Mais l'assurance mutuelle a développé au sein de la société une

connaissance expérimentale, à savoir: la proportion, en moyenne

annuelle, entre les valeurs perdues par sinistres et les valeurs

assurées.

Sur quoi un entrepreneur ou une société, ayant fait tous ses calculs,

se présente aux propriétaires et leur dit:

«En vous assurant mutuellement, vous avez voulu acheter votre

tranquillité; et la quote-part indéterminée que vous réservez

annuellement pour couvrir les sinistres est le prix que vous coûte

un bien si précieux. Mais ce prix ne vous est jamais connu d'avance;

d'un autre côté, votre tranquillité n'est point parfaite. Eh bien!

je viens vous proposer un autre procédé. Moyennant _une prime

annuelle fixe_ que vous me payerez, j'assume toutes vos chances de

sinistres; je vous assure tous, et voici le capital qui vous garantit

l'exécution de mes engagements.»

Les propriétaires se hâtent d'accepter, même alors que cette prime

fixe coûterait un peu plus que le quantum moyen de l'assurance

mutuelle; car ce qui leur importe le plus, ce n'est pas d'économiser

quelques francs, c'est d'acquérir le repos, la tranquillité complète.

Ici les socialistes prétendent que l'association est détruite.

J'affirme, moi, qu'elle est perfectionnée et sur la voie d'autres

perfectionnements indéfinis.

Mais, disent les socialistes, voilà que les assurés n'ont plus aucun

lien entre eux. Ils ne se voient plus, ils n'ont plus à s'entendre.

Des intermédiaires parasites sont venus s'interposer au milieu d'eux,

et la preuve que les propriétaires payent maintenant plus qu'il ne

faut pour couvrir les sinistres, c'est que les assureurs réalisent de

gros bénéfices.

Il est facile de répondre à cette critique.

D'abord, l'association existe sous une autre forme. La prime servie

par les assurés est toujours le fonds qui réparera les sinistres. Les

assurés ont trouvé le moyen de rester dans l'association sans s'en

occuper. C'est là évidemment un avantage pour chacun d'eux, puisque

le but poursuivi n'en est pas moins atteint; et la possibilité

de rester dans l'association, tout en recouvrant l'indépendance

des mouvements, le libre usage des facultés, est justement ce qui

caractérise le progrès social.

Quant au profit des intermédiaires, il s'explique et se justifie

parfaitement. Les assurés restent associés pour la réparation des

sinistres. Mais une compagnie est intervenue, qui leur offre les

avantages suivants: «1º elle ôte à leur position ce qu'il y restait

d'aléatoire; 2º elle les dispense de tout soin, de tout travail, à

l'occasion des sinistres. Ce sont des _services_. Or, service pour

service. La preuve que l'intervention de la compagnie est un service

pourvu de valeur, c'est qu'il est librement accepté et payé. Les

socialistes ne sont que ridicules quand ils déclament contre les

intermédiaires. Est-ce que ces intermédiaires s'imposent par la

force? Est-ce que leur seul moyen de se faire accepter n'est pas de

dire: «Je vous coûterai quelque peine, mais je vous en épargnerai

davantage?» Or, s'il en est ainsi, comment peut-on les appeler

parasites, ou même intermédiaires?

Enfin, je dis que l'association ainsi transformée est sur la voie de

nouveaux progrès en tous sens.

En effet, les compagnies, qui espèrent des profits proportionnels

à l'étendue de leurs affaires, poussent aux assurances. Elles

ont pour cela des agents partout, elles font des crédits, elles

imaginent mille combinaisons pour augmenter le nombre des assurés,

c'est-à-dire des _associés_. Elles assurent une multitude de risques

qui échappaient à la primitive mutualité. Bref, l'association s'étend

progressivement sur un plus grand nombre d'hommes et de choses. À

mesure que ce développement s'opère, il permet aux compagnies de

baisser leurs prix; elles y sont même forcées par la concurrence. Et

ici nous retrouvons la grande loi: le bien glisse sur le producteur

pour aller s'attacher au consommateur.

