LES ILES MARQUISES ET TAÏTI (1841-1846).

Un inconvénient du gouvernement représentatif.--Premières navigations

dans l'océan Pacifique.--Découverte de l'île de Taïti.--Divers voyageurs

qui l'ont visitée du XVIIe au XIXe siècle.--La Nouvelle-Zélande et

la Compagnie nanto-bordelaise.--L'amiral Dupetit-Thouars et les

îles Marquises.--Motifs de notre prise de possession des îles

Marquises.--L'amiral Dupetit-Thouars à Taïti.--Établissement et

conditions du protectorat français à Taïti.--Les missionnaires anglais

à Taïti.--Les missions protestantes et les missions catholiques dans

l'océan Pacifique.--Débats dans la Chambre des députés à ce sujet.--Le

capitaine Bruat nommé gouverneur des établissements français dans

l'océan Pacifique.--Retour de l'amiral Dupetit-Thouars à

Taïti.--Il substitue la complète souveraineté de la France

au protectorat.--Réclamation de la reine Pomaré et des

Taïtiens.--Fermentation à Taïti.--Menées de M. Pritchard, ancien

missionnaire anglais.--Il abat son pavillon de consul d'Angleterre et en

cesse les fonctions.--Le gouvernement français ordonne le rétablissement

du protectorat.--Débats dans les Chambres à ce sujet.--Arrestation,

emprisonnement et expulsion de M. Pritchard à Taïti.--Effet de

cet incident à Londres.--Langage de sir Robert Peel.--Mon

langage.--Négociation à ce sujet.--Conduite et correspondance du

capitaine Bruat.--L'expulsion de M. Pritchard est maintenue et une

indemnité lui est accordée.--Motifs de cette double mesure.--Les amiraux

Hamelin et Seymour, commandants des stations française et anglaise dans

l'océan Pacifique, sont chargés de s'entendre pour la fixation du

taux de l'indemnité.--Lettre que m'écrit le roi Louis-Philippe pour se

charger du payement de l'indemnité.--Le cabinet s'y refuse.--Débat

dans la Chambre des députés.--Attitude du cabinet.--Il n'obtient qu'une

faible majorité.--Il annonce sa résolution de se retirer.--Démarche du

parti conservateur.--Le cabinet reste en fonctions.--Appréciation de cet

incident.

C'est l'un des inconvénients du gouvernement parlementaire que les

événements et les questions, au moment où ils apparaissent et tombent

dans le domaine de la discussion, grandissent démesurément et prennent,

aux yeux du public, une importance hors de toute proportion avec la

vérité des choses et les intérêts du pays. Je me hâte de dire que je

préfère beaucoup ce mal à la légèreté insouciante et imprévoyante

des gouvernements absolus qui soulèvent des questions et font des

entreprises énormes sans se douter de leur gravité, qu'ils s'efforcent

ensuite de dissimuler au public chargé d'en porter le poids. Les

difficultés qui pèsent sur le pouvoir sont moins fâcheuses que les

fardeaux qui tombent sur le pays. Cependant il importe beaucoup aux pays

libres de savoir qu'ils doivent se méfier de leurs premières impressions

et de l'ardent travail de l'opposition à grossir infiniment, dans le

cours des affaires et des discussions publiques, les incidents qui

peuvent embarrasser et compromettre le pouvoir. Au premier moment, c'est

le pouvoir seul qui souffre de cette aveugle exagération des faits et

des débats; mais elle ne tarde pas à avoir des conséquences dont le

pays lui-même subit le mal. L'affaire qui porte les noms de Taïti et de

Pritchard est l'un des plus frappants, et l'on peut dire, l'un des plus

ridicules exemples de ces mensonges du microscope parlementaire, et des

périls comme des erreurs où ils peuvent jeter les nations.

Le 25 septembre 1513, après avoir erré, en aventurier avide de

découvertes et d'or, au milieu des peuplades de l'Amérique centrale,

l'audacieux Espagnol Vasco Nuñez de Balboa, de qui ses compagnons

disaient qu'il était «la meilleure tête et la meilleure lance qui

eussent jamais protégé un camp en terre de sauvages idolâtres,» aperçut

pour la première fois, du haut de l'une des montagnes qui traversent

l'isthme de Panama, l'océan Pacifique et quelques-unes des innombrables

îles semées sur son immensité. A cette vue, Balboa et ses compagnons

s'embrassèrent et élevèrent, au-dessus d'un amas de roches, une

grossière croix de bois; puis, ils descendirent sur le rivage, et

Balboa, tenant d'une main la bannière de Castille, de l'autre son épée,

fit quelques pas dans les flots, et, aux acclamations de sa petite

bande, il prit possession, au nom du roi d'Espagne son maître, de cette

mer inconnue et des terres qu'elle baignait. Quel espace et quel avenir

ouverts à l'imagination, à la cupidité, à l'aventure et à la conquête!

L'Europe maritime ne s'empressa guère à exploiter ce nouveau domaine;

pendant deux siècles, ce fut vers les grands continents d'Amérique

et d'Asie, plutôt que vers les archipels de l'océan Pacifique, que se

portèrent les entreprises des navigateurs et des gouvernements, de

la science, du commerce et de l'ambition. Un Portugais au service de

l'Espagne, Pedro Fernandez de Queiros, «le dernier des héros espagnols

dans le Nouveau-Monde,» dit un chroniqueur, fit presque seul, à cette

époque, dans les mers du Sud de hardis voyages et des découvertes qui

restèrent longtemps sans résultats. C'est seulement vers le milieu du

siècle dernier et dans le nôtre qu'au nom, soit de l'intérêt politique

ou commercial, soit des études scientifiques, l'océan Pacifique, mer

et terres, a été fréquemment et efficacement visité, parcouru, décrit,

conquis. De 1740 à 1840, les noms et les récits des voyageurs abondent:

en Angleterre, Anson, Wallis, Carteret, Byron, Cook, le plus célèbre

de tous; en France, Bougainville, La Pérouse, d'Entrecasteaux, Baudin,

Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville, Dupetit-Thouars, Laplace,

courageux et savants marins dont l'Europe entière a suivi avec un vif

intérêt les aventures et mis à profit les travaux. Les établissements

coloniaux, commerciaux, pénitentiaires, ont surgi à la suite des

voyages, et l'Océanie est maintenant l'un des grands théâtres où

se déploie la civilisation humaine, et vers lesquels se portent les

affaires comme la curiosité du public européen.

Un point dans ces vastes mers, la petite île de Taïti, a été, dès les

premiers pas des voyageurs, l'objet d'une attention, on pourrait dire

d'une faveur particulière. Queiros la découvrit le premier en 1605,

la décrivit avec complaisance, et lui donna le nom de _Sagittaria_,

probablement parce que les flèches étaient les seules armes de ses

sauvages habitants. Cent soixante ans s'écoulèrent sans qu'aucun

voyageur connu visitât cette île ou prît la peine d'en parler. En 1767,

Wallis y toucha et s'y arrêta; d'abord attaqué, puis bien accueilli par

les insulaires, après plus d'un mois de séjour, l'île lui parut une si

bonne station navale et un si agréable lieu de ravitaillement que,

sans autorisation ni conséquence officielle, il en prit possession pour

l'Angleterre et lui donna, en partant, le nom d'_île du roi George III_.

Bougainville y aborda l'année suivante, et les Français, aussi bien

accueillis que l'avaient été les Anglais, s'y plurent encore

davantage, répondirent joyeusement aux avances qu'ils y reçurent, et

en témoignèrent leur reconnaissance en appelant Taïti _la nouvelle

Cythère_. Cook, dans le cours de ses voyages, aborda trois fois à Taïti,

se loua encore plus que ses prédécesseurs de l'utilité de la station,

des procédés des insulaires, et contribua, plus que personne, à répandre

en Europe le renom de ce petit coin du monde. Depuis le commencement

de ce siècle, tous nos marins savants, dans leurs voyages de

circumnavigation, les capitaines Freycinet, Duperrey, Dumont d'Urville,

Dupetit-Thouars, Laplace, ont également visité Taïti et tenu, sur les

agréments du climat, du pays et des habitants, le même langage. Après

tous ces voyages et tous ces récits, cette île avait en Europe une sorte

de célébrité gracieuse, et les marins l'appelaient la _Reine des mers du

Sud_.

