Aberdeen (le 31 juillet 1844) de son arrestation et de sa détention en
ces termes:
«Le jour même où la loi martiale (la mise en état de siége de Papéiti)
fut proclamée, je fus jeté en prison sans qu'on me donnât la moindre
indication de la cause de ce traitement. Le 3 mars, vers quatre heures,
comme j'étais sur le quai, près de mettre le pied sur le bateau qui
devait me conduire à bord du navire de Sa Majesté _le Cormoran_, le
principal agent de la police courut sur moi et me saisit par le bras.
Il fut immédiatement rejoint par quelques soldats. On me conduisit, à
travers la ville, jusqu'au haut d'une colline sur laquelle avait été
construit un blockhaus. Nous montâmes par une petite échelle à l'étage
supérieur du blockhaus qui formait le corps-de-garde. Au milieu de la
pièce était une trappe. Je fus descendu, par cette trappe, dans le
cachot situé au-dessous, et j'y fus tenu, sans une goutte d'eau pour
étancher ma soif et apaiser ma fièvre, jusqu'au lendemain matin,
vers huit ou neuf heures. On ouvrit alors la trappe, et je reçus la
proclamation de M. d'Aubigny, du 3 mars. Quant à la sentinelle attaquée
par un natif de l'île, je n'en savais pas plus que n'en eût pu savoir
l'un des officiers de Sa Majesté résidant à Londres. On me dit alors
qu'on m'apporterait des aliments de chez moi, deux fois par jour.
L'humidité du cachot était telle que, le troisième jour, je fus pris
d'un violent accès de dysenterie. Je demandai qu'un médecin pût venir me
voir. Cette faveur me fut accordée à certaines conditions; on mit dans
le cachot une échelle sur laquelle je montai assez haut pour que le
docteur pût me tâter le pouls, m'examiner et me faire des questions sur
ma santé. Il écrivit au gouverneur que, si je n'étais pas tiré de cet
humide cachot, je serais bientôt mort. D'après cette lettre, je fus
emmené de nuit sur un vaisseau de guerre français à l'ancre dans le
port. Je fus encore tenu là dans la solitude, mais tout était sec et
clair, et j'y étais beaucoup mieux que dans le cachot. Le vaisseau de Sa
Majesté, _le Cormoran_, ayant reçu du gouverneur, M. Bruat, l'ordre de
quitter le port, il fut convenu que je serais mis à bord de ce vaisseau
quand il serait hors du port, à condition que je ne serais débarqué dans
aucune des _Iles de la Société_, et que je serais emmené dans quelqu'une
des îles de ma juridiction. _Le Cormoran_ se rendant à Valparaiso, j'ai
cru de mon devoir de venir ici et de mettre mon affaire sous les yeux
de Votre Seigneurie, pour que le gouvernement de Sa Majesté la prenne en
considération.»]
Quatre jours après ces mesures de son lieutenant, le 9 mars 1844, le
gouverneur Bruat rentra à Papéiti: «J'ai trouvé, écrivait-il au ministre
de la marine[14], que Papéiti avait l'air d'une ville assiégée. J'ai
immédiatement fait remettre à terre les effets français que l'on avait
fait porter à bord des bâtiments. Le missionnaire anglais, M. Orsmond,
de qui j'avais eu déjà beaucoup à me louer, m'a encore parfaitement
secondé; il avait déjà engagé le peuple de Papéiti à répondre par un
refus aux émissaires des insurgés.... Le nombre de ces insurgés diminue
tous les jours; de tous côtés la confiance renaît, et les grands chefs
du pays qui, tous, sont restés fidèles à notre cause, m'annoncent
qu'avec de la patience chacun rentrera chez soi... Les copies de la
correspondance que m'a adressée le commandant d'Aubigny, pendant mon
séjour à Taravaï, vous feront connaître la nécessité où il s'est trouvé
de mettre Papéiti en état de siége et d'arrêter M. Pritchard, ex-consul
d'Angleterre. Dans l'agitation où se trouvait le pays, cette mesure
était nécessaire; mais je n'ai dû approuver ni la forme, ni le motif de
cette arrestation. Cependant la gravité des événements était telle que
je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre
parti et raffermir les révoltés. A mon arrivée, j'ai de suite fait
transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de notre frégate _la
Meurthe_, en donnant au commandant Guillevin l'ordre de le recevoir à sa
table. Considérant que M. Pritchard n'était plus qu'un simple résident
anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomaré et le parti révolté
était devenue dangereuse pour la tranquillité de l'île, j'ai écrit au
capitaine du bâtiment anglais, _le Cormoran_, M. Gordon, pour l'engager
à quitter Papéiti où il n'avait aucune mission, et à emmener M.
Pritchard, que je promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment
quitterait le port. Après avoir reçu l'adhésion du commandant Gordon,
j'ai donné l'ordre à M. Guillevin, commandant de _la Meurthe_, de
prévenir M. Pritchard que _le Cormoran_ le prendrait à son bord et qu'il
était libre de recevoir sa famille.... Le départ du _Cormoran_[15]
a produit le meilleur effet; tous les rapports m'annoncent, et votre
Excellence peut être assurée que l'espoir du secours promis depuis si
longtemps par les agents et les capitaines anglais est la seule cause de
la résistance qui s'est manifestée et qui cessera quand on saura que les
promesses sont fausses. Désirant n'employer la force qu'à la dernière
extrémité et lorsque toutes les chances seront favorables, je ne
profiterai du surcroît de moyens que me procure momentanément notre
frégate _la Charte_[16], que si j'en vois la nécessité absolue et si les
propositions faites par les missionnaires échouent.»
[Note 14: Les 13 et 21 mars 1844.]
[Note 15: Ce bâtiment quitta le 13 mars la rade de Papéiti, emmenant M.
Pritchard.]
[Note 16: Cette frégate était venue, le 13 mars, des îles Marquises,
amenant à Taïti plusieurs passagers et la 26e compagnie d'infanterie que
M. Bruat avait fait demander.]
Plusieurs des missionnaires anglais avaient, en effet, écrit, le 19
mars, au gouverneur: «Nous soussignés, missionnaires protestants, réunis
en comité à Paofaï de Taïti, profondément convaincus que c'est notre
devoir, comme ministres de l'Évangile de paix, de tenter collectivement
ce que des efforts individuels n'ont pas réussi à accomplir,
c'est-à-dire de décider les natifs maintenant rassemblés dans la partie
orientale de l'île, à rentrer paisiblement dans leurs demeures, et
connaissant la grande influence que les chefs maintenant insurgés ont
sur le peuple, nous croyons que même notre effort collectif demeurerait
vain à moins que nous ne fussions autorisés par S. E. le gouverneur à
leur offrir, en retour de leur soumission, des termes d'amitié.
Nous serons heureux de recevoir de S. E. une prompte réponse.» Dix
missionnaires avaient signé cette lettre. M. Bruat leur répondit le jour
même: «Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'adresser, et j'ai vu avec un véritable plaisir que vous étiez animés
des sentiments qui doivent présider à toute réunion religieuse. Je suis
persuadé que ceux que vous exprimez aujourd'hui ont toujours servi de
base à votre conduite vis-à-vis d'un peuple que vous avez entrepris de
diriger spirituellement. Puisque vous désirez sincèrement la paix,
mon opinion est que la démarche qui amènerait le plus promptement ce
résultat serait que vous vinssiez me voir et que vous reconnussiez
franchement mon autorité. Alors votre concours aurait toute sa puissance
pour le maintien de la tranquillité si nécessaire à l'oeuvre pour
laquelle vous travaillez depuis longtemps, et que mes instructions et ma
conviction particulière me font un devoir de soutenir. Il me semble que,
tant que vous n'aurez pas fait cette démarche, les Indiens, quelque peu
versés qu'ils soient dans les usages européens, trouveront toujours,
lorsque vous les engagerez à la soumission, quelque chose qui, dans
votre propre conduite, n'est pas en rapport avec les instructions que
vous leur donnez. Quelle que soit d'ailleurs votre détermination, la
démarche que vous me proposez a mon assentiment puisque vous l'avez
soumise à mon approbation; mais je ne puis vous autoriser à parler
en mon nom puisque vous n'avez pas mes instructions. Néanmoins, pour
arriver aux résultats si désirables que vous espérez obtenir, vous
pouvez promettre, aux chefs qui viendront immédiatement à Papéiti faire
leur soumission pleine et entière au gouvernement français, qu'ils ne
seront ni arrêtés ni exilés.»
