Et n'est-ce pas là que nous en sommes? Quel est le cri universel dans

tous les rangs, dans toutes les classes? _Tous pour chacun._--En

prononçant le mot _chacun_, nous pensons à nous, et ce que nous

demandons c'est de prendre une part imméritée dans le travail de

tous.--En d'autres termes, nous systématisons la spoliation.--Sans

doute, la spoliation naïve et directe est tellement injuste qu'elle

nous répugne; mais, grâce à la maxime _tous pour chacun_, nous

apaisons les scrupules de notre conscience. Nous plaçons dans les

autres le _devoir_ de travailler pour nous, puis nous mettons en

nous le _droit_ de jouir du travail des autres; nous sommons l'État,

la loi d'imposer le prétendu _devoir_, de protéger le prétendu

_droit_, et nous arrivons à ce résultat bizarre de nous dépouiller

mutuellement au nom de la fraternité. Nous vivons aux dépens

d'autrui, et c'est à ce titre que nous nous attribuons l'héroïsme

du sacrifice. Ô bizarrerie de l'esprit humain! Ô subtilité de la

convoitise! Ce n'est pas assez que chacun de nous s'efforce de

grossir sa part aux dépens de celle des autres, ce n'est pas assez de

vouloir profiter d'un travail que nous n'avons pas fait, nous nous

persuadons encore que par là nous nous montrons sublimes dans la

pratique du dévouement; peu s'en faut que nous ne nous comparions à

Jésus-Christ, et nous nous aveuglons au point de ne pas voir que ces

sacrifices, qui nous font pleurer d'admiration en nous contemplant

nous-mêmes, nous ne les faisons pas, mais nous les exigeons[31].

[Note 31: Voir le pamphlet _Spoliation et Loi_, tome V, pag. 2 et

suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

La manière dont la grande mystification s'opère mérite d'être

observée.

Voler! Fi donc, c'est abject; d'ailleurs cela mène au bagne, car la

loi le défend.--Mais si la loi l'ordonnait et prêtait son aide, ne

serait-ce pas bien commode?... Quelle lumineuse inspiration!...

Aussitôt on demande à la loi un petit privilége, un petit monopole,

et comme, pour le faire respecter, il en coûterait quelques peines,

on prie l'État de s'en charger. L'État et la loi s'entendent pour

réaliser précisément ce qu'ils avaient mission de prévenir ou de

punir. Peu à peu, le goût des monopoles gagne. Il n'est pas de classe

qui ne veuille le sien. _Tous pour chacun_, s'écrient-elles, nous

voulons aussi nous montrer philanthropes et faire voir que nous

comprenons la solidarité.

Il arrive que les classes privilégiées, se volant réciproquement,

perdent au moins autant, par les exactions qu'elles subissent,

qu'elles gagnent aux exactions qu'elles exercent. En outre, la grande

masse des travailleurs, à qui l'on n'a pas pu accorder de priviléges,

souffre, dépérit et n'y peut résister. Elle s'insurge, couvre les

rues de barricades et de sang, et voici qu'il faut compter avec elle.

Que va-t-elle demander? Exigera-t-elle l'abolition des abus, des

priviléges, des monopoles, des restrictions sous lesquels elle

succombe? Pas du tout. On l'a imbue, elle aussi, de philanthropisme.

On lui a dit que le fameux _tous pour chacun_, c'était la solution

du problème social; on lui a démontré, par maint exemple, que

le privilége (qui n'est qu'un vol) est néanmoins très-moral s'il

s'appuie sur la loi. En sorte qu'on voit le peuple demander...

Quoi?...--Des priviléges!... Lui aussi somme l'État de lui fournir

de l'instruction, du travail, du crédit, de l'assistance, aux

dépens du peuple.--Oh! quelle illusion étrange! et combien de temps

durera-t-elle?--On conçoit bien que toutes les classes élevées, à

commencer par la plus haute, puissent venir l'une après l'autre

réclamer des faveurs, des priviléges. Au-dessous d'elles, il y a la

grande masse populaire sur qui tout cela retombe. Mais que le peuple,

une fois vainqueur, se soit imaginé d'entrer lui aussi tout entier

dans la classe des privilégiés, de se créer des monopoles à lui-même

et sur lui-même, d'élargir la base des abus pour en vivre; qu'il

n'ait pas vu qu'il n'y a rien au-dessous de lui pour alimenter ces

injustices, c'est là un des phénomènes les plus étonnants de notre

époque et d'aucune époque.

