L'économie politique, il faut le dire, n'a pas encore assez fait

pour dissiper cette funeste illusion, source de tant de haines, de

calamités, d'irritations et de guerres; elle s'est épuisée, par

une préférence peu scientifique, à analyser les phénomènes de la

production; sa nomenclature même, toute commode qu'elle est, n'est

pas en harmonie avec son objet. Agriculture, manufacture, commerce,

c'est là une classification excellente peut-être, quand il s'agit de

décrire les _procédés_ des arts; mais cette description, capitale en

technologie, est à peine accessoire en économie sociale: j'ajoute

qu'elle y est essentiellement dangereuse. Quand on a classé les

hommes en agriculteurs, fabricants et négociants, de quoi peut-on

leur parler, si ce n'est de leurs intérêts de classe, de ces

intérêts spéciaux que heurte la Concurrence et qui sont mis en

opposition avec le bien général? Ce n'est pas pour les agriculteurs

qu'il y a une agriculture, pour les manufacturiers qu'il y a des

manufactures, pour les négociants qu'il se fait des échanges, mais

afin que les hommes aient à leur disposition le plus possible de

produits de toute espèce. Les lois de la _consommation_, ce qui

la favorise, l'égalise et la moralise: voilà l'intérêt vraiment

social, vraiment humanitaire; voilà l'objet réel de la science;

voilà sur quoi elle doit concentrer ses vives clartés: car c'est

là qu'est le lien des classes, des nations, des races, le principe

et l'explication de la fraternité humaine. C'est donc avec regret

que nous voyons les économistes vouer des facultés puissantes,

dépenser une somme prodigieuse de sagacité à l'anatomie de la

production, rejetant au fond de leurs livres, dans des chapitres

complémentaires, quelques brefs lieux communs sur les phénomènes de

la consommation. Que dis-je! on a vu naguère un professeur, célèbre

à juste titre, supprimer entièrement cette partie de la science,

s'occuper des _moyens_ sans jamais parler du _résultat_, et bannir

de son cours tout ce qui concerne la _consommation des richesses_,

comme appartenant, disait-il, à la morale, et non à l'économie

politique. Faut-il être surpris que le public soit plus frappé des

inconvénients de la Concurrence que de ses avantages, puisque les

premiers l'affectent au point de vue spécial de la _production_ dont

on l'entretient sans cesse, et les seconds au point de vue général de

la consommation dont on ne lui dit jamais rien?

Au surplus, je le répète, je ne nie point, je ne méconnais pas et

je déplore comme d'autres les douleurs que la Concurrence inflige

aux hommes; mais est-ce une raison pour fermer les yeux sur le

bien qu'elle réalise? Ce bien, il est d'autant plus consolant de

l'apercevoir, que la Concurrence, je le crois, est, comme les grandes

lois de la nature, indestructible; si elle pouvait mourir, elle

aurait succombé sans doute sous la résistance universelle de tous les

hommes qui ont jamais concouru à la création d'un produit, depuis le

commencement du monde, et spécialement sous la _levée en masse_ de

tous les réformateurs modernes. Mais s'ils ont été assez fous, ils

n'ont pas été assez forts.

Et quel est, dans le monde, le principe progressif dont l'action

bienfaisante ne soit pas mêlée, surtout à l'origine, de beaucoup de

douleurs et de misères?--Les grandes agglomérations d'êtres humains

favorisent l'essor de la pensée, mais souvent elles dérobent la

vie privée au frein de l'opinion, et servent d'abri à la débauche

et au crime.--La richesse unie au loisir enfante la culture de

l'intelligence, mais elle enfante aussi le luxe et la morgue chez les

grands, l'irritation et la convoitise chez les petits.--L'imprimerie

fait pénétrer la lumière et la vérité dans toutes les couches

sociales, mais elle y porte aussi le doute douloureux et l'erreur

subversive.--La liberté politique a déchaîné assez de tempêtes et

de révolutions sur le globe, elle a assez profondément modifié les

simples et naïves habitudes des peuples primitifs, pour que de graves

esprits se soient demandé s'ils ne préféraient pas la tranquillité à

l'ombre du despotisme.--Et le christianisme lui-même a jeté la grande

semence de l'amour et de la charité sur une terre abreuvée du sang

des martyrs.