Les missionnaires anglais n'hésitèrent point; ils demandèrent au
gouverneur une audience qu'il s'empressa de leur accorder; et après
cette démarche qui prouva la sincérité de leurs intentions pacifiques,
ils se mirent en effet à l'oeuvre pour calmer l'insurrection. Ils n'y
parvinrent pas aussi promptement qu'ils l'avaient espéré; une fois en
mouvement, les Taïtiens se montrèrent plus passionnés et plus hardis
qu'on ne s'y attendait; M. Bruat fut obligé de déployer, dans cette
petite guerre contre une petite peuplade perdue au milieu de l'océan,
tout ce qu'il avait d'habileté militaire et de courage personnel, comme
de savoir-faire et de patience politique. Il ne réussit pleinement
qu'après une lutte qui se prolongea pendant deux ans; car ce ne fut
qu'en 1846 que la reine Pomaré, qui s'était retirée dans d'autres îles
de cet archipel, consentit enfin à rentrer dans Taïti en reprenant
possession de la souveraineté intérieure de son île, et que le
protectorat français fut paisiblement rétabli, aux termes du traité du 9
septembre 1842.
Pendant que la question se débattait ainsi, par la guerre, dans l'océan
Pacifique, elle se posa plus directe et plus grave entre les deux
rives de la Manche. Nous reçûmes dans les derniers jours de juillet les
nouvelles de l'incident survenu à Taïti à l'égard de M. Pritchard, et au
même moment M. Pritchard lui-même arrivait à Londres et entretenait
son gouvernement de son aventure. J'écrivis le 30 juillet au comte de
Jarnac, notre chargé d'affaires à Londres pendant l'absence de M. de
Sainte-Aulaire en congé: «Voici de bien désagréables nouvelles de Taïti.
Les faits sont racontés et expliqués dans les pièces que je vous envoie.
Communiquez-les à lord Aberdeen. Comment se peut-il qu'au mois de mars
dernier, les menées de M. Pritchard et de quelques officiers de la
marine anglaise contre nous aient recommencé avec tant d'ardeur? Comment
M. Pritchard, qui savait déjà sa nomination en qualité de consul aux
_Iles des Amis_, a-t-il pu s'obstiner à rester, sans caractère, à Taïti?
Comment, loin de se conformer aux instructions de lord Aberdeen du 25
septembre 1843, les a-t-il soigneusement tenues secrètes? Tout cela
me contrarie vivement. Tout cela rendra, à Taïti même, le retour au
protectorat plus difficile, et à Paris comme à Londres les discussions
plus aigres et plus embarrassantes. J'ai fait, dans cette affaire, tout
ce qui était en mon pouvoir; j'ai accepté, sans hésiter, ma bien
grosse part du fardeau, il serait juste et nécessaire que rien ne
vînt l'aggraver, et que les intentions du gouvernement anglais fussent
respectées et accomplies par ses agents. Je n'ai pas le temps, ce matin,
de vous en dire davantage et de discuter les détails de ce fâcheux
incident. Je vous transmets sur-le-champ ce que j'en sais.»
Avant que ma lettre fût arrivée au comte de Jarnac et qu'il eût pu rien
dire ni rien communiquer à lord Aberdeen, le 31 juillet au soir, dans la
Chambre des communes, interpellé par sir Charles Napier sur les bruits
qui couraient au sujet de Taïti et de M. Pritchard, sir Robert Peel
répondit: «J'ai l'honneur de déclarer que le gouvernement de Sa Majesté
a reçu de Taïti des rapports; et, présumant qu'ils sont exacts, je
n'hésite pas à dire qu'un outrage grossier, accompagné d'une injure
grossière, a été commis contre l'Angleterre dans la personne de son
agent. Ces rapports ne nous sont parvenus que lundi dernier; mais le
gouvernement de Sa Majesté a pris immédiatement des mesures pour venger
l'honneur du pays, et il a été reconnu depuis que cet outrage avait été
commis par des personnes revêtues, à Taïti, d'une autorité temporaire.
Me fondant, quant à l'affirmation de ce fait, sur l'autorité du
gouvernement français, je dois présumer qu'il prendra des mesures
immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il a droit de
demander.»
Ces paroles me surprirent; elles étaient violentes et, sous quelques
rapports, inexactes; quand M. Pritchard avait été arrêté, il n'était
plus, à Taïti, agent de l'Angleterre, et nous n'avions encore eu, avec
le gouvernement anglais, aucune communication sur cet incident. Mais
en même temps la vivacité de sir Robert Peel me donna la mesure de
l'émotion publique autour de lui; il avait évidemment parlé avec
précipitation et sous une forte pression extérieure. Interpellé à mon
tour, les 3 et 5 août, dans la Chambre des pairs par M. de Boissy et
dans la Chambre des députés par MM. Berryer et Billault, mon attitude
fut réservée et en contraste marqué avec celle de sir Robert Peel: «Les
questions de politique extérieure, dis-je, ont des phases diverses, et
elles ne peuvent pas, à toutes ces phases indifféremment, entrer dans
cette Chambre. Elles ne sont pas telles que la porte leur en doive être
ouverte toutes les fois qu'elles viennent y frapper. Il y a un moment
où la discussion porte la lumière dans ces questions; il y a d'autres
moments où elle y met le feu. Convaincu que, pour celle dont il s'agit,
il y aurait un inconvénient réel à la débattre aujourd'hui, je m'y
refuse complétement. Il y a là, entre les deux gouvernements, des faits
et des droits à éclaircir et à mettre d'accord. C'est ce que j'ai
à faire dans ce moment. Je le ferai en respectant les règles et les
convenances qui président aux bons rapports internationaux, et en
maintenant les droits, l'honneur, la dignité des agents de la France et
de ses officiers de marine en particulier. Quand le débat viendra à son
heure, j'aurai à justifier devant la Chambre ce que le gouvernement
aura fait et les motifs pour lesquels il l'aura fait. Aujourd'hui, je
manquerais à tous mes devoirs envers le roi et envers le pays si j'en
disais davantage.»
Malgré l'insistance de l'opposition, je persistai dans mon silence;
nous touchions au terme de la session; elle fut close le 5 août 1844,
et j'eus du temps devant moi pour discuter avec le cabinet anglais les
questions que soulevait cet incident et pour en dissiper les embarras.
J'avais, dès le premier moment[17], écrit à M. de Jarnac: «Ne laissez
pas établir que M. Pritchard fût encore consul d'Angleterre à Taïti, et
que c'est le consul d'Angleterre qui a été arrêté et renvoyé de l'île.
