ni plus hardi, ni plus persévérant que
cet homme-là, et s'il y a de notre temps un Salluste, l'histoire
d'Abd-el-Kader mérite qu'il la raconte. Mais en rendant à l'homme cette
justice, nous ne pouvons accepter la situation qu'il a prise et
celle qu'il nous fait sur cette frontière. Il ne s'agit pas ici d'une
situation nouvelle, d'une fantaisie hostile venue pour la première fois
à l'empereur du Maroc, et dont nous aurions tort de nous émouvoir si
promptement et si vivement; voilà près de deux ans que cette situation
dure, et que nous nous montrons pleins de modération et de patience.
Nous nous sommes rigoureusement abstenus de toutes représailles; nous
avons fait au Maroc toute sorte de représentations; nous avons employé
le ton amical et le ton menaçant; nous avons envoyé des bâtiments
de guerre se promener devant Tanger, Tetuan, etc., pour inquiéter
et intimider. Nous avons obtenu des désaveux, des promesses, des
ajournements, et quelquefois des apparences. Au fond, les choses sont
restées les mêmes; pour mieux dire, elles ont toujours été s'aggravant;
depuis six semaines, la guerre sainte est prêchée dans tout le Maroc;
les populations se soulèvent et s'arment partout; l'empereur passe des
revues à Fez; ses troupes se rassemblent sur notre frontière; elles
viennent de nous attaquer sur notre territoire. Cela n'est pas
tolérable. Il ne suffit pas que l'empereur du Maroc renonce, pour le
moment, à ses démonstrations hostiles et nous donne de vaines paroles de
paix; il faut que les causes de cette guerre sourde, qui couve et éclate
sans cesse sur notre frontière, soient supprimées; il faut qu'il n'y ait
là plus de rassemblements de troupes, qu'Abd-el-Kader n'y puisse plus
séjourner, qu'une délimitation certaine des deux États soit opérée et
acceptée des deux parts. Voilà le but que nous avons absolument besoin
et droit d'atteindre. Pour que nous l'atteignions, il faut que le Maroc
ait peur, grand'peur. C'est le seul moyen d'agir sur l'empereur, si
l'empereur partage lui-même le fanatisme du peuple, ou de donner force
à l'empereur contre le fanatisme du peuple si, comme je le crois, Muley
Abd-el-Rhaman ne demande pas mieux que de rester en paix avec nous
et redoute fort Abd-el-Kader. Plus la démonstration qui est devenue
indispensable sera forte et éclatante, plus elle produira sûrement
l'effet que nous cherchons. La présence d'un fils du roi y servira bien
loin d'y nuire, car elle prouvera l'importance que nous y attachons
et notre parti pris d'y réussir. Le prince de Joinville part demain ou
après-demain pour aller prendre le commandement de l'escadre. Quand il y
a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables,
il faut la leur donner; c'est quand ils ne font rien qu'ils ont des
fantaisies. J'ai causé à fond avec M. le prince de Joinville. Il
comprend bien sa mission, et fera tout ce qui dépendra de lui pour
qu'une simple démonstration soit en même temps efficace et suffisante.
Nous lui donnerons, dès le début, les forces nécessaires pour agir sur
les imaginations, si on peut se borner à cela, ou pour frapper un coup
prompt et décisif, s'il y a nécessité de le frapper. Probablement trois
vaisseaux et autant de bâtiments à vapeur. Vous voilà bien au courant,
mon cher ami; que lord Aberdeen le soit comme vous. Il a écrit à lord
Cowley qu'il se porterait volontiers garant, auprès de l'empereur du
Maroc, de la sincérité de nos intentions et de nos déclarations; je l'en
remercie, et je compte, en toute occasion, sur sa pleine confiance;
mais il n'ignore pas qu'il y a partout des soupçons absurdes, et que moi
aussi j'ai quelquefois besoin de me porter garant de sa sincérité. En
présence de ces méfiances aveugles, ce que nous avons de mieux à faire,
je crois, c'est de nous tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai
jamais, et j'espère que lord Aberdeen en fera toujours autant.»
[Note 34: Les 15 et 17 juin 1844.]
