Nous avons vu surgir des écoles qui ont profité de l'insolubilité

(humainement parlant) de cette question pour embrouiller toutes

les autres, comme s'il était donné à notre intelligence finie de

comprendre et de concilier les infinis. Plaçant à l'entrée de la

science sociale cette sentence: _Dieu ne peut vouloir le mal_,

elles arrivent à cette série de conclusions: «Il y a du mal dans la

société, donc elle n'est pas organisée selon les desseins de Dieu.

Changeons, changeons encore, changeons toujours cette organisation;

essayons, expérimentons jusqu'à ce que nous ayons trouvé une forme

qui efface de ce monde toute trace de souffrance. À ce signe, nous

reconnaîtrons que le règne de Dieu est arrivé.»

Ce n'est pas tout. Ces écoles sont entraînées à exclure de leurs

plans sociaux la liberté au même titre que la souffrance, car la

liberté implique la possibilité de l'erreur, et par conséquent la

possibilité du mal. «Laissez-nous vous organiser, disent-elles aux

hommes, ne vous en mêlez pas; ne comparez, ne jugez, ne décidez rien

par vous-mêmes et pour vous-mêmes; nous avons en horreur le _laissez

faire_, mais nous demandons que vous vous laissiez faire et que vous

nous laissiez faire. Si nous vous conduisons au bonheur parfait,

l'infinie bonté de Dieu sera justifiée.»

Contradiction, inconséquence, orgueil, on ne sait ce qui domine dans

un tel langage.

Une secte, entre autres, fort peu philosophique, mais très-bruyante,

promet à l'humanité un bonheur sans mélange. Qu'on lui livre le

gouvernement de l'humanité, et par la vertu de quelques formules,

elle se fait fort d'en bannir toute sensation pénible.

Que si vous n'accordez pas une foi aveugle à ses promesses, soulevant

aussitôt ce redoutable et insoluble problème, qui fait depuis le

commencement du monde le désespoir de la philosophie, elle vous

somme de concilier l'existence du mal avec la bonté infinie de Dieu.

Hésitez-vous? elle vous accuse d'impiété.

Fourrier épuise toutes les combinaisons de ce thème.

«_Ou Dieu n'a pas su_ nous donner un code social d'attraction,

justice, vérité, unité; dans ce cas il est injuste en nous créant ce

besoin sans avoir les moyens de nous satisfaire.

«_Ou il n'a pas voulu_; et dans ce cas il est persécuteur avec

préméditation, nous créant à plaisir des besoins qu'il est impossible

de contenter.

«_Ou il a su et n'a pas voulu_; dans ce cas il est l'émule du diable,

sachant faire le bien et préférant le règne du mal.

«_Ou il a voulu et n'a pas su_; dans ce cas il est incapable de nous

régir, connaissant et voulant le bien qu'il ne saura pas faire.

«_Ou il n'a ni su ni voulu_; dans ce cas il est au-dessous du diable,

qui est scélérat et non pas bête.

«_Ou il a su et voulu_; dans ce cas le code existe, il a dû le

révéler, etc.»

Et Fourier est le prophète. Livrons-nous à lui et à ses disciples; la

Providence sera justifiée, la sensibilité changera de nature, et la

douleur disparaîtra de la terre.

Mais comment les apôtres du bien absolu, ces hardis logiciens

qui vont sans cesse disant: «Dieu étant parfait, son oeuvre doit

être parfaite,» et qui nous accusent d'impiété parce que nous

nous résignons à l'imperfection humaine,--comment, dis-je, ne

s'aperçoivent-ils pas que, dans l'hypothèse la plus favorable, ils

seraient encore aussi impies que nous?--Je veux bien que, sous le

règne de MM. Considérant, Hennequin, etc., pas un homme sur la

surface de la terre ne perde sa mère ou ne souffre des dents,--auquel

cas il pourrait lui aussi chanter la litanie: _Ou Dieu n'a pas su ou

il n'a pas voulu_;--je veux que le mal redescende dans les abîmes

infernaux à partir du grand jour de la révélation socialiste;--qu'un

de leurs plans, phalanstère, crédit gratuit, anarchie, triade,

atelier social, etc., ait la vertu de faire disparaître tous les

maux dans l'avenir. Aura-t-il celle d'anéantir la souffrance dans le

passé? Or l'infini n'a pas de limite; et s'il y a eu sur la terre

un seul malheureux depuis la création, cela suffit pour rendre le

problème de l'infinie bonté de Dieu insoluble à leur point de vue.

