bénéfice qui affectent d'abord telle ou telle classe de producteurs,
ce que la terre est à l'électricité: le grand réservoir commun. Tout
en sort; et, après quelques détours plus ou moins longs, après avoir
engendré des phénomènes plus ou moins variés, tout y rentre.
Nous venons de constater que les résultats économiques ne font
que glisser, pour ainsi dire, sur le producteur pour aboutir au
consommateur, et que, par conséquent, toutes les grandes questions
doivent être étudiées au point de vue du consommateur, si l'on veut
en saisir les conséquences générales et permanentes.
Cette subordination du rôle de producteur à celui de consommateur,
que nous avons déduite de la considération d'_utilité_, est
pleinement confirmée par la considération de _moralité_.
En effet, la responsabilité partout incombe à l'initiative. Or où est
l'initiative? Dans la _demande_.
La _demande_ (qui implique les moyens de rémunération) détermine
tout: la direction du capital et du travail, la distribution de la
population, la moralité des professions, etc. C'est que la _demande_
répond au Désir, tandis que l'_offre_ répond à l'Effort.--Le Désir
est raisonnable ou déraisonnable, moral ou immoral.--L'Effort, qui
n'est qu'un effet, est moralement neutre ou n'a qu'une moralité
réfléchie.
La demande ou consommation dit au producteur: «Fais ceci pour moi.»
Le producteur obéit à l'impulsion d'autrui.--Et cela serait évident
pour tous, si toujours et partout le producteur attendait la demande.
Mais en fait les choses se passent différemment.
Que ce soit l'échange qui ait amené la division du travail, ou la
division du travail qui ait déterminé l'échange,--c'est une question
subtile et oiseuse. Disons que l'homme échange parce qu'étant
intelligent et sociable, il comprend que c'est un moyen d'augmenter
le rapport du résultat à l'effort. Ce qui résulte seulement de la
division du travail et de la prévoyance, c'est qu'un homme n'attend
pas la proposition de travailler pour autrui. L'expérience lui
enseigne qu'elle est tacite dans les relations humaines et que la
demande existe.
Il fait d'avance l'effort qui doit y satisfaire, et c'est ainsi que
naissent les professions. D'avance on fabrique des souliers, des
chapeaux; on se prépare à bien chanter, à enseigner, à plaider, à
guérir, etc. Mais est-ce réellement l'offre qui prévient ici la
demande et la détermine?
Non.--C'est parce qu'il y a certitude suffisante que ces différents
services seront demandés qu'on s'y prépare, encore qu'on ne sache pas
toujours précisément de qui viendra la demande. Et la preuve, c'est
que le rapport entre ces différents services est assez connu, c'est
que leur _valeur_ est assez généralement expérimentée, pour qu'on se
livre avec quelque sécurité à telle fabrication, pour qu'on embrasse
telle ou telle carrière.
L'impulsion de la demande est donc préexistante, puisqu'on a pu en
calculer la portée avec tant de précision.
Aussi, quand un homme prend un état, une profession, quand il se
met à produire, de quoi se préoccupe-t-il? Est-ce de l'_utilité_ de
la chose qu'il produit, de ses résultats bons ou mauvais, moraux
ou immoraux?--Pas du tout; il ne pense qu'à sa _valeur_: c'est le
demandeur qui regarde à l'_utilité_. L'utilité répond à son besoin,
à son désir, à son caprice. La _valeur_, au contraire, ne répond
qu'à l'effort cédé, au service transmis. C'est seulement lorsque,
par l'échange, l'offreur devient demandeur à son tour, que l'utilité
l'intéresse. Quand je me décide à faire des souliers plutôt que des
chapeaux, ce n'est pas que je me sois posé cette question: Les hommes
ont-ils plus d'intérêt à garantir leurs pieds que leur tête? Non;
cela regarde le demandeur et détermine la demande.--La demande, à son
tour, détermine la Valeur ou l'estime en laquelle le public tient le
service.--La valeur, enfin, décide l'effort ou l'offre.
