doit être considéré par la science en cette double qualité. Il ne
s'agit pas de diviser le genre humain, mais d'étudier deux aspects
très-différents de l'homme. Si les protectionistes défendaient à
la grammaire d'employer les pronom _je_ et _tu_, sous prétexte que
chacun de nous est tour à tour _celui à qui l'on parle_ et _celui qui
parle_, on leur ferait observer qu'encore qu'il soit parfaitement
vrai que l'on ne peut mettre toutes les langues d'un côté et toutes
les oreilles de l'autre, puisque nous avons tous oreilles et langue,
il ne s'ensuit pas que, relativement à chaque proposition émise, la
langue n'appartienne à un homme et l'oreille à un autre. De même,
_relativement à tout service_, celui qui le rend est parfaitement
distinct de celui qui le reçoit. Le producteur et le consommateur
sont en présence, et tellement en présence qu'ils se disputent
toujours.
Les mêmes personnes, qui ne veulent pas nous permettre d'étudier
l'intérêt humain, au double point de vue du producteur et du
consommateur, ne se gênent pas pour faire cette distinction quand
elles s'adressent aux assemblées législatives. On les voit alors
demander le monopole ou la liberté, selon qu'il s'agit de la chose
qu'elles vendent ou de la chose qu'elles achètent.
Sans donc nous arrêter à la fin de non-recevoir des protectionistes,
reconnaissons que, dans l'ordre social, la séparation des occupations
a fait à chacun deux situations assez distinctes pour qu'il en
résulte un jeu et des rapports dignes d'être étudiés.
En général, nous nous adonnons à un métier, à une profession, à une
carrière; et ce n'est pas à elle que nous demandons directement
les objets de nos satisfactions. Nous rendons et nous recevons des
services; nous offrons et demandons des valeurs; nous faisons des
achats et des ventes; nous travaillons pour les autres, et les autres
travaillent pour nous: en un mot, nous sommes _producteurs_ et
_consommateurs_.
Selon que nous nous présentons sur le marché en l'une ou l'autre de
ces qualités, nous y apportons un esprit fort différent, on peut même
dire tout opposé. S'agit-il de blé, par exemple, le même homme ne
fait pas les mêmes voeux quand il va en acheter que lorsqu'il va en
vendre. Acheteur, il souhaite l'abondance; vendeur, la disette. Ces
voeux ont leur racine dans le même fond, l'intérêt personnel; mais
comme vendre ou acheter, donner ou recevoir, offrir ou demander, sont
des actes aussi opposés que possible, il ne se peut pas qu'ils ne
donnent lieu, en vertu du même mobile, à des voeux opposés.
Des voeux qui se heurtent ne peuvent pas coïncider à la fois
avec le bien général. J'ai cherché à faire voir, dans un autre
ouvrage[27], que ce sont les voeux que font les hommes en qualité
de consommateurs qui s'harmonisent avec l'intérêt public, et cela
ne peut être autrement. Puisque la satisfaction est le but du
travail, puisque le travail n'est déterminé que par l'obstacle, il
est clair que le travail est le _mal_, et que tout doit tendre à
le diminuer;--que la satisfaction est le _bien_, et que tout doit
concourir à l'accroître.
[Note 27: _Sophismes économiques_, chapitre I, tome IV, page 5.]
Ici se présente la grande, l'éternelle, la déplorable illusion qui
est née de la fausse définition de la valeur et de la confusion qui
en a été faite avec l'_utilité_.
La valeur n'étant qu'un rapport, autant elle a d'importance pour
chaque individu, autant elle en a peu pour la masse.
Pour la masse, il n'y a que l'utilité qui serve; et la valeur n'en
est nullement la mesure.
Pour l'individu, il n'y a non plus que l'utilité qui serve. Mais la
valeur en est la mesure; car, avec toute valeur déterminée, il puise
dans le milieu social l'utilité de son choix, dans la mesure de cette
valeur.
Si l'on considérait l'homme isolé, il serait clair comme le jour
que la consommation est l'essentiel, et non la production; car
consommation implique suffisamment travail, mais travail n'implique
pas consommation.
La séparation des occupations a amené certains économistes à mesurer
le bien-être général non par la consommation, mais par le travail. Et
l'on est arrivé, en suivant leurs traces, à cet étrange renversement
des principes: favoriser le travail aux dépens de ses résultats.
