(humainement parlant) de cette question pour embrouiller toutes
les autres, comme s'il était donné à notre intelligence finie de
comprendre et de concilier les infinis. Plaçant à l'entrée de la
science sociale cette sentence: _Dieu ne peut vouloir le mal_,
elles arrivent à cette série de conclusions: «Il y a du mal dans la
société, donc elle n'est pas organisée selon les desseins de Dieu.
Changeons, changeons encore, changeons toujours cette organisation;
essayons, expérimentons jusqu'à ce que nous ayons trouvé une forme
qui efface de ce monde toute trace de souffrance. À ce signe, nous
reconnaîtrons que le règne de Dieu est arrivé.»
Ce n'est pas tout. Ces écoles sont entraînées à exclure de leurs
plans sociaux la liberté au même titre que la souffrance, car la
liberté implique la possibilité de l'erreur, et par conséquent la
possibilité du mal. «Laissez-nous vous organiser, disent-elles aux
hommes, ne vous en mêlez pas; ne comparez, ne jugez, ne décidez rien
par vous-mêmes et pour vous-mêmes; nous avons en horreur le _laissez
faire_, mais nous demandons que vous vous laissiez faire et que vous
nous laissiez faire. Si nous vous conduisons au bonheur parfait,
l'infinie bonté de Dieu sera justifiée.»
Contradiction, inconséquence, orgueil, on ne sait ce qui domine dans
un tel langage.
Une secte, entre autres, fort peu philosophique, mais très-bruyante,
promet à l'humanité un bonheur sans mélange. Qu'on lui livre le
gouvernement de l'humanité, et par la vertu de quelques formules,
elle se fait fort d'en bannir toute sensation pénible.
Que si vous n'accordez pas une foi aveugle à ses promesses, soulevant
aussitôt ce redoutable et insoluble problème, qui fait depuis le
commencement du monde le désespoir de la philosophie, elle vous
somme de concilier l'existence du mal avec la bonté infinie de Dieu.
Hésitez-vous? elle vous accuse d'impiété.
Fourrier épuise toutes les combinaisons de ce thème.
«_Ou Dieu n'a pas su_ nous donner un code social d'attraction,
justice, vérité, unité; dans ce cas il est injuste en nous créant ce
besoin sans avoir les moyens de nous satisfaire.
«_Ou il n'a pas voulu_; et dans ce cas il est persécuteur avec
préméditation, nous créant à plaisir des besoins qu'il est impossible
de contenter.
«_Ou il a su et n'a pas voulu_; dans ce cas il est l'émule du diable,
sachant faire le bien et préférant le règne du mal.
«_Ou il a voulu et n'a pas su_; dans ce cas il est incapable de nous
régir, connaissant et voulant le bien qu'il ne saura pas faire.
«_Ou il n'a ni su ni voulu_; dans ce cas il est au-dessous du diable,
qui est scélérat et non pas bête.
«_Ou il a su et voulu_; dans ce cas le code existe, il a dû le
révéler, etc.»
Et Fourier est le prophète. Livrons-nous à lui et à ses disciples; la
Providence sera justifiée, la sensibilité changera de nature, et la
douleur disparaîtra de la terre.
Mais comment les apôtres du bien absolu, ces hardis logiciens
qui vont sans cesse disant: «Dieu étant parfait, son oeuvre doit
être parfaite,» et qui nous accusent d'impiété parce que nous
nous résignons à l'imperfection humaine,--comment, dis-je, ne
s'aperçoivent-ils pas que, dans l'hypothèse la plus favorable, ils
seraient encore aussi impies que nous?--Je veux bien que, sous le
règne de MM. Considérant, Hennequin, etc., pas un homme sur la
surface de la terre ne perde sa mère ou ne souffre des dents,--auquel
cas il pourrait lui aussi chanter la litanie: _Ou Dieu n'a pas su ou
il n'a pas voulu_;--je veux que le mal redescende dans les abîmes
infernaux à partir du grand jour de la révélation socialiste;--qu'un
de leurs plans, phalanstère, crédit gratuit, anarchie, triade,
atelier social, etc., ait la vertu de faire disparaître tous les
maux dans l'avenir. Aura-t-il celle d'anéantir la souffrance dans le
passé? Or l'infini n'a pas de limite; et s'il y a eu sur la terre
un seul malheureux depuis la création, cela suffit pour rendre le
problème de l'infinie bonté de Dieu insoluble à leur point de vue.
