Le don de Dieu est devenu commun,--et je prie le lecteur de ne pas

perdre de vue que je me sers ici d'un fait spécial pour élucider

un phénomène universel,--il est devenu, dis-je, commun à tous les

hommes. Ce n'est pas là de la déclamation, mais l'expression d'une

vérité mathématique. Pourquoi ce beau phénomène a-t-il été méconnu?

Parce que la communauté se réalise sous forme de _valeur anéantie_,

et que notre esprit a beaucoup de peine à saisir les négations.

Mais, je le demande, lorsque, pour obtenir une quantité de sucre,

de café ou de coton, je ne cède que le dixième de la peine qu'il me

faudrait prendre pour les produire moi-même, et cela parce qu'au

Brésil le soleil fait les neuf dixièmes de l'oeuvre, n'est-il pas

vrai que j'échange du travail contre du travail? et n'obtiens-je

pas très-positivement, en outre du travail brésilien, et par-dessus

le marché, la coopération du climat des tropiques? Ne puis-je pas

affirmer avec une exactitude rigoureuse que je suis devenu, que

tous les hommes sont devenus, au même titre que les Indiens et

les Américains, c'est-à-dire à titre gratuit, participants de la

libéralité de la nature, en tant qu'elle concerne les productions

dont il s'agit?

Il y a un pays, l'Angleterre, qui a d'abondantes mines de houille.

C'est là, sans doute, un grand avantage _local_, surtout si

l'on suppose, comme je de ferai pour plus de simplicité dans la

démonstration, qu'il n'y a pas de houille sur le continent.--Tant

que l'échange n'intervient pas, l'avantage qu'ont les Anglais, c'est

d'avoir, du feu en plus grande abondance que les autres peuples, de

s'en procurer avec moins de peine, sans entreprendre autant sur leur

temps utile. Sitôt que l'échange apparaît, abstraction faite de la

Concurrence, la possession exclusive des mines les met à même de

demander une rémunération considérable et de mettre leur peine à haut

prix. Ne pouvant ni prendre cette peine nous-mêmes ni nous adresser

ailleurs, il faudra bien subir la loi. Le travail anglais, appliqué à

ce genre d'exploitation, sera très-rétribué; en d'autres termes, la

houille sera chère, et le bienfait de la nature pourra être considéré

comme conféré à un peuple et non à l'humanité.

Mais cet état de choses ne peut durer; il y a une grande loi

naturelle et sociale qui s'y oppose, la Concurrence. Par cela

même que ce genre de travail sera très-rémunéré en Angleterre,

il y sera très-recherché, car les hommes recherchent toujours les

grosses rémunérations. Le nombre des mineurs s'accroîtra à la fois

par adjonction et par génération; ils s'offriront au rabais; ils se

contenteront d'une rémunération toujours décroissante jusqu'à ce

qu'elle descende à l'_état normal_, au niveau de celle qu'on accorde

généralement, dans le pays, à tous les travaux analogues. Cela veut

dire que le prix de la houille anglaise baissera en France; cela

veut dire qu'une quantité donnée de travail français obtiendra une

quantité de plus en plus grande de houille anglaise, ou plutôt de

travail anglais incorporé dans de la houille; cela veut dire enfin,

et c'est là ce que je prie d'observer, que le don que la nature

semblait avoir fait à l'Angleterre, elle l'a conféré, en réalité,

à l'humanité tout entière. La houille de Newcastle est prodiguée

_gratuitement_ à tous les hommes. Ce n'est là ni un paradoxe ni une

exagération: elle leur est prodiguée _à titre gratuit_, comme l'eau

du torrent, à la seule condition de prendre _la peine_ de l'aller

chercher ou de restituer cette peine à ceux qui la prennent pour

nous. Quand nous achetons la houille, ce n'est pas la houille que

nous payons, mais le travail qu'il a fallu exécuter pour l'extraire

et la transporter. Nous nous bornons à donner un travail égal que

nous avons fixé dans du vin ou de la soie. Il est si vrai que la

libéralité de la nature s'est étendue à la France, que le travail

que nous restituons n'est pas supérieur à celui qu'il eût fallu

accomplir si le dépôt houiller eût été en France. La Concurrence a

amené l'égalité entre les deux peuples par rapport à la houille, sauf

l'inévitable et légère différence qui résulte de la distance et du

transport.

