tous les rangs, dans toutes les classes? _Tous pour chacun._--En
prononçant le mot _chacun_, nous pensons à nous, et ce que nous
demandons c'est de prendre une part imméritée dans le travail de
tous.--En d'autres termes, nous systématisons la spoliation.--Sans
doute, la spoliation naïve et directe est tellement injuste qu'elle
nous répugne; mais, grâce à la maxime _tous pour chacun_, nous
apaisons les scrupules de notre conscience. Nous plaçons dans les
autres le _devoir_ de travailler pour nous, puis nous mettons en
nous le _droit_ de jouir du travail des autres; nous sommons l'État,
la loi d'imposer le prétendu _devoir_, de protéger le prétendu
_droit_, et nous arrivons à ce résultat bizarre de nous dépouiller
mutuellement au nom de la fraternité. Nous vivons aux dépens
d'autrui, et c'est à ce titre que nous nous attribuons l'héroïsme
du sacrifice. Ô bizarrerie de l'esprit humain! Ô subtilité de la
convoitise! Ce n'est pas assez que chacun de nous s'efforce de
grossir sa part aux dépens de celle des autres, ce n'est pas assez de
vouloir profiter d'un travail que nous n'avons pas fait, nous nous
persuadons encore que par là nous nous montrons sublimes dans la
pratique du dévouement; peu s'en faut que nous ne nous comparions à
Jésus-Christ, et nous nous aveuglons au point de ne pas voir que ces
sacrifices, qui nous font pleurer d'admiration en nous contemplant
nous-mêmes, nous ne les faisons pas, mais nous les exigeons[31].
[Note 31: Voir le pamphlet _Spoliation et Loi_, tome V, pag. 2 et
suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
La manière dont la grande mystification s'opère mérite d'être
observée.
Voler! Fi donc, c'est abject; d'ailleurs cela mène au bagne, car la
loi le défend.--Mais si la loi l'ordonnait et prêtait son aide, ne
serait-ce pas bien commode?... Quelle lumineuse inspiration!...
Aussitôt on demande à la loi un petit privilége, un petit monopole,
et comme, pour le faire respecter, il en coûterait quelques peines,
on prie l'État de s'en charger. L'État et la loi s'entendent pour
réaliser précisément ce qu'ils avaient mission de prévenir ou de
punir. Peu à peu, le goût des monopoles gagne. Il n'est pas de classe
qui ne veuille le sien. _Tous pour chacun_, s'écrient-elles, nous
voulons aussi nous montrer philanthropes et faire voir que nous
comprenons la solidarité.
Il arrive que les classes privilégiées, se volant réciproquement,
perdent au moins autant, par les exactions qu'elles subissent,
qu'elles gagnent aux exactions qu'elles exercent. En outre, la grande
masse des travailleurs, à qui l'on n'a pas pu accorder de priviléges,
souffre, dépérit et n'y peut résister. Elle s'insurge, couvre les
rues de barricades et de sang, et voici qu'il faut compter avec elle.
Que va-t-elle demander? Exigera-t-elle l'abolition des abus, des
priviléges, des monopoles, des restrictions sous lesquels elle
succombe? Pas du tout. On l'a imbue, elle aussi, de philanthropisme.
On lui a dit que le fameux _tous pour chacun_, c'était la solution
du problème social; on lui a démontré, par maint exemple, que
le privilége (qui n'est qu'un vol) est néanmoins très-moral s'il
s'appuie sur la loi. En sorte qu'on voit le peuple demander...
Quoi?...--Des priviléges!... Lui aussi somme l'État de lui fournir
de l'instruction, du travail, du crédit, de l'assistance, aux
dépens du peuple.--Oh! quelle illusion étrange! et combien de temps
durera-t-elle?--On conçoit bien que toutes les classes élevées, à
commencer par la plus haute, puissent venir l'une après l'autre
réclamer des faveurs, des priviléges. Au-dessous d'elles, il y a la
grande masse populaire sur qui tout cela retombe. Mais que le peuple,
une fois vainqueur, se soit imaginé d'entrer lui aussi tout entier
dans la classe des privilégiés, de se créer des monopoles à lui-même
et sur lui-même, d'élargir la base des abus pour en vivre; qu'il
n'ait pas vu qu'il n'y a rien au-dessous de lui pour alimenter ces
injustices, c'est là un des phénomènes les plus étonnants de notre
époque et d'aucune époque.