Cela n'est point; M. Pritchard n'était plus consul à Taïti, car il
avait abdiqué lui-même ce caractère en amenant son pavillon en novembre
dernier, au moment où l'amiral Dupetit-Thouars avait pris possession de
la souveraineté de l'île. Et M. Pritchard avait amené son pavillon, non
point à cause d'un tort quelconque de l'autorité française envers lui,
non point à cause d'une injure à lui faite, mais pour ne pas reconnaître
cette autorité, et en déclarant formellement qu'il ne la reconnaissait
pas et que c'était par ce motif qu'il cessait ses fonctions de consul.
Il serait trop commode de conserver la situation et les droits de consul
auprès d'un gouvernement auquel on ne reconnaîtrait ni la situation, ni
les droits de gouvernement, et qu'on travaillerait à renverser.
[Note 17: Le 1er août 1844.]
«_Post-scriptum._--Je retrouve à l'instant et je joins ici copie de la
lettre du 7 novembre 1843, par laquelle M. Pritchard a annoncé lui-même
à l'amiral Dupetit-Thouars qu'il amenait son pavillon et cessait ses
fonctions de consul britannique. Je demande si, après cette lettre, on a
pu, à Taïti, le considérer encore comme consul.»
M. de Jarnac s'acquitta sur-le-champ de sa mission; et en même temps,
avec une fermeté douce, il exprima à lord Aberdeen son regret des
paroles qu'au premier moment sir Robert Peel avait prononcées; la
différence entre mon langage et le sien avait été sentie à Londres; lord
Aberdeen répondit à M. de Jarnac que sir Robert Peel ne reconnaissait
la complète exactitude d'aucune des versions que les journaux avaient
donnée de son discours, et M. de Jarnac fut autorisé à me le déclarer.
«Je suis fort aise de cette déclaration, lui écrivis-je[18]; vous n'avez
pas d'idée de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir Robert Peel,
et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une situation déjà bien
difficile. Le fond de l'affaire a presque disparu devant ce langage de
sir Robert Peel, tenu si soudainement, avant d'avoir reçu d'ici aucun
éclaircissement, aucune information; devant cette déclaration, pour moi
si inattendue, qu'on s'était déjà adressé au gouvernement français et
qu'on pouvait compter sur une ample réparation, quand j'étais en droit
de dire que je n'avais reçu aucune représentation officielle et que les
deux gouvernements examineraient les faits avant de se prononcer. Quand
j'ai été interpellé samedi et lundi derniers dans nos Chambres, j'aurais
pu me servir de votre petite dépêche et affirmer l'inexactitude des
journaux anglais; j'ai mieux aimé n'en rien faire et ne pas créer à sir
Robert Peel cette difficulté de plus; je comprends les siennes et n'y
veux rien ajouter. Mais, de tout ceci, il reste une impression très-vive
et qui aggrave beaucoup les embarras de l'affaire.»
[Note 18: Le 8 août 1844.]
Le premier de ces embarras ne tarda pas à être écarté; le gouvernement
anglais reconnut que M. Pritchard, ayant lui-même amené son pavillon et
cessé ses fonctions de consul à Taïti, n'y avait plus aucun caractère
public; mais il n'en restait pas moins, dirent lord Aberdeen et sir
Robert Peel à M. de Jarnac[19], «qu'un citoyen anglais, encore officier
de la reine, puisque M. Pritchard avait un brevet de consul dans
d'autres archipels de la mer du Sud, avait été arrêté, emprisonné,
expulsé sans qu'aucun grief positif contre lui eût été constaté
sous aucune forme de juridiction. Il y avait toujours lieu, pour le
gouvernement anglais, à demander, pour ce procédé, une réparation; mais
il retarderait, sur ce point, toute demande officielle, dans l'espoir
que, pleinement informés, nous lui offririons spontanément celle qui
nous paraîtrait convenable.»
[Note 19: Le 7 août 1844.]
La réparation que désirait le cabinet anglais, tout en hésitant à
la demander officiellement, c'était que nous permissions le retour
momentané de M. Pritchard à Taïti, ne fût-ce que pour y aller reprendre
sa famille qui y était encore, et que nous éloignassions, momentanément
aussi, de l'île M. d'Aubigny qui l'avait si brutalement emprisonné,
et M. Moerenhout, consul de Belgique et de France, que M. Pritchard
regardait comme son plus ardent ennemi et le principal auteur des
accusations portées contre lui. «Lord Aberdeen, m'écrivit le 10 août M.
de Jarnac, m'avait prié hier d'aller le voir pour parler de l'affaire
de Taïti qui devait se traiter de nouveau en conseil dans la matinée. Il
m'a exprimé avec beaucoup d'insistance le regret qu'il éprouvait de
ne rien recevoir de vous à ce sujet. Il m'a dit qu'il était réellement
inquiet de cette affaire que le temps aggrave en Angleterre, tandis
qu'il la simplifie peut-être en France. Il tient à bien établir qu'il
n'y a eu aucune accusation précise formulée contre Pritchard. Il déplore
surtout l'absence de toute réponse de vous sur l'ouverture qu'il a faite
quant au retour, au moins momentané, dudit Pritchard à Taïti; et il m'a
même exprimé quelque regret de n'avoir pas encore saisi officiellement
lord Cowley de l'affaire. J'ai lieu de croire qu'une portion du cabinet
penche pour le renvoi immédiat de M. Pritchard à Taïti, sur le
vaisseau _le Collingwood_, avec ordre d'y rester jusqu'au départ de
M. Moerenhout. Lord Aberdeen et sir Robert Peel m'ont laissé, l'un et
l'autre, entrevoir cette alternative. J'ai répondu que vous ne pourriez
guère y voir qu'une de ces provocations qui rendent les hostilités à peu
près inévitables.»
Je m'empressai de ne laisser au gouvernement anglais aucun doute sur
mon sentiment et ma résolution à cet égard. J'écrivis le 15 août à M.
de Jarnac: «Je réponds à l'idée qui me paraît surtout préoccuper
lord Aberdeen, la possibilité d'un retour, au moins momentané, de M.
Pritchard à Taïti. Je mets de côté ce qui se passe depuis quinze jours
à Paris et à Londres, l'effet que produirait chez nous une telle
mesure, la situation où elle placerait le cabinet, et dès à présent et
à l'ouverture de la prochaine session. Je n'examine la mesure qu'en
elle-même, dans son effet à Taïti même, dans son rapport avec ce qui se
passe maintenant là et ce qui s'y passera bientôt. Une insurrection
a éclaté à Taïti. L'établissement français est attaqué, sur quelques
points à main armée, sur d'autres par des menées très-actives. On dit,
on affirme que des moyens d'organisation et de résistance sont fournis,
du dehors, aux naturels, que des armes et des munitions de guerre
ont été débarquées. Ce qu'il y de certain, c'est que la guerre est
flagrante. Peut-on penser, dans un tel état de choses, à laisser
retourner, reparaître seulement dans l'île l'homme qui, à tort ou
raison, y est considéré, par les Français et par les naturels,
comme l'instigateur, comme le drapeau du moins de la résistance, de
l'insurrection et de la guerre? Évidemment ce serait envoyer à la guerre
un nouvel aliment, à l'insurrection de nouvelles espérances. Ce serait
affaiblir momentanément les Français dans la lutte qu'ils ont à soutenir
et compromettre leur sûreté. Je manquerais, en autorisant un pareil
fait, à tous mes devoirs comme à toutes les règles du bon sens.