Ce n'est pas tout. Les compagnies s'assurent entre elles par les

réassurances, de telle sorte qu'au point de vue de la réparation des

sinistres, qui est le fond du phénomène, mille associations diverses,

établies en Angleterre, en France, en Allemagne, en Amérique,

se fondent en une grande et unique association. Et quel est le

résultat? Si une maison vient à brûler à Bordeaux, Paris, ou partout

ailleurs,--les propriétaires de l'univers entier, anglais, belges,

hambourgeois, espagnols, tiennent leur cotisation disponible et sont

prêts à réparer le sinistre.

Voilà un exemple du degré de puissance, d'universalité, de perfection

où peut parvenir l'association libre et volontaire. Mais, pour

cela, il faut qu'on lui laisse la liberté de choisir ses procédés.

Or qu'est-il arrivé quand les socialistes, ces grands partisans de

l'association, ont eu le pouvoir? Ils n'ont rien eu de plus pressé

que de menacer l'association, quelque forme qu'elle affecte, et

notamment l'association des assurances. Et pourquoi? Précisément

parce que, pour s'universaliser, elle emploie ce procédé qui permet

à chacun de ses membres de rester dans l'indépendance.--Tant ces

malheureux socialistes comprennent peu le mécanisme social! Les

premiers vagissements, les premiers tâtonnements de la société, les

formes primitives et presque sauvages d'association, voilà le point

auquel ils veulent nous ramener. Tout progrès, ils le suppriment sous

prétexte qu'il s'écarte de ces formes.

Nous allons voir que c'est par suite des mêmes préventions, de la

même ignorance, qu'ils déclament sans cesse, soit contre l'_intérêt_,

soit contre le _salaire_, formes _fixes_ et par conséquent

très-perfectionnées de la rémunération qui revient au capital et au

travail.

Le salariat a été particulièrement en butte aux coups des

socialistes. Peu s'en faut qu'ils ne l'aient signalé comme une forme

à peine adoucie de l'esclavage ou du servage. En tout cas, ils y

ont vu une convention abusive et léonine, qui n'a de liberté que

l'apparence, une oppression du faible par le fort, une tyrannie

exercée par le capital sur le travail.

Éternellement en lutte sur les institutions à fonder, ils montrent

dans leur commune haine des institutions existantes, et notamment du

salariat, une touchante unanimité; car s'ils ne peuvent se mettre

d'accord sur l'ordre social de leur préférence, il faut leur rendre

cette justice qu'ils s'entendent toujours pour déconsidérer, décrier,

calomnier, haïr et faire haïr ce qui est. J'en ai dit ailleurs la

raison[37].

[Note 37: Chap. Ier, pages 30 et 31, et chap. II, page 45 et suiv.]

Malheureusement, tout ne s'est point passé dans le domaine de la

discussion philosophique; et la propagande socialiste, secondée par

une presse ignorante et lâche, qui, sans s'avouer socialiste, n'en

cherchait pas moins la popularité dans des déclamations à la mode,

est parvenue à faire pénétrer la haine du salariat dans la classe

même des salariés. Les ouvriers se sont dégoûtés de cette forme

de rémunération. Elle leur a paru injuste, humiliante, odieuse.

Ils ont cru qu'elle les frappait du sceau de la servitude. Ils ont

voulu participer selon d'autres procédés à la répartition de la

richesse. De là à s'engouer des plus folles utopies, il n'y avait

qu'un pas, et ce pas a été franchi. À la révolution de Février,

la grande préoccupation des ouvriers a été de se débarrasser du

salaire. Sur le moyen, ils ont consulté leurs dieux; mais quand

leurs dieux ne sont pas restés muets, ils n'ont, selon l'usage,

rendu que d'obscurs oracles, dans lesquels on entendait dominer

le grand mot _association_, comme si _association_ et _salaire_

étaient incompatibles. Alors, les ouvriers ont voulu essayer toutes

les formes de cette association libératrice, et, pour lui donner

plus d'attraits, ils se sont plu à la parer de tous les charmes de

la Solidarité, à lui attribuer tous les mérites de la Fraternité.