Qu'est-il arrivé? C'est que sur cette voie la Société était conduite
à un naufrage général. Elle s'est alarmée avec juste raison. Le
peuple a bientôt perdu sa puissance, et l'ancien partage des abus a
provisoirement repris son assiette ordinaire.
Cependant la leçon n'a pas été tout à fait perdue pour les classes
élevées. Elles sentent qu'il faut faire justice aux travailleurs.
Elles désirent vivement y parvenir, non-seulement parce que leur
propre sécurité en dépend, mais encore, il faut le reconnaître, par
esprit d'équité. Oui, je le dis avec conviction entière, la classe
riche ne demande pas mieux que de trouver la grande solution. Je suis
convaincu que si l'on réclamait de la plupart des riches l'abandon
d'une portion considérable de leur fortune, en garantissant que
désormais le peuple sera heureux et satisfait, ils en feraient avec
joie le sacrifice. Ils cherchent donc avec ardeur le moyen de venir,
selon l'expression consacrée, _au secours des classes laborieuses_.
Mais pour cela qu'imaginent-ils?... Encore le communisme des
priviléges; un communisme mitigé toutefois, et qu'ils se flattent de
soumettre au régime de la prudence. Voilà tout; ils ne sortent pas de
là..........................................................
XIII
DE LA RENTE[32]
[Note 32: Deux ou trois courts fragments, voilà tout ce que l'auteur
a laissé sur cet important chapitre. Cela s'explique: il se
proposait, ainsi qu'il l'a déclaré, de s'appuyer principalement sur
les travaux de M. Carey de Philadelphie pour combattre la théorie de
Ricardo.
(_Note de l'éditeur._)]
Quand la valeur du sol augmente, si une augmentation correspondante
se faisait sentir sur le prix des produits du sol, je comprendrais
l'opposition que rencontre la théorie exposée dans ce livre (chapitre
IX). On pourrait dire: «A mesure que la civilisation se développe, la
condition du travailleur empire relativement à celle du propriétaire.
C'est peut-être une nécessité fatale, mais assurément ce n'est pas
une loi harmonique.»
Heureusement il n'en est pas ainsi. En général, les circonstances qui
font augmenter la valeur du sol diminuent en même temps le prix des
subsistances... Expliquons ceci par un exemple.
Soit à dix lieues de la ville un champ valant 100 fr.; on fait une
route qui passe près de ce champ, c'est un débouché ouvert aux
récoltes, et aussitôt la terre vaut 150 fr.--Le propriétaire, ayant
acquis par là des facilités soit pour y amener des amendements, soit
pour en extraire des produits plus variés, fait des améliorations à
sa propriété, et elle arrive à valoir 200 fr.
La valeur du champ est donc doublée. Examinons cette plus-value,
au point de vue--de la justice d'abord,--ensuite de l'utilité
recueillie, non par le propriétaire, mais par les consommateurs de la
ville.
Quant à l'accroissement de valeur provenant des améliorations que le
propriétaire a faites à ses frais, pas de doute. C'est un capital qui
suit la loi de tous les capitaux.
J'ose dire qu'il en est ainsi de la route. L'opération fait un
circuit plus long, mais le résultat est le même.
En effet, le propriétaire concourt, à raison de son champ, aux
dépenses publiques; pendant bien des années, il a contribué à des
travaux d'utilité générale exécutés sur des portions éloignées du
territoire; enfin une route a été faite dans une direction qui
lui est favorable. La masse des impôts par lui payés peut être
assimilée à des actions qu'il aurait prises dans les entreprises
gouvernementales, et la rente annuelle, qui lui arrive par suite de
la nouvelle route, comme le _dividende_ de ces actions.
Dira-t-on qu'un propriétaire doit toujours payer l'impôt pour n'en
jamais rien retirer?... Ce cas rentre donc dans le précédent; et
l'amélioration, quoique faite par la voie compliquée et plus ou moins
contestable de l'impôt, peut être considérée comme exécutée par le
propriétaire et à ses frais, dans la mesure de l'avantage partiel
qu'il en retire.
