Or le travail, cette action qu'il faut que l'homme exerce sur la

nature pour réaliser la production, est une peine, une fatigue. Par

ce motif, l'homme y répugne et ne s'y soumet que lorsqu'il s'agit

pour lui d'éviter un mal plus grand encore.

Philosophiquement, il y en a qui disent: Le travail est un bien.

Ils ont raison, en tenant compte de ses résultats. C'est un bien

relatif; en d'autres termes, c'est un mal qui nous épargne de plus

grands maux. Et c'est justement pourquoi les hommes ont une si grande

tendance à éviter le travail, quand ils croient pouvoir, sans y

recourir, en recueillir les résultats.

D'autres disent que le travail est un bien _en lui-même_;

qu'indépendamment de ses résultats producteurs, il moralise l'homme,

le renforce, et est pour lui une source d'allégresse et de santé.

Tout cela est très-vrai, et révèle une fois de plus la merveilleuse

fécondité d'intentions finales que Dieu a répandues dans toutes les

parties de son oeuvre. Oui, même abstraction faite de ses résultats

comme production, le travail promet à l'homme, pour récompenses

supplémentaires, la force du corps et la joie de l'âme; puisqu'on a

pu dire que l'oisiveté était la mère de tous les vices, il faut bien

reconnaître que le travail est le père de beaucoup de vertus.

Mais tout cela, sans préjudice des penchants naturels et invincibles

du coeur humain; sans préjudice de ce sentiment qui fait que nous

ne recherchons pas le travail pour lui-même; que nous le comparons

toujours à son résultat; que nous ne poursuivons pas par un grand

travail ce que nous pouvons obtenir par un travail moindre; que,

placés entre deux peines, nous ne choisissons pas la plus forte,

et que notre tendance universelle est d'autant plus de diminuer

le rapport de l'effort au résultat, que si par là nous conquérons

quelque loisir, rien ne nous empêche de le consacrer, en vue de

récompenses accessoires, à des travaux conformes à nos goûts.

D'ailleurs, à cet égard le fait universel est décisif. En tous lieux,

en tous temps, nous voyons l'homme considérer le travail comme le

côté onéreux, et la satisfaction comme le côté compensateur de sa

condition. En tous lieux, en tous temps, nous le voyons se décharger,

autant qu'il le peut, de la fatigue du travail soit sur les animaux,

sur le vent, sur l'eau, la vapeur, les forces de la nature, soit,

hélas! sur la force de son semblable, quand il parvient à le dominer.

Dans ce dernier cas, je le répète parce qu'on l'oublie trop souvent,

le travail n'est pas diminué, mais déplacé[59].

[Note 59: On l'oublie quand on pose cette question: Le travail des

esclaves revient-il plus cher ou meilleur marché que le travail

salarié?]

L'homme, étant ainsi placé entre deux peines, celle du besoin et

celle du travail, pressé par l'intérêt personnel, cherche s'il

n'aurait pas un moyen de les éviter toutes les deux, au moins dans

une certaine mesure. Et c'est alors que la spoliation se présente à

ses yeux comme la solution du problème.

Il se dit: Je n'ai, il est vrai, aucun moyen de me procurer

les choses nécessaires à ma conservation, à mes satisfactions,

la nourriture, le vêtement, le gîte, sans que ces choses aient

été préalablement produites par le travail. Mais il n'est pas

indispensable que ce soit par _mon_ propre travail. Il suffit que ce

soit par le travail de _quelqu'un_, pourvu que je sois le plus fort.

Telle est l'origine de la guerre.

Je n'insisterai pas beaucoup sur ses conséquences.

Quand les choses vont ainsi, quand un homme ou un peuple travaille

et qu'un autre homme ou un autre peuple attend, pour se livrer à la

rapine, que le travail soit accompli, le lecteur aperçoit d'un coup

d'oeil ce qui se perd de forces humaines.