Ne rattachons donc pas la science du fini aux mystères de l'infini.
Appliquons à l'une l'observation et la raison; laissons les autres
dans le domaine de la révélation et de la foi.
Sous tous les rapports, à tous les points de vue, l'homme est
imparfait. Sur cette terre du moins, il rencontre des limites
dans toutes les directions et touche au fini par tous les points.
Sa force, son intelligence, ses affections, sa vie n'ont rien
d'absolu et tiennent à un appareil matériel sujet à la fatigue, à
l'altération, à la mort.
Non-seulement cela est ainsi, mais notre imperfection est si radicale
que nous ne pouvons même nous figurer une perfection quelconque en
nous ni hors de nous. Notre esprit a si peu de proportion avec cette
idée, qu'il fait de vains efforts pour la saisir. Plus il l'étreint,
plus elle lui échappe et se perd en inextricables contradictions.
Montrez-moi un homme parfait; vous me montrerez un homme qui ne
peut souffrir, qui par conséquent n'a ni besoins, ni désirs, ni
sensations, ni sensibilité, ni nerfs, ni muscles; qui ne peut
rien ignorer, et par conséquent n'a ni attention, ni jugement, ni
raisonnement, ni mémoire, ni imagination, ni cerveau; en un mot vous
me montrerez un être qui n'est pas.
Ainsi, sous quelque aspect que l'on considère l'homme, il faut voir
en lui un être sujet à la douleur. Il faut admettre que le mal
est entré comme ressort dans le plan providentiel; et, au lieu de
chercher les chimériques moyens de l'anéantir, il s'agit d'étudier
son rôle et sa mission.
Quand il a plu à Dieu de créer un être composé de besoins et de
facultés pour y satisfaire, ce jour-là il a été décidé que cet
être serait assujetti à la souffrance; car sans la souffrance nous
ne pouvons concevoir les besoins, et sans les besoins nous ne
pouvons comprendre ni l'utilité, ni la raison d'être d'aucune de nos
facultés,--tout ce qui fait notre grandeur a sa racine dans ce qui
fait notre faiblesse.
Pressés par d'innombrables impulsions, doués d'une intelligence qui
éclaire nos efforts et apprécie leurs résultats, nous avons encore
pour nous déterminer le _libre arbitre_.
Le libre arbitre implique l'erreur comme possible, et à son tour
l'erreur implique la souffrance comme son effet inévitable. Je défie
qu'on me dise ce que c'est, que _choisir librement_, si ce n'est
courir la chance de faire un mauvais choix; et ce que c'est que faire
un mauvais choix, si ce n'est se préparer une peine.
Et c'est pourquoi sans doute les écoles, qui ne se contentent de rien
moins pour l'humanité que du bien absolu, sont toutes matérialistes
et fatalistes. Elles ne peuvent admettre le libre arbitre. Elles
comprennent que de la liberté d'agir naît la liberté de choisir;--que
la liberté de choisir suppose la possibilité d'errer;--que la
possibilité d'errer c'est la contingence du mal.--Or, dans la société
artificielle telle que l'invente un organisateur, le mal ne peut
paraître. Pour cela, il faut que les hommes y soient soustraits à la
possibilité d'errer; et le plus sûr moyen, c'est qu'ils soient privés
de la liberté d'agir et de choisir ou du libre arbitre. On l'a dit
avec raison, le socialisme c'est le despotisme incarné.
En présence de ces folies, on se demande en vertu de quoi
l'organisateur ose penser, agir et choisir, non-seulement pour lui,
mais pour tout le monde; car enfin il appartient à l'humanité, et
à ce titre il est faillible.--Il l'est d'autant plus qu'il prétend
étendre plus loin la sphère de sa science et de sa volonté.
Sans doute l'organisateur trouve que l'objection pèche par sa base,
en ce qu'elle le confond avec le reste des hommes.--Puisqu'il a
reconnu les vices de l'oeuvre divine et entrepris de la refaire, il
n'est pas homme; il est Dieu et plus que Dieu...
Le Socialisme a deux éléments: le délire de l'inconséquence et le
délire de l'orgueil!