J'ai parlé d'une route: remarquez que j'aurais pu citer toute autre
intervention gouvernementale. La sécurité, par exemple, contribue
à donner de la valeur aux terres, comme aux capitaux, comme au
travail. Mais qui paye la sécurité? Le propriétaire, le capitaliste,
le travailleur.--Si l'État dépense bien, la valeur dépensée doit
se reformer et se retrouver, sous une forme quelconque, entre les
mains du propriétaire, du capitaliste, du travailleur. Pour le
propriétaire, elle ne peut apparaître que sous forme d'accroissement
du prix de sa terre.--Que si l'État dépense mal, c'est un malheur;
l'impôt est perdu, c'était aux contribuables à y veiller. En ce cas,
il n'y a pas pour la terre accroissement de valeur, et certes la
faute n'en est pas au propriétaire.
Mais les produits du sol qui a ainsi augmenté de valeur, et par
l'action gouvernementale, et par l'industrie particulière,--ces
produits sont-ils payés plus cher par les acheteurs de la ville? en
d'autres termes, l'intérêt de ces cent francs vient-il grever chaque
hectolitre de froment qui sortira du champ? Si on le payait 15 fr.,
le payera-t-on désormais 15 fr. plus une fraction?--C'est là une
question des plus intéressantes, puisque la justice et l'harmonie
universelle des intérêts en dépendent.
Or je réponds hardiment: _non_.
Sans doute, le propriétaire recouvrera désormais 5 fr. de plus (je
suppose le taux du profit à 5 p. 100); mais il ne les recouvrera aux
dépens de personne. Bien au contraire, l'acheteur, de son côté, fera
un bénéfice plus grand encore.
En effet, le champ que nous avons pris pour exemple était autrefois
éloigné des débouchés, on lui faisait peu produire; à cause des
difficultés du transport, les produits parvenus sur le marché se
vendaient cher.--Aujourd'hui la production est activée, le transport
économique; une plus grande quantité de froment arrive sur le marché,
y arrive à moins de frais et s'y vend à meilleur compte. Tout en
laissant au propriétaire un profit total de 5 fr., l'acheteur peut
faire un bénéfice encore plus fort.
En un mot, une économie de forces a été réalisée.--Au profit de qui?
au profit des deux parties contractantes.--Quelle est la loi du
partage de ce gain sur la nature? La loi que nous avons souvent citée
à propos des capitaux, puisque cette augmentation de valeur est un
capital.
Quand le capital augmente, la part du propriétaire ou
capitaliste--augmente en valeur absolue,--diminue en valeur
relative; la part du travailleur (ou du consommateur) augmente--et en
valeur absolue et en valeur relative...
Remarquez comment les choses se passent. À mesure que la civilisation
se fait, les terres les plus rapprochées du centre d'agglomération
augmentent de valeur. Les productions d'un ordre inférieur y font
place à des productions d'un ordre plus élevé. D'abord le pâturage
disparaît devant les céréales; puis celles-ci sont remplacées par le
jardinage. Les approvisionnements arrivent de plus loin à moindres
frais, de telle sorte,--et c'est un point de fait incontestable,--que
la viande, le pain, les légumes, même les fleurs, y sont à un
prix moindre que dans les contrées moins avancées, malgré que la
main-d'oeuvre y soit mieux rétribuée qu'ailleurs...
LE CLOS-VOUGEOT.
..... _Les services s'échangent contre les services._ Souvent des
services préparés d'avance s'échangent contre des services actuels ou
futurs.
Les services valent, non pas suivant le travail qu'ils exigent ou ont
exigé, mais suivant le travail qu'ils épargnent.
Or il est de fait que le travail humain se perfectionne.
De ces prémisses se déduit un phénomène très-important en Économie
sociale: C'est qu'en _général_ le travail antérieur perd dans
l'échange avec le travail actuel[33].
[Note 33: La même idée a été présentée à la fin du complément ajouté
au chapitre V, p. 202 et suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
J'ai fait, il y a vingt ans, une chose qui m'a coûté cent journées de
travail. Je propose un échange, et je dis à mon acheteur: Donnez-moi
une chose qui vous coûte également cent journées. Probablement
il sera en mesure de me répondre: Depuis vingt ans on a fait des
progrès. Ce qui vous avait demandé cent journées, on le fait à
présent avec soixante-dix. Or je ne mesure pas votre service par
le temps qu'il vous a coûté, mais par le service qu'il me rend: ce
service n'est plus que de soixante-dix journées, puisque avec ce
temps je puis me le rendre à moi-même, ou trouver qui me le rende.