D'un côté, le spoliateur n'est point parvenu, comme il l'aurait

désiré, à éviter toute espèce de travail. La spoliation armée

exige aussi des efforts, et quelquefois d'immenses efforts. Ainsi,

pendant que le producteur consacre son temps à créer les objets de

satisfactions, le spoliateur emploie le sien à préparer le moyen

de les dérober. Mais lorsque l'oeuvre de la violence est accomplie

ou tentée, les objets de satisfactions ne sont ni plus ni moins

abondants. Ils peuvent répondre aux besoins de personnes différentes,

et non à plus de besoins. Ainsi tous les efforts que le spoliateur a

faits pour la spoliation, et en outre tous ceux qu'il n'a pas faits

pour la production, sont entièrement perdus, sinon pour lui, du moins

pour l'humanité.

Ce n'est pas tout; dans la plupart des cas une déperdition analogue

se manifeste du côté du producteur. Il n'est pas vraisemblable, en

effet, qu'il attendra, sans prendre aucune précaution, l'événement

dont il est menacé; et toutes les précautions, armes, fortifications,

munitions, exercice, sont du travail, et du travail à jamais perdu,

non pour celui qui en attend sa sécurité, mais pour le genre humain.

Que si le producteur, en faisant ainsi deux parts de ses travaux, ne

se croit pas assez fort pour résister à la spoliation, c'est bien

pis et les forces humaines se perdent sur une bien autre échelle;

car alors le travail cesse, nul n'étant disposé à produire pour être

spolié.

Quant aux conséquences morales, à la manière dont les facultés sont

affectées des deux côtés, le résultat n'est pas moins désastreux.

Dieu a voulu que l'homme livrât à la nature de pacifiques combats et

qu'il recueillît directement d'elle les fruits de la victoire.--Quand

il n'arrive à la domination de la nature que par l'intermédiaire

de la domination de ses semblables, sa mission est faussée; il

donne à ses facultés une direction tout autre. Voyez seulement la

_prévoyance_, cette vue anticipée de l'avenir, qui nous élève en

quelque sorte jusqu'à la _providence_,--car _prévoir_ c'est aussi

_pourvoir_,--voyez combien elle diffère chez le producteur et le

spoliateur.

Le producteur a besoin d'apprendre la liaison des causes aux effets.

Il étudie à ce point de vue les lois du monde physique, et cherche à

s'en faire des auxiliaires de plus en plus utiles. S'il observe ses

semblables, c'est pour prévoir leurs désirs et y pourvoir, à charge

de réciprocité.

Le spoliateur n'observe pas la nature. S'il observe les hommes, c'est

comme l'aigle guette une proie, cherchant le moyen de l'affaiblir, de

la surprendre.

Mêmes différences se manifestent dans les autres facultés et

s'étendent aux idées...[60].

[Note 60: Voyez _Baccalauréat et Socialisme_, tome IV, page 442.

(_Note de l'éditeur._)]

La spoliation par la guerre n'est pas un fait accidentel, isolé,

passager; c'est un fait très-général et très-constant, qui ne le

cède en permanence qu'au travail.

Indiquez-moi donc un point du globe où deux races, une de vainqueurs

et une de vaincus, ne soient pas superposées l'une à l'autre.

Montrez-moi en Europe, en Asie, dans les îles du grand Océan, un lieu

fortuné encore occupé par la race primitive. Si les migrations de

peuples n'ont épargné aucun pays, la guerre a été un fait général.

Les traces n'en sont pas moins générales. Indépendamment du sang

versé, du butin conquis, des idées faussées, des facultés perverties,

elle a laissé partout des stigmates, au nombre desquels il faut

compter l'esclavage et l'aristocratie.....

L'homme ne s'est pas contenté de spolier la richesse à mesure qu'elle

se formait; il s'est emparé des richesses antérieures, du capital

sous toutes les formes; il a particulièrement jeté les yeux sur le

capital, sous la forme la plus immobile, la propriété foncière.

Enfin, il s'est emparé de l'homme même.--Car les facultés humaines

étant des instruments de travail, il a été trouvé plus court de

s'emparer de ces facultés que de leurs produits.....

Combien ces grands événements n'ont-ils pas agi comme causes

perturbatrices, comme entraves sur le progrès naturel des destinées

humaines! Si l'on tient compte de la déperdition de travail

occasionnée par la guerre, si l'on tient compte de ce que le produit

effectif, qu'elle amoindrit, se concentre entre les mains de quelques

vainqueurs, on pourra comprendre le dénûment des masses, dénûment

inexplicable de nos jours par la liberté.....

