cent ans, l'ordre naturel du développement social; si l'on ne peut
s'empêcher de rattacher à des guerres incessantes, à des révolutions
périodiques, à des injustices, des priviléges, des dissipations, des
folies de toutes sortes une déperdition effrayante de forces, de
capitaux et de travail;
Et si, d'un autre côté, malgré ce premier fait bien manifeste, on
a constaté un autre fait, à savoir que pendant cette même période
de cent ans la classe propriétaire s'est recrutée dans la classe
prolétaire, et qu'en même temps toutes deux ont à leur disposition
plus de satisfactions respectives; n'arrivons-nous pas rigoureusement
à cette conclusion:
_Les lois générales du monde social sont harmoniques, elles tendent
dans tous les sens au perfectionnement de l'humanité_?
Car enfin, puisque, après une période de cent ans, pendant laquelle
elles ont été si fréquemment et si profondément violées, l'Humanité
se trouve plus avancée, il faut que leur action soit bienfaisante, et
même assez pour compenser encore l'action des causes perturbatrices.
Comment, d'ailleurs, en pourrait-il être autrement? N'y a-t-il pas
une sorte d'équivoque ou plutôt de pléonasme sous ces expressions:
_Lois générales bienfaisantes_? Peuvent-elles ne pas l'être?...
Quand Dieu a mis dans chaque homme une impulsion irrésistible vers
le bien, et, pour le discerner, une lumière susceptible de se
rectifier, dès cet instant il a été décidé que l'Humanité était
perfectible et qu'à travers beaucoup de tâtonnements, d'erreurs, de
déceptions, d'oppressions, d'oscillations, elle marcherait vers le
mieux indéfini. Cette marche de l'Humanité, en tant que les erreurs,
les déceptions, les oppressions en sont absentes, c'est justement ce
qu'on appelle les lois générales de l'ordre social. Les erreurs, les
oppressions, c'est ce que je nomme la violation de ces lois ou les
causes perturbatrices. Il n'est donc pas possible que les unes ne
soient bienfaisantes et les autres funestes, à moins qu'on n'aille
jusqu'à mettre en doute si les causes perturbatrices ne peuvent
agir d'une manière plus permanente que les lois générales. Or cela
est contradictoire à ces prémisses: notre intelligence, qui peut se
tromper, est susceptible de se rectifier. Il est clair que le monde
social étant constitué comme il l'est, l'erreur rencontre tôt ou tard
pour limite la Responsabilité, l'oppression se brise tôt ou tard à la
Solidarité; d'où il suit que les causes perturbatrices ne sont pas
d'une nature permanente, et c'est pour cela que ce qu'elles troublent
mérite le nom de lois générales.
Pour se conformer à des lois générales, il faut les connaître. Qu'il
me soit donc permis d'insister sur les rapports, si mal compris, du
capitaliste et du travailleur.
Le capital et le travail ne peuvent se passer l'un de l'autre.
Perpétuellement en présence, leurs arrangements sont un des faits
les plus importants et les plus intéressants que l'économiste puisse
observer. Et qu'on y songe bien, des haines invétérées, des luttes
ardentes, des crimes, des torrents de sang peuvent sortir d'une
observation mal faite, si elle se popularise.
Or, je le dis avec la conviction la plus entière, on a saturé le
public, depuis quelques années, des théories les plus fausses sur
cette matière. On a professé que, des transactions libres du capital
et du travail, il devait sortir, non pas accidentellement, mais
nécessairement, le monopole pour le capitaliste, l'oppression pour
le travailleur, d'où l'on n'a pas craint de conclure que la liberté
devait être partout étouffée; car, je le répète, quand on a accusé la
liberté d'avoir engendré le monopole, on n'a pas seulement prétendu
constater un fait, mais exprimer une Loi. À l'appui de cette thèse,
on a invoqué l'action des machines et celle de la concurrence. M. de
Sismondi, je crois, a été le fondateur, et M. Buret, le propagateur
de ces tristes doctrines, bien que celui-ci n'ait conclu que fort
timidement et que le premier n'ait pas osé conclure du tout. Mais
d'autres sont venus qui ont été plus hardis. Après avoir soufflé
la haine du _capitalisme_ et du _propriétarisme_, après avoir fait
accepter des masses comme un axiome incontestable cette découverte:
_La liberté conduit fatalement au monopole_, ils ont, volontairement
ou non, entraîné le peuple à mettre la main sur cette liberté
maudite[43]. Quatre jours d'une lutte sanglante l'ont dégagée, mais
non rassurée; car ne voyons-nous pas, à chaque instant, la main de
l'État, obéissant aux préjugés vulgaires, toujours prête à s'immiscer
dans les rapports du capital et du travail?
