Pratiquement, la doctrine qui place la force motrice de la Société

non dans la généralité des hommes et dans leur organisation propre,

mais dans les législateurs et les gouvernements, a des conséquences

plus déplorables encore. Elle tend à faire peser sur le gouvernement

une responsabilité écrasante qui ne lui revient pas. S'il y a des

souffrances, c'est la faute du gouvernement; s'il y a des pauvres,

c'est la faute du gouvernement. N'est-il pas le moteur universel?

Si ce moteur n'est pas bon, il faut le briser, et en choisir un

autre.--Ou bien, on s'en prend à la science elle-même, et dans ces

derniers temps nous avons entendu répéter à satiété: «Toutes les

souffrances sociales sont imputables à l'économie politique[67].»

Pourquoi pas; quand elle se présente comme ayant pour but de réaliser

le bonheur des hommes sans leur concours? Quand de telles idées

prévalent, la dernière chose dont les hommes s'avisent, c'est de

tourner un regard sur eux-mêmes, et de chercher si la vraie cause

de leurs maux n'est pas dans leur ignorance et leur injustice; leur

ignorance qui les place sous le coup de la Responsabilité, leur

injustice qui attire sur eux les réactions de la solidarité. Comment

l'humanité songerait-elle à chercher dans ses fautes la cause de ses

maux, quand on lui persuade qu'elle est inerte par nature, que le

principe de toute action, et par conséquent de toute responsabilité,

est placé en dehors d'elle, dans la volonté du prince et du

législateur?

[Note 67: La misère est le fait de l'économie politique... l'économie

politique a besoin que la mort lui vienne en aide... c'est la théorie

de l'instabilité et du vol. (PROUDHON, _Contradictions économiques_,

t. II, p. 214.)

Si les subsistances manquent au peuple... c'est la faute de

l'économie politique. (_Ibidem_, p. 430.)]

Si j'avais à signaler le trait caractéristique qui différencie

le Socialisme de la science économique, je le trouverais là.

Le Socialisme compte une foule innombrable de sectes. Chacune

d'elles a son utopie, et l'on peut dire qu'elles sont si loin de

s'entendre, qu'elles se font une guerre acharnée. Entre l'_atelier

social organisé_ de M. Blanc, et l'_anarchie_ de M. Proudhon, entre

l'association de Fourier et le communisme de M. Cabet, il y a certes

aussi loin que de la nuit au jour. Comment donc ces chefs d'école

se rangent-ils sous la dénomination commune de _Socialistes_,

et quel est le lien qui les unit contre la société naturelle ou

providentielle? Il n'y en a pas d'autre que celui-là: _Ils ne veulent

pas la société naturelle_. Ce qu'ils veulent, c'est une société

artificielle, sortie toute faite du cerveau de l'inventeur. Il est

vrai que chacun d'eux veut être le Jupiter de cette Minerve; il est

vrai que chacun d'eux caresse son artifice et rêve son ordre social.

Mais il y a entre eux cela de commun, qu'ils ne reconnaissent dans

l'humanité ni la force motrice qui la porte vers le bien, ni la

force _curative_ qui la délivre du mal. Ils se battent pour savoir à

qui pétrira l'argile humaine; mais ils sont d'accord que c'est une

argile à pétrir. L'humanité n'est pas à leurs yeux un être vivant

et harmonieux, que Dieu lui-même a pourvu de forces progressives

et conservatrices; c'est une matière inerte qui les a attendus,

pour recevoir d'eux le sentiment et la vie; ce n'est pas un sujet

d'études, c'est une matière à expériences.

L'économie politique, au contraire, après avoir constaté dans chaque

homme les forces d'impulsion et de répulsion, dont l'ensemble

constitue le moteur social; après s'être assurée que ce moteur tend

vers le bien, ne songe pas à l'anéantir pour lui en substituer un

autre de sa création. Elle étudie les phénomènes sociaux si variés,

si compliqués, auxquels il donne naissance.