Qu'est-il arrivé? C'est que sur cette voie la Société était conduite

à un naufrage général. Elle s'est alarmée avec juste raison. Le

peuple a bientôt perdu sa puissance, et l'ancien partage des abus a

provisoirement repris son assiette ordinaire.

Cependant la leçon n'a pas été tout à fait perdue pour les classes

élevées. Elles sentent qu'il faut faire justice aux travailleurs.

Elles désirent vivement y parvenir, non-seulement parce que leur

propre sécurité en dépend, mais encore, il faut le reconnaître, par

esprit d'équité. Oui, je le dis avec conviction entière, la classe

riche ne demande pas mieux que de trouver la grande solution. Je suis

convaincu que si l'on réclamait de la plupart des riches l'abandon

d'une portion considérable de leur fortune, en garantissant que

désormais le peuple sera heureux et satisfait, ils en feraient avec

joie le sacrifice. Ils cherchent donc avec ardeur le moyen de venir,

selon l'expression consacrée, _au secours des classes laborieuses_.

Mais pour cela qu'imaginent-ils?... Encore le communisme des

priviléges; un communisme mitigé toutefois, et qu'ils se flattent de

soumettre au régime de la prudence. Voilà tout; ils ne sortent pas de

là..........................................................

XIII

DE LA RENTE[32]

[Note 32: Deux ou trois courts fragments, voilà tout ce que l'auteur

a laissé sur cet important chapitre. Cela s'explique: il se

proposait, ainsi qu'il l'a déclaré, de s'appuyer principalement sur

les travaux de M. Carey de Philadelphie pour combattre la théorie de

Ricardo.

(_Note de l'éditeur._)]

Quand la valeur du sol augmente, si une augmentation correspondante

se faisait sentir sur le prix des produits du sol, je comprendrais

l'opposition que rencontre la théorie exposée dans ce livre (chapitre

IX). On pourrait dire: «A mesure que la civilisation se développe, la

condition du travailleur empire relativement à celle du propriétaire.

C'est peut-être une nécessité fatale, mais assurément ce n'est pas

une loi harmonique.»

Heureusement il n'en est pas ainsi. En général, les circonstances qui

font augmenter la valeur du sol diminuent en même temps le prix des

subsistances... Expliquons ceci par un exemple.

Soit à dix lieues de la ville un champ valant 100 fr.; on fait une

route qui passe près de ce champ, c'est un débouché ouvert aux

récoltes, et aussitôt la terre vaut 150 fr.--Le propriétaire, ayant

acquis par là des facilités soit pour y amener des amendements, soit

pour en extraire des produits plus variés, fait des améliorations à

sa propriété, et elle arrive à valoir 200 fr.

La valeur du champ est donc doublée. Examinons cette plus-value,

au point de vue--de la justice d'abord,--ensuite de l'utilité

recueillie, non par le propriétaire, mais par les consommateurs de la

ville.

Quant à l'accroissement de valeur provenant des améliorations que le

propriétaire a faites à ses frais, pas de doute. C'est un capital qui

suit la loi de tous les capitaux.

J'ose dire qu'il en est ainsi de la route. L'opération fait un

circuit plus long, mais le résultat est le même.

En effet, le propriétaire concourt, à raison de son champ, aux

dépenses publiques; pendant bien des années, il a contribué à des

travaux d'utilité générale exécutés sur des portions éloignées du

territoire; enfin une route a été faite dans une direction qui

lui est favorable. La masse des impôts par lui payés peut être

assimilée à des actions qu'il aurait prises dans les entreprises

gouvernementales, et la rente annuelle, qui lui arrive par suite de

la nouvelle route, comme le _dividende_ de ces actions.

Dira-t-on qu'un propriétaire doit toujours payer l'impôt pour n'en

jamais rien retirer?... Ce cas rentre donc dans le précédent; et

l'amélioration, quoique faite par la voie compliquée et plus ou moins

contestable de l'impôt, peut être considérée comme exécutée par le

propriétaire et à ses frais, dans la mesure de l'avantage partiel

qu'il en retire.

