le sentiment que j'invoque dans tout le cours de cet article, et dont
les modernes réformateurs ne semblent pas soupçonner l'existence: je
veux parler de l'aversion pour l'incertitude. C'est précisément ce
sentiment qui a rendu si facile aux déclamateurs socialistes la tâche
de faire prendre aux ouvriers le salaire en haine.
On peut concevoir trois degrés dans la condition de l'ouvrier: la
prédominance de l'aléatoire; la prédominance de la stabilité; un
état intermédiaire, d'où l'aléatoire, en partie exclu, ne laisse pas
encore à la stabilité une place suffisante.
Ce que les ouvriers n'ont pas compris, c'est que l'association,
telle que les socialistes la leur prêchent, c'est l'enfance de la
société, la période des tâtonnements, l'époque des brusques écarts,
des alternatives de pléthore et de marasme, en un mot, le règne
absolu de l'aléatoire. Le salariat, au contraire, est ce degré
intermédiaire qui sépare l'aléatoire de la stabilité.
Or les ouvriers ne se sentant pas encore, à beaucoup près, dans la
stabilité, mettaient, comme tous les hommes soumis à un malaise,
leurs espérances dans un changement quelconque de position. C'est
pourquoi il a été très-facile au socialisme de leur en imposer avec
le grand mot d'_association_. Les ouvriers se croyaient poussés en
avant, quand, en réalité, ils étaient refoulés en arrière.
Oui, les malheureux étaient refoulés vers les premiers tâtonnements
de l'évolution sociale: car l'association telle qu'on la leur
prêchait, qu'est-ce autre chose que l'enchaînement de tous à tous
les risques?--Combinaison fatale dans les temps d'ignorance absolue,
puisque le traité à forfait suppose au moins un commencement de
statistique expérimentale.--Qu'est-ce autre chose que la restauration
pure et simple du règne de l'aléatoire?
Aussi les ouvriers qui s'étaient enthousiasmés pour l'association,
tant qu'ils ne l'avaient aperçue qu'à l'état théorique, se sont-ils
ravisés dès que la révolution de Février a paru rendre la pratique
possible.
À ce moment, beaucoup de patrons, soit qu'ils fussent sous
l'influence de l'engouement universel, soit qu'ils cédassent à la
peur, offrirent de substituer au salaire le compte en participation.
Mais les ouvriers reculèrent devant cette solidarité des risques. Ils
comprirent que ce qu'on leur offrait, pour le cas où l'entreprise
serait en perte, c'était l'absence de toute rémunération sous une
forme quelconque, c'était la mort.
On vit alors une chose qui ne serait pas honorable pour la classe
ouvrière de notre pays, si le blâme ne devait pas être reporté aux
prétendus réformateurs, en qui malheureusement elle avait mis sa
confiance. On vit la classe ouvrière réclamer une association bâtarde
où le salaire serait maintenu, et selon laquelle la participation aux
profits n'entraînerait nullement la participation aux pertes.
Il est fort douteux que jamais les ouvriers eussent songé d'eux-mêmes
à mettre en avant de telles prétentions. Il y a dans la nature
humaine un fonds de bon sens et de justice qui répugne à l'iniquité
évidente. Pour dépraver le coeur de l'homme, il faut commencer par
fausser son esprit.
C'est ce que n'avaient pas manqué de faire les chefs de l'École
socialiste, et, à ce point de vue, je me suis souvent demandé s'ils
n'avaient pas des intentions perverses. L'intention est un asile que
je suis toujours disposé à respecter; cependant il est bien difficile
d'exonérer complétement, en cette circonstance, celle des chefs
socialistes.
