J'ai cru d'abord que Chateaubriand avait, comme font souvent les

poëtes, lâché une phrase sans trop l'examiner. Pour cette classe

d'écrivains, la forme emporte le fond. Pourvu que l'antithèse soit

bien symétrique, qu'importe que la pensée soit fausse et abominable?

Pourvu que la métaphore fasse de l'effet, qu'elle ait un air

d'inspiration et de profondeur, qu'elle arrache les applaudissements

du public, qu'elle donne à l'auteur une tournure d'oracle, que lui

importe l'exactitude, la vérité?

Je croyais donc que Chateaubriand, cédant à un accès momentané de

misanthropie, s'était laissé aller à formuler un conventionnalisme,

un vulgarisme qui traîne les ruisseaux. «Civilisation et corruption

marchent de front;» cela se répète depuis Héraclite, et n'en est pas

plus vrai.

Mais, à bien des années de distance, le même grand écrivain a

reproduit la même pensée sous une forme à prétention didactique; ce

qui prouve que c'était chez lui une opinion bien arrêtée. Il est bon

de la combattre, non parce qu'elle vient de Chateaubriand, mais parce

qu'elle est très-répandue.

«L'état matériel s'améliore (dit-il), le progrès

intellectuel s'accroît, et les nations, au lieu de profiter,

s'amoindrissent.--Voici comment s'expliquent le dépérissement de

la société et l'accroissement de l'individu. Si le sens moral se

développait en raison du développement de l'intelligence, il y aurait

contre-poids, et l'humanité grandirait sans danger. Mais il arrive

tout le contraire. La perception du bien et du mal s'obscurcit à

mesure que l'intelligence s'éclaire; la conscience se rétrécit à

mesure que les idées s'élargissent.» (_Mémoires d'Outre-Tombe_, vol.

XI.)

.....................................................

XXV

RAPPORTS DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE

AVEC LA MORALE, AVEC LA POLITIQUE, AVEC LA LÉGISLATION, AVEC LA

RELIGION[68]

[Note 68: L'auteur n'a malheureusement rien laissé sur les quatre

chapitres qui viennent d'être indiqués (et qu'il avait compris dans

le plan de ses travaux), sauf une introduction pour le dernier.

(_Note de l'éditeur._)]

Un phénomène se trouve toujours placé entre deux autres phénomènes,

dont l'un est sa cause _efficiente_ et l'autre sa cause _finale_; et

la science n'en a pas fini avec lui tant que l'un ou l'autre de ces

rapports lui reste caché.

Je crois que l'esprit humain commence généralement par découvrir les

causes finales, parce qu'elles nous intéressent d'une manière plus

immédiate. Il n'est pas d'ailleurs de connaissance qui nous porte

avec plus de force vers les idées religieuses, et soit plus propre à

faire éprouver, à toutes les fibres du coeur humain, un vif sentiment

de gratitude envers l'inépuisable bonté de Dieu.

L'habitude, il est vrai, nous familiarise tellement avec un grand

nombre de ces _intentions providentielles_ que nous en jouissons

sans y penser. Nous voyons, nous entendons, sans songer au mécanisme

ingénieux de l'oreille et de l'oeil; les rayons du soleil, les

gouttes de rosée ou de pluie nous prodiguent leurs effets utiles

ou leurs douces sensations, sans éveiller notre surprise et notre

reconnaissance. Cela tient uniquement à l'action continue sur nous de

ces admirables phénomènes. Car qu'une cause finale, comparativement

insignifiante, vienne à nous être révélée, que le botaniste nous

enseigne pourquoi cette plante affecte telle forme, pourquoi cette

autre revêt telle couleur, aussitôt nous sentons dans notre coeur

l'enchantement ineffable que ne manquent jamais d'y faire pénétrer

les preuves nouvelles de la puissance de Dieu, de sa bonté et de sa

sagesse.

La région des intentions finales est donc, pour l'imagination de

l'homme, comme une atmosphère imprégnée d'idées religieuses.

