grains de blé ou des pièces de monnaie. Cet entassement matériel
d'objets fongibles, restreint par sa nature à des bornes fort
étroites, ne représente l'_épargne_ que pour l'homme isolé. Tout
ce que nous avons dit jusqu'ici de la valeur, des services, de la
richesse relative nous avertit que, socialement, l'épargne, quoique
née de ce germe, prend d'autres développements et un autre caractère.
_Épargner_, c'est mettre volontairement un intervalle entre le moment
où l'on rend des services à la société et celui où l'on en retire
des services équivalents. Ainsi, par exemple, un homme peut tous les
jours, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à l'âge de soixante, rendre
à ses semblables des services dépendant de sa profession, égaux à
quatre, et ne leur demander que des services égaux à trois. En ce
cas, il s'est donné la faculté de retirer du milieu social, dans sa
vieillesse, quand il ne pourra plus travailler, le payement du quart
de tout son travail de quarante ans.
La circonstance qu'il a reçu et successivement accumulé des titres
de reconnaissance, consistant en lettres de change, billets à ordre,
billets de banque, monnaies, est tout à fait secondaire et de forme.
Elle n'a de rapport qu'aux moyens d'exécution. Elle ne peut changer
la nature ni les effets de l'épargne. L'illusion que nous fait la
monnaie à cet égard n'en est pas moins une illusion, encore que nous
en soyons presque tous dupes.
En effet, difficilement nous pouvons nous défendre de croire que
celui qui épargne retire une valeur de la circulation, et, par
conséquent, porte à la société un certain préjudice.
Et là se rencontre une de ces contradictions apparentes qui rebutent
la logique, une de ces impasses qui semblent opposer au progrès un
obstacle infranchissable, une de ces dissonances qui contristent le
coeur en paraissant accuser l'auteur des choses dans sa puissance ou
dans sa volonté.
D'un côté, nous savons que l'humanité ne peut s'élargir, s'élever, se
perfectionner, réaliser le loisir, la stabilité, par conséquent le
développement intellectuel et la culture morale, que par l'abondante
création et la persévérante accumulation des capitaux. C'est aussi
de la multiplication rapide du capital que dépendent la demande des
bras, l'élévation du salaire et par suite le progrès vers l'égalité.
Mais, d'autre part, _épargner_ n'est-ce pas le contraire de
_dépenser_, et si celui qui dépense provoque et active le travail,
celui qui épargne ne fait-il pas l'opposé?--Si chacun se prenait
à économiser le plus possible, on verrait le travail languir en
proportion, et il s'arrêterait entièrement, si l'épargne pouvait être
intégrale.
Que faut-il donc conseiller aux hommes? Et quelle base certaine
l'économie politique offre-t-elle à la morale, alors que nous n'en
voyons sortir que cette alternative contradictoire et funeste:
«_Si vous n'épargnez pas_, le capital ne se reformera pas, il se
dissipera; les bras se multiplieront, mais le moyen de les payer
restant stationnaire, ils se feront concurrence, ils s'offriront au
rabais, le salaire se déprimera, et l'humanité sera par ce côté
sur son déclin. Elle y sera aussi sous un autre aspect, car si vous
n'épargnez pas, vous n'aurez pas de pain dans votre vieillesse, vous
ne pourrez ouvrir une plus large carrière à votre fils, doter votre
fille, agrandir vos entreprises, etc.»
«_Si vous épargnez_, vous diminuez le fonds des salaires, vous nuisez
à un nombre immense de vos frères, vous portez atteinte au travail,
ce créateur universel des satisfactions humaines; vous abaissez par
conséquent le niveau de l'humanité.»
Ces choquantes contradictions disparaissent devant l'explication
que nous donnons de l'épargne, explication fondée sur les idées
auxquelles nous ont conduit nos recherches sur la valeur.
Les services s'échangent contre les services.
La valeur est l'appréciation de deux services comparés.
D'après cela, épargner c'est avoir rendu un service, accorder du
temps pour recevoir le service équivalent, ou, d'une manière plus
générale, c'est mettre un laps de temps entre le service rendu et le
service reçu.
