D'ailleurs il suffit que l'action d'un homme, d'un peuple, d'une
génération, exerce quelque influence sur un autre homme, sur un autre
peuple, sur une autre génération, pour que la loi soit constatée.
La société tout entière n'est qu'un ensemble de solidarités qui se
croisent. Cela résulte de la nature communicable de l'intelligence.
Exemples, discours, littérature, découvertes, sciences, morale, etc.,
tous ces courants inaperçus par lesquels correspondent les âmes, tous
ces efforts sans liens visibles dont la résultante cependant pousse
le genre humain vers un équilibre, vers un niveau moyen qui s'élève
sans cesse, tout ce vaste trésor d'utilités et de connaissances
acquises, où chacun puise sans le diminuer, que chacun augmente sans
le savoir, tout cet échange de pensées, de produits, de services et
de travail, de maux et de biens, de vertus et de vices qui font de la
famille humaine une grande unité, et de ces milliards d'existences
éphémères une vie commune, universelle, continue, tout cela c'est la
_Solidarité_.
Il y a donc naturellement et dans une certaine mesure Solidarité
incontestable entre les hommes. En d'autres termes, la Responsabilité
n'est pas exclusivement personnelle, elle se partage; l'action émane
de l'individualité, les conséquences se distribuent sur la communauté.
Or il faut remarquer qu'il est dans la nature de chaque homme de
_vouloir être heureux_.--Qu'on dise tant qu'on voudra que je célèbre
ici l'égoïsme; je ne célèbre rien, je constate,--je constate ce
sentiment inné, universel, qui ne peut pas ne pas être:--l'intérêt
personnel, le penchant au bien-être, la répugnance à la douleur.
Il suit de là que l'individualité est portée à s'arranger de telle
sorte que les bonnes conséquences de ses actes lui reviennent et que
les mauvaises retombent sur autrui; autant que possible, elle cherche
à répartir celles-ci sur un plus grand nombre d'hommes, afin qu'elles
passent plus inaperçues et provoquent une moindre réaction.
Mais l'opinion, cette _reine du monde_, qui est fille de la
solidarité, rassemble tous ces griefs épars, groupe tous ces
intérêts lésés en un faisceau formidable de résistances. Quand
les habitudes d'un homme sont funestes à ceux qui l'entourent, la
répulsion se manifeste contre cette habitude. On la juge sévèrement,
on la critique, on la flétrit; celui qui s'y livre devient un objet
de défiance, de mépris et de haine. S'il y rencontrait quelques
avantages, ils se trouvent bientôt plus que compensés par les
souffrances qu'accumule sur lui l'aversion publique; aux conséquences
fâcheuses qu'entraîne toujours une mauvaise habitude, en vertu de la
loi de _Responsabilité_, viennent s'ajouter d'autres conséquences
plus fâcheuses encore en vertu de la loi de _Solidarité_.
Le mépris pour l'homme s'étend bientôt à l'habitude, au vice; et
comme le besoin de considération est un de nos plus énergiques
mobiles, il est clair que la solidarité, par la réaction qu'elle
détermine contre les actes vicieux, tend à les restreindre et à les
détruire.
La Solidarité est donc, comme la responsabilité, _une force
progressive_; et l'on voit que, relativement à l'auteur de l'acte,
elle se résout en _responsabilité répercutée_, si je puis m'exprimer
ainsi;--que c'est encore un système de peines et de récompenses
réciproques, admirablement calculé pour circonscrire le mal, étendre
le bien et pousser l'humanité dans la voie qui mène au progrès.
Mais pour qu'elle fonctionne dans ce sens,--pour que ceux qui
profitent ou souffrent d'une action, qu'ils n'ont pas faite,
réagissent sur son auteur par l'approbation ou l'improbation, la
gratitude ou la résistance, l'estime, l'affection, la louange, ou le
mépris, la haine et la vengeance,--une condition est indispensable:
c'est que le lien qui existe entre un acte et tous ses effets soit
connu et apprécié.
Quand le public se trompe à cet égard, la loi manque son but.
Un acte nuit à la masse; mais la masse est convaincue que cet acte
lui est avantageux. Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'au lieu de réagir
contre cet acte, au lieu de le condamner et par là de le restreindre,
le public l'exalte, l'honore, le célèbre et le multiplie.