Mais, après avoir aperçu ou entrevu cet aspect du phénomène, il nous

reste à l'étudier sous l'autre rapport, c'est-à-dire à rechercher sa

cause efficiente.

Chose étrange! il nous arrive quelquefois, après avoir pris pleine

connaissance de cette cause, de trouver qu'elle entraîne si

nécessairement l'effet que nous avions d'abord admiré, que nous

refusons de lui reconnaître plus longtemps le caractère d'une cause

finale; et nous disons: J'étais bien naïf de croire que Dieu avait

pourvu à tel arrangement dans tel dessein; je vois maintenant que la

cause que j'ai découverte étant donnée (et elle est inévitable), cet

arrangement devait s'ensuivre de toute nécessité, abstraction faite

d'une prétendue intention providentielle.

C'est ainsi que là science incomplète, avec son scalpel et ses

analyses, vient parfois détruire dans nos âmes le sentiment religieux

qu'y avait fait naître le simple spectacle de la nature.

Cela se voit souvent chez l'anatomiste ou l'astronome. Quelle

chose merveilleuse, dit l'ignorant, que, lorsqu'un corps étranger

pénètre dans notre tissu, où sa présence ferait de grands ravages,

il s'établisse une inflammation et une suppuration qui tendent

à l'expulser!--Non, dit l'anatomiste, cette expulsion n'a rien

d'intentionnel. Elle est un effet _nécessaire_ de la suppuration,

et la suppuration est elle-même un effet _nécessaire_ de la

présence d'un corps étranger dans nos tissus. Si vous voulez, je

vais vous expliquer le mécanisme, et vous reconnaîtrez vous-même

que l'effet suit la cause, mais que la cause n'a pas été arrangée

intentionnellement pour produire l'effet, puisqu'elle est elle-même

un effet nécessaire d'une cause antérieure.

Combien j'admire, dit l'ignorant, la prévoyance de Dieu, qui a voulu

que la pluie ne s'épanchât pas en nappe sur le sol, mais tombât en

gouttes, comme si elle venait de l'arrosoir du jardinier! Sans cela

toute végétation serait impossible.--Vous faites une vaine dépense

d'admiration, répond le savant physicien. Le nuage n'est pas une

nappe d'eau; elle ne pourrait être supportée par l'atmosphère.

C'est un amas de vésicules microscopiques semblables aux bulles de

savon. Quand leur épaisseur s'augmente ou qu'elles crèvent, sous une

compression, ces milliards de gouttelettes tombent, s'accroissent

en route de la vapeur d'eau qu'elles précipitent, etc... Si la

végétation s'en trouve bien, c'est par accident; mais il ne faut pas

croire que Dieu s'amuse à vous envoyer de l'eau par le crible d'un

immense arrosoir.

Ce qui peut donner quelque plausibilité à la science, lorsqu'elle

considère ainsi l'enchaînement des causes et des effets, c'est que

l'ignorance, il faut l'avouer, attribue très-souvent un phénomène à

une intention finale qui n'existe pas et qui se dissipe devant la

lumière.

Ainsi, au commencement, avant qu'on eût aucune connaissance de

l'électricité, les peuples, effrayés par le bruit du tonnerre, ne

pouvaient guère reconnaître, dans cette voix imposante retentissant

au milieu des orages, qu'un symptôme du courroux céleste. C'est une

association d'idées qui, non plus que bien d'autres, n'a pu résister

aux progrès de la physique.

L'homme est ainsi fait. Quand un phénomène l'affecte, il en cherche

la cause, et s'il la trouve, il la nomme. Puis il se met à chercher

la cause de cette cause, et ainsi de suite jusqu'à ce que, ne pouvant

plus remonter, il s'arrête et dise: _C'est Dieu, c'est la volonté

de Dieu_. Voilà notre _ultima ratio_. Cependant le temps d'arrêt

de l'homme n'est jamais que momentané. La science progresse, et

bientôt, cette seconde, ou troisième, ou quatrième cause, qui était

restée inaperçue, se révèle à ses yeux. Alors la science dit: Cet

effet n'est pas dû, comme on le croyait, à la volonté immédiate de

Dieu, mais à cette cause naturelle que je viens de découvrir.--Et

l'humanité, après avoir pris possession de cette découverte, se

contentant, pour ainsi parler, de déplacer d'un cran la limite de

sa foi, se demande: Quelle est la cause de cette cause?--Et ne la

voyant pas, elle persiste dans son universelle explication: _C'est la

volonté de Dieu_.--Et ainsi pendant des siècles indéfinis, dans une

succession innombrable de révélations scientifiques et d'actes de foi.