«Il y a plus. Quand l'insurrection sera réprimée à Taïti et la guerre
terminée, quand l'autorité française sera bien rétablie et incontestée,
tout ne sera pas fini, tant s'en faut; il restera à faire quelque chose
de très-difficile; il restera à exécuter l'ordre du roi du 26 février
dernier, à faire cesser le régime de la complète souveraineté française
pour revenir à la stricte exécution du traité du 9 septembre 1842,
c'est-à-dire au protectorat pur et simple. J'en appelle à l'impartialité
de lord Aberdeen; croit-il que ce retour soit une chose simple et
facile? Il n'a pas été facile, Dieu le sait, de l'ordonner et de le
soutenir ici. C'eût été en tous cas, et quand même il ne serait rien
arrivé dans l'intervalle, une opération délicate que de l'exécuter
à Taïti. Mais depuis les derniers événements, au sortir d'une
insurrection, après toutes les démarches qui ont de plus en plus irrité
et compromis, sur ce petit théâtre, les partis et les hommes, à coup sûr
le rétablissement du protectorat, au lieu de la complète souveraineté,
sera une grave affaire. Dans la séance de clôture de la Chambre des
députés, et à raison des dernières circonstances, on nous a de
nouveau et fortement attaqués pour cette mesure; bien plus, on nous
a formellement demandé d'y renoncer. Que ne dirait-on pas si nous en
aggravions encore les difficultés et les inconvénients, si le retour de
M. Pritchard précédait ou suivait de près la réintégration de la reine
Pomaré? Qui peut prévoir les conséquences d'un tel rapprochement? Je
n'hésite pas à l'affirmer: jusqu'à ce que la situation de Taïti soit
éclaircie et rassise, jusqu'à ce que la guerre ait cessé et que le
protectorat français soit définitivement établi, la prudence, qui est
ici un devoir impérieux, me commande de ne rien faire, de ne rien dire
qui aggrave les périls d'une situation déjà si épineuse, et qui envoie
aveuglément, d'Europe à Taïti, de nouvelles et inappréciables chances
de perturbation qui nous reviendraient en Europe avec un retentissement
déplorable.
«Je suis d'autant plus obligé à cette prudence, mon cher Jarnac, que
personnellement je suis convaincu que M. Pritchard est bien réellement
le principal instigateur de la résistance et de l'insurrection contre
l'établissement français. Plus j'ai examiné sa conduite, soit en
remontant aux premières origines de tout ceci, soit en pénétrant dans
tous les détails, plus ma conviction de son hostilité active, opiniâtre,
et de ses menées contre nous, s'est affermie. C'est, il me semble, un
homme fin, retors, précautionneux, habile à sauver les apparences,
mais qui ne perd jamais de vue son but et y marche par toutes sortes de
voies. Je regarde sa présence à Taïti comme inconciliable avec la paix
de l'île et l'exercice tranquille et régulier du protectorat français.
Tenez donc bon. Nous sommes dans notre droit. Nous agissons selon les
plus évidents conseils de la plus nécessaire prudence. Si Pritchard
retourne à Taïti, les autorités françaises qui l'ont éloigné sont
démolies; il faut les rappeler; tout ascendant moral français est perdu;
il faut envoyer des troupes de plus, des vaisseaux de plus, élever
partout dans l'île de nouvelles fortifications. Cela n'est pas possible,
cela n'est pas proposable, et quel que soit l'empire des préoccupations
personnelles, je ne puis croire que lord Aberdeen ne le reconnaisse pas
lui-même.
«Quant à ce que je pense de l'emprisonnement et de la mise au secret de
Pritchard, ainsi que de la proclamation du commandant d'Aubigny, je
vous l'ai dit. Si, de Londres, on me parle officiellement, je pourrai
exprimer, à cet égard, du regret et une certaine mesure de blâme.
En aucun cas, le langage de la proclamation ne vaut rien. Quelques
circonstances qui ont, à ce qu'il paraît, accompagné l'emprisonnement,
sont également regrettables. D'après les faits tels qu'ils me sont
connus jusqu'à présent, il ne me semble pas que l'emprisonnement même
fût nécessaire; M. d'Aubigny pouvait faire, dès le premier moment, ce
qu'a fait M. Bruat à son retour, c'est-à-dire renvoyer M. Pritchard
de l'île, à bord d'un bâtiment anglais. Voilà ce qu'on pourrait
reconnaître, avec grande réserve dans le langage, car M. d'Aubigny a
cru agir sous l'empire d'une nécessité pressante, et l'on ne saurait
abandonner tout à fait le droit d'emprisonnement préventif et
temporaire. Il y a tel cas où ce serait le seul moyen d'arrêter des
menées coupables, et où les moyens matériels d'éloigner du sol un
étranger dangereux manqueraient absolument. Contenez vos paroles dans
ces limites, en admettant que, prêt à reconnaître ce qui est vrai et
juste, je pourrais dire, dans une forme un peu officielle, quelque chose
d'analogue à ce que je vous dis confidentiellement.
«On ne saurait non plus admettre que, pour l'expulsion d'un étranger
regardé comme dangereux, une procédure préalable et l'intervention des
formes ou du pouvoir judiciaires soient nécessaires. C'est un droit de
police qui appartient à l'autorité publique, et dont elle use selon sa
conviction. Plus d'un Français a été ainsi renvoyé de l'île Maurice, par
un simple acte du gouverneur anglais et sans aucune forme de procès.»
Quatre jours après, je transmis à M. de Jarnac des informations précises
sur six cas particuliers dans lesquels des Français avaient été expulsés
de l'île Maurice aussi rudement et avec bien moins de motifs qu'on n'en
avait eus à Taïti pour renvoyer M. Pritchard. Il fut ainsi bien établi
que, non-seulement l'expulsion des étrangers, mais leur arrestation et
leur emprisonnement préalables étaient le droit commun et la pratique
habituelle dans les colonies anglaises, et que cette pratique
avait souvent donné lieu à des actes de rigueur commis sans formes
judiciaires; actes qui cependant n'avaient point été considérés, par
le gouvernement anglais, comme des outrages envers le pays auquel
appartenait l'étranger expulsé, et n'avaient donné lieu, de sa part, à
aucune réparation.
En traitant avec des hommes tels que lord Aberdeen et sir Robert
Peel, c'était beaucoup, pour vider la question, que d'affirmer ainsi
franchement notre droit et notre dessein; ce n'était pas assez pour les
mettre eux-mêmes en état de résister à la pression qu'exerçaient sur
eux l'opposition dans le parlement, les diverses sociétés de missions et
tout le protestantisme ardent de l'Angleterre. Sir Robert Peel surtout,
par sympathie ou par laisser-aller, était tenté de leur donner une
satisfaction éclatante; chaque fois que M. de Jarnac voyait lord
Aberdeen, il le trouvait perplexe: «J'ai été obligé, lui dit-il un jour,
pour contenter mes collègues, de préparer moi-même une note officielle
que lord Cowley serait chargé de remettre à M. Guizot, et qui lui
annoncerait que M. Pritchard serait ramené à Taïti par _le Collingwood_;
elle est là, sur mon bureau; mettez-moi en mesure de l'y laisser.» Un
conseil fut tenu le 13 août, et tous les membres du cabinet, sauf le
ministre des affaires étrangères, se prononcèrent pour une forte et
immédiate augmentation des armements maritimes de l'Angleterre. Une
telle mesure eût fort aggravé la situation, et lord Aberdeen eut besoin
de toute son influence personnelle, comme de toute l'autorité de sa
position, pour la faire écarter: «Je ferai tout ce qui sera en mon
pouvoir, dit-il à M. de Jarnac, pour aplanir les voies au Roi et à M.
Guizot; mais je suis préparé au pire.»
J'étais, de mon côté, bien résolu à ne pas aller, en fait de réparation,
au delà de ce que j'avais indiqué; je répétais sans cesse à M. de
Jarnac: «Tournez et retournez en tous sens cette idée qu'il est
impossible que la paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et
d'Aubigny, sans aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour
les deux cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des
deux côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là.