Rien n'est plus fréquent, et en voici la raison:
Un acte ne produit pas seulement sur les masses un effet, mais une
série d'effets. Or il arrive souvent que le premier effet est un
bien local, parfaitement visible, tandis que les effets ultérieurs
font filtrer insensiblement dans le corps social un mal difficile à
discerner ou à rattacher à sa cause.
La guerre en est un exemple. Dans l'enfance des sociétés on
n'aperçoit pas toutes les conséquences de la guerre.--Et, à vrai
dire, dans une civilisation où il y a moins de travaux antérieurs
exposés à la destruction, moins de science et d'argent sacrifiés à
l'appareil de la guerre, etc., ces conséquences sont moins funestes
que plus tard.--On ne voit que la première campagne, le butin
qui suit la victoire, l'ivresse du triomphe; alors la guerre et
les guerriers sont fort populaires. Plus tard on verra l'ennemi,
vainqueur à son tour, brûler les moissons et les récoltes, imposer
des contributions et des lois.--On verra, dans les alternatives de
succès et de revers, périr les générations, s'éteindre l'agriculture,
s'appauvrir les deux peuples.--On verra la portion la plus vitale
de la nation mépriser les arts de la paix, tourner les armes contre
les institutions du pays, servir de moyen au despotisme, user son
énergie inquiète dans les séditions et les discordes civiles, faire
la barbarie et la solitude chez elle après les avoir faites chez ses
voisins. On dira: La guerre c'est le brigandage agrandi...--Non, on
verra ses effets sans en vouloir comprendre la cause; et comme ce
peuple en décadence aura été envahi à son tour par quelque essaim de
conquérants, bien des siècles après la catastrophe, des historiens
graves écriront: Ce peuple est tombé parce qu'il s'est énervé dans
la paix, parce qu'il a oublié la science guerrière et les vertus
farouches de ses ancêtres.
Je pourrais montrer les mêmes illusions sur le régime de
l'esclavage...
Cela est vrai encore des erreurs religieuses...
De nos jours le régime prohibitif donne lieu à la même surprise...
Ramener, par la diffusion des lumières, par la discussion approfondie
des effets et des causes, l'opinion publique dans cette direction
intelligente qui flétrit les mauvaises tendances et s'oppose aux
mesures funestes, c'est rendre à son pays un immense service. Quand
la raison publique égarée honore ce qui est méprisable, méprise ce
qui est honorable, punit la vertu et récompense le vice, encourage
ce qui nuit et décourage ce qui est utile, applaudit au mensonge et
étouffe le vrai sous l'indifférence ou l'insulte, une nation tourne
le dos au progrès, et n'y peut être ramenée que par les terribles
leçons des catastrophes.
Nous avons indiqué ailleurs le grossier abus que font certaines
écoles socialistes du mot Solidarité...
Voyons maintenant dans quel esprit doit être conçue la loi humaine.
Il me semble que cela ne peut faire l'objet d'un doute. La loi
humaine doit abonder dans le sens de la loi naturelle: elle doit
hâter et assurer la juste rétribution des actes; en d'autres termes,
circonscrire la solidarité, organiser la réaction pour renforcer
la responsabilité. La loi ne peut pas poursuivre d'autre but que
de restreindre des actions vicieuses et de multiplier les actions
vertueuses, et pour cela elle doit favoriser la juste distribution
des récompenses et des peines, de manière à ce que les mauvais effets
d'un acte se concentrent le plus possible sur celui qui le commet...
En agissant ainsi, la loi se conforme à la nature des choses: la
solidarité entraîne une réaction contre l'acte vicieux, la loi ne
fait que régulariser cette réaction.
La loi concourt ainsi au progrès; plus rapidement elle ramène l'effet
mauvais sur l'auteur de l'acte, plus sûrement elle restreint l'acte
lui-même.
