Or vous ne le voulez pas.--Il faut bien le répéter: Votre point de

départ est que les intérêts sont antagoniques; c'est pourquoi vous

ne voulez pas les laisser s'entendre et s'arranger entre eux; c'est

pourquoi vous ne voulez pas la liberté; c'est pourquoi vous voulez

l'arbitraire.--Vous êtes conséquents.

Mais prenez garde. La lutte ne va pas s'établir seulement entre

vous et l'humanité. Celle-là vous l'acceptez, puisque votre but

est justement de froisser les intérêts. Elle va s'établir aussi au

milieu de vous, entre vous, inventeurs, entrepreneurs de sociétés;

car vous êtes mille, et vous serez bientôt dix mille, tous avec

des vues différentes.--Que ferez-vous? Je le vois bien; vous vous

efforcerez de vous emparer du gouvernement. C'est là qu'est la

seule force capable de vaincre toutes les résistances. L'un de vous

réussira-t-il? Pendant qu'il s'occupera de contrarier les gouvernés,

il se verra attaqué par tous les autres inventeurs, pressés aussi de

s'emparer de l'instrument gouvernemental. Ceux-ci auront d'autant

plus de chances de succès que la désaffection publique leur viendra

en aide, puisque, ne l'oublions pas, celui-là aura blessé tous les

intérêts. Nous voilà donc lancés dans des révolutions perpétuelles,

ayant pour unique objet de résoudre cette question: Comment et par

qui les intérêts de l'humanité seront-ils froissés?

Ne m'accusez pas d'exagération. Tout cela est forcé si les intérêts

des hommes sont discordants; car, dans l'hypothèse, vous ne pourrez

jamais sortir de ce dilemme: ou les intérêts seront laissés à

eux-mêmes, et alors le désordre s'ensuivra;--ou il faudra que

quelqu'un soit assez fort pour les contrarier; et en ce cas naît

encore le désordre.

Il est vrai qu'il y a une troisième voie, je l'ai déjà indiquée. Elle

consiste à tromper tous les hommes sur leurs véritables intérêts; et

la chose n'étant pas facile à un simple mortel, le plus court est

de se faire Dieu. C'est à quoi les utopistes ne manquent jamais,

quand ils l'osent, en attendant qu'ils soient Ministres. Le langage

mystique domine toujours dans leurs écrits; c'est un ballon d'essai

pour tâter la crédulité publique. Malheureusement ce moyen ne réussit

guère au dix-neuvième siècle.

Avouons-le donc franchement: il est à désirer, pour sortir de ces

inextricables difficultés, qu'après avoir étudié les intérêts

humains, nous les trouvions harmoniques. Alors la tâche des écrivains

comme celle des gouvernements devient rationnelle et facile.

Comme l'homme se trompe souvent sur ses propres intérêts, notre

rôle comme écrivains sera de les expliquer, de les décrire, de les

faire comprendre, bien certains qu'il lui suffit de les voir pour

les suivre.--Comme l'homme en se trompant sur ses intérêts nuit aux

intérêts généraux (cela résulte de la concordance), le gouvernement

sera chargé de ramener le petit nombre des dissidents, des violateurs

des lois providentielles, dans la voie de la justice se confondant

avec celle de l'utilité.--En d'autres termes, la mission unique

du gouvernement sera de faire régner la justice. Il n'aura plus à

s'embarrasser de produire péniblement, à grands frais, en empiétant

sur la liberté individuelle, une Harmonie qui se fait d'elle-même et

que l'action gouvernementale détruit.

D'après ce qui précède, on voit que nous ne sommes pas tellement

fanatique de l'harmonie sociale que nous ne convenions qu'elle peut

être et qu'elle est souvent troublée. Je dois même dire que, selon

moi, les perturbations apportées à ce bel ordre par les passions

aveugles, par l'ignorance et l'erreur, sont infiniment plus grandes

et plus prolongées qu'on ne pourrait le supposer. Ce sont ces causes

perturbatrices que nous allons étudier.