Il résulte de là que la valeur des capitaux se détériore
incessamment, et que le capital ou le travail antérieur n'est pas
aussi favorisé que le croient les Économistes superficiels.
Il n'y a pas de machine un peu vieille qui ne perde, abstraction
faite du dépérissement à l'user, par ce seul motif qu'on en fabrique
aujourd'hui de meilleures.
Il en est de même des terres. Et il y en a bien peu qui, pour être
amenées à l'état de fertilité où elles sont, n'aient coûté plus
de travail qu'il n'en faudrait aujourd'hui, où l'on a des moyens
d'action plus énergiques.
Telle est la marche _générale_, mais non _nécessaire_.
Un travail antérieur peut rendre aujourd'hui de plus grands services
qu'autrefois. C'est rare, mais cela se voit. Par exemple, j'ai gardé
du vin qui représente vingt journées de travail.--Si je l'avais vendu
tout de suite, mon travail aurait reçu une certaine rémunération.
J'ai gardé mon vin; il s'est amélioré, la récolte suivante a manqué,
bref, le prix a haussé, et ma rémunération est plus grande. Pourquoi?
Parce que je rends _plus_ de services,--que les acquéreurs auraient
_plus de peine_ à se procurer ce vin que je n'en ai eu,--que je
satisfais à un besoin devenu plus grand, plus apprécié, etc...
C'est ce qu'il faut toujours examiner.
Nous sommes mille. Chacun a son hectare de terre et le défriche; le
temps s'écoule, et l'on vend. Or, il arrive que sur 1,000 il y en a
998 qui ne reçoivent ou ne recevront jamais autant de journées de
travail actuel, en échange de la terre, qu'elle leur en a coûté
autrefois; et cela parce que le travail antérieur plus grossier ne
rend pas comparativement autant de services que le travail actuel.
Mais il se trouve deux propriétaires dont le travail a été plus
intelligent ou, si l'on veut, plus heureux. Quand ils l'offrent sur
le marché, il se trouve qu'il y représente d'inimitables services.
Chacun se dit: Il m'en coûterait beaucoup de me rendre ce service à
moi-même: donc je le payerai cher; et pourvu qu'on ne me force pas,
je suis toujours bien sûr qu'il ne me coûtera pas autant que si je me
le rendais par tout autre moyen.
C'est l'histoire du Clos-Vougeot. C'est le même cas que l'homme
qui trouve un diamant, qui possède une belle voix, ou une taille à
montrer pour cinq sous, etc.......................................
* * * * *
Dans mon pays il y a beaucoup de terres incultes. L'étranger ne
manque pas de dire: Pourquoi ne cultivez-vous pas cette terre?--Parce
qu'elle est mauvaise.--Mais voilà à côté de la terre absolument
semblable et qui est cultivée.--À cette objection, le naturel du pays
ne trouve pas de réponse.
C'est qu'il s'est trompé dans la première: _Elle est mauvaise_?
Non; la raison qui fait qu'on ne défriche pas de nouvelles terres, ce
n'est pas qu'elles soient mauvaises, et il y en a d'excellentes qu'on
ne défriche pas davantage. Voici le motif: c'est qu'il en coûte plus
pour amener cette terre inculte à un état de productivité pareille
à celle du champ voisin qui est cultivé, que pour acheter ce champ
voisin lui-même.
Or, pour qui sait réfléchir, cela prouve invinciblement que la terre
n'a pas de valeur par elle-même...
(Développer tous les points de vue de cette idée..... [34]).
[Note 34: De ces développements projetés, aucun n'existe; mais voici
sommairement les deux principales conséquences du fait cité par
l'auteur:
1º Deux terres, l'une cultivée A, l'autre inculte B, étant supposées
de nature identique, la mesure du travail autrefois sacrifié
au défrichement de A est donnée par le travail nécessaire au
défrichement de B. On peut dire même qu'à cause de la supériorité
de nos connaissances, de nos instruments, de nos moyens de
communication, etc., il faudrait _moins_ de journées pour mettre B en
culture qu'il n'en a fallu pour A. Si la terre avait une valeur par
elle-même, A vaudrait tout ce qu'a coûté sa mise en culture, _plus
quelque chose pour ses facultés productives naturelles_; c'est-à-dire
beaucoup plus que la somme nécessaire actuellement pour mettre B
en rapport. Or, c'est tout le contraire: la terre A vaut moins,
puisqu'on l'achète plutôt que de défricher B. En achetant A, on ne
paye donc rien pour la force naturelle, puisqu'on ne paye pas même le
travail de défrichement ce qu'il a primitivement coûté.
