S'il est incontestable que les Français ont souvent contrarié, depuis

cent ans, l'ordre naturel du développement social; si l'on ne peut

s'empêcher de rattacher à des guerres incessantes, à des révolutions

périodiques, à des injustices, des priviléges, des dissipations, des

folies de toutes sortes une déperdition effrayante de forces, de

capitaux et de travail;

Et si, d'un autre côté, malgré ce premier fait bien manifeste, on

a constaté un autre fait, à savoir que pendant cette même période

de cent ans la classe propriétaire s'est recrutée dans la classe

prolétaire, et qu'en même temps toutes deux ont à leur disposition

plus de satisfactions respectives; n'arrivons-nous pas rigoureusement

à cette conclusion:

_Les lois générales du monde social sont harmoniques, elles tendent

dans tous les sens au perfectionnement de l'humanité_?

Car enfin, puisque, après une période de cent ans, pendant laquelle

elles ont été si fréquemment et si profondément violées, l'Humanité

se trouve plus avancée, il faut que leur action soit bienfaisante, et

même assez pour compenser encore l'action des causes perturbatrices.

Comment, d'ailleurs, en pourrait-il être autrement? N'y a-t-il pas

une sorte d'équivoque ou plutôt de pléonasme sous ces expressions:

_Lois générales bienfaisantes_? Peuvent-elles ne pas l'être?...

Quand Dieu a mis dans chaque homme une impulsion irrésistible vers

le bien, et, pour le discerner, une lumière susceptible de se

rectifier, dès cet instant il a été décidé que l'Humanité était

perfectible et qu'à travers beaucoup de tâtonnements, d'erreurs, de

déceptions, d'oppressions, d'oscillations, elle marcherait vers le

mieux indéfini. Cette marche de l'Humanité, en tant que les erreurs,

les déceptions, les oppressions en sont absentes, c'est justement ce

qu'on appelle les lois générales de l'ordre social. Les erreurs, les

oppressions, c'est ce que je nomme la violation de ces lois ou les

causes perturbatrices. Il n'est donc pas possible que les unes ne

soient bienfaisantes et les autres funestes, à moins qu'on n'aille

jusqu'à mettre en doute si les causes perturbatrices ne peuvent

agir d'une manière plus permanente que les lois générales. Or cela

est contradictoire à ces prémisses: notre intelligence, qui peut se

tromper, est susceptible de se rectifier. Il est clair que le monde

social étant constitué comme il l'est, l'erreur rencontre tôt ou tard

pour limite la Responsabilité, l'oppression se brise tôt ou tard à la

Solidarité; d'où il suit que les causes perturbatrices ne sont pas

d'une nature permanente, et c'est pour cela que ce qu'elles troublent

mérite le nom de lois générales.

Pour se conformer à des lois générales, il faut les connaître. Qu'il

me soit donc permis d'insister sur les rapports, si mal compris, du

capitaliste et du travailleur.

Le capital et le travail ne peuvent se passer l'un de l'autre.

Perpétuellement en présence, leurs arrangements sont un des faits

les plus importants et les plus intéressants que l'économiste puisse

observer. Et qu'on y songe bien, des haines invétérées, des luttes

ardentes, des crimes, des torrents de sang peuvent sortir d'une

observation mal faite, si elle se popularise.

Or, je le dis avec la conviction la plus entière, on a saturé le

public, depuis quelques années, des théories les plus fausses sur

cette matière. On a professé que, des transactions libres du capital

et du travail, il devait sortir, non pas accidentellement, mais

nécessairement, le monopole pour le capitaliste, l'oppression pour

le travailleur, d'où l'on n'a pas craint de conclure que la liberté

devait être partout étouffée; car, je le répète, quand on a accusé la

liberté d'avoir engendré le monopole, on n'a pas seulement prétendu

constater un fait, mais exprimer une Loi. À l'appui de cette thèse,

on a invoqué l'action des machines et celle de la concurrence. M. de

Sismondi, je crois, a été le fondateur, et M. Buret, le propagateur

de ces tristes doctrines, bien que celui-ci n'ait conclu que fort

timidement et que le premier n'ait pas osé conclure du tout. Mais

d'autres sont venus qui ont été plus hardis. Après avoir soufflé

la haine du _capitalisme_ et du _propriétarisme_, après avoir fait

accepter des masses comme un axiome incontestable cette découverte:

_La liberté conduit fatalement au monopole_, ils ont, volontairement

ou non, entraîné le peuple à mettre la main sur cette liberté

maudite[43]. Quatre jours d'une lutte sanglante l'ont dégagée, mais

non rassurée; car ne voyons-nous pas, à chaque instant, la main de

l'État, obéissant aux préjugés vulgaires, toujours prête à s'immiscer

dans les rapports du capital et du travail?