Pour moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai
qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi qui
le subirai.»
Je m'en expliquai avec le Roi: «Je ne sais, lui dis-je, comment finira
cette sotte affaire Pritchard; je présume qu'en aucun cas le Roi ne
voudra faire la guerre à l'Angleterre pour Taïti; mais si, pour éviter
la guerre, il fallait sortir de Taïti, je ne pourrais me charger de cet
abandon, et je demanderais au Roi la permission de me retirer.» Le
Roi se récriait sans me contredire: «Je désire, m'écrivit-il[20] en
me renvoyant deux lettres de M. de Jarnac, que lord Aberdeen soit bien
assuré qu'il peut compter sur mes efforts comme sur les vôtres
pour ensevelir cette déplorable tracasserie par tous les moyens
_praticables_, c'est-à-dire par tous ceux qui n'exposeraient pas la
France et le monde aux dangers d'une crise ministérielle chez nous. Mais
qu'on ne nous renvoie pas Pritchard à ce malheureux Taïti.»
[Note 20: Le 20 août 1844.]
Presque dès le début de la querelle à Londres[21], M. de Jarnac
m'avait écrit: «J'ai cru remarquer, dans ma dernière entrevue avec lord
Aberdeen, que M. Pritchard lui avait peut-être donné à entendre qu'une
indemnité en argent le satisferait plus qu'une infinité de mesures
politiques que le cabinet discute pour dégager l'amour-propre public de
cette difficile affaire. Je n'ai naturellement pas poussé lord Aberdeen
qui, il va sans dire, n'appuierait ou n'indiquerait rien de semblable;
mais j'ai pensé qu'il était bon de porter à votre connaissance
cette induction que j'ai tirée de quelques paroles essentiellement
inofficielles de mon interlocuteur. Vous jugerez s'il y a quelque parti
à en tirer.» Cette façon de vider la question n'avait rien qui pût nous
surprendre ni nous blesser; c'était celle que M. Pritchard lui-même
avait employée lorsque, en 1836, après avoir fait expulser de Taïti les
deux missionnaires catholiques, les Pères Caret et Laval, il leur avait
fait accorder par la reine Pomaré, sur la demande formelle de l'amiral
Dupetit-Thouars, une indemnité de deux mille piastres; il y avait là
un précédent introduit par le représentant de la France et accepté par
celui de l'Angleterre. Je répondis à M. de Jarnac[22]: «Si vous pouvez
donner quelque suite aux insinuations dont vous me parlez sur une
indemnité en argent, je suis disposé à m'y prêter. Suivez ce
filon. Puisqu'on vous l'a fait entrevoir, il doit y avoir moyen de
l'exploiter.»
[Note 21: Le 6 août 1844.]
[Note 22: Le 8 août 1844.]
Dans la première chaleur de la négociation, cette idée resta lointaine
et obscure; mais quand le cabinet anglais fut convaincu que nous ne
lui ferions aucune des concessions qu'il nous demandait, que nous ne
consentirions ni au retour de M. Pritchard à Taïti, ni au rappel d'aucun
de nos officiers, et que le renvoi de l'ancien consul à Taïti sur _le
Collingwood_ aurait des conséquences plus graves que ne le voulaient
ceux-là mêmes qui le réclamaient, l'idée de l'indemnité rentra dans la
négociation et en changea le caractère; toute apparence de menace d'une
part et de faiblesse de l'autre s'évanouit; nous avions reconnu qu'il
y avait eu, dans l'expulsion, d'ailleurs légitime et nécessaire, de M.
Pritchard, des rigueurs inconvenantes et inutiles qui avaient pu lui
causer des souffrances et des dommages dont nous pouvions trouver
équitable de l'indemniser. J'écrivis à M. de Jarnac que nous étions
prêts à déclarer officiellement ce que nous croyions juste de faire;
et après l'échange de quelques observations amicales sur les termes
de notre déclaration, j'adressai à M. de Jarnac, avec ordre de les
communiquer à lord Aberdeen, ces deux dépêches:
1º--«Paris, 29 août 1844.
«Monsieur le Comte, j'ai rendu compte au Roi dans son conseil des
entretiens que j'ai eus avec M. l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique,
relativement au renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti et aux
circonstances qui l'ont accompagné. Le gouvernement du Roi n'a voulu
exprimer aucune opinion, ni prendre aucune résolution sur cet incident
avant d'avoir recueilli toutes les informations qu'il pouvait espérer,
et mûrement examiné tous les faits, car il a à coeur de prévenir tout ce
qui pourrait porter quelque altération dans les rapports des deux États.
«Après cet examen, le gouvernement du Roi est demeuré convaincu:
«1º Que le droit d'éloigner de l'île de Taïti tout résident étranger qui
troublerait ou travaillerait à troubler et à renverser l'ordre établi,
appartient au gouvernement du Roi et à ses représentants; non-seulement
en vertu du droit commun de toutes les nations, mais aux termes mêmes
du traité du 9 septembre 1842 qui a institué le protectorat français, et
qui porte:--«La direction de toutes les affaires avec les gouvernements
étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents étrangers,
est placé à Taïti entre les mains du gouvernement français, ou de la
personne nommée par lui;»
«2º Que M. Pritchard, du mois de février 1843 au mois de mars 1844,
a constamment travaillé, par toutes sortes d'actes et de menées,
à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti,
l'administration de la justice, l'exercice de l'autorité des agents
français et leurs rapports avec les indigènes.
«Lors donc qu'au mois de mars dernier une insurrection a éclaté dans une
partie de l'île et se préparait à Papéiti même, les autorités françaises
ont eu de légitimes motifs et se sont trouvées dans la nécessité d'user
de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'île, où sa
présence et sa conduite fomentaient, parmi les indigènes, un esprit
permanent de résistance et de sédition.
«Quant à certaines circonstances qui ont précédé le renvoi de M.
Pritchard, notamment le mode et le lieu de son emprisonnement momentané,
et la proclamation publiée, à son sujet, à Papéiti, le 3 mars dernier,
le gouvernement du Roi les regrette sincèrement, et la nécessité ne lui
en paraît point justifiée par les faits. M. le gouverneur Bruat, dès
qu'il a été de retour à Papéiti, s'est empressé de mettre un terme à
ces fâcheux procédés en ordonnant l'embarquement et le départ de
M. Pritchard. Le gouvernement du Roi n'hésite point à témoigner, au
gouvernement de Sa Majesté Britannique, comme il l'a fait connaître à
Taïti même, son regret et son improbation des circonstances que je viens
de rappeler.
«Le gouvernement du Roi a donné, dans _les Iles de la Société_, des
preuves irrécusables de l'esprit de modération et de ferme équité qui
règle sa conduite. Il a constamment pris soin d'assurer, aux étrangers
comme aux nationaux, la liberté de culte la plus entière et la
protection la plus efficace. Cette égalité de protection pour toutes les
croyances religieuses est le droit commun et l'honneur de la France.
Le gouvernement du Roi a consacré et appliqué ce principe partout
où s'exerce son autorité. Les missionnaires anglais l'ont eux-mêmes
reconnu, car la plupart d'entre eux sont demeurés étrangers aux menées
de M. Pritchard, et plusieurs ont prêté aux autorités françaises un
concours utile. Le gouvernement du Roi maintiendra scrupuleusement cette
liberté des consciences et le respect de tous les droits; et en même
temps il maintiendra aussi et fera respecter ses propres droits,
indispensables pour garantir à Taïti le bon ordre ainsi que la sûreté
des Français qui y résident et des autorités chargées d'exercer le
protectorat.