Est-ce à dire que l'économie politique est aussi étrangère au progrès

social que l'est l'astronomie à la marche des corps célestes? Non

certes. L'économie politique s'occupe d'êtres intelligents et libres,

et comme tels,--ne l'oublions jamais,--sujets à l'erreur. Leur

tendance est vers le bien; mais ils peuvent se tromper. La science

intervient donc utilement, non pour créer des causes et des effets,

non pour changer les tendances de l'homme, non pour le soumettre

à des organisations, à des injonctions, ni même à des conseils;

mais pour lui montrer le bien et le mal qui résultent de ses

déterminations.

Ainsi l'économie politique est une science toute d'observation et

d'exposition. Elle ne dit pas aux hommes: «Je vous enjoins, je

vous conseille de ne point vous trop approcher du feu;»--ou bien:

«J'ai imaginé une organisation sociale, les dieux m'ont inspiré des

institutions qui vous tiendront suffisamment éloignés du feu.» Non;

elle constate que le feu brûle, elle le proclame, elle le prouve,

et fait ainsi pour tous les autres phénomènes analogues de l'ordre

économique ou moral, convaincue que cela suffit. La répugnance à

mourir par le feu est considérée par elle comme un fait primordial,

préexistant, qu'elle n'a pas créé, qu'elle ne saurait altérer.

Les économistes peuvent n'être pas toujours d'accord; mais il est

aisé de voir que leurs dissidences sont d'une tout autre nature que

celles qui divisent les socialistes. Deux hommes qui consacrent toute

leur attention à observer un même phénomène et ses effets, comme,

par exemple, la rente, l'échange, la concurrence,--peuvent ne pas

arriver à la même conclusion; et cela ne prouve pas autre chose sinon

que l'un des deux, au moins, a mal observé. C'est une opération à

recommencer. D'autres investigateurs aidant, la probabilité est que

la vérité finira par être découverte. C'est pourquoi,--à la seule

condition que chaque économiste, comme chaque astronome, se tienne

au courant du point où ses prédécesseurs sont parvenus,--la science

ne peut être que progressive, et, partant, de plus en plus utile,

rectifiant sans cesse les observations mal faites, et ajoutant

indéfiniment des observations nouvelles aux observations antérieures.

Mais les socialistes,--s'isolant les uns des autres, pour chercher

chacun de son côté, des combinaisons artificielles dans leur propre

imagination,--pourraient s'enquérir ainsi pendant l'éternité sans

s'entendre et sans que le travail de l'un servît de rien aux travaux

de l'autre. Say a profité des recherches de Smith, Rossi de celles de

Say, Blanqui et Joseph Garnier de celles de tous leurs devanciers.

Mais Platon, Morus, Harrington, Fénelon, Fourier peuvent se

complaire à organiser suivant leur fantaisie leur République, leur

Utopie, leur Océana, leur Salente, leur Phalanstère, sans qu'il y

ait aucune connexité entre leurs créations chimériques. Ces rêveurs

tirent tout de leur tête, hommes et choses. Ils imaginent un ordre

social en dehors du coeur humain, puis un coeur humain pour aller

avec leur ordre social....................................

XXIII

LE MAL

Dans ces derniers temps, on a fait reculer la science; on l'a

faussée, en lui imposant pour ainsi dire l'obligation de nier le mal,

sous peine d'être convaincue de nier Dieu.

Des écrivains qui tenaient sans doute à montrer une sensibilité

exquise, une philanthropie sans bornes, et une religion incomparable,

se sont mis à dire: «Le mal ne peut entrer dans le plan providentiel.

La souffrance n'a été décrétée ni par Dieu ni par la nature, elle

vient des institutions humaines.»

Comme cette doctrine abondait dans le sens des passions qu'on

voulait caresser, elle est bientôt devenue populaire. Les livres,

les journaux ont été remplis de déclamations contre la société. Il

n'a plus été permis à la science d'étudier impartialement les faits.

Quiconque a osé avertir l'humanité que tel vice, telle habitude

entraînaient nécessairement telles conséquences funestes, a été

signalé comme un homme sans entrailles, un impie, un athée, un

malthusien, un économiste.

Cependant le socialisme a bien pu pousser la folie jusqu'à annoncer

la fin de toute souffrance sociale, mais non de toute souffrance

individuelle. Il n'a pas encore osé prédire que l'homme arriverait à

ne plus souffrir, vieillir et mourir.