Ne rattachons donc pas la science du fini aux mystères de l'infini.

Appliquons à l'une l'observation et la raison; laissons les autres

dans le domaine de la révélation et de la foi.

Sous tous les rapports, à tous les points de vue, l'homme est

imparfait. Sur cette terre du moins, il rencontre des limites

dans toutes les directions et touche au fini par tous les points.

Sa force, son intelligence, ses affections, sa vie n'ont rien

d'absolu et tiennent à un appareil matériel sujet à la fatigue, à

l'altération, à la mort.

Non-seulement cela est ainsi, mais notre imperfection est si radicale

que nous ne pouvons même nous figurer une perfection quelconque en

nous ni hors de nous. Notre esprit a si peu de proportion avec cette

idée, qu'il fait de vains efforts pour la saisir. Plus il l'étreint,

plus elle lui échappe et se perd en inextricables contradictions.

Montrez-moi un homme parfait; vous me montrerez un homme qui ne

peut souffrir, qui par conséquent n'a ni besoins, ni désirs, ni

sensations, ni sensibilité, ni nerfs, ni muscles; qui ne peut

rien ignorer, et par conséquent n'a ni attention, ni jugement, ni

raisonnement, ni mémoire, ni imagination, ni cerveau; en un mot vous

me montrerez un être qui n'est pas.

Ainsi, sous quelque aspect que l'on considère l'homme, il faut voir

en lui un être sujet à la douleur. Il faut admettre que le mal

est entré comme ressort dans le plan providentiel; et, au lieu de

chercher les chimériques moyens de l'anéantir, il s'agit d'étudier

son rôle et sa mission.

Quand il a plu à Dieu de créer un être composé de besoins et de

facultés pour y satisfaire, ce jour-là il a été décidé que cet

être serait assujetti à la souffrance; car sans la souffrance nous

ne pouvons concevoir les besoins, et sans les besoins nous ne

pouvons comprendre ni l'utilité, ni la raison d'être d'aucune de nos

facultés,--tout ce qui fait notre grandeur a sa racine dans ce qui

fait notre faiblesse.

Pressés par d'innombrables impulsions, doués d'une intelligence qui

éclaire nos efforts et apprécie leurs résultats, nous avons encore

pour nous déterminer le _libre arbitre_.

Le libre arbitre implique l'erreur comme possible, et à son tour

l'erreur implique la souffrance comme son effet inévitable. Je défie

qu'on me dise ce que c'est, que _choisir librement_, si ce n'est

courir la chance de faire un mauvais choix; et ce que c'est que faire

un mauvais choix, si ce n'est se préparer une peine.

Et c'est pourquoi sans doute les écoles, qui ne se contentent de rien

moins pour l'humanité que du bien absolu, sont toutes matérialistes

et fatalistes. Elles ne peuvent admettre le libre arbitre. Elles

comprennent que de la liberté d'agir naît la liberté de choisir;--que

la liberté de choisir suppose la possibilité d'errer;--que la

possibilité d'errer c'est la contingence du mal.--Or, dans la société

artificielle telle que l'invente un organisateur, le mal ne peut

paraître. Pour cela, il faut que les hommes y soient soustraits à la

possibilité d'errer; et le plus sûr moyen, c'est qu'ils soient privés

de la liberté d'agir et de choisir ou du libre arbitre. On l'a dit

avec raison, le socialisme c'est le despotisme incarné.

En présence de ces folies, on se demande en vertu de quoi

l'organisateur ose penser, agir et choisir, non-seulement pour lui,

mais pour tout le monde; car enfin il appartient à l'humanité, et

à ce titre il est faillible.--Il l'est d'autant plus qu'il prétend

étendre plus loin la sphère de sa science et de sa volonté.

Sans doute l'organisateur trouve que l'objection pèche par sa base,

en ce qu'elle le confond avec le reste des hommes.--Puisqu'il a

reconnu les vices de l'oeuvre divine et entrepris de la refaire, il

n'est pas homme; il est Dieu et plus que Dieu...

Le Socialisme a deux éléments: le délire de l'inconséquence et le

délire de l'orgueil!