La convenance d'assurer à notre marine, dans ces parages, un lieu de

ravitaillement et d'appui, se faisait de plus en plus sentir; l'instinct

public prit l'initiative; vers la fin de 1839, une compagnie se forma

à Nantes et à Bordeaux pour tenter, dans la Nouvelle-Zélande, une

colonisation française; elle demanda et obtint, du cabinet de cette

époque, une certaine mesure d'adhésion et de concours; mais, quand on

en vint à l'exécution, on reconnut que les Anglais nous avaient devancés

dans ces grandes îles; que, depuis 1815, ils y avaient formé des

établissements particuliers qui avaient pris peu à peu un caractère

national; qu'en août 1839, un officier anglais, le capitaine Hobson,

était parti pour la Nouvelle-Zélande avec des instructions de son

gouvernement, et que, dans les premiers mois de 1840, avant l'arrivée

des bâtiments français, la souveraineté de la reine d'Angleterre y

avait été proclamée. L'entreprise, en supposant que, de notre part,

la contestation fût fondée, devenait ainsi singulièrement grave et

difficile; les demandes qu'adressa alors au gouvernement du roi la

Compagnie nanto-bordelaise, en vertu des promesses qu'il lui avait

faites, furent pour nous l'objet d'un sérieux examen qui nous

laissa convaincus que, si cette compagnie avait, pour ses intérêts

particuliers, des titres à notre appui, nous ne pouvions élever, contre

la prise de possession antérieure du gouvernement anglais, point de

réclamations légitimes, ni qui eussent chance d'être efficaces. Les

rapports du capitaine Lavaud, marin aussi sensé que brave, qui fut

envoyé, à cette époque, dans ces parages, commandant la corvette

_l'Aube,_ nous confirmèrent dans cette conviction. Il fallait chercher

ailleurs qu'à la Nouvelle-Zélande l'établissement que nous désirions

dans l'océan Pacifique. Revenu en 1840 de son voyage autour du monde sur

la frégate _la Vénus_, le capitaine Dupetit-Thouars était le dernier de

nos marins qui eût visité ces régions et qui pût donner, à leur sujet,

des informations récentes et sûres. Il présenta au ministre de la marine

un rapport sur les îles Marquises qu'il avait naguère observées dans ce

dessein. Nous avions un double but à atteindre: en même temps que nous

voulions procurer, à notre marine et au commerce français dans ces

mers, une bonne station navale, nous étions en présence d'une question

importante, depuis longtemps posée par le Code pénal, l'établissement

d'un lieu de déportation hors du territoire continental du royaume.

Examinées plusieurs fois dans cette vue, nos diverses possessions

coloniales avaient rencontré de graves objections de salubrité, de

sécurité, d'intérêt politique ou commercial et de convenance morale.

Étudiée avec soin par les ministères de la marine, de la justice et des

affaires étrangères, la proposition du capitaine Dupetit-Thouars parut

répondre aux diverses exigences dont nous devions tenir compte. Les îles

Marquises étaient un lieu parfaitement sain, situé sous un beau climat,

d'une étendue très-limitée et facile à surveiller ou à défendre; un

bon port s'y offrait à notre navigation; les tribus qui les habitaient

étaient peu nombreuses et pouvaient être aisément gagnées ou soumises.

Depuis qu'au début du XVIIe siècle Queiros les avait découvertes et leur

avait donné le nom _d'îles Marquises_ en l'honneur de la marquise

de Mendoça, femme du vice-roi du Pérou, son patron, aucune puissance

européenne n'y avait acquis aucun droit, point de colons étrangers n'y

étaient établis. Si l'éloignement du lieu était une cause de lenteur et

de dépense, il vivait, au point de vue pénal, l'avantage d'agir sur les

imaginations sans choquer l'humanité. Notre établissement sur ce point

réunissait donc au dedans toutes les conditions politiques et morales du

double but que nous nous proposions, et ne pouvait susciter, au dehors,

aucun embarras. La proposition du capitaine Dupetit-Thouars fut agréée,

et il partit en août 1841 sur la frégate _la Reine-Blanche,_ investi,

avec le grade de contre-amiral, du commandement de notre station navale

dans les mers du Sud, et muni d'instructions formelles pour prendre

possession des îles Marquises, au nom du gouvernement du roi[3].

[Note 3: _Pièces historiques_, nº 1.]

Parmi les preuves que je pourrais apporter de la convenance de notre

résolution dans cette circonstance, je n'en veux indiquer aujourd'hui

que deux. En 1850, sous le régime de la république, après tout ce qui

s'était passé en France et dans l'Océanie, et malgré tous les débats

élevés à ce sujet, une loi nouvelle a mis en pratique l'idée que nous

avions entrevue pour l'accomplissement de la prescription du Code pénal,

et _les Marquises_ sont maintenant le lieu assigné, pour la justice

française, à la peine de la déportation[4]. Quant à l'importance d'une

station navale et d'un établissement fixe dans les mers du Sud, le

gouvernement impérial l'a hautement proclamée, car il n'a pas cru que

_les Marquises_ et _Taïti_ pussent suffire à ce dessein, et il y a

ajouté la _Nouvelle-Calédonie_.

[Note 4: Loi des 5-22 avril, 8-16 juin 1850; art. 4 et 5.]

Arrivé le 26 avril 1842 dans l'archipel des Marquises, l'amiral

Dupetit-Thouars, sans user de la force et en traitant avec les chefs des

tribus, prit successivement possession officielle des divers groupes de

ces îles. Des missionnaires catholiques, de la congrégation de Picpus,

y étaient déjà établis depuis quelques années, courageusement adonnés

à leur périlleux travail sur les indigènes anthropophages. L'un de ces

religieux, le père François-de-Paule, vint trouver l'amiral à bord

de _la Reine-Blanche_, et lui fut utile pour mener à bien ses petites

négociations, en leur conservant un caractère pacifique. Au mois d'août,

après avoir reçu de tous les chefs de cet archipel la reconnaissance

formelle de la souveraineté française, l'amiral Dupetit-Thouars

s'éloigna des Marquises, laissant à terre une petite garnison, des

travaux d'établissement militaire commencés, et en rade la corvette _la

Boussole_ chargée de les protéger. Les instructions du gouvernement

du roi étaient exécutées, et la mission de l'amiral Dupetit-Thouars

accomplie.

L'amiral en pensa autrement: à ses yeux, notre établissement aux

Marquises n'était ni suffisant, ni sûr, si notre autorité ne s'étendait

sur les _îles de la Société,_ spécialement sur Taïti, le centre et la

perle de cet archipel voisin. Puisque nous avions été devancés dans la

Nouvelle-Zélande, au moins fallait-il que nous ne le fussions pas

aussi dans cette petite _Reine des mers du Sud_. A cette considération

générale se joignaient des motifs de circonstance: quoique Taïti fût

une terre indépendante et que le gouvernement anglais en eût refusé deux

fois la possession officielle, des missionnaires anglais et protestants

y dominaient, jaloux et inquiets dès que la France et le catholicisme

apparaissaient sur ces rivages. Plusieurs bâtiments de commerce ou

baleiniers français, en touchant à Taïti, y avaient rencontré un mauvais

vouloir vexatoire. En 1836, deux missionnaires catholiques, les Pères

Caret et Laval, détachés de la mission des îles Gambier, étaient venus

à Taïti et en avaient été violemment expulsés par l'influence du

missionnaire anglais M. Pritchard. En 1838, le capitaine Dupetit-Thouars

lui-même, touchant à Taïti sur _la Vénus_, avait réclamé et obtenu de

la reine Pomaré, pour les deux missionnaires français, une indemnité de

2,000 piastres; mais cette réparation n'avait pas empêché qu'après

son départ les mêmes prohibitions et les mêmes vexations ne se

renouvelassent, plus générales encore et plus absolues. Les griefs

particuliers s'ajoutaient ainsi aux convenances maritimes, et l'amiral

trouvait l'occasion bonne pour les faire valoir.