Je ne fus pas trompé dans mon attente; lord Aberdeen comprit et admit,
avec une clairvoyante équité, notre nécessité et notre dessein. Il y
avait d'autant plus de mérite que, par suite des dissentiments de
sir Robert Peel avec son propre parti sur les questions de liberté
commerciale, le cabinet anglais était alors dans une de ces crises
parlementaires qui, deux ans plus tard, amenèrent sa chute; il pouvait
être tenté d'éluder les délicates questions de politique extérieure;
lord Aberdeen n'hésita point à résoudre celle qui se présentait: «Je
l'ai vu hier, m'écrivit M. de Sainte-Aulaire[35]; il m'a annoncé qu'il
envoyait immédiatement à Tanger l'ordre au consul anglais (M. Drummond
Hay) d'aller trouver Abd-el-Rhaman en personne, et d'employer tous les
moyens en son pouvoir pour prévenir la guerre. M. Drummond Hay
devra déclarer à l'empereur que le gouvernement anglais engage sa
responsabilité morale dans la question; et par prières ou par menaces,
il s'efforcera de l'amener à une juste appréciation de la bonne conduite
à tenir envers nous: «Si je devais mourir, a ajouté lord Aberdeen, j'ai
voulu que ce fût en bon chrétien, et voici quel eût été le dernier acte
de mon ministère.» Il m'a lu alors les instructions parties dimanche
pour M. Drummond Hay et que lord Cowley a dû vous communiquer.» Ces
instructions étaient positives et pressaient fortement l'empereur
Abd-el-Rhaman de nous donner les satisfactions que nous lui demandions.
Lord Aberdeen écrivit en même temps aux lords commissaires de l'amirauté
anglaise[36]: «En me référant à ma lettre du 2 de ce mois relative aux
renforts destinés à l'escadre de Sa Majesté devant Gibraltar, je dois
faire connaître à vos seigneuries que la Reine a donné l'ordre que des
instructions fussent adressées à l'officier qui commande cette escadre
pour lui prescrire de prendre bien soin de faire savoir aux autorités
marocaines qu'en envoyant ces forces sur les côtes du Maroc, le
gouvernement de Sa Majesté n'a pas eu l'intention de prêter aucun appui
au gouvernement marocain dans sa résistance aux demandes justes et
modérées de la France, si malheureusement cette résistance devait avoir
lieu. Afin d'éviter tout malentendu à cet égard, il faudrait expliquer
clairement que la protection des intérêts anglais doit être le principal
but de l'escadre; mais le gouvernement de Sa Majesté verrait aussi
avec plaisir que l'on usât d'une influence quelconque à l'appui
des propositions raisonnables qui ont été faites par les autorités
françaises pour terminer les différends qui se sont élevés entre la
France et le Maroc.»--«Lord Aberdeen ne doute pas, ajoutait M. de
Sainte-Aulaire, que la mission de son consul n'ait un heureux résultat,
si aucune circonstance de notre fait ne vient la contrarier; mais il
regarde l'arrivée de M. le prince de Joinville sur la côte du Maroc
comme extrêmement inopportune. J'ai combattu son opinion de mon mieux,
par les moyens que vous développez avec tant de force et d'autorité
dans votre lettre d'avant-hier. Je viens d'envoyer ladite lettre à lord
Aberdeen pour qu'il la lise à son loisir.»
[Note 35: Le 17 juin 1844.]
[Note 36: Le 10 juillet 1844.]
Les inquiétudes de lord Aberdeen se seraient bientôt dissipées si, avec
ma lettre, il avait pu lire aussi celle que M. le prince de Joinville
lui-même, arrivé avec son escadre en rade de Gibraltar, adressait le
10 juillet 1844 au ministre de la marine: «Parti d'Oran le 7 au matin,
disait-il, en même temps que l'escadre, j'ai porté mon pavillon sur _le
Pluton_ en faisant route directement pour Gibraltar. J'y ai mouillé le
8 au soir. Le 9, je me suis rendu à Tanger où j'ai reçu à mon bord
la visite de notre consul général. Ayant écrit pour se plaindre de
l'agression du 30 mai, M. de Nion a reçu de Sidi-ben-Dris, principal
ministre de l'empereur du Maroc, une réponse arrogante et offensante, où
tous les torts sont rejetés sur nos généraux dont on demande qu'il
soit fait un exemple sévère. La lettre se termine par des menaces: «Les
clameurs épouvantables des populations réclament la guerre sainte. On
va expédier des renforts sur la frontière.» Cette lettre, écrite le 22
juin, a été reçue le 7 juillet. Hier 9, est arrivée une nouvelle dépêche
de Bouselam-ben-Ali, pacha de Larache, écrite le 7 juillet 1844. Cette
dépêche, toute différente de celle de Sidi-ben-Dris, exprime le regret
de l'empereur éclairé par le caïd El-Ghennaouï sur les faits qui se
sont passés sur la frontière; l'empereur désavoue ces actes, promet
de remplacer les chefs qui ont trompé sa confiance, et rejette sur les
contingents irréguliers les actes d'hostilité. La lettre est conçue en
termes modérés.