Mais dès que le libre arbitre, qui est le point de départ de toutes

nos études, rencontre une négation, ne serait-ce pas ici le lieu de

le démontrer? Je m'en garderai bien. Chacun le sent, cela suffit. Je

le sens, non pas vaguement, mais plus intimement cent fois que s'il

m'était démontré par Aristote ou par Euclide. Je le sens à la joie de

ma conscience quand j'ai fait un choix qui m'honore; à ses remords,

quand j'ai fait un choix qui m'avilit. En outre, je suis témoin que

tous les hommes affirment le libre arbitre par leur conduite, encore

que quelques-uns le nient dans leurs écrits. Tous comparent les

motifs, délibèrent, se décident, se rétractent, cherchent à prévoir;

tous donnent des conseils, s'irritent contre l'injustice, admirent

les actes de dévouement. Donc tous reconnaissent en eux-mêmes et dans

autrui le libre arbitre, sans lequel il n'y a ni choix, ni conseils,

ni prévoyance, ni moralité, ni vertu possibles. Gardons-nous de

chercher à démontrer ce qui est admis par la pratique universelle.

Il n'y a pas plus de fatalistes absolus même à Constantinople, qu'il

n'y avait de sceptiques absolus même à Alexandrie. Ceux qui se

disent tels peuvent être assez fous pour essayer de persuader les

autres,--ils ne sont pas assez forts pour se convaincre eux-mêmes.

Ils prouvent très-subtilement qu'ils n'ont pas de volonté;--mais

comme ils agissent comme s'ils en avaient une, ne disputons pas avec

eux.

* * * * *

Nous voici donc placés au sein de la nature, au milieu de nos

frères,--pressés par des impulsions, des besoins, des appétits,

des désirs,--pourvus de facultés diverses pour agir soit sur les

choses, soit sur les hommes,--déterminés à l'action par notre libre

arbitre,--doués d'une intelligence perfectible, partant imparfaite,

et qui, si elle nous éclaire, peut aussi nous tromper sur les

conséquences de nos actes.

Toute action humaine,--faisant jaillir une série de conséquences

bonnes ou mauvaises, dont les unes retombent sur l'auteur même de

l'acte, et dont les autres vont affecter sa famille, ses proches, ses

concitoyens et quelquefois l'humanité tout entière,--met, pour ainsi

dire, en vibration deux cordes dont les sons rendent des oracles: la

Responsabilité et la Solidarité.

La responsabilité, c'est l'enchaînement naturel qui existe,

relativement à l'être agissant, entre l'acte et ses conséquences;

c'est un système complet de Peines et de Récompenses _fatales_,

qu'aucun homme n'a inventé, qui agit avec toute la régularité

des grandes lois naturelles, et que nous pouvons par conséquent

regarder comme d'institution divine. Elle a évidemment pour objet de

restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des

actions utiles.

Cet appareil à la fois correctif et progressif, à la fois

rémunérateur et vengeur, est si simple, si près de nous, tellement

identifié avec tout notre être, si perpétuellement en action, que

non-seulement nous ne pouvons le nier, mais qu'il est, comme le

mal, un de ces phénomènes sans lesquels toute vie est pour nous

inintelligible.

La Genèse raconte que le premier homme ayant été chassé du paradis

terrestre parce qu'il avait appris à distinguer le Bien et le Mal,

_sciens bonum et malum_, Dieu prononça sur lui cet arrêt: _In

laboribus comedes ex terrâ cunctis diebus vitæ tuæ_.--_Spinas et

tribulos germinabit tibi._--_In sudore vultûs lui vesceris pane,

donec revertaris in terram de quâ sumptus es: quia pulvis es et in

pulverem reverteris._

Voilà donc le bien et le mal--ou l'humanité. Voilà les actes et

les habitudes produisant des conséquences bonnes ou mauvaises--ou

l'humanité. Voilà le travail, la sueur, les épines, les tribulations

et la mort--ou l'humanité.

L'humanité, dis-je: car choisir, se tromper, souffrir, se rectifier,

en un mot tous les éléments qui composent l'idée de responsabilité,

sont tellement inhérents à notre nature sensible, intelligente

et libre, ils sont tellement cette nature même, que je défie

l'imagination la plus féconde de concevoir pour l'homme un autre mode

d'existence.