Or, je le demande, est-il plus facile de concilier avec l'idée de la

bonté infinie de Dieu, le mal frappant individuellement tout homme

venant au monde que le mal s'étendant sur la société tout entière?

Et puis n'est-ce pas une contradiction si manifeste qu'elle en est

puérile de nier la douleur dans les masses, quand on l'avoue dans les

individus?

L'homme souffre et souffrira toujours. Donc la société souffre et

souffrira toujours. Ceux qui lui parlent doivent avoir le courage de

le lui dire. L'humanité n'est pas une petite-maîtresse, aux nerfs

agacés, à qui il faut cacher la lutte qui l'attend, alors surtout

qu'il lui importe de la prévoir pour en sortir triomphante. Sous ce

rapport, tous les livres dont la France a été inondée à partir de

Sismondi et de Buret, me paraissent manquer de virilité. Ils n'osent

pas dire la vérité; que dis-je? ils n'osent pas l'étudier, de peur

de découvrir que la misère absolue est le point de départ obligé

du genre humain, et que, par conséquent, bien loin qu'on puisse

l'attribuer à l'ordre social, c'est à l'ordre social qu'on doit

toutes les conquêtes qui ont été faites sur elle. Mais, après un tel

aveu, on ne pourrait pas se faire le tribun et le vengeur des masses

opprimées par la civilisation.

Après tout, la science constate, enchaîne, déduit les faits; elle ne

les crée pas; elle ne les produit pas; elle n'en est pas responsable.

N'est-il pas étrange qu'on ait été jusqu'à émettre et même vulgariser

ce paradoxe: Si l'humanité souffre, c'est la faute de l'économie

politique? Ainsi, après l'avoir blâmée d'observer les maux de la

société, on l'a accusée de les avoir engendrés en vertu de cette

observation même.

Je dis que la science ne peut qu'observer et constater. Quand elle

viendrait à reconnaître que l'humanité, au lieu d'être progressive,

est rétrograde, que des lois insurmontables et fatales la poussent

vers une détérioration irrémédiable; quand elle viendrait à s'assurer

de la loi de Malthus, de celle de Ricardo, dans leur sens le plus

funeste; quand elle ne pourrait nier ni la tyrannie du capital,

ni l'incompatibilité des machines et du travail, ni aucune de

ces alternatives contradictoires dans lesquelles Chateaubriand

et Tocqueville placent l'espèce humaine,--encore la science, en

soupirant, devrait le dire, et le dire bien haut.

Est-ce qu'il sert de rien de se voiler la face pour ne pas voir

l'abîme, quand l'abîme est béant? Exige-t-on du naturaliste, du

physiologiste, qu'ils raisonnent sur l'homme individuel comme si

ses organes étaient à l'abri de la douleur ou de la destruction?

«_Pulvis es, et in pulverem reverteris._» Voilà ce que crie la

science anatomique appuyée de l'expérience universelle. Certes, c'est

là une vérité dure pour nos oreilles, aussi dure pour le moins que

les douteuses propositions de Malthus et de Ricardo. Faudra-t-il

donc, pour ménager cette sensibilité délicate qui s'est développée

tout à coup parmi les publicistes modernes et a créé le socialisme,

faudra-t-il aussi que les sciences médicales affirment audacieusement

notre jeunesse sans cesse renaissante et notre immortalité? Que si

elles refusent de s'abaisser à ces jongleries, faudra-t-il, comme on

le fait pour les sciences sociales, s'écrier, l'écume à la bouche:

«Les sciences médicales admettent la douleur et la mort; donc elles

sont misanthropiques et sans entrailles, elles accusent Dieu de

mauvaise volonté ou d'impuissance. Elles sont impies, elles sont

athées. Bien plus, elles font tout le mal qu'elles s'obstinent à ne

pas nier?»

Je n'ai jamais douté que les écoles socialistes n'eussent entraîné

beaucoup de coeurs généreux et d'intelligences convaincues. À Dieu

ne plaise que je veuille humilier qui que ce soit! Mais enfin le

caractère général du socialisme est bien bizarre, et je me demande

combien de temps la vogue peut soutenir un tel tissu de puérilités.