[Note 43: Journées de juin 1848.]

L'action de la concurrence a déjà été déduite de notre théorie

de la valeur. Nous ferons voir de même l'effet des machines. Ici

nous devons nous borner à exposer quelques idées générales sur les

rapports du capitaliste et du travailleur.

Le fait qui frappe d'abord beaucoup nos réformateurs pessimistes,

c'est que les capitalistes sont plus riches que les ouvriers, qu'ils

se procurent plus de satisfactions, d'où il résulte qu'ils s'adjugent

une part plus grande, et par conséquent injuste, dans le produit

élaboré en commun. C'est à quoi aboutissent les statistiques plus ou

moins intelligentes, plus ou moins impartiales, dans lesquelles ils

exposent la situation des classes ouvrières.

Ces messieurs oublient que la _misère absolue_ est le point de départ

fatal de tous les hommes, et qu'elle persiste fatalement tant qu'ils

n'ont rien acquis ou que personne n'a rien acquis pour eux. Remarquer

en bloc que les capitalistes sont mieux pourvus que les simples

ouvriers, c'est constater simplement que ceux qui ont quelque chose

ont plus que ceux qui n'ont rien.

Les questions que l'ouvrier doit se poser ne sont pas celles-ci:

«Mon travail me produit-il beaucoup? me produit-il peu? me produit-il

autant qu'à un autre? me produit-il ce que je voudrais?»

Mais bien celles-ci:

«Mon travail me produit-il moins parce que je l'ai mis au service du

capitaliste? Me produirait-il plus, si je l'isolais, ou bien si je

l'associais à celui d'autres travailleurs dénués comme moi? Je suis

mal, mais serais-je mieux s'il n'y avait pas de capital au monde?

Si la part que j'obtiens, par mon arrangement avec le capital, est

plus grande que celle que j'obtiendrais sans cet arrangement, en

quoi suis-je fondé à me plaindre? Et puis, selon quelles lois nos

parts respectives vont-elles augmentant ou diminuant dans le cas des

transactions libres? S'il est dans la nature de ces transactions

de faire que, à mesure que le total à partager s'accroît, j'aie à

prendre dans l'excédant une proportion toujours croissante (chapitre

VII, page 249), au lieu de vouer haine au capital, n'ai-je pas à le

traiter en bon frère? S'il est bien avéré que la présence du capital

me favorise, et que son absence me ferait mourir, suis-je bien

prudent et bien avisé quand je le calomnie, l'épouvante, le force à

se dissiper ou à fuir?»

On allègue sans cesse que, dans le débat qui précède le traité, les

situations ne sont pas égales, parce que le capital peut attendre et

que le travail ne le peut pas. Le plus pressé, dit-on, est bien forcé

de céder le premier, en sorte que le capitaliste fixe le taux du

salaire.

Sans doute, en s'en tenant à la superficie des choses, celui qui

s'est créé des approvisionnements, et qui à raison de sa prévoyance

peut attendre, a l'avantage du marché. À ne considérer qu'une

transaction isolée, celui qui dit: _Do ut facias_, n'est pas aussi

pressé d'arriver à une conclusion que celui qui répond: _Facio ut

des_. Car quand on peut dire, _do_, on possède et, quand on possède,

on peut attendre.