Après avoir, par les déclamations aussi injustes que persévérantes
dont leurs livres abondent, irrité contre les patrons la classe
ouvrière; après lui avoir persuadé qu'il s'agissait d'une guerre,
et qu'en temps de guerre tout est permis contre l'ennemi; ils ont,
pour le faire passer, enveloppé l'ultimatum des ouvriers dans des
subtilités scientifiques et même dans les nuages du mysticisme. Ils
ont imaginé un être abstrait, la Société, devant à chacun de ses
membres un _minimum_, c'est-à-dire des moyens d'existence assurés.
«Vous avez donc le droit, ont-ils dit aux ouvriers, de réclamer un
salaire fixe.» Par là ils ont commencé à satisfaire le penchant
naturel des hommes vers la stabilité. Ensuite ils ont enseigné
qu'indépendamment du salaire, l'ouvrier devait avoir une part dans
les bénéfices; et quand on leur a demandé s'il devait aussi supporter
une part des pertes, ils ont répondu qu'au moyen de l'intervention de
l'État et grâce à la garantie du contribuable, ils avaient imaginé
un système d'industrie universelle à l'abri de toute perte. C'était
le moyen de lever les derniers scrupules des malheureux ouvriers,
qu'on vit, ainsi que je l'ai dit, à la révolution de Février,
très-disposés à stipuler en leur faveur ces trois clauses:
1º Continuation du salaire,
2º Participation aux profits,
3º Affranchissement de toute participation aux pertes.
On dira peut-être que cette stipulation n'est ni si injuste ni
si impossible qu'elle le paraît, puisqu'elle s'est introduite et
maintenue dans beaucoup d'entreprises de journaux, de chemins de fer,
etc.
Je réponds qu'il y a quelque chose de véritablement puéril à se
duper soi-même, en donnant de très-grands noms à de très-petites
choses. Avec un peu de bonne foi, on conviendra sans doute que cette
répartition des profits, que quelques entreprises font aux ouvriers
salariés, ne constitue pas l'association, n'en mérite pas le titre,
et n'est pas une grande révolution survenue dans les rapports de
deux classes sociales. C'est une gratification ingénieuse, un
encouragement utile donné aux salariés, sous une forme qui n'est
pas précisément nouvelle, bien qu'on veuille la faire passer pour
une adhésion au socialisme. Les patrons qui, adoptant cet usage,
consacrent un dixième, un vingtième, un centième de leurs profits,
quand ils en ont, à cette largesse, peuvent en faire grand bruit et
se proclamer les généreux rénovateurs de l'ordre social; mais cela ne
vaut réellement pas la peine de nous occuper.--Et je reviens à mon
sujet.
Le Salariat fut donc un progrès. D'abord le travail antérieur et le
travail actuel s'associèrent, à risques communs, pour des entreprises
communes dont le cercle, sous une telle formule, dut être bien
restreint. Si la Société n'avait pas trouvé d'autres combinaisons,
jamais oeuvre importante ne se fût exécutée dans le monde.
L'humanité en serait restée à la chasse, à la pêche et à quelques
ébauches d'agriculture.
Plus tard, obéissant à un double sentiment, celui qui nous fait aimer
et rechercher la stabilité, celui qui nous porte à vouloir diriger
les opérations dont nous courons les chances, les deux associés, sans
rompre l'association, traitèrent à forfait du risque commun. Il fut
convenu que l'une des parties donnerait à l'autre une rémunération
fixe, et qu'elle assumerait sur elle-même tous les risques comme
la direction de l'entreprise. Quand cette fixité échoit au travail
antérieur, au capital, elle s'appelle _Intérêt_; quand elle échoit au
travail actuel, elle se nomme _Salaire_.
Mais, ainsi que je l'ai fait observer, le salaire n'atteint
qu'imparfaitement le but de constituer, pour une certaine classe
d'hommes, un état de stabilité ou de sécurité relativement aux
moyens d'existence. C'est un degré, c'est un pas très-prononcé,
très-difficile, qu'à l'origine on aurait pu croire impossible,
vers la réalisation de ce bienfait; mais ce n'est pas son entière
réalisation.