_Comment l'esprit guerrier se propage._

Les peuples agresseurs sont sujets à des représailles. Ils attaquent

souvent; quelquefois ils se défendent. Quand ils sont sur la

défensive, ils ont le sentiment de la justice et de la sainteté de

leur cause. Alors ils peuvent exalter le courage, le dévouement, le

patriotisme. Mais, hélas! ils transportent ces sentiments et ces

idées dans leurs guerres offensives. Et qu'est-ce alors qui constitue

le patriotisme?.....

Quand deux races, l'une victorieuse et oisive, l'autre vaincue et

humiliée, occupent le sol, tout ce qui éveille les désirs, les

sympathies, est le partage de la première. À elle loisirs, fêtes,

goût des arts, richesses, exercices militaires, tournois, grâce,

élégance, littérature, poésie. À la race conquise, des mains

calleuses, des huttes désolées, des vêtements répugnants.....

Il suit de là que ce sont les idées et les préjugés de la race

dominante, toujours associés à la domination militaire, qui font

l'opinion. Hommes, femmes, enfants, tous mettent la vie militaire

avant la vie laborieuse, la guerre avant le travail, la spoliation

avant la production. La race vaincue partage elle-même ce sentiment,

et quand elle surmonte ses oppresseurs, aux époques de transition,

elle se montre disposée à les imiter. Que dis-je! pour elle cette

imitation est une frénésie.....

_Comment la guerre finit..._

La Spoliation comme la Production ayant sa source dans le coeur

humain, les lois du monde social ne seraient pas harmoniques, même

au sens limité que j'ai dit, si celle-ci ne devait, à la longue,

détrôner celle-là...

XX

RESPONSABILITÉ

Il y a dans ce livre une pensée dominante; elle plane sur toutes ses

pages, elle vivifie toutes ses lignes. Cette pensée est celle qui

ouvre le symbole chrétien: JE CROIS EN DIEU.

Oui, s'il diffère de quelques économistes, c'est que ceux-ci semblent

dire: «Nous n'avons guère foi en Dieu; car nous voyons que les lois

naturelles mènent à l'abîme.--Et cependant nous disons: _Laissez

faire!_ parce que nous avons encore moins foi en nous-mêmes, et nous

comprenons que tous les efforts humains pour arrêter le progrès de

ces lois ne font que hâter la catastrophe.»

S'il diffère des écrits socialistes, c'est que ceux-ci disent: «Nous

feignons bien de croire en Dieu; mais au fond nous ne croyons qu'en

nous-mêmes,--puisque nous ne voulons pas _laisser faire_, et que nous

donnons tous chacun de nos plans sociaux comme infiniment supérieur à

celui de la Providence.»

Je dis: _Laissez faire_, en d'autres termes, respectez la liberté,

l'initiative humaine....[61].

[Note 61:... parce que je crois qu'une impulsion supérieure la

dirige, parce que Dieu ne pouvant agir dans l'ordre moral que par

l'intermédiaire des intérêts et des volontés, il est impossible que

la résultante naturelle de ces intérêts, que la tendance commune de

ces volontés, aboutisse au mal définitif:--car alors ce ne serait pas

seulement l'homme ou l'humanité qui marcherait à l'erreur; c'est Dieu

lui-même, impuissant ou mauvais, qui pousserait au mal sa créature

avortée.

Nous croyons donc à la liberté, parce que nous croyons à l'harmonie

universelle, c'est-à-dire à Dieu. Proclamant au nom de la foi,

formulant au nom de la science les lois divines, souples et vivantes,

du mouvement moral, nous repoussons du pied ces institutions

étroites, gauches, immobiles, que des aveugles jettent tout à

travers l'admirable mécanisme. Du point de vue de l'athée, il serait

absurde de dire: _laissez faire_ le hasard! Mais nous, croyants,

nous avons le droit de crier: _laissez passer_ l'ordre et la justice

de Dieu! Laissez marcher librement cet agent du moteur infaillible,

ce rouage de transmission qu'on appelle l'initiative humaine!--Et

la liberté ainsi comprise n'est plus l'anarchique déification de

l'individualisme; ce que nous adorons, par delà l'homme qui s'agite,

c'est Dieu qui le mène.