«Au milieu de ce conflit de nouvelles contradictoires et de
renseignements incertains, il est difficile de démêler la vérité. Que
l'on se prépare à la guerre dans tout le Maroc, le fait ne peut être mis
en doute; que l'empereur ait bonne volonté d'empêcher la guerre, il est
permis de le supposer; mais qu'il puisse arrêter l'immense mouvement de
populations fanatiques, c'est ce qui est au moins incertain. Son intérêt
l'exige; mais de même que nous sommes fort en peine de savoir au vrai ce
qui se passe dans son empire, il peut être trompé sur nos intentions
et être amené, par de perfides conseils, à croire que nous voulons
renverser son autorité.
«D'une part, le résultat de la mission à Maroc de M. Hay, consul général
d'Angleterre, de l'autre, les faits qui se passent sur notre frontière,
me paraissent les seules données exactes sur lesquelles nous puissions
asseoir une opinion. On peut douter de l'authenticité de toutes les
correspondances diplomatiques. Peut-être ne sont-elles qu'un moyen de
gagner du temps pour mieux se préparer à la guerre.... Le Maroc n'est
pas un pays où l'action du gouvernement soit instantanée; il faut
laisser au temps le soin de calmer les esprits. Tout ce qu'on fera de
démonstrations et de menaces, soit par terre, soit par mer, ne pourra
que servir les projets de nos ennemis.... Pour moi, à moins que le
maréchal Bugeaud, poussé à bout, ne déclare la guerre, ou à moins
d'ordres contraires du gouvernement, je suis bien décidé à ne pas
paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai en sorte que l'on me sache
dans le voisinage, prêt à agir si la démence des habitants du Maroc nous
y forçait; mais j'éviterai de donner, par ma présence, un nouvel aliment
à l'excitation des esprits.
«Un seul cas pourtant me ferait passer par-dessus toutes ces
considérations; c'est celui où une escadre anglaise viendrait sur les
côtes du Maroc. Cette escadre est annoncée plus forte que la mienne; si
elle se borne, comme nous, à jouer, de Gibraltar, un rôle d'observation,
rien de mieux; mais si elle va sur les côtes du Maroc, je m'y rendrai
à l'instant. Dans l'intérêt de notre dignité comme dans l'intérêt de
l'influence que nous devons exercer sur les États limitrophes de nos
possessions d'Afrique, il est essentiel que cette affaire du Maroc ne
soit pas traitée sous le canon d'une escadre étrangère.»
Ni la modération, ni la loyauté française et anglaise ne suffirent
pour arrêter le cours des événements; la mesure du fanatisme chez
les Marocains et de la patience chez nous était comble; le prince
de Joinville attendit en vain que le consul d'Angleterre déterminât
l'empereur du Maroc à nous donner les satisfactions que nous demandions;
le maréchal Bugeaud s'arrêta en vain deux fois, après avoir châtié
les incursions des Marocains sur notre territoire. Quoiqu'il eût le
sentiment du danger de la guerre, l'empereur Abd-el-Rhaman était trop
ignorant pour en bien apprécier la gravité et trop faible pour résister
à la passion de son peuple; M. Drummond-Hay n'obtenait de lui aucune
réponse nette, et les forces marocaines rassemblées dans la province
d'Ouschda grossissaient tous les jours. Sur terre et sur mer, la guerre
était inévitable et le seul moyen de vider les questions qui l'avaient
suscitée. Déterminé par ces faits et par nos instructions, le 6 août
1844, le prince de Joinville, avec autant de hardiesse dans l'exécution
qu'il avait montré de patience dans la résolution, attaqua Tanger,
éteignit le feu de la place et en détruisit les fortifications. Le 14
août, le maréchal Bugeaud, avec 9,500 hommes de troupes, «faisait à
Isly, m'écrit le général Trochu, une nouvelle et vraiment magnifique
application de ses vues sur les effets moraux, et d'un système nouveau
de marche et de combat très-ingénieusement approprié aux exigences d'une
situation qui n'avait pas de précédent dans la guerre d'Afrique. Le choc
d'Isly fut relativement petit; nos pertes furent presque insignifiantes,
par la raison que la déroute de l'armée marocaine et des contingents
arabes fut complète et irrémédiable dès la première heure. Mais de bonne
foi, et en recueillant le souvenir des impressions qui s'échangeaient
dans le camp, lequel de nous, avant l'événement et dans les proportions
où il se présentait à nos yeux, eût osé affirmer cet étonnant résultat?»