On a raisonné ainsi:
Plus il y a de difficultés vaincues, mieux cela vaut. Donc augmentons
les difficultés à vaincre.
Le vice de ce raisonnement saute aux yeux.
Oui, sans doute, une somme de difficultés étant donnée, il est
heureux qu'une quantité aussi donnée de travail en surmonte le plus
possible.--Mais diminuer la puissance du travail ou augmenter celle
des difficultés, pour accroître la valeur, c'est une monstruosité.
L'individu, dans la société, est intéressé à ce que ses services,
même en conservant le même degré d'utilité, augmentent de valeur.
Supposons ses désirs réalisés, il est aisé de voir ce qui arrive. Il
a plus de bien-être, mais ses frères en ont moins, puisque l'utilité
totale n'est pas accrue.
On ne peut donc conclure du particulier au général et dire: Prenons
telle mesure dont le résultat satisfasse l'inclination de tous les
individus à voir augmenter la valeur de leurs services.
Valeur étant rapport,--on n'aurait rien fait si l'accroissement
était proportionnel partout à la valeur antérieure;--s'il était
arbitraire et inégal pour les services différents, on n'aurait fait
qu'introduire l'injustice dans la répartition des utilités.
Il est dans la nature de chaque transaction de donner lieu à
un _débat_. Grand Dieu! quel mot viens-je de prononcer? Ne me
suis-je pas mis sur les bras toutes les écoles sentimentalistes,
si nombreuses de nos jours? _Débat_ implique _antagonisme_,
diront-elles. Vous convenez donc que l'antagonisme est l'état
naturel des sociétés.--Me voilà forcé de rompre encore une lance.
En ce pays-ci la science économique est si peu sue, qu'elle ne peut
prononcer un mot sans faire surgir un adversaire.
On m'a reproché, avec raison, d'avoir écrit cette phrase: «Entre le
vendeur et l'acheteur, il existe un antagonisme radical.» Le mot
_antagonisme_, surtout renforcé du mot _radical_, dépasse de beaucoup
ma pensée. Il semble impliquer une opposition permanente d'intérêts,
et par conséquent une indestructible dissonance sociale,--tandis
que je ne voulais parler que de ce débat passager qui précède tout
marché, et qui est inhérent à l'idée même de la transaction.
Tant qu'il restera, au grand chagrin de l'utopiste sentimental,
l'ombre d'une liberté en ce monde, le vendeur et l'acheteur
discuteront leurs intérêts, débattront leurs prix, _marchanderont_,
comme on dit,--sans que pour cela les lois sociales cessent
d'être harmoniques. Est-il possible de concevoir que l'_offreur_
et le _demandeur_ d'un service s'abordent sans avoir une pensée
momentanément différente relativement à sa _valeur_? Et pense-t-on
que, pour cela, le monde sera en feu? Ou il faut bannir toute
transaction, tout échange, tout troc, toute liberté de cette terre,
ou il faut admettre que chacun des contractants défende sa position,
fasse _valoir_ ses motifs. C'est même de ce libre débat tant décrié,
que sort l'équivalence des services et l'équité des transactions.
Comment les organisateurs arriveront-ils autrement à cette équité si
désirable? Enchaîneront-ils par leurs lois la liberté de l'une des
parties seulement? Alors elle sera à la discrétion de l'autre. Les
dépouilleront-ils toutes deux de la faculté de régler leurs intérêts,
sous prétexte qu'elles doivent désormais vendre et acheter sur le
principe de la fraternité? Mais que les socialistes permettent qu'on
le leur dise, c'est là du galimatias; car enfin il faut bien que
ces intérêts se règlent. Le débat aura-t-il lieu en sens inverse,
l'acheteur prenant fait et cause pour le vendeur et réciproquement?
Les transactions seront fort divertissantes, il faut en convenir.