Or en quoi celui qui s'abstient de retirer du milieu social un
service auquel il a droit fait-il tort à la société ou nuit-il
au travail? Je ne retirerai la valeur qui m'est due que dans un
an, quand je pourrais l'exiger sur l'heure. Je donne donc à la
Société un an de répit. Pendant cet intervalle, le travail continue
à s'exécuter, les services à s'échanger comme si je n'existais
pas. Je n'y ai porté aucun trouble. Au contraire, j'ai ajouté
une satisfaction à celles de mes semblables, et ils en jouissent
gratuitement pendant un an.
Gratuitement n'est pas le mot, car il faut achever de décrire le
phénomène.
Le laps de temps qui sépare les deux services échangés est lui-même
matière à transaction comme à échange, car il a une valeur. C'est là
l'origine et l'explication de l'_intérêt_.
En effet, un homme rend un service actuel. Sa volonté est de ne
recevoir que dans dix ans le service équivalent. Voilà une valeur
dont il se refuse la jouissance immédiate. Or le caractère de la
_valeur_, c'est de pouvoir affecter toutes les formes possibles.
Avec une valeur déterminée, on est sûr d'obtenir tout service
imaginable d'une valeur égale, soit improductif, soit productif.
Celui qui ajourne à dix ans la rentrée d'une créance, n'ajourne
donc pas seulement une jouissance; il ajourne la possibilité d'une
production. C'est pour cela qu'il se rencontrera dans le monde des
hommes disposés à traiter de cet ajournement. L'un d'eux dira à notre
économe: «Vous avez droit à recevoir immédiatement une valeur, et il
vous convient de ne la recevoir que dans dix ans. Eh bien! pendant
ces dix ans substituez-moi à votre droit, mettez-moi à votre lieu et
place. Je toucherai pour vous la valeur dont vous êtes créancier; je
l'emploierai pendant dix ans sous une forme productive, et vous la
restituerai à l'échéance. Par là vous me rendrez un _service_, et
comme tout service a une valeur, qui s'apprécie en le comparant à un
autre service, il ne reste plus qu'à estimer celui que je sollicite
de vous, à en fixer la _valeur_. Ce point débattu et réglé, j'aurai à
vous remettre, à l'échéance, non-seulement la valeur du service dont
vous êtes créancier, mais encore la valeur du service que vous allez
me rendre.»
C'est la valeur de cette cession temporaire de valeurs épargnées
qu'on nomme _intérêt_.
Par la même raison qu'un tiers peut désirer qu'on lui cède, _à titre
onéreux_, la jouissance d'une valeur épargnée, le débiteur originaire
peut aussi solliciter la même transaction. Dans l'un et l'autre cas,
cela s'appelle _demander crédit_. Accorder crédit, c'est donner du
temps pour l'acquit d'une valeur, c'est se priver en faveur d'autrui
de la jouissance de cette valeur, c'est rendre service, c'est
acquérir des droits à un service équivalent.
Mais, pour en revenir aux effets économiques de l'épargne, maintenant
que nous connaissons tous les détails de ce phénomène, il est bien
évident qu'il ne porte aucune atteinte à l'activité générale, au
travail humain. Alors même que celui qui réalise l'économie et qui,
en échange des services rendus, reçoit des écus, alors même, dis-je,
qu'il entasserait des écus les uns sur les autres, il ne ferait
aucun tort à la société, puisqu'il n'a pu retirer de son sein ces
valeurs qu'en y versant des valeurs équivalentes. J'ajoute que cet
entassement est invraisemblable, exceptionnel, anormal, puisqu'il
blesse l'intérêt personnel de ceux qui voudraient le pratiquer. Entre
les mains d'un homme, les écus signifient: «Celui qui nous possède a
rendu des services à la société et n'en a pas été payé. La société
nous a remis entre ses mains pour lui servir de titre. Nous sommes
à la fois une reconnaissance, une promesse et une garantie. Le jour
où il voudra, il pourra, en nous exhibant et restituant, retirer du
milieu social les services dont il est créancier.»
Or cet homme n'est pas pressé. Sensuit-il qu'il conservera ses écus?
