les ouvriers ont semé l'alarme parmi les autres classes de la
société, c'est qu'ils ont donné à ces efforts une direction fausse,
injuste, dangereuse. Leur première pensée,--c'est l'usage en
France,--a été de faire irruption sur la fortune publique; de fonder
la caisse des retraites sur le produit des contributions; de faire
intervenir l'État ou la Loi, c'est-à-dire d'avoir tous les profits de
la spoliation sans en avoir ni les dangers ni la honte.
Ce n'est pas de ce côté de l'horizon social que peut venir
l'institution tant désirée par les ouvriers. La caisse de retraite,
pour être utile, solide, louable, pour que son origine soit en
harmonie avec sa fin, doit être le fruit de leurs efforts, de leur
énergie, de leur sagacité, de leur expérience, de leur prévoyance.
Elle doit être alimentée par leurs sacrifices; elle doit croître
arrosée de leurs sueurs. Ils n'ont rien à demander au gouvernement,
si ce n'est liberté d'action et répression de toute fraude.
Mais le temps est-il arrivé où la fondation d'une caisse de retraite
pour les travailleurs est possible? Je n'oserais l'affirmer; j'avoue
même que je ne le crois pas. Pour qu'une institution qui réalise un
nouveau degré de stabilité en faveur d'une classe puisse s'établir,
il faut qu'un certain progrès, qu'un certain degré de civilisation
se soit réalisé dans le milieu social où cette institution aspire
à la vie. Il faut qu'une atmosphère vitale lui soit préparée. Si
je ne me trompe, c'est aux _sociétés de secours mutuels_, par les
ressources matérielles qu'elles créeront, par l'esprit d'association,
l'expérience, la prévoyance, le sentiment de la dignité qu'elles
feront pénétrer dans les classes laborieuses, c'est, dis-je, aux
sociétés de secours qu'il est réservé d'enfanter les caisses de
retraite.
Car voyez ce qui se passe en Angleterre, et vous resterez convaincu
que tout se lie, et qu'un progrès, pour être réalisable, veut être
précédé d'un autre progrès.
En Angleterre, tous les adultes que cela intéresse sont
successivement arrivés, sans contrainte, aux _sociétés de secours_,
et c'est là un point très-important quand il s'agit d'opérations qui
ne présentent quelque justesse que sur une grande échelle, en vertu
de la loi des grands nombres.
Ces sociétés ont des capitaux immenses, et recueillent en outre tous
les ans des revenus considérables.
Il est permis de croire, ou il faudrait nier la civilisation, que
l'emploi de ces prodigieuses sommes à titre de secours se restreindra
proportionnellement de plus en plus.
La salubrité est un des bienfaits que la civilisation développe.
L'hygiène, l'art de guérir font quelque progrès; les machines
prennent à leur charge la partie la plus pénible du travail humain;
la longévité s'accroît. Sous tous ces rapports, les charges des
associations de secours tendent à diminuer.
Ce qui est plus décisif et plus infaillible encore, c'est la
disparition des grandes crises industrielles en Angleterre. Elles ont
eu pour cause tantôt ces engouements subits, qui de temps en temps
saisissent les Anglais, pour des entreprises plus que hasardées et
qui entraînent une dissipation immense de capitaux; tantôt les écarts
de prix qu'avaient à subir les moyens de subsistance, sous l'action
du régime restrictif: car il est bien clair que, quand le pain et
la viande sont fort chers, toutes les ressources du peuple sont
employées à s'en procurer, les autres consommations sont délaissées,
et le chômage des fabriques devient inévitable.
La première de ces causes, on la voit succomber aujourd'hui sous
les leçons de la discussion publique, sous les leçons plus rudes
de l'expérience; et l'on peut déjà prévoir que cette nation, qui
se jetait naguère dans les emprunts américains, dans les mines
du Mexique, dans les entreprises de chemins de fer avec une si
moutonnière crédulité, sera beaucoup moins dupe que d'autres des
illusions californiennes.
Que dirai-je du Libre Échange, dont le triomphe est dû à Cobden[42],
non à Robert Peel; car l'apôtre aurait toujours fait surgir un homme
d'État, tandis que l'homme d'État ne pouvait se passer de l'apôtre?