* * * * *

L'homme est jeté sur cette terre. Il porte invinciblement en lui-même

l'attrait vers le bonheur, l'aversion de la douleur.--Puisqu'il agit

en vertu de cette impulsion, on ne peut nier que l'Intérêt personnel

ne soit le grand mobile de l'individu, de tous les individus, et

par conséquent de la société.--Puisque l'intérêt personnel, dans la

sphère économique, est le mobile des actions humaines et le grand

ressort de la société, le Mal doit en provenir comme le Bien; c'est

en lui qu'il faut chercher l'harmonie et ce qui la trouble.

L'éternelle aspiration de l'intérêt personnel est de faire taire le

besoin, ou plus généralement le désir, par la satisfaction.

Entre ces deux termes, essentiellement intimes et intransmissibles,

le besoin et la satisfaction, s'interpose le moyen transmissible,

échangeable: l'effort.

Et au-dessus de l'appareil, plane la faculté de comparer, de juger:

l'intelligence. Mais l'intelligence humaine est faillible. Nous

pouvons nous tromper. Cela n'est pas contestable; car si quelqu'un

nous disait: L'homme ne peut se tromper, nous lui répondrions: Ce

n'est pas à vous qu'il faut démontrer l'harmonie.

Nous pouvons nous tromper de plusieurs manières; nous pouvons mal

apprécier l'importance relative de nos besoins. En ce cas, dans

l'isolement, nous donnons à nos efforts une direction qui n'est

pas conforme à nos intérêts bien entendus. Dans l'ordre social, et

sous la loi de l'échange, l'effet est le même; nous faisons porter

la demande et la rémunération vers un genre de services futiles ou

nuisibles, et déterminons de ce côté le courant du travail humain.

Nous pouvons nous tromper, encore, en ignorant qu'une satisfaction

ardemment cherchée ne fera cesser une souffrance qu'en ouvrant la

source de souffrances plus grandes. Il n'y a guère d'effet qui ne

devienne cause. La prévoyance nous a été donnée pour embrasser

l'enchaînement des effets, pour que nous ne fassions pas au présent

le sacrifice de l'avenir; mais nous manquons souvent de prévoyance.

L'erreur déterminée par la faiblesse de notre jugement ou par

la force de nos passions, voilà la première source du mal. Elle

appartient principalement au domaine de la morale. Ici, comme

l'erreur et la passion sont individuelles, le mal est, dans une

certaine mesure, individuel aussi. La réflexion, l'expérience,

l'action de la responsabilité en sont les correctifs efficaces.

Cependant les erreurs de cette nature peuvent prendre un caractère

social et engendrer un mal très-étendu, quand elles se systématisent.

Il est des pays, par exemple, où les hommes qui les gouvernent

sont fortement convaincus que la prospérité des peuples se mesure,

non par les besoins satisfaits, mais par les efforts quels qu'en

soient les résultats. La division du travail aide beaucoup à cette

illusion. Comme on voit chaque profession s'attaquer à un obstacle,

on s'imagine que l'existence de l'obstacle est une source de

richesses. Dans ces pays, quand la vanité, la futilité, le faux amour

de la gloire sont des passions dominantes, provoquent des désirs

analogues et déterminent dans ce sens une portion de l'industrie,

les gouvernants croiraient tout perdu si les gouvernés venaient à

se réformer et se moraliser. Que deviendraient, disent-ils, les

coiffeurs, les cuisiniers, les grooms, les brodeuses, les danseurs,

les fabricants de galons, etc.?--Ils ne voient pas que le coeur

humain contiendra toujours assez de désirs honnêtes, raisonnables

et légitimes pour donner de l'aliment au travail; que la question

ne sera jamais de supprimer des goûts, mais de les épurer et de

les transformer; que, par conséquent, le travail suivant la même

évolution pourra se déplacer, non s'arrêter. Dans les pays où règnent

ces tristes doctrines, on entendra dire souvent: «Il est fâcheux

que la morale et l'industrie ne puissent marcher ensemble. Nous

voudrions bien que les citoyens fussent moraux, mais nous ne pouvons

permettre qu'ils deviennent paresseux et misérables. C'est pourquoi

nous continuerons à faire des lois dans le sens du luxe. Au besoin,

nous mettrons des impôts sur le peuple; et, dans son intérêt, pour

lui assurer du travail, nous chargerons des Rois, des Présidents,

des Diplomates, des Ministres, de _Représenter_.»--Cela se dit et

se fait de la meilleure foi du monde. Le peuple même s'y prête de

bonne grâce.--Il est clair que, lorsque le luxe et la frivolité

deviennent ainsi une affaire législative, réglée, ordonnée, imposée,

systématisée par la force publique, la loi de la Responsabilité perd

toute sa force moralisatrice[57].