Comment est-il entré dans les desseins de la bonté et de la justice

infinies que le bonheur, d'une région ou d'un siècle soit acheté par

les souffrances d'un autre siècle ou d'une autre région? Quelle est

la pensée divine qui se cache sous cette grande et irrécusable loi

de la _solidarité_, dont la _Concurrence_ n'est qu'un des mystérieux

aspects? La science humaine l'ignore. Ce qu'elle sait, c'est que le

bien s'étend toujours et le mal se restreint sans cesse. À partir

de l'état social, tel que la conquête l'avait fait, où il n'y avait

que des maîtres et des esclaves, et où l'inégalité des conditions

était extrême, la _Concurrence_ n'a pu travailler à rapprocher les

rangs, les fortunes, les intelligences, sans infliger des maux

individuels dont, à mesure que l'oeuvre s'accomplit, l'intensité

va toujours s'affaiblissant comme les vibrations du son, comme

les oscillations du pendule. Aux douleurs qu'elle lui réserve

encore, l'humanité apprend chaque jour à opposer deux puissants

remèdes, la _prévoyance_, fruit de l'expérience et des lumières, et

l'_association_, qui est la prévoyance organisée.

* * * * *

Dans cette première partie de l'oeuvre, hélas! trop hâtive, que

je soumets au public, je me suis efforcé de tenir son attention

fixée sur la ligne de démarcation, toujours mobile, mais toujours

distincte, qui sépare les deux régions du monde économique:--La

collaboration naturelle et le travail humain,--la libéralité de Dieu

et l'oeuvre de l'homme,--la gratuité et l'onérosité,--ce qui dans

l'échange se rémunère et ce qui se cède sans rémunération,--l'utilité

totale et l'utilité fractionnelle et complémentaire qui constitue la

Valeur,--la richesse absolue et la richesse relative,--le concours

des forces chimiques ou mécaniques, contraintes d'aider la production

par les instruments qui les asservissent, et la juste rétribution due

au travail qui a créé ces instruments eux-mêmes,--la Communauté et la

Propriété.

Il ne suffisait pas de signaler ces deux ordres de phénomènes, si

essentiellement différents par nature, il fallait encore décrire

leurs relations, et, si je puis m'exprimer ainsi, leurs évolutions

harmoniques. J'ai essayé d'expliquer comment l'oeuvre de la Propriété

consistait à conquérir pour le genre humain de l'utilité, à la jeter

dans le domaine commun, pour voler à de nouvelles conquêtes,--de

telle sorte que chaque effort donné, et, par conséquent, l'ensemble

de tous les efforts--livre sans cesse à l'humanité des satisfactions

toujours croissantes. C'est en cela que consiste le progrès, que les

services humains échangés, tout en conservant leur valeur relative,

servent de véhicule à une proportion toujours plus grande d'utilité

gratuite et, partant, commune. Bien loin donc que les possesseurs de

la valeur, quelque forme qu'elle affecte, usurpent et monopolisent

les dons de Dieu, ils les multiplient sans leur faire perdre ce

caractère de libéralité qui est leur destination providentielle,--la

Gratuité.

À mesure que les satisfactions, mises par le progrès à la charge de

la nature, tombent à raison de ce fait même dans le domaine commun,

elles deviennent _égales_, l'inégalité ne se pouvant concevoir que

dans le domaine des services humains qui se comparent, s'apprécient

les uns par les autres et _s'évaluent_ pour s'échanger.--D'où

il résulte que l'Égalité, parmi les hommes, est nécessairement

progressive.--Elle l'est encore sous un autre rapport, l'action de la

Concurrence ayant pour résultat inévitable de niveler les services

eux-mêmes et de proportionner de plus en plus leur rétribution à leur

mérite.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'espace qu'il nous reste à

parcourir.

À la limite de la théorie dont les bases ont été jetées dans ce

volume, nous aurons à approfondir:

Les rapports de l'homme, considéré comme producteur et comme

consommateur, avec les phénomènes économiques;

La loi de la Rente foncière;

Celle des Salaires;

Celle du Crédit;

Celle de l'Impôt, qui, nous initiant dans la Politique proprement

dite, nous conduira à comparer les services privés et volontaires aux

services publics et contraints;

Celle de la population.