Il n'est peut-être pas inutile de le dire en passant, la fixité
des situations, la stabilité ressemble à tous les grands résultats
que l'humanité poursuit. Elle en approche toujours, elle ne les
atteindra jamais. Par cela seul que la stabilité est un bien, nous
ferons toujours des efforts pour étendre de plus en plus parmi nous
son empire; mais il n'est pas dans notre nature d'en avoir jamais la
possession complète. On peut même aller jusqu'à dire que cela n'est
pas désirable, au moins pour l'homme tel qu'il est. En quelque genre
que ce soit, le bien absolu serait la mort de tout désir, de tout
effort, de toute combinaison, de toute pensée, de toute prévoyance,
de toute vertu; la perfection exclut la perfectibilité.
Les classes laborieuses s'étant donc élevées, par la suite des
temps, et grâce au progrès de la civilisation, jusqu'au Salariat, ne
se sont pas arrêtées là dans leurs efforts pour réaliser la stabilité.
Sans doute le salaire arrive avec certitude à la fin d'un jour
occupé; mais quand les circonstances, les crises industrielles ou
simplement les maladies ont forcé les bras de chômer, le salaire
chôme aussi, et alors l'ouvrier devrait-il soumettre au chômage son
alimentation, celle de sa femme et de ses enfants?
Il n'y a qu'une ressource pour lui. C'est d'épargner, aux jours de
travail, de quoi satisfaire aux besoins des jours de vieillesse et de
maladie.
Mais qui peut d'avance, eu égard à l'individu, mesurer
comparativement la période qui doit aider et celle qui doit être
aidée?
Ce qui ne se peut pour l'individu devient plus praticable pour les
masses, en vertu de la _loi des grands nombres_. Voilà pourquoi ce
tribut, payé par les périodes de travail aux périodes de chômage,
atteint son but avec beaucoup plus d'efficacité, de régularité, de
certitude, quand il est centralisé par l'association que lorsqu'il
est abandonné aux chances individuelles.
De là les _sociétés de secours mutuels_, institution admirable,
née des entrailles de l'humanité longtemps avant le nom même de
Socialisme. Il serait difficile de dire quel est l'inventeur de cette
combinaison. Je crois que le véritable inventeur c'est le besoin,
c'est cette aspiration des hommes vers la fixité, c'est cet instinct
toujours inquiet, toujours agissant, qui nous porte à combler les
lacunes que l'humanité rencontre dans sa marche vers la stabilité des
conditions.
Toujours est-il que j'ai vu surgir spontanément des sociétés de
secours mutuels, il y a plus de vingt-cinq ans, parmi les ouvriers et
les artisans les plus dénués, dans les villages les plus pauvres du
département des Landes.
Le but de ces sociétés est évidemment un nivellement général de
satisfaction, une répartition sur toutes les époques de la vie des
salaires gagnés dans les bons jours. Dans toutes les localités
où elles existent, elles ont fait un bien immense. Les associés
s'y sentent soutenus par le sentiment de la sécurité, un des plus
précieux et des plus consolants qui puisse accompagner l'homme dans
son pèlerinage ici-bas. De plus, ils sentent tous leur dépendance
réciproque, l'utilité dont ils sont les uns pour les autres; ils
comprennent à quel point le bien et le mal de chaque individu ou
de chaque profession deviennent le bien et le mal communs; ils se
rallient autour de quelques cérémonies religieuses prévues par leurs
statuts; enfin ils sont appelés à exercer les uns sur les autres
cette surveillance vigilante, si propre à inspirer le respect de
soi-même en même temps que le sentiment de la dignité humaine, ce
premier et difficile échelon de toute civilisation.
Ce qui a fait jusqu'ici le succès de ces sociétés,--succès lent à la
vérité comme tout ce qui concerne les masses,--c'est la liberté, et
cela s'explique.
Leur écueil naturel est dans le déplacement de la Responsabilité.