Voilà une puissance nouvelle dans le monde, et qui portera, j'espère,
un rude coup à ce monstre qu'on nomme _chômage_. La restriction a
pour tendance et pour effet (elle ne le nie pas) de placer plusieurs
industries du pays, et par suite une partie de sa population,
dans une situation précaire. Comme ces vagues amoncelées, qu'une
force passagère tient momentanément au-dessus du niveau de la mer,
aspirent incessamment à descendre, de même ces industries factices,
environnées de toute part d'une concurrence victorieuse, menacent
sans cesse de s'écrouler. Que faut-il pour déterminer leur chute?
Une modification dans l'un des articles d'un des innombrables tarifs
du monde. De là une crise. En outre, les variations de prix sur une
denrée sont d'autant plus grandes que le cercle de la concurrence
est plus étroit. Si l'on entourait de douanes un département, un
arrondissement, une commune, on rendrait les fluctuations des prix
considérables. La liberté agit sur le principe des assurances. Elle
compense, pour les divers pays et pour les diverses années, les
mauvaises récoltes par les bonnes. Elle maintient les prix rapprochés
d'une moyenne; elle est donc une force de nivellement et d'équilibre.
Elle concourt à la stabilité; donc elle combat l'instabilité, cette
grande source des crises et des chômages. Il n'y a aucune exagération
à dire que la première partie de l'oeuvre de Cobden affaiblira
beaucoup les dangers qui ont fait naître, en Angleterre, les sociétés
de secours mutuels.
[Note 42: Voir tome III, pages 442 à 446.
(_Note de l'éditeur._)]
Cobden a entrepris une autre tâche (et elle réussira, parce que
la vérité bien servie triomphe toujours) qui n'exercera pas moins
d'influence sur la fixité du sort des travailleurs. Je veux parler
de l'abolition de la guerre, ou plutôt (ce qui revient au même)
de l'infusion de l'esprit de paix dans l'opinion qui décide de la
paix et de la guerre. La guerre est toujours la plus grande des
perturbations que puisse subir un peuple dans son industrie, dans
le courant de ses affaires, la direction de ses capitaux, même
jusque dans ses goûts. Par conséquent, c'est une cause puissante
de dérangement, de malaise, pour les classes qui peuvent le moins
changer la direction de leur travail. Plus cette cause s'affaiblira,
moins seront onéreuses les charges des sociétés de secours mutuels.
Et d'un autre côté, par la force du progrès, par le seul bénéfice du
temps, leurs ressources deviendront de plus en plus abondantes. Le
moment arriva donc où elles pourront entreprendre, sur l'instabilité
inhérente aux choses humaines, une nouvelle et décisive conquête, en
se transformant, en s'instituant caisses de retraite; et c'est ce
qu'elles feront sans doute, puisque c'est là l'aspiration ardente et
universelle des travailleurs.
Il est à remarquer qu'en même temps que les circonstances matérielles
préparent cette création, les circonstances morales y sont aussi
inclinées par l'influence même des sociétés de secours. Ces sociétés
développent chez les ouvriers des habitudes, des qualités, des
vertus dont la possession et la diffusion sont, pour les caisses
de retraite, comme un préliminaire indispensable. Qu'on y regarde
de près, on se convaincra que l'avénement de cette institution
suppose une civilisation très-avancée. Il en doit être à la fois
l'effet et la récompense. Comment serait-il possible, si les hommes
n'avaient pas l'habitude de se voir, de se concerter, d'administrer
des intérêts communs; ou bien s'ils étaient livrés à des vices qui
les rendraient vieux avant l'âge; ou encore s'ils en étaient à penser
que tout est permis contre le public et qu'un intérêt collectif est
légitimement le point de mire de toutes les fraudes?