J'ai cité deux exemples, et, pour rendre le phénomène plus frappant

par sa grandeur, j'ai choisi des relations internationales

opérées sur une vaste échelle. Je crains d'être ainsi tombé dans

l'inconvénient de dérober à l'oeil du lecteur le même phénomène

agissant incessamment autour de nous et dans nos transactions les

plus familières. Qu'il veuille bien prendre dans ses mains les plus

humbles objets, un verre, un clou, un morceau de pain, une étoffe, un

livre. Qu'il se prenne à méditer sur ces vulgaires produits. Qu'il

se demande quelle incalculable masse d'utilité gratuite serait, à la

vérité, sans la Concurrence, demeurée gratuite pour le producteur,

mais n'aurait jamais été gratuite pour l'humanité, c'est-à-dire ne

serait jamais devenue _commune_. Qu'il se dise bien que, grâce à la

Concurrence, en achetant ce pain, il ne paye rien pour l'action du

soleil, rien pour la pluie, rien pour la gelée, rien pour les lois

de la physiologie végétale, rien même pour l'action propre du sol,

quoiqu'on en dise; rien pour la loi de la gravitation mise en oeuvre

par le meunier, rien pour la loi de la combustion mise en oeuvre

par le boulanger, rien pour la force animale mise en oeuvre par le

voiturier; qu'il ne payé que des services rendus, des peines prises

par les agents humains; qu'il sache que, sans la concurrence, il lui

aurait fallu en outre payer une taxe pour l'intervention de tous ces

agents naturels; que cette taxe n'aurait eu d'autre limité que la

difficulté qu'il éprouverait lui-même à se procurer du pain par ses

propres efforts; que, par conséquent, une vie entière de travail ne

lui suffirait pas pour faire face à la rémunération qui lui serait

demandée; qu'il songe qu'il n'use pas d'un seul objet qui ne puisse

et ne doive provoquer les mêmes réflexions, et que ces réflexions

sont vraies pour tous les hommes vivant sur la surface du globe: et

il comprendra alors le vice des théories socialistes, qui, ne voyant

que la superficie des choses, l'épiderme de la société, se sont si

légèrement élevées contre la Concurrence, c'est-à-dire contre la

Liberté humaine; il comprendra que la Concurrence, maintenant aux

dons que la nature a inégalement repartis sur le globe le double

caractère de la gratuité et de la communauté, il faut la considérer

comme le principe d'une juste et naturelle égalisation; il faut

l'admirer comme la force qui tient en échec l'égoïsme de l'intérêt

personnel, avec lequel elle se combine si artistement, qu'elle est

en même temps un frein pour son avidité et un aiguillon pour son

activité; il faut la bénir comme la plus éclatante manifestation de

l'impartiale sollicitude de Dieu envers toutes ses créatures.

De ce qui précède, on peut déduire la solution d'une des questions

les plus controversées, celle de la liberté commerciale de peuple

à peuple. S'il est vrai, comme cela me paraît incontestable que

les diverses nations du globe soient amenées par la Concurrence à

n'échanger entre elles que du travail, de la peine de plus en plus

nivelée; et à se céder réciproquement, _par-dessus le marché_,

les avantages naturels que chacune d'elles a à sa portée: combien

ne sont-elles pas aveugles et absurdes celles qui repoussent

législativement les produits étrangers, sous prétexte qu'ils sont

à bon marché, qu'ils ont peu de valeur relativement à leur utilité

totale, c'est-à-dire précisément parce qu'ils renferment une grande

portion d'utilité gratuité!

Je l'ai déjà dit et je le répète: une théorie m'inspire de la

confiance quand je la vois d'accord avec la pratique universelle. Or

il est positif que les nations feraient entre elles certains échanges

si on ne le leur interdisait _par la force_. Il faut la baïonnette

pour les empêcher, donc on a tort de les empêcher.

2º Une autre circonstance qui places certains hommes dans une

situation favorable et exceptionnelle quant à la rémunération, c'est

la connaissance exclusive des _procédés_ par lesquels il est possible

de s'emparer des _agents naturels_. Ce qu'on nomme une invention est

une conquête du génie humain. Il faut voir comment ces belles et

pacifiques conquêtes, qui sont, à l'origine, une source de richesses

pour ceux qui les font, deviennent bientôt, sous l'action de la

Concurrence, le patrimoine _commun et gratuit_ de tous les hommes.