Il ne faut pourtant pas perdre de vue que la valeur a le même

principe dans le service que dans le produit. Si l'une des parties

dit _do_, au lieu de _facio_, c'est qu'elle a eu la prévoyance

d'exécuter le _facio_ par anticipation. Au fond, c'est le service de

part et d'autre qui mesure la valeur. Or, si pour le travail actuel

tout retard est une souffrance, pour le travail antérieur il est

une perte. Il ne faut donc pas croire que celui qui dit _do_, le

capitaliste, s'amusera ensuite, surtout si l'on considère l'ensemble

de ses transactions, à différer le marché. Au fait, voit-on beaucoup

de capitaux oisifs pour cette cause? Sont-ils fort nombreux les

manufacturiers qui arrêtent leur fabrication, les armateurs qui

arrêtent leurs expéditions, les agriculteurs qui retardent leurs

récoltes, uniquement pour déprécier le salaire, en prenant les

ouvriers par la famine?

Mais, sans nier ici que la position du capitaliste à l'égard de

l'ouvrier ne soit favorable sous ce rapport, n'y a-t-il rien autre

chose à considérer dans leurs arrangements? Et, par exemple, n'est-ce

pas une circonstance tout en faveur du _travail actuel_ que le

_travail accumulé_ perde de sa valeur par la seule action du temps?

J'ai déjà fait ailleurs allusion à ce phénomène. Cependant il importe

de le soumettre ici de nouveau à l'attention des lecteurs, puisqu'il

a une grande influence sur la rémunération du travail actuel.

Ce qui, selon moi, rend fausse ou du moins incomplète cette théorie

de Smith, que _la valeur vient du travail_, c'est qu'elle n'assigne

à la valeur qu'un élément, tandis qu'étant un rapport, elle en a

nécessairement deux. En outre, si la valeur naissait uniquement du

travail et le représentait, elle lui serait proportionnelle, ce qui

est contraire à tous les faits.

Non, la valeur vient du service reçu et rendu; et le service dépend

autant, si ce n'est plus, de la peine épargnée à celui qui le reçoit

que de la peine prise par celui qui le rend. À cet égard, les faits

les plus usuels confirment le raisonnement. Quand j'achète un

produit, je puis bien me demander: «Combien de temps a-t-on mis à le

faire?» Et c'est là sans doute un des éléments de mon évaluation;

mais je me demande encore et surtout: «Combien de temps mettrais-je

à le faire? Combien de temps ai-je mis à faire la chose qu'on me

demande en échange?» Quand j'achète un service, je ne me demande pas

seulement: Combien en coûtera-t-il à mon vendeur pour me le rendre?

mais encore: Combien m'en coûterait-il pour me le rendre à moi-même?

Ces questions personnelles et les réponses qu'elles provoquent font

tellement partie essentielle de l'évaluation, que le plus souvent

elles la déterminent.

Marchandez un diamant trouvé par hasard. On vous cédera fort peu

ou point de travail; on vous en demandera beaucoup. Pourquoi donc

donnerez-vous votre consentement? parce que vous prendrez en

considération le travail qu'on vous épargne, celui que vous seriez

obligé de subir pour satisfaire, par toute autre voie, le désir de

posséder un diamant.

Quand donc le _travail antérieur_ et le _travail actuel_ s'échangent,

ce n'est nullement sur le pied de leur intensité ou de leur durée,

mais sur celui de leur valeur, c'est-à-dire du service qu'ils se

rendent, de l'utilité dont ils sont l'un pour l'autre. Le capital

viendrait dire: «Voici un produit qui m'a coûté autrefois dix heures

de travail;» si le travail actuel était en mesure de répondre: «Je

puis faire le même produit en cinq heures;» force serait au capital

de subir cette différence: car, encore une fois, peu importe à

l'acquéreur actuel de savoir ce que le produit a demandé jadis de

labeur; ce qui l'intéresse, c'est de connaître ce qu'il lui en

épargne aujourd'hui, le service qu'il en attend.

Le capitaliste, au sens très-général, est l'homme qui, ayant prévu

que tel service serait demandé, l'a préparé d'avance et en a

incorporé la mobile valeur dans un produit.

Quand le travail a été ainsi exécuté par anticipation, en vue d'une

rémunération future, rien ne nous dit qu'à n'importe quel jour de

l'avenir il rendra exactement le même service, épargnera la même

peine, et conservera par conséquent une valeur uniforme. C'est

même hors de toute vraisemblance. Il pourra être très-recherché,

très-difficile à remplacer de toute autre manière, rendre des

services mieux appréciés ou appréciés par plus de monde, acquérir

une valeur croissante avec le temps, en d'autres termes, s'échanger

contre une proportion toujours plus grande de travail actuel.