Un moment, on aurait pu croire que le coeur humain lui-même allait

subir une grande transformation et secouer le joug de l'intérêt pour

n'admettre que le principe du dévouement. Singulière contradiction!

On espérait recueillir dans l'association tout à la fois la gloire du

sacrifice et des profits inconnus jusque-là. On courait à la fortune,

et on sollicitait, on se décernait à soi-même les applaudissements

dus au martyre. Il semble que ces ouvriers égarés, sur le point

d'être entraînés dans une carrière d'injustice, sentaient le besoin

de se faire illusion, de glorifier les procédés de spoliation qu'ils

tenaient de leurs apôtres, et de les placer couverts d'un voile

dans le sanctuaire d'une révélation nouvelle. Jamais peut-être tant

d'aussi dangereuses erreurs, tant d'aussi grossières contradictions

n'avaient pénétré aussi avant dans l'esprit humain.

Voyons donc ce qu'est le _salaire_. Considérons-le dans son origine,

dans sa forme, dans ses effets. Reconnaissons sa raison d'être;

assurons-nous s'il fut, dans le développement de l'humanité, une

rétrogradation ou un progrès. Vérifions s'il porte en lui quelque

chose d'humiliant, de dégradant, d'abrutissant, et s'il est possible

d'apercevoir sa filiation prétendue avec l'esclavage.

Les services s'échangent contre des services. Ce que l'on cède

comme ce qu'on reçoit, c'est du travail, des efforts, des peines,

des soins, de l'habileté naturelle ou acquise; ce que l'on se

confère l'un à l'autre, ce sont des satisfactions; ce qui détermine

l'échange, c'est l'avantage commun, et ce qui le mesure, c'est

la libre appréciation des services réciproques. Les nombreuses

combinaisons auxquelles ont donné lieu les transactions humaines

ont nécessité un volumineux vocabulaire économique; mais les mots

Profits, Intérêts, Salaires, qui expriment des nuances, ne changent

pas le fond des choses. C'est toujours le _do ut des_, ou plutôt le

_facio ut facias_, qui est la base de toute l'évolution humaine au

point de vue économique.

Les salariés ne font pas exception à cette loi. Examinez bien.

Rendent-ils des services? cela n'est pas douteux. En reçoivent-ils?

ce ne l'est pas davantage. Ces services s'échangent-ils

volontairement, librement? Aperçoit-on dans ce mode de transaction

la présence de la fraude, de la violence? C'est ici peut-être que

commencent les griefs des ouvriers. Ils ne vont pas jusqu'à se

prétendre dépouillés de la liberté, mais ils affirment que cette

liberté est purement nominale et même dérisoire, parce que celui dont

la nécessité force les déterminations n'est pas réellement libre.

Reste donc à savoir si le défaut de la liberté ainsi entendue ne

tient pas plutôt à la situation de l'ouvrier qu'au mode selon lequel

il est rémunéré.

Quand un homme met ses bras au service d'un autre, sa rémunération

peut consister en une part de l'oeuvre produite, ou bien en un

salaire déterminé. Dans un cas comme dans l'autre, il faut qu'il

traite de cette part,--car elle peut être plus ou moins grande,--ou

de ce salaire,--car il peut être plus ou moins élevé. Et si cet

homme est dans le dénûment absolu, s'il ne peut attendre, s'il est

sous l'aiguillon d'une nécessité urgente, il subira la loi, il ne

pourra se soustraire aux exigences de son associé. Mais il faut

bien remarquer que ce n'est pas la forme de la rémunération qui

crée pour lui cette sorte de dépendance. Qu'il coure les chances de

l'entreprise ou qu'il traite à forfait, sa situation précaire est

ce qui le place dans un état d'infériorité à l'égard du débat qui

précède la transaction. Les novateurs qui ont présenté aux ouvriers

l'_association_ comme un remède infaillible, les ont donc égarés et

se sont trompés eux-mêmes. Ils peuvent s'en convaincre en observant

attentivement des circonstances où le travailleur pauvre reçoit une

part du produit et non un salaire. Assurément il n'y a pas en France

d'hommes plus misérables que les pêcheurs ou les vignerons de mon

pays, encore qu'ils aient l'honneur de jouir de tous les bienfaits de

ce que les socialistes nomment exclusivement l'_association_.