Les forces de la nature appartiennent bien à tout le monde. La

gravitation, par exemple est une propriété commune; elle nous

entoure, elle nous pénètre, elle nous domine: cependant s'il n'y a

qu'un moyen de la faire concourir à un résultat utile et déterminé,

et qu'un homme qui connaisse ce moyen, cet homme pourra mettre sa

peine à haut prix, ou refuser de la prendre, si ce n'est en échange

d'une rémunération considérable. Sa prétention, à cet égard, n'aura

d'autres limites que le point où il exigerait des consommateurs un

sacrifice supérieur à celui que leur impose le vieux procédé. Il

sera parvenu, par exemple, à anéantir les neuf dixièmes du travail

nécessaire pour produire l'objet _x_.--Mais _x_ a actuellement un

prix courant déterminé par la peine que sa production exige selon la

méthode ordinaire. L'inventeur vend _x_ au cours; en d'autres termes,

sa peine lui est payée dix fois plus que celle de ses rivaux. C'est

là la première phase de l'invention.

Remarquons d'abord qu'elle ne blesse en rien la justice. Il est juste

que celui qui révèle au monde un procédé utile reçoive sa récompense:

_À chacun selon sa capacité_.

Remarquons encore que jusqu'ici l'humanité, moins l'inventeur,

n'a rien gagné que virtuellement, en perspective pour ainsi dire,

puisque, pour acquérir le produit _x_, elle est tenue aux mêmes

sacrifices qu'il lui coûtait autrefois.

Cependant l'invention entre dans sa seconde phase, celle de

l'_imitation_. Il est dans la nature des rémunération excessives

d'éveiller la convoitise. Le procédé nouveau se répand, le prix

de _x_ va toujours baissant, et la rémunération décroît aussi,

d'autant plus que l'imitation s'éloigne de l'époque de l'invention,

c'est-à-dire d'autant plus qu'elle devient plus facile, moins

chanceuse, et, partant, moins méritoire. Il n'y a certes rien là qui

ne pût être avoué par la législation la plus ingénieuse et la plus

impartiale.

Enfin l'invention parvient à sa troisième phase, à sa période

définitive, celle de la _diffusion_ universelle, de la _communauté_,

de la _gratuité_; son cycle est parcouru lorsque la Concurrence a

ramené la rémunération des producteurs de _x_ au taux général et

normal de tous les travaux analogues. Alors les neuf dixièmes de la

peine épargnée par l'invention, dans l'hypothèse, sont une conquête

au profit de l'humanité entière. L'utilité de _x_ est la même;

mais les neuf dixièmes y ont été mis par la gravitation, qui était

autrefois commune à tous en principe, et qui est devenue commune à

tous dans cette application spéciale. Cela est si vrai, que tous les

consommateurs du globe sont admis à acheter _x_ par le sacrifice

du dixième de la peine qu'il coûtait autrefois. Le surplus a été

entièrement anéanti par le procédé nouveau.

Si l'on veut bien considérer qu'il n'est pas une invention humaine

qui n'ait parcouru ce cercle, que _x_ est ici un signe algébrique

qui représente le blé, le vêtement, les livres, les vaisseaux, pour

la production desquels une masse incalculable de Peine ou de valeur

a été anéantie par la charrue, la machine à filer, l'imprimerie

et la voile; que cette observation s'applique au plus humble des

outils comme au mécanisme le plus compliqué, au clou, au coin, au

levier, comme à la machine à vapeur et au télégraphe électrique; on

comprendra, j'espère, comment se résout dans l'humanité ce grand

problème: _Qu'une masse, toujours plus considérable et toujours plus

également répartie, d'utilités ou de jouissances, vienne rémunérer

chaque quantité fixe de travail humain_.

3º J'ai fait voir que la Concurrence fait tomber, dans le domaine de

la _communauté_ et de la _gratuité_, et les _forces naturelles_ et

les _procédés_ par lesquels on s'en empare; il me reste à faire voir

qu'elle remplit la même fonction, quant aux _instruments_ au moyen

desquels on met ces forces en oeuvre.