2º Si le champ A rapporte par an 1,000 mesures de blé, la terre
B défrichée en rapporterait autant. Puisqu'on a cultivé A, c'est
qu'autrefois 1,000 mesures de blé rémunéraient amplement tout
le travail exigé, soit par le défrichement, soit par la culture
annuelle. Puisqu'on ne cultive pas B, c'est que maintenant 1,000
mesures de blé ne payeraient pas un travail identique,--ou même
moindre, comme nous le remarquions plus haut.
Qu'est-ce que cela veut dire? Évidemment c'est que la valeur du
_travail humain_ a haussé par rapport à celle du _blé_; c'est que la
journée d'un ouvrier vaut et obtient plus de blé pour salaire. En
d'autres termes, le blé s'obtient par un moindre effort, s'échange
contre un moindre travail; et la théorie de _la cherté progressive
des subsistances_ est fausse.--V. au tome I, le post-scriptum de la
lettre adressée au _Journal des économistes_, en date du 8 décembre
1850.--V. aussi, sur ce sujet, l'ouvrage d'un disciple de Bastiat:
_Du revenu foncier_, par R. de Fontenay.
(_Note de l'éditeur._)]
DE LA MONNAIE[35]
[Note 35: Voir _Maudit argent!_ tome V, page 64.]
* * * * *
DU CRÉDIT[36]
[Note 36: Voir _Gratuité du crédit_, tome V, page 94.
(_Note de l'éditeur._)]
* * * * *
XIV
DES SALAIRES
Les hommes aspirent avec ardeur à la fixité: Il se rencontre bien
dans le monde quelques individualités inquiètes, aventureuses, pour
lesquelles l'aléatoire est une sorte de besoin. On peut affirmer
néanmoins que les hommes pris en masse aiment à être tranquilles sur
leur avenir, à savoir sur quoi compter, à pouvoir disposer d'avance
tous leurs arrangements. Pour comprendre combien ils tiennent la
fixité pour précieuse, il suffit de voir avec quel empressement ils
se jettent sur les fonctions publiques. Qu'on ne dise pas que cela
tient à l'honneur qu'elles confèrent. Certes, il y a des places dont
le travail n'a rien de très-relevé. Il consiste, par exemple, à
surveiller, fouiller, vexer les citoyens. Elles n'en sont pas moins
recherchées. Pourquoi? Parce qu'elles constituent une position sûre.
Qui n'a entendu le père de famille dire de son fils: «Je sollicite
pour lui une aspirance au surnumérariat de telle administration.
Sans doute il est fâcheux qu'on exige de lui une éducation qui m'a
coûté fort cher. Sans doute encore, avec cette éducation, il eût
pu embrasser une carrière plus brillante. Fonctionnaire, il ne
s'enrichira pas, mais il est certain de vivre. Il aura toujours du
pain. Dans quatre ou cinq ans, il commencera à toucher 800 fr. de
traitement; puis il s'élèvera par degrés jusqu'à 3 ou 4,000 fr. Après
trente années de service, il aura droit à sa retraite. Son existence
est donc assurée: c'est à lui de savoir la tenir dans une obscure
modération, etc.»
La fixité a donc pour les hommes un attrait tout-puissant.
Et cependant, en considérant la nature de l'homme et de ses travaux,
il semble que la fixité soit incompatible avec elle.