De là résultent des conséquences morales très-remarquables. Deux
nations peuvent être également pourvues de valeurs, c'est-à-dire de
richesses relatives (Voir chap. VI), et très-inégalement pourvues
d'utilités réelles, de richesses absolues; cela arrive quand l'une
forme des désirs plus déraisonnables que l'autre, quand celle-ci
pense à ses besoins réels, et que celle-là se crée des besoins
factices ou immoraux.
Chez un peuple peut dominer le goût de l'instruction, chez l'autre
celui de la bonne chère. En ce cas, on rend service au premier quand
on a quelque chose à lui enseigner; au second, quand on sait flatter
son palais.
Or les hommes rémunèrent les services selon l'importance qu'ils y
attachent. S'ils n'échangeaient pas, ils se rendraient le service à
eux-mêmes; et par quoi seraient-ils déterminés, si ce n'est par la
nature et l'intensité de leurs désirs?
Chez l'une de ces nations, il y aura beaucoup de professeurs; chez
l'autre, beaucoup de cuisiniers.
Dans l'une et dans l'autre les services échangés peuvent être égaux
en somme, et par conséquent représenter des valeurs égales, la même
richesse relative, mais non la même richesse absolue. Cela ne veut
pas dire autre chose, si ce n'est que l'une emploie bien son travail
et l'autre mal.
Et le résultat, sous le rapport des satisfactions, sera celui-ci:
l'un de ces peuples aura beaucoup d'instruction, l'autre fera de
bons repas. Les conséquences ultérieures de cette diversité de goûts
auront une très-grande influence, non-seulement sur la richesse
réelle, mais même sur la richesse relative; car l'instruction, par
exemple, peut développer des moyens nouveaux de rendre des services,
ce que les bons repas ne peuvent faire.
On remarque, parmi les nations, une prodigieuse diversité de goûts,
fruit de leurs précédents, de leur caractère, de leurs convictions,
de leur vanité, etc.
Sans doute, il y a des besoins si impérieux, par exemple celui de
boire et de manger, qu'on pourrait presque les considérer comme des
quantités données. Cependant il n'est pas rare de voir un homme se
priver de manger à sa faim pour avoir des habits propres, et un autre
ne songer à la propreté des vêtements qu'après avoir satisfait ses
appétits.--Il en est de même des peuples.
Mais une fois ces besoins impérieux satisfaits, tout ce qui est au
delà dépend beaucoup plus de la volonté; c'est affaire de goût, et
c'est dans cette région que l'empire de la moralité et du bon sens
est immense.
L'énergie des divers désirs nationaux détermine toujours la quantité
de travail que chaque peuple prélève sur l'ensemble de ses efforts
pour satisfaire chacun de ses désirs. L'Anglais veut avant tout être
bien nourri. Aussi consacre-t-il une énorme quantité de son travail
à produire des subsistances; et s'il fait autre chose, c'est pour
l'échanger au dehors, contre des aliments; en définitive, ce qui se
consomme en Angleterre de blé, de viande, de beurre, de lait, de
sucre, etc., est effrayant. Le Français veut être amusé. Il aime
ce qui flatte les yeux et se plaît au changement. La direction
de ses travaux obéit docilement à ses désirs. En France, il y a
beaucoup de chanteuses, de baladins, de modistes, d'estaminets, de
boutiques élégantes, etc. En Chine, on aspire à se donner des rêves
agréables par l'usage de l'opium. C'est pourquoi une grande quantité
de travail national est consacrée à se procurer, soit directement,
par la production, soit indirectement, par l'échange, ce précieux
narcotique. En Espagne, où l'on est porté vers la pompe du culte,
les efforts des populations viennent en grand nombre aboutir à la
décoration des édifices religieux, etc.
Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il n'y a jamais d'immoralité dans
l'Effort qui a pour but de rendre des services correspondant à des
désirs immoraux ou dépravés. Mais il est évident que le principe de
l'immoralité est dans le désir même.
Cela ne ferait pas matière de doute si l'homme était isolé. Cela ne
peut non plus être douteux pour l'humanité associée, car l'humanité
associée, c'est l'individualité élargie.