[Note 43: Journées de juin 1848.]
L'action de la concurrence a déjà été déduite de notre théorie
de la valeur. Nous ferons voir de même l'effet des machines. Ici
nous devons nous borner à exposer quelques idées générales sur les
rapports du capitaliste et du travailleur.
Le fait qui frappe d'abord beaucoup nos réformateurs pessimistes,
c'est que les capitalistes sont plus riches que les ouvriers, qu'ils
se procurent plus de satisfactions, d'où il résulte qu'ils s'adjugent
une part plus grande, et par conséquent injuste, dans le produit
élaboré en commun. C'est à quoi aboutissent les statistiques plus ou
moins intelligentes, plus ou moins impartiales, dans lesquelles ils
exposent la situation des classes ouvrières.
Ces messieurs oublient que la _misère absolue_ est le point de départ
fatal de tous les hommes, et qu'elle persiste fatalement tant qu'ils
n'ont rien acquis ou que personne n'a rien acquis pour eux. Remarquer
en bloc que les capitalistes sont mieux pourvus que les simples
ouvriers, c'est constater simplement que ceux qui ont quelque chose
ont plus que ceux qui n'ont rien.
Les questions que l'ouvrier doit se poser ne sont pas celles-ci:
«Mon travail me produit-il beaucoup? me produit-il peu? me produit-il
autant qu'à un autre? me produit-il ce que je voudrais?»
Mais bien celles-ci:
«Mon travail me produit-il moins parce que je l'ai mis au service du
capitaliste? Me produirait-il plus, si je l'isolais, ou bien si je
l'associais à celui d'autres travailleurs dénués comme moi? Je suis
mal, mais serais-je mieux s'il n'y avait pas de capital au monde?
Si la part que j'obtiens, par mon arrangement avec le capital, est
plus grande que celle que j'obtiendrais sans cet arrangement, en
quoi suis-je fondé à me plaindre? Et puis, selon quelles lois nos
parts respectives vont-elles augmentant ou diminuant dans le cas des
transactions libres? S'il est dans la nature de ces transactions
de faire que, à mesure que le total à partager s'accroît, j'aie à
prendre dans l'excédant une proportion toujours croissante (chapitre
VII, page 249), au lieu de vouer haine au capital, n'ai-je pas à le
traiter en bon frère? S'il est bien avéré que la présence du capital
me favorise, et que son absence me ferait mourir, suis-je bien
prudent et bien avisé quand je le calomnie, l'épouvante, le force à
se dissiper ou à fuir?»
On allègue sans cesse que, dans le débat qui précède le traité, les
situations ne sont pas égales, parce que le capital peut attendre et
que le travail ne le peut pas. Le plus pressé, dit-on, est bien forcé
de céder le premier, en sorte que le capitaliste fixe le taux du
salaire.
Sans doute, en s'en tenant à la superficie des choses, celui qui
s'est créé des approvisionnements, et qui à raison de sa prévoyance
peut attendre, a l'avantage du marché. À ne considérer qu'une
transaction isolée, celui qui dit: _Do ut facias_, n'est pas aussi
pressé d'arriver à une conclusion que celui qui répond: _Facio ut
des_. Car quand on peut dire, _do_, on possède et, quand on possède,
on peut attendre.
Il ne faut pourtant pas perdre de vue que la valeur a le même
principe dans le service que dans le produit. Si l'une des parties
dit _do_, au lieu de _facio_, c'est qu'elle a eu la prévoyance
d'exécuter le _facio_ par anticipation. Au fond, c'est le service de
part et d'autre qui mesure la valeur. Or, si pour le travail actuel
tout retard est une souffrance, pour le travail antérieur il est
une perte. Il ne faut donc pas croire que celui qui dit _do_, le
capitaliste, s'amusera ensuite, surtout si l'on considère l'ensemble
de ses transactions, à différer le marché. Au fait, voit-on beaucoup
de capitaux oisifs pour cette cause? Sont-ils fort nombreux les
manufacturiers qui arrêtent leur fabrication, les armateurs qui
arrêtent leurs expéditions, les agriculteurs qui retardent leurs
récoltes, uniquement pour déprécier le salaire, en prenant les
ouvriers par la famine?