Dans les derniers jours d'août 1842, la frégate _la Reine-Blanche_ parut

devant Taïti; l'amiral renouvela sévèrement les plaintes qu'avaient eu

si souvent à former les Français, marins ou missionnaires, contre les

procédés du gouvernement de l'île, et le somma de prendre des mesures

efficaces pour en prévenir le retour. Pour la reine Pomaré et ses

conseillers, anglais ou indigènes, l'embarras était grand, car on leur

demandait autre chose que des promesses toujours vaines. M. Pritchard,

qui, peu d'années auparavant, avait reçu de lord Palmerston la

commission de consul d'Angleterre à Taïti, ne s'y trouvait pas en

ce moment; il était allé faire un voyage. Après quelques jours

d'incertitude, et probablement sur la suggestion d'intermédiaires

favorables aux demandes françaises, la reine Pomaré, hors d'état de

résister en fait à la force et dans son âme à la peur, offrit de se

placer, elle et ses îles, sous la protection de la France; et le 9

septembre 1842, l'amiral Dupetit-Thouars, sous la seule réserve de la

ratification du roi, accepta la proposition par un traité qui maintenait

à la reine Pomaré la souveraineté intérieure et l'administration de

ses îles, mais dans lequel elle abandonnait entre les mains du roi des

Français et aux soins de son gouvernement, ou à la personne nommée par

Sa Majesté et agréée par la reine Pomaré, «la direction de toutes les

affaires avec les gouvernements étrangers, de même que tout ce qui

concerne les résidents étrangers, les règlements de port, etc., et

le droit de prendre telle autre mesure qu'il jugera utile pour la

conservation de la bonne harmonie et de la paix.»

Le même traité portait: «Chacun sera libre dans l'exercice de son

culte et de sa religion. Les églises établies en ce moment continueront

d'exister, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions

sans être molestés. Il en sera de même pour tout autre culte; personne

ne pourra être molesté ou contraint dans sa croyance.»

Tel était, en ce moment, à Taïti, l'état des esprits, que non-seulement

la reine Pomaré et les principaux chefs de l'île, mais les résidents

étrangers, entre autres le consul des États-Unis d'Amérique et le

vice-consul d'Angleterre lui-même, M. Wilson, en l'absence de

M. Pritchard, adhérèrent formellement à ce traité que l'amiral

Dupetit-Thouars s'empressa de leur communiquer: «J'ai l'honneur, lui

écrivit le 12 septembre M. Wilson, de vous accuser réception de votre

communication du 11 de ce mois, et de vous assurer en réponse que je

me félicite que les difficultés qui existaient entre les gouvernements

français et taïtien aient été réglées sans que vous ayez eu recours à

des mesures hostiles, et selon des termes si modérés et favorables. J'ai

aussi l'honneur de vous dire que j'aurai grand plaisir à vous voir et à

vous prêter, quand il vous plaira de me la demander, mon assistance pour

la formation d'une administration propre à maintenir le bon ordre et

l'harmonie entre les résidents, étrangers à Taïti, ainsi que pour le

bien général des habitants.» Plus réservés dans leur adhésion, les

missionnaires protestants témoignèrent pourtant la résignation la

plus pacifique; ils écrivirent, le 21 septembre 1842, à l'amiral

Dupetit-Thouars: «Nous soussignés, ministres de la mission protestante

dans les îles de Taïti et de Moorea, réunis en comité et informés

des changements qui viennent de s'accomplir à l'égard du gouvernement

taïtien, nous assurons votre Excellence que nous, ministres de

l'Évangile de paix, nous considérerons comme notre impérieux devoir

d'exhorter le peuple de ces îles à une soumission générale et paisible

envers les pouvoirs existants. Nous pensons que c'est là le meilleur

moyen de servir les intérêts de ce peuple, et surtout que cette

soumission est requise par les lois de Dieu que nous avons jusqu'ici

pris soin de lui inculquer.»

Malgré ces démonstrations locales, dès que la nouvelle de cet événement

nous arriva, je pressentis les embarras qu'il devait nous causer. Il y

avait quarante-cinq ans que les missionnaires anglais étaient établis à

Taïti; ils y étaient les délégués de la grande _Société des missions

de Londres_, fondée en 1795 précisément pour porter la foi chrétienne à

_Taïti_ et dans ces îles de _la Société_ dont les voyageurs anglais et

français ne cessaient, depuis un demi-siècle, d'entretenir le public

européen. Le départ des premiers missionnaires, au nombre de vingt-neuf,

dont neuf emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, avait été à

Londres l'occasion de réunions religieuses, solennelles et ferventes;

un journal spécial, _le Magasin évangélique_, avait été fondé pour les

soutenir. En arrivant à Taïti, ils avaient trouvé la population plongée

dans l'état moral le plus déplorable; le meurtre, le vol, la débauche,

la polygamie, l'infanticide, le mensonge, le parjure y étaient,

non-seulement habituellement pratiqués, mais publiquement admis et comme

de droit commun; l'infanticide en particulier était l'objet avoué

d'une association abominable, dite les _Arreoys_, qui se chargeait de

l'accomplir. Quoiqu'ils ne fussent pas anthropophages, les Taïtiens

étaient livrés à une idolâtrie aussi cruelle qu'insensée; ils immolaient

souvent des victimes humaines, et posaient sur les corps égorgés

les grossiers fondements des temples consacrés à leurs idoles. Les

missionnaires anglais avaient été aux prises avec ces traditions

invétérées de superstitions et de vices; plusieurs d'entre eux avaient

été massacrés; quelques-uns, effrayés ou dégoûtés de leur tâche,

l'avaient abandonnée et étaient retournés en Angleterre; ceux qui

étaient restés avaient eu à surmonter toute sorte d'obstacles et à

souffrir toute sorte d'épreuves. Pourtant ils avaient persisté; ils

avaient reçu de leurs patrons d'Angleterre le plus constant appui; des

recrues successives de chrétiens, aussi dévoués que ceux du premier

départ, étaient venues perpétuer et renouveler la mission. Elle avait

fait bien plus que persister, elle avait réussi; par leur inépuisable

dévouement et leur action prolongée, les missionnaires avaient changé,

non-seulement à la surface et en apparence, mais réellement, la foi,

les moeurs et l'état social des Taïtiens. Ce n'est pas sur leur propre

témoignage, c'est sur celui de voyageurs étrangers à leur nation et à

leur oeuvre que cette assertion se fonde; en 1824, après avoir passé

quinze jours à Taïti, le savant capitaine Duperrey, commandant la

corvette _la Coquille_, écrivait: «L'état de l'île de Taïti est

maintenant bien différent de ce qu'il était du temps de Cook. Les

missionnaires de _la Société de Londres_ ont entièrement changé les

moeurs et les coutumes des habitants. L'idolâtrie n'existe plus; ils

professent généralement la religion chrétienne; les femmes ne viennent

plus à bord des navires, et elles sont très-réservées en toute occasion.

Leurs mariages sont célébrés comme en Europe, et le roi se borne à une

seule femme. Les femmes sont admises à table avec leurs maris.