Aussi, voyez: qui songe à blâmer nos travailleurs méridionaux de
faire de l'eau-de-vie? Ils répondent à une _demande_. Ils bêchent
la terre, soignent leurs vignes, vendangent, distillent le raisin
sans se préoccuper de ce qu'on fera du produit. C'est à celui qui
recherche la satisfaction à savoir si elle est honnête, morale,
raisonnable, bienfaisante. La responsabilité lui incombe. Le monde ne
marcherait pas sans cela. Où en serions-nous si le tailleur devait se
dire: «Je ne ferai pas un habit de cette forme qui m'est demandée,
parce qu'elle pèche par excès de luxe, ou parce qu'elle compromet la
respiration, etc., etc.?»
Est-ce que cela regarde nos pauvres vignerons, si les riches viveurs
de Londres s'enivrent avec les vins de France? Et peut-on plus
sérieusement accuser les Anglais de récolter de l'opium dans l'Inde
avec l'idée bien arrêtée d'empoisonner les Chinois?
Non, un peuple futile provoque toujours des industries futiles, comme
un peuple sérieux fait naître des industries sérieuses. Si l'humanité
se perfectionne, ce n'est pas par la moralisation du producteur, mais
par celle du consommateur.
C'est ce qu'a parfaitement compris la religion, quand elle a adressé
au riche,--au grand _consommateur_, un sévère avertissement sur
son immense responsabilité. D'un autre point de vue, et dans une
autre langue, l'Économie politique formule la même conclusion. Elle
affirme qu'on ne peut pas empêcher d'_offrir_ ce qui est _demandé_;
que le produit n'est pour le producteur qu'une _valeur_, une sorte
de numéraire qui ne représente pas plus le mal que le bien, tandis
que, dans l'intention du consommateur, il est _utilité_, jouissance
morale ou immorale; que, par conséquent, il incombe à celui qui
manifeste le désir et fait la demande d'en assumer les conséquences
utiles ou funestes, et de répondre devant la justice de Dieu, comme
devant l'opinion des hommes, de la direction bonne ou mauvaise qu'il
a imprimée au travail.
Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, on voit que la
consommation est la grande fin de l'économie politique; que le
bien et le mal, la moralité et l'immoralité, les harmonies et les
discordances, tout vient se résoudre dans le consommateur, car il
représente l'humanité[29].
[Note 29: V. au tome IV la note de la page 72.
(_Note de l'éditeur._)]
XII
LES DEUX DEVISES
Les modernes moralistes qui opposent l'axiome: _Chacun pour tous,
tous pour chacun_, à l'antique proverbe: _Chacun pour soi, chacun
chez soi_, se font de la Société une idée bien incomplète, et, par
cela seul, bien fausse; j'ajouterai même, ce qui va les surprendre,
bien triste.
Éliminons d'abord, de ces deux célèbres devises, ce qui surabonde.
_Tous pour chacun_ est un hors-d'oeuvre, placé là par l'amour de
l'antithèse, car il est forcément compris dans _Chacun pour tous_.
Quant au _chacun chez soi_, c'est une pensée qui n'a pas de rapport
direct avec les trois autres; mais comme elle a une grande importance
en économie politique, nous lui demanderons aussi plus tard ce
qu'elle contient.
Reste la prétendue opposition entre ces deux membres de proverbes:
_Chacun pour tous_,--_chacun pour soi_. L'un, dit-on, exprime le
principe sympathique; l'autre, le principe individualiste. Le premier
unit, le second divise.
Si l'on veut parler seulement du mobile qui détermine l'effort,
l'opposition est incontestable. Mais je soutiens qu'il n'en est
pas de même, si l'on considère l'ensemble des efforts humains dans
leurs résultats. Examinez la Société telle qu'elle est, obéissant en
matière de services rémunérables au principe individualiste, et vous
vous assurerez que chacun, en travaillant _pour soi_, travaille en
effet _pour tous_. En fait, cela ne peut pas être contesté. Si celui
qui lit ces lignes exerce une profession ou un métier, je le supplie
de tourner un moment ses regards sur lui-même. Je lui demande si tous
ses travaux n'ont pas pour objet la satisfaction d'autrui, et si,
d'un autre côté, ce n'est pas au travail d'autrui qu'il doit toutes
ses satisfactions.