Mais, avant de rechercher ce qui influe sur la quotité du salaire, je

dois définir ou plutôt décrire la nature de cette transaction.

C'est une tendance naturelle aux hommes,--et par conséquent

cette tendance est favorable, morale, universelle, indestructible,

--d'aspirer à la sécurité relativement aux moyens d'existence,

de rechercher la fixité, de fuir l'aléatoire.

Cependant, à l'origine des sociétés, l'aléatoire règne pour ainsi

dire sans partage; et je me suis étonné souvent que l'économie

politique ait négligé de signaler les grands et heureux efforts qui

ont été faits pour le restreindre dans des limites de plus en plus

étroites.

Et voyez: Dans une peuplade de chasseurs, au sein d'une tribu nomade

ou d'une colonie nouvellement fondée, y a-t-il quelqu'un qui puisse

dire avec certitude ce que lui vaudra le travail du lendemain? Ne

semble-t-il pas même qu'il y ait incompatibilité entre ces deux

idées, et que rien ne soit de nature plus éventuelle que le résultat

du travail, qu'il s'applique à la chasse, à la pêche ou à la culture?

Aussi serait-il difficile de trouver, dans l'enfance des sociétés,

quelque chose qui ressemble à des traitements, des appointements,

des gages, des salaires, des revenus, des rentes, des intérêts, des

assurances, etc., toutes choses qui ont été imaginées pour donner de

plus en plus de fixité aux situations personnelles, pour éloigner

de plus en plus de l'humanité ce sentiment pénible: la terreur de

l'inconnu en matière de moyens d'existence.

Et, vraiment, le progrès qui a été fait dans ce sens est admirable,

bien que l'accoutumance nous ait tellement familiarisés avec ce

phénomène qu'elle nous empêche de l'apercevoir. En effet, puisque les

résultats du travail, et par suite les jouissances humaines, peuvent

être si profondément modifiés par les événements, les circonstances

imprévues, les caprices de la nature, l'incertitude des saisons et

les sinistres de toute sorte, comment se fait-il qu'un si grand

nombre d'hommes se trouvent affranchis pour un temps, et quelques-uns

pour toute leur vie, par des salaires fixes, des rentes, des

traitements, des pensions de retraite, de cette part d'_éventualité_

qui semble être l'essence même de notre nature?

La cause efficiente, le moteur de cette belle évolution du genre

humain, c'est la tendance de tous les hommes vers le bien-être,

dont la Fixité est une partie si essentielle. Le moyen c'est le

_traité à forfait_ pour les chances appréciables, ou l'abandon

graduel de cette forme primitive de l'association qui consiste à

attacher irrévocablement tous les associés à toutes les chances

de l'entreprise,--en d'autres termes, le perfectionnement de

l'association. Il est au moins singulier que les grands réformateurs

modernes nous montrent l'association comme brisée juste par l'élément

qui la perfectionne.

Pour que certains hommes consentent à assumer sur eux-mêmes, à

forfait, des risques qui incombent naturellement à d'autres, il faut

qu'un certain genre de connaissances, que j'ai appelé _statistique

expérimentale_, ait fait quelque progrès; car il faut bien que

l'expérience mette à même d'apprécier, au moins approximativement,

ces risques, et par conséquent la _valeur du service_ qu'on rend à

celui qu'on en affranchit. C'est pourquoi les transactions et les

associations des peuples grossiers et ignorants n'admettent pas

de clauses de cette nature, et, dès lors, ainsi que je le disais,

l'aléatoire exerce sur eux tout son empire. Qu'un sauvage, déjà

vieux, ayant quelque approvisionnement en gibier, prenne un jeune

chasseur à son service, il ne lui donnera pas un salaire fixe,

mais une part dans les prises. Comment, en effet, l'un et l'autre

pourraient-ils statuer du connu sur l'inconnu? Les enseignements du

passé n'existent pas pour eux au degré nécessaire pour permettre

d'assurer l'avenir d'avance.