Ainsi, il n'est pas impossible que tel produit, un diamant, un

violon de Stradivarius, un tableau de Raphaël, un plant de vignes

à Château-Lafitte, s'échange contre mille fois plus de journées de

travail qu'il n'en a demandé. Cela ne veut pas dire autre chose, si

ce n'est que le travail antérieur est bien rémunéré dans ce cas parce

qu'il rend beaucoup de services.

Le contraire est possible aussi. Il se peut que ce qui avait exigé

quatre heures de travail ne se vende plus que pour trois heures d'un

travail de même intensité.

Mais,--et voici ce qui me paraît extrêmement important au point de

vue et dans l'intérêt des classes ouvrières, de ces classes qui

aspirent avec tant d'ardeur et de raison à sortir de l'état précaire

qui les épouvante,--quoique les deux alternatives soient possibles

et se réalisent tour à tour, quoique le travail accumulé puisse

quelquefois gagner, quelquefois perdre de sa valeur relativement au

travail actuel, cependant le premier cas est assez rare pour être

considéré comme accidentel, exceptionnel, tandis que le second est

le résultat d'une loi générale inhérente à l'organisation même de

l'homme.

Que l'homme, avec ses acquisitions intellectuelles et expérimentales,

soit de nature progressive, au moins industriellement parlant

(car, au point de vue moral, l'assertion pourrait rencontrer des

contradicteurs), cela n'est pas contestable. Que la plupart des

choses qui se faisaient jadis avec un travail donné ne demandent plus

aujourd'hui qu'un travail moindre, à cause du perfectionnement des

machines, de l'intervention gratuite des forces naturelles, cela est

certainement hors de doute; et l'on peut affirmer, sans crainte de se

tromper, qu'à chaque période de dix ans, par exemple, une quantité

donnée de travail accomplira, dans la plupart des cas, de plus grands

résultats que ne pouvait le faire la même quantité de travail à la

période décennale précédente.

Et quelle est la conclusion à tirer de là? C'est que le travail

antérieur va toujours se détériorant relativement au travail actuel;

c'est que dans l'échange, sans nulle injustice, et pour réaliser

l'équivalence des services, il faut que le premier donne au second

plus d'heures qu'il n'en reçoit. C'est là une conséquence forcée du

progrès.

Vous me dites: «Voici une machine; elle a dix ans de date, mais

elle est encore neuve. Il en a coûté 1,000 journées de travail pour

la faire. Je vous la cède contre un nombre égal de journées.» À

quoi je réponds: Depuis dix ans, on a inventé de nouveaux outils,

on a découvert de nouveaux procédés, si bien que je puis faire

aujourd'hui, ou faire faire, ce qui revient au même, une machine

semblable avec 600 journées; donc, je ne vous en donnerai pas

davantage.--«Mais je perdrai 400 journées.»--Non, car 6 journées

d'aujourd'hui en valent 10 d'autrefois. En tout cas, ce que vous

m'offrez pour 1,000, je puis me le procurer pour 600. Ceci finit

le débat; si le temps a frappé la valeur de votre travail de

détérioration, pourquoi serait-ce à moi d'assumer cette perte?