Que l'homme ait vécu dans un Éden, _in paradiso voluptatis_, ignorant

le bien et le mal, _scientiam boni et mali_, nous pouvons bien le

croire, mais nous ne pouvons le comprendre, tant notre nature a été

profondément transformée.

Il nous est impossible de séparer l'idée de _vie_ de celle de

_sensibilité_, celle de sensibilité de celle de _plaisir_ et

_douleur_, celle de plaisir et de douleur de celle de _peine_ et

_récompense_, celle d'_intelligence_ de celle de _liberté_ et

_choix_, et toutes ces idées de celle de Responsabilité; car c'est

l'ensemble de toutes ces idées qui nous donne celle d'Être, de telle

sorte que lorsque nous pensons à Dieu, la raison nous disant qu'il ne

peut souffrir, elle reste confondue, tant l'_être_ et la sensibilité

sont pour nous inséparables.

Et c'est là sans doute ce qui fait de la _Foi_ le complément

nécessaire de nos destinées. Elle est le seul lien possible entre

la créature et le Créateur, puisqu'il est et sera toujours pour la

raison le Dieu incompréhensible, _Deus absconditus_.

Pour voir combien la responsabilité nous tient de près et nous serre

de tous côtés, il suffit de donner son attention aux faits les plus

simples.

Le feu nous brûle, le choc des corps nous brise; si nous n'étions pas

doués de sensibilité, ou si notre sensibilité n'était pas affectée

péniblement par l'approche du feu et le rude contact des corps, nous

serions exposés à la mort à chaque instant.

Depuis la première enfance jusqu'à l'extrême vieillesse, notre vie

n'est qu'un long apprentissage. Nous apprenons à marcher à force

de tomber; nous apprenons par des expériences rudes et réitérées

à éviter le chaud, le froid, la faim, la soif, les excès. Ne nous

plaignons pas de ce que les expériences sont rudes; si elles ne

l'étaient pas, elles ne nous apprendraient rien.

Il en est de même dans l'ordre moral. Ce sont les tristes

conséquences de la cruauté, de l'injustice, de la peur, de la

violence, de la fourberie, de la paresse, qui nous apprennent à être

doux, justes, braves, modérés, vrais et laborieux. L'expérience est

longue; elle durera même toujours, mais elle est efficace.

L'homme étant fait ainsi, il est impossible de ne pas reconnaître

dans la responsabilité le ressort auquel est confié spécialement le

progrès social. C'est le creuset où s'élabore l'expérience. Ceux

donc qui croient à la supériorité des temps passés, comme ceux qui

désespèrent de l'avenir, tombent dans la contradiction la plus

manifeste. Sans s'en apercevoir, ils préconisent l'erreur, ils

calomnient la lumière. C'est comme s'ils disaient: «Plus j'ai appris,

moins je sais; plus je discerne ce qui peut me nuire, plus je m'y

exposerai.» Si l'humanité était constituée sur une telle donnée, il y

a longtemps qu'elle eût cessé d'exister.

Le point de départ de l'homme c'est l'ignorance et l'inexpérience;

plus nous remontons la chaîne des temps, plus nous le rencontrons

dépourvu de cette lumière propre à guider ses choix et qui

ne s'acquiert que par un de ces moyens: la réflexion ou

l'expérimentation.

Or il arrive que chaque acte humain renferme non une conséquence,

mais une série de conséquences. Quelquefois la première est bonne

et les autres mauvaises; quelquefois la première est mauvaise et

les autres bonnes. D'une détermination humaine il peut sortir des

combinaisons de biens et de maux, en proportions variables. Qu'on

nous permette d'appeler _vicieux_ les actes qui produisent plus de

maux que de biens, et _vertueux_ ceux qui engendrent plus de biens

que de maux.

Quand un de nos actes produit une première conséquence qui nous

agrée, suivie de plusieurs autres conséquences qui nuisent, de telle

sorte que la somme des maux l'emporte sur celle des biens, cet acte

tend à se restreindre et à disparaître à mesure que nous acquérons

plus de prévoyance.

Les hommes aperçoivent naturellement les conséquences immédiates

avant les conséquences éloignées. D'où il suit que ce que nous

avons appelé les actes vicieux sont plus multipliés dans les temps

d'ignorance. Or la répétition des mêmes actes forme les habitudes.