Évidemment, ceux qui disent que _chacun pour soi_ et _chacun pour
tous_ s'excluent, croient qu'une incompatibilité existe entre
l'individualisme et l'association. Ils pensent que _chacun pour soi_
implique isolement ou tendance à l'isolement; que l'intérêt personnel
désunit au lieu d'unir, et qu'il aboutit au _chacun chez soi_,
c'est-à-dire à l'absence de toutes relations sociales.
En cela, je le répète, ils se font de la Société une vue tout à fait
fausse, à force d'être incomplète. Alors même qu'ils ne sont mus que
par leur intérêt personnel, les hommes cherchent à se rapprocher, à
combiner leurs efforts, à unir leurs forces, à travailler les uns
pour les autres, à se rendre des services réciproques, à _socier_
ou s'associer. Il ne serait pas exact de dire qu'ils agissent ainsi
malgré l'intérêt personnel; non, ils agissent ainsi par intérêt
personnel. Ils _socient_, parce qu'ils s'en trouvent bien. S'ils
devaient s'en mal trouver, ils ne socieraient pas. L'individualisme
accomplit donc ici l'oeuvre que les sentimentalistes de notre temps
voudraient confier à la Fraternité, à l'abnégation, ou je ne sais à
quel autre mobile opposé à l'amour de soi.--Et ceci prouve, c'est
une conclusion à laquelle nous arrivons toujours, que la Providence
a su pourvoir à la sociabilité beaucoup mieux que ceux qui se
disent ses prophètes.--Car, de deux choses l'une: ou l'union nuit à
l'individualité, ou elle lui est avantageuse.--Si elle nuit, comment
s'y prendront messieurs les Socialistes, et quels motifs raisonnables
peuvent-ils avoir pour réaliser ce qui blesse tout le monde? Si,
au contraire, l'union est avantageuse, elle s'accomplira en vertu
de l'intérêt personnel, le plus fort, le plus permanent, le plus
uniforme, le plus universel de tous les mobiles, quoi qu'on dise.
Et voyez comment les choses se passent. Un _Squatter_ s'en va
défricher une terre dans le _Far-west_. Il n'y a pas de jour où il
n'éprouve combien l'isolement lui crée de difficultés. Bientôt un
second _Squatter_ se dirige aussi vers le désert. Où plantera-t-il
sa tente? S'éloignera-t-il _naturellement_ du premier? Non, il s'en
rapprochera _naturellement_. Pourquoi? Parce qu'il sait tous les
avantages que les hommes tirent, à efforts égaux, de leur simple
rapprochement. Il sait que, dans une multitude de circonstances, ils
pourront s'emprunter et se prêter des instruments, unir leur action,
vaincre des difficultés inabordables pour des forces individuelles,
se créer réciproquement des débouchés, se communiquer leurs idées
et leurs vues, pourvoir à la défense commune. Un troisième, un
quatrième, un cinquième Squatter pénètrent dans le désert, et
invariablement leur tendance est de se laisser attirer par la fumée
des premiers établissements. D'autres peuvent alors survenir avec
des capitaux plus considérables, sachant qu'ils trouveront des bras
à mettre en oeuvre. La colonie se forme. On peut varier un peu les
cultures; tracer un sentier vers la route où passe la malle-poste;
importer et exporter; songer à construire une église, une maison
d'école, etc., etc. En un mot, la puissance des colons s'augmente,
par le fait seul de leur rapprochement, de manière à dépasser dans
des proportions incalculables la somme de leurs forces isolées. C'est
là le motif qui les a attirés les uns vers les autres.
Mais, dira-t-on, _chacun pour soi_ est une maxime bien triste,
bien froide. Tous les raisonnements, tous les paradoxes du monde
n'empêcheront pas qu'elle ne soulève nos antipathies, qu'elle ne
sente l'_égoïsme_ d'une lieue; et l'égoïsme, n'est-ce pas plus qu'un
mal dans la Société, n'est-ce pas la source de tous les maux?
Entendons-nous, s'il vous plaît.
Si l'axiome _chacun pour soi_ est entendu dans ce sens qu'il doit
diriger toutes nos pensées, tous nos actes, toutes nos relations,
qu'on doit le trouver au fond de toutes nos affections de père, de
fils, de frère, d'époux, d'ami, de citoyen, ou plutôt qu'il doit
étouffer toutes ces affections; il est affreux, il est horrible, et
je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un seul homme, en fît-il la
règle de sa propre conduite, qui ose le proclamer en théorie.