Vous me dites: «Voilà un champ. Pour l'amener à l'état de

productivité où il est, moi et mes ancêtres avons dépensé 1,000

journées. À la vérité, ils ne connaissaient ni hache, ni scie, ni

bêche, et faisaient tout à force de bras. N'importe, donnez-moi

d'abord 1,000 de vos journées, pour équivaloir aux 1,000 que je vous

cède, puis ajoutez-en 300 pour la valeur de la puissance productive

du sol, et prenez ma terre.» Je réponds: Je ne vous donnerai pas

1,300 ni même 1,000 journées, et voici mes motifs: Il y a sur la

surface du globe une quantité indéfinie de puissances productives

sans valeur. D'une autre part, on connaît aujourd'hui la bêche, la

hache, la scie, la charrue et bien d'autres moyens d'abréger et

féconder le travail; de telle sorte qu'avec 600 journées je puis,

soit mettre une terre inculte dans l'état où est la vôtre, soit (ce

qui revient absolument au même pour moi) _me procurer par l'échange

tous les avantages que vous retirez de votre champ_. Donc, je

vous donnerai 600 journées et pas une heure en sus.--«En ce cas,

non-seulement je ne bénéficie pas de la prétendue valeur des forces

productives de cette terre, mais encore je ne rentre pas dans le

nombre des journées effectives, par moi et mes ancêtres, consacrées à

son amélioration. N'est-il pas étrange que je sois accusé par Ricardo

de vendre les puissances de la nature; par Senior, d'accaparer

au passage les dons de Dieu; par tous les économistes, d'être un

monopoleur; par Proudhon, d'être un voleur, alors que c'est moi qui

suis dupe?»--Vous n'êtes pas plus dupe que monopoleur. Vous recevez

l'équivalent de ce que vous donnez. Or il n'est ni naturel, ni juste,

ni possible qu'un travail grossier, exécuté à la main il y a des

siècles, s'échange, journée par journée, contre du travail actuel

plus intelligent et plus productif.

Ainsi, on le voit, par un admirable effet du mécanisme social, quand

le travail antérieur et le travail actuel sont en présence, quand il

s'agit de savoir dans quelle proportion sera réparti entre eux le

produit de leur collaboration, il est tenu compte à l'un et à l'autre

de leur supériorité spécifique; ils participent à cette distribution

selon les services comparatifs qu'ils rendent. Or il peut bien

arriver quelquefois, exceptionnellement, que cette supériorité soit

du côté du travail antérieur. Mais la nature de l'homme, la loi du

progrès, font que, dans la presque universalité des cas, elle se

manifeste dans le travail actuel. Le progrès profite à celui-ci; la

détérioration incombe au capital.

Indépendamment de ce résultat, qui montre combien sont vides et

vaines les déclamations inspirées à nos réformateurs modernes par la

prétendue _tyrannie du capital_, il est une considération plus propre

encore à éteindre, dans le coeur des ouvriers, cette haine factice et

désolante contre les autres classes, qu'on a tenté avec succès d'y

allumer.

Cette considération la voici:

Le capital, jusqu'où qu'il porte ses prétentions, et quelque heureux

qu'il soit dans ses efforts pour les faire triompher, ne peut jamais

placer le travail dans une condition pire que l'isolement. En

d'autres termes, le capital favorise toujours plus le travail par sa

présence que par son absence.

Rappelons-nous l'exemple que j'invoquais tout à l'heure.

Deux hommes sont réduits à pêcher pour vivre. L'un a des filets, des

lignes, une barque et quelques provisions pour attendre les fruits

de ses prochains travaux. L'autre n'a rien que ses bras. Il est de

leur intérêt de s'associer[44]. Quelles que soient les conditions

de partage qui interviendront, elles n'empireront jamais le sort de

l'un de ces deux pêcheurs, pas plus du riche que du pauvre, car dès

l'instant que l'un d'eux trouverait l'association onéreuse comparée à

l'isolement, il reviendrait à l'isolement.

[Note 44: Voyez chapitre IV.]

Dans la vie sauvage comme dans la vie pastorale, dans la vie agricole

comme dans la vie industrielle, les relations du capital et du

travail ne font que reproduire cet exemple.

Ainsi l'absence du capital est une limite qui est toujours à la

disposition du travail. Si les prétentions du Capital allaient

jusqu'à rendre, pour le Travail, l'action commune moins profitable

que l'action isolée, celui-ci serait maître de se réfugier dans

l'isolement, asile toujours ouvert (excepté sous l'esclavage) contre

l'association volontaire et onéreuse; car le travail peut toujours

dire au capital: Aux conditions que tu m'offres, je préfère agir seul.

On objecte que ce refuge est illusoire et dérisoire, que l'action

isolée est interdite au travail par une impossibilité radicale, et

qu'il ne peut se passer d'instruments sous peine de mort.

Cela est vrai, mais confirme la vérité de mon assertion, à savoir:

que le capital, parvînt-il à porter ses exigences jusqu'aux extrêmes

limites, fait encore du bien au travail, par cela seul qu'il se

l'associe. Le travail ne commence à entrer dans une condition

pire que la pire association qu'au moment où l'association cesse,

c'est-à-dire quand le capital se retire. Cessez donc, apôtres de

malheur, de crier à la tyrannie du capital, puisque vous convenez que

son action est toujours,--plus ou moins sans doute, mais toujours

bienfaisante. Singulier tyran, dont la puissance est secourable à

tous ceux qui en veulent ressentir l'effet, et n'est nuisible que par

abstention!