L'infâme société des Arreoys n'existe plus. Les guerres sanglantes

dans lesquelles ce peuple s'engageait et les sacrifices humains ont

entièrement cessé depuis 1816. Tous les naturels savent lire et écrire,

et ils ont des livres religieux traduits dans leur langue et imprimés à

Taïti, ou à Raiatea, ou à Eimeo. Ils ont construit de belles églises

où ils se rendent deux fois par semaine, et ils prêtent la plus grande

attention aux discours du prédicateur. Il n'est pas rare de voir des

individus prenant des notes sur les plus intéressants passages des

sermons qu'ils entendent.»

C'était après de tels résultats de leurs travaux, et après quarante

ans de domination morale que les missionnaires anglais protestants se

voyaient menacés de perdre, dans Taïti, leur prépondérance; c'était

une foi et une oeuvre à ce point laborieuses et victorieuses qu'ils

pouvaient, qu'ils devaient croire compromises par l'empire naissant

d'une autre nation et d'une autre foi. Depuis près de vingt ans,

Taïti était, entre les missionnaires protestants et les missionnaires

catholiques, comme une proie exquise dont ils se disputaient la

conquête; le 25 juin 1835, le Frère Colomban écrivait à l'évêque de

Nicopolis: «Je suis débarqué à Taïti après un voyage de cinq jours. A

l'arrivée d'un enfant du Sacré-Coeur sur cette terre depuis si longtemps

consacrée au démon, il n'est pas étonnant que cet ennemi de tout bien

ait redoublé de fureur, et que les émissaires protestants aient cru que

je venais renverser leur empire.» A cette jalousie fanatique, plus d'un

missionnaire protestant répondait par le même sentiment; M. Pritchard,

entre autres, assurait aux chefs taïtiens «que le Frère Colomban était

le pape, et que, si on le laissait entrer dans le pays, il emporterait,

en s'en allant, tout ce qu'ils possédaient[5].» Il faudrait ignorer

bien complétement la nature humaine et l'histoire pour ne pas comprendre

l'émotion profonde que, dans un tel état des esprits, le protectorat

français à Taïti devait susciter, non-seulement dans les sociétés

de missions, mais dans le public d'Angleterre, et le déplaisir plein

d'embarras que le cabinet anglais devait en ressentir.

[Note 5: _Annales de la propagation de la foi_, t. X, page 205.]

L'amiral Dupetit-Thouars avait agi sans autorisation du gouvernement;

les instructions qu'il avait reçues à son départ ne parlaient que

des îles Marquises; nous ne nous dissimulions pas les difficultés

que pouvait amener, pour nous, ce qu'il venait de faire à Taïti. Nous

résolûmes cependant de le ratifier. L'acte ne blessait aucun droit

international; le gouvernement anglais n'en avait et n'en réclamait

aucun sur les _Iles de la Société_; quels que fussent les motifs qui

l'avaient déterminée, la reine Pomaré, dans son indépendance, avait

proposé et signé le traité qui établissait le protectorat français;

le fait était accompli; le drapeau de la France, planté aux Marquises,

faisait dans les mers du Sud sa première apparition permanente; il n'y

devait pas paraître incertain et timide. Le 20 mars 1843, le _Moniteur_

contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des dépêches du

contre-amiral Dupetit-Thouars qui lui annoncent que la reine et les

chefs des îles Taïti ont demandé à placer ces îles sous la protection

du roi des Français. Le contre-amiral a accepté cette offre et pris les

mesures nécessaires, en attendant la ratification du roi qui va lui être

expédiée.»

Dès le lendemain 21 mars, le comte Pelet de la Lozère témoigna, dans la

Chambre des pairs, quelque inquiétude pour les missions établies à Taïti

et pour les progrès du christianisme dans cet archipel. Je lui répondis

immédiatement: «La Chambre comprend qu'il m'est impossible d'entrer

dans aucun détail sur un fait si récent; néanmoins je suis bien aise

de calmer tout de suite les inquiétudes de l'honorable orateur. Non,

certainement, ce ne sera pas le gouvernement du roi, quelque part que

son pouvoir pénètre, qui fera jamais rétrograder le christianisme et la

civilisation, et qui n'accordera pas aux populations chrétiennes, et à

la transformation des populations idolâtres en populations chrétiennes,

la protection la plus efficace. Il protégera non-seulement le

christianisme, mais le christianisme tolérant et libre. Et ici je vais

au-devant d'une difficulté qui est dans l'esprit de l'orateur, mais

qu'il n'a pas complétement exprimée. Il est vrai que, dans les archipels

des mers du Sud, des missionnaires protestants ont pénétré en même temps

que les missionnaires catholiques, et que les uns et les autres ont

travaillé, travaillé efficacement, à la conversion des idolâtres. Les

uns et les autres ressentiront les effets de la protection de la

France, et le christianisme ne reculera dans aucun pays où pénétrera son

pouvoir.»

La situation et les intentions du gouvernement du roi ainsi bien

déterminées, nous prîmes les mesures nécessaires pour que l'exécution

fût sérieuse et efficace. Dès le 8 janvier 1843, le capitaine Bruat,

officier d'une intelligence et d'une bravoure éprouvées, avait été nommé

gouverneur des îles Marquises; le 17 avril, quand nous eûmes ratifié

le protectorat français à Taïti, il reçut le titre de gouverneur des

établissements français dans l'Océanie et commissaire du roi auprès de

la reine Pomaré. Des instructions précises, en réglant sa conduite

et ses relations à Taïti comme aux Marquises, et avec le commandant

supérieur de notre station navale dans les mers du Sud comme avec les

indigènes, lui assurèrent tout le pouvoir dont il avait besoin, sans

dépasser les limites du traité conclu par l'amiral Dupetit-Thouars le 9

septembre précédent[6]; et les questions d'outre-mer ainsi résolues,

un projet de loi, présenté le 24 avril à la Chambre des députés par

l'amiral Roussin, alors ministre de la marine, demanda, soit pour les

premiers frais en 1843, soit pour les dépenses permanentes des nouveaux

établissements français dans l'Océanie, un crédit extraordinaire de

5,987,000 francs.

[Note 6: _Pièces historiques_, nº II.]

La discussion fut sérieuse sans être vive. L'opposition, dont M.