Mais, sans nier ici que la position du capitaliste à l'égard de
l'ouvrier ne soit favorable sous ce rapport, n'y a-t-il rien autre
chose à considérer dans leurs arrangements? Et, par exemple, n'est-ce
pas une circonstance tout en faveur du _travail actuel_ que le
_travail accumulé_ perde de sa valeur par la seule action du temps?
J'ai déjà fait ailleurs allusion à ce phénomène. Cependant il importe
de le soumettre ici de nouveau à l'attention des lecteurs, puisqu'il
a une grande influence sur la rémunération du travail actuel.
Ce qui, selon moi, rend fausse ou du moins incomplète cette théorie
de Smith, que _la valeur vient du travail_, c'est qu'elle n'assigne
à la valeur qu'un élément, tandis qu'étant un rapport, elle en a
nécessairement deux. En outre, si la valeur naissait uniquement du
travail et le représentait, elle lui serait proportionnelle, ce qui
est contraire à tous les faits.
Non, la valeur vient du service reçu et rendu; et le service dépend
autant, si ce n'est plus, de la peine épargnée à celui qui le reçoit
que de la peine prise par celui qui le rend. À cet égard, les faits
les plus usuels confirment le raisonnement. Quand j'achète un
produit, je puis bien me demander: «Combien de temps a-t-on mis à le
faire?» Et c'est là sans doute un des éléments de mon évaluation;
mais je me demande encore et surtout: «Combien de temps mettrais-je
à le faire? Combien de temps ai-je mis à faire la chose qu'on me
demande en échange?» Quand j'achète un service, je ne me demande pas
seulement: Combien en coûtera-t-il à mon vendeur pour me le rendre?
mais encore: Combien m'en coûterait-il pour me le rendre à moi-même?
Ces questions personnelles et les réponses qu'elles provoquent font
tellement partie essentielle de l'évaluation, que le plus souvent
elles la déterminent.
Marchandez un diamant trouvé par hasard. On vous cédera fort peu
ou point de travail; on vous en demandera beaucoup. Pourquoi donc
donnerez-vous votre consentement? parce que vous prendrez en
considération le travail qu'on vous épargne, celui que vous seriez
obligé de subir pour satisfaire, par toute autre voie, le désir de
posséder un diamant.
Quand donc le _travail antérieur_ et le _travail actuel_ s'échangent,
ce n'est nullement sur le pied de leur intensité ou de leur durée,
mais sur celui de leur valeur, c'est-à-dire du service qu'ils se
rendent, de l'utilité dont ils sont l'un pour l'autre. Le capital
viendrait dire: «Voici un produit qui m'a coûté autrefois dix heures
de travail;» si le travail actuel était en mesure de répondre: «Je
puis faire le même produit en cinq heures;» force serait au capital
de subir cette différence: car, encore une fois, peu importe à
l'acquéreur actuel de savoir ce que le produit a demandé jadis de
labeur; ce qui l'intéresse, c'est de connaître ce qu'il lui en
épargne aujourd'hui, le service qu'il en attend.
Le capitaliste, au sens très-général, est l'homme qui, ayant prévu
que tel service serait demandé, l'a préparé d'avance et en a
incorporé la mobile valeur dans un produit.
Quand le travail a été ainsi exécuté par anticipation, en vue d'une
rémunération future, rien ne nous dit qu'à n'importe quel jour de
l'avenir il rendra exactement le même service, épargnera la même
peine, et conservera par conséquent une valeur uniforme. C'est
même hors de toute vraisemblance. Il pourra être très-recherché,
très-difficile à remplacer de toute autre manière, rendre des
services mieux appréciés ou appréciés par plus de monde, acquérir
une valeur croissante avec le temps, en d'autres termes, s'échanger
contre une proportion toujours plus grande de travail actuel.