J'ai parlé d'une route: remarquez que j'aurais pu citer toute autre

intervention gouvernementale. La sécurité, par exemple, contribue

à donner de la valeur aux terres, comme aux capitaux, comme au

travail. Mais qui paye la sécurité? Le propriétaire, le capitaliste,

le travailleur.--Si l'État dépense bien, la valeur dépensée doit

se reformer et se retrouver, sous une forme quelconque, entre les

mains du propriétaire, du capitaliste, du travailleur. Pour le

propriétaire, elle ne peut apparaître que sous forme d'accroissement

du prix de sa terre.--Que si l'État dépense mal, c'est un malheur;

l'impôt est perdu, c'était aux contribuables à y veiller. En ce cas,

il n'y a pas pour la terre accroissement de valeur, et certes la

faute n'en est pas au propriétaire.

Mais les produits du sol qui a ainsi augmenté de valeur, et par

l'action gouvernementale, et par l'industrie particulière,--ces

produits sont-ils payés plus cher par les acheteurs de la ville? en

d'autres termes, l'intérêt de ces cent francs vient-il grever chaque

hectolitre de froment qui sortira du champ? Si on le payait 15 fr.,

le payera-t-on désormais 15 fr. plus une fraction?--C'est là une

question des plus intéressantes, puisque la justice et l'harmonie

universelle des intérêts en dépendent.

Or je réponds hardiment: _non_.

Sans doute, le propriétaire recouvrera désormais 5 fr. de plus (je

suppose le taux du profit à 5 p. 100); mais il ne les recouvrera aux

dépens de personne. Bien au contraire, l'acheteur, de son côté, fera

un bénéfice plus grand encore.

En effet, le champ que nous avons pris pour exemple était autrefois

éloigné des débouchés, on lui faisait peu produire; à cause des

difficultés du transport, les produits parvenus sur le marché se

vendaient cher.--Aujourd'hui la production est activée, le transport

économique; une plus grande quantité de froment arrive sur le marché,

y arrive à moins de frais et s'y vend à meilleur compte. Tout en

laissant au propriétaire un profit total de 5 fr., l'acheteur peut

faire un bénéfice encore plus fort.

En un mot, une économie de forces a été réalisée.--Au profit de qui?

au profit des deux parties contractantes.--Quelle est la loi du

partage de ce gain sur la nature? La loi que nous avons souvent citée

à propos des capitaux, puisque cette augmentation de valeur est un

capital.

Quand le capital augmente, la part du propriétaire ou

capitaliste--augmente en valeur absolue,--diminue en valeur

relative; la part du travailleur (ou du consommateur) augmente--et en

valeur absolue et en valeur relative...

Remarquez comment les choses se passent. À mesure que la civilisation

se fait, les terres les plus rapprochées du centre d'agglomération

augmentent de valeur. Les productions d'un ordre inférieur y font

place à des productions d'un ordre plus élevé. D'abord le pâturage

disparaît devant les céréales; puis celles-ci sont remplacées par le

jardinage. Les approvisionnements arrivent de plus loin à moindres

frais, de telle sorte,--et c'est un point de fait incontestable,--que

la viande, le pain, les légumes, même les fleurs, y sont à un

prix moindre que dans les contrées moins avancées, malgré que la

main-d'oeuvre y soit mieux rétribuée qu'ailleurs...

LE CLOS-VOUGEOT.

..... _Les services s'échangent contre les services._ Souvent des

services préparés d'avance s'échangent contre des services actuels ou

futurs.

Les services valent, non pas suivant le travail qu'ils exigent ou ont

exigé, mais suivant le travail qu'ils épargnent.

Or il est de fait que le travail humain se perfectionne.

De ces prémisses se déduit un phénomène très-important en Économie

sociale: C'est qu'en _général_ le travail antérieur perd dans

l'échange avec le travail actuel[33].

[Note 33: La même idée a été présentée à la fin du complément ajouté

au chapitre V, p. 202 et suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

J'ai fait, il y a vingt ans, une chose qui m'a coûté cent journées de

travail. Je propose un échange, et je dis à mon acheteur: Donnez-moi

une chose qui vous coûte également cent journées. Probablement

il sera en mesure de me répondre: Depuis vingt ans on a fait des

progrès. Ce qui vous avait demandé cent journées, on le fait à

présent avec soixante-dix. Or je ne mesure pas votre service par

le temps qu'il vous a coûté, mais par le service qu'il me rend: ce

service n'est plus que de soixante-dix journées, puisque avec ce

temps je puis me le rendre à moi-même, ou trouver qui me le rende.