Nous serons alors en mesure de résoudre quelques problèmes pratiques

encore controversés: Liberté commerciale, Machines, Luxe, Loisir,

Association, Organisation du travail, etc.

Je ne crains pas de dire que le résultat de cette exposition peut

s'exprimer d'avance en ces termes: _Approximation constante de tous

les hommes vers un niveau qui s'élève toujours_,--en d'autres termes:

_Perfectionnement et égalisation_,--en un seul mot: HARMONIE.

Tel est le résultat définitif des arrangements providentiels, des

grandes lois de la nature, alors qu'elles règnent sans obstacles,

quand on les considère en elles mêmes et abstraction faite du

trouble que font subir à leur action l'erreur et la violence. À

la vue de cette Harmonie, l'économiste peut bien s'écrier, comme

fait l'astronome au spectacle des mouvements planétaires, ou le

physiologiste en contemplant l'ordonnance des organes humains:

_Digitus Dei est hic!_

Mais l'homme est une puissance libre, par conséquent faillible. Il

est sujet à l'ignorance, à la passion. Sa volonté, qui peut errer,

entre comme élément dans le jeu des lois économiques; il peut les

méconnaître, les oblitérer, les détourner de leur fin. De même que le

physiologiste, après avoir admiré la sagesse infini dans chacun de

nos organes et de nos viscères, ainsi que dans leurs rapports, les

étudie aussi à l'état anormal, maladif et douloureux, nous aurons à

pénétrer dans un monde nouveau, le monde des perturbations sociales.

Nous nous préparerons à cette nouvelle étude par quelques

considérations sur l'homme lui-même. Il nous serait impossible de

nous rendre compte du _mal social_, de son origine, de ses effets,

de sa mission, des bornes toujours plus étroites dans lesquelles il

se resserre par sa propre action (ce qui constitue ce que j'oserais

presque appeler une dissonance harmonique), si nous ne portions notre

examen sur les conséquences nécessaires du Libre Arbitre, sur les

égarements toujours châtiés de l'Intérêt personnel, sur les grandes

lois de la Responsabilité et de la Solidarité humaines.

Nous avons vu toutes les _Harmonies sociales_ contenues en germe dans

ces deux principes: PROPRIÉTÉ, LIBERTÉ.--Nous verrons que toutes

les _dissonances sociales_ ne sont que le développement de ces deux

autres principes antagoniques aux premiers: SPOLIATION, OPPRESSION.

Et même, les mots Propriété, Liberté n'expriment que deux aspects de

la même idée. Au point de vue économique, la Liberté se rapporte à

l'acte de produire, la Propriété aux produits.--Et puisque la Valeur

a sa raison d'être dans l'acte humain, on peut dire que la Liberté

implique et comprend la Propriété.--Il en est de même de l'Oppression

à l'égard de la Spoliation.

Liberté! voilà, en définitive, le principe harmonique. Oppression!

voilà le principe dissonant; la lutte de ces deux puissances remplit

les annales du genre humain.

Et comme l'Oppression a pour but de réaliser une appropriation

injuste, comme elle se résout et se résume en spoliation, c'est la

Spoliation que je mettrai en scène.

L'homme arrive sur cette terre attaché au joug du besoin, qui est une

peine.

Il n'y peut échapper qu'en s'asservissant au joug du travail, qui est

une peine.

Il n'a donc que le choix des douleurs, et il hait la douleur.

C'est pourquoi il jette ses regards autour de lui, et s'il voit que

son semblable a accumulé des richesses, il conçoit la pensée de se

les approprier. De là la fausse propriété ou la Spoliation.

La Spoliation! voici un élément nouveau dans l'économie des sociétés.

Depuis le jour où il a fait son apparition dans le monde jusqu'au

jour, si jamais il arrive, où il aura complétement disparu,

cet élément affectera profondément tout le mécanisme social;

il troublera, au point de les rendre méconnaissables, les lois

harmoniques que nous nous sommes efforcés de découvrir et de décrire.

Notre tâche ne sera donc accomplie que lorsque nous aurons fait la

complète monographie de la Spoliation.

Peut-être pensera-t-on qu'il s'agit d'un fait accidentel, anormal,

d'une plaie passagère, indigne des investigations de la science.