Ainsi, il n'est pas impossible que tel produit, un diamant, un
violon de Stradivarius, un tableau de Raphaël, un plant de vignes
à Château-Lafitte, s'échange contre mille fois plus de journées de
travail qu'il n'en a demandé. Cela ne veut pas dire autre chose, si
ce n'est que le travail antérieur est bien rémunéré dans ce cas parce
qu'il rend beaucoup de services.
Le contraire est possible aussi. Il se peut que ce qui avait exigé
quatre heures de travail ne se vende plus que pour trois heures d'un
travail de même intensité.
Mais,--et voici ce qui me paraît extrêmement important au point de
vue et dans l'intérêt des classes ouvrières, de ces classes qui
aspirent avec tant d'ardeur et de raison à sortir de l'état précaire
qui les épouvante,--quoique les deux alternatives soient possibles
et se réalisent tour à tour, quoique le travail accumulé puisse
quelquefois gagner, quelquefois perdre de sa valeur relativement au
travail actuel, cependant le premier cas est assez rare pour être
considéré comme accidentel, exceptionnel, tandis que le second est
le résultat d'une loi générale inhérente à l'organisation même de
l'homme.
Que l'homme, avec ses acquisitions intellectuelles et expérimentales,
soit de nature progressive, au moins industriellement parlant
(car, au point de vue moral, l'assertion pourrait rencontrer des
contradicteurs), cela n'est pas contestable. Que la plupart des
choses qui se faisaient jadis avec un travail donné ne demandent plus
aujourd'hui qu'un travail moindre, à cause du perfectionnement des
machines, de l'intervention gratuite des forces naturelles, cela est
certainement hors de doute; et l'on peut affirmer, sans crainte de se
tromper, qu'à chaque période de dix ans, par exemple, une quantité
donnée de travail accomplira, dans la plupart des cas, de plus grands
résultats que ne pouvait le faire la même quantité de travail à la
période décennale précédente.
Et quelle est la conclusion à tirer de là? C'est que le travail
antérieur va toujours se détériorant relativement au travail actuel;
c'est que dans l'échange, sans nulle injustice, et pour réaliser
l'équivalence des services, il faut que le premier donne au second
plus d'heures qu'il n'en reçoit. C'est là une conséquence forcée du
progrès.
Vous me dites: «Voici une machine; elle a dix ans de date, mais
elle est encore neuve. Il en a coûté 1,000 journées de travail pour
la faire. Je vous la cède contre un nombre égal de journées.» À
quoi je réponds: Depuis dix ans, on a inventé de nouveaux outils,
on a découvert de nouveaux procédés, si bien que je puis faire
aujourd'hui, ou faire faire, ce qui revient au même, une machine
semblable avec 600 journées; donc, je ne vous en donnerai pas
davantage.--«Mais je perdrai 400 journées.»--Non, car 6 journées
d'aujourd'hui en valent 10 d'autrefois. En tout cas, ce que vous
m'offrez pour 1,000, je puis me le procurer pour 600. Ceci finit
le débat; si le temps a frappé la valeur de votre travail de
détérioration, pourquoi serait-ce à moi d'assumer cette perte?
Vous me dites: «Voilà un champ. Pour l'amener à l'état de
productivité où il est, moi et mes ancêtres avons dépensé 1,000
journées. À la vérité, ils ne connaissaient ni hache, ni scie, ni
bêche, et faisaient tout à force de bras. N'importe, donnez-moi
d'abord 1,000 de vos journées, pour équivaloir aux 1,000 que je vous
cède, puis ajoutez-en 300 pour la valeur de la puissance productive
du sol, et prenez ma terre.» Je réponds: Je ne vous donnerai pas
1,300 ni même 1,000 journées, et voici mes motifs: Il y a sur la
surface du globe une quantité indéfinie de puissances productives
sans valeur. D'une autre part, on connaît aujourd'hui la bêche, la
hache, la scie, la charrue et bien d'autres moyens d'abréger et
féconder le travail; de telle sorte qu'avec 600 journées je puis,
soit mettre une terre inculte dans l'état où est la vôtre, soit (ce
qui revient absolument au même pour moi) _me procurer par l'échange
tous les avantages que vous retirez de votre champ_. Donc, je
vous donnerai 600 journées et pas une heure en sus.--«En ce cas,
non-seulement je ne bénéficie pas de la prétendue valeur des forces
productives de cette terre, mais encore je ne rentre pas dans le
nombre des journées effectives, par moi et mes ancêtres, consacrées à
son amélioration. N'est-il pas étrange que je sois accusé par Ricardo
de vendre les puissances de la nature; par Senior, d'accaparer
au passage les dons de Dieu; par tous les économistes, d'être un
monopoleur; par Proudhon, d'être un voleur, alors que c'est moi qui
suis dupe?»--Vous n'êtes pas plus dupe que monopoleur. Vous recevez
l'équivalent de ce que vous donnez. Or il n'est ni naturel, ni juste,
ni possible qu'un travail grossier, exécuté à la main il y a des
siècles, s'échange, journée par journée, contre du travail actuel
plus intelligent et plus productif.