Prenons un exemple. La violence a des conséquences funestes: chez les
sauvages la répression est abandonnée au cours naturel des choses;
qu'arrive-t-il? C'est qu'elle provoque une réaction terrible. Quand
un homme a commis un acte de violence contre un autre homme, une
soif inextinguible de vengeance s'allume dans la famille du dernier
et se transmet de génération en génération. Intervient la loi; que
doit-elle faire? Se bornera-t-elle à étouffer l'esprit de vengeance,
à le réprimer, à le punir? Il est clair que ce serait encourager la
violence en la mettant à l'abri de toutes représailles. Ce n'est donc
pas ce que doit faire la loi. Elle doit se substituer, pour ainsi
dire, à l'esprit de vengeance en organisant à sa place la réaction
contre la violence; elle doit dire à la famille lésée: Je me charge
de la répression de l'acte dont vous avez à vous plaindre.--Alors la
tribu tout entière se considère comme lésée et menacée. Elle examine
le grief, elle interroge le coupable, elle s'assure qu'il n'y a pas
erreur de fait ou de personne, et réprime ainsi avec régularité,
certitude, un acte qui aurait été puni irrégulièrement[66]...
[Note 66: Cette ébauche se termine ici brusquement; le côté
_économique_ de la loi de solidarité n'est pas indiqué. On peut
renvoyer le lecteur aux chap. X et XI, _Concurrence, Producteur et
Consommateur_.
Au reste, qu'est-ce au fond que l'ouvrage entier des Harmonies;
qu'est-ce que la concordance des intérêts, et les grandes maximes:
_La prospérité de chacun est la prospérité de tous_,--_La prospérité
de tous est la prospérité de chacun_, etc.;--qu'est-ce que l'accord
de la _propriété_ et de la _communauté_, les services du capital,
l'extension de la gratuité, etc.;--sinon le développement au point de
vue utilitaire du titre même de ce chapitre: Solidarité?
(_Note de l'éditeur._)]
XXII
MOTEUR SOCIAL
Il n'appartient à aucune science humaine de donner la dernière raison
des choses.
L'homme souffre; la société souffre. On demande pourquoi. C'est
demander pourquoi il a plu à Dieu de donner à l'homme la sensibilité
et le libre arbitre. Nul ne sait à cet égard que ce que lui enseigne
la révélation en laquelle il a foi.
Mais, quels qu'aient été les desseins de Dieu, ce qui est un fait
positif, que la science humaine peut prendre pour point de départ,
c'est que l'homme a été créé _sensible_ et _libre_.
Cela est si vrai, que je défie ceux que cela étonne de concevoir un
être vivant, pensant, voulant, aimant, agissant, quelque chose enfin
ressemblant à l'homme, et destitué de sensibilité ou de libre arbitre.
Dieu pouvait-il faire autrement? sans doute la raison nous dit _oui_,
mais l'imagination nous dira éternellement _non_; tant il nous est
radicalement impossible de séparer par la pensée l'humanité de ce
double attribut. Or être _sensible_ c'est être capable de recevoir
des sensations discernables, c'est-à-dire agréables ou pénibles. De
là le bien-être et le mal-être. Dès l'instant que Dieu a créé la
sensibilité, il a donc permis le mal ou la possibilité du mal.
En nous donnant le libre arbitre, il nous a doués de la faculté,
au moins dans une certaine mesure, de fuir le mal et de rechercher
le bien. Le libre arbitre suppose et accompagne l'intelligence. Que
signifierait la faculté de choisir, si elle n'était liée à la faculté
d'examiner, de comparer, de juger? Ainsi tout homme venant au monde y
porte un _moteur_ et une _lumière_.
Le moteur, c'est cette impulsion intime, irrésistible, essence de
toutes nos forces, qui nous porte à fuir le Mal et à rechercher le
Bien. On le nomme instinct de conservation, intérêt personnel ou
privé.
Ce sentiment a été tantôt décrié, tantôt méconnu, mais quant à son
existence, elle est incontestable. Nous recherchons invinciblement
tout ce qui selon nos idées peut améliorer notre destinée; nous
évitons tout ce qui doit la détériorer. Cela est au moins aussi
certain qu'il l'est que toute molécule matérielle renferme la force
centripète et la force centrifuge. Et comme ce double mouvement
d'attraction et de répulsion est le grand ressort du monde physique,
on peut affirmer que la double force d'attraction humaine pour le
bonheur, de répulsion humaine pour la douleur, est le grand ressort
de la mécanique sociale.