Pour que l'établissement des caisses de retraite ne soit pas un sujet
de trouble et de discorde, il faut que les travailleurs comprennent
bien qu'ils ne doivent en appeler qu'à eux-mêmes, que le fonds
collectif doit être volontairement formé par ceux qui ont chance d'y
prendre part; qu'il est souverainement injuste et antisocial d'y
faire concourir par l'impôt, c'est-à-dire par la force, les classes
qui restent étrangères à la répartition. Or nous n'en sommes pas
là, de beaucoup s'en faut, et les fréquentes invocations à l'État
ne montrent que trop quelles sont les espérances et les prétentions
des travailleurs. Ils pensent que leur caisse de retraite doit être
alimentée par des subventions de l'État, comme l'est celle des
fonctionnaires. C'est ainsi qu'un abus en provoque toujours un autre.
Mais si les caisses de retraite doivent être entretenues
exclusivement par ceux qu'elles intéressent, ne peut-on pas dire
qu'elles existent déjà, puisque les compagnies d'assurances sur la
vie présentent des combinaisons qui permettent à tout ouvrier de
faire profiter l'avenir de tous les sacrifices du présent?
Je me suis longuement étendu sur les _sociétés de secours_ et les
_caisses de retraite_, encore que ces institutions ne se lient
qu'indirectement au sujet de ce chapitre. J'ai cédé au désir de
montrer l'Humanité marchant graduellement à la conquête de la
stabilité, ou plutôt (car stabilité implique quelque chose de
stationnaire) sortant victorieuse de sa lutte contre l'_aléatoire_;
l'aléatoire, cette menace incessante qui suffit à elle seule pour
troubler toutes les jouissances de la vie; cette épée de Damoclès qui
semblait si inévitablement suspendue sur les destinées humaines. Que
cette menace puisse être progressivement et indéfiniment écartée,
par la réduction à une moyenne des chances de tous les temps, de
tous les lieux et de tous les hommes, c'est certainement une des
plus admirables harmonies sociales qui puissent s'offrir à la
contemplation de l'économiste philosophe.
Et il ne faut pas croire que cette victoire dépende de deux
institutions plus ou moins contingentes. Non; l'expérience les
montrerait impraticables, que l'Humanité n'en trouverait pas moins
sa voie vers la fixité. Il suffit que l'incertitude soit un mal pour
être assuré qu'il sera incessamment et, tôt ou tard, efficacement
combattu, car telle est la loi de notre nature.
Si, comme nous l'avons vu, le salariat a été, au point de vue de
la stabilité, une forme plus avancée de l'association entre le
capital et le travail, il laisse encore une trop grande place à
l'aléatoire. À la vérité, tant qu'il travaille, l'ouvrier sait sur
quoi il peut compter. Mais jusqu'à quand aura-t-il de l'ouvrage, et
pendant combien de temps aura-t-il la force de l'accomplir? Voilà
ce qu'il ignore et ce qui met dans son avenir un affreux problème.
L'incertitude du capitaliste est autre. Elle n'implique pas une
question de vie et de mort. «Je tirerai toujours un intérêt de mes
fonds; mais cet intérêt sera-t-il plus ou moins élevé?» Telle est la
question que se pose le travail antérieur.
Les philanthropes sentimentalistes, qui voient là une inégalité
choquante, qu'ils voudraient faire disparaître par des moyens
artificiels, et je pourrais dire injustes et violents, ne font pas
attention qu'après tout on ne peut empêcher la nature des choses
d'être la nature des choses. Il ne se peut pas que le travail
antérieur n'ait plus de sécurité que le travail actuel, parce qu'il
ne se peut pas que des produits créés n'offrent des ressources
plus certaines que des produits à créer; que des services déjà
rendus, reçus et évalués ne présentent une base plus solide que des
services encore à l'état d'offre. Si vous n'êtes pas surpris que,
de deux pêcheurs, celui-là soit plus tranquille sur son avenir,
qui, ayant travaillé et épargné depuis longtemps, possède lignes,
filets, bateaux et approvisionnement de poisson, tandis que l'autre
n'a absolument rien que la bonne volonté de pêcher, pourquoi vous
étonnez-vous que l'ordre social manifeste, à un degré quelconque, les
mêmes différences? Pour que l'envie, la jalousie, le simple dépit de
l'ouvrier à l'égard du capitaliste fussent justifiables, il faudrait
que la stabilité relative de l'un fut une des causes de l'instabilité
de l'autre. Mais c'est le contraire qui est vrai, et c'est justement
ce capital existant entre les mains d'un homme qui réalise pour un
autre la garantie du salaire, quelque insuffisante qu'elle vous
paraisse. Certes, sans le capital, l'aléatoire serait bien autrement
imminent et rigoureux. Serait-ce un avantage pour les ouvriers que sa
rigueur s'accrût, si elle devenait commune à tous, égale pour tous?