Dans les temps d'inexpérience et de barbarie, sans doute les hommes

_socient_, _s'associent_, puisque, nous l'avons démontré, ils ne

peuvent pas vivre sans cela; mais l'association ne peut prendre chez

eux que cette forme primitive, élémentaire, que les socialistes nous

donnent comme la loi et le salut de l'avenir.

Plus tard, quand deux hommes ont longtemps travaillé ensemble à

chances communes, il arrive un moment où le risque pouvant être

apprécié, l'un d'eux l'assume tout entier sur lui-même, moyennant une

rétribution convenue.

Cet arrangement est certainement un progrès. Pour en être convaincu,

il suffit de savoir qu'il se fait librement, du consentement des

deux parties, ce qui n'arriverait pas s'il ne les accommodait toutes

deux. Mais il est aisé de comprendre en quoi il est avantageux. L'une

y gagne, en prenant tous les risques de l'entreprise, d'en avoir le

gouvernement exclusif; l'autre, d'arriver à cette fixité de position

si précieuse aux hommes. Et quant à la société, en général, elle ne

peut que se bien trouver de ce qu'une entreprise, autrefois tiraillée

par deux intelligences et deux volontés, va désormais être soumise à

l'unité de vues et d'action.

Mais, parce que l'association est modifiée, peut-on dire qu'elle est

dissoute, alors que le concours de deux hommes persiste et qu'il n'y

a de changé que le mode selon lequel le produit se partage? Peut-on

dire surtout qu'elle s'est dépravée, alors que la novation est

librement consentie et satisfait tout le monde?

Pour réaliser de nouveaux moyens de satisfaction, il faut presque

toujours, je pourrais dire toujours, le concours d'un travail

antérieur et d'un travail actuel. D'abord, en s'unissant dans une

oeuvre commune, le Capital et le Travail sont forcés de se soumettre,

chacun pour sa part, aux risques de l'entreprise. Cela dure jusqu'à

ce que ces risques puissent être expérimentalement appréciés. Alors

deux tendances aussi naturelles l'une que l'autre au coeur humain se

manifestent; je veux parler des tendances à l'_unité de direction_

et à la _fixité de situation_. Rien de plus simple que d'entendre le

Capital dire au Travail: «L'expérience nous apprend que ton profit

éventuel constitue pour toi une rétribution moyenne de tant. Si

tu veux, je t'assurerai ce quantum et dirigerai l'opération, dont

m'appartiendront les chances bonnes ou mauvaises.»

Il est possible que le Travail réponde: «Cette proposition m'arrange.

Tantôt, dans une année, je ne gagne que 300 fr.; une autre fois,

j'en gagne 900. Ces fluctuations m'importunent; elles m'empêchent

de régler uniformément mes dépenses et celles de ma famille. C'est

un avantage pour moi de me soustraire à cet imprévu perpétuel et de

recevoir une rétribution fixe de 600 fr.»

Sur cette réponse, les termes du contrat sont changés. On continuera

bien d'_unir ses efforts_, d'en _partager les produits_, et par

conséquent l'association ne sera pas dissoute; mais elle sera

modifiée, en ce sens que l'une des parties, le Capital, prendra la

charge de tous les risques et la compensation de tous les profits

extraordinaires, tandis que l'autre partie, le Travail, s'assurera

les avantages de la fixité. Telle est l'origine du Salaire.

La convention peut s'établir en sens inverse. Souvent, c'est

l'entrepreneur qui dit au capitaliste: «Nous avons travaillé

à chances communes. Maintenant que ces chances nous sont plus

connues, je te propose d'en traiter à forfait. Tu as 20,000 fr.

dans l'entreprise, pour lesquels tu as reçu une année 500 fr., une

autre 1,500 fr. Si tu y consens, je te donnerai 1,000 par an, ou

5 pour 100, et je te dégagerai de tout risque, à condition que je

gouvernerai l'oeuvre comme je l'entendrai.»

Probablement, le capitaliste répondra: «Puisqu'à travers de grands

et fâcheux écarts, je ne reçois pas, en moyenne, plus de 1,000 fr.

par an, j'aime mieux que cette somme me soit régulièrement assurée.