Mais il ne suffit pas que l'homme soit invinciblement porté à
préférer le bien au mal, il faut encore qu'il le discerne. Et
c'est à quoi Dieu a pourvu en lui donnant cet appareil complexe et
merveilleux appelé l'intelligence. Fixer son attention, comparer,
juger, raisonner, enchaîner les effets aux causes, se souvenir,
prévoir; tels sont, si j'ose m'exprimer ainsi, les rouages de cet
instrument admirable.
La force impulsive, qui est en chacun de nous, se meut sous la
direction de notre intelligence. Mais notre intelligence est
imparfaite. Elle est sujette à l'erreur. Nous comparons, nous
jugeons, nous agissons en conséquence; mais nous pouvons nous
tromper, faire un mauvais choix, tendre vers le mal le prenant pour
le bien, fuir le bien le prenant pour le mal. C'est la première
source des _dissonances_ sociales; elle est inévitable par cela même
que le grand ressort de l'humanité, l'intérêt personnel, n'est pas,
comme l'attraction matérielle, une force aveugle, mais une force
guidée par une intelligence imparfaite. Sachons donc bien que nous
ne verrons l'Harmonie que sous cette restriction. Dieu n'a pas jugé
à propos d'établir l'ordre social ou l'Harmonie sur la perfection,
mais sur la perfectibilité humaine. Oui, si notre intelligence est
imparfaite, elle est perfectible. Elle se développe, s'élargit,
se rectifie; elle recommence et vérifie ses opérations; à chaque
instant, l'expérience la redresse, et la Responsabilité suspend
sur nos têtes tout un système de châtiments et de récompenses.
Chaque pas que nous faisons dans la voie de l'erreur nous enfonce
dans une douleur croissante, de telle sorte que l'avertissement
ne peut manquer de se faire entendre, et que le redressement de
nos déterminations, et par suite de nos actes, est tôt ou tard
infaillible.
Sous l'impulsion qui le presse, ardent à poursuivre le bonheur,
prompt à le saisir, l'homme peut chercher son bien dans le mal
d'autrui. C'est une seconde et abondante source de combinaisons
sociales discordantes. Mais le terme en est marqué; elles trouvent
leur tombeau fatal dans la loi de la Solidarité. La force
individuelle ainsi égarée provoque l'opposition de toutes les autres
forces analogues, lesquelles, répugnant au mal par leur nature,
repoussent l'injustice et la châtient.
C'est ainsi que se réalise le progrès, qui n'en est pas moins du
progrès pour être chèrement acheté. Il résulte d'une impulsion
native, universelle, inhérente à notre nature, dirigée par une
intelligence souvent erronée et soumise à une volonté souvent
dépravée. Arrêté dans sa marche par l'Erreur et l'Injustice, il
rencontre pour surmonter ces obstacles l'assistance toute puissante
de la Responsabilité et de la Solidarité, et ne peut manquer de la
rencontrer, puisqu'elle surgit de ces obstacles mêmes.
Ce mobile interne, impérissable, universel, qui réside en toute
individualité et la constitue être actif, cette tendance de tout
homme à rechercher le bonheur, à éviter le malheur, ce produit, cet
effet, ce complément nécessaire de la sensibilité, sans lequel elle
ne serait qu'un inexplicable fléau, ce phénomène primordial qui est
l'origine de toutes les actions humaines, cette force attractive et
répulsive que nous avons nommée le grand ressort de la Mécanique
sociale, a eu pour détracteurs la plupart des publicistes; et c'est
certes une des plus étranges aberrations que puissent présenter les
annales de la science.