Non, puisque, nous l'avons vu, le laps de temps qui sépare deux
services échangés devient lui-même matière à transaction. Si notre
économe a l'intention de rester dix ans sans retirer de la Société
les services qui lui sont dus, son intérêt est de se substituer un
représentant, afin d'ajouter à la valeur dont il est créancier la
valeur de ce service spécial.--L'épargne n'implique donc en aucune
façon entassement matériel.
Que les moralistes ne soient plus arrêtés par cette
considération......
XVI
DE LA POPULATION
Il me tardait d'aborder ce chapitre, ne fût-ce que pour venger
Malthus des violentes attaques dont il a été l'objet. C'est une
chose à peine croyable que des écrivains sans aucune portée, sans
aucune valeur, d'une ignorance qu'ils étalent à chaque page, soient
parvenus, à force de se répéter les uns les autres, à décrier dans
l'opinion publique un auteur grave, consciencieux, philanthrope, et
à faire passer pour absurde un système qui, tout au moins, mérite
d'être étudié avec une sérieuse attention.
Il se peut que je ne partage pas en tout les idées de Malthus. Chaque
question a deux faces, et je crois que Malthus a tenu ses regards
trop exclusivement fixés sur le côté sombre. Pour moi, je l'avoue,
dans mes études économiques, il m'est si souvent arrivé d'aboutir à
cette conséquence: _Dieu fait bien ce qu'il fait_, que, lorsque la
logique me mène à une conclusion différente, je ne puis m'empêcher de
me défier de ma logique. Je sais que c'est un danger pour l'esprit
que cette foi aux intentions finales.--Le lecteur pourra juger plus
tard si mes préventions m'ont égaré.--Mais cela ne m'empêchera jamais
de reconnaître qu'il y a énormément de vérité dans l'admirable
ouvrage de cet économiste; cela ne m'empêchera pas surtout de rendre
hommage à cet ardent amour de l'humanité qui en anime toutes les
lignes.
Malthus, qui connaissait à fond l'Économie sociale, avait la claire
vue de tous les ingénieux ressorts dont la nature a pourvu l'humanité
pour assurer sa marche dans la voie du progrès. En même temps, il
croyait que le progrès humain pouvait se trouver entièrement paralysé
par un principe, celui de la Population. En contemplant le monde
il se disait tristement: «Dieu semble avoir pris beaucoup de soin
des espèces et fort peu des individus. En effet, de quelque classe
d'êtres animés qu'il s'agisse, nous la voyons douée d'une fécondité
si débordante, d'une puissance de multiplication si extraordinaire,
d'une si surabondante profusion de germes, que la destinée de
l'espèce paraît sans doute bien assurée, mais que celle des individus
semble bien précaire; car tous les germes ne peuvent être en
possession de la vie: il faut qu'ils manquent à naître ou qu'ils
meurent prématurément.»
«L'homme ne fait pas exception à cette loi. (Et il est surprenant
que cela choque les socialistes, qui ne cessent de répéter que le
droit général doit primer le droit individuel.) Il est positif que
Dieu a assuré la conservation de l'humanité en la pourvoyant d'une
grande puissance de reproduction. Le nombre des hommes arriverait
donc naturellement à surpasser ce que le sol en peut nourrir, sans
la prévoyance. Mais l'homme est prévoyant, et c'est sa raison, sa
volonté qui seules peuvent mettre obstacle à cette progression
fatale.»
Partant de ces prémisses, qu'on peut contester si l'on veut, mais
que Malthus tenait pour incontestables, il devait nécessairement
attacher le plus haut prix à l'exercice de la prévoyance. Car il n'y
avait pas de milieu, il fallait que l'homme prévînt volontairement
l'excessive multiplication, ou bien qu'il tombât, comme toutes les
autres espèces, sous le coup des obstacles répressifs.
Malthus ne croyait donc jamais faire assez pour engager les hommes à
la prévoyance; plus il était philanthrope, plus il se sentait obligé
de mettre en relief, afin de les faire éviter, les conséquences
funestes d'une imprudente reproduction. Il disait: Si vous multipliez
inconsidérément, vous ne pourrez vous soustraire au châtiment sous
une forme quelconque et toujours hideuse: la famine, la guerre, la
peste, etc... L'abnégation des riches, la charité, la justice des
lois économiques ne seraient que des remèdes inefficaces.