Ce n'est jamais sans créer pour l'avenir de grands dangers et de
grandes difficultés qu'on soustrait l'individu aux conséquences de
ses propres actes[38]. Le jour où tous les citoyens diraient: «Nous
nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler
ou ne trouvent pas d'ouvrage,» il serait à craindre qu'on ne vît se
développer, à un point dangereux, le penchant naturel de l'homme
vers l'inertie, et que bientôt les laborieux ne fussent réduits
à être les dupes des paresseux. Les secours mutuels impliquent
donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours
serait bientôt épuisé. Cette surveillance réciproque, qui est pour
l'association une garantie d'existence, pour chaque associé une
certitude qu'il ne joue pas le rôle de dupe, fait en outre la vraie
moralité de l'institution. Grâce à elle, on voit disparaître peu à
peu l'ivrognerie et la débauche, car quel droit aurait au secours de
la caisse commune un homme à qui l'on pourrait prouver qu'il s'est
volontairement attiré la maladie et le chômage, par sa faute et par
suite d'habitudes vicieuses? C'est cette surveillance qui rétablit
la Responsabilité, dont l'association, par elle-même, tendait à
affaiblir le ressort.
[Note 38: Voir ci-après le chapitre _Responsabilité_.]
Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits, il faut
que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maîtresses
de leurs statuts comme de leurs fonds. Il faut qu'elles puissent
faire plier leurs règlements aux exigences de chaque localité.
Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner
le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer
de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser; et, pour
colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des
ressources prises sur le contribuable[39]. «Car, dira-t-il, n'est-il
pas bien naturel et bien juste que l'État contribue à une oeuvre
si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire?»
Première injustice: faire entrer de force dans la société, et par
le côté des cotisations, des citoyens qui ne doivent pas concourir
aux répartitions de secours. Ensuite, sous prétexte d'unité, de
solidarité (que sais-je?), il s'avisera de fondre toutes les
associations en une seule soumise à un règlement uniforme.
[Note 39: Voir, au tome IV, le pamphlet _la Loi_, et notamment page
360 et suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution
quand sa caisse sera alimentée par l'impôt; quand nul, si ce n'est
quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun;
quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se
fera un plaisir de les favoriser; quand aura cessé toute surveillance
mutuelle, et que feindre une maladie ce ne sera autre chose que jouer
un bon tour au gouvernement? Le gouvernement, il faut lui rendre
cette justice, est enclin à se défendre; mais ne pouvant plus compter
sur l'action privée, il faudra bien qu'il y substitue l'action
officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des
inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre
le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera, dès sa
naissance, transformée en une branche de police.
L'État n'apercevra d'abord que l'avantage d'augmenter la tourbe de
ses créatures, de multiplier le nombre des places à donner, d'étendre
son patronage et son influence électorale. Il ne remarquera pas qu'en
s'arrogeant une nouvelle attribution, il vient d'assumer sur lui
une responsabilité nouvelle, et, j'ose le dire, une responsabilité
effrayante. Car bientôt qu'arrivera-t-il? Les ouvriers ne verront
plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent,
qu'ils alimentent, et dont les limites bornent leurs droits. Peu à
peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie
ou de chômage, non comme provenant d'un fonds limité préparé par
leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils
n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer, et ne seront
jamais contents des répartitions. L'État se verra contraint de
demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant
l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans
des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant,
et on en reculera le redressement d'année en année, comme c'est
l'usage, jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors
on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne
sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un
préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au
point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de
la Liberté et de la Justice.