Deux hommes couraient des risques égaux, pour chacun, à 40. L'un fit
si bien par son travail et sa prévoyance, qu'il réduisit à 10 les
risques qui le regardaient. Ceux de son compagnon se trouvèrent, du
même coup, et par suite d'une mystérieuse solidarité, réduits non
pas à 10, mais à 20. Quoi de plus juste que l'un, celui qui avait le
mérite, recueillît une plus grande part de la récompense? quoi de
plus admirable que l'autre profitât des vertus de son frère? Eh bien!
voilà ce que repousse la philanthropie sous prétexte qu'un tel ordre
blesse l'égalité.
Le vieux pêcheur dit un jour à son camarade:
«Tu n'as ni barque, ni filets, ni d'autre instrument que tes mains
pour pêcher, et tu cours grand risque de faire une triste pêche. Tu
n'as pas non plus d'approvisionnement, et cependant, pour travailler,
il ne faut pas avoir l'estomac vide. Viens avec moi; c'est ton
intérêt comme le mien. C'est le tien, car je te céderai une part
de notre pêche, et, quelle qu'elle soit, elle sera toujours plus
avantageuse pour toi que le fruit de tes efforts isolés. C'est aussi
le mien, car ce que je prendrai de plus, grâce à ton aide, dépassera
la portion que j'aurai à te céder. En un mot, l'union de ton travail,
du mien et de mon capital, comparativement à leur action isolée,
nous vaudra _un excédant_, et c'est le partage de cet excédant qui
explique comment l'association peut nous être à tous deux favorable.»
Cela fut fait ainsi. Plus tard le jeune pêcheur préféra recevoir,
chaque jour, une quantité fixe de poisson. Son profit aléatoire fut
ainsi converti en salaire, sans que les avantages de l'association
fussent détruits, et, à plus forte raison, sans que l'association fût
dissoute.
Et c'est dans de telles circonstances que la prétendue philanthropie
des socialistes vient déclamer contre la tyrannie des barques et
des filets, contre la situation naturellement moins incertaine de
celui qui les possède, parce qu'il les a fabriqués précisément pour
acquérir quelque certitude! C'est dans ces circonstances qu'elle
s'efforce de persuader au pauvre dénué qu'il est victime de son
arrangement _volontaire_ avec le vieux pêcheur, et qu'il doit se
hâter de rentrer dans l'isolement!
Oui, l'avenir du capitaliste est moins chanceux que celui de
l'ouvrier; ce qui revient à dire que celui qui possède déjà est mieux
que celui qui ne possède pas encore. Cela est ainsi et doit être
ainsi, car c'est la raison pour laquelle chacun aspire à posséder.
Les hommes tendent donc à sortir du salariat pour devenir
capitalistes. C'est la marche conforme à la nature du coeur humain.
Quel travailleur ne désire avoir un outil à lui, des avances à
lui, une boutique, un atelier, un champ, une maison à lui? Quel
ouvrier n'aspire à devenir patron? Qui n'est heureux de commander
après avoir longtemps obéi? Reste à savoir si les grandes lois du
monde économique, si le jeu naturel des organes sociaux favorisent
ou contrarient cette tendance. C'est la dernière question que nous
examinerons à propos des salaires.
Et peut-il à cet égard exister quelque doute?
Qu'on se rappelle l'évolution nécessaire de la production: l'utilité
gratuite se substituant incessamment à l'utilité onéreuse; les
efforts humains diminuant sans cesse pour chaque résultat, et, mis en
disponibilité, s'attaquant à de nouvelles entreprises; chaque heure
de travail correspondant à une satisfaction toujours croissante.
Comment de ces prémisses ne pas déduire l'accroissement progressif
des _effets utiles_ à répartir, par conséquent l'amélioration
soutenue des travailleurs, et par conséquent encore une progression
sans fin dans cette amélioration?