Les siècles d'ignorance sont donc le règne des mauvaises habitudes.

Par suite, c'est encore le règne des mauvaises lois, car les

actes répétés, les habitudes générales constituent les moeurs sur

lesquelles se modèlent les lois, et dont elles sont, pour ainsi

parler, l'expression officielle.

Comment cesse cette ignorance? Comment les hommes apprennent-ils

à connaître les secondes, les troisièmes et jusqu'aux dernières

conséquences de leurs actes et de leurs habitudes?

Ils ont pour cela un premier moyen: c'est l'application de cette

faculté de discerner et de raisonner qu'ils tiennent de la Providence.

Mais il est un moyen plus sûr, plus efficace, c'est

l'expérience.--Quand l'acte est commis, les conséquences arrivent

fatalement. La première est bonne, on le savait, c'est justement pour

l'obtenir qu'on s'est livré à l'acte. Mais la seconde inflige une

souffrance, la troisième une souffrance plus grande encore, et ainsi

de suite.

Alors les yeux s'ouvrent, la lumière se fait. On ne renouvelle pas

l'acte; on sacrifie le bien de la première conséquence par crainte

du mal plus grand que contiennent les autres. Si l'acte est devenu

une habitude et si l'on n'a pas la force d'y renoncer, du moins on ne

s'y livre qu'avec hésitation et répugnance, à la suite d'un combat

intérieur. On ne le conseille pas, on le blâme; on en détourne ses

enfants. On est certainement dans la voie du progrès.

Si, au contraire, il s'agit d'un acte utile, mais dont on

s'abstenait,--parce que la première conséquence, la seule connue,

est pénible et que les conséquences ultérieures favorables étaient

ignorées,--on éprouve les effets de l'abstention. Par exemple, un

sauvage est repu. Il ne prévoit pas qu'il aura faim demain. Pourquoi

travaillerait-il aujourd'hui? Travailler est une peine actuelle, il

n'est pas besoin de prévoyance pour le savoir. Donc il demeure dans

l'inertie. Mais le jour fuit, un autre lui succède, il amène la faim,

il faut travailler sous cet aiguillon.--C'est une leçon qui souvent

réitérée ne peut manquer de développer la prévoyance. Peu à peu la

paresse est appréciée pour ce qu'elle est. On la flétrit; on en

détourne la jeunesse. L'autorité de l'opinion publique passe du côté

du travail.

Mais pour que l'expérience soit une leçon, pour qu'elle remplisse sa

mission dans le monde, pour qu'elle développe la prévoyance, pour

qu'elle expose la série des effets, pour qu'elle provoque les bonnes

habitudes et restreigne les mauvaises, en un mot pour qu'elle soit

l'instrument propre du progrès et du perfectionnement moral, il

faut que la loi de Responsabilité agisse. Il faut que les mauvaises

conséquences se fassent sentir, et, lâchons le grand mot, il faut que

momentanément _le mal_ sévisse.

Sans doute, il vaudrait mieux que le mal n'existât pas;--et cela

serait peut-être si l'homme était fait sur un autre plan.--Mais

l'homme étant donné avec ses besoins, ses désirs, sa sensibilité,

son libre arbitre, sa faculté de choisir et de se tromper, sa

faculté de mettre en action une cause qui renferme nécessairement

des conséquences, qu'il n'est pas possible d'anéantir, tant que la

cause existe; la seule manière d'anéantir la cause, c'est d'éclairer

le libre arbitre, de rectifier le choix, de supprimer l'acte ou

l'habitude vicieuse; et rien de cela ne se peut que par la loi de

Responsabilité.

On peut donc affirmer ceci: l'homme étant ce qu'il est, le mal est

non-seulement nécessaire, mais utile. Il a une mission; il entre

dans l'harmonie universelle. Il a une mission, qui est de détruire

sa propre cause, de se limiter ainsi lui-même, de concourir à la

réalisation du bien, de stimuler le progrès.

Éclaircissons ceci par quelques exemples pris dans l'ordre d'idées

qui nous occupe, c'est-à-dire dans l'économie politique.

_Épargne, Prodigalité._

_Monopoles._

_Population_[64].....

