science, dont les écrits et la vie respirent la bienveillance et
la philanthropie, qui ont révélé, au moins sous un certain aspect
et dans le cercle de leurs recherches, la véritable solution du
problème social, les Quesnay, les Turgot, les Smith, les Malthus,
les Say n'ont pas échappé cependant, je ne dis pas à la réfutation,
elle est toujours de droit, mais à la calomnie, au dénigrement, aux
grossières injures. Attaquer leurs écrits, et même leurs intentions,
est devenu presque une mode.--On dira peut-être que dans ce chapitre
je fournis des armes à leurs détracteurs, et certes le moment serait
très-mal choisi de me tourner contre ceux que je regarde, j'en fais
la déclaration solennelle, comme mes initiateurs, mes guides, mes
maîtres. Mais, après tout, le droit suprême n'appartient-il pas à la
Vérité, ou à ce que, sincèrement, je regarde comme la Vérité? Quel
est le livre, au monde, où ne se soit glissée aucune erreur? Or une
erreur, en économie politique, si on la presse, si on la tourmente,
si on lui demande ses conséquences logiques, les contient toutes;
elle aboutit au chaos. Il n'y a donc pas de livre dont on ne puisse
extraire une proposition isolée, incomplète, fausse, et qui ne
renferme par conséquent tout un monde d'erreurs et de désordres.
En conscience, je crois que la définition que les économistes ont
donnée du mot _Valeur_ est de ce nombre. On vient de voir que cette
définition les a conduits eux-mêmes à jeter sur la légitimité de la
Propriété foncière, et, par voie de déduction, sur le capital, un
doute dangereux; et ils ne se sont arrêtés dans cette voie funeste
que par une inconséquence. Cette inconséquence les a sauvés. Ils ont
repris leur marche dans la voie du Vrai, et leur erreur, si c'en
est une, est dans leurs livres une tache isolée. Le socialisme est
venu qui s'est emparé de la fausse définition, non pour la réfuter,
mais pour l'adopter, la corroborer, en faire le point de départ de
sa propagande, et en exprimer toutes les conséquences. Il y avait
là, de nos jours, un danger social imminent, et c'est pourquoi j'ai
cru qu'il était de mon devoir de dire toute ma pensée, de remonter
jusqu'aux sources de la fausse théorie. Que si l'on en voulait
induire que je me sépare de mes maîtres Smith et Say, de mes amis
Blanqui et Garnier, uniquement parce que, dans une ligne perdue au
milieu de leurs savants et excellents écrits, ils auraient fait une
fausse application, selon moi, du mot _Valeur_; si l'on en concluait
que je n'ai plus foi dans l'économie politique et les économistes, je
ne pourrais que protester,--et, au reste, il y a la plus énergique
des protestations dans le titre même de ce livre.
X
CONCURRENCE
L'économie politique n'a pas, dans tout son vocabulaire, un mot qui
ait autant excité la fureur des réformateurs modernes que le mot
_Concurrence_, auquel, pour le rendre plus odieux, ils ne manquent
jamais d'accoler l'épithète: _anarchique_.
Que signifie _Concurrence anarchique_? Je l'ignore. Que peut-on
mettre à sa place? Je ne le sais pas davantage.
J'entends bien qu'on me crie: _Organisation! Association!_ Mais
qu'est-ce à dire? Il faut nous entendre une fois pour toutes. Il faut
enfin que je sache quel genre d'autorité ces écrivains entendent
exercer sur moi et sur tous les hommes vivant à la surface du globe;
car, en vérité, je ne leur en reconnais qu'une, celle de la raison
s'ils peuvent la mettre de leur côté. Eh bien! veulent-ils me
priver du droit de me servir de mon jugement quand il s'agit de mon
existence? Aspirent-ils à m'ôter la faculté de comparer les services
que je rends à ceux que je reçois? Entendent-ils que j'agisse sous
l'influence de la contrainte par eux exercée et non sous celle de mon
intelligence? S'ils me laissent ma liberté, la Concurrence reste.
S'ils me la ravissent, je ne suis que leur esclave.--L'association
sera _libre et volontaire_, disent-ils. À la bonne heure! Mais alors
chaque groupe d'associés sera à l'égard des autres groupes ce que
sont aujourd'hui les individus entre eux, et nous aurons encore la
_Concurrence_.--L'association sera _intégrale_.--Oh! ceci passe la
plaisanterie. Quoi! la concurrence anarchique désole actuellement la
société; et il nous faut attendre, pour guérir de cette maladie, que,
sur la foi de votre livre, tous les hommes de la terre, Français,
Anglais, Chinois, Japonais, Cafres, Hottentots, Lapons, Cosaques,
Patagons, se soient mis d'accord pour s'enchaîner à tout jamais à une
des formes d'association que vous avez imaginées? Mais prenez garde,
c'est avouer que la Concurrence est indestructible; et oserez-vous
dire qu'un phénomène indestructible, par conséquent providentiel,
puisse être malfaisant?