Telles sont quelques-unes des raisons qui m'ont alarmé, je l'avoue,
quand j'ai vu qu'une commission de l'assemblée législative était
chargée de préparer un projet de loi sur les sociétés de secours
mutuels. J'ai cru que l'heure de la destruction avait sonné pour
elles, et je m'en affligeais d'autant plus qu'à mes yeux un grand
avenir les attend, pourvu qu'on leur conserve l'air fortifiant de
la liberté. Eh quoi! est-il donc si difficile de laisser les hommes
essayer, tâtonner, choisir, se tromper, se rectifier, apprendre,
se concerter, gouverner leurs propriétés et leurs intérêts, agir
pour eux-mêmes, à leurs périls et risques, sous leur propre
responsabilité; et ne voit-on pas que c'est ce qui les fait hommes?
Partira-t-on toujours de cette fatale hypothèse, que tous les
gouvernants sont des tuteurs et tous les gouvernés des pupilles?
Je dis que, laissées aux soins et à la vigilance des intéressés, les
sociétés de secours mutuels ont devant elles un grand avenir, et
je n'en veux pour preuve que ce qui se passe de l'autre côté de la
Manche.
«En Angleterre la prévoyance individuelle n'a pas attendu l'impulsion
du gouvernement pour organiser une assistance puissante et réciproque
entre les deux classes laborieuses. Depuis longtemps, il s'est fondé
dans les principales villes de la Grande-Bretagne des associations
_libres_, s'administrant elles-mêmes, etc...
«Le nombre total de ces associations, pour les trois royaumes,
s'élève à 33,223, qui ne comprennent pas moins de trois millions
cinquante-deux mille individus. C'est la moitié de la population
adulte de la Grande-Bretagne...
«Cette grande confédération des classes laborieuses, cette
institution de fraternité effective et pratique, repose sur les bases
les plus solides. Leur revenu est de 125 millions, et leur capital
accumulé atteint 280 millions.
«C'est dans ce fonds que puisent tous les besoins quand le travail
diminue ou s'arrête. On s'est étonné quelquefois de voir l'Angleterre
résister au contre-coup des immenses et profondes perturbations
qu'éprouve de temps en temps et presque périodiquement sa gigantesque
industrie. L'explication de ce phénomène est, en grande partie, dans
le fait que nous signalons.
«M. Roebuck[40] voulait qu'à cause de la grandeur de la question,
le gouvernement _fît acte d'initiative et de tutelle_ en prenant
lui-même cette question en main... Le chancelier de l'Échiquier s'y
est refusé.
[Note 40: Il est à remarquer que M. Roebuck est, à la Chambre des
communes, un député de _l'extrême gauche_. À ce titre, il est
l'adversaire né de tous les gouvernements imaginables; et en même
temps il pousse à l'absorption de tous les droits, de toutes les
facultés par le gouvernement. Le proverbe est donc faux qui dit que
_les montagnes ne se rencontrent pas_.]
«Là où les intérêts individuels suffisent à se gouverner librement
eux-mêmes, le pouvoir, en Angleterre, juge inutile de faire
intervenir son action. Il veille de haut à ce que tout se passe
régulièrement; mais il laisse à chacun le mérite de ses efforts
et le soin d'administrer sa propre chose, selon ses vues et ses
convenances. C'est à cette indépendance des citoyens que l'Angleterre
doit certainement une partie de sa grandeur comme nation[41].»
[Note 41: Extrait de _la Presse_ du 22 juin 1850.]
L'auteur aurait pu ajouter: C'est encore à cette indépendance que les
citoyens doivent leur expérience et leur valeur personnelle. C'est
à cette indépendance que le gouvernement doit son irresponsabilité
relative, et par suite sa stabilité.
Parmi les institutions qui peuvent naître des _sociétés de secours
mutuels_, quand celles-ci auront accompli l'évolution qu'elles
commencent à peine, je mets au premier rang, à cause de son
importance sociale, la _caisse de retraite_ des travailleurs.
Il y a des personnes qui traitent une telle institution de chimère.