Mais qu'on y prenne garde. La Spoliation occupe, dans la tradition

des familles, dans l'histoire des peuples, dans les occupations

des individus, dans les énergies physiques et intellectuelles des

classes, dans les arrangements de la société, dans les prévisions des

gouvernements, presque autant de place que la Propriété elle-même.

Oh! non, la Spoliation n'est pas un fléau éphémère, affectant

accidentellement le mécanisme social, et dont il soit permis à la

science économique de faire abstraction.

Cet arrêt a été prononcé sur l'homme dès l'origine: Tu mangeras ton

pain à la sueur de ton front. Il semble que, par là, l'effort et

la satisfaction sont indissolublement unis, et que l'une ne puisse

jamais être que la récompense de l'autre. Mais partout nous voyons

l'homme se révolter contre cette loi, et dire à son frère: À toi le

travail; à moi le fruit du travail.

Pénétrez dans la hutte du chasseur sauvage, ou sous la tente du

nomade pasteur. Quel spectacle s'offre à vos regards? La femme,

maigre, défigurée, terrifiée, flétrie avant le temps, porte tout le

poids des soins domestiques, pendant que l'homme se berce dans son

oisiveté. Où est l'idée que nous pouvons nous faire des Harmonies

familiales? Elle a disparu, parce que la Force a rejeté sur la

Faiblesse le poids de la fatigue. Et combien faudra-t-il de siècles

d'élaboration civilisatrice avant que la Femme soit relevée de cette

effroyable déchéance!

La Spoliation, sous sa forme la plus brutale, armée de la torche et

de l'épée, remplit les annales du genre humain. Quels sont les noms

qui résument l'histoire? Cyrus, Sésostris, Alexandre, Scipion, César,

Attila, Tamerlan, Mahomet, Pizarre, Guillaume le Conquérant; c'est

la Spoliation naïve par voie de conquêtes. À elle les lauriers, les

monuments, les statues, les arcs de triomphe, le chant des poëtes,

l'enivrant enthousiasme des femmes!

Bientôt le vainqueur s'avise qu'il y a un meilleur parti à tirer

du vaincu que de le tuer, et l'Esclavage couvre la terre. Il a

été, presque jusqu'à nos jours, sur toute la surface du globe, le

mode d'existence des sociétés, semant après lui des haines, des

résistances, des luttes intestines, des révolutions. Et l'Esclavage,

qu'est-ce autre chose que l'oppression organisée dans un but de

spoliation?

Si la spoliation arme la Force contre la Faiblesse, elle ne

tourne pas moins l'Intelligence contre la Crédulité. Quelles sont

sur la terre les populations travailleuses qui aient échappé à

l'exploitation des théocraties sacerdotales, prêtres égyptiens,

oracles grecs, augures romains, druides gaulois, bramines indiens,

muphtis, ulémas, bonzes, moines, ministres, jongleurs, sorciers,

devins, spoliateurs de tous costumes et de toutes dénominations?

Sous cette forme, le génie de la spoliation place son point d'appui

dans le ciel, et se prévaut de la sacrilége complicité de Dieu! Il

n'enchaîne pas seulement le bras, mais aussi les esprits. Il sait

imprimer le fer de la servitude aussi bien sur la conscience de Séide

que sur le front de Spartacus, réalisant ce qui semble irréalisable:

l'Esclavage Mental.

Esclavage Mental! quelle effrayante association de mots!--Ô liberté!

On t'a vue traquée de contrée en contrée, écrasée par la conquête,

agonisant sous l'esclavage, insultée dans les cours, chassée des

écoles, raillée dans les salons, méconnue dans les ateliers,

anathématisée dans les temples. Il semblait que tu devais trouver

dans la pensée un refuge inviolable. Mais si tu succombes dans ce

dernier asile, que devient l'espoir des siècles et la valeur de la

nature humaine?