Nous savons bien que l'esprit humain peut s'égarer: oui, sans doute,

de tout l'intervalle qui sépare une vérité acquise d'une vérité

qu'il pressent. Mais puisque sa nature est de chercher, sa destinée

est de trouver. Le vrai, remarquons-le, a des rapports harmoniques,

des affinités nécessaires non-seulement avec la forme de notre

entendement et les instincts de notre coeur, mais aussi avec toutes

les conditions physiques et morales de notre existence; en sorte que,

lors même qu'il échapperait à l'intelligence de l'homme comme _vrai

absolu_, à ses sympathies innées comme _juste_, ou comme _beau_ à ses

aspirations idéales, il finirait encore par se faire accepter sous

son aspect pratique et irrécusable d'_utile_.

Nous savons que la liberté peut mener au Mal.--Mais le Mal a lui-même

sa mission. Dieu ne l'a certes pas jeté au hasard devant nos pas pour

nous faire tomber; il l'a placé en quelque sorte de chaque côté du

chemin que nous devions suivre, afin qu'en s'y heurtant l'homme fût

ramené au bien par le mal même.

Les volontés, comme les molécules inertes, ont leur loi de

gravitation. Mais,--tandis que les êtres inanimés obéissent à des

tendances préexistantes et fatales,--pour les intelligences libres,

la force d'attraction et de répulsion ne précède pas le mouvement;

elle naît de la détermination volontaire qu'elle semble attendre,

elle se développe en vertu de l'acte même, et réagit alors pour ou

contre l'agent, par un effort progressif de concours ou de résistance

qu'on appelle récompense ou châtiment, plaisir ou douleur. Si la

direction de la volonté est dans le sens des lois générales, si

l'acte est _bon_, le mouvement est secondé, le bien-être en résulte

pour l'homme.--S'il s'écarte au contraire, s'il est _mauvais_,

quelque chose le repousse; de l'erreur naît la souffrance, qui en

est le remède et le terme. Ainsi le Mal s'oppose constamment au

Mal, comme le Bien provoque incessamment le Bien. Et l'on pourrait

dire que, vus d'un peu haut, les écarts du libre arbitre se bornent

à quelques oscillations, d'une amplitude déterminée, autour d'une

direction supérieure et nécessaire; toute rébellion persistante

qui voudrait forcer cette limite n'aboutissant qu'à se détruire

elle-même, sans parvenir à troubler en rien l'ordre de sa sphère.

Cette force réactive de concours ou de répulsion, qui par la

récompense et la peine régit l'orbite à la fois volontaire et

fatale de l'humanité, cette _loi de gravitation des êtres libres_

(dont le Mal n'est que la moitié nécessaire), se manifeste par deux

grandes expressions,--la Responsabilité et la Solidarité: l'une qui

fait retomber sur l'individu,--l'autre qui répercute sur le corps

social les conséquences bonnes ou mauvaises de l'acte: l'une qui

s'adresse à l'homme comme à un tout solitaire et autonome,--l'autre

qui l'enveloppe dans une inévitable communauté de biens et de maux,

comme élément partiel et membre dépendant d'un être collectif et

impérissable, l'Humanité,--_Responsabilité_, sanction de la liberté

individuelle, raison des _droits_ de l'homme,--_Solidarité_, preuve

de sa subordination sociale et principe de ses devoirs...

(_Un feuillet manquait au manuscrit de Bastiat. On me pardonnera

d'avoir essayé de continuer la pensée de cette religieuse

introduction._) R. F.]

.... _Responsabilité, solidarité_; mystérieuses lois dont il est

impossible, en dehors de la Révélation, d'apprécier la cause, mais

dont il nous est donné d'apprécier les effets et l'action infaillible

sur les progrès de la société: lois qui, par cela même que l'homme

est sociable, s'enchaînent, se mêlent, concourent, encore qu'elles

semblent parfois se heurter; et qui demanderaient à être vues dans

leur ensemble, dans leur action commune, si la science aux yeux

faibles, à la marche incertaine, n'était réduite à la méthode,--cette

triste béquille qui fait sa force tout en révélant sa faiblesse.