Dans son ardeur, Malthus laissa échapper une phrase qui, séparée de
tout son système et du sentiment qui l'avait dictée, pouvait paraître
dure. C'était à la première édition de son livre, qui alors n'était
qu'une brochure et depuis est devenu un ouvrage en quatre volumes.
On lui fit observer que la forme donnée à sa pensée dans cette
phrase pouvait être mal interprétée. Il se hâta de l'effacer, et
elle n'a jamais reparu dans les éditions nombreuses du _Traité de la
population_.
Mais un de ses antagonistes, M. Godwin, l'avait relevée.--Qu'est-il
arrivé? C'est que M. de Sismondi (un des hommes qui, avec les
meilleures intentions du monde, ont fait le plus de mal) a reproduit
cette phrase malencontreuse. Aussitôt tous les socialistes s'en sont
emparés, et cela leur a suffi pour juger, condamner et exécuter
Malthus. Certes ils ont à remercier Sismondi de son érudition; car,
quant à eux, ils n'ont jamais lu ni Malthus ni Godwin.
Les socialistes ont donc fait de la phrase retirée par Malthus
lui-même la base de son système. Ils la répètent à satiété: dans un
petit volume in-18, M. Pierre Leroux la reproduit au moins quarante
fois; elle défraye les déclamations de tous les réformateurs de
deuxième ordre.
Le plus célèbre et le plus vigoureux de cette école ayant fait un
chapitre contre Malthus, un jour que je causais avec lui, je lui
citai des opinions exprimées dans le _Traité de la population_,
et je crus m'apercevoir qu'il n'en avait aucune connaissance.
Je lui dis: «Vous, qui avez réfuté Malthus, ne l'auriez-vous
pas lu d'un bout à l'autre?»--«Je ne l'ai pas lu du tout, me
répondit-il. Tout son système est renfermé dans une page et résumé
par la fameuse progression arithmétique et géométrique: cela me
suffit.»--«Apparemment, lui dis-je, vous vous moquez du public, de
Malthus, de la vérité, de la conscience et de vous-même....»
Voilà comment, en France, une opinion prévaut. Cinquante ignares
répètent en choeur une méchanceté absurde mise en avant par un plus
ignare qu'eux; et, pour peu que cette méchanceté abonde dans le sens
de la vogue et des passions du jour, elle devient un axiome.
La science, il faut pourtant le reconnaître, ne peut pas aborder
un problème avec la volonté arrêtée d'arriver à une conclusion
consolante. Que penserait-on d'un homme qui étudierait la
physiologie, bien résolu d'avance à démontrer que Dieu n'a pas pu
vouloir que l'homme fût affligé par la maladie? Si un physiologiste
bâtissait un système sur ces bases et qu'un autre se contentât de lui
opposer des faits, il est assez probable que le premier se mettrait
en colère, peut-être qu'il taxerait son confrère d'_impiété_;--mais
il est difficile de croire qu'il allât jusqu'à l'accuser d'être
l'auteur des maladies.
C'est cependant ce qui est arrivé pour Malthus. Dans un ouvrage
nourri de faits et de chiffres, il a exposé une loi qui contrarie
beaucoup d'optimistes. Les hommes qui n'ont pas voulu admettre
cette loi ont attaqué Malthus avec un acharnement haineux, avec une
mauvaise foi flagrante, comme s'il avait lui-même et volontairement
jeté devant le genre humain les obstacles qui, selon lui, découlent
du principe de la population.--Il eût été plus scientifique de
prouver simplement que Malthus se trompe et que sa prétendue loi n'en
est pas une.