Billault fut le principal organe, y prit une attitude différente de son

attitude ordinaire; au lieu de nous accuser d'une excessive prudence,

elle nous trouvait trop entreprenants et trop confiants; elle contestait

l'opportunité de nos établissements dans l'Océanie; elle les voulait du

moins plus restreints et moins chers. Je rappelai les faits; je montrai

comment nous avions été conduits, par l'incident de Taïti, à étendre

notre entreprise; pour la justifier, je mis en lumière, par les faits et

les chiffres, l'état croissant de notre navigation et de notre commerce

dans les mers du Sud; j'insistai sur la nécessité, pour la France, de

ne pas rester étrangère au grand mouvement d'extension politique et

commerciale que d'autres nations poursuivaient si activement entre

l'Amérique et l'Asie. La Chambre m'écoutait avec plus de bienveillance

que de sécurité, plutôt intéressée que convaincue par la discussion, et

admettant la convenance de notre résolution sans compter beaucoup sur

les résultats. Quand les questions d'intérêt matériel furent épuisées,

M. Agénor de Gasparin éleva la question morale, et témoigna son regret

de la protection que le gouvernement annonçait l'intention d'accorder,

dans les îles de Taïti, aux missions catholiques, malgré la législation

taïtienne qui leur en interdisait l'entrée; il contesta au protectorat

français le droit d'imposer la liberté religieuse à un peuple qui n'en

voulait pas. Je saisis avec empressement cette occasion d'expliquer

nettement, à ce sujet, nos vues et le principe régulateur de notre

conduite: «Ce serait, dis-je, pour un gouvernement, une entreprise

insensée que de se charger de la propagande religieuse, et d'imposer

la foi par force, même aux païens. Nous n'en avons pas, nous n'en avons

jamais eu la pensée. Nous avons, à cet égard, auprès de nous, un grand

exemple; ce que je viens de dire, l'Angleterre le fait: le gouvernement

anglais ne fait point de propagande religieuse; il n'impose point la

foi protestante aux nations païennes; il y a en Angleterre des

missionnaires...» Une voix s'écria: «Commerçants!» Je repris à

l'instant: «Il y a en Angleterre des missionnaires commerçants et

des missionnaires non commerçants; il y a des missionnaires anglais

uniquement préoccupés des intérêts religieux et du désir de répandre le

christianisme; des hommes qui spontanément, librement, à leurs périls

et risques, sans aucune intervention de leur gouvernement, vont promener

leur activité et leur dévouement sur la face du monde pour y porter

leur foi. Cela, ils ont bien le droit de le faire; ils ne sont pas le

gouvernement de leur pays. Mais, avec leur foi, ils portent, partout où

ils pénètrent, le nom, la langue, l'influence de leur gouvernement; et

leur gouvernement qui le sait, qui recueille le fruit de cette activité,

leur gouvernement les suit de ses regards, les soutient, les protége

partout où ils pénètrent. En cela, il fait son devoir: à chacun sa

tâche; aux missionnaires libres, la propagation de la foi religieuse; au

gouvernement, la protection de ses sujets, même missionnaires, partout

où ils vont. Messieurs, la France a ses missionnaires aussi bien que

l'Angleterre; avant que vous vous en occupassiez, avant que vous le

sussiez, avant que votre pensée s'y fût un moment arrêtée, des hommes

sincères, courageux, dévoués, des prêtres français faisaient dans le

monde, avec la langue française et en portant le nom français, ce que

les missionnaires anglais font au nom de leur pays. Ils le faisaient

précisément dans les parages qui nous occupent, dans les archipels de

l'océan Pacifique; ils travaillaient à conquérir à leur foi les

îles Gambier, les Nouvelles-Hébrides, les îles des Navigateurs, la

Nouvelle-Zélande et tant d'autres. Pourquoi le gouvernement français ne

ferait-il pas, pour les missionnaires français catholiques, ce que le

gouvernement anglais fait pour les missionnaires anglais protestants?

Pourquoi ne les suivrait-il pas de ses regards, ne les protégerait-il

pas, comme l'Angleterre le fait pour les siens? On dit: «Vous voulez

donc vous faire les patrons de la foi catholique; vous allez donc vous

exposer à toutes les complications, à tous les conflits que la lutte du

catholicisme et du protestantisme dans ces parages peut entraîner.»

Je ne vois pas pourquoi la France, dans les limites et en gardant les

mesures que je viens d'indiquer, ne se ferait pas la protectrice de la

religion catholique dans le monde; c'est son histoire, sa tradition;

elle y est naturellement appelée; ce qu'elle a toujours fait dans

l'intérêt de sa dignité comme de sa puissance, je ne vois pas pourquoi

elle cesserait de le faire aujourd'hui. Parce que heureusement la

liberté religieuse s'est établie en France, parce que catholiques et

protestants vivent ici en paix sous la même loi, serait-ce une raison

pour que la France délaissât ses traditions, son histoire, et cessât de

protéger dans le monde la religion de ses pères? Non, messieurs, non;

si la France a introduit chez elle la liberté religieuse, la France la

portera partout; pourquoi la France ne ferait-elle pas, dans l'Océanie,

ce qu'elle fait chez elle, sur son territoire? Ce sera difficile,

dit-on; il y aura des complications, des embarras. Messieurs, c'est le

métier des gouvernements de faire des choses difficiles et de suffire

aux complications qui se présentent. Voulez-vous que je vous dise quelle

sera la conséquence de la situation que je décris? Elle s'est déjà

présentée; vous avez déjà vu, au milieu de vous, des prêtres catholiques

qui avaient vécu au sein de la liberté religieuse, au milieu des

protestants et de toutes les sectes; qu'étaient-ils devenus? Ils étaient

devenus doux, tolérants, libéraux; vous les avez vus archevêques chez

vous; M. de Cheverus, archevêque de Bordeaux, s'était formé à cette

école. Sous l'empire de nos lois, sous l'empire des faits au milieu

desquels se passera leur vie, ce même esprit pénétrera chez les prêtres

qui iront dans l'Océanie accomplir leur grande oeuvre. Et la France aura

été fidèle à son passé; la France aura protégé dans le monde la religion

catholique sans que la liberté religieuse en ait souffert nulle part;

elle y aura gagné au contraire de nouveaux exemples et de nouveaux

serviteurs.»

La Chambre ne comptait pas beaucoup sur la tolérance des missionnaires,

catholiques ou protestants; sa disposition, quant à la question

religieuse, était un peu inquiète, comme pour la question matérielle;

mais il y a, dans les grandes vérités morales, une puissance dont les

honnêtes gens ne peuvent se défendre, même quand ils doutent de leur

succès, et c'est à travers les hésitations et les troubles des hommes

qu'elles font leur chemin dans le monde. Dominées par l'honneur du

drapeau français et par le désir de se montrer protectrices à la fois

de la religion et de la liberté, les deux Chambres votèrent, à de fortes

majorités, pour nos nouveaux établissements dans l'Océanie, le crédit

que nous leur demandions.

Nous nous flattions que nous avions traversé les principales difficultés

de l'affaire; au dedans, la question parlementaire était vidée; au

dehors, la question diplomatique n'avait rien de grave; sans dissimuler

son déplaisir, et en laissant percer ses doutes sur la spontanéité de la

demande formée par la reine Pomaré pour l'établissement du protectorat

français, le cabinet anglais avait formellement déclaré qu'il n'avait

aucun droit ni aucun dessein d'y mettre aucun obstacle, et de donner

à la reine Pomaré son secours contre le traité qu'elle avait elle-même

conclu. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris, lord Cowley, ne m'avait

témoigné que la sollicitude de son gouvernement pour les missionnaires

anglais à Taïti; je lui avais donné, à cet égard, les plus fermes comme

les plus franches assurances; et le 11 juillet 1843, au moment même

où les Chambres venaient de discuter et de voter la loi relative à nos

établissements dans l'Océanie, le sous-secrétaire d'État des affaires

étrangères à Londres, M. Addington, avait écrit, par ordre de lord

Aberdeen, à sir John Barrow, secrétaire de l'Amirauté[7]: «Quel que

puisse être le regret du gouvernement de Sa Majesté de voir la reine

Pomaré réduite à se soumettre à une puissance étrangère, dans les

communications qui ont eu lieu entre les gouvernements de France et

d'Angleterre au sujet des _îles de la Société_, depuis la première

nouvelle de l'absorption partielle de la souveraineté par les Français,

le gouvernement de Sa Majesté n'a élevé aucune question sur le droit en

vertu duquel la France avait pris cette souveraineté. Tout ce qu'on

a fait s'est borné à demander que les sujets anglais dans ces îles ne

soient pas inquiétés, et à obtenir du gouvernement français l'assurance

positive qu'une protection égale serait accordée aux missionnaires

protestants et catholiques romains établis dans ces îles. Le

gouvernement de Sa Majesté désire qu'aucune difficulté ne soit faite,

par les commandants des forces navales de Sa Majesté qui pourront

visiter les _îles de la Société_, quant à saluer le pavillon qui a été

introduit par l'amiral français, et qu'aucune dispute ne s'élève quant

au droit des Français d'exercer l'autorité dans ces îles, conjointement

avec la souveraine.» Le 25 août suivant, lord Aberdeen, dans une dépêche

à lord Cowley qui me fut communiquée, avait tenu le même langage. La

situation était donc claire et réglée entre le gouvernement anglais et

nous comme entre nous et la reine Pomaré, et notre établissement à Taïti

n'avait qu'à durer et à se développer dans les limites et aux termes du

traité du 9 septembre 1842.

[Note 7: _Parliamentary Papers_, nº 3, 1844.]

