Pour cette classe comme pour toutes, l'action de la Concurrence

est double. Ils la sentent comme acheteurs et comme vendeurs de

services. Le tort de tous ceux qui écrivent sur ces matières est

de ne jamais voir qu'un côté de la question, comme des physiciens

qui, ne connaissant que la force centrifuge, croient et prophétisent

sans cesse que tout est perdu. Passez-leur la fausse donnée, et

vous verrez avec quelle irréprochable logique ils vous mèneront à

leur sinistre conclusion. Il en est ainsi des lamentations que les

socialistes fondent sur l'observation exclusive de la Concurrence

centrifuge, si je puis parler ainsi; ils oublient de tenir compte

de la Concurrence centripète, et cela suffit pour réduire leurs

doctrines à une puérile déclamation. Ils oublient que le travailleur,

quand il se présente sur le marché avec le salaire qu'il a gagné,

est un centre où aboutissent des industries innombrables, et qu'il

profite alors de la Concurrence universelle dont elles se plaignent

toutes tour à tour.

Il est vrai que le prolétaire, quand il se considère comme

producteur, comme offreur de travail ou de services, se plaint aussi

de la concurrence. Admettons donc qu'elle lui profite d'une part, et

qu'elle le gêne de l'autre; il s'agit de savoir si la balance lui est

favorable, ou défavorable, ou s'il y a compensation.

Je me serais bien mal expliqué si le lecteur ne comprenait pas que,

dans ce mécanisme merveilleux, le jeu des concurrences, en apparence

antagoniques, aboutit à ce résultat singulier et consolant qu'il

y a balance favorable pour tout le monde à la fois, à cause de

l'Utilité gratuite agrandissant sans cesse le cercle de la production

et tombant sans cesse dans le domaine de la Communauté. Or, ce qui

devient commun profite à tous sans nuire à personne; on peut même

ajouter, et cela est mathématique, profite à chacun en proportion

de sa misère antérieure. C'est cette portion d'utilité _gratuite_,

forcée par la Concurrence de devenir _commune_, qui fait que les

valeurs tendent à devenir proportionnelles au travail, ce qui est au

profit évident du travailleur. C'est elle aussi qui explique cette

solution sociale, que je tiens constamment sous les yeux du lecteur,

et qui ne peut nous être voilée que par les illusions de l'habitude:

pour un travail déterminé, chacun obtient une somme de satisfactions

qui tend à s'accroître et à s'égaliser.

Au reste, la condition du travailleur ne résulte pas d'une loi

économique, mais de toutes; la connaître, découvrir ses perspectives,

son avenir, c'est l'économie politique tout entière; car peut-il

y avoir autre chose, au point de vue de cette science, que des

travailleurs?... Je me trompe, il y a encore des spoliateurs.

Qu'est-ce qui fait l'équivalence des services? La liberté. Qu'est-ce

qui altère l'équivalence des services? L'oppression. Tel est le

cercle que nous avons à parcourir.

Quant au sort de cette classe de travailleurs qui accomplit l'oeuvre

la plus immédiate de la production, il ne pourra être apprécié que

lorsque nous serons en mesure de connaître comment la loi de la

Concurrence se combine avec celles des Salaires et de la Population,

et aussi avec les effets perturbateurs des taxes inégales et des

monopoles.

Je n'ajouterai que quelques mots relativement à la Concurrence.

Il est bien clair que diminuer la masse des satisfactions qui se

répartissent entre les hommes, est un résultat étranger à sa nature.

Affecte-t-elle, dans le sens de l'inégalité, cette répartition?

S'il est quelque chose d'évident au monde, c'est qu'après avoir, si

je puis m'exprimer ainsi, attaché à chaque service, à chaque valeur

une plus grande proportion d'utilité, la Concurrence travaille

incessamment à niveler les services eux-mêmes, à les rendre

proportionnels aux efforts. N'est-elle pas, en effet, l'aiguillon qui

pousse vers les carrières fécondes, hors des carrières stériles? Son

action propre est donc de réaliser de plus en plus l'égalité, tout en

élevant le niveau social.