Quiconque se placera, par la pensée, au point de départ des sociétés
humaines aura peine à comprendre comment une multitude d'hommes
peuvent arriver à retirer du milieu social une quantité déterminée,
assurée, constante de moyens d'existence. C'est encore là un de ces
phénomènes qui ne nous frappent pas assez, précisément parce que
nous les avons toujours sous les yeux. Voilà des fonctionnaires
qui touchent des appointements fixes, des propriétaires qui savent
d'avance leurs revenus, des rentiers qui peuvent calculer exactement
leurs rentes, des ouvriers qui gagnent tous les jours le même
salaire.--Si l'on fait abstraction de la monnaie, qui n'intervient là
que pour faciliter les appréciations et les échanges, on apercevra
que ce qui est fixe, c'est la quantité de moyens d'existence, c'est
la valeur des satisfactions reçues par ces diverses catégories de
travailleurs. Or, je dis que cette fixité, qui peu à peu s'étend à
tous les hommes, à tous les ordres de travaux, est un miracle de
la civilisation, un effet prodigieux de cette société si sottement
décriée de nos jours.
Car reportons-nous à un état social primitif; supposons que nous
disions à un peuple chasseur, ou pêcheur, ou pasteur, ou guerrier,
ou agriculteur: «À mesure que vous ferez des progrès, vous saurez de
plus en plus d'avance quelle somme de jouissance vous sera assurée
pour chaque année.» Ces braves gens ne pourraient nous croire. Ils
nous répondraient: «Cela dépendra toujours de quelque chose qui
échappe au calcul,--l'inconstance des saisons, etc.» C'est qu'ils ne
pourraient se faire une idée des efforts ingénieux au moyen desquels
les hommes sont parvenus à établir une sorte d'assurance entre tous
les lieux et tous les temps.
Or cette mutuelle assurance contre les chances de l'avenir est tout
à fait subordonnée à un genre de science humaine que j'appellerai
_statistique expérimentale_. Et cette statistique faisant des progrès
indéfinis, puisqu'elle est fondée sur l'expérience, il s'ensuit que
la fixité fait aussi des progrès indéfinis. Elle est favorisée par
deux circonstances permanentes: 1º les hommes y aspirent; 2º ils
acquièrent tous les jours les moyens de la réaliser.
Avant de montrer comment la fixité s'établit dans les transactions
humaines, où l'on semble d'abord ne point s'en préoccuper, voyons
comment elle résulte de cette transaction dont elle est spécialement
l'objet. Le lecteur comprendra ainsi ce que j'entends par statistique
expérimentale.
Des hommes ont chacun une maison. L'une vient à brûler, et voilà le
propriétaire ruiné. Aussitôt l'alarme se répand chez tous les autres.
Chacun se dit: «Autant pouvait m'en arriver.» Il n'y a donc rien
de bien surprenant à ce que tous les propriétaires se réunissent
et répartissent autant que possible les mauvaises chances, en
fondant une assurance mutuelle contre l'incendie. Leur convention
est très-simple. En voici la formule: «Si la maison de l'un de nous
brûle, les autres se cotiseront pour venir en aide à l'incendié.»
Par là, chaque propriétaire acquiert une double certitude: d'abord,
qu'il prendra une petite part à tous les sinistres de cette espèce;
ensuite, qu'il n'aura jamais à essuyer le malheur tout entier.
Au fond, et si l'on calcule sur un grand nombre d'années, on voit que
le propriétaire fait, pour ainsi dire, un arrangement avec lui-même.
Il économise de quoi réparer les sinistres qui le frappent.
Voilà l'_association_. C'est même à des arrangements de cette nature
que les socialistes donnent exclusivement le nom d'_association_.
Sitôt que la spéculation intervient, selon eux, l'association
disparaît. Selon moi, elle se perfectionne, ainsi que nous allons le
voir.
Ce qui a porté nos propriétaires à s'associer, à s'assurer
mutuellement, c'est l'amour de la fixité, de la sécurité. Ils
préfèrent des chances connues à des chances inconnues, une multitude
de petits risques à un grand.
Leur but n'est pas cependant complétement atteint, et il est encore
beaucoup d'aléatoire dans leur position. Chacun d'eux peut se dire:
«Si les sinistres se multiplient, ma quote-part ne deviendra-t-elle
pas insupportable? En tout cas, j'aimerais bien à la connaître
d'avance, et faire assurer par le même procédé mon mobilier, mes
marchandises, etc.»
Il semble que ces inconvénients tiennent à la nature des choses et
qu'il est impossible à l'homme de s'y soustraire.
On est tenté de croire, après chaque progrès, que tout est accompli.
Comment, en effet, supprimer cet _aléatoire_ dépendant de sinistres
qui sont encore dans l'inconnu?