Ainsi, on le voit, par un admirable effet du mécanisme social, quand
le travail antérieur et le travail actuel sont en présence, quand il
s'agit de savoir dans quelle proportion sera réparti entre eux le
produit de leur collaboration, il est tenu compte à l'un et à l'autre
de leur supériorité spécifique; ils participent à cette distribution
selon les services comparatifs qu'ils rendent. Or il peut bien
arriver quelquefois, exceptionnellement, que cette supériorité soit
du côté du travail antérieur. Mais la nature de l'homme, la loi du
progrès, font que, dans la presque universalité des cas, elle se
manifeste dans le travail actuel. Le progrès profite à celui-ci; la
détérioration incombe au capital.
Indépendamment de ce résultat, qui montre combien sont vides et
vaines les déclamations inspirées à nos réformateurs modernes par la
prétendue _tyrannie du capital_, il est une considération plus propre
encore à éteindre, dans le coeur des ouvriers, cette haine factice et
désolante contre les autres classes, qu'on a tenté avec succès d'y
allumer.
Cette considération la voici:
Le capital, jusqu'où qu'il porte ses prétentions, et quelque heureux
qu'il soit dans ses efforts pour les faire triompher, ne peut jamais
placer le travail dans une condition pire que l'isolement. En
d'autres termes, le capital favorise toujours plus le travail par sa
présence que par son absence.
Rappelons-nous l'exemple que j'invoquais tout à l'heure.
Deux hommes sont réduits à pêcher pour vivre. L'un a des filets, des
lignes, une barque et quelques provisions pour attendre les fruits
de ses prochains travaux. L'autre n'a rien que ses bras. Il est de
leur intérêt de s'associer[44]. Quelles que soient les conditions
de partage qui interviendront, elles n'empireront jamais le sort de
l'un de ces deux pêcheurs, pas plus du riche que du pauvre, car dès
l'instant que l'un d'eux trouverait l'association onéreuse comparée à
l'isolement, il reviendrait à l'isolement.
[Note 44: Voyez chapitre IV.]
Dans la vie sauvage comme dans la vie pastorale, dans la vie agricole
comme dans la vie industrielle, les relations du capital et du
travail ne font que reproduire cet exemple.
Ainsi l'absence du capital est une limite qui est toujours à la
disposition du travail. Si les prétentions du Capital allaient
jusqu'à rendre, pour le Travail, l'action commune moins profitable
que l'action isolée, celui-ci serait maître de se réfugier dans
l'isolement, asile toujours ouvert (excepté sous l'esclavage) contre
l'association volontaire et onéreuse; car le travail peut toujours
dire au capital: Aux conditions que tu m'offres, je préfère agir seul.
On objecte que ce refuge est illusoire et dérisoire, que l'action
isolée est interdite au travail par une impossibilité radicale, et
qu'il ne peut se passer d'instruments sous peine de mort.
Cela est vrai, mais confirme la vérité de mon assertion, à savoir:
que le capital, parvînt-il à porter ses exigences jusqu'aux extrêmes
limites, fait encore du bien au travail, par cela seul qu'il se
l'associe. Le travail ne commence à entrer dans une condition
pire que la pire association qu'au moment où l'association cesse,
c'est-à-dire quand le capital se retire. Cessez donc, apôtres de
malheur, de crier à la tyrannie du capital, puisque vous convenez que
son action est toujours,--plus ou moins sans doute, mais toujours
bienfaisante. Singulier tyran, dont la puissance est secourable à
tous ceux qui en veulent ressentir l'effet, et n'est nuisible que par
abstention!