[Note 57: L'auteur n'a pu continuer cet examen des erreurs qui

sont, pour ceux qu'elles égarent, une cause presque immédiate de

souffrance, ni décrire une autre classe d'erreurs, manifestées par

la violence et la ruse, dont les premiers effets s'appesantissent

sur autrui. Ses notes ne contiennent rien d'applicable aux _Causes

perturbatrices_, si ce n'est le fragment qui précède et celui qui va

suivre. Nous renvoyons pour le surplus au chapitre Ier de la seconde

série des _Sophismes_, intitulé _Physiologie de la Spoliation_ (tome

IV, page 127).

(_Note de l'éditeur._)]

XIX

GUERRE

De toutes les circonstances qui contribuent à donner à un peuple sa

physionomie, son état moral, son caractère, ses habitudes, ses lois,

son génie, celle qui domine de beaucoup toutes les autres, parce

qu'elle les renferme virtuellement presque toutes, c'est la manière

dont il pourvoit à ses moyens d'existence. C'est une observation due

à Charles Comte, et il y a lieu d'être surpris qu'elle n'ait pas eu

plus d'influence sur les sciences morales et politiques.

En effet, cette circonstance agit sur le genre humain de

deux manières également puissantes: par la continuité et par

l'universalité. Vivre, se conserver, se développer, élever sa

famille, ce n'est pas une affaire de temps et de lieu, de goût,

d'opinion, de choix; c'est la préoccupation journalière, éternelle et

irrésistible de tous les hommes, à toutes les époques et dans tous

les pays.

Partout, la plus grande partie de leurs forces physiques,

intellectuelles et morales est consacrée directement ou indirectement

à créer et remplacer les moyens de subsistance. Le chasseur, le

pêcheur, le pasteur, l'agriculteur, le fabricant, le négociant,

l'ouvrier, l'artisan, le capitaliste, tous pensent à vivre d'abord

(quelque prosaïque que soit l'aveu), et ensuite à vivre de mieux en

mieux s'il se peut. La preuve qu'il en est ainsi, c'est qu'ils ne

sont chasseurs, pêcheurs, fabricants, agriculteurs, etc., que pour

cela. De même, le fonctionnaire, le soldat, le magistrat n'entrent

dans ces carrières qu'autant qu'elles leur assurent la satisfaction

de leurs besoins. Il ne faut pas en vouloir à l'homme du dévouement

et de l'abnégation, s'il invoque lui aussi le proverbe: le prêtre

vit de l'autel,--car, avant d'appartenir au sacerdoce, il appartient

à l'humanité. Et si, en ce moment, il se fait un livre contre la

vulgarité de cet aperçu, ou plutôt de la condition humaine, ce livre

en se vendant plaidera contre sa propre thèse.

Ce n'est pas, à Dieu ne plaise, que je nie les existences

d'abnégation. Mais on conviendra qu'elles sont exceptionnelles; ce

qui justement constitue leur mérite et détermine notre admiration.

Que si l'on considère l'humanité dans son ensemble, à moins d'avoir

fait un pacte avec le démon du sentimentalisme, il faut bien convenir

que les efforts désintéressés ne peuvent nullement se comparer,

quant au nombre, à ceux qui sont déterminés par les dures nécessités

de notre nature. Et c'est parce que ces efforts, qui constituent

l'ensemble de nos travaux, occupent une si grande place dans la vie

de chacun de nous, qu'ils ne peuvent manquer d'exercer une grande

influence sur les manifestations de notre existence nationale.

M. Saint-Marc Girardin dit quelque part qu'il a appris à reconnaître

l'insignifiance relative des formes politiques, comparativement à ces

grandes lois générales qu'imposent aux peuples leurs besoins et leurs

travaux. «Voulez-vous savoir ce qu'est un peuple? dit-il, ne demandez

pas comment il se gouverne, mais ce qu'il fait.»