Mais on insiste sur l'objection en disant: Cela pouvait être ainsi

dans l'origine des sociétés. Aujourd'hui le capital a tout envahi;

il occupe tous les postes; il s'est emparé de toutes les terres. Le

prolétaire n'a plus ni air, ni espace, ni sol où mettre ses pieds, ni

pierre où poser sa tête, sans la permission du capital. Il en subit

donc la loi, vous ne lui donnez pour refuge que l'isolement, qui,

vous en convenez, est la mort!

Il y a là une ignorance complète de l'économie sociale et une

déplorable confusion.

Si, comme on le dit, le capital s'est emparé de toutes les forces

de la nature, de toutes les terres, de tout l'espace, je demande

au profit de qui. À son profit sans doute. Mais alors, comment se

fait-il qu'un simple travailleur, qui n'a que ses bras, se procure,

en France, en Angleterre, en Belgique, mille et un million de fois

plus de satisfactions qu'il n'en recueillerait dans l'isolement,--non

point dans l'hypothèse sociale qui vous révolte, mais dans cette

autre hypothèse que vous chérissez, celle où le capital n'aurait

encore rien usurpé?

Je tiendrai toujours le débat sur ce fait, jusqu'à ce que vous

l'expliquiez avec votre nouvelle science, car, quant à moi, je crois

en avoir donné la raison (chapitre VII).

Oui, prenez à Paris le premier ouvrier venu. Constatez ce qu'il

gagne et les satisfactions qu'il se procure. Quand vous aurez bien

déblatéré l'un et l'autre contre le maudit capital, j'interviendrai

et dirai à cet ouvrier:

Nous allons détruire le capital et tout ce qu'il a créé. Je vais te

mettre au milieu de cent millions d'hectares de la terre la plus

fertile, que je te donnerai en toute propriété et jouissance, avec

tout ce qu'elle contient dessus et dessous. Tu ne seras coudoyé

par aucun capitaliste. Tu jouiras pleinement de tes quatre droits

naturels, chasse, pêche, cueillette et pâture. Il est vrai que tu

n'auras pas de capital; car si tu en avais, tu serais précisément

dans cette position que tu critiques chez les autres. Mais enfin

tu n'auras plus à te plaindre du propriétarisme, du capitalisme,

de l'individualisme, des usuriers, des agioteurs, des banquiers,

des accapareurs, etc. La terre entière sera à toi. Vois si tu veux

accepter cette position.

D'abord notre ouvrier rêvera le sort d'un monarque puissant. En y

réfléchissant néanmoins, il est probable qu'il se dira: Calculons.

Même quand on a cent millions d'hectares de bonne terre, encore

faut-il vivre. Faisons donc le compte de _pain_, dans les deux

situations.

Maintenant je gagne 3 francs par jour. Le blé étant à 15 francs, je

puis avoir un hectolitre de blé tous les cinq jours. C'est comme si

je le semais et récoltais moi-même.

Quand je serai propriétaire de cent millions d'hectares de terre,

c'est tout au plus si je ferai, sans capital, un hectolitre de blé

dans deux ans, et d'ici là, j'ai le temps de mourir de faim cent

fois... Donc je m'en tiens à mon salaire.

Vraiment on ne médite pas assez sur le progrès que l'humanité

a dû accomplir, même pour entretenir la chétive existence des

ouvriers[45]............

[Note 45: Ici s'arrête le manuscrit rapporté de Rome. La courte note

qui suit, nous l'avons trouvée dans les papiers de l'auteur restés à

Paris. Elle nous apprend comment il se proposait de terminer et de

résumer ce chapitre.

(_Note de l'éditeur._)]

L'amélioration du sort des ouvriers se trouve dans le salaire même et

dans les lois naturelles qui le régissent.

1º L'ouvrier tend à s'élever au rang d'entrepreneur capitaliste.

2º Le salaire tend à hausser.

Corollaire.--Le passage du salariat à l'entreprise devient toujours

moins désirable et plus facile.....

XV

DE L'ÉPARGNE

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 37 / 50 段