«Nous avons la confiance que l'intention du cabinet britannique
s'accorde avec la nôtre, et que pleins l'un pour l'autre d'une juste
estime, les deux gouvernements ont le même désir d'inspirer à leurs
agents les sentiments qui les animent eux-mêmes, de leur interdire tous
les actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États,
et d'affermir, par un égal respect de leur dignité et de leurs droits
mutuels, la bonne intelligence qui règne heureusement entre eux.»
2º--«Paris, le 2 septembre 1844.
«Monsieur le Comte, en exprimant au gouvernement de Sa Majesté
Britannique son regret et son improbation de certaines circonstances qui
ont précédé le renvoi de M. Pritchard de l'île de Taïti, le gouvernement
du Roi s'est montré disposé à accorder à M. Pritchard, à raison des
dommages et des souffrances que ces circonstances ont pu lui faire
éprouver, une équitable indemnité. Nous n'avons point ici les moyens
d'apprécier quel doit être le montant de cette indemnité, et nous
ne saurions nous en rapporter aux seules assertions de M. Pritchard
lui-même. Il nous paraît donc convenable de remettre cette appréciation
aux deux commandants des stations française et anglaise dans l'océan
Pacifique, M. le contre-amiral Hamelin et M. l'amiral Seymour. Je vous
invite à faire, de notre part, cette proposition au gouvernement de Sa
Majesté Britannique, et à me rendre compte immédiatement de sa réponse.»
Le cabinet anglais accepta volontiers ce mode de règlement de
l'indemnité promise, et trois jours après, le 5 septembre 1844, le
discours prononcé au nom de la reine d'Angleterre pour la prorogation
du Parlement contint ce paragraphe: «Sa Majesté s'est trouvée récemment
engagée dans des discussions avec le gouvernement du roi des Français,
sur des événements de nature à interrompre la bonne entente et les
relations amicales entre ce pays et la France. Vous vous réjouirez
d'apprendre que, grâce à l'esprit de justice et de modération qui a
animé les deux gouvernements, ce danger a été heureusement écarté.»
Entre les deux pays et les deux gouvernements l'affaire était terminée;
elle ne l'était pas en France et pour le cabinet français. Nous avions
à soutenir dans les Chambres la conduite que nous avions tenue dans la
négociation et à en faire approuver l'issue. Le vif déplaisir qu'avaient
causé, dès le premier moment, les paroles âpres de sir Robert Peel,
avait été ardemment propagé et fomenté par les journaux de l'opposition;
ils répétaient tous les matins que nous serions certainement dans cette
occasion, comme nous l'étions toujours, disaient-ils, d'une complaisance
pusillanime envers l'Angleterre. Dans un tel état des esprits,
l'incident Pritchard ne pouvait manquer d'être, dans la session
prochaine, l'objet d'un grave débat; le roi Louis-Philippe s'en
inquiétait plus que personne, dans l'intérêt et des bons rapports avec
l'Angleterre et de la stabilité du cabinet dont il avait le maintien
fort à coeur. Le soir même du jour où le conseil avait décidé en
principe l'indemnité et où je l'avais annoncé à Londres, je reçus de lui
la lettre suivante[23]:
[Note 23: Du 2 septembre 1844.]
«Mon cher ministre, j'ai beaucoup réfléchi sur ce qui s'est passé
aujourd'hui au conseil, relativement à l'affaire Pritchard. Nous
avons reconnu qu'une indemnité lui était due pour les dommages qu'il a
éprouvés. Nous avons résolu que vous en informeriez officiellement lord
Aberdeen, et que vous lui proposeriez d'en faire régler le montant par
les deux amiraux Hamelin et Seymour qui commandent les forces navales
des deux puissances dans l'océan Pacifique. Je trouve ce mode de
règlement à la fois équitable et convenable. Cependant il me présente,
pour la mise en pratique, plus d'une difficulté.
«La première de toutes, c'est que les deux amiraux devant nécessairement
se réunir à Taïti pour l'examen et l'appréciation des dommages que
M. Pritchard a éprouvés, il est certain qu'on ne peut refuser à M.
Pritchard de faire valoir ses droits et de plaider sa cause devant les
deux amiraux, soit en personne, soit par un fondé de pouvoirs. Or, je
crois que le conseil pense, comme moi, que nous ne pouvons consentir
à ce que, dans aucun cas, M. Pritchard retourne à Taïti, et, par
conséquent, à ce qu'il y paraisse pour plaider sa cause en personne
devant les amiraux. Les plaidoyers par un fondé de pouvoirs, dans un
lieu où tout est public et d'où tout nous revient avec commentaires pour
être imprimé dans les journaux, me paraissent présenter aussi de grands
inconvénients, et je crois très-désirable qu'ils soient évités.
«Une seconde difficulté se trouve dans le temps énorme qui doit
s'écouler: 1º pour porter aux deux amiraux l'ordre de procéder à
l'évaluation dont ils doivent être chargés; 2º pour qu'ils combinent
leurs mouvements maritimes dans la vaste étendue du Pacifique, de
manière à se trouver réunis, à jour fixe, à Taïti; 3º pour faire leur
travail; 4º pour que le résultat de ce travail nous parvienne en Europe.
«N'oublions pas, en outre, que d'aussi longs délais feront un mauvais
effet en Angleterre, et qu'ils donneront lieu inévitablement à un
accroissement de dommages pour M. Pritchard. Et cependant ces délais,
déjà si longs, doivent encore être nécessairement allongés de tout le
temps qui s'écoulera avant que nos Chambres aient accordé le crédit
nécessaire pour faire payer l'indemnité que nos amiraux auront allouée
à M. Pritchard. Vous savez pendant combien d'années le vote nécessaire
pour solder la somme allouée aux États-Unis d'Amérique a été remis d'une
session à l'autre, et que ces retards ont failli allumer la guerre entre
la France et les États-Unis.
«Le meilleur moyen, l'unique, selon moi, d'échapper à ces difficultés,
c'est de prier lord Aberdeen de régler, avec M. Pritchard, un forfait
dont celui-ci donnerait quittance _in full of all demands_[24], et dont
le payement serait immédiatement effectué sans demander ni attendre
aucune sanction législative. Dès lors, il est évident que les fonds
de ce payement ne peuvent être pris que dans deux sources: l'une, pour
laquelle je suis aussi décidé à refuser mon concours que vous l'êtes à
me le demander, puisque ce serait de puiser, pour cet objet, dans
les fonds secrets des affaires étrangères ou de l'intérieur, déjà
insuffisants pour les besoins de l'État auxquels ils sont destinés à
satisfaire; l'autre moyen consiste dans mes ressources personnelles, les
revenus de ma liste civile, de mon domaine privé et de la couronne; et
je serai charmé, malgré les charges et les embarras dont ils sont grevés
aujourd'hui, qu'on prenne là, sans mystère, la somme nécessaire à solder
l'indemnité de M. Pritchard. D'ailleurs, d'après ce que lord Aberdeen
a indiqué, la somme nécessaire pour cet objet n'est pas de nature à
apporter aucune augmentation réelle à la masse de mes dettes, puisqu'il
ne s'agirait que d'environ mille livres sterling, c'est-à-dire 25,000
francs. Je trouve très-convenable que ce soit le roi seul qui supporte
une dépense que son gouvernement et lui regardent à la fois comme
équitable, par conséquent comme honorable et comme propre à faciliter la
continuation de nos bons rapports avec l'Angleterre. J'ajouterai, pour
ne rien taire de ma pensée et de mon sentiment, que je jouirai, comme
roi, d'assurer cet avantage à la France sans l'exposer aux inconvénients
des retards et des difficultés que pourraient entraîner la demande de la
sanction législative pour une pareille bagatelle, et même l'attente du
moment où il serait possible de la soumettre aux Chambres.