Entendons-nous cependant sur ce mot égalité. Il n'implique pas pour

tous les hommes des rémunérations identiques, mais proportionnelles à

la quantité et même à la qualité de leurs efforts.

Une foule de circonstances contribuent à rendre inégale la

rémunération du travail (je ne parle ici que du travail libre, soumis

à la Concurrence); si l'on y regarde de près, on s'aperçoit que,

presque toujours juste et nécessaire, cette inégalité prétendue n'est

que de l'égalité réelle.

Toutes choses égales d'ailleurs, il y a plus de profits aux travaux

dangereux qu'à ceux qui ne le sont pas; aux états qui exigent un

long apprentissage et des déboursés longtemps improductifs, ce qui

suppose, dans la famille, le long exercice de certaines vertus, qu'à

ceux où suffit la force musculaire; aux professions qui réclament la

culture de l'esprit et font naître des goûts délicats, qu'aux métiers

où il ne faut que des bras. Tout cela n'est-il pas juste? Or, la

_Concurrence_ établit nécessairement ces distinctions; la société n'a

pas besoin que Fourier ou M. L. Blanc en décident.

Parmi ces circonstances, celle qui agit de la manière la plus

générale, c'est l'inégalité de l'instruction; or, ici comme partout,

nous voyons la Concurrence exercer sa double action, niveler les

classes et élever la société.

Si l'on se représente la société comme composée de deux couches

superposées, dans l'une desquelles domine le principe intelligent,

et dans l'autre le principe de la force brute, et si l'on étudie les

rapports naturels de ces deux couches, on distingue aisément une

force d'attraction dans la première, une force d'aspiration dans la

seconde, qui concourent à leur fusion. L'inégalité même des profits

souffle dans la couche inférieure une ardeur inextinguible vers la

région du bien-être et des loisirs, et cette ardeur est secondée par

le rayonnement des clartés qui illuminent les classes élevées. Les

méthodes d'enseignement se perfectionnent; les livres baissent de

prix; l'instruction s'acquiert en moins de temps et à moins de frais;

la science, monopolisée par une classe ou même une caste, voilée

par une langue morte ou scellée dans une écriture hiéroglyphique,

s'écrit et s'imprime en langue vulgaire, pénètre, pour ainsi dire,

l'atmosphère et se respire comme l'air.

Mais ce n'est pas tout; en même temps qu'une instruction plus

universelle et plus égale rapproche les deux couches sociales,

des phénomènes économiques très-importants et qui se rattachent à

la grande loi de la Concurrence viennent accélérer la fusion. Le

progrès de la mécanique diminue sans cesse la proportion du travail

brut. La division du travail, en simplifiant et isolant chacune des

opérations qui concourent à un résultat productif, met à la portée

de tous les industries qui ne pouvaient d'abord être exercées que

par quelques-uns. Il y a plus: un ensemble de travaux qui suppose,

à l'origine, des connaissances très-variées, par le seul bénéfice

des siècles, tombe, sous le nom de _routine_, dans la sphère

d'action des classes les moins instruites; c'est ce qui est arrivé

pour l'agriculture. Des procédés agricoles qui, dans l'antiquité,

méritèrent à ceux qui les ont révélés au monde les honneurs de

l'apothéose, sont aujourd'hui l'héritage et presque le monopole

des hommes les plus grossiers, et à tel point que cette branche si

importante de l'industrie humaine est, pour ainsi dire, entièrement

soustraite aux classes _bien élevées_.

De tout ce qui précède, on peut tirer une fausse conclusion et dire:

«Nous voyons bien la Concurrence abaisser les rémunérations dans

tous les pays, dans toutes les carrières, dans tous les rangs, et

les niveler _par voie de réduction_; mais alors c'est le salaire du

travail brut, de la peine physique, qui deviendra le type, l'étalon

de toute rémunération.»