Il est vrai que l'intérêt personnel est la cause de tous les maux
comme de tous les biens imputables à l'homme. Cela ne peut manquer
d'être ainsi, puisqu'il détermine tous nos actes. Ce que voyant
certains publicistes, ils n'ont rien imaginé de mieux, pour couper
le mal dans sa racine, que d'étouffer l'_intérêt personnel_. Mais
comme par là ils auraient détruit le mobile même de notre activité,
ils ont pensé à nous douer d'un mobile différent: le _dévouement_, le
_sacrifice_. Ils ont espéré que désormais toutes les transactions et
combinaisons sociales s'accompliraient, à leur voix, sur le principe
du renoncement à soi-même. On ne recherchera plus son propre bonheur,
mais le bonheur d'autrui; les avertissements de la sensibilité ne
compteront plus pour rien, non plus que les peines et les récompenses
de la responsabilité. Toutes les lois de la nature seront renversées;
l'esprit de sacrifice sera substitué à l'esprit de conservation; en
un mot, nul ne songera plus à sa propre personnalité que pour se
hâter de la dévouer au bien commun. C'est de cette transformation
universelle du coeur humain que certains publicistes, qui se croient
très-religieux, attendent la parfaite harmonie sociale. Ils
oublient de nous dire comment ils entendent opérer ce préliminaire
indispensable, la transformation du coeur humain.
S'ils sont assez fous pour l'entreprendre, certes ils ne seront
pas assez forts. En veulent-ils la preuve? Qu'ils essayent sur
eux-mêmes; qu'ils s'efforcent d'étouffer dans leur coeur l'intérêt
personnel, de telle sorte qu'il ne se montre plus dans les actes
les plus ordinaires de la vie. Ils ne tarderont pas à reconnaître
leur impuissance. Comment donc prétendent-ils imposer à tous les
hommes sans exception une doctrine à laquelle eux-mêmes ne peuvent se
soumettre?
J'avoue qu'il m'est impossible de voir quelque chose de religieux,
si ce n'est l'apparence et tout au plus l'intention, dans ces
théories affectées, dans ces maximes inexécutables qu'on prêche du
bout des lèvres, sans cesser d'agir comme le vulgaire. Est-ce donc
la vraie religion qui inspire à ces économistes catholiques cette
pensée orgueilleuse, que Dieu a mal fait son oeuvre, et qu'il leur
appartient de la refaire? Bossuet ne pensait pas ainsi quand il
disait: «L'homme aspire au bonheur, il ne peut pas ne pas y aspirer.»
Les déclamations contre l'intérêt personnel n'auront jamais une
grande portée scientifique; car il est de sa nature indestructible,
ou du moins on ne le peut détruire dans l'homme sans détruire
l'homme lui-même. Tout ce que peuvent faire la religion, la morale,
l'économie politique, c'est d'éclairer cette force impulsive, de
lui montrer non-seulement les premières, mais encore les dernières
conséquences des actes qu'elle détermine en nous. Une satisfaction
supérieure et progressive derrière une douleur passagère, une
souffrance longue et sans cesse aggravée après un plaisir d'un
moment, voilà en définitive le bien et le mal moral. Ce qui détermine
le choix de l'homme vers la vertu, ce sera l'intérêt élevé, éclairé,
mais ce sera toujours au fond l'intérêt personnel.
S'il est étrange que l'on ait décrié l'intérêt privé, considéré non
pas dans ses abus immoraux, mais comme mobile providentiel de toute
activité humaine, il est bien plus étrange encore que l'on n'en
tienne aucun compte, et qu'on croie pouvoir, sans compter avec lui,
faire de la science sociale.
Par une inexplicable folie de l'orgueil, les publicistes, en général,
se considèrent comme les dépositaires et les arbitres de ce moteur.
Le point de départ de chacun d'eux est toujours celui-ci: Supposons
que l'humanité est un troupeau, et que je suis le berger, comment
dois-je m'y prendre pour rendre l'humanité heureuse?--Ou bien: Étant
donné d'un côté une certaine quantité d'argile, et de l'autre un
potier, que doit faire le potier pour tirer de l'argile tout le parti
possible?