Mais les Socialistes se refuseront-ils toujours à reconnaître, malgré
l'autorité des faits universels, qu'il y a deux ordres de relations
humaines: les unes dépendant du principe sympathique,--et que nous
laissons au domaine de la morale; les autres naissant de l'intérêt
personnel, accomplies entre gens qui ne se connaissent pas, qui ne se
doivent rien que la justice,--réglées par des conventions volontaires
et librement débattues? Ce sont précisément les conventions de cette
dernière espèce, qui forment le domaine de l'économie politique. Or
il n'est pas plus possible de fonder ces transactions sur le principe
sympathique qu'il ne serait raisonnable de fonder les rapports
de famille et d'amitié sur le principe de l'intérêt. Je dirai
éternellement aux Socialistes: Vous voulez confondre deux choses qui
ne peuvent pas être confondues. Si vous êtes assez fous, vous ne
serez pas assez forts.--Ce forgeron, ce charpentier, ce laboureur,
qui s'épuisent à de rudes travaux, peuvent être d'excellents pères,
des fils admirables, ils peuvent avoir le sens moral très-développé,
et porter dans leur poitrine le coeur le plus expansif; malgré cela,
vous ne les déterminerez jamais à travailler du matin au soir, à
répandre leurs sueurs, à s'imposer de dures privations sur le
principe du dévouement. Vos prédications sentimentalistes sont et
seront toujours impuissantes. Que si, par malheur, elles séduisaient
un petit nombre de travailleurs, elles en feraient autant de dupes.
Qu'un marchand se mette à vendre sur le principe de la fraternité, je
ne lui donne pas un mois pour voir ses enfants réduits à la mendicité.
La Providence a donc bien fait de donner à la Sociabilité d'autres
garanties. L'homme étant donné, la sensibilité étant inséparable
de l'individualité, il est impossible d'espérer, de désirer et de
comprendre que l'intérêt personnel puisse être _universellement_
aboli. C'est ce qu'il faudrait cependant, pour le juste équilibre
des relations humaines; car si vous ne brisez ce ressort que dans
quelques âmes d'élite, vous faites deux classes,--les méchants
induits à faire des victimes, les bons à qui le rôle de victimes est
réservé.
Puisque, en matière de travail et d'échanges, le principe _chacun
pour soi_ devait inévitablement prévaloir comme mobile, ce qui est
admirable, ce qui est merveilleux, c'est que l'auteur des choses
s'en soit servi pour réaliser au sein de l'ordre social l'axiome
fraternitaire _chacun pour tous_, c'est que son habile main ait fait
de l'obstacle l'instrument; que l'intérêt général ait été confié à
l'intérêt personnel; et que le premier soit devenu infaillible, par
cela même que le second est indestructible. Il me semble que, devant
ces résultats, les communistes et autres inventeurs de sociétés
artificielles peuvent reconnaître,--sans en être trop humiliés, à
la rigueur,--qu'en fait d'organisation, leur rival de là-haut est
décidément plus fort qu'eux.
Et remarquez bien que, dans l'ordre naturel des sociétés, le
_chacun pour tous_ naissant du _chacun pour soi_, est beaucoup
plus complet, beaucoup plus absolu, beaucoup plus intime qu'il ne
le serait au point de vue communiste ou socialiste. Non-seulement
nous travaillons pour tous, mais nous ne pouvons pas réaliser un
progrès, de quelque nature qu'il soit, que nous n'en fassions
profiter la communauté tout entière. (Voir les chapitres X et XI.)
Les choses sont arrangées d'une façon si merveilleuse, que lorsque
nous avons imaginé un procédé, ou découvert une libéralité de la
nature, quelque nouvelle fécondité dans le sol, quelque nouveau mode
d'action dans une des lois du monde physique, le profit est pour nous
momentanément, passagèrement, comme cela était juste au point de vue
de la récompense, utile au point de vue de l'encouragement,--après
quoi l'avantage échappe de nos mains, malgré nos efforts pour le
retenir; d'individuel il devient social, et tombe pour toujours
dans le domaine de la communauté gratuite. Et, en même temps que
nous faisons ainsi jouir l'humanité de nos progrès, nous-mêmes nous
jouissons des progrès que tous les autres hommes ont accomplis.