Je n'aurais pas été compris, si l'on ne voyait que la _Concurrence_,

qui travaille à ramener toutes les rémunérations excessives vers

une moyenne de plus en plus uniforme, élève _nécessairement_ cette

moyenne; elle froisse, j'en conviens, les hommes en tant que

producteurs; mais c'est pour améliorer la condition générale de

l'espèce humaine au seul point de vue qui puisse raisonnablement

la relever, celui du bien-être, de l'aisance, des loisirs, du

perfectionnement intellectuel et moral, et, pour tout dire en un mot,

au point de vue de la _consommation_.

Dira-t-on qu'en fait l'humanité n'a pas fait les progrès que cette

théorie semble impliquer?

Je répondrai d'abord que, dans les sociétés modernes, la Concurrence

est loin de remplir la sphère naturelle de son action; nos lois la

contrarient au moins autant qu'elles la favorisent; et, quand on se

demande si l'inégalité des conditions est due à sa présence ou à son

absence, il suffit de voir quels sont les hommes qui tiennent le haut

du pavé et nous éblouissent par l'éclat de leur fortune scandaleuse,

pour s'assurer que l'inégalité, en ce qu'elle a d'artificiel et

d'injuste, a pour base la conquête, les monopoles, les restrictions,

les offices privilégiés, les hautes fonctions, les grandes places,

les marchés administratifs, les emprunts publics, toutes choses

auxquelles la Concurrence n'a rien à voir.

Ensuite, je crois que l'on méconnaît le progrès réel qu'a fait

l'humanité depuis l'époque très-récente à laquelle on doit assigner

l'affranchissement partiel du travail. On a dit, avec raison,

qu'il fallait beaucoup de philosophie pour discerner les faits

dont on est sans cesse témoin. Ce que consomme une famille honnête

et laborieuse de la classe ouvrière ne nous étonne pas, parce que

l'habitude nous a familiarisés avec cet étrange phénomène. Si

cependant nous comparions le bien-être auquel elle est parvenue avec

la condition qui serait son partage, dans l'hypothèse d'un ordre

social d'où la Concurrence serait exclue; si les statisticiens,

armés d'un instrument de précision, pouvaient mesurer, comme avec

un dynamomètre, le rapport de son travail avec ses satisfactions à

deux époques différentes, nous reconnaîtrions que la liberté, toute

restreinte qu'elle est encore, a accompli en sa faveur un prodige que

sa perpétuité même nous empêche de remarquer. Le contingent d'efforts

humains qui, pour un résultat donné, a été anéanti, est vraiment

incalculable. Il a été un temps où la journée de l'artisan n'aurait

pu suffire à lui procurer le plus grossier almanach. Aujourd'hui,

avec cinq centimes, ou la cinquantième partie de son salaire d'un

jour, il obtient une gazette qui contient la matière d'un volume.

Je pourrais faire la même remarque pour le vêtement, la locomotion,

le transport, l'éclairage et une multitude de satisfactions. À quoi

est dû ce résultat? À ce qu'une énorme proportion du travail humain

rémunérable a été mise à la charge des forces gratuites de la nature.

C'est une valeur anéantie, il n'y a plus à la rétribuer. Elle a

été remplacée, sous l'action de la Concurrence, par de l'utilité

commune et gratuite. Et, qu'on le remarque bien: quand, par suite du

progrès, le prix d'un produit quelconque vient à baisser, le travail,

_épargné_, pour l'obtenir, à l'acquéreur pauvre, est toujours

proportionnellement plus grand que celui épargné à l'acquéreur riche;

cela est mathématique.

Enfin, ce flux toujours grossissant d'utilités que le travail verse

et que la concurrence distribue dans toutes les veines du corps

social ne se résume pas tout en bien-être; il s'absorbe, en grande

partie, dans le flot de générations de plus en plus nombreuses; il

se résout en accroissement de population, selon des lois qui ont une

connexité intime avec le sujet qui nous occupe et qui seront exposées

dans un autre chapitre.

Arrêtons-nous un moment et jetons un coup d'oeil rapide sur l'espace

que nous venons de parcourir.