Cette vue générale est juste. L'auteur ne manque pas de la fausser

bientôt en la convertissant en système. L'importance des formes

politiques a été exagérée; que fait-il? Il la réduit à rien, il la

nie ou ne la reconnaît que pour en rire. Les formes politiques,

dit-il, ne nous intéressent qu'un jour d'élection ou pendant

l'heure consacrée à la lecture du journal. Monarchie ou République,

Aristocratie ou Démocratie, qu'importe?--Aussi il faut voir à

quel résultat il arrive. Soutenant que les peuples _enfants_ se

ressemblent, quelle que soit leur constitution politique, il

assimile les États-Unis à l'ancienne Égypte, parce que dans l'un et

l'autre de ces pays on a exécuté des ouvrages gigantesques. Mais

quoi! les Américains défrichent des terres, creusent des canaux,

font des chemins de fer, le tout pour eux-mêmes, parce qu'ils sont

une démocratie et s'appartiennent! Les Égyptiens élevaient des

temples, des pyramides, des obélisques, des palais pour leurs rois

et leurs prêtres, parce qu'ils étaient des esclaves!--Et c'est là

une légère différence, une affaire de forme, qu'il ne vaut pas la

peine de constater ou qu'il ne faut constater que pour en rire!...

Ô culte du classique! contagion funeste, combien tu as corrompu tes

superstitieux sectaires!

Bientôt M. Saint-Marc Girardin, partant toujours de ce point que

les occupations dominantes d'un peuple déterminent son génie, dit:

Autrefois on s'occupait de guerre et de religion; aujourd'hui c'est

de commerce et d'industrie. Voilà pourquoi les générations qui nous

ont précédés portaient une empreinte guerrière et religieuse.

Déjà Rousseau avait affirmé que le soin de l'existence n'était

une occupation dominante que pour quelques peuples et des plus

prosaïques; que d'autres nations, plus dignes de ce nom, s'étaient

vouées à de plus nobles travaux.

M. Saint-Marc Girardin et Rousseau n'auraient-ils pas été dupes ici

d'une illusion historique? N'auraient-ils pas pris les amusements,

les diversions ou les prétextes et instruments de despotisme de

quelques-uns pour les occupations de tous? Et cette illusion ne

proviendrait-elle pas de ce que les historiens nous parlent toujours

de la classe qui ne travaille pas, et jamais de celle qui travaille,

de telle sorte que nous finissons par voir dans la première toute la

nation?

Je ne puis m'empêcher de croire que chez les Grecs, comme chez les

Romains, comme dans le moyen âge, l'humanité était faite comme

aujourd'hui, c'est-à-dire assujettie à des besoins si pressants, si

renaissants, qu'il fallait s'occuper d'y pourvoir sous peine de mort.

Dès lors je ne puis m'empêcher de croire que c'était, alors comme

aujourd'hui, l'occupation principale et absorbante de la portion la

plus considérable du genre humain.

Ce qui paraît positif, c'est qu'un très-petit nombre d'hommes

étaient parvenus à vivre, sans rien faire, sur le travail des masses

assujetties. Ce petit nombre d'oisifs se faisaient construire par

leurs esclaves de somptueux palais, de vastes châteaux ou de sombres

forteresses. Ils aimaient à s'entourer de toutes les sensualités de

la vie, de tous les monuments des arts. Ils se plaisaient à disserter

sur la philosophie, la cosmogonie; et enfin ils cultivaient avec soin

les deux sciences auxquelles ils devaient leur domination et leurs

jouissances: la science de la force et la science de la ruse.