Nos publicistes peuvent différer quand il s'agit de savoir quel
est le meilleur potier, celui qui pétrit le plus avantageusement
l'argile; mais ils s'accordent en ceci, que leur fonction est de
pétrir l'argile humaine, comme le rôle de l'argile est d'être pétrie
par eux. Ils établissent entre eux, sous le titre de législateurs, et
l'humanité, des rapports analogues à ceux de tuteur à pupille. Jamais
l'idée ne leur vient que l'humanité est un corps vivant, sentant,
voulant et agissant selon des lois qu'il ne s'agit pas d'inventer,
puisqu'elles existent, et encore moins d'imposer, mais d'étudier;
qu'elle est une agglomération d'êtres en tout semblables à eux-mêmes,
qui ne leur sont nullement inférieurs ni subordonnés; qui sont doués,
et d'impulsion pour agir, et d'intelligence pour choisir; qui sentent
en eux, de toutes parts, les atteintes de la Responsabilité et de la
Solidarité; et enfin, que de tous ces phénomènes, résulte un ensemble
de rapports existants par eux-mêmes, que la science n'a pas à créer,
comme ils l'imaginent, mais à observer.
Rousseau est, je crois, le publiciste qui a le plus naïvement exhumé
de l'antiquité cette omnipotence du législateur renouvelée des Grecs.
Convaincu que l'ordre social est une invention humaine, il le compare
à une machine, les hommes en sont les rouages, le prince la fait
fonctionner; le législateur l'invente sous l'impulsion du publiciste,
qui se trouve être, en définitive, le moteur et le régulateur de
l'espèce humaine. C'est pourquoi le publiciste ne manque jamais de
s'adresser au législateur sous la forme impérative; il lui ordonne
d'ordonner. «Fondez votre peuple sur tel principe; donnez-lui de
bonnes moeurs; pliez-le au joug de la religion; dirigez-le vers les
armes ou vers le commerce, ou vers l'agriculture, ou vers la vertu,
etc., etc.» Les plus modestes se cachent sous l'anonyme des ON.
«ON ne souffrira pas d'oisifs dans la république; ON distribuera
convenablement la population entre les villes et les campagnes; ON
avisera à ce qu'il n'y ait ni des riches ni des pauvres, etc., etc.»
Ces formules attestent chez ceux qui les emploient un orgueil
incommensurable. Elles impliquent une doctrine qui ne laisse pas au
genre humain un atome de dignité.
Je n'en connais pas de plus fausse en théorie et de plus funeste
en pratique. Sous l'un et l'autre rapport, elle conduit à des
conséquences déplorables.
Elle donne à croire que l'économie sociale est un arrangement
artificiel, qui naît dans la tête d'un inventeur. Dès lors, tout
publiciste se fait inventeur. Son plus grand désir est de faire
accepter son mécanisme; sa plus grande préoccupation est de
faire détester tous les autres, et principalement celui qui naît
spontanément de l'organisation de l'homme et de la nature des choses.
Les livres conçus sur ce plan ne sont et ne peuvent être qu'une
longue déclamation contre la Société.
Cette fausse science n'étudie pas l'enchaînement des effets aux
causes. Elle ne recherche pas le bien et le mal que produisent les
actes, s'en rapportant ensuite, pour le choix de la route à suivre,
à la force motrice de la Société. Non, elle enjoint, elle contraint,
elle impose, et si elle ne le peut, du moins elle conseille; comme
un physicien qui dirait à la pierre: «Tu n'es pas soutenue, je
t'ordonne de tomber, ou du moins je te le conseille.» C'est sur cette
donnée que M. Droz a dit: «Le but de l'économie politique est de
rendre l'aisance aussi générale que possible;» définition qui a été
accueillie avec une grande faveur par le Socialisme, parce qu'elle
ouvre la porte à toutes les utopies et conduit à la réglementation.
Que dirait-on de M. Arago s'il ouvrait ainsi son cours: «Le but
de l'astronomie est de rendre la gravitation aussi générale que
possible?» Il est vrai que les hommes sont des êtres animés, doués de
volonté, et agissant sous l'influence du libre arbitre. Mais il y a
aussi en eux une force interne, une sorte de gravitation; la question
est de savoir vers quoi ils gravitent. Si c'est fatalement vers le
mal, il n'y a pas de remède, et à coup sûr il ne nous viendra pas
d'un publiciste soumis comme homme à la tendance commune. Si c'est
vers le bien, voilà le moteur tout trouvé; la science n'a pas besoin
d'y substituer la contrainte ou le conseil. Son rôle est d'éclairer
le libre arbitre, de montrer les effets des causes, bien assurée que,
sous l'influence de la vérité, «le bien-être tend à devenir aussi
général que possible.»