* * * * *

_Nosce te ipsum._ Connais-toi toi-même; c'est, dit l'oracle, le

commencement, le milieu et la fin des sciences morales et politiques.

Nous l'avons dit ailleurs: En ce qui concerne l'homme ou la

société humaine, Harmonie ne peut signifier Perfection, mais

Perfectionnement. Or la perfectibilité implique toujours, à un degré

quelconque, l'imperfection dans l'avenir comme dans le passé. Si

l'homme pouvait jamais entrer dans cette terre promise du _Bien

absolu_, il n'aurait que faire de son intelligence, de ses sens, il

ne serait plus l'homme.

Le Mal existe. Il est inhérent à l'infirmité humaine; il se manifeste

dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, dans la masse comme

dans l'individu, dans le tout comme dans la partie. Parce que l'oeil

peut souffrir et s'éteindre, le physiologiste méconnaîtra-t-il

l'harmonieux mécanisme de cet admirable appareil? Niera-t-il

l'ingénieuse structure du corps humain, parce que ce corps est sujet

à la douleur, à la maladie, à la mort, et parce que le Psalmiste,

dans son désespoir, a pu s'écrier: «Ô tombe, vous êtes ma mère! Vers

du sépulcre, vous êtes mes frères et mes soeurs!»--De même, parce

que l'ordre social n'amènera jamais l'humanité au fantastique port

du bien absolu, l'économiste refusera-t-il de reconnaître ce que cet

ordre social présente de merveilleux dans son organisation, préparée

en vue d'une diffusion toujours croissante de lumières, de moralité

et de bonheur?

* * * * *

Chose étrange, qu'on conteste à la science économique le droit

d'admiration qu'on accorde à la physiologie! Car, après tout, quelle

différence, au point de vue de l'harmonie, dans les causes finales,

entre l'être individuel et l'être collectif!--Sans doute l'individu

naît, grandit, se développe, s'embellit, se perfectionne, sous

l'influence de la vie, jusqu'à ce que soit venu le moment où d'autres

flambeaux s'allumeront à ce flambeau. À ce moment tout en lui revêt

les couleurs de la beauté; tout en lui respire la joie et la grâce;

il est tout expansion, affection, bienveillance, amour, harmonie.

Puis, pendant quelque temps encore, son intelligence s'élargit

et s'affermit, comme pour guider, dans les tortueux sentiers de

l'existence, celles qu'il y vient d'appeler. Mais bientôt sa beauté

s'efface, sa grâce s'évanouit, ses sens s'émoussent, son corps

décline, sa mémoire se trouble, ses idées s'affaiblissent, hélas!

et ses affections mêmes, sauf en quelques âmes d'élite, semblent

s'imprégner d'égoïsme, perdent ce charme, cette fraîcheur, ce naturel

sincère et naïf, cette profondeur, cet idéal, cette abnégation,

cette poésie, ce parfum indéfinissable, qui sont le privilége d'un

autre âge. Et malgré les précautions ingénieuses que la nature a

prises pour retarder sa dissolution, précautions que la physiologie

résume par le mot _vis medicatrix_,--seules et tristes harmonies

dont il faut bien que cette science se contente,--il repasse en

sens inverse la série de ses perfectionnements, il abandonne l'une

après l'autre sur le chemin toutes ses acquisitions, il marche de

privations en privations vers celle qui les comprend toutes. Oh! le

génie de l'optimisme lui-même ne saurait rien découvrir de consolant

et d'harmonieux dans cette lente et irrémissible dégradation, à

voir cet être, autrefois si fier et si beau, descendre tristement

dans la tombe... La tombe!... Mais n'est-ce pas une porte à l'autre

séjour!... C'est ainsi, quand la science s'arrête, que la religion

renoue[62], même pour l'individu, dans une autre patrie, les

concordances harmoniques interrompues ici-bas[63].

[Note 62: Religion (_religare_, _relier_), ce qui rattache la

vie actuelle à la vie future, les vivants aux morts, le temps à

l'éternité, le fini à l'infini, l'homme à Dieu.]

[Note 63: Ne dirait-on pas que la justice divine, si incompréhensible

quand on considère le sort des individus, devient éclatante quand

on réfléchit sur les destinées des nations? La vie de chaque homme

est un drame qui se noue sur un théâtre et se dénoue sur un autre;

mais il n'en est pas ainsi, de la vie des nations. Cette instructive

tragédie commence et finit sur la terre. Voilà pourquoi l'histoire

est une lecture sainte; c'est la justice de la Providence.