[Note 24: Pour le montant de toutes ses demandes.]
«Je désire donc, mon cher ministre, que, sans rien changer ni modifier
à la proposition de mon gouvernement, qui est de charger les amiraux
Hamelin et Seymour de régler à Taïti le montant de l'indemnité qu'ils
reconnaîtront due à M. Pritchard, vous chargiez le comte de Jarnac de
prier lord Aberdeen de proposer à M. Pritchard le payement immédiat,
à titre de forfait, d'une somme de mille livres sterling ou vingt-cinq
mille francs, que je fournirais contre sa quittance _in full of all
demands_. Et alors, quelque fût le résultat de l'investigation des
amiraux, il n'y aura plus rien à demander aux Chambres; leur décision ne
sera plus qu'une pièce justificative constatant qu'il était réellement
dû une indemnité à M. Pritchard; et néanmoins, comme il faudrait qu'il
fût connu que M. Pritchard est satisfait, si des interpellations vous
étaient faites à cet égard dans nos Chambres, vous les déclineriez en
disant qu'il n'y a rien à leur demander; et si l'on ajoutait la question
de savoir si M. Pritchard a reçu une indemnité, vous déclareriez qu'il
n'a rien reçu sur les fonds publics, avec une déclaration sur l'honneur
qu'il n'a rien reçu non plus sur les fonds secrets des ministères. Tout
le monde pourrait savoir que c'est moi qui n'ai pas voulu laisser peser
sur le revenu public la somme que j'ai jugé à propos de payer.»
Je ne pensai pas que la proposition du Roi fût acceptable; elle aurait
paru n'avoir d'autre objet que d'éviter au cabinet la nécessité, qu'elle
ne lui aurait pas évitée, d'obtenir, pour l'indemnité Pritchard, un
vote des Chambres. Ce n'était évidemment pas dans la somme de cette
indemnité, mais dans l'approbation ou le blâme du parlement que résidait
l'importance du vote; et, loin d'hésiter devant le débat, il nous
convenait de l'accepter hautement, quelle qu'en dût être l'issue.
Tous mes collègues partagèrent mon avis, et le Roi s'y rendit sans
difficulté.
A l'ouverture de la session de 1845, nous fîmes plus qu'accepter le
débat; nous nous empressâmes d'aller au-devant. Le discours du Roi
répondit, quant à l'incident Pritchard, aux sentiments qu'avait
manifestés dans le sien, en prorogeant le parlement, la reine
d'Angleterre: «Mon gouvernement, dit-il, était engagé, avec celui de la
reine de la Grande-Bretagne, dans des discussions qui pouvaient faire
craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés; un
mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France et
l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.»
Dans la commission nommée par la Chambre des députés pour préparer
l'adresse en réponse au discours du trône, les amis du cabinet étaient
en grande majorité; ils proposèrent à la Chambre un paragraphe en
parfaite harmonie avec ce discours, et qui donnait, à la conduite du
cabinet, une entière approbation: «Des incidents qui, au premier moment,
semblaient de nature à troubler les bons rapports de la France et
de l'Angleterre, avaient ému vivement les deux pays et appelé toute
l'attention de votre gouvernement. Nous sommes satisfaits d'apprendre
qu'un sentiment réciproque de bon vouloir et d'équité a maintenu,
entre les deux États, cet heureux accord qui importe à la fois à leur
prospérité et au repos du monde.»
La question était ainsi nettement posée. L'opposition y entra avec
ardeur. Pour la première fois depuis 1840, grâce à la vivacité de
l'émotion populaire et à l'hésitation que laissaient entrevoir quelques
membres du parti conservateur, elle concevait l'espoir de renverser
le cabinet. La discussion se prolongea pendant six jours, tour à tour
passionnée ou adroite, tantôt dispersée sur les divers points de la
politique extérieure, tantôt fortement concentrée sur Taïti et M.
Pritchard. Je n'en reproduirai pas ici les diverses phases; le point
d'attaque était toujours le même; on accusait le cabinet d'avoir
manqué, dans ses rapports avec le gouvernement anglais, de fermeté et de
dignité; ma défense fut l'exposé des faits et de la négociation tel
que je viens de le retracer. Dans le cabinet, MM. Duchâtel et Dumon
m'apportèrent le plus ferme concours. Deux membres de la commission
d'adresse, MM. de Peyramont et Hébert, maintinrent, avec une
vigueur éloquente, le paragraphe approbateur qu'elle proposait.
Deux amendements, qui à l'approbation substituaient le blâme, furent
proposés, l'un par M. de Carné, l'autre par M. Léon de Malleville: le
premier, général et un peu contenu, fut rejeté par 225 suffrages contre
197; le second était plus spécial et plus explicite; il exprimait un
regret formel «qu'en concédant une réparation qui n'était pas due, le
cabinet n'eût pas tenu un compte suffisant des règles de justice et
de réciprocité que la France respecterait toujours.» Après l'avoir
énergiquement repoussé, je terminai en disant: «Je remercie la
commission de son adhésion si franche; je remercie l'opposition de son
attaque si franche. Nous sommes convaincus que nous faisons, depuis
quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête, utile au
pays, conforme à ses intérêts et moralement grande. Mais cette politique
est difficile, très-difficile; elle a bien des préventions, bien des
passions, bien des obstacles à surmonter, sur ces bancs, hors de ces
bancs, dans le public, partout, grands et petits obstacles. Elle a
besoin, pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de
l'État. Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complétement, mais
s'il n'était pas assez ferme pour que cette politique pût être continuée
avec succès, nous ne continuerions pas à nous en charger. Nous ne
souffrirons pas que la politique que nous croyons bonne soit défigurée,
énervée, abaissée entre nos mains, et qu'elle devienne médiocre par
sa faiblesse. Tout ce que nous demandons, c'est que la décision soit
parfaitement claire, parfaitement intelligible pour tout le monde.
Quelle qu'elle soit, le cabinet s'en réjouira.» L'amendement de M. Léon
de Malleville fut rejeté, sans qu'il y eût même lieu de recourir au
scrutin.
Quand le blâme réclamé par l'opposition contre le cabinet eut été
ainsi écarté, restait à voter l'approbation contenue dans le paragraphe
proposé par la commission. Ce fut dans ce dernier retranchement que
l'opposition concentra ses efforts; elle essaya d'intimider la majorité
sur la portée et l'effet d'une adhésion à ce point décidée et explicite:
«Si la Chambre, dit M. Billault, s'associe à un tel acte par un éloge
aussi complet, aussi précis que celui qui lui est proposé, le ministère
pourra désormais lui tout demander, et n'aura, sur quoi que ce soit,
aucun refus à craindre. Je supplie la Chambre de prendre la seule
attitude qui me semble digne dans cette affaire, le silence, et puisque
malheureusement elle ne peut faire mieux, la résignation.--Savez-vous,
s'écria vivement M. Dumon, ce que l'honorable préopinant propose à
la Chambre? C'est de n'avoir point de politique, point d'avis sur les
grandes affaires du pays, d'abdiquer. Personne ne reconnaît plus que
nous le grand rôle qui appartient à la Chambre; mais à quelle condition
est-elle un pouvoir politique? A condition d'avoir un avis sur tout,
de le dire toujours, de prendre, sur toutes choses, sa part de
responsabilité. On vous dit: «Vous avez refusé de blâmer, refusez au
moins d'adhérer.» Quelle serait donc la situation de la Chambre devant
le pays? Une grande question se sera élevée, une grande mesure aura été
prise, une politique aura été suivie; la France demandera à la Chambre
quel est son avis, et la Chambre n'aura point d'avis! Elle n'aura pas
blâmé; elle n'aura pas adhéré! Elle se tiendra dans une abstention
muette et impuissante! J'adjure solennellement la Chambre de dire son
avis avec netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance
et sans s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je
lui demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.»