Mais dès que le libre arbitre, qui est le point de départ de toutes
nos études, rencontre une négation, ne serait-ce pas ici le lieu de
le démontrer? Je m'en garderai bien. Chacun le sent, cela suffit. Je
le sens, non pas vaguement, mais plus intimement cent fois que s'il
m'était démontré par Aristote ou par Euclide. Je le sens à la joie de
ma conscience quand j'ai fait un choix qui m'honore; à ses remords,
quand j'ai fait un choix qui m'avilit. En outre, je suis témoin que
tous les hommes affirment le libre arbitre par leur conduite, encore
que quelques-uns le nient dans leurs écrits. Tous comparent les
motifs, délibèrent, se décident, se rétractent, cherchent à prévoir;
tous donnent des conseils, s'irritent contre l'injustice, admirent
les actes de dévouement. Donc tous reconnaissent en eux-mêmes et dans
autrui le libre arbitre, sans lequel il n'y a ni choix, ni conseils,
ni prévoyance, ni moralité, ni vertu possibles. Gardons-nous de
chercher à démontrer ce qui est admis par la pratique universelle.
Il n'y a pas plus de fatalistes absolus même à Constantinople, qu'il
n'y avait de sceptiques absolus même à Alexandrie. Ceux qui se
disent tels peuvent être assez fous pour essayer de persuader les
autres,--ils ne sont pas assez forts pour se convaincre eux-mêmes.
Ils prouvent très-subtilement qu'ils n'ont pas de volonté;--mais
comme ils agissent comme s'ils en avaient une, ne disputons pas avec
eux.
* * * * *
Nous voici donc placés au sein de la nature, au milieu de nos
frères,--pressés par des impulsions, des besoins, des appétits,
des désirs,--pourvus de facultés diverses pour agir soit sur les
choses, soit sur les hommes,--déterminés à l'action par notre libre
arbitre,--doués d'une intelligence perfectible, partant imparfaite,
et qui, si elle nous éclaire, peut aussi nous tromper sur les
conséquences de nos actes.
Toute action humaine,--faisant jaillir une série de conséquences
bonnes ou mauvaises, dont les unes retombent sur l'auteur même de
l'acte, et dont les autres vont affecter sa famille, ses proches, ses
concitoyens et quelquefois l'humanité tout entière,--met, pour ainsi
dire, en vibration deux cordes dont les sons rendent des oracles: la
Responsabilité et la Solidarité.
La responsabilité, c'est l'enchaînement naturel qui existe,
relativement à l'être agissant, entre l'acte et ses conséquences;
c'est un système complet de Peines et de Récompenses _fatales_,
qu'aucun homme n'a inventé, qui agit avec toute la régularité
des grandes lois naturelles, et que nous pouvons par conséquent
regarder comme d'institution divine. Elle a évidemment pour objet de
restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des
actions utiles.
Cet appareil à la fois correctif et progressif, à la fois
rémunérateur et vengeur, est si simple, si près de nous, tellement
identifié avec tout notre être, si perpétuellement en action, que
non-seulement nous ne pouvons le nier, mais qu'il est, comme le
mal, un de ces phénomènes sans lesquels toute vie est pour nous
inintelligible.
La Genèse raconte que le premier homme ayant été chassé du paradis
terrestre parce qu'il avait appris à distinguer le Bien et le Mal,
_sciens bonum et malum_, Dieu prononça sur lui cet arrêt: _In
laboribus comedes ex terrâ cunctis diebus vitæ tuæ_.--_Spinas et
tribulos germinabit tibi._--_In sudore vultûs lui vesceris pane,
donec revertaris in terram de quâ sumptus es: quia pulvis es et in
pulverem reverteris._
Voilà donc le bien et le mal--ou l'humanité. Voilà les actes et
les habitudes produisant des conséquences bonnes ou mauvaises--ou
l'humanité. Voilà le travail, la sueur, les épines, les tribulations
et la mort--ou l'humanité.
L'humanité, dis-je: car choisir, se tromper, souffrir, se rectifier,
en un mot tous les éléments qui composent l'idée de responsabilité,
sont tellement inhérents à notre nature sensible, intelligente
et libre, ils sont tellement cette nature même, que je défie
l'imagination la plus féconde de concevoir pour l'homme un autre mode
d'existence.