Vingt-cinq mille cavaliers marocains, en effet, étaient là réunis, avec
plusieurs bataillons d'infanterie et onze pièces de canon; le maréchal
s'empara de leur camp, de leur artillerie, de leurs drapeaux, de tout
leur bagage, y compris la tente et les papiers du fils de l'empereur.
Sur terre, la bataille d'Isly mettait fin à la guerre. Sur mer, le
lendemain même de cette victoire, le 15 août, le prince de Joinville
bombardait, à l'extrémité méridionale du Maroc, Mogador, la ville
favorite d'Abd-el-Rhaman, le principal centre commercial de son empire
et le siége de sa fortune particulière. Le prince s'emparait, non sans
une vive résistance marocaine, de la petite île qui ferme l'entrée du
port, et y établissait une garnison de cinq cents hommes. Sur mer aussi,
et en neuf jours, la guerre était terminée sous les yeux d'une escadre
anglaise qui suivait de loin les mouvements de la nôtre.
Que le gouvernement anglais fût ému de ces événements et en ressentît
un vif déplaisir, rien n'était plus naturel et nous ne pouvions nous en
étonner; il était le protecteur ordinaire du Maroc; il avait essayé
de prévenir la guerre en accommodant notre différend avec l'empereur
Abd-el-Rhaman; il n'y avait pas réussi; la guerre se terminait par
deux victoires de la France. Quelles seraient les conséquences de ces
victoires? La question devait s'élever dans les esprits anglais et y
susciter quelque inquiétude. Sir Robert Peel en conçut d'excessives
qui dénotaient, de sa part, une fausse appréciation des faits comme des
personnes, et dont nous aurions eu droit de nous plaindre. Il témoigna
une double crainte: l'une, que, malgré nos déclarations contraires, nous
ne prissions possession permanente de quelques parties du territoire
marocain; l'autre, que nous ne donnassions un grand développement à
nos forces navales pour les diriger un jour contre l'Angleterre. Il
se reportait sans cesse à notre première occupation d'Alger et aux
engagements d'évacuation que, selon lui, la France avait pris à cette
époque: «Il est trop tard, sans doute, disait-il, pour réclamer de la
France l'exécution de ces engagements; mais c'est à cause de ce tort
originel que maintenant le Maroc et Tunis sont en péril; si nous ne
tenons pas à la France un langage très-décisif, si nous ne sommes pas
prêts à agir dans l'intérêt de Tunis et du Maroc, ces deux États auront
le sort de l'Algérie, et deviendront, si ce n'est peut-être de nom, du
moins en fait, des portions de la France.» Sir Robert accueillait tous
les renseignements, tous les bruits qui lui parvenaient sur les
immenses travaux que nous faisions, disait-on, dans tous les ports d'où
l'Angleterre pouvait être menacée, à Dunkerque, à Calais, à Boulogne,
à Cherbourg, à Brest, à Saint-Malo. Il se refusait à regarder nos
assurances pacifiques et amicales comme des garanties suffisantes, et
il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre se préparât
promptement et largement à une guerre qui lui paraissait probable et
prochaine. C'était contre ces dispositions et ces appréhensions du
premier ministre que lord Aberdeen avait à défendre la politique de la
paix et de l'entente cordiale avec la France; il le faisait avec une
habileté parfaitement loyale, à la fois persévérant et doux, équitable
sans complaisance, opposant aux vaines alarmes de sir Robert Peel une
appréciation plus juste et plus fine, soit des événements, soit des
hommes, soit des chances de l'avenir. Quand on s'inquiétait surtout
de notre attaque sur Mogador et de la garnison établie dans l'îlot
adjacent: «Les Français, disait-il, se sont déjà placés dans une
situation très-désavantageuse en déclarant qu'ils ne voulaient d'aucune
occupation permanente, ni d'aucune conquête. Dire cela à un ennemi,
c'est l'encourager à continuer la guerre et agir avec grande imprudence.