Mais on insiste sur l'objection en disant: Cela pouvait être ainsi
dans l'origine des sociétés. Aujourd'hui le capital a tout envahi;
il occupe tous les postes; il s'est emparé de toutes les terres. Le
prolétaire n'a plus ni air, ni espace, ni sol où mettre ses pieds, ni
pierre où poser sa tête, sans la permission du capital. Il en subit
donc la loi, vous ne lui donnez pour refuge que l'isolement, qui,
vous en convenez, est la mort!
Il y a là une ignorance complète de l'économie sociale et une
déplorable confusion.
Si, comme on le dit, le capital s'est emparé de toutes les forces
de la nature, de toutes les terres, de tout l'espace, je demande
au profit de qui. À son profit sans doute. Mais alors, comment se
fait-il qu'un simple travailleur, qui n'a que ses bras, se procure,
en France, en Angleterre, en Belgique, mille et un million de fois
plus de satisfactions qu'il n'en recueillerait dans l'isolement,--non
point dans l'hypothèse sociale qui vous révolte, mais dans cette
autre hypothèse que vous chérissez, celle où le capital n'aurait
encore rien usurpé?
Je tiendrai toujours le débat sur ce fait, jusqu'à ce que vous
l'expliquiez avec votre nouvelle science, car, quant à moi, je crois
en avoir donné la raison (chapitre VII).
Oui, prenez à Paris le premier ouvrier venu. Constatez ce qu'il
gagne et les satisfactions qu'il se procure. Quand vous aurez bien
déblatéré l'un et l'autre contre le maudit capital, j'interviendrai
et dirai à cet ouvrier:
Nous allons détruire le capital et tout ce qu'il a créé. Je vais te
mettre au milieu de cent millions d'hectares de la terre la plus
fertile, que je te donnerai en toute propriété et jouissance, avec
tout ce qu'elle contient dessus et dessous. Tu ne seras coudoyé
par aucun capitaliste. Tu jouiras pleinement de tes quatre droits
naturels, chasse, pêche, cueillette et pâture. Il est vrai que tu
n'auras pas de capital; car si tu en avais, tu serais précisément
dans cette position que tu critiques chez les autres. Mais enfin
tu n'auras plus à te plaindre du propriétarisme, du capitalisme,
de l'individualisme, des usuriers, des agioteurs, des banquiers,
des accapareurs, etc. La terre entière sera à toi. Vois si tu veux
accepter cette position.
D'abord notre ouvrier rêvera le sort d'un monarque puissant. En y
réfléchissant néanmoins, il est probable qu'il se dira: Calculons.
Même quand on a cent millions d'hectares de bonne terre, encore
faut-il vivre. Faisons donc le compte de _pain_, dans les deux
situations.
Maintenant je gagne 3 francs par jour. Le blé étant à 15 francs, je
puis avoir un hectolitre de blé tous les cinq jours. C'est comme si
je le semais et récoltais moi-même.
Quand je serai propriétaire de cent millions d'hectares de terre,
c'est tout au plus si je ferai, sans capital, un hectolitre de blé
dans deux ans, et d'ici là, j'ai le temps de mourir de faim cent
fois... Donc je m'en tiens à mon salaire.
Vraiment on ne médite pas assez sur le progrès que l'humanité
a dû accomplir, même pour entretenir la chétive existence des
ouvriers[45]............
[Note 45: Ici s'arrête le manuscrit rapporté de Rome. La courte note
qui suit, nous l'avons trouvée dans les papiers de l'auteur restés à
Paris. Elle nous apprend comment il se proposait de terminer et de
résumer ce chapitre.
(_Note de l'éditeur._)]
L'amélioration du sort des ouvriers se trouve dans le salaire même et
dans les lois naturelles qui le régissent.
1º L'ouvrier tend à s'élever au rang d'entrepreneur capitaliste.
2º Le salaire tend à hausser.
Corollaire.--Le passage du salariat à l'entreprise devient toujours
moins désirable et plus facile.....
XV
DE L'ÉPARGNE