L'homme a des besoins qui n'ont pas de limites; il forme des

désirs qui sont insatiables. Pour y pourvoir, il a des matériaux

et des agents qui lui sont fournis par la nature, des facultés,

des instruments, toutes choses que le _travail_ met en oeuvre. Le

travail est la ressource qui a été le plus également départie à

tous; chacun cherche instinctivement, fatalement, à lui associer le

plus de forces naturelles, le plus de capacité innée ou acquise,

le plus de capitaux qu'il lui est possible, afin que le résultat

de cette coopération soit plus d'utilités produites, ou, ce qui

revient au même, plus de satisfactions acquises. Ainsi le concours

toujours plus actif des agents naturels, le développement indéfini

de l'intelligence, l'accroissement progressif des capitaux, amènent

ce phénomène, étrange au premier coup d'oeil, qu'une quantité de

travail donnée fournisse une somme d'utilités toujours croissante, et

que chacun puisse, sans dépouiller personne, atteindre à une masse

de consommation hors de proportion avec ce que ses propres efforts

pourraient réaliser.

Mais ce phénomène, résultat de l'harmonie divine que la Providence

a répandue dans le mécanisme de la société, aurait tourné contre

la société elle-même, en y introduisant le germe d'une inégalité

indéfinie, s'il ne se combinait avec une autre harmonie non moins

admirable, la Concurrence, qui est une des branches de la grande loi

de la _solidarité_ humaine.

En effet, s'il était possible que l'individu, la famille, la classe,

la nation, qui se trouvent à portée de certains avantages naturels,

ou qui ont fait dans l'industrie une découverte importante, ou qui

ont acquis par l'épargne les instruments de la production, s'il

était possible, dis-je, qu'ils fussent soustraits d'une manière

permanente à la loi de la Concurrence, il est clair que cet individu,

cette famille, cette nation auraient à tout jamais le monopole

d'une rémunération exceptionnelle, aux dépens de l'humanité. Où en

serions-nous, si les habitants des régions équinoxiales, affranchis

entre eux de toute rivalité, pouvaient, en échange de leur sucre, de

leur café, de leur coton, de leurs épiceries, exiger de nous, non

pas la restitution d'un travail égal au leur, mais une peine égale à

celle qu'il nous faudrait prendre nous-mêmes pour produire ces choses

sous notre rude climat? Quelle incalculable distance séparerait les

diverses conditions des hommes, si la race de Cadmus était la seule

qui sût lire; si nul n'était admis à manier une charrue à moins de

prouver qu'il descend en droite ligne de Triptolème; si seuls, les

descendants de Guttenberg pouvaient imprimer, les fils d'Arkwright

mettre en mouvement une filature, les neveux de Watt faire fumer

la cheminée d'une locomotive? Mais la Providence n'a pas voulu

qu'il en fût ainsi. Elle a placé dans la machine sociale un ressort

qui n'a rien de plus surprenant que sa puissance, si ce n'est sa

simplicité; ressort par l'opération duquel toute force productive,

toute supériorité de procédé, tout avantage, en un mot, qui n'est

pas du _travail_ propre, s'écoule entre les mains du producteur, ne

s'y arrête, sous forme de rémunération exceptionnelle, que le temps

nécessaire pour exciter son zèle, et vient, en définitive, grossir

le patrimoine commun et gratuit de l'humanité, et s'y résoudre en

satisfactions individuelles toujours progressives, toujours plus

également réparties; ce ressort, c'est la _Concurrence_. Nous avons

vu ses effets économiques; il nous resterait à jeter un rapide regard

sur quelques-unes de ses conséquences politiques et morales. Je me

bornerai à indiquer les plus importantes.

Des esprits superficiels ont accusé la Concurrence d'introduire

l'_antagonisme_ parmi les hommes. Cela est vrai et inévitable tant

qu'on ne les considère que dans leur qualité de producteurs; mais

placez-vous au point de vue de la consommation, et vous verrez la

Concurrence elle-même rattacher les individus, les familles, les

classes, les nations et les races, par les liens de l'universelle

fraternité.