Tout en lui est affectation.

Il affecte des formes et un langage scientifiques, et nous avons vu

où il en est de la science.

Il affecte dans ses écrits une délicatesse de nerfs si féminine

qu'il ne peut entendre parler de souffrances sociales. En même

temps qu'il a introduit dans la littérature la mode de cette fade

sensiblerie, il a fait prévaloir dans les arts le goût du trivial et

de l'horrible;--dans la tenue, la mode des épouvantails, la longue

barbe, la physionomie refrognée, des airs de Titan ou de Prométhée

bourgeois;--dans la politique (ce qui est un enfantillage moins

innocent), c'est la doctrine des moyens énergiques de _transition_,

les violences de la pratique révolutionnaire, la vie et les intérêts

matériels sacrifiés en masse à _l'idée_. Mais ce que le socialisme

affecte surtout, c'est la religiosité! Ce n'est qu'une tactique, il

est vrai, mais une tactique est toujours honteuse pour une école

quand elle l'entraîne vers l'hypocrisie.

Ils nous parlent toujours du Christ, de Christ; mais je leur

demanderai pourquoi ils approuvent que Christ, l'innocent par

excellence, ait pu souffrir et s'écrier dans son angoisse: «Dieu,

détournez de moi le calice, mais que votre volonté soit faite;»--et

pourquoi ils trouvent étrange que l'humanité tout entière ait aussi à

faire le même acte de résignation.

Assurément, si Dieu eût eu d'autres desseins sur l'humanité, il

aurait pu arranger les choses de telle sorte que, comme l'individu

s'avance vers une mort inévitable, elle marchât vers une destruction

fatale. Il faudrait bien se soumettre, et la science, la malédiction

ou la bénédiction sur les lèvres, serait bien tenue de constater le

sombre dénoûment social, comme elle constate le triste dénoûment

individuel.

Heureusement il n'en est pas ainsi.

L'homme et l'humanité ont leur rédemption.

À lui une âme immortelle. À elle une perfectibilité

indéfinie........................................

XXIV

PERFECTIBILITÉ

Que l'humanité soit perfectible; qu'elle progresse vers un niveau de

plus en plus élevé; que sa richesse s'accroisse et s'égalise; que

ses idées s'étendent et s'épurent; que ses erreurs disparaissent, et

avec elles les oppressions auxquelles elles servent de support; que

ses lumières brillent d'un éclat toujours plus vif; que sa moralité

se perfectionne; qu'elle apprenne, par la raison ou par l'expérience,

l'art de puiser, dans le domaine de la responsabilité, toujours plus

de récompenses, toujours moins de châtiments; par conséquent, que le

mal se restreigne sans cesse et que le bien se dilate toujours dans

son sein, c'est ce dont on ne peut pas douter quand on a scruté la

nature de l'homme et du principe intellectuel qui est son essence,

qui lui fut soufflé sur la face avec la vie, et en vue duquel la

révélation Mosaïque a pu dire l'homme fait à l'image de Dieu.

Car l'homme, nous ne le savons que trop, n'est pas parfait. S'il

était parfait, il ne refléterait pas une vague ressemblance de Dieu,

il serait Dieu lui-même. Il est donc imparfait, soumis à l'erreur et

à la douleur; que si, de plus, il était stationnaire, à quel titre

pourrait-il revendiquer l'ineffable privilége de porter en lui-même

l'image de l'Être parfait?

D'ailleurs, si l'intelligence, qui est la faculté de comparer,

de juger, de se rectifier, d'apprendre, ne constitue pas une

perfectibilité individuelle, qu'est-ce qu'elle est?

Et si l'union de toutes les perfectibilités individuelles, surtout

chez des êtres susceptibles de se transmettre leurs acquisitions, ne

garantit pas la perfectibilité collective, il faut renoncer à toute

philosophie, à toute science morale et politique.

Ce qui fait la perfectibilité de l'homme, c'est son intelligence ou

la faculté qui lui est donnée de passer de l'erreur, mère du mal, à

la vérité génératrice du bien.