Il se peut qu'une telle déclaration ait été nécessaire pour satisfaire
l'Angleterre; mais, sans cela, elle ne saurait être justifiée. On
reconnaîtra, j'espère, que l'occupation de l'îlot de Mogador était
indispensable pour l'attaque sur la place, et on ne le retiendra pas
plus longtemps que ne l'exige le blocus. Les Français ont déjà beaucoup
fait en mutilant leurs moyens d'hostilité effective; nous ne pouvons
guère attendre, quand ils font une attaque, qu'ils se privent de ce
qui est nécessaire pour qu'elle réussisse. Je persiste à croire qu'ils
seraient charmés d'amener l'empereur à accepter leurs conditions, en
renonçant à tout projet d'occupation ou de conquête sur la côte du
Maroc, et je ne désespère nullement que les choses ne finissent ainsi.»
Lord Aberdeen était de ceux qui ont l'esprit assez haut pour ne pas
se laisser ballotter par tous les vents qui soufflent en bas, et assez
ferme pour attendre que le cours des choses leur donne raison.
Je n'ignorais pas et je ne pouvais ignorer l'humeur et les méfiances
de sir Robert Peel, écho de celles dont les journaux anglais étaient
pleins. Je ne voulus pas m'en taire, ni en laisser ignorer ma surprise:
«Que s'est-il donc passé de nouveau et d'inattendu, écrivis-je à M. de
Jarnac[37], qui ait pu exciter à Londres l'émotion, les appréhensions,
je ne veux pas dire les méfiances qui se manifestent autour de vous? Le
gouvernement anglais connaît depuis longtemps nos griefs contre le Maroc
et nos demandes de satisfaction. Nous les lui avons communiqués dès
le début de l'affaire. Il les a trouvés justes et modérés. Avant de
recourir à la force, nous avons épuisé les moyens de conciliation. Nous
avons tardé, sur terre et sur mer, aussi longtemps qu'il était possible
de tarder. Sur terre, le maréchal Bugeaud est resté plusieurs fois dans
nos limites après avoir repoussé et châtié les agressions marocaines.
Sur mer, M. le prince de Joinville a attendu, de délai en délai,
la réponse à notre _ultimatum_ et le retour de M. Hay. Nous n'avons
commencé la guerre que lorsqu'il a été évident que les Marocains ne
cherchaient qu'à gagner du temps pour s'y préparer de leur côté, et pour
atteindre l'époque de l'année où il nous serait impossible, à nous, de
la leur faire efficacement, par mer comme par terre, avec nos vaisseaux
comme avec nos régiments. Cette intention a été évidente, du côté de la
mer, par les réponses incomplètes, dilatoires, faites à nos demandes et
rapportées par M. Hay; du côté de la terre, par le rassemblement, sur
notre frontière, de forces marocaines de plus en plus nombreuses et
animées. Est-ce pour faire la paix que le fils de l'empereur est
arrivé aux environs d'Ouschda avec plus de vingt mille chevaux et tout
l'appareil militaire possible, faisant prêcher, dans son camp même, la
guerre sainte, et envoyant ses cavaliers attaquer les avant-postes de
notre camp de Lalla-Maghrania? Sidi-ben-Hamida, dans ses pourparlers
pacifiques avec le maréchal Bugeaud, et Sidi-ben-Dris, dans ses
réponses confuses et évasives à M. de Nion et à M. Hay, n'ont évidemment
voulu que gagner du temps et nous en faire perdre. Nous agissons
modérément et loyalement, mais sérieusement. Le but que nous avons
annoncé dès le premier moment, et que nous avons bien droit de
poursuivre, car il n'est autre que la sécurité de notre propre
territoire, nous voulons l'atteindre effectivement, et nous ne pouvons
nous payer de paroles et d'apparences. Pas plus aujourd'hui qu'avant
l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun projet, aucune idée
d'occupation permanente sur aucune partie du territoire marocain,
sur aucune des villes de la côte. Nos succès ne changeront rien à nos
intentions, n'ajouteront rien à nos prétentions; mais nous ne pouvons
renoncer à aucun des moyens légitimes de la guerre, à aucune des
conditions nécessaires de son efficacité. L'Angleterre, en 1840, a
débarqué des _marines_ en Syrie; ils y ont occupé des villes; ils y sont
restés longtemps. Nous ne nous en sommes ni étonnés, ni plaints; nous
avons seulement demandé que l'occupation ne fût que temporaire. On
n'aura pas même besoin aujourd'hui de nous faire cette demande, car nous
n'occupons, et nous n'aurons, j'espère, besoin d'occuper aucune ville du
Maroc. Mais nous sommes en droit de réclamer la confiance que nous avons
témoignée.»