Cependant, à la longue (ainsi le veut la nature progressive de

l'homme), la Spoliation développe, dans le milieu même où elle

s'exerce, des résistances qui paralysent sa force et des lumières

qui dévoilent ses impostures. Elle ne se rend pas pour cela: elle

se fait seulement plus rusée, et, s'enveloppant dans des formes

de gouvernement, des pondérations, des équilibres, elle enfante

la Politique, mine longtemps féconde. On la voit alors usurper la

liberté des citoyens pour mieux exploiter leurs richesses, et tarir

leurs richesses pour mieux venir à bout de leur liberté. L'activité

privée passe dans le domaine de l'activité publique. Tout se fait par

des fonctionnaires; une bureaucratie inintelligente et tracassière

couvre le pays. Le trésor public devient un vaste réservoir où les

travailleurs versent leurs économies, qui, de là, vont se distribuer

entre les hommes à places. Le libre débat n'est plus la règle des

transactions, et rien ne peut réaliser ni constater la _mutualité des

services_.

Dans cet état de choses, la vraie notion de la Propriété s'éteint,

chacun fait appel à la Loi pour qu'elle donne à ses services une

valeur factice.

On entre ainsi dans l'ère des priviléges. La Spoliation, toujours

plus subtile, se cantonne dans les Monopoles et se cache derrière

les Restrictions; elle déplace le courant naturel des échanges, elle

pousse dans des directions artificielles le capital, avec le capital

le travail, et avec le travail la population elle-même. Elle fait

produire péniblement au Nord ce qui se ferait avec facilité au Midi;

elle crée des industries et des existences précaires; elle substitue

aux forces gratuites de la nature les fatigues onéreuses du travail;

elle fomente des établissements qui ne peuvent soutenir aucune

rivalité, et invoque contre leurs compétiteurs l'emploi de la force;

elle provoque les jalousies internationales, flatte les orgueils

patriotiques, et invente d'ingénieuses théories, qui lui donnent

pour auxiliaires ses propres dupes; elle rend toujours imminentes

les crises industrielles et les banqueroutes; elle ébranle dans les

citoyens toute confiance en l'avenir, toute foi dans la liberté, et

jusqu'à la conscience de ce qui est juste. Et quand enfin la science

dévoile ses méfaits, elle ameute contre la science jusqu'à ses

victimes, en s'écriant: À l'Utopie! Bien plus, elle nie non-seulement

la science qui lui fait obstacle, mais l'idée même d'une science

possible, par cette dernière sentence du scepticisme: Il n'y a pas de

principes!

Cependant, sous l'aiguillon de la souffrance, la masse des

travailleurs s'insurge, elle renverse tout ce qui est au-dessus

d'elle. Gouvernement, impôts, législation, tout est à sa merci, et

vous croyez peut-être que c'en est fait du règne de la Spoliation;

vous croyez que la mutualité des services va être constituée sur sa

seule base possible, et même imaginable, la Liberté.--Détrompez-vous;

hélas! cette funeste idée s'est infiltrée dans la masse: Que la

Propriété n'a d'autre origine, d'autre sanction, d'autre légitimité,

d'autre raison d'être que la Loi; et voici que la masse se prend à

se spolier législativement elle-même. Souffrante des blessures qui

lui ont été faites, elle entreprend de guérir chacun de ses membres

en lui concédant un droit d'oppression sur le membre voisin; cela

s'appelle Solidarité, Fraternité.--«Tu as produit; je n'ai pas

produit; nous sommes solidaires; partageons.»--«Tu as quelque chose;

je n'ai rien; nous sommes frères; partageons.»--Nous aurons donc

à examiner l'abus qui a été fait dans ces derniers temps des mots

association, organisation du travail, gratuité du crédit, etc. Nous

aurons à les soumettre à cette épreuve: Renferment-ils la Liberté ou

l'Oppression? En d'autres termes: Sont-ils conformes aux grandes lois

économiques, ou sont-ils la perturbation de ces lois?

La spoliation est un phénomène trop universel, trop persistant,

pour qu'il soit permis de lui reconnaître un caractère purement

accidentel. En cette matière, comme en bien d'autres, on ne peut

séparer l'étude des lois naturelles de celle de leur perturbation.

Mais, dira-t-on, si la spoliation entre nécessairement dans le jeu

du mécanisme social comme _dissonance_, comment osez-vous affirmer

l'Harmonie des lois économiques?