Il résulte de là que la valeur des capitaux se détériore

incessamment, et que le capital ou le travail antérieur n'est pas

aussi favorisé que le croient les Économistes superficiels.

Il n'y a pas de machine un peu vieille qui ne perde, abstraction

faite du dépérissement à l'user, par ce seul motif qu'on en fabrique

aujourd'hui de meilleures.

Il en est de même des terres. Et il y en a bien peu qui, pour être

amenées à l'état de fertilité où elles sont, n'aient coûté plus

de travail qu'il n'en faudrait aujourd'hui, où l'on a des moyens

d'action plus énergiques.

Telle est la marche _générale_, mais non _nécessaire_.

Un travail antérieur peut rendre aujourd'hui de plus grands services

qu'autrefois. C'est rare, mais cela se voit. Par exemple, j'ai gardé

du vin qui représente vingt journées de travail.--Si je l'avais vendu

tout de suite, mon travail aurait reçu une certaine rémunération.

J'ai gardé mon vin; il s'est amélioré, la récolte suivante a manqué,

bref, le prix a haussé, et ma rémunération est plus grande. Pourquoi?

Parce que je rends _plus_ de services,--que les acquéreurs auraient

_plus de peine_ à se procurer ce vin que je n'en ai eu,--que je

satisfais à un besoin devenu plus grand, plus apprécié, etc...

C'est ce qu'il faut toujours examiner.

Nous sommes mille. Chacun a son hectare de terre et le défriche; le

temps s'écoule, et l'on vend. Or, il arrive que sur 1,000 il y en a

998 qui ne reçoivent ou ne recevront jamais autant de journées de

travail actuel, en échange de la terre, qu'elle leur en a coûté

autrefois; et cela parce que le travail antérieur plus grossier ne

rend pas comparativement autant de services que le travail actuel.

Mais il se trouve deux propriétaires dont le travail a été plus

intelligent ou, si l'on veut, plus heureux. Quand ils l'offrent sur

le marché, il se trouve qu'il y représente d'inimitables services.

Chacun se dit: Il m'en coûterait beaucoup de me rendre ce service à

moi-même: donc je le payerai cher; et pourvu qu'on ne me force pas,

je suis toujours bien sûr qu'il ne me coûtera pas autant que si je me

le rendais par tout autre moyen.

C'est l'histoire du Clos-Vougeot. C'est le même cas que l'homme

qui trouve un diamant, qui possède une belle voix, ou une taille à

montrer pour cinq sous, etc.......................................

* * * * *

Dans mon pays il y a beaucoup de terres incultes. L'étranger ne

manque pas de dire: Pourquoi ne cultivez-vous pas cette terre?--Parce

qu'elle est mauvaise.--Mais voilà à côté de la terre absolument

semblable et qui est cultivée.--À cette objection, le naturel du pays

ne trouve pas de réponse.

C'est qu'il s'est trompé dans la première: _Elle est mauvaise_?

Non; la raison qui fait qu'on ne défriche pas de nouvelles terres, ce

n'est pas qu'elles soient mauvaises, et il y en a d'excellentes qu'on

ne défriche pas davantage. Voici le motif: c'est qu'il en coûte plus

pour amener cette terre inculte à un état de productivité pareille

à celle du champ voisin qui est cultivé, que pour acheter ce champ

voisin lui-même.

Or, pour qui sait réfléchir, cela prouve invinciblement que la terre

n'a pas de valeur par elle-même...

(Développer tous les points de vue de cette idée..... [34]).

[Note 34: De ces développements projetés, aucun n'existe; mais voici

sommairement les deux principales conséquences du fait cité par

l'auteur:

1º Deux terres, l'une cultivée A, l'autre inculte B, étant supposées

de nature identique, la mesure du travail autrefois sacrifié

au défrichement de A est donnée par le travail nécessaire au

défrichement de B. On peut dire même qu'à cause de la supériorité

de nos connaissances, de nos instruments, de nos moyens de

communication, etc., il faudrait _moins_ de journées pour mettre B en

culture qu'il n'en a fallu pour A. Si la terre avait une valeur par

elle-même, A vaudrait tout ce qu'a coûté sa mise en culture, _plus

quelque chose pour ses facultés productives naturelles_; c'est-à-dire

beaucoup plus que la somme nécessaire actuellement pour mettre B

en rapport. Or, c'est tout le contraire: la terre A vaut moins,

puisqu'on l'achète plutôt que de défricher B. En achetant A, on ne

paye donc rien pour la force naturelle, puisqu'on ne paye pas même le

travail de défrichement ce qu'il a primitivement coûté.