[Note 37: Les 25 et 27 août 1844.]
La victoire est une situation commode, car elle permet la sagesse avec
dignité. Nous avions, dès le début, hautement déclaré nos motifs de
guerre et nos conditions de paix; nous résolûmes de n'y rien changer.
Bien des gens nous conseillaient plus d'exigence, l'occupation prolongée
de quelques villes marocaines, une forte indemnité pour les frais de la
guerre; nous écartâmes ces idées; non par une générosité inconsidérée et
parce que la France était, comme on le dit alors, assez riche pour payer
sa gloire, mais par des raisons plus sérieuses. «Quant aux conditions de
la paix, écrivait le 3 septembre 1844 le maréchal Bugeaud à M. le prince
de Joinville, je serais moins rigoureux que vous, pour ne pas ajouter
de nouvelles difficultés à celles qui existent et qui sont déjà assez
grandes. Si nous n'avions pas à côté de nous la jalouse Angleterre, je
crois que nous pourrions tout obtenir à cause des succès déjà réalisés,
et parce que l'empire du Maroc est fort peu en état de faire la guerre,
tant il est désorganisé et indiscipliné. Mais, dans notre situation
vis-à-vis de nos voisins ombrageux, nous devons nous montrer faciles. Je
ne demanderais donc pas que l'empereur payât les frais de la guerre,
ni qu'il nous livrât Abd-el-Kader; j'ai la conviction que l'empereur
s'exposerait plutôt à continuer une mauvaise guerre que de donner
un seul million; je sais qu'il est sordidement intéressé. Quant à
Abd-el-Kader, il ne pourrait pas le livrer sans se faire honnir par
tout son peuple; contentons-nous d'exiger qu'il soit placé dans une des
villes de la côte de l'Océan, et que l'on s'oblige à ne pas le laisser
reporter la guerre à la frontière.»
Une considération, plus pressante encore peut-être, s'ajoutait à ces
motifs: les hésitations et les revers d'Abd-el-Rhaman avaient gravement
compromis, parmi les populations marocaines, son pouvoir et même son
trône; autour de lui, on conspirait contre lui; sur divers points de
ses États, des séditions éclataient, des tribus guerrières s'engageaient
dans une sauvage indépendance. Un autre péril encore se laissait
entrevoir; après la bataille de l'Isly, Abd-el-Kader avait manifesté
son indignation d'une défaite qu'il imputait à la mollesse impériale; et
l'idée qu'empereur lui-même il eût opposé et il opposerait aux chrétiens
une résistance bien plus efficace, se répandait dans l'empire. Nous
avions un intérêt évident à ne pas ébranler davantage Abd-el-Rhaman
chancelant; car sa chute nous eût mis en présence d'un peuple livré
à une anarchie passionnée, et peut-être aux mains d'un chef bien plus
redoutable. Nous trouvions, dans un grand acte de modération conforme
à notre politique générale en Europe, plus de sécurité pour notre
établissement en Afrique. M. le prince de Joinville partagea pleinement
cet avis et j'adressai au duc de Glücksberg et à M. de Nion, chargés de
suivre, de concert avec lui, la négociation de la paix, les instructions
suivantes:
«Les succès éclatants que viennent de remporter nos forces de terre et
de mer, dans la lutte engagée entre nous et le Maroc, n'ont rien changé
aux intentions que le gouvernement du Roi avait manifestées avant le
commencement de cette lutte. Ce que nous demandions alors comme la
condition nécessaire du rétablissement des relations amicales entre les
deux États, et comme la seule garantie propre à nous assurer contre le
retour des incidents qui ont troublé ces relations, nous le demandons
encore aujourd'hui sans y rien ajouter; car le but que nous nous
proposons est toujours le même, et aucune vue d'agrandissement ne
se mêle à notre résolution bien arrêtée de ne pas permettre