Il ne suffit pas qu'il existe dans la nature une force, chaleur,

lumière, gravitation, électricité; il ne suffit pas que

l'intelligence conçoive le moyen de l'utiliser; il faut encore des

_instruments_ pour réaliser cette conception de l'esprit, et des

_approvisionnements_ pour entretenir pendant l'opération l'existence

de ceux qui s'y livrent.

C'est une troisième circonstance favorable à un homme ou à une

classe d'hommes, relativement à la rémunération, que de posséder

des _capitaux_. Celui qui a en ses mains l'outil nécessaire au

travailleur, les matériaux sur lesquels le travail va s'exercer

et les moyens d'existence qui doivent se consommer pendant le

travail, celui-là a une rémunération à stipuler; le principe en est

certainement équitable, car le capital n'est qu'une peine antérieure,

laquelle n'a pas encore été rétribuée. Le capitaliste est dans une

bonne position pour imposer la loi, sans doute; mais remarquons

que, même affranchi de toute Concurrence, il est une limite que ses

prétentions ne peuvent jamais dépasser; cette limite est le point

où sa rémunération absorberait tous les avantages du service qu'il

rend. Cela étant, il n'est pas permis de parler, comme on le fait si

souvent, de la _tyrannie du capital_, puisque jamais, même dans les

cas les plus extrêmes, sa présence ne peut nuire plus que son absence

à la condition du travailleur. Tout ce que peut faire le capitaliste,

comme l'homme des tropiques qui dispose d'une intensité de chaleur

que la nature a refusée à d'autres, comme l'inventeur qui a le

secret d'un _procédé_ inconnu à ses semblables, c'est de leur dire:

«Voulez-vous disposer de ma peine, j'y mets tel prix; le trouvez-vous

trop élevé, faites comme vous avez fait jusqu'ici, passez-vous-en.»

Mais la Concurrence intervient parmi les capitalistes. Des

instruments, des matériaux, des approvisionnements n'aboutissent à

réaliser des utilités qu'à la condition d'être mis en oeuvre; il

y a donc émulation parmi les capitalistes pour trouver de l'emploi

aux capitaux. Tout ce que cette émulation les force de rabattre sur

les prétentions extrêmes dont je viens d'assigner les limites, se

résolvant en une diminution dans le prix du produit, est donc un

profit net, un gain _gratuit_ pour le consommateur, c'est-à-dire pour

l'humanité!

Ici, il est clair que la _gratuité_ ne peut jamais être absolue;

puisque tout capital représente une peine, il y a toujours en lui le

principe de la rémunération.

Les transactions relatives au Capital sont soumises à la loi

universelle des échanges, qui ne s'accomplissent que parce qu'il y a

pour les deux contractants avantage à les accomplir, encore que cet

avantage, qui tend à s'égaliser, puisse être accidentellement plus

grand pour l'un que pour l'autre. Il y a à la rétribution du capital

une limite au delà de laquelle on n'emprunte plus; cette limite est

_zéro-service_ pour l'emprunteur. De même, il y a une limite en deçà

de laquelle on ne prête pas; cette limite, c'est _zéro-rétribution_

pour le prêteur. Cela est évident de soi. Que la prétention d'un des

contractants soit poussée au point de réduire à _zéro_ l'avantage

de l'autre, et le prêt est impossible. La rémunération du capital

oscille entre ces deux termes extrêmes, poussée vers la limite

supérieure par la Concurrence des emprunteurs, ramenée vers la limite

inférieure par la Concurrence des prêteurs; de telle sorte que, par

une nécessité en harmonie avec la justice, elle s'élève quand le

capital est rare et s'abaisse quand il abonde.