Ces personnes, sans doute, ont la prétention de savoir où sont, en
fait de Stabilité, les bornes qu'il n'est pas permis à l'Humanité
de franchir. Je leur adresserai ces simples questions: Si elles
n'avaient jamais connu que l'état social des peuplades qui vivent
de chasse ou de pêche, auraient-elles pu prévoir, je ne dis pas les
revenus fonciers, les rentes sur l'État, les traitements fixes, mais
même le Salariat, ce premier degré de fixité dans la condition des
classes les plus pauvres? Et plus tard, si elles n'avaient jamais
vu que le salariat, tel qu'il existe dans les pays où ne s'est pas
encore montré l'esprit d'association, auraient-elles osé prédire les
destinées réservées aux _sociétés de secours mutuels_, telles que
nous venons de les voir fonctionner en Angleterre? Ou bien ont-elles
quelque bonne raison de croire qu'il était plus facile aux classes
laborieuses de s'élever d'abord au salariat, puis aux sociétés de
secours, que de parvenir aux caisses de retraite? Ce troisième pas
serait-il plus infranchissable que les deux autres?
Pour moi, je vois que l'Humanité a soif de stabilité; je vois que,
de siècle en siècle, elle ajoute à ses conquêtes incomplètes, au
profit d'une classe ou d'une autre, par des procédés merveilleux,
qui semblent bien au-dessus de toute invention individuelle, et je
n'oserais certes pas dire où elle s'arrêtera dans cette voie.
Ce qu'il y a de positif, c'est que la _Caisse de retraite_ est
l'aspiration universelle, unanime, énergique, ardente de tous les
ouvriers; et c'est bien naturel.
Je les ai souvent interrogés, et j'ai toujours reconnu que la
grande douleur de leur vie ce n'est ni le poids du travail, ni la
modicité du salaire, ni même le sentiment d'irritation que pourrait
provoquer dans leur âme le spectacle de l'inégalité. Non; ce qui
les affecte, ce qui les décourage, ce qui les déchire, ce qui les
crucifie, c'est l'incertitude de l'avenir. À quelque profession
que nous appartenions, que nous soyons fonctionnaires, rentiers,
propriétaires, négociants, médecins, avocats, militaires, magistrats,
nous jouissons, sans nous en apercevoir, par conséquent sans en être
reconnaissants, des progrès réalisés par la Société, au point de ne
plus comprendre, pour ainsi dire, cette torture de l'incertitude.
Mais mettons-nous à la place d'un ouvrier, d'un artisan que hante
tous les matins, à son réveil, cette pensée:
«Je suis jeune et robuste; je travaille, et même il me semble que
j'ai moins de loisirs, que je répands plus de sueurs que la plupart
de mes semblables. Cependant c'est à peine si je puis arriver à
pourvoir à mes besoins, à ceux de ma femme et de mes enfants. Mais
que deviendrai-je, que deviendront-ils, quand l'âge ou la maladie
auront énervé mes bras? Il me faudrait un empire sur moi-même, une
force, une prudence surhumaines pour épargner sur mon salaire de
quoi faire face à ces jours de malheur. Encore, contre la maladie,
j'ai la chance de jouer de bonheur; et puis il y a des sociétés de
secours mutuels. Mais la vieillesse n'est pas une éventualité; elle
arrivera fatalement. Tous les jours je sens son approche, elle va
m'atteindre; et alors, après une vie de probité et de labeur, quelle
est la perspective que j'ai devant les yeux? L'hospice, la prison
ou le grabat pour moi; pour ma femme, la mendicité; pour ma fille,
pis encore. Oh! que n'existe-t-il quelque institution sociale qui me
ravisse, même de force, pendant ma jeunesse, de quoi assurer du pain
à mes vieux jours!»
Il faut bien nous dire que cette pensée, que je viens d'exprimer
faiblement, tourmente, au moment où j'écris, et tous les jours, et
toutes les nuits, et à toute heure, l'imagination épouvantée d'un
nombre immense de nos frères.--Et quand un problème se pose dans de
telles conditions devant l'humanité, soyons-en bien assurés, c'est
qu'il n'est pas insoluble.