(DE CUSTINES, _La Russie_.)]

Malgré ce dénoûment fatal, la physiologie cesse-t-elle de voir, dans

le corps humain, le chef-d'oeuvre le plus accompli qui soit sorti des

mains du Créateur?

Mais si le corps social est assujetti à la souffrance, si même il

peut souffrir jusqu'à en mourir, il n'y est pas fatalement condamné.

Quoi qu'on en ait dit, il n'a pas en perspective, après s'être élevé

à son apogée, un inévitable déclin. L'écroulement même des empires,

ce n'est pas la rétrogradation de l'humanité; et les vieux moules

de la civilisation ne se dissolvent que pour faire place à une

civilisation plus avancée. Les dynasties peuvent s'éteindre, les

formes du pouvoir peuvent changer; le genre humain n'en progresse

pas moins. La chute des États ressemble à la chute des feuilles en

automne. Elle fertilise le sol, se coordonne au retour du printemps,

et promet aux générations futures une végétation plus riche et des

moissons plus abondantes. Que dis-je! même au point de vue purement

national, cette théorie de la décadence nécessaire est aussi fausse

que surannée. Il est impossible d'apercevoir dans le mode de vie

d'un peuple aucune cause de déclin inévitable. L'analogie, qui a

si souvent fait comparer une nation à un individu et attribuer à

l'une comme à l'autre une enfance et une vieillesse, n'est qu'une

fausse métaphore. Une communauté se renouvelle incessamment. Que ses

institutions soient élastiques et flexibles, qu'au lieu de venir en

collision avec les puissances nouvelles qu'enfante l'esprit humain,

elles soient organisées de manière à admettre cette expansion de

l'énergie intellectuelle et à s'y accommoder; et l'on ne voit aucune

raison pour qu'elle ne fleurisse pas dans une éternelle jeunesse.

Mais, quoi qu'on pense de la fragilité et du fracas des empires,

toujours est-il que la société, qui, dans son ensemble, se confond

avec l'humanité, est constituée sur des bases plus solides. Plus on

l'étudie, plus on reste convaincu qu'elle aussi a été pourvue, comme

le corps humain, d'une _force curative_ qui la délivre de ses maux,

et qu'en outre elle porte dans son sein une _force progressive_. Elle

est poussée par celle-ci vers un perfectionnement auquel on ne peut

assigner de limites.

Si donc le mal individuel n'infirme pas l'harmonie physiologique,

encore moins le mal collectif infirme-t-il l'harmonie sociale.

Mais comment concilier l'existence du mal avec l'infinie bonté de

Dieu? Ce n'est pas à moi d'expliquer ce que je ne comprends pas. Je

ferai seulement observer que cette solution ne peut pas plus être

imposée à l'économie politique qu'à l'anatomie. Ces sciences, toutes

d'observation, étudient l'homme tel qu'il est, sans demander compte à

Dieu de ses impénétrables secrets.

Ainsi, je le répète, dans ce livre harmonie ne répond pas à l'idée

de perfection absolue, mais à celle de perfectionnement indéfini.

Il a plu à Dieu d'attacher la douleur à notre nature, puisqu'il a

voulu qu'en nous la faiblesse fût antérieure à la force, l'ignorance

à la science, le besoin à la satisfaction, l'effort au résultat,

l'acquisition à la possession, le dénûment à la richesse, l'erreur à

la vérité, l'expérience à la prévoyance. Je me soumets sans murmurer

à cet arrêt, ne pouvant d'ailleurs imaginer une autre combinaison.

Que si, par un mécanisme aussi simple qu'ingénieux, il a pourvu à ce

que _tous les hommes se rapprochassent d'un niveau commun qui s'élève

toujours_, s'il leur assure ainsi,--par l'action même de ce que nous

appelons le Mal,--et la durée et la diffusion du progrès, alors je

ne me contente pas de m'incliner sous cette main aussi généreuse que

puissante, je la bénis, je l'admire et je l'adore.

* * * * *

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 45 / 50 段