En définitive, avec le _chacun pour soi_, tous les efforts de
l'individualisme surexcité agissent dans le sens du _chacun pour
tous_, et chaque progrès partiel vaut à la Société, en utilité
gratuite, des millions de fois ce qu'il a rapporté à son inventeur en
bénéfices.
Avec le _chacun pour tous_, personne n'agirait même _pour soi_. Quel
producteur s'aviserait de doubler son travail pour recueillir, en
plus, un trente-millionième de son salaire?
On dira peut-être: À quoi bon réfuter l'axiome Socialiste? Quel mal
peut-il faire? Sans doute, il ne fera pas pénétrer dans les ateliers,
dans les comptoirs, dans les magasins, il ne fera pas prévaloir dans
les foires et marchés le principe de l'abnégation. Mais enfin, ou il
n'aboutira à rien, et alors vous pouvez le laisser dormir en paix,
ou il assouplira quelque peu cette roideur du principe égoïste qui,
exclusif de toute sympathie, n'a guère droit à la nôtre.
Ce qui est faux est toujours dangereux. Il est toujours dangereux
de représenter comme condamnable et damnable un principe universel,
éternel, que Dieu a évidemment préposé à la conservation et à
l'avancement de l'humanité; principe, j'en conviens, qui, en tant
que mobile, ne parle pas à notre coeur, mais qui, par ses résultats,
étonne et satisfait notre intelligence; principe, d'ailleurs, qui
laisse le champ parfaitement libre aux autres mobiles d'un ordre plus
élevé, que Dieu a mis aussi dans le coeur des hommes.
Mais sait-on ce qui arrive? C'est que le public des socialistes ne
prend de leur axiome que la moitié, la dernière moitié, _tous pour
chacun_. On continue comme devant à travailler _pour soi_, mais on
exige en outre que tous travaillent aussi _pour soi_.
Et cela devait être. Lorsque les rêveurs ont voulu changer le grand
ressort de l'activité humaine, pour substituer la fraternité à
l'individualisme, qu'ont-ils imaginé? Une contradiction doublée
d'hypocrisie. Ils se sont mis à crier aux masses: «Étouffez dans
votre coeur l'intérêt personnel et suivez-nous; vous en serez
récompensés par tous les biens, par tous les plaisirs de ce monde.»
Quand on essaye de parodier le ton de l'Évangile, il faut conclure
comme lui. L'abnégation de la fraternité implique sacrifice et
douleur. «Dévouez-vous,» cela veut dire: «Prenez la dernière place,
soyez pauvre et souffrez volontairement.» Mais sous prétexte de
renoncement, promettre la jouissance; montrer derrière le sacrifice
prétendu le bien-être et la richesse; pour combattre la passion,
qu'on flétrit du nom d'_égoïsme_, s'adresser à ses tendances les
plus matérielles,--ce n'était pas seulement rendre témoignage à
l'indestructible vitalité du principe qu'on voulait abattre, c'était
l'exalter au plus haut point, tout en déclamant contre lui; c'était
doubler les forces de l'ennemi au lieu de le vaincre, substituer la
convoitise injuste à l'individualisme légitime, et malgré l'artifice
de je ne sais quel jargon mystique, surexciter le sensualisme le plus
grossier. La cupidité devait répondre à cet appel[30].
[Note 30: Quand l'avant-garde icarienne partit du Havre,
j'interrogeai plusieurs de ces insensés, et cherchai à connaître le
fond de leur pensée. Un _facile bien-être_, tel était leur espoir
et leur mobile. L'un d'eux me dit: «Je pars, et mon frère est de la
seconde expédition. Il a huit enfants: et vous sentez quel grand
avantage ce sera pour lui de n'avoir plus à les élever et à les
nourrir.»--«Je le comprends aisément, dis-je; mais il faudra que
cette lourde charge retombe sur d'autres.»--Se débarrasser sur autrui
de ce qui nous gêne, voilà la façon fraternitaire dont ces malheureux
entendaient la devise _tous pour chacun_.]