Ce qui fait que l'homme abandonne, dans son esprit, l'erreur pour la

vérité, et plus tard, dans sa conduite, le mal pour le bien, c'est

la science et l'expérience; c'est la découverte qu'il fait, dans les

phénomènes et dans les actes, d'effets qu'il n'y avait pas soupçonnés.

Mais, pour qu'il acquière cette science, il faut qu'il soit intéressé

à l'acquérir. Pour qu'il profite de cette expérience, il faut qu'il

soit intéressé à en profiter. C'est donc, en définitive, dans la loi

de la responsabilité qu'il faut chercher le moyen de réalisation de

la perfectibilité humaine.

Et comme la responsabilité ne se peut concevoir sans liberté; comme

des actes qui ne seraient pas volontaires ne pourraient donner

aucune instruction ni aucune expérience valable; comme des êtres qui

se perfectionneraient ou se détérioreraient par l'action exclusive

de causes extérieures, sans aucune participation de la volonté, de

la réflexion, du libre arbitre, ainsi que cela arrive à la matière

organique brute, ne pourraient pas être dits perfectibles, dans le

sens moral du mot, il faut conclure que la liberté est l'essence même

du progrès. Toucher à la liberté de l'homme, ce n'est pas seulement

lui nuire, l'amoindrir, c'est changer sa nature; c'est le rendre,

dans la mesure où l'oppression s'exerce, imperfectible; c'est le

dépouiller de sa ressemblance avec le Créateur; c'est ternir, sur sa

noble figure, le souffle de vie qui y resplendit depuis l'origine.

Mais de ce que nous proclamons bien haut, et comme notre article

de foi le plus inébranlable, la perfectibilité humaine, le

progrès nécessaire dans tous les sens, et par une merveilleuse

correspondance, d'autant plus actif dans un sens qu'il l'est

davantage dans tous les autres,--est-ce à dire que nous soyons

utopistes, que nous soyons même optimistes, que nous croyions tout

pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que nous attendions,

pour un des prochains levers du soleil, le règne du Millenium?

Hélas! quand nous venons à jeter un coup-d'oeil sur le monde réel,

où nous voyons se remuer dans l'abjection et dans la fange une

masse encore si énorme de souffrances, de plaintes, de vices et de

crimes; quand nous cherchons à nous rendre compte de l'action morale

qu'exercent, sur la société, des classes qui devraient signaler, aux

multitudes attardées les voies qui mènent à la Jérusalem nouvelle;

quand nous nous demandons ce que font les riches de leur fortune, les

poëtes de l'étincelle divine que la nature avait allumée dans leur

génie, les philosophes de leurs élucubrations, les journalistes du

sacerdoce dont ils se sont investis, les hauts fonctionnaires, les

ministres, les représentants, les rois, de la puissance que le sort

a placée dans leurs mains; quand nous sommes témoins de révolutions

telles que celle qui a agité l'Europe dans ces derniers temps, et où

chaque parti semble chercher ce qui, à la longue, doit être le plus

funeste à lui-même et à l'humanité; quand nous voyons la cupidité

sous toutes les formes et dans tous les rangs, le sacrifice constant

des autres à soi et de l'avenir au présent, et ce grand et inévitable

moteur du genre humain, l'intérêt personnel, n'apparaissant encore

que par ses manifestations les plus matérielles et les plus

imprévoyantes; quand nous voyons les classes laborieuses, rongées

dans leur bien-être et leur dignité par le parasitisme des fonctions

publiques, se tourner dans les convulsions révolutionnaires, non

contre ce parasitisme desséchant, mais contre la richesse bien

acquise, c'est-à-dire contre l'élément même de leur délivrance et

le principe de leur propre droit et de leur propre force; quand

de tels spectacles se déroulent sous nos yeux, en quelque pays du

monde que nous portions nos pas, oh! nous avons peur de nous-mêmes,

nous tremblons pour notre foi, il nous semble que cette lumière est

vacillante, près de s'éteindre, nous laissant dans l'horrible nuit du

Pessimisme.