«Monsieur, ne me donnez que 10 fr. de ce drap.--Que dites-vous? je
veux vous en donner 20 fr.--Mais, Monsieur, il ne vaut rien; il est
passé de mode; il sera usé dans quinze jours, dit le marchand.--Il
est des mieux portés et durera deux hivers, répond le client.--Eh
bien! Monsieur, pour vous complaire, j'y ajouterai 5 fr.; c'est
tout ce que la fraternité me permet de faire.--Il répugne à mon
socialisme de le payer moins de 20 fr.; mais il faut savoir faire
des sacrifices, et j'accepte.» Ainsi la bizarre transaction arrivera
juste au résultat ordinaire, et les organisateurs auront le regret
de voir cette maudite liberté survivre encore, quoique se manifestant
à rebours et engendrant un antagonisme retourné.
Ce n'est pas là ce que nous voulons, disent les organisateurs, ce
serait de la liberté.--Que voulez-vous donc, car encore faut-il que
les services s'échangent et que les conditions se règlent?--Nous
entendons que le soin de les régler nous soit confié.--Je m'en
doutais...
Fraternité! lien des âmes, étincelle divine descendue du ciel dans
le coeur des hommes, a-t-on assez abusé de ton nom? C'est en ton nom
qu'on prétend étouffer toute liberté. C'est en ton nom qu'on prétend
élever un despotisme nouveau et tel que le monde n'en a jamais vu;
et l'on pourrait craindre qu'après avoir servi de passe-port à
tant d'incapacités, de masque à tant d'ambitions, de jouet à tant
d'orgueilleux mépris de la dignité humaine, ce nom souillé ne finisse
par perdre sa grande et noble signification.
N'ayons donc pas la prétention de tout bouleverser, de tout régenter,
de tout soustraire, hommes et choses, aux lois de leur propre
nature. Laissons le monde tel que Dieu l'a fait. Ne nous figurons
pas, nous, pauvres écrivassiers, que nous soyons autre chose que des
observateurs plus ou moins exacts. Ne nous donnons pas le ridicule
de prétendre changer l'humanité, comme si nous étions en dehors
d'elle, de ses erreurs, de ses faiblesses. Laissons les producteurs
et les consommateurs avoir des intérêts, les discuter, les débattre,
les régler par de loyales et paisibles conventions. Bornons-nous à
observer leurs rapports et les effets qui en résultent. C'est ce que
je vais faire, toujours au point de vue de cette grande loi que je
prétends être celle des sociétés humaines: l'égalisation graduelle
des individus et des classes combinée avec le progrès général.
Une ligne ne ressemble pas plus à une force, à une vitesse qu'à une
valeur ou une utilité. Néanmoins le mathématicien s'en sert avec
avantage. Pourquoi l'économiste n'en ferait-il pas de même?
Il y a des valeurs égales, il y a des valeurs qui ont entre elles
des rapports connus, la moitié, le quart, le double, le triple. Rien
n'empêche de représenter ces différences par des lignes de diverses
longueurs.
Il n'en est pas ainsi de l'_utilité_. L'utilité générale, nous
l'avons vu, se décompose en utilité gratuite et utilité onéreuse;
celle qui est due à l'action de la nature, celle qui est le résultat
du travail humain. Cette dernière s'évaluant, se mesurant, peut être
représentée par une ligne à dimension déterminée; l'autre n'est pas
susceptible d'évaluation, de mesure. Il est certain que la nature
fait beaucoup pour la production d'un hectolitre de blé, d'une
pièce de vin, d'un boeuf, d'un kilogramme de laine, d'un tonneau
de houille, d'un stère de bois. Mais nous n'avons aucun moyen de
mesurer le concours naturel d'une multitude de forces, la plupart
inconnues et agissant depuis la création. De plus, nous n'y avons
aucun intérêt. Nous devons donc représenter l'utilité gratuite par
une ligne indéfinie.
Soient donc deux produits, dont l'un _vaut_ le double de l'autre, ils
peuvent être représentés par les lignes ci-après:
I A B
........................----------
I C D
........................-------
IB, ID, le produit total, l'utilité générale, ce qui satisfait
le besoin, la richesse absolue;
IA, IC, le concours de la nature, l'utilité gratuite, la
part de la communauté;
AB, CD, le service humain, l'utilité onéreuse, la _valeur_,
la richesse relative, la part de la propriété.
Je n'ai pas besoin de dire que AB, à la place de quoi vous pouvez
mettre, par la pensée, ce que vous voudrez, une maison, un meuble,
un livre, une cavatine chantée par Jenny Lind, un cheval, une pièce
d'étoffe, une consultation de médecin, etc., s'échangera contre deux
fois CD, et que les deux contractants se donneront réciproquement,
par-dessus le marché, sans même s'en apercevoir, l'un une fois IA,
l'autre deux fois IC.