Car ici, l'effet devenant cause, nous voyons le progrès non-seulement
marcher, mais s'accélérer par la marche: _vires acquirere eundo_. En
effet, de siècle en siècle, l'épargne devient plus facile, puisque la
rémunération du travail devient plus féconde. Or l'épargne accroît
les capitaux, provoque la demande des bras et détermine l'élévation
des salaires. L'élévation des salaires, à son tour, facilite
l'épargne et la transformation du salarié en capitaliste. Il y a
donc entre la rémunération du travail et l'épargne une action et une
réaction constantes, toujours favorables à la classe laborieuse,
toujours appliquées à alléger pour elle le joug des nécessités
urgentes.
On dira peut-être que je rassemble ici tout ce qui peut faire
luire l'espérance aux yeux des prolétaires, et que je dissimule
ce qui est de nature à les plonger dans le découragement. S'il
y a des tendances vers l'égalité, me dira-t-on, il en est aussi
vers l'inégalité. Pourquoi ne les analysez-vous pas toutes, afin
d'expliquer la situation vraie du prolétariat, et de mettre ainsi
la science d'accord avec les tristes faits qu'elle semble refuser
de voir? Vous nous montrez l'utilité gratuite se substituant à
l'utilité onéreuse, les dons de Dieu tombant de plus en plus dans le
domaine de la communauté, et, par ce seul fait, le travail humain
obtenant une récompense toujours croissante. De cet accroissement
de rémunération vous déduisez une facilité croissante d'épargne; de
cette facilité d'épargne, un nouvel accroissement de rémunération
amenant de nouvelles épargnes plus abondantes encore, et ainsi de
suite à l'infini. Il se peut que ce système soit aussi logique
qu'il est optimiste, il se peut que nous ne soyons pas en mesure
de lui opposer une réfutation scientifique. Mais où sont les faits
qui le confirment? Où voit-on se réaliser l'affranchissement du
prolétariat? Est-ce dans les grands centres manufacturiers? Est-ce
parmi les manouvriers des campagnes? Et, si vos prévisions théoriques
ne s'accomplissent pas, ne serait-ce point qu'à côté des lois
économiques que vous invoquez, il y a d'autres lois, qui agissent en
sens contraire, et dont vous ne parlez pas? Par exemple, pourquoi ne
nous dites-vous rien de cette concurrence que les bras se font entre
eux et qui les force de se louer au rabais; de ce besoin urgent de
vivre, qui presse le prolétaire et l'oblige à subir les conditions
du capital, de telle sorte que c'est l'ouvrier le plus dénué, le
plus affamé, le plus isolé, et par suite le moins exigeant, qui fixe
pour tous le taux du salaire? Et si, à travers tant d'obstacles,
la condition de nos malheureux frères vient cependant à s'adoucir,
pourquoi ne nous montrez-vous pas la loi de la population venant
interposer son action fatale, multiplier la multitude, raviver la
concurrence, accroître l'offre des bras, donner gain de cause au
capital, et réduire le prolétaire à ne recevoir, contre un travail de
douze ou seize heures, que _ce qui est indispensable_ (c'est le mot
consacré) _au maintien de l'existence_?
Si je n'ai pas abordé toutes ces faces de la question, c'est qu'il
n'est guère possible de tout accumuler dans un chapitre. J'ai déjà
exposé la loi générale de la Concurrence, et on a pu voir qu'elle
était loin de fournir à aucune classe, surtout à la moins heureuse,
des motifs sérieux de découragement. Plus tard j'exposerai celle de
la Population, et l'on s'assurera, j'espère, que dans ses effets
généraux elle n'est pas impitoyable. Ce n'est pas ma faute si chaque
grande solution, comme est, par exemple, la destinée future de toute
une portion de l'humanité, résulte non d'une loi économique isolée,
et, par suite, d'un chapitre de cet ouvrage, mais de l'ensemble de
ces lois ou de l'ouvrage tout entier.