Mais non, il n'y a pas lieu de désespérer. Quelles que soient les

impressions que fassent sur nous des circonstances trop voisines,

l'humanité marche et s'avance. Ce qui nous fait illusion, c'est que

nous mesurons sa vie à la nôtre; et parce que quelques années sont

beaucoup pour nous, il nous semble que c'est beaucoup pour elle. Eh

bien, même à cette mesure, il me semble que le progrès de la société

est visible par bien des côtés. J'ai à peine besoin de rappeler qu'il

est merveilleux en ce qui concerne certains avantages matériels, la

salubrité des villes, les moyens de locomotion et de communication,

etc.

Au point de vue politique, la nation française n'a-t-elle acquis

aucune expérience? quelqu'un oserait-il affirmer que si toutes les

difficultés qu'elle vient de traverser s'étaient présentées il y a

un demi-siècle, ou plus tôt, elle les aurait dénouées avec autant

d'habileté, de prudence, de sagesse, avec aussi peu de sacrifices?

J'écris ces lignes dans un pays qui a été fertile en révolutions.

Tous les cinq ans, Florence était bouleversée, et à chaque fois la

moitié des citoyens dépouillait et massacrait l'autre moitié. Oh! si

nous avions un peu plus d'imagination, non de celle qui crée, invente

et suppose des faits, mais de celle qui les fait revivre, nous

serions plus justes envers notre temps et nos contemporains! Mais ce

qui reste vrai, et d'une vérité dont personne peut-être ne se rend

mieux compte que l'économiste,--c'est que le progrès humain, surtout

à son aurore, est excessivement lent, d'une lenteur bien faite pour

désespérer le coeur du philanthrope.....

Les hommes qui tiennent de leur génie le sacerdoce de la publicité

devraient, ce me semble, y regarder de près avant de jeter, au sein

de la fermentation sociale, une de ces décourageantes sentences

qui impliquent pour l'humanité l'alternative entre deux modes de

dégradation.

Nous en avons vu quelques exemples à propos de la population, de la

rente, des machines, de la division des héritages, etc.

En voici un autre tiré de M. de Chateaubriand, qui ne fait, du reste,

que formuler un conventionnalisme fort accrédité:

«La corruption des moeurs marche de front avec la civilisation des

peuples. Si la dernière présente des moyens de liberté, la première

est une source inépuisable d'esclavage.»

Il n'est pas douteux que la civilisation ne présente des moyens de

liberté. Il ne l'est pas non plus que la corruption ne soit une

source d'esclavage. Mais ce qui est douteux, plus que douteux,--et

quant à moi, je le nie formellement,--c'est que la civilisation

et la corruption marchent de front. Si cela était, un équilibre

fatal s'établirait entre _les moyens de liberté_ et _les sources

d'esclavage_; l'immobilité serait le sort du genre humain.

En outre, je ne crois pas qu'il puisse entrer dans le coeur une

pensée plus triste, plus décourageante, plus désolante, qui pousse

plus au désespoir, à l'irréligion, à l'impiété, à la malédiction, au

blasphème, que celle-ci: Toute créature humaine, qu'elle le veuille

ou ne le veuille pas, qu'elle s'en doute ou ne s'en doute pas, agit

dans le sens de la civilisation, et..... la civilisation c'est la

corruption!

Ensuite, si toute civilisation est corruption, en quoi consistent

donc ses avantages? Car prétendre que la civilisation n'a aucun

avantage matériel, intellectuel et moral; cela ne se peut, ce ne

serait plus de la civilisation. Dans la pensée de Chateaubriand,

civilisation signifie progrès matériel, accroissement de population,

de richesses, de bien-être, développement de l'intelligence,

accroissement des sciences;--et tous ces progrès impliquent, selon

lui, et déterminent une rétrogradation correspondante du sens moral.

Oh! il y aurait là de quoi entraîner l'humanité à un vaste suicide;

car enfin, je le répète, le progrès matériel et intellectuel n'a

pas été préparé et ordonné par nous. Dieu même l'a décrété en nous

donnant des désirs expansibles et des facultés perfectibles. Nous y

poussons tous sans le vouloir, sans le savoir; Chateaubriand avec

ses pareils, s'il en a, plus que personne.--Et ce progrès nous

enfoncerait de plus en plus dans l'immoralité et l'esclavage par la

corruption!...

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 49 / 50 段