L'homme est ainsi fait que sa préoccupation perpétuelle est de
diminuer le rapport de l'effort au résultat, de substituer l'action
naturelle à sa propre action, en un mot, de faire plus avec moins.
C'est l'objet constant de son habileté, de son intelligence et de son
ardeur.
Supposons donc que Jean, producteur de IB, trouve un procédé au moyen
duquel il accomplisse son oeuvre avec la moitié du travail qu'il y
mettait avant, en calculant tout, même la confection de l'instrument
destiné à faire concourir une force naturelle.
Tant qu'il conservera son secret, il n'y aura rien de changé dans les
figures ci-dessus. AB et CD représenteront les mêmes valeurs, les
mêmes rapports; car, connaissant seul au monde le procédé expéditif,
Jean le fera tourner à son seul avantage. Il se reposera la moitié
de la journée, ou bien il fera deux IB par jour au lieu d'un; son
travail sera mieux rémunéré. La conquête sera faite au profit de
l'humanité, mais l'humanité sera représentée, sous ce rapport, par un
seul homme.
Pour le dire en passant, le lecteur doit voir ici combien est
glissant l'axiome des économistes anglais:--_la valeur vient du
travail_,--s'il a pour objet de donner à penser que _valeur_ et
_travail_ soient choses proportionnelles. Voici un travail diminué
de moitié, sans que la valeur ait changé, et cela arrive à chaque
instant. Pourquoi? Parce que le service est le même. Avant comme
après l'invention, tant qu'elle est un secret, celui qui cède IB
rend un service identique. Il n'en sera plus de même le jour où
Pierre, producteur de ID, pourra lui dire: «Vous me demandez deux
heures de mon travail contre une du vôtre; mais je connais votre
procédé, et, si vous mettez votre service à si haut prix, je me le
rendrai à moi-même.»
Or ce jour arrivera nécessairement. Un procédé réalisé n'est pas
longtemps un mystère. Alors la valeur du produit IB baissera de
moitié, et nous aurons les deux figures:
I A A´ B,
...............----------
I C D.
...............----------
AA´, valeur anéantie, richesse relative disparue, propriété devenue
communauté, utilité autrefois onéreuse, aujourd'hui gratuite.
Car, quant à Jean, qui est ici le symbole du producteur, il est
replacé dans sa condition première. Avec le même effort qu'il mettait
jadis à faire IB, il le fait maintenant deux fois. Pour avoir deux
fois ID, le voilà contraint de donner deux fois IB, soit le meuble,
le livre, la maison, etc.
Qui profite en tout ceci? C'est évidemment Pierre, le producteur de
ID, symbole ici de tous les consommateurs, y compris Jean lui-même.
Si, en effet, Jean veut consommer son propre produit, il recueillera
l'économie de temps représentée par la suppression de AA´. Quant à
Pierre, c'est-à-dire quant à tous les consommateurs du monde, ils
achèteront IB avec la moitié du temps, de l'effort, du travail, de
la valeur qu'il fallait y mettre avant l'intervention de la force
naturelle. Donc cette force est gratuite, et, de plus, commune.
Puisque je me suis hasardé dans les figures géométriques, qu'il me
soit permis d'en faire encore une fois usage, heureux si ce procédé
un peu bizarre, j'en conviens, en économie politique, facilitait au
lecteur l'intelligence du phénomène que j'ai à décrire.
Comme producteur ou comme consommateur tout homme est un centre d'où
rayonnent les services qu'il rend, et auquel aboutissent les services
qu'il reçoit en échange.
Soit donc placé en A (_fig. 1_) un producteur, par exemple un
copiste, symbole de tous les producteurs ou de la production en
général. Il livre à la société quatre manuscrits. Si, au moment où
nous faisons l'observation, la _valeur_ du chacun de ces manuscrits
est de 15, il rend des _services_ égaux à 60, et reçoit une valeur
égale, diversement répartie sur une multitude de services. Pour
simplifier la démonstration, je n'en mets que quatre partant des
quatre points de la circonférence BCDE.
[Illustration:
Fig. 1.
Valeur produite = 60
Valeur reçue = 60
Utilité produite. = 4
Fig. 2.