Ainsi je resterai dans l'association par mon capital, mais affranchi

de toutes chances. Mon activité, mon intelligence peuvent désormais,

avec plus de liberté, se livrer à d'autres soins.»

Au point de vue social, comme au point de vue individuel, c'est un

avantage.

On le voit, il est au fond de l'humanité une aspiration vers un état

stable, il se fait en elle un travail incessant pour restreindre

et circonscrire de toute part l'aléatoire. Quand deux personnes

participent à un risque commun, ce risque existant par lui-même ne

peut être anéanti, mais il y a tendance à ce qu'une de ces deux

personnes s'en charge à forfait. Si le capital le prend pour son

compte, c'est le travail dont la rémunération se fixe sous le nom

de _salaire_. Si le travail veut assumer les chances bonnes et

mauvaises, alors c'est la rémunération du capital qui se dégage et se

fixe sous le nom d'_intérêt_.

Et comme les capitaux ne sont autre chose que des services humains,

on peut dire que _capital_ et _travail_ sont deux mots qui, au fond,

expriment une idée commune; par conséquent, il en est de même des

mots _intérêt_ et _salaire_. Là donc où la fausse science ne manque

jamais de trouver des oppositions, la vraie science arrive toujours à

l'identité.

Ainsi, considéré dans son origine, sa nature et sa forme, le

_salaire_ n'a en lui-même rien de dégradant, rien d'humiliant, pas

plus que l'_intérêt_. L'un et l'autre sont la part revenant au

travail actuel et au travail antérieur dans les résultats d'une

entreprise commune. Seulement il arrive presque toujours, à la

longue, que les deux associés traitent à forfait pour une de ces

parts. Si c'est le travail actuel qui aspire à une rémunération

uniforme, il cède sa part aléatoire contre un _salaire_. Si c'est le

travail antérieur, il cède sa part éventuelle contre un _intérêt_.

Pour moi, je suis convaincu que cette stipulation nouvelle,

intervenue postérieurement à l'association primitive, loin d'en être

la dissolution, en est le perfectionnement. Je n'ai aucun doute à

cet égard quand je considère qu'elle naît d'un besoin très-senti,

d'un penchant naturel à tous les hommes vers la stabilité, et que,

de plus, elle satisfait toutes les parties sans blesser, bien au

contraire, en servant l'intérêt général.

Les réformateurs modernes qui, sous prétexte d'avoir inventé

l'association, voudraient nous ramener à ses formes rudimentaires,

devraient bien nous dire en quoi les _traités à forfait_ blessent le

droit ou l'équité; comment ils nuisent au progrès, et en vertu de

quel principe ils prétendent les interdire. Ils devraient aussi nous

dire comment, si de telles stipulations sont empreintes de barbarie,

ils en concilient l'intervention constante et progressive avec ce

qu'ils proclament de la perfectibilité humaine.

À mes yeux, ces stipulations sont une des plus merveilleuses

manifestations comme un des plus puissants ressorts du progrès.

Elles sont à la fois le couronnement, la récompense d'une

civilisation fort ancienne dans le passé, et le point de départ d'une

civilisation illimitée dans l'avenir. Si la société s'en fût tenue

à cette forme primitive de l'association qui attache aux risques

de l'entreprise tous les intéressés, les quatre-vingt-dix-neuf

centièmes des transactions humaines n'auraient pu s'accomplir. Celui

qui aujourd'hui participe à vingt entreprises aurait été enchaîné

pour toujours à une seule. L'unité de vues et de volonté aurait fait

défaut à toutes les opérations. Enfin, l'homme n'eût jamais goûté ce

bien si précieux qui peut être la source du génie,--la stabilité.

C'est donc d'une tendance naturelle et indestructible qu'est né le

_salariat_. Remarquons toutefois qu'il ne satisfait qu'imparfaitement

à l'aspiration des hommes. Il rend plus uniforme, plus égale, plus

rapprochée d'une moyenne la rémunération des ouvriers; mais il est

une chose qu'il ne peut pas faire, pas plus que n'y parviendrait

d'ailleurs l'association des risques, c'est de leur assurer le

travail.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 34 / 50 段