Il n'était pas destiné à un cours si naturel et si paisible. Après avoir

passé près de quatorze mois loin de Taïti où il avait laissé, à titre de

gouvernement provisoire, deux officiers de marine chargés des intérêts

français dans l'île et du premier établissement du protectorat, l'amiral

Dupetit-Thouars y revint le 1er novembre 1843, et après cinq jours de

pourparlers entre lui et le gouvernement taïtien sur ce qui s'était

passé depuis le mois de septembre 1842, notamment sur une question de

pavillon planté et maintenu à tort, selon l'amiral, par la reine Pomaré,

il mit de côté le traité du protectorat, déclara la reine Pomaré déchue

de sa souveraineté, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et prit

le 6 novembre, au nom du roi et de la France, possession complète et

définitive des _îles de la Société_. D'après ses rapports, qui nous

arrivèrent vers le milieu de février 1844, l'hostilité manifestée contre

l'établissement français par quelques-uns des officiers de la marine

anglaise venus à Taïti, les menées ardentes du consul anglais, M.

Pritchard, revenu dans l'île, pour exciter contre nous la reine Pomaré

et les Taïtiens, les difficultés que ces menées avaient suscitées aux

deux officiers qui représentaient la France, les prétentions d'entière

et malveillante indépendance que témoignaient certains actes de la

reine et de ses conseillers, tels étaient les motifs qui avaient fait

considérer à l'amiral le traité du 9 septembre 1842 comme violé par

le gouvernement taïtien, par conséquent comme annulé, et qui l'avaient

déterminé à substituer, au régime du protectorat, la complète

souveraineté de la France.

Nous fîmes, de cet acte de l'amiral Dupetit-Thouars et de ses motifs, le

plus sérieux examen. L'acte en lui-même était violent et contraire aux

plus simples maximes du droit public; on n'abolit pas tout à coup et à

soi seul un traité naguère conclu, et l'extrême faiblesse de l'une

des parties contractantes n'est qu'une raison de plus de modération et

d'équité. Une nécessité certaine et pressante eût pu seule expliquer la

résolution de l'amiral; or, ses motifs étaient plus spécieux que réels:

malgré les démonstrations malveillantes de quelques officiers de la

marine anglaise, malgré les menées hostiles du consul Pritchard et

les embarras qu'elles avaient causés aux deux officiers provisoirement

chargés des intérêts français, ces deux officiers «laissés seuls à

Taïti, sans troupes, sans navires, avec six marins pour tout appui,»

comme le disait, dans son rapport, l'amiral lui-même, n'en avaient pas

moins accompli leur mission; en définitive, leur autorité avait été

respectée; le drapeau du protectorat français n'avait pas cessé un

moment de flotter sur l'île. L'amiral Dupetit-Thouars n'avait pas jugé

la situation bien périlleuse ni bien pressante puisqu'il avait passé

quatorze mois sur la côte occidentale d'Amérique, sans paraître dans

l'archipel des _Iles de la Société._ L'officier anglais le plus ennemi

du protectorat français, le commodore Toup Nicholas, commandant la

frégate _la Vindictive_, sur laquelle M. Pritchard était rentré à Taïti,

venait d'être rappelé de cette station par l'amiral Thomas, commandant

en chef des forces navales anglaises dans les mers du Sud, et celui

qui l'avait remplacé devant Taïti, le capitaine Tucker, commandant la

frégate _le Dublin_, tenait une conduite beaucoup plus mesurée, dont les

officiers français s'empressaient de se féliciter. M. Pritchard lui-même

venait de recevoir de son gouvernement des instructions positives et

fort contraires à ses penchants; dès sa rentrée à Taïti, le 13 mars

1843, il avait écrit à lord Aberdeen en lui rappelant les termes de deux

dépêches, l'une de M. Canning en 1827, l'autre de lord Palmerston en

1841, qui semblaient promettre au gouvernement taïtien la protection

efficace de l'Angleterre quand il en aurait besoin; mais lord Aberdeen

lui avait répondu le 25 septembre 1843: «Vous paraissez vous être

complétement mépris sur les passages des lettres de M. Canning et de

lord Palmerston que vous citez dans votre dépêche, à l'appui du principe

de l'intervention active de la Grande-Bretagne contre la France en

faveur de la reine Pomaré. Il résulte de la teneur intégrale de ces

lettres que le gouvernement de Sa Majesté Britannique n'était point

disposé à intervenir ouvertement en faveur de la souveraine des _Iles de

la Société_, bien qu'il lui offrît toute la protection et tous les bons

offices qu'il pouvait lui donner, en dehors de l'intervention active.

Mais il ne faut pas supposer qu'au moment où il refusait de prendre les

_Iles de la Société_ sous la protection de la couronne d'Angleterre,

le gouvernement de Sa Majesté songeât à interposer ses bons offices en

faveur de la souveraine, de manière à s'exposer à la presque certitude

d'une collision avec une puissance étrangère. Le gouvernement

britannique déplore sincèrement la peine et l'humiliation infligées à

la reine Pomaré; il veut faire tout ce qu'il pourra pour alléger sa

détresse; mais malheureusement la lettre dans laquelle on demandait

la protection française a été librement signée par la reine, et la

convention qui a suivi a été également contractée et accomplie par sa

volonté..... Le gouvernement de Sa Majesté Britannique se trouve ainsi

privé, par l'acte volontaire et spontané de la reine, de tout prétexte

juste et plausible pour s'opposer à la prise de possession et à

l'exercice du protectorat des Français. Il n'entend donc soulever aucune

question relative à l'exercice de ce pouvoir, ni à la légitimité du

nouveau pavillon que les Français ont jugé à propos de substituer à

l'ancien pavillon taïtien[8].

[Note 8: _Parliamentary Papers_, 1844, nº 9.]

Ainsi, ni à Taïti même, ni de la part d'aucune puissance européenne,

le protectorat français ne courait aucun risque sérieux; il subsistait

depuis quinze mois, avec des embarras, mais sans obstacle véritable; la

reine Pomaré venait d'adresser au roi une lettre transmise par l'amiral

Dupetit-Thouars lui-même, dans laquelle, en invoquant, au nom du traité,

sa justice, elle y renouvelait sa plus positive adhésion. Nous pensâmes

donc, en vertu des faits comme du droit, que l'amiral Dupetit-Thouars

n'avait pas eu de raisons suffisantes de substituer par un acte violent,

au régime du protectorat, une situation qui ne pouvait manquer d'amener

des difficultés beaucoup plus graves, et le 26 février 1844, le

_Moniteur_ contint cette déclaration: «Le gouvernement a reçu des

nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1843. M. le

contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er

novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842 que le roi avait

ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité et

prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré

a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent

la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la rétablir

dans ses droits. Le roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant pas, dans

les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9

septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité et

l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.»

Le jour même où cette résolution fut annoncée, elle devint, dans la

Chambre des députés, de la part de toutes les nuances de l'opposition,

l'objet d'une grande attaque; on soutint que, loin de désavouer l'acte

de l'amiral Dupetit-Thouars, nous aurions dû l'approuver, et accepter

avec empressement la possession complète de Taïti au lieu du régime

incertain du protectorat. Mais ce ne fut point là la vraie et chaude

guerre; on nous accusa surtout d'avoir agi, dans cette occasion, par

faiblesse et complaisance pusillanime envers le gouvernement anglais;