La population, il faut bien le dire, est un de ces sujets, fort
nombreux du reste, qui nous rappellent que l'homme n'a guère que
le choix des maux. Quelle qu'ait été l'intention de Dieu, la
souffrance est entrée dans son plan. Ne cherchons pas l'harmonie
dans l'absence du mal, mais dans son action pour nous ramener au
bien et se restreindre lui-même progressivement. Dieu nous a donné
le libre arbitre. Il faut que nous _apprenions_,--ce qui est long et
difficile,--et puis que nous _agissions_ en conformité des lumières
acquises, ce qui n'est guère plus aisé. À cette condition, nous nous
affranchirons progressivement de la souffrance, mais sans jamais y
échapper tout à fait; car même quand nous parviendrions à éloigner le
châtiment d'une manière complète, nous aurions à subir d'autant plus
l'effort pénible de la prévoyance. Plus nous nous délivrons du mal de
la répression, plus nous nous soumettons à celui de la prévention.
Il ne sert à rien de se révolter contre cet ordre de choses; il nous
enveloppe, il est notre atmosphère. C'est en restant dans cette
donnée de la misère et de la grandeur humaines, dont nous ne nous
écarterons jamais, que nous allons, avec Malthus, aborder le problème
de la population. Sur cette grande question, nous ne serons d'abord
que simple rapporteur, en quelque sorte; ensuite nous dirons notre
manière de voir.--Si les lois de la population peuvent se résumer en
un court aphorisme, ce sera certes une circonstance heureuse pour
l'avancement et la diffusion de la science. Mais si, à raison du
nombre et de la mobilité des données du problème, nous trouvons que
ces lois répugnent à se laisser renfermer dans une formule brève et
rigoureuse, nous saurons y renoncer. L'exactitude même prolixe est
préférable à une trompeuse concision.
Nous avons vu que le progrès consiste à faire concourir de plus en
plus les forces naturelles à la satisfaction de nos besoins, de
manière qu'à chaque nouvelle époque, la même somme d'utilité est
obtenue en laissant à la Société--ou plus de loisirs--ou plus de
travail à tourner vers l'acquisition de nouvelles jouissances.
D'un autre côté, nous avons démontré que chacune des conquêtes ainsi
faites sur la nature, après avoir profité d'abord plus directement à
quelques hommes d'initiative, ne tarde pas à devenir, par la loi de
la concurrence, le patrimoine commun et gratuit de l'humanité tout
entière.
D'après ces prémisses, il semble que le bien-être des hommes aurait
dû s'accroître et en même temps s'égaliser rapidement.
Il n'en a pas été ainsi pourtant; c'est un point de fait
incontestable. Il y a dans le monde une multitude de malheureux qui
ne sont pas malheureux par leur faute.
Quelles sont les causes de ce phénomène?
Je crois qu'il y en a plusieurs. L'une s'appelle _spoliation_,
ou si vous voulez, _injustice_. Les économistes n'en ont parlé
qu'incidemment, et en tant qu'elle implique quelque erreur, quelque
fausse notion scientifique. Exposant les lois générales, ils
n'avaient pas, pensaient-ils, à s'occuper de l'effet de ces lois
quand elles n'agissent pas, quand elles sont violées. Cependant la
spoliation a joué et joue encore un trop grand rôle dans le monde
pour que, même comme économiste, nous puissions nous dispenser d'en
tenir compte. Il ne s'agit pas seulement de vols accidentels, de
larcins, de crimes isolés.--La guerre, l'esclavage, les impostures
théocratiques, les priviléges, les monopoles, les restrictions, les
abus de l'impôt, voilà les manifestations les plus saillantes de la
spoliation. On comprend quelle influence des forces perturbatrices
d'une aussi vaste étendue ont dû avoir et ont encore, par leur
présence ou leurs traces profondes, sur l'inégalité des conditions;
nous essayerons plus tard d'en mesurer l'énorme portée.
Mais une autre cause qui a retardé le progrès, et surtout qui l'a
empêché de s'étendre d'une manière égale sur tous les hommes, c'est,
selon quelques auteurs, le principe de la population.
En effet, si, à mesure que la richesse s'accroît, le nombre
des hommes entre lesquels elle se partage s'accroît aussi plus
rapidement, la richesse absolue peut être plus grande et la richesse
individuelle moindre.