Cette marche de l'humanité doit paraître aux esprits superficiels

destructive de toute idée religieuse; car n'en résulte-t-il pas

qu'à mesure que la science avance, Dieu recule? Et ne voit-on pas

clairement que le domaine des intentions finales se rétrécit à mesure

que s'agrandit celui des causes naturelles?

Malheureux sont ceux qui donnent à ce beau problème une solution si

étroite. Non, il n'est pas vrai qu'à mesure que la science avance,

l'idée de Dieu recule; bien au contraire, ce qui est vrai, c'est que

cette idée grandit, s'étend et s'élève dans notre intelligence. Quand

nous découvrons une cause naturelle là où nous avions cru voir un

acte immédiat, spontané, surnaturel, de la volonté divine, est-ce à

dire que cette volonté est absente ou indifférente? Non, certes; tout

ce que cela prouve, c'est qu'elle agit par des procédés différents

de ceux qu'il nous avait plu d'imaginer. Tout ce que cela prouve,

c'est que le phénomène que nous regardions comme un accident dans la

création, occupe sa place dans l'universel arrangement des choses,

et que tout, jusqu'aux effets les plus spéciaux, a été prévu de

toute éternité dans la pensée divine. Eh quoi! l'idée que nous nous

faisons de la puissance de Dieu est-elle amoindrie quand nous venons

à découvrir que chacun des résultats innombrables, que nous voyons ou

qui échappe à nos investigations, non-seulement a sa cause naturelle,

mais se rattache au cercle infini des causes; de telle sorte qu'il

n'est pas un détail de mouvement, de force, de forme, de vie, qui ne

soit le produit de l'ensemble et se puisse expliquer en dehors du

tout?

Et maintenant pourquoi cette dissertation étrangère, à ce qu'il

semble, à l'objet de nos recherches? C'est que les phénomènes de

l'économie sociale ont aussi leur cause efficiente et leur intention

providentielle. C'est que, dans cet ordre d'idées, comme en physique,

comme en anatomie, ou en astronomie, on a souvent nié la cause finale

précisément parce que la cause efficiente apparaissait avec le

caractère d'une nécessité absolue.

Le monde social est fécond en harmonies dont on n'a la perception

complète que lorsque l'intelligence a remonté aux causes, pour y

chercher l'explication, et est descendue aux effets, pour savoir la

destination des phénomènes...

FIN

TABLE DES MATIÈRES

DU SIXIÈME VOLUME

À la jeunesse française 1

CHAP. Ier. Organisation naturelle, Organisation artificielle 23

-- II. Besoins, Efforts, Satisfactions 45

-- III. Des besoins de l'homme 62

-- IV. Échange 93

-- V. De la Valeur 140

-- VI. Richesse 207

-- VII. Capital 228

-- VIII. Propriété, Communauté 256

-- IX. Propriété foncière 297

-- X. Concurrence 349

-- XI. Producteur, Consommateur 398

-- XII. Les deux devises 419

-- XIII. De la Rente 430

-- XIV. Des Salaires 437

-- XV. De l'Épargne 492

-- XVI. De la Population 497

-- XVII. Services privés, Services publics 535

-- XVIII. Causes perturbatrices 563

-- XIX. Guerre 574

-- XX. Responsabilité 588

-- XXI. Solidarité 618

-- XXII. Moteur social 627

-- XXIII. Le mal 639

-- XXIV. Perfectibilité 644

-- XXV. Rapports de l'économie politique avec la morale,

avec la politique, avec la législation, avec la religion 651

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Corbeil.--Typ. et stér. de Crété.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 50 / 50 段