Que l'homme ait vécu dans un Éden, _in paradiso voluptatis_, ignorant
le bien et le mal, _scientiam boni et mali_, nous pouvons bien le
croire, mais nous ne pouvons le comprendre, tant notre nature a été
profondément transformée.
Il nous est impossible de séparer l'idée de _vie_ de celle de
_sensibilité_, celle de sensibilité de celle de _plaisir_ et
_douleur_, celle de plaisir et de douleur de celle de _peine_ et
_récompense_, celle d'_intelligence_ de celle de _liberté_ et
_choix_, et toutes ces idées de celle de Responsabilité; car c'est
l'ensemble de toutes ces idées qui nous donne celle d'Être, de telle
sorte que lorsque nous pensons à Dieu, la raison nous disant qu'il ne
peut souffrir, elle reste confondue, tant l'_être_ et la sensibilité
sont pour nous inséparables.
Et c'est là sans doute ce qui fait de la _Foi_ le complément
nécessaire de nos destinées. Elle est le seul lien possible entre
la créature et le Créateur, puisqu'il est et sera toujours pour la
raison le Dieu incompréhensible, _Deus absconditus_.
Pour voir combien la responsabilité nous tient de près et nous serre
de tous côtés, il suffit de donner son attention aux faits les plus
simples.
Le feu nous brûle, le choc des corps nous brise; si nous n'étions pas
doués de sensibilité, ou si notre sensibilité n'était pas affectée
péniblement par l'approche du feu et le rude contact des corps, nous
serions exposés à la mort à chaque instant.
Depuis la première enfance jusqu'à l'extrême vieillesse, notre vie
n'est qu'un long apprentissage. Nous apprenons à marcher à force
de tomber; nous apprenons par des expériences rudes et réitérées
à éviter le chaud, le froid, la faim, la soif, les excès. Ne nous
plaignons pas de ce que les expériences sont rudes; si elles ne
l'étaient pas, elles ne nous apprendraient rien.
Il en est de même dans l'ordre moral. Ce sont les tristes
conséquences de la cruauté, de l'injustice, de la peur, de la
violence, de la fourberie, de la paresse, qui nous apprennent à être
doux, justes, braves, modérés, vrais et laborieux. L'expérience est
longue; elle durera même toujours, mais elle est efficace.
L'homme étant fait ainsi, il est impossible de ne pas reconnaître
dans la responsabilité le ressort auquel est confié spécialement le
progrès social. C'est le creuset où s'élabore l'expérience. Ceux
donc qui croient à la supériorité des temps passés, comme ceux qui
désespèrent de l'avenir, tombent dans la contradiction la plus
manifeste. Sans s'en apercevoir, ils préconisent l'erreur, ils
calomnient la lumière. C'est comme s'ils disaient: «Plus j'ai appris,
moins je sais; plus je discerne ce qui peut me nuire, plus je m'y
exposerai.» Si l'humanité était constituée sur une telle donnée, il y
a longtemps qu'elle eût cessé d'exister.
Le point de départ de l'homme c'est l'ignorance et l'inexpérience;
plus nous remontons la chaîne des temps, plus nous le rencontrons
dépourvu de cette lumière propre à guider ses choix et qui
ne s'acquiert que par un de ces moyens: la réflexion ou
l'expérimentation.
Or il arrive que chaque acte humain renferme non une conséquence,
mais une série de conséquences. Quelquefois la première est bonne
et les autres mauvaises; quelquefois la première est mauvaise et
les autres bonnes. D'une détermination humaine il peut sortir des
combinaisons de biens et de maux, en proportions variables. Qu'on
nous permette d'appeler _vicieux_ les actes qui produisent plus de
maux que de biens, et _vertueux_ ceux qui engendrent plus de biens
que de maux.
Quand un de nos actes produit une première conséquence qui nous
agrée, suivie de plusieurs autres conséquences qui nuisent, de telle
sorte que la somme des maux l'emporte sur celle des biens, cet acte
tend à se restreindre et à disparaître à mesure que nous acquérons
plus de prévoyance.
Les hommes aperçoivent naturellement les conséquences immédiates
avant les conséquences éloignées. D'où il suit que ce que nous
avons appelé les actes vicieux sont plus multipliés dans les temps
d'ignorance. Or la répétition des mêmes actes forme les habitudes.