Si, de plus, il y a un genre de services que tout le monde puisse
rendre, comme ceux qui n'exigent qu'un effort musculaire, et si
c'est précisément la classe à qui est dévolue cette fonction, la
moins rétribuée de toutes, qui multiplie avec le plus de rapidité,
le travail se fera à lui-même une concurrence fatale. Il y aura une
dernière couche sociale qui ne profitera jamais du progrès, si elle
s'étend plus vite qu'il ne peut se répandre.
On voit de quelle importance fondamentale est le principe de la
population.
Ce principe a été formulé par Malthus en ces termes:
_La population tend à se mettre au niveau des moyens de subsistance._
Je ferai observer en passant qu'il est surprenant qu'on ait attribué
à Malthus l'honneur ou la responsabilité de cette loi vraie ou
fausse. Il n'y a peut-être pas un publiciste, depuis Aristote, qui ne
l'ait proclamée, et souvent dans les mêmes termes.
C'est qu'il ne faut que jeter un coup d'oeil sur l'ensemble des
êtres animés pour apercevoir,--sans conserver à cet égard le moindre
doute,--que la nature s'est beaucoup plus préoccupée des espèces que
des individus.
Les précautions qu'elle a prises pour la perpétuité des races sont
prodigieuses, et parmi ces précautions figure la profusion des
germes. Cette surabondance paraît calculée partout en raison inverse
de la sensibilité, de l'intelligence et de la force avec laquelle
chaque espèce résiste à la destruction.
Ainsi, dans le règne végétal, les moyens de reproduction par
semences, boutures, etc., que peut fournir un seul individu, sont
incalculables. Je ne serais pas étonné qu'un ormeau, si toutes les
graines réussissaient, ne donnât naissance chaque année à un million
d'arbres. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas? parce que toutes ces
graines ne rencontrent pas les conditions qu'exige la vie: l'espace
et l'aliment. Elles sont détruites; et comme les plantes sont
dépourvues de sensibilité, la nature n'a ménagé ni les moyens de
reproduction ni ceux de destruction.
Les animaux dont la vie est presque végétative se reproduisent
aussi en nombre immense. Qui ne s'est demandé quelquefois comment
les huîtres pouvaient multiplier assez pour suffire à l'étonnante
consommation qui s'en fait?
À mesure qu'on s'avance dans l'échelle des êtres, on voit bien que la
nature a accordé les moyens de reproduction avec plus de parcimonie.
Les animaux vertébrés ne peuvent pas multiplier aussi rapidement
que les autres, surtout dans les grandes espèces. La vache porte
neuf mois, ne donne naissance qu'à un petit à la fois, et doit le
nourrir quelque temps. Cependant il est évident que, dans l'espèce
bovine, la faculté reproductive surpasse ce qui serait absolument
nécessaire. Dans les pays riches, comme l'Angleterre, la France,
la Suisse, le nombre des animaux de cette race s'accroît, malgré
l'énorme destruction qui s'en fait; et si nous avions des prairies
indéfinies, il n'est pas douteux que nous pourrions arriver tout à la
fois à une destruction plus forte et à une reproduction plus rapide.
Je mets en fait que, si l'espace et la nourriture ne faisaient pas
défaut, nous pourrions avoir dans quelques années dix fois plus de
boeufs et de vaches, quoiqu'en mangeant dix fois plus de viande. La
faculté reproductive de l'espèce bovine est donc bien loin de nous
avoir donné la mesure de toute sa puissance, abstraction faite de
toute limite étrangère à elle-même et provenant du défaut d'espace et
d'aliment.
Il est certain que la faculté de reproduction, dans l'espèce humaine,
est moins puissante que dans toute autre; et cela devait être. La
destruction est un phénomène auquel l'homme ne devait pas être soumis
au même degré que les animaux, dans les conditions supérieures de
sensibilité, d'intelligence et de sympathie où la nature l'a placé.
Mais échappe-t-il _physiquement_ à cette loi, en vertu de laquelle
toutes les espèces ont la faculté de multiplier plus que l'espace et
l'aliment ne le permettent? c'est ce qu'il est impossible de supposer.
Je dis _physiquement_, parce que je ne parle ici que de la loi
physiologique.
Il existe une différence radicale entre la _puissance physiologique_
de multiplier et la multiplication _réelle_.