2º Si le champ A rapporte par an 1,000 mesures de blé, la terre

B défrichée en rapporterait autant. Puisqu'on a cultivé A, c'est

qu'autrefois 1,000 mesures de blé rémunéraient amplement tout

le travail exigé, soit par le défrichement, soit par la culture

annuelle. Puisqu'on ne cultive pas B, c'est que maintenant 1,000

mesures de blé ne payeraient pas un travail identique,--ou même

moindre, comme nous le remarquions plus haut.

Qu'est-ce que cela veut dire? Évidemment c'est que la valeur du

_travail humain_ a haussé par rapport à celle du _blé_; c'est que la

journée d'un ouvrier vaut et obtient plus de blé pour salaire. En

d'autres termes, le blé s'obtient par un moindre effort, s'échange

contre un moindre travail; et la théorie de _la cherté progressive

des subsistances_ est fausse.--V. au tome I, le post-scriptum de la

lettre adressée au _Journal des économistes_, en date du 8 décembre

1850.--V. aussi, sur ce sujet, l'ouvrage d'un disciple de Bastiat:

_Du revenu foncier_, par R. de Fontenay.

(_Note de l'éditeur._)]

DE LA MONNAIE[35]

[Note 35: Voir _Maudit argent!_ tome V, page 64.]

* * * * *

DU CRÉDIT[36]

[Note 36: Voir _Gratuité du crédit_, tome V, page 94.

(_Note de l'éditeur._)]

* * * * *

XIV

DES SALAIRES

Les hommes aspirent avec ardeur à la fixité: Il se rencontre bien

dans le monde quelques individualités inquiètes, aventureuses, pour

lesquelles l'aléatoire est une sorte de besoin. On peut affirmer

néanmoins que les hommes pris en masse aiment à être tranquilles sur

leur avenir, à savoir sur quoi compter, à pouvoir disposer d'avance

tous leurs arrangements. Pour comprendre combien ils tiennent la

fixité pour précieuse, il suffit de voir avec quel empressement ils

se jettent sur les fonctions publiques. Qu'on ne dise pas que cela

tient à l'honneur qu'elles confèrent. Certes, il y a des places dont

le travail n'a rien de très-relevé. Il consiste, par exemple, à

surveiller, fouiller, vexer les citoyens. Elles n'en sont pas moins

recherchées. Pourquoi? Parce qu'elles constituent une position sûre.

Qui n'a entendu le père de famille dire de son fils: «Je sollicite

pour lui une aspirance au surnumérariat de telle administration.

Sans doute il est fâcheux qu'on exige de lui une éducation qui m'a

coûté fort cher. Sans doute encore, avec cette éducation, il eût

pu embrasser une carrière plus brillante. Fonctionnaire, il ne

s'enrichira pas, mais il est certain de vivre. Il aura toujours du

pain. Dans quatre ou cinq ans, il commencera à toucher 800 fr. de

traitement; puis il s'élèvera par degrés jusqu'à 3 ou 4,000 fr. Après

trente années de service, il aura droit à sa retraite. Son existence

est donc assurée: c'est à lui de savoir la tenir dans une obscure

modération, etc.»

La fixité a donc pour les hommes un attrait tout-puissant.

Et cependant, en considérant la nature de l'homme et de ses travaux,

il semble que la fixité soit incompatible avec elle.