Beaucoup d'économistes pensent que le nombre des emprunteurs

s'accroît plus rapidement qu'il n'est possible au capital de se

former, d'où il s'ensuivrait que la tendance naturelle de l'intérêt

est vers la hausse. Le _fait_ est décisif en faveur de l'opinion

contraire, et nous voyons partout la civilisation faire baisser le

loyer des capitaux. Ce loyer se payait, dit-on, 30 ou 40 pour cent

à Rome; il se paye encore 20 pour cent au Brésil, 10 pour cent à

Alger, 8 pour cent en Espagne, 6 pour cent en Italie, 5 pour cent

en Allemagne, 4 pour cent en France, 3 pour cent en Angleterre et

moins encore en Hollande. Or tout ce que le progrès anéantit sur le

loyer des capitaux, perdu pour les capitalistes, n'est pas perdu pour

l'humanité. Si l'intérêt, parti de 40, arrive à 2 pour cent, c'est

38 parties sur 40 dont tous les produits seront dégrévés pour cet

élément des frais de production. Ils parviendront au consommateur

affranchis de cette charge dans la proportion des 19 vingtièmes;

c'est une force qui, comme les _agents naturels_, comme les

_procédés_ expéditifs, se résout en _abondance_, en _égalisation_,

et, définitivement, en Élévation du niveau général de l'espèce

humaine.

Il me reste à dire quelques mots de la Concurrence que le travail se

fait à lui-même, sujet qui, dans ces derniers temps, a suscité tant

de déclamations sentimentalistes! Mais quoi! n'est-il pas épuisé,

pour le lecteur attentif, par tout ce qui précède? J'ai prouvé

que, grâce à l'action de la Concurrence, les hommes ne pouvaient

pas longtemps recevoir une rémunération anormale pour le concours

des _forces naturelles_, pour la connaissance des _procédés_, ou

la possession des _instruments_ au moyen desquels on s'empare de

ces forces. C'est prouver que les efforts tendent à s'échanger sur

le pied de l'égalité, ou, en d'autres termes, que la valeur tend à

se proportionner au travail. Dès lors, je ne vois vraiment pas ce

qu'on peut appeler la Concurrence des travailleurs; je vois moins

encore comment elle pourrait empirer leur condition, puisque, à ce

point de vue, les travailleurs, ce sont les consommateurs eux-mêmes;

la classe laborieuse, c'est tout le monde, c'est justement cette

grande Communauté qui recueille, en définitive, les bienfaits de la

Concurrence et tout le bénéfice des valeurs successivement anéanties

par le progrès.

L'évolution est celle-ci: Les services s'échangent contre les

services, ou les valeurs contre les valeurs. Quand un homme (ou une

classe d'hommes) s'empare d'un agent naturel ou d'un procédé, sa

prétention se règle, non sur la peine qu'il prend, mais sur la peine

qu'il épargne aux autres. Il pousse ses exigences jusqu'à l'extrême

limite, sans jamais pouvoir néanmoins empirer la condition d'autrui.

Il donne à ses services la plus grande valeur possible. Mais

graduellement, par l'action de la Concurrence, cette valeur tend à se

proportionner à la peine prise; en sorte que l'évolution se conclut

quand des peines égales s'échangent contre des peines égales, chacune

d'elles servant de véhicule à une masse toujours croissante d'utilité

gratuite au profit de la communauté entière. Cela étant ainsi, ce

serait tomber dans une contradiction choquante que de venir dire: La

Concurrence fait du tort aux travailleurs.

Cependant, on le répète sans cesse, on en est même très-convaincu.

Pourquoi? Parce que par ce mot _travailleur_ on n'entend pas la

grande communauté laborieuse, mais une classe particulière. On

divise la communauté en deux. On met d'un côté tous ceux qui ont des

capitaux, qui vivent en tout ou en partie sur des travaux antérieurs,

ou sur des travaux intellectuels, ou sur l'impôt; de l'autre, on

place les hommes qui n'ont que leurs bras, les salariés, et, pour me

servir de l'expression consacrée, les prolétaires. On considère les

rapports de ces deux classes, et l'on se demande si, dans l'état de

ces rapports, la Concurrence que se font entre eux les salariés ne

leur est pas funeste.

On dit: La situation des hommes de cette dernière classe est

essentiellement précaire. Comme ils reçoivent leur salaire au jour le

jour, ils vivent aussi au jour le jour. Dans le débat, qui, sous un

régime libre, précède toute stipulation, ils ne peuvent pas attendre,

il faut qu'ils trouvent du travail pour demain à quelque condition

que ce soit, sous peine de mort; si ce n'est pas rigoureusement vrai

de tous, c'est vrai de beaucoup d'entre eux, et cela suffit pour

abaisser la classe entière, car ce sont les plus pressés, les plus

misérables qui capitulent les premiers et font le taux général des

salaires. Il en résulte que le salaire tend à se mettre au niveau de

ce qui est rigoureusement nécessaire pour vivre; et, dans cet état de

choses, l'intervention du moindre surcroît de Concurrence entre les

travailleurs est une véritable calamité, car il ne s'agit pas pour

eux d'un bien-être diminué, mais de la vie rendue impossible.