on prétendit que l'humeur et les plaintes venues de Londres nous avaient

seules décidés; on exploita contre nous les sentiments populaires dont

l'Angleterre était l'objet. Jamais, en considérant l'ensemble des faits,

une telle accusation n'avait été plus mal fondée; quand nous avions

accepté le protectorat qui enlevait à l'Angleterre, et à l'Angleterre

protestante, la prépondérance exclusive dont elle jouissait à Taïti,

nous ne l'avions pas, à coup sûr, ménagée; nous avions inquiété et

blessé, au delà de la Manche, un profond sentiment national; nous

aurions agi sans convenance comme sans justice si nous avions renouvelé

et aggravé cette blessure en sanctionnant un second acte aussi inutile

en fait que contraire au droit. Je repoussai, avec plus d'indignation

dans l'âme que je ne me permis d'en exprimer, un grossier et absurde

reproche; on s'étonnait que nous eussions attendu huit jours après

l'arrivée des dépêches de l'amiral pour nous prononcer; on demandait

pourquoi nous n'avions pas pris sur-le-champ notre résolution avant qu'à

Londres et dans la Chambre des communes on eût parlé de l'affaire: «J'ai

du malheur, dis-je, car ce qui paraît fier à mes honorables adversaires

me paraît, à moi, timide et bas. Comment! Parce que nous craindrons

que quelques paroles soient dites, dans un parlement voisin, sur une

question à laquelle il porte intérêt, il faudra que nous décidions

cette question à la course! Il faudra que nous approuvions ou que nous

désapprouvions, dans les vingt-quatre heures, la conduite d'un officier

français, pour éviter qu'on en dise un avis, qu'on en exprime une

opinion de l'autre côté de la Manche! Messieurs, j'ai assez vécu pour

voir passer devant moi bien des gouvernements, bien des pouvoirs; j'ai

vu l'Empire avec l'ascendant de sa gloire; j'ai vu la Restauration

avec l'autorité de ses souvenirs; j'ai vu le pouvoir populaire avec

l'entraînement de ses idées et de ses passions. Aucun de ces pouvoirs,

j'ose le dire, ne m'a jamais trouvé complaisant ni disposé à plier

devant lui. Dans le cours d'une vie déjà longue, j'ai plus souvent

résisté que cédé à la force qui dominait dans notre société. Et

ce serait devant des pouvoirs étrangers que j'irais faire acte de

concession et de faiblesse! Messieurs, cela est absurde à supposer.

Sans doute, en prenant notre résolution, nous avons tenu compte de

nos relations avec l'Angleterre; il eût été, permettez-moi de le dire,

absurde de faire autrement. C'est la première règle du bon sens, c'est

le premier devoir d'une politique un peu intelligente d'apprécier chaque

question et chaque affaire à sa juste valeur, et de savoir quelles

conséquences elle aura dans l'ensemble de nos affaires et de nos

relations avec d'autres États. Je suis le premier à dire que, lorsque

nous avons examiné cette question, nous avons pensé à nos relations

avec l'Angleterre. Mais cela n'empêche pas que nous n'ayons résolu

la question dans la plus complète indépendance de toute influence

étrangère, anglaise ou autre, et uniquement par des considérations

puisées dans l'intérêt de la France elle-même. Je le dis très-haut, je

le dis sans crainte de blesser les hommes honorables qui siègent dans

le Parlement britannique, pas plus que je ne crains de blesser mes amis;

nous nous décidons par des raisons françaises et non à cause des paroles

anglaises. Nous n'avons pas craint que ces paroles fussent prononcées,

et nous nous sommes conduits après comme nous nous serions conduits

avant. Je vous conjure, messieurs, d'y bien penser. Il est vrai:

l'avénement et l'établissement de la France dans les mers du Sud ont été

regardés par l'Angleterre avec un oeil de sollicitude, et peut-être de

quelque jalousie. Ne vous y trompez pas; la force la plus vive, la plus

active qui existe aujourd'hui dans l'Océanie, c'est la force religieuse.

Quand je dis la force religieuse, je ne dis pas seulement la force

religieuse protestante, je dis aussi la force religieuse catholique; ces

archipels sont couverts de missionnaires catholiques en même temps que

de missionnaires protestants. On a parlé plusieurs fois, dans cette

Chambre, des missionnaires anglais qui résident à Taïti; nous leur avons

promis liberté, protection, sécurité, et je n'hésite pas à dire que le

gouvernement anglais a pleine confiance dans notre parole. Mais cette

parole que nous avons donnée, nous avons à la demander aussi pour

nous. A la Nouvelle-Zélande, par exemple, ce sont des missionnaires

catholiques qui ont pénétré les premiers et se sont établis; un évêque

français, Mgr Pompallier, est à la tête de ces missions, avec beaucoup

de zèle et de succès. On dit que déjà plus de vingt mille naturels ont

été dans la Nouvelle-Zélande convertis au catholicisme. Ils sont sous

l'autorité anglaise; nous avons besoin qu'ils soient protégés, soutenus,

qu'ils jouissent de la même liberté, de la même sécurité que nous

garantissons aux missionnaires anglais à Taïti. Partout dans cette

Océanie, la religion catholique et la religion protestante sont à côté

l'une de l'autre; toutes deux se propagent en même temps; l'une et

l'autre sincères, convaincues, ardentes; l'une et l'autre faisant des

prosélytes qui, dans leur naturel inculte et sauvage, deviennent bien

vite ardents et fanatiques. C'est un beau spectacle que donnent en ce

moment ces missions travaillant librement, l'une à côté de l'autre, à

la propagation de la foi chrétienne; mais c'est un spectacle difficile,

délicat, périlleux, qui ne peut durer qu'à la condition qu'il sera

protégé par la bonne intelligence et l'harmonie des deux grands

gouvernements sous l'empire desquels ces missions s'exercent. Le jour

où, entre ces deux gouvernements, la bonne intelligence aura cessé, le

jour où la rivalité politique viendra se placer à côté de la dissidence

religieuse, ce jour-là, ne vous y trompez pas, messieurs, du milieu

de cet Océan il sortira des tempêtes; il y aura là des éléments de

discorde, des causes de guerre que toute la sagesse de l'Europe aura

grand'peine à contenir. Si vous voulez que cette oeuvre solennelle

et que, pour mon compte, je trouve aussi salutaire que belle, si vous

voulez, dis-je, qu'elle continue et qu'elle réussisse, appliquez-vous

à maintenir, entre les deux grands gouvernements dont il s'agit,

la confiance et l'harmonie. Et lorsque ces deux gouvernements sont

eux-mêmes d'accord sur ce point, lorsqu'ils se promettent, lorsqu'ils se

donnent effectivement l'un à l'autre, dans les contrées dont je parle,

toutes les libertés, toutes les garanties dont l'oeuvre que je rappelle

a besoin, ne souffrez pas qu'il dépende de la volonté d'un homme, d'un

marin, quelque honorable, quelque courageux, quelque dévoué à son

pays qu'il soit, (et ce n'est pas moi qui refuserai à l'amiral

Dupetit-Thouars aucun de ces mérites), ne souffrez pas, dis-je, qu'il

dépende de la volonté d'un seul homme de venir troubler un pareil

spectacle et détruire une pareille oeuvre en rompant, entre les deux

grands pays qui y concourent, la bonne intelligence et l'harmonie dont

dépendent son succès et sa durée.»

La Chambre fut touchée et convaincue: un ordre du jour, proposé par

l'opposition en ces termes: «La Chambre, sans approuver la conduite du

cabinet, passe à l'ordre du jour,» fut rejeté par 233 voix contre 187;

et le même débat, renouvelé quatre fois en deux mois dans la Chambre des

pairs comme dans celle des députés, eut constamment le même résultat.

Mais pendant que nous le discutions à Paris, l'acte de l'amiral

Dupetit-Thouars amenait à Taïti les conséquences qu'on en devait

attendre, et allumait, dans ce petit coin du monde, le feu de la guerre.

La reine Pomaré complétement dépouillée de sa souveraineté, la conquête

remplaçant le protectorat, le plus fort abolissant le régime et les

droits qu'il avait naguère institués, ces violences inattendues mirent

la douce et indolente population de l'île dans une vive fermentation.