Quiconque se placera, par la pensée, au point de départ des sociétés

humaines aura peine à comprendre comment une multitude d'hommes

peuvent arriver à retirer du milieu social une quantité déterminée,

assurée, constante de moyens d'existence. C'est encore là un de ces

phénomènes qui ne nous frappent pas assez, précisément parce que

nous les avons toujours sous les yeux. Voilà des fonctionnaires

qui touchent des appointements fixes, des propriétaires qui savent

d'avance leurs revenus, des rentiers qui peuvent calculer exactement

leurs rentes, des ouvriers qui gagnent tous les jours le même

salaire.--Si l'on fait abstraction de la monnaie, qui n'intervient là

que pour faciliter les appréciations et les échanges, on apercevra

que ce qui est fixe, c'est la quantité de moyens d'existence, c'est

la valeur des satisfactions reçues par ces diverses catégories de

travailleurs. Or, je dis que cette fixité, qui peu à peu s'étend à

tous les hommes, à tous les ordres de travaux, est un miracle de

la civilisation, un effet prodigieux de cette société si sottement

décriée de nos jours.

Car reportons-nous à un état social primitif; supposons que nous

disions à un peuple chasseur, ou pêcheur, ou pasteur, ou guerrier,

ou agriculteur: «À mesure que vous ferez des progrès, vous saurez de

plus en plus d'avance quelle somme de jouissance vous sera assurée

pour chaque année.» Ces braves gens ne pourraient nous croire. Ils

nous répondraient: «Cela dépendra toujours de quelque chose qui

échappe au calcul,--l'inconstance des saisons, etc.» C'est qu'ils ne

pourraient se faire une idée des efforts ingénieux au moyen desquels

les hommes sont parvenus à établir une sorte d'assurance entre tous

les lieux et tous les temps.

Or cette mutuelle assurance contre les chances de l'avenir est tout

à fait subordonnée à un genre de science humaine que j'appellerai

_statistique expérimentale_. Et cette statistique faisant des progrès

indéfinis, puisqu'elle est fondée sur l'expérience, il s'ensuit que

la fixité fait aussi des progrès indéfinis. Elle est favorisée par

deux circonstances permanentes: 1º les hommes y aspirent; 2º ils

acquièrent tous les jours les moyens de la réaliser.

Avant de montrer comment la fixité s'établit dans les transactions

humaines, où l'on semble d'abord ne point s'en préoccuper, voyons

comment elle résulte de cette transaction dont elle est spécialement

l'objet. Le lecteur comprendra ainsi ce que j'entends par statistique

expérimentale.

Des hommes ont chacun une maison. L'une vient à brûler, et voilà le

propriétaire ruiné. Aussitôt l'alarme se répand chez tous les autres.

Chacun se dit: «Autant pouvait m'en arriver.» Il n'y a donc rien

de bien surprenant à ce que tous les propriétaires se réunissent

et répartissent autant que possible les mauvaises chances, en

fondant une assurance mutuelle contre l'incendie. Leur convention

est très-simple. En voici la formule: «Si la maison de l'un de nous

brûle, les autres se cotiseront pour venir en aide à l'incendié.»

Par là, chaque propriétaire acquiert une double certitude: d'abord,

qu'il prendra une petite part à tous les sinistres de cette espèce;

ensuite, qu'il n'aura jamais à essuyer le malheur tout entier.

Au fond, et si l'on calcule sur un grand nombre d'années, on voit que

le propriétaire fait, pour ainsi dire, un arrangement avec lui-même.

Il économise de quoi réparer les sinistres qui le frappent.

Voilà l'_association_. C'est même à des arrangements de cette nature

que les socialistes donnent exclusivement le nom d'_association_.

Sitôt que la spéculation intervient, selon eux, l'association

disparaît. Selon moi, elle se perfectionne, ainsi que nous allons le

voir.

Ce qui a porté nos propriétaires à s'associer, à s'assurer

mutuellement, c'est l'amour de la fixité, de la sécurité. Ils

préfèrent des chances connues à des chances inconnues, une multitude

de petits risques à un grand.

Leur but n'est pas cependant complétement atteint, et il est encore

beaucoup d'aléatoire dans leur position. Chacun d'eux peut se dire:

«Si les sinistres se multiplient, ma quote-part ne deviendra-t-elle

pas insupportable? En tout cas, j'aimerais bien à la connaître

d'avance, et faire assurer par le même procédé mon mobilier, mes

marchandises, etc.»

Il semble que ces inconvénients tiennent à la nature des choses et

qu'il est impossible à l'homme de s'y soustraire.

On est tenté de croire, après chaque progrès, que tout est accompli.

Comment, en effet, supprimer cet _aléatoire_ dépendant de sinistres

qui sont encore dans l'inconnu?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 33 / 50 段