Certes, il y a beaucoup de vrai, beaucoup trop de vrai _en fait_,

dans cette allégation. Nier les souffrances et l'abaissement de cette

classe d'hommes qui accomplit la partie matérielle dans l'oeuvre de

la production, ce serait fermer les yeux à la lumière.--À vrai dire,

c'est à cette situation déplorable d'un grand nombre de nos frères

que se rapporte ce qu'on a nommé avec raison le _problème social_;

car, encore que les autres classes de la société soient visitées

aussi par bien des inquiétudes, bien des souffrances, des péripéties,

des crises, des convulsions économiques, il est pourtant vrai de

dire que la _liberté_ serait probablement acceptée comme solution

du problème, si elle ne paraissait impuissante à guérir cette plaie

douloureuse qu'on nomme le Paupérisme.

Et puisque c'est là surtout que réside le problème social, le lecteur

comprendra que je ne puis l'aborder ici. Plût à Dieu que la solution

sortît du livre tout entier, mais évidemment elle ne peut sortir d'un

chapitre!

J'expose maintenant des lois générales que je crois harmoniques, et

j'ai la confiance que le lecteur commence à se douter aussi que ces

lois existent, qu'elles agissent dans le sens de la communauté et par

conséquent de l'égalité. Mais je n'ai pas nié que l'action de ces

lois ne fût profondément troublée par des causes perturbatrices. Si

donc nous rencontrons en ce moment un _fait_ choquant d'inégalité,

comment le pourrions-nous juger avant de connaître et les lois

régulières de l'ordre social et les causes perturbatrices de ces lois?

D'un autre côté, je n'ai nié ni le mal ni sa mission. J'ai cru

pouvoir annoncer que, le _libre arbitre_ ayant été donné à l'homme,

il ne fallait pas réserver le nom d'_harmonie_ à un ensemble d'où

le malheur serait exclu; car le libre arbitre implique l'erreur, au

moins comme possible, et l'erreur, c'est le mal. L'Harmonie sociale,

comme tout ce qui concerne l'homme, est relative; le mal est un de

ses rouages nécessaires destiné à vaincre l'erreur, l'ignorance,

l'injustice, en mettant en oeuvre deux grandes lois de notre nature:

la responsabilité et la solidarité.

Maintenant le paupérisme existant de fait, faut-il l'imputer aux lois

naturelles qui régissent l'ordre social--ou bien à des institutions

humaines qui agiraient en sens contraire de ces lois,--ou, enfin, à

ceux-là mêmes qui en sont les victimes et qui auraient appelé sur

leurs têtes ce sévère châtiment de leurs erreurs et de leurs fautes?

En d'autres termes: le paupérisme existe-t-il par destination

providentielle,--ou, au contraire, par ce qu'il reste d'artificiel

dans notre organisation politique--ou comme rétribution personnelle?

Fatalité,--Injustice,--Responsabilité, à laquelle de ces trois causes

faut-il attribuer l'effroyable plaie?

Je ne crains pas de dire: Elle ne peut résulter des lois naturelles

qui ont fait jusqu'ici l'objet de nos études, puisque ces lois

tendent toutes à l'égalisation dans l'amélioration, c'est-à-dire à

rapprocher tous les hommes d'un même niveau qui s'élève sans cesse.

Ce n'est donc pas le moment d'approfondir le problème de la misère.

En ce moment, si nous voulons considérer à part cette classe

de travailleurs qui exécute la partie la plus matérielle de la

production et qui, en général, désintéressée de l'oeuvre, vit sur

une rétribution fixe qu'on nomme _salaire_, la question que nous

aurions à nous poser serait celle-ci: abstraction faite des bonnes ou

mauvaises institutions économiques, abstraction faite des maux que

les prolétaires peuvent encourir par leur faute--quel est, à leur

égard, l'effet de la Concurrence?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 28 / 50 段