--Ensuite, et j'appelle l'attention du lecteur sur cette distinction,
qui n'est certes pas une subtilité; quand on est en présence d'un
effet, il faut bien se garder de l'attribuer aux lois générales et
providentielles, s'il provient au contraire de la violation de ces
lois.
Je ne nie certes pas les calamités qui, sous toutes les
formes,--labeur excessif, insuffisance de salaire, incertitude de
l'avenir, sentiment d'infériorité,--frappent ceux de nos frères qui
n'ont pu s'élever encore, par la Propriété, à une situation plus
douce. Mais il faut bien reconnaître que l'incertitude, le dénûment
et l'ignorance, c'est le point de départ de l'humanité tout entière.
Cela étant ainsi, la question, ce me semble, est de savoir: 1º si
les lois générales providentielles ne tendent pas à alléger, pour
toutes les classes, ce triple joug; 2º si les conquêtes accomplies
par les classes les plus avancées ne sont pas une facilité préparée
aux classes attardées. Que si la réponse à ces questions est
affirmative, on peut dire que l'harmonie sociale est constatée, et
que la Providence serait justifiée à nos yeux, si elle avait besoin
de l'être.
Après cela, l'homme étant doué de volonté et de libre arbitre, il
est certain que les bienfaisantes lois de la Providence ne lui
profitent qu'autant qu'il s'y conforme; et, quoique j'affirme sa
nature perfectible, je n'entends certes pas dire qu'il progresse
même alors qu'il méconnaît ou viole ces lois. Ainsi, je dis que les
transactions mutuelles, libres, volontaires, exemptes de fraude et de
violence portent en elles-mêmes un principe progressif pour tout le
monde. Mais ce n'est pas là affirmer que le progrès est inévitable
et qu'il doit jaillir de la guerre, du monopole et de l'imposture.
Je dis que le salaire tend à s'élever, que cette élévation facilite
l'épargne, et que l'épargne, à son tour, élève le salaire. Mais si le
salarié, par des habitudes de dissipation et de débauche, neutralise
à l'origine cette cause d'effets progressifs, je ne dis pas que les
effets se manifesteront de même, car le contraire est impliqué dans
mon affirmation.
Pour soumettre à l'épreuve des faits la déduction scientifique, il
faudrait prendre deux époques: par exemple 1750 et 1850.
Il faudrait d'abord constater quelle est, à ces deux époques, la
proportion des prolétaires aux propriétaires. On trouverait, je le
présume, que, depuis un siècle, le nombre des gens qui ont quelques
avances s'est beaucoup accru, relativement au nombre de ceux qui n'en
ont pas du tout.
Il faudrait ensuite établir la situation spécifique de chacune de ces
deux classes, ce qui ne se peut qu'en observant leurs satisfactions.
Très-probablement on trouverait que, de nos jours, elles tirent
beaucoup plus de satisfactions réelles, l'une de son travail
accumulé, l'autre de son travail actuel, que cela n'était possible
sous la régence.
Si ce double progrès respectif et relatif n'a pas été ce que l'on
pourrait désirer, surtout pour la classe ouvrière, il faut se
demander s'il n'a pas été plus ou moins retardé par des erreurs,
des injustices, des violences, des méprises, des passions, en un
mot par la faute de l'Humanité, par des causes contingentes qu'on
ne peut confondre avec ce que je nomme les grandes et constantes
lois de l'économie sociale. Par exemple, n'y a-t-il pas eu des
guerres et des révolutions qui auraient pu être évitées? Ces
atrocités n'ont-elles pas absorbé d'abord, dissipé ensuite une
masse incalculable de capitaux, par conséquent diminué le fonds
des salaires et retardé pour beaucoup de familles de travailleurs
l'heure de l'affranchissement? N'ont-elles pas en outre détourné le
travail de son but, en lui demandant, non des satisfactions, mais des
destructions? N'y a-t-il pas eu des monopoles, des priviléges, des
impôts mal répartis? N'y a-t-il pas eu des consommations absurdes,
des modes ridicules, des déperditions de force qu'on ne peut
attribuer qu'à des sentiments et à des préjugés puérils?
Et voyez quelles sont les conséquences de ces faits.
Il y a des lois générales auxquelles l'homme peut se conformer ou
qu'il peut violer.