[Note 64: Les développements intéressants que l'auteur voulait

présenter ici, par voie d'exemples, et dont il indiquait d'avance le

caractère, il ne les a malheureusement pas écrits. Le lecteur pourra

y suppléer en se reportant au chapitre XVI de ce livre, ainsi qu'aux

chapitres VII et XI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit

pas_, t. V, pages 363 et 383.

(_Note de l'éditeur_.)]

La Responsabilité se manifeste par trois sanctions:

1º _La sanction naturelle._ C'est celle dont je viens de parler.

C'est la peine ou la récompense nécessaires que contiennent les actes

et les habitudes.

2º _La sanction religieuse._ Ce sont les peines et les récompenses

promises dans un autre monde aux actes et aux habitudes, selon qu'ils

sont vicieux ou vertueux.

3º _La sanction légale._ Les peines et les récompenses préparées

d'avance par la société.

De ces trois sanctions, j'avoue que celle qui me paraît fondamentale

c'est la première. En m'exprimant ainsi, je ne puis manquer de

heurter des sentiments que je respecte; mais je demande aux chrétiens

de me permettre de dire mon opinion.

Ce sera probablement le sujet d'un débat éternel, entre l'esprit

philosophique et l'esprit religieux, de savoir si un acte est

vicieux parce qu'une révélation venue d'en haut l'a déclaré tel,

indépendamment de ses conséquences,--ou bien si cette révélation l'a

déclaré vicieux parce qu'il produit des conséquences mauvaises.

Je crois que le christianisme peut se ranger à cette dernière

opinion. Il dit lui-même qu'il n'est pas venu contrarier la loi

naturelle, mais la renforcer. On ne peut guère admettre que Dieu,

qui est l'ordre suprême, ait fait une classification arbitraire des

actes humains, ait promis le châtiment aux uns et les récompenses

aux autres, et cela sans aucune considération de leurs effets,

c'est-à-dire de leur discordance ou de leur concordance dans

l'harmonie universelle.

Quand il a dit: «Tu ne tueras point,--Tu ne déroberas point,» sans

doute il avait en vue d'interdire certains actes parce qu'ils nuisent

à l'homme et à la société, qui sont son ouvrage.

La considération des conséquences est si puissante sur l'homme,

que, s'il appartenait à une religion qui défendit des actes dont

l'expérience universelle révélerait l'utilité, ou qui ordonnât des

habitudes dont la nuisibilité serait palpable, je crois que cette

religion à la longue ne pourrait se soutenir et succomberait devant

le progrès des lumières. Les hommes ne pourraient longtemps supposer

en Dieu le dessein prémédité de faire le mal et d'interdire le bien.

La question que j'effleure ici n'a peut-être pas une grande

importance à l'égard du christianisme, puisqu'il n'ordonne que ce qui

est bien en soi et ne défend que ce qui est mauvais.

Mais ce que j'examine, c'est la question de savoir si, en principe,

la sanction religieuse vient confirmer la sanction naturelle, ou si

la sanction naturelle n'est rien devant la sanction religieuse, et

doit lui céder le pas quand elles viennent à se contredire.

Or, si je ne me trompe, la tendance des ministres de la religion est

de se préoccuper fort peu de la sanction naturelle. Ils ont pour cela

une raison irréfutable: «Dieu a ordonné ceci, Dieu a défendu cela.»

Il n'y a plus à raisonner, car Dieu est infaillible et tout-puissant.

L'acte ordonné amenât-il la destruction du monde, il faut marcher

en aveugles, absolument comme vous feriez si Dieu vous parlait

directement à vous-même et vous montrait le ciel et l'enfer.

Il peut arriver, même dans la vraie religion, que des actes innocents

soient défendus sous l'autorité de Dieu. Par exemple, prélever un

intérêt a été déclaré un péché. Si l'humanité s'était conformée

à cette prohibition, il y a longtemps qu'elle aurait disparu du

globe. Car, sans l'intérêt, il n'y a pas de capital possible; sans

le capital, il n'y a pas de concours du travail antérieur avec le

travail actuel; sans ce concours, il n'y a pas de société; et sans

société, il n'y a pas d'homme.

D'un autre côté, en examinant de près l'intérêt, on reste convaincu

que non-seulement il est utile dans ses effets généraux, mais encore

qu'il n'a rien de contraire à la charité ni à la vérité,--pas plus

que les appointements d'un ministre du culte, et certainement moins

que certaines parties du casuel.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 46 / 50 段