Je répéterai ici ce que j'ai dit ailleurs: En tout ce qui concerne

l'homme, cet être qui n'est _perfectible_ que parce qu'il est

_imparfait_, l'Harmonie ne consiste pas dans l'absence absolue du

_mal_, mais dans sa graduelle réduction. Le corps social, comme le

corps humain, est pourvu d'une force curative, _vis medicatrix_, dont

on ne peut étudier les lois et l'infaillible puissance sans s'écrier

encore: _Digitus Dei est hic_[25].

[Note 25: Ici se terminaient les _Harmonies économiques_, à leur

première édition.

(_Note de l'éditeur._)]

LISTE DES CHAPITRES

DESTINÉS À COMPLÉTER LES

HARMONIES ÉCONOMIQUES[26]

PHÉNOMÈNES NORMAUX.

1. Producteur, consommateur.

2. Les deux devises.

3. Théorie de la Rente.

4. * De la monnaie.

5. * Du crédit.

6. Des salaires.

7. De l'épargne.

8. De la population.

9. Services privés, services publics.

10. * De l'impôt.

COROLLAIRES.

11. * Des machines.

12. * Liberté des échanges.

13. * Des intermédiaires.

14. * Matières premières,--produits ouvrés.

15. * Du luxe.

PHÉNOMÈNES PERTURBATEURS.

16. Spoliation.

17. Guerre.

18. * Esclavage.

19. * Théocratie.

20. * Monopole.

21. * Exploitation gouvernementale.

22. * Fausse fraternité ou communisme.

VUES GÉNÉRALES.

23. Responsabilité,--solidarité.

24. Intérêt personnel ou moteur social.

25. Perfectibilité.

26. * Opinion publique.

27. * Rapport de l'économie politique

avec la morale,

28. * Avec la politique,

29. * Avec la législation,

30. Avec la religion.

[Note 26: Nous reproduisons ici cette liste écrite de la main de

l'auteur. Elle indique les travaux qu'il avait projetés, et en même

temps l'ordre que nous avons suivi pour le classement des chapitres,

fragments et ébauches dont nous étions dépositaire.--Les astérisques

désignent les sujets sur lesquels nous n'avons trouvé aucun

commencement de travail.

(_Note de l'éditeur._)]

XI

PRODUCTEUR.-CONSOMMATEUR

Si le niveau de l'humanité ne s'élève pas sans cesse, l'homme n'est

pas perfectible.

Si la tendance sociale n'est pas une approximation constante de tous

les hommes vers ce niveau progressif, les lois économiques ne sont

pas harmoniques.

Or comment le niveau humain peut-il s'élever si chaque quantité

donnée de travail ne donne pas une proportion toujours croissante

de satisfactions, phénomène qui ne peut s'expliquer que par la

transformation de l'utilité onéreuse en utilité gratuite?

Et, d'un autre côté, comment cette utilité, devenue gratuite,

rapprocherait-elle tous les hommes d'un commun niveau, si en même

temps elle ne devenait commune?

Voilà donc la loi essentielle de l'harmonie sociale.

Je voudrais, pour beaucoup, que la langue économique me fournît,

pour désigner les services rendus et reçus, deux autres mots que

_production_ et _consommation_, lesquels sont trop entachés de

matérialité. Évidemment il y a des services qui, comme ceux du

prêtre, du professeur, du militaire, de l'artiste, engendrent la

moralité, l'instruction, la sécurité, le sentiment du beau, et qui

n'ont rien de commun avec l'industrie proprement dite, si ce n'est

qu'ils ont pour fin des _satisfactions_.

Les mots sont admis, et je ne veux pas me faire néologiste. Mais

qu'il soit au moins bien entendu que par _production_ j'entends ce

qui confère l'utilité, et par _consommation_, la jouissance produite

par cette utilité.

Que l'école protectioniste,--variété du communisme,--veuille

bien nous croire. Quand nous prononçons les mots _producteur_,

_consommateur_, nous ne sommes pas assez absurdes pour nous figurer,

ainsi qu'elle nous en accuse, le genre humain partagé en deux classes

distinctes, l'une ne s'occupant que de produire, l'autre que de

consommer. Le naturaliste peut diviser l'espèce humaine en blancs et

noirs, en hommes et femmes, et l'économiste ne la peut classer en

producteurs et consommateurs, parce que, comme le disent avec une

grande profondeur de vues MM. les protectionistes, _le producteur et

le consommateur ne font qu'un_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 30 / 50 段