Les siècles d'ignorance sont donc le règne des mauvaises habitudes.
Par suite, c'est encore le règne des mauvaises lois, car les
actes répétés, les habitudes générales constituent les moeurs sur
lesquelles se modèlent les lois, et dont elles sont, pour ainsi
parler, l'expression officielle.
Comment cesse cette ignorance? Comment les hommes apprennent-ils
à connaître les secondes, les troisièmes et jusqu'aux dernières
conséquences de leurs actes et de leurs habitudes?
Ils ont pour cela un premier moyen: c'est l'application de cette
faculté de discerner et de raisonner qu'ils tiennent de la Providence.
Mais il est un moyen plus sûr, plus efficace, c'est
l'expérience.--Quand l'acte est commis, les conséquences arrivent
fatalement. La première est bonne, on le savait, c'est justement pour
l'obtenir qu'on s'est livré à l'acte. Mais la seconde inflige une
souffrance, la troisième une souffrance plus grande encore, et ainsi
de suite.
Alors les yeux s'ouvrent, la lumière se fait. On ne renouvelle pas
l'acte; on sacrifie le bien de la première conséquence par crainte
du mal plus grand que contiennent les autres. Si l'acte est devenu
une habitude et si l'on n'a pas la force d'y renoncer, du moins on ne
s'y livre qu'avec hésitation et répugnance, à la suite d'un combat
intérieur. On ne le conseille pas, on le blâme; on en détourne ses
enfants. On est certainement dans la voie du progrès.
Si, au contraire, il s'agit d'un acte utile, mais dont on
s'abstenait,--parce que la première conséquence, la seule connue,
est pénible et que les conséquences ultérieures favorables étaient
ignorées,--on éprouve les effets de l'abstention. Par exemple, un
sauvage est repu. Il ne prévoit pas qu'il aura faim demain. Pourquoi
travaillerait-il aujourd'hui? Travailler est une peine actuelle, il
n'est pas besoin de prévoyance pour le savoir. Donc il demeure dans
l'inertie. Mais le jour fuit, un autre lui succède, il amène la faim,
il faut travailler sous cet aiguillon.--C'est une leçon qui souvent
réitérée ne peut manquer de développer la prévoyance. Peu à peu la
paresse est appréciée pour ce qu'elle est. On la flétrit; on en
détourne la jeunesse. L'autorité de l'opinion publique passe du côté
du travail.
Mais pour que l'expérience soit une leçon, pour qu'elle remplisse sa
mission dans le monde, pour qu'elle développe la prévoyance, pour
qu'elle expose la série des effets, pour qu'elle provoque les bonnes
habitudes et restreigne les mauvaises, en un mot pour qu'elle soit
l'instrument propre du progrès et du perfectionnement moral, il
faut que la loi de Responsabilité agisse. Il faut que les mauvaises
conséquences se fassent sentir, et, lâchons le grand mot, il faut que
momentanément _le mal_ sévisse.
Sans doute, il vaudrait mieux que le mal n'existât pas;--et cela
serait peut-être si l'homme était fait sur un autre plan.--Mais
l'homme étant donné avec ses besoins, ses désirs, sa sensibilité,
son libre arbitre, sa faculté de choisir et de se tromper, sa
faculté de mettre en action une cause qui renferme nécessairement
des conséquences, qu'il n'est pas possible d'anéantir, tant que la
cause existe; la seule manière d'anéantir la cause, c'est d'éclairer
le libre arbitre, de rectifier le choix, de supprimer l'acte ou
l'habitude vicieuse; et rien de cela ne se peut que par la loi de
Responsabilité.
On peut donc affirmer ceci: l'homme étant ce qu'il est, le mal est
non-seulement nécessaire, mais utile. Il a une mission; il entre
dans l'harmonie universelle. Il a une mission, qui est de détruire
sa propre cause, de se limiter ainsi lui-même, de concourir à la
réalisation du bien, de stimuler le progrès.
Éclaircissons ceci par quelques exemples pris dans l'ordre d'idées
qui nous occupe, c'est-à-dire dans l'économie politique.
_Épargne, Prodigalité._
_Monopoles._
_Population_[64].....