qu'on méconnaisse les droits et la dignité de la France. Que les
rassemblements extraordinaires de troupes marocaines formés sur notre
frontière, dans les environs d'Ouschda, soient immédiatement dissous;
qu'un châtiment exemplaire soit infligé aux auteurs des agressions
commises, depuis le 30 mai, sur notre territoire; qu'Abd-el-Kader soit
expulsé du territoire marocain et n'en reçoive plus désormais aucun
appui ni secours d'aucun genre; enfin, qu'une délimitation complète
et régulière de l'Algérie et du Maroc soit arrêtée et convenue,
conformément à l'état de choses reconnu du Maroc lui-même à l'époque
de la domination des Turcs à Alger, rien ne s'opposera plus au
rétablissement de la paix. La cour du Maroc, après tous les torts
qu'elle a eus envers nous, ne s'attend peut-être pas à une pareille
modération de notre part. Pour lui en donner une preuve éclatante et
pour lui fournir l'occasion d'y répondre en acceptant immédiatement nos
propositions, le roi vous ordonne, Messieurs, de vous transporter devant
Tanger, à bord de l'un des vaisseaux de notre escadre, et de faire
remettre aux autorités de cette place une lettre adressée à l'empereur,
dans laquelle vous lui annoncerez que, s'il accepte purement et
simplement les conditions de notre _ultimatum_ que je viens de rappeler,
vous êtes encore autorisés à traiter sur cette base.
«Il est bien entendu que cette démarche n'aurait point pour effet de
suspendre les hostilités, et que nos armées de terre et de mer seraient
libres de poursuivre leurs opérations jusqu'à ce que l'empereur eût
adhéré à nos offres.»
Avant que ces instructions fussent parvenues à leur adresse et trois
jours seulement après celui où elles avaient été adoptées à Paris,
Sidi-Bouselam, pacha des provinces septentrionales du Maroc et confident
intime de l'empereur, écrivait de Tanger[38] à M. de Nion: «Nous vous
faisons savoir que, comme les préliminaires des conférences s'étaient
passés entre vous et la cour de Sa Majesté, lorsque vous résidiez dans
ce port de Tanger, nous nous adressons à vous, vu que Sa Majesté vient
de nous charger d'accorder les quatre demandes que vous aviez formulées
contre elle. Si c'est encore vous qui êtes celui qui doit entretenir les
relations de la France avec notre heureuse cour, venez nous trouver pour
que nous terminions en nous abouchant, car notre glorieux maître n'a
point cessé d'être en paix avec votre gouvernement, sur le même pied que
ses ancêtres. Si c'est, au contraire, un autre que vous qui est chargé
de porter la parole, donnez-lui connaissance de cette lettre pour qu'il
puisse se rendre auprès de nous dans l'heureux port de Tanger, afin de
conférer ensemble sur un pied amical.»
[Note 38: Le 3 septembre 1844.]
En me communiquant aussitôt cette initiative pacifique des Marocains, le
duc de Glücksberg et M. de Nion ajoutaient: «M. le prince de Joinville
a pensé qu'avant d'aller plus avant, il était prudent de s'assurer de
la nature de ces pleins pouvoirs dont Sidi-Bouselam se disait muni.
En conséquence, M. Warnier, l'interprète de S. A. R. et M. Fleurat,
interprète du consulat, vont partir ce soir pour Tanger; ils porteront
notre réponse. Elle sera courte; il n'entre pas dans notre pensée de
repousser une première démarche qui, si elle est sérieuse, devient à
l'instant très-importante. Nous prenons donc acte de cette lettre; mais
nous indiquons au pacha que quelques éclaircissements sont nécessaires
et que M. Warnier va les lui demander. Si le retour de celui-ci éclaircit
tous nos doutes, l'intention du prince est de nous accompagner, ou de
nous faire partir pour Tanger avec ses instructions.»