Valeur produite = 60
Valeur reçue = 60
Utilité produite. = 6]
Cet homme invente l'imprimerie. Il fait désormais en quarante heures
ce qui en exigeait soixante. Admettons que la concurrence l'a forcé
à réduire proportionnellement le prix de ses livres; au lieu de
15, ils ne valent plus que 10. Mais aussi, au lieu de quatre,
notre travailleur en peut faire six. D'un autre côté, le fonds
rémunératoire, parti de la circonférence, et qui était de 60, n'a pas
changé. Il y a donc de la rémunération pour six livres, valant chacun
10, par la raison qu'il y en avait avant pour quatre manuscrits
valant chacun 15.
Je ferai remarquer brièvement que c'est là ce qu'on perd toujours
de vue dans la question des machines, du libre échange et à propos
de tout progrès. On voit du travail rendu disponible par le procédé
expéditif, et l'on s'alarme. On ne voit pas qu'une proportion
semblable de rémunération est rendue disponible aussi du même coup.
Les nouvelles transactions seront donc représentées par la figure 2,
où nous voyons rayonner du centre A une valeur totale de 60, répartie
sur six livres au lieu de quatre manuscrits. De la circonférence
continue à partir une valeur égale de 60, nécessaire aujourd'hui
comme autrefois pour la balance.
Qui a donc gagné à ce changement? Au point de vue de la _valeur_,
personne. Au point de vue de la richesse réelle, des satisfactions
effectives, la classe innombrable des consommateurs rangés à la
circonférence. Chacun d'eux achète un livre avec une quantité
de travail réduite d'un tiers.--Mais les consommateurs, c'est
l'humanité.--Car remarquez que A lui-même, s'il ne gagne rien en
tant que producteur, s'il est tenu, comme avant, à soixante heures
de travail pour obtenir l'ancienne rémunération, gagne cependant, en
tant que consommateur de livres, c'est-à-dire au même titre que les
autres hommes. Comme eux tous, s'il veut lire, il peut se procurer
cette satisfaction avec une économie de travail égale au tiers.
Que si, en qualité de producteur, il voit le bénéfice de ses propres
inventions lui échapper à la longue, par le fait de la concurrence,
où donc est pour lui la compensation?
Elle consiste 1º en ce que, tant qu'il a pu garder son secret, il a
continué de vendre quinze ce qui ne lui coûtait plus que dix;
2º En ce qu'il obtient des livres pour son propre usage, à moins de
frais, et participe ainsi aux avantages qu'il a procurés à la société.
3º Mais sa compensation consiste surtout en ceci: de même qu'il a été
forcé de faire profiter l'humanité de ses progrès, il profite des
progrès de l'humanité.
De même que les progrès accomplis en A ont profité à B, C, D, E, les
progrès réalisés en B, C, D, E profiteront à A. Tour à tour A se
trouve au centre et à la circonférence de l'industrie universelle,
car il est tour à tour producteur et consommateur. Si B, par exemple,
est un fileur de coton qui substitue la broche au fuseau, le profit
ira en A comme en C, D.--Si C est un marin qui remplace la rame par
la voile, l'économie profitera à B, A, E.
[Illustration: Fig. 3.]
En définitive, le mécanisme repose sur cette loi:
Le progrès ne profite au producteur, en tant que tel, que le temps
nécessaire pour récompenser son habileté. Bientôt il amène une baisse
de valeur, qui laisse aux premiers imitateurs une juste quoique
moindre récompense. Enfin la valeur se proportionne au travail
réduit, et toute l'économie est acquise à l'humanité.
Ainsi tous profitent du progrès de chacun, chacun profite du progrès
de tous.--Le _chacun pour tous, tous pour chacun_, mis en avant par
les socialistes, et qu'ils donnent au monde comme une nouveauté
contenue en germe dans leurs organisations fondées sur l'oppression
et la contrainte, Dieu même y a pourvu; il a su le faire sortir de la
liberté.
Dieu, dis-je, y a pourvu; et il ne fait pas prévaloir sa loi dans une
commune modèle, dirigée par M. Considérant, ou dans un phalanstère de
six cents harmoniens, ou dans une Icarie à l'essai, sous la condition
que quelques fanatiques se soumettent au pouvoir discrétionnaire
d'un monomane, et que les incrédules payent pour les croyants.