[Note 64: Les développements intéressants que l'auteur voulait
présenter ici, par voie d'exemples, et dont il indiquait d'avance le
caractère, il ne les a malheureusement pas écrits. Le lecteur pourra
y suppléer en se reportant au chapitre XVI de ce livre, ainsi qu'aux
chapitres VII et XI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit
pas_, t. V, pages 363 et 383.
(_Note de l'éditeur_.)]
La Responsabilité se manifeste par trois sanctions:
1º _La sanction naturelle._ C'est celle dont je viens de parler.
C'est la peine ou la récompense nécessaires que contiennent les actes
et les habitudes.
2º _La sanction religieuse._ Ce sont les peines et les récompenses
promises dans un autre monde aux actes et aux habitudes, selon qu'ils
sont vicieux ou vertueux.
3º _La sanction légale._ Les peines et les récompenses préparées
d'avance par la société.
De ces trois sanctions, j'avoue que celle qui me paraît fondamentale
c'est la première. En m'exprimant ainsi, je ne puis manquer de
heurter des sentiments que je respecte; mais je demande aux chrétiens
de me permettre de dire mon opinion.
Ce sera probablement le sujet d'un débat éternel, entre l'esprit
philosophique et l'esprit religieux, de savoir si un acte est
vicieux parce qu'une révélation venue d'en haut l'a déclaré tel,
indépendamment de ses conséquences,--ou bien si cette révélation l'a
déclaré vicieux parce qu'il produit des conséquences mauvaises.
Je crois que le christianisme peut se ranger à cette dernière
opinion. Il dit lui-même qu'il n'est pas venu contrarier la loi
naturelle, mais la renforcer. On ne peut guère admettre que Dieu,
qui est l'ordre suprême, ait fait une classification arbitraire des
actes humains, ait promis le châtiment aux uns et les récompenses
aux autres, et cela sans aucune considération de leurs effets,
c'est-à-dire de leur discordance ou de leur concordance dans
l'harmonie universelle.
Quand il a dit: «Tu ne tueras point,--Tu ne déroberas point,» sans
doute il avait en vue d'interdire certains actes parce qu'ils nuisent
à l'homme et à la société, qui sont son ouvrage.
La considération des conséquences est si puissante sur l'homme,
que, s'il appartenait à une religion qui défendit des actes dont
l'expérience universelle révélerait l'utilité, ou qui ordonnât des
habitudes dont la nuisibilité serait palpable, je crois que cette
religion à la longue ne pourrait se soutenir et succomberait devant
le progrès des lumières. Les hommes ne pourraient longtemps supposer
en Dieu le dessein prémédité de faire le mal et d'interdire le bien.
La question que j'effleure ici n'a peut-être pas une grande
importance à l'égard du christianisme, puisqu'il n'ordonne que ce qui
est bien en soi et ne défend que ce qui est mauvais.
Mais ce que j'examine, c'est la question de savoir si, en principe,
la sanction religieuse vient confirmer la sanction naturelle, ou si
la sanction naturelle n'est rien devant la sanction religieuse, et
doit lui céder le pas quand elles viennent à se contredire.
Or, si je ne me trompe, la tendance des ministres de la religion est
de se préoccuper fort peu de la sanction naturelle. Ils ont pour cela
une raison irréfutable: «Dieu a ordonné ceci, Dieu a défendu cela.»
Il n'y a plus à raisonner, car Dieu est infaillible et tout-puissant.
L'acte ordonné amenât-il la destruction du monde, il faut marcher
en aveugles, absolument comme vous feriez si Dieu vous parlait
directement à vous-même et vous montrait le ciel et l'enfer.
Il peut arriver, même dans la vraie religion, que des actes innocents
soient défendus sous l'autorité de Dieu. Par exemple, prélever un
intérêt a été déclaré un péché. Si l'humanité s'était conformée
à cette prohibition, il y a longtemps qu'elle aurait disparu du
globe. Car, sans l'intérêt, il n'y a pas de capital possible; sans
le capital, il n'y a pas de concours du travail antérieur avec le
travail actuel; sans ce concours, il n'y a pas de société; et sans
société, il n'y a pas d'homme.
D'un autre côté, en examinant de près l'intérêt, on reste convaincu
que non-seulement il est utile dans ses effets généraux, mais encore
qu'il n'a rien de contraire à la charité ni à la vérité,--pas plus
que les appointements d'un ministre du culte, et certainement moins
que certaines parties du casuel.