Bien qu'au-dessous de cette aristocratie il y eût les multitudes

innombrables occupées à créer, pour elles-mêmes, les moyens

d'entretenir la vie, et, pour leurs oppresseurs, les moyens de

les saturer de plaisirs;--comme les historiens n'ont jamais fait

la moindre allusion à ces multitudes, nous finissons par oublier

leur existence, nous en faisons abstraction complète. Nous n'avons

des yeux que pour l'aristocratie; c'est elle que nous appelons la

_société antique_ ou la _société féodale_; nous nous imaginons que de

telles sociétés se soutenaient par elles-mêmes, sans avoir recours

au commerce, à l'industrie, au travail, au vulgarisme; nous admirons

leur désintéressement, leur générosité, leur goût pour les arts,

leur spiritualisme, leur dédain des occupations serviles, l'élévation

de leurs sentiments et de leurs pensées; nous affirmons, d'un ton

déclamatoire, qu'à une certaine époque les peuples ne s'occupaient

que de gloire, à une autre d'arts, à une autre de philosophie, à une

autre de religion, à une autre de vertus; nous pleurons sincèrement

sur nous-mêmes, nous nous adressons toutes sortes de sarcasmes de

ce que, malgré de si sublimes modèles, ne pouvant nous élever à une

telle hauteur, nous sommes réduits à donner au travail, ainsi qu'à

tous les mérites vulgaires qu'il implique, une place considérable

dans notre vie moderne.

Consolons-nous en pensant qu'il occupait une place non moins large

dans la vie antique. Seulement, celui dont quelques hommes s'étaient

affranchis retombait d'un poids accablant sur les multitudes

assujetties, au grand détriment de la justice, de la liberté, de la

propriété, de la richesse, de l'égalité, du progrès; et c'est là la

première des causes perturbatrices que j'ai à signaler au lecteur.

Les procédés par lesquels les hommes se procurent des moyens

d'existence ne peuvent donc manquer d'exercer une grande influence

sur leur condition physique, morale, intellectuelle, économique et

politique. Qui doute que si l'on pouvait observer plusieurs peuplades

dont l'une fût exclusivement vouée à la chasse, une autre à la

pêche, une troisième à l'agriculture, une quatrième à la navigation,

qui doute que ces peuplades ne présentassent des différences

considérables dans leurs idées, leurs opinions, leurs usages, leurs

coutumes, leurs moeurs, leurs lois, leur religion? Sans doute le

fond de la nature humaine se retrouverait partout; aussi dans ces

lois, ces usages, ces religions il y aurait des points communs, et je

crois bien que ce sont ces points communs qu'on peut appeler les lois

générales de l'humanité.

Quoi qu'il en soit, dans nos grandes sociétés modernes, tous

ou presque tous les procédés de production; pêche, agriculture,

industrie, commerce, sciences et arts, sont mis simultanément en

oeuvre, quoiqu'en proportions variées selon les pays. C'est pourquoi

il ne saurait y avoir entre les nations des différences aussi grandes

que si chacune se vouait à une occupation exclusive.

Mais, si la nature des occupations d'un peuple exerce une grande

influence sur sa moralité; ses désirs, ses goûts, sa moralité

exercent à leur tour une grande influence sur la nature de ses

occupations, ou du moins sur les proportions de ces occupations entre

elles. Je n'insisterai pas sur cette remarque qui a été présentée

dans une autre partie de cet ouvrage[58], et j'arrive au sujet

principal de ce chapitre.

[Note 58: Voir la fin du chapitre XI.]

* * * * *

Un homme (il en est de même d'un peuple) peut se procurer des moyens

d'existence de deux manières: en les créant ou en les volant.

Chacune de ces deux grandes sources d'acquisition a plusieurs

procédés.

On peut _créer_ des moyens d'existence par la chasse, la pêche, la

culture, etc.

On peut les _voler_ par la mauvaise foi, la violence, la force, la

ruse, la guerre, etc.

S'il suffit, sans sortir du cercle de l'une ou de l'autre de ces deux

catégories, de la prédominance de l'un des procédés qui lui sont

propres pour établir entre les nations des différences considérables,

combien cette différence ne doit-elle pas être plus grande entre le

peuple qui vit de production, et un peuple qui vit de spoliation?

Car il n'est pas une seule de nos facultés, à quelque ordre qu'elle

appartienne, qui ne soit mise en exercice par la nécessité qui nous a

été imposée de pourvoir à notre existence; et que peut-on concevoir

de plus propre à modifier l'état social des peuples que ce qui

modifie toutes les facultés humaines?

Cette considération, toute grave qu'elle est, a été si peu observée,

que je dois m'y arrêter un instant.

Pour qu'une satisfaction se réalise, il faut qu'un travail ait été

exécuté, d'où il suit que la Spoliation, dans toutes ses variétés,

loin d'exclure la Production, la suppose.