Puisque les biens qui semblent être d'abord l'apanage de quelques-uns

deviennent, par un admirable décret de la munificence divine, le

patrimoine commun de tous; puisque les _avantages naturels_ de

situation, de fertilité, de température, de richesses minéralogiques

et même d'aptitude industrielle, ne font que glisser sur les

producteurs, à cause de la Concurrence qu'ils se font entre eux,

et tournent exclusivement au profit des consommateurs; il s'ensuit

qu'il n'est aucun pays qui ne soit intéressé à l'avancement de tous

les autres. Chaque progrès qui se fait à l'Orient est une richesse

en perspective pour l'Occident. Du combustible découvert dans le

Midi, c'est du froid épargné aux hommes du Nord. La Grande-Bretagne

a beau faire faire des progrès à ses filatures, ce ne sont pas

ses capitalistes qui en recueillent le bienfait, car l'intérêt de

l'argent ne hausse pas; ce ne sont pas ses ouvriers, car le salaire

reste le même; mais, à la longue, c'est le Russe, c'est le Français,

c'est l'Espagnol, c'est l'humanité, en un mot, qui obtient des

satisfactions égales avec moins de peine, ou, ce qui revient au même,

des satisfactions supérieures, à peine égale.

Je n'ai parlé que des biens; j'aurais pu en dire autant des maux qui

frappent certains peuples ou certaines régions. L'action propre

de la Concurrence est de rendre général ce qui était particulier.

Elle agit exactement sur le principe des _assurances_. Un fléau

ravage-t-il les terres des agriculteurs, ce sont les mangeurs de pain

qui en souffrent. Un impôt injuste atteint-il la vigne en France,

il se traduit en _cherté du vin_ pour tous les buveurs de la terre:

ainsi les biens et les maux qui ont quelque permanence ne font que

glisser sur les individualités, les classes, les peuples; leur

destinée providentielle est d'aller, à la longue, affecter l'humanité

tout entière, et élever ou abaisser le niveau de sa condition. Dès

lors, envier à quelque peuple que ce soit la fertilité de son sol,

ou la beauté de ses ports et de ses fleuves, ou la chaleur de son

soleil, c'est méconnaître des biens auxquels nous sommes appelés

à participer; c'est dédaigner l'_abondance_ qui nous est offerte;

c'est regretter la _fatigue_ qui nous est épargnée. Dès lors, les

jalousies nationales ne sont pas seulement des sentiments pervers,

ce sont encore des sentiments absurdes. Nuire à autrui, c'est se

nuire à soi-même; semer des obstacles dans la voie des autres,

tarifs, coalitions ou guerres, c'est embarrasser sa propre voie.

Dès lors, les passions mauvaises ont leur châtiment comme les

sentiments généreux ont leur récompense. L'inévitable sanction d'une

exacte justice distributive parle à l'intérêt, éclaire l'opinion,

proclame et doit faire prévaloir enfin, parmi les hommes, cette

maxime d'éternelle vérité: L'utile, c'est un des aspects du juste; la

liberté, c'est la plus belle des harmonies sociales; l'équité, c'est

la meilleure politique.

Le christianisme a introduit dans le monde le grand principe de

la fraternité humaine. Il s'adresse au coeur, au sentiment, aux

nobles instincts. L'économie politique vient faire accepter le même

principe à la froide raison, et, montrant l'enchaînement des effets

aux causes, réconcilier, dans un consolant accord, les calculs de

l'intérêt le plus vigilant avec les inspirations de la morale la

plus sublime.