Le surlendemain, MM. Warnier et Fleurat revinrent de Tanger à Cadix
apportant au prince de Joinville cette lettre de Sidi-Bouselam[39]:
«Louanges à Dieu l'unique! L'agent de la cour très-élevée par Dieu,
Bouselam-ben-Ali,--que Dieu lui pardonne dans sa miséricorde!--à
l'amiral des vaisseaux de guerre français, le fils de l'empereur, le
prince de Joinville;--nous nous informons avec empressement de l'état
de votre santé, et nous faisons également des voeux pour la conservation
des jours de notre maître le vénéré. J'atteste par ces présentes que
j'ai entre les mains l'ordre de l'empereur de faire la paix avec vous.»
[Note 39: Du 7 septembre 1844.]
Partis immédiatement de Cadix avec M. le prince de Joinville, MM. de
Nion et de Glücksberg m'écrivirent le lendemain 10 septembre 1844, en
rade de Tanger et à bord du _Suffren_:
«Nous sommes arrivés ce matin en rade de Tanger. Le consul général de
Naples, M. de Martino, s'est transporté immédiatement à notre bord, et
nous a fait savoir que l'impatience était grande dans la ville, et que
Sidi-Bouselam attendait avec anxiété notre arrivée et les communications
que nous avions à lui faire. Suivant nos conventions, il nous annonçait
la prochaine arrivée du gouverneur de la ville, le caïd Ben-Abbou, qui
vint, accompagné du capitaine du port, à bord du _Suffren_. Ben-Abbou
répéta à S. A. R. que l'empereur attendait de lui la paix, et que
son plénipotentiaire Bouselam était prêt à la signer. Il se retira,
évidemment flatté de la réception qui lui avait été faite. Peu de
moments après, M. Warnier se rendit auprès du pacha, porteur de la
convention concertée et rédigée entre nous, approuvée par le prince et
dont Votre Excellence trouvera ci-joint une copie. M. Warnier avait pour
instructions de la présenter au pacha et de lui demander, sans tolérer
ni accepter aucune discussion, s'il était prêt, en vertu des pouvoirs
qu'il tenait de l'empereur, à y apposer sa signature. La réponse du
pacha fut affirmative. Un signal nous le fit savoir. Nous nous rendîmes
immédiatement à terre où le corps consulaire nous attendait déjà. Nous
y fûmes également reçus par le gouverneur de la ville et une garde
d'honneur qui nous conduisirent à la Casba où nous fûmes introduits dans
l'appartement impérial, auprès de Sidi-Bouselam, qui était accompagné du
premier administrateur de la douane, homme qui a joué un rôle politique
de quelque importance dans les derniers événements. Après avoir échangé
quelques paroles de courtoisie, nous avons demandé au pacha s'il était
en effet disposé à signer le traité que nous lui avions fait soumettre.
Il désira quelques explications sur la nature de l'engagement que
l'article 7 impose à son gouvernement, et se montra satisfait de nos
réponses. A notre tour, nous avons insisté sur l'urgence des mesures
relatives à la convention pour la délimitation des frontières des deux
États, dont le principe est consacré dans l'article 5. Nous lui avons
rappelé les dispositions que la bienveillance et la générosité de S. A.
R. lui dictaient quant à l'évacuation de l'île de Mogador, et nous lui
avons fait savoir qu'aussitôt après la signature de la convention, le
consulat général serait réinstallé, et que la gestion en serait confiée
à M. Mauboussin jusqu'à l'échange des ratifications. Il resta convenu
alors qu'aussitôt que le pavillon français serait hissé de nouveau sur
la maison consulaire, il serait salué de vingt et un coups de canon
par la ville, et que le vaisseau amiral rendrait le salut. Nous avons
procédé immédiatement à la signature de la convention; un texte français
et un texte arabe, dûment signés et scellés, sont restés entre les mains
de Sidi-Bouselam; les deux autres instruments seront portés à Paris par
M. de Glücksberg.»
Le traité était exactement conforme à notre _ultimatum_, et les articles
ajoutés n'avaient pour but que d'assurer la stricte exécution de ses
dispositions.