La loyauté de M. Odilon Barrot refusa de se prêter aux tentatives
d'intimidation et aux conseils d'abdication que M. Billault adressait
à la Chambre; il accepta pleinement la question telle que la posait le
cabinet, et quand on en vint au vote sur le paragraphe approbateur, 213
voix l'adoptèrent et 205 le repoussèrent.
Ce n'était pas là, pour l'opposition, un triomphe suffisant; c'était
cependant un grave échec pour le ministère. Encore en minorité, et en
présence d'une majorité irritée en même temps qu'affaiblie, l'opposition
eût été, à coup sûr, hors d'état de gouverner, et elle n'eût pu se
dispenser de demander au Roi la dissolution de la Chambre; mais le
gouvernement devenait, pour nous, beaucoup plus difficile et précaire.
Nous résolûmes de ne pas accepter cette situation, et d'en laisser
retomber le poids sur ceux qui l'avaient amenée, l'opposition par ses
violences, quelques membres de la majorité par leur faiblesse. Dès
que le bruit de notre résolution de nous retirer se répandit, une vive
réaction, mêlée de colère et d'inquiétude, se manifesta; le surlendemain
du vote de l'adresse, les députés conservateurs, au nombre de cent
soixante-dix, se réunirent, et quarante-sept, qui n'avaient pu assister
à la réunion, lui envoyèrent leur complète adhésion. Ils résolurent de
faire, auprès du cabinet, une démarche solennelle pour lui demander de
rester aux affaires et de maintenir sa politique. Les hommes les plus
considérables de la majorité, MM. Hartmann, Delessert, Salvandy, Bignon,
Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani et Bugeaud avaient provoqué et
inspiraient cette réunion. Une députation se rendit, en son nom, d'abord
chez le maréchal Soult, puis chez moi, et nous exprima vivement son
voeu. Le Roi, triste et inquiet, se tenait immobile: tout le monde
comprenait que c'était au parti conservateur lui-même à se relever de
son échec et à témoigner sa constance dans notre politique commune. Pour
le régime parlementaire l'épreuve était sérieuse et elle fut efficace;
la résolution du parti conservateur détermina la nôtre; la majorité et
le cabinet se raffermirent mutuellement en resserrant leur alliance;
la question Pritchard rentra dans l'ombre dont elle n'aurait jamais dû
sortir, et la session reprit sans trouble son cours.
Quand je dis que la question Pritchard rentra dans l'ombre, cela était
vrai dans les Chambres, non dans le public; l'impression qu'avaient
soulevée, à propos de cette affaire, ses premières apparences et
les déclamations dont elle avait été l'objet, demeura et demeure
probablement encore dans bien des esprits. Je ne connais guère d'exemple
d'une impression plus superficielle et plus fausse. Par l'occupation
de Taïti, nous avions profondément blessé le sentiment religieux de
l'Angleterre, et porté à sa prépondérance dans les mers du Sud une
déplaisante atteinte. Par l'arrestation et l'emprisonnement de M.
Pritchard, nous avions paru tenir peu de compte de la qualité de citoyen
anglais, et choqué ainsi l'amour-propre national. Ni l'un ni l'autre de
ces actes n'était nécessaire en soi, ni commandé par nos instructions.
Nous les avions cependant maintenus l'un et l'autre, en nous refusant
à toutes les satisfactions de principe qu'avait réclamées le cabinet
anglais, et en lui accordant seulement, à raison de certaines
inconvenances commises par l'un des agents français, la plus modeste des
satisfactions, une indemnité en argent. En droit, il était difficile de
refuser davantage et d'accorder moins. En fait, il eût été insensé
de compromettre, pour une cause et une réparation si minces, la bonne
intelligence et peut-être la paix des deux États. Les deux gouvernements
eurent le droit de dire que c'était «grâce à leur mutuel esprit de
justice et de modération que ce danger avait été écarté.» Ils firent
plus, dans cette circonstance, qu'écarter un grave danger: en présence
des passions anglaises et des passions françaises vivement excitées,
le cabinet anglais et le cabinet français ne tinrent compte, dans leur
résolution définitive, que de l'équité et de ces considérations morales
qui sont le gage et l'honneur de la civilisation. Politique difficile et
rare après le long règne de la force, car les peuples en méconnaissent
alors les conditions et se vengent, sur les gouvernements sensés
et justes, des revers et des tristesses que leur ont attirés les
gouvernements despotiques et violents[25].
[Note 25: Si des exemples étaient nécessaires pour prouver combien notre
conduite dans cette affaire fut naturelle et légitime, je pourrais en
citer un tout récent et d'une autorité incontestable. En 1855, dans une
circonstance et par des motifs bien moins graves que ceux qui, en 1844,
nous décidèrent à accorder à M. Pritchard une indemnité pécuniaire, la
République des États-Unis d'Amérique n'a pas hésité à donner à l'Empire
français une réparation plus éclatante. Le consul de France à San
Francisco de Californie, M. Dillon, avait été sommé de comparaître en
personne, comme témoin, devant la cour de district, dans une poursuite
intentée contre le consul du Mexique. Il s'y refusa formellement en
vertu d'une convention consulaire conclue le 23 février 1853, entre
la France et les États-Unis, se déclarant prêt d'ailleurs à donner son
témoignage, de vive voix ou par écrit, au magistrat délégué pour
le recevoir à son domicile; les autorités judiciaires de Californie
reconnurent d'abord, puis repoussèrent le droit que réclamait le consul
de France; un mandat d'arrêt fut lancé contre lui, et le 25 avril 1854,
le maréchal des États-Unis se présenta au consulat accompagné d'agents
armés, et procéda à l'arrestation de M. Dillon qui, après avoir
protesté contre cet acte de violence, le suivit devant le tribunal où il
renouvela sa protestation. Le juge, après quelques observations, lui dit
qu'il pouvait se retirer; mais M. Dillon maintint fortement son droit,
réclama une réparation comme ayant été illégalement arrêté, et fit
amener son pavillon consulaire; après divers incidents et une longue
discussion, le cabinet de Washington reconnut officiellement le droit
qu'avait eu le consul de France de décliner l'injonction de la cour de
district de San Francisco, et témoigna son regret de l'excès de pouvoir
commis envers cet agent. Le rétablissement des relations officielles
entre le consulat de France et les autorités fédérales suivit
cette déclaration. Le 30 novembre 1855, la frégate américaine
_l'Indépendance_, commandée par le commodore Mervine, et qui, depuis la
veille, était mouillée en face de San Francisco, salua de vingt et
un coups de canon le pavillon français flottant à bord de la corvette
impériale _l'Embuscade_, commandée par M. Gizolme, capitaine de frégate.
La corvette ayant, à son tour, salué le pavillon américain du même
nombre de coups, le pavillon français fut relevé aussitôt au-dessus
de la maison consulaire aux cris de: _Vive la France! vive le consul_!
répétés par la nombreuse population française qui assistait à la
cérémonie. Puis le consul de France, revêtu de son uniforme, s'avança
sur le péristyle de sa maison, adressa à ses compatriotes une allocution
reçue avec les mêmes applaudissements; et l'affaire fut ainsi terminée à
la satisfaction des deux gouvernements, qui eurent parfaitement raison,
l'un de réclamer, l'autre d'accorder cette juste réparation d'un acte
violent et inutile.]