Non, Dieu y a pourvu d'une manière générale, universelle, par un
mécanisme merveilleux dans lequel la justice, la liberté, l'utilité,
la sociabilité se combinent et se concilient à un degré qui devrait
décourager les entrepreneurs d'organisations sociales.
Remarquez que cette grande loi, _chacun pour tous, tous pour chacun_,
est beaucoup plus universelle que ma démonstration ne le suppose.
Les paroles sont lourdes et la plume plus lourde encore. L'écrivain
est réduit à montrer successivement l'un après l'autre, avec une
désespérante lenteur, des phénomènes qui ne s'imposent à l'admiration
que par leur ensemble.
Ainsi je viens de parler d'_inventions_. On pourrait en conclure que
c'est le seul cas où le progrès réalisé échappe au producteur pour
aller grossir le fonds commun de l'humanité. Il n'en est pas ainsi.
C'est une loi générale que tout avantage quelconque, provenant de la
situation des lieux, du climat ou de quelque libéralité naturelle
que ce soit, glisse rapidement entre les mains de celui qui le
premier l'aperçoit et s'en empare, sans être perdu pour cela, mais
pour aller alimenter l'immense réservoir où se puisent les communes
satisfactions des hommes. Une seule condition est attachée à ce
résultat: c'est que le travail et les transactions soient libres.
Contrarier la liberté, c'est contrarier le voeu de la Providence,
c'est suspendre l'effet de sa loi, c'est borner le progrès dans ses
deux sens.
Ce que je viens de dire des biens est vrai aussi des maux. Rien ne
s'arrête sur le producteur, ni avantages, ni inconvénients. Les uns
comme les autres tendent à se répartir sur la société tout entière.
Nous venons de voir avec quelle avidité le producteur recherche ce
qui peut faciliter son oeuvre, et nous nous sommes assurés qu'en
très-peu de temps le profit lui en échappe. Il semble qu'il ne soit
entre les mains d'une intelligence supérieure que l'aveugle et docile
instrument du progrès général.
C'est avec la même ardeur qu'il évite tout ce qui entrave son action,
et cela est heureux pour l'humanité, car c'est à elle, à la longue,
que nuisent ces obstacles. Par exemple, supposons qu'on frappe A, le
producteur d'un livre, d'une forte taxe. Il faudra qu'il l'ajoute au
prix de ses livres. Elle entrera, comme partie constitutive, dans
leur valeur, ce qui veut dire que B, C, D, E devront donner plus de
travail pour acheter une satisfaction égale. La compensation sera
pour eux dans l'emploi que le gouvernement fera de la taxe. S'il en
fait un bon usage, ils pourront ne pas perdre, ils pourront même
gagner à l'arrangement. S'il s'en sert pour les opprimer, ce sera
deux vexations multipliées l'une par l'autre. Mais A, quant à lui,
s'est débarrassé de la taxe, encore qu'il en fasse l'avance.
Ce n'est pas à dire que le producteur ne souffre souvent beaucoup
des obstacles quels qu'ils soient, et entre autres des taxes. Il en
souffre quelquefois jusqu'à en mourir, et c'est justement pour cela
qu'elles tendent à se déplacer et à retomber en définitive sur la
masse.
Ainsi, en France, on a soumis le vin à une foule d'impôts et
d'entraves. Ensuite on a inventé pour lui un régime qui l'empêche de
se vendre au dehors.
Voici par quels ricochets le mal tend à passer du producteur au
consommateur. Immédiatement après que l'impôt et l'entrave sont
mis en oeuvre, le producteur tend à se faire dédommager. Mais la
_demande_ des consommateurs, ainsi que la quantité de vin, restant la
même, il ne peut en hausser le prix. Il n'en tire d'abord pas plus
après la taxe qu'avant. Et comme, avant la taxe, il n'en obtenait
qu'une rémunération normale, déterminée par la valeur des services
librement échangés, il se trouve en perte de tout le montant de la
taxe. Pour que les prix s'élèvent; il faut qu'il y ait diminution
dans la quantité de vin produite[28].............................
[Note 28: Voir le discours de l'auteur sur l'_impôt des boissons_,
tome V, p. 468.
(_Note de l'éditeur._)]