Et ceci, ce me semble, est de nature à diminuer un peu l'engouement

que les historiens, les poëtes et les romanciers manifestent pour ces

nobles époques, où selon eux, ne dominait pas ce qu'ils appellent

l'_industrialisme_. À ces époques on vivait; donc le travail

accomplissait, tout comme aujourd'hui, sa rude tâche. Seulement, des

nations, des classes, des individualités étaient parvenues à rejeter

sur d'autres nations, d'autres classes, d'autres individualités, leur

lot de labeur et de fatigue.

Le caractère de la production, c'est de tirer pour ainsi dire du

néant les satisfactions qui entretiennent et embellissent la vie,

de telle sorte qu'un homme ou un peuple peut multiplier à l'infini

ces satisfactions, sans infliger une privation quelconque aux

autres hommes et aux autres peuples;--bien, au contraire, l'étude

approfondie du mécanisme économique nous a révélé que le succès de

l'un dans son travail ouvre des chances de succès au travail de

l'autre.

Le caractère de la spoliation est de ne pouvoir conférer une

satisfaction sans qu'une privation égale y corresponde; car elle ne

crée pas, elle déplace ce que le travail a créé. Elle entraîne après

elle, comme déperdition absolue, tout l'effort qu'elle-même coûte

aux deux parties intéressées. Loin donc d'ajouter aux jouissances de

l'humanité, elle les diminue, et, en outre, elle les attribue à qui

ne les a pas méritées.

Pour produire, il faut diriger toutes ses facultés vers la domination

de la nature; car c'est elle qu'il s'agit de combattre, de dompter et

d'asservir. C'est pourquoi le fer converti en charrue est l'emblème

de la production.

Pour spolier, il faut diriger toutes ses facultés vers la domination

des hommes; car ce sont eux qu'il faut combattre, tuer ou asservir.

C'est pourquoi le fer converti en épée est l'emblème de la spoliation.

Autant il y a d'opposition entre la charrue qui nourrit et l'épée

qui tue, autant il doit y en avoir entre un peuple de travailleurs

et un peuple de spoliateurs. Il n'est pas possible qu'il y ait entre

eux rien de commun. Ils ne sauraient avoir ni les mêmes idées, ni

les mêmes règles d'appréciation, ni les mêmes goûts, ni le même

caractère, ni les mêmes moeurs, ni les mêmes lois, ni la même morale,

ni la même religion.

Et certes, un des plus tristes spectacles qui puissent s'offrir à

l'oeil du philanthrope, c'est de voir un siècle producteur faire

tous ses efforts pour s'inoculer,--par l'éducation,--les idées,

les sentiments, les erreurs, les préjugés et les vices d'un peuple

spoliateur. On accuse souvent notre époque de manquer d'unité, de ne

pas montrer de la concordance entre sa manière de voir et d'agir; on

a raison, et je crois que je viens d'en signaler la principale cause.

La spoliation par voie de guerre, c'est-à-dire la spoliation toute

naïve, toute simple, toute crue, a sa racine dans le coeur humain,

dans l'organisation de l'homme, dans ce moteur universel du monde

social: l'attrait pour les satisfactions et la répugnance pour

la douleur; en un mot, dans ce mobile que nous portons tous en

nous-mêmes: l'intérêt personnel.

Et je ne suis pas fâché de me porter son accusateur. Jusqu'ici on a

pu croire que j'avais voué à ce principe un culte idolâtre, que je

ne lui attribuais que des conséquences heureuses pour l'humanité,

peut-être même que je l'élevais dans mon estime au-dessus du principe

sympathique, du dévouement, de l'abnégation.--Non, je ne l'ai pas

jugé; j'ai seulement constaté son existence et son omnipotence. Cette

omnipotence, je l'aurais mal appréciée, et je serais en contradiction

avec moi-même, quand je signale l'intérêt personnel comme le moteur

universel de l'humanité, si je n'en faisais maintenant découler les

causes perturbatrices, comme précédemment j'en ai fait sortir les

lois harmoniques de l'ordre social.

L'homme, avons-nous dit, veut invinciblement se conserver, améliorer

sa condition, saisir le bonheur tel qu'il le conçoit, ou du moins en

approcher. Par la même raison, il fuit la peine, la douleur.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 44 / 50 段