Le consul Pritchard s'empressa de la fomenter: il avait engagé la reine

Pomaré à venir habiter dans une case voisine de la sienne, pour qu'elle

fût constamment sous son influence; au moment même où elle réclamait le

maintien du traité du 9 septembre 1842, il lui fit adresser à l'amiral

Dupetit-Thouars[9] une lettre où elle affirmait qu'elle n'avait signé

ce traité que par peur; et il écrivit lui-même à l'amiral[10]

pour contester les faits sur lesquels reposait le traité, accuser

d'ivrognerie son propre suppléant, le vice-consul anglais Wilson, qui en

avait témoigné sa satisfaction, et déclarer que, pour lui, il ne pouvait

reconnaître même le simple protectorat français, n'en ayant pas

encore reçu de son gouvernement l'autorisation. Dès que l'amiral

Dupetit-Thouars eut mis de côté le protectorat et pris entière

possession de l'île, M. Pritchard amena son pavillon de consul et

annonça qu'il cessait ses fonctions, disant en même temps aux indigènes

que l'Angleterre ne reconnaîtrait pas le nouveau régime et que ses

vaisseaux viendraient bientôt au secours de la reine Pomaré. Il le

persuada si bien à la reine elle-même, que le 10 janvier 1844, au

moment où la frégate anglaise _le Dublin,_ rappelée par l'amiral Thomas,

quittait la rade de Taïti, elle écrivit aux chefs et au peuple de six

districts de l'île: «Je vous informe que _notre_ vaisseau de guerre

est près de partir, ayant été rappelé par l'amiral; il y a ici un petit

bâtiment de guerre qui prend soin de nous, et il en vient un autre.

Ne croyez donc pas à la personne qui vous dit que nous ne serons pas

secourus. La Grande-Bretagne ne nous abandonnera jamais. Tenez-vous

tranquilles en attendant l'arrivée de sa parole. Voici ma parole, à moi,

pour vous; ne faites aucun mal en aucune occasion; ne maltraitez

jamais ceux de France; attendez patiemment; c'est à moi que vous devez

regarder; c'est moi que vous devez suivre. Et prions Dieu qu'il nous

délivre de nos peines, comme Ezéchias fut délivré.» Quelques jours après

enfin, le 31 janvier 1844, au moment où la sédition éclatait sur divers

points de l'île, M. Pritchard détermina la reine Pomaré à se retirer à

bord du petit bâtiment anglais _le Basilic_, en station dans la rade de

Papéiti, comme dans le seul lieu où elle pût être en sûreté. Et pendant

que Papéiti était en proie à cette agitation, une lettre y arrivait du

commodore Toup Nicholas, l'adversaire déclaré du protectorat français,

et qui, en station sur la côte du Pérou avec sa frégate _la Vindictive_,

écrivait [11] à l'un de ses amis à Taïti: «Puisse la nouvelle année vous

apporter plus de contentement que la précédente, et puissé-je voir

la chère et bonne reine rendue à sa pleine souveraineté et à son

indépendance!» Le bâtiment qui portait à Taïti cette lettre y portait

en même temps plusieurs numéros du _Dublin-University Magazine_ et du

_Times_ pleins d'articles violents contre les Français, articles dont

les copies faites à la main furent aussitôt répandues avec profusion.

[Note 9: Le 3 novembre 1842.]

[Note 10: Le 6 novembre 1843.]

[Note 11: Le 13 janvier 1844.]

Dans cette situation compliquée et délicate, le capitaine Bruat, qui

venait de prendre, depuis quelques semaines seulement, le gouvernement

des établissements français dans l'Océanie, se conduisit avec autant

d'intelligence que d'énergie. Il se porta de sa personne, avec des

forces suffisantes, sur les points de l'île où l'insurrection était

flagrante ou prochaine, et prit partout les mesures nécessaires pour

la réprimer ou la prévenir, opposant aux faux bruits sa présence et ses

actes, prompt à intimider les indigènes par sa fermeté confiante, les

frappant au besoin sans hésitation mais avec mesure, s'abstenant de

paroles bruyantes, préoccupé des difficultés du cabinet à Paris comme

des siennes propres dans les îles, et déployant avec vigueur l'autorité

dont il était revêtu, sans rien dire ni rien faire qui pût aggraver

les embarras ou compromettre les résolutions du gouvernement de qui il

tenait sa mission.

Mais M. Bruat ne pouvait être en même temps partout, au foyer où couvait

l'insurrection comme sur les points où elle éclatait. Il avait

laissé, en partant, à Papéiti, avec le commandement de la place auquel

l'appelait son grade, le capitaine de corvette d'Aubigny, officier

aussi brave, mais moins prévoyant et moins patient que lui. Les menées

hostiles de M. Pritchard étaient, dans ce moment de crise, l'objet

des préoccupations et sans doute aussi le sujet des conversations

habituelles des Français, militaires ou civils, en résidence à Taïti.

Sur le compte de ce sournois ennemi, tous les bruits devaient être

accueillis, toutes les suppositions admises avec une crédulité

passionnée, et le commandant d'Aubigny partageait probablement les

méfiances comme les colères de ses compagnons. Dans la nuit du 2 au 3

mars 1844, un matelot français en faction fut attaqué, à coups de poing,

par un indigène qui se saisit de son fusil et qui, forcé de lâcher

prise, s'enfuit, en emportant la baïonnette. Dans l'état des affaires,

un tel incident n'avait rien d'étrange, ni de bien grave: il n'en jeta

pas moins le commandant d'Aubigny dans la plus violente irritation.

A l'instant, par un arrêté qui contenait les prohibitions et les

prescriptions les plus rigoureuses[12], il mit la ville de Papéiti en

état de siège, et le même jour, sans aucun éclaircissement préalable, il

fit arrêter M. Pritchard au moment où celui-ci mettait le pied dans un

canot pour faire une visite sur l'un des bâtiments anglais en rade, le

fit enfermer dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus, en

lui interdisant toute communication au dehors, même avec sa femme, et

publia une proclamation ainsi conçue: «Une sentinelle française a été

attaquée dans la nuit du 2 au 3 mars 1844. En représailles, j'ai fait

saisir le nommé Pritchard, seul moteur et instigateur journalier de

l'effervescence des naturels. Ses propriétés répondent de tout dommage

occasionné à nos valeurs par les insurgés, et si le sang français venait

à couler, chaque goutte en rejaillirait sur sa tête[13].»

[Note 12: Je ne citerai ici que quelques articles de cet arrêté:

«ARTICLE 2. Tout résidant, Européen ou Indien, doit être rentré dans son

habitation au coup de canon de retraite, et n'y recevoir personne après

cette heure.

«ART. 3. Depuis le coup de canon de retraite jusqu'à celui de diane,

les patrouilles commandées par un officier et les rondes de police

commandées par le commissaire de police pourront se faire ouvrir de

force et visiter en détail toute maison qui leur paraîtra suspecte, ou

dans laquelle on soupçonnera une réunion de personnes autres que celles

qui habitent la maison.

«ART. 4. Si les patrouilles ou rondes de gendarmerie trouvent, dans les

maisons qu'elles visiteront, des personnes qui ne les habitent pas, en

outre de l'arrestation de ces personnes et de celle du propriétaire, de

la confiscation ou de la destruction immédiate de tous vins, alcools ou

autres esprits, les maisons pourront être détruites et leurs matériaux

transportés à la convenance du commandant particulier, pour construire

des corps-de-garde, magasins ou abris utiles à la garnison.

«ART. 5. Les embarcations des bâtiments étrangers, à quelque nation

qu'ils appartiennent, devront avoir quitté le rivage au coup de canon de

retraite, emmenant avec elles les personnes de leur équipage et tous

les passagers descendus à terre dans la journée. Il est interdit à tout

officier, matelot ou passager, d'avoir à terre un logement de nuit.

«ART. 6. D'un coup de canon à l'autre, les bâtiments étrangers sont

prévenus qu'en outre des coups de feu auxquels ils exposeraient

leurs hommes en envoyant un canot à terre, l'équipage sera arrêté, et

l'embarcation immédiatement sabordée ou détruite.»]

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 7) · 第 9 / 43 题