Une seconde conséquence qui découle de cette doctrine, c'est que

la société est une véritable _communauté_. MM. Owen et Cabet

peuvent s'épargner le soin de rechercher la solution du grand

problème _communiste_; elle est toute trouvée: elle résulte, non

de leurs despotiques combinaisons, mais de l'organisation que Dieu

a donnée à l'homme et à la société. Forces naturelles, procédés

expéditifs, instruments de production, tout est _commun_ entre les

hommes, ou tend à le devenir, tout, _hors la peine_, le travail,

l'effort individuel. Il n'y a, il ne peut y avoir entre eux qu'une

_inégalité_, que les communistes les plus absolus admettent, celle

qui résulte de l'inégalité des efforts. Ce sont ces efforts qui

s'échangent les uns contre les autres à prix débattu. Tout ce que

la nature, le génie des siècles et la prévoyance humaine ont mis

d'utilité dans les produits échangés, est donné _par-dessus le

marché_. Les rémunérations réciproques ne s'adressent qu'aux efforts

respectifs, soit actuels sous le nom de travail, soit préparatoires

sous le nom de capital; c'est donc la communauté dans le sens le

plus rigoureux du mot, à moins qu'on ne veuille prétendre que le

contingent personnel de la satisfaction doit être égal, encore que le

contingent de la peine ne le soit pas, ce qui serait, certes, la plus

inique et la plus monstrueuse des inégalités: j'ajoute, et la plus

funeste, car elle ne tuerait pas la Concurrence; seulement elle lui

donnerait une action inverse; on lutterait encore, mais on lutterait

de paresse, d'inintelligence et d'imprévoyance.

Enfin la doctrine si simple, et, selon notre conviction, si vraie

que nous venons de développer, fait sortir du domaine de la

déclamation, pour le faire entrer dans celui de la démonstration

rigoureuse, le grand principe de la _perfectibilité_ humaine.--De

ce mobile interne, qui ne se repose jamais dans le sein de

l'individualité, et qui la porte à améliorer sa condition, naît le

progrès des arts, qui n'est autre chose que le concours progressif

de forces étrangères par leur nature à toute rémunération.--De la

Concurrence naît l'attribution à la communauté des avantages d'abord

individuellement obtenus. L'intensité de la peine requise pour

chaque résultat donné va se restreignant sans cesse au profit du

genre humain, qui voit ainsi s'élargir, de génération en génération,

le cercle de ses satisfactions, de ses loisirs, et s'élever le

niveau de son perfectionnement physique, intellectuel et moral; et

par cet arrangement, si digne de notre étude et de notre éternelle

admiration, on voit clairement l'humanité se relever de sa déchéance.

Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je ne dis point que toute

fraternité, toute communauté, toute perfectibilité sont renfermées

dans la Concurrence. Je dis qu'elle s'allie, qu'elle se combine à

ces trois grands dogmes sociaux, qu'elle en fait partie, qu'elle les

manifeste, qu'elle est un des plus puissants agents de leur sublime

réalisation.

Je me suis attaché à décrire les effets généraux et, par conséquent,

bienfaisants de la Concurrence; car il serait impie de supposer

qu'aucune grande loi de la nature pût en produire qui fussent à

la fois nuisibles et permanents; mais je suis loin de nier que

son action ne soit accompagnée de beaucoup de froissements et de

souffrances. Il me semble même que la théorie qui vient d'être

exposée explique et ces souffrances et les plaintes inévitables

qu'elles excitent. Puisque l'oeuvre de la Concurrence consiste à

_niveler_, nécessairement elle doit contrarier quiconque élève

au-dessus du niveau sa tête orgueilleuse. On comprend que chaque

producteur, afin de mettre son travail à plus haut prix, s'efforce

de retenir le plus longtemps possible l'usage exclusif d'un _agent_,

d'un _procédé_, ou d'un _instrument_ de production. Or la Concurrence

ayant justement pour mission et pour résultat d'enlever cet usage

exclusif à l'individualité pour en faire une propriété _commune_, il

est fatal que tous les hommes, en tant que producteurs, s'unissent

dans un concert de malédictions contre la _Concurrence_. Ils ne se

peuvent réconcilier avec elle qu'en appréciant leurs rapports avec la

consommation; en se considérant non point en tant que membres d'une

coterie, d'une corporation, mais en tant qu'hommes.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 29 / 50 段