Et après tout, qu'est-ce que la Concurrence? Est-ce une chose
existant et agissant par elle-même comme le choléra? Non;
Concurrence, ce n'est qu'absence d'oppression. En ce qui m'intéresse,
je veux choisir pour moi-même et ne veux pas qu'un autre choisisse
pour moi, malgré moi; voilà tout. Et si quelqu'un prétend substituer
son jugement au mien dans les affaires qui me regardent, je
demanderai de substituer le mien au sien dans les transactions qui
le concernent. Où est la garantie que les choses en iront mieux? Il
est évident que la Concurrence, c'est la liberté. Détruire la liberté
d'agir c'est détruire la possibilité et par suite la faculté de
choisir, de juger, de comparer; c'est tuer l'intelligence, c'est tuer
la pensée, c'est tuer l'homme. De quelque côté qu'ils partent, voilà
où aboutissent toujours les réformateurs modernes; pour améliorer
la société, ils commencent par anéantir l'individu, sous prétexte
que tous les maux en viennent, comme si tous les biens n'en venaient
pas aussi. Nous avons vu que les services s'échangent contre les
services. Au fond, chacun de nous porte en ce monde la responsabilité
de pourvoir à ses satisfactions par ses efforts. Donc un homme nous
épargne une peine; nous devons lui en épargner une à notre tour. Il
nous confère une satisfaction résultant de son effort; nous devons
faire de même pour lui.
Mais qui fera la comparaison? car, entre ces efforts, ces peines,
ces services échangés, il y a, de toute nécessité, une comparaison
à faire pour arriver à l'équivalence, à la justice, à moins qu'on
ne nous donne pour règle l'injustice, l'inégalité, le hasard, ce
qui est une autre manière de mettre l'intelligence humaine hors de
cause. Il faut donc un juge ou des juges. Qui le sera? N'est-il
pas bien naturel que, dans chaque circonstance, les besoins soient
jugés par ceux qui les éprouvent, les satisfactions par ceux qui
les recherchent, les efforts par ceux qui les échangent? Et est-ce
sérieusement qu'on nous propose de substituer à cette universelle
vigilance des intéressés une autorité sociale (fût-ce celle du
réformateur lui-même), chargée de décider sur tous les points du
globe les délicates conditions de ces échanges innombrables? Ne
voit-on pas que ce serait créer le plus faillible, le plus universel,
le plus immédiat, le plus inquisitorial, le plus insupportable, le
plus actuel, le plus intime, et disons, fort heureusement, le plus
impossible de tous les despotismes que jamais cervelle de pacha ou de
mufti ait pu concevoir?
Il suffit de savoir que la Concurrence n'est autre chose que
l'absence d'une autorité arbitraire comme juge des échanges, pour
en conclure qu'elle est indestructible. La force abusive peut
certainement restreindre, contrarier, gêner la liberté de troquer,
comme la liberté de marcher; mais elle ne peut pas plus anéantir
l'une que l'autre sans anéantir l'homme. Cela étant ainsi, reste
à savoir si la Concurrence agit pour le bonheur ou le malheur de
l'humanité; question qui revient à celle-ci: L'humanité est-elle
naturellement progressive ou fatalement rétrograde?
Je ne crains, pas de le dire: la Concurrence, que nous pourrions
bien nommer la Liberté, malgré les répulsions qu'elle soulève, en
dépit des déclamations dont on la poursuit, est la loi démocratique
par essence. C'est la plus progressive, la plus égalitaire, la plus
communautaire de toutes celles à qui la Providence a confié le
progrès des sociétés humaines. C'est elle qui fait successivement
tomber dans le domaine _commun_ la jouissance des biens que la nature
ne semblait avoir accordés gratuitement qu'à certaines contrées.
C'est elle qui fait encore tomber dans le domaine _commun_ toutes
les conquêtes dont le génie de chaque siècle accroît le trésor des
générations qui le suivent, ne laissant ainsi en présence que des
travaux complémentaires s'échangeant entre eux, sans réussir, comme
ils le voudraient, à se faire rétribuer pour le concours des agents
naturels; et si ces travaux, comme il arrive toujours à l'origine,
ont une valeur qui ne soit pas proportionnelle à leur intensité,
c'est encore la Concurrence qui, par son action inaperçue, mais
incessante, ramène un équilibre sanctionné par la justice et plus
exact que celui que tenterait vainement d'établir la sagacité
faillible d'une magistrature humaine. Loin que la Concurrence, comme
on l'en accuse, agisse dans le sens de l'inégalité, on peut affirmer
que toute inégalité _factice_ est imputable à son absence; et si
l'abîme est plus profond entre le grand lama et un paria qu'entre
le président et un artisan des États-Unis, cela tient à ce que la
Concurrence (ou la liberté), comprimée en Asie, ne l'est pas en
Amérique. Et c'est pourquoi, pendant que les Socialistes voient
dans la Concurrence la cause de tout mal, c'est dans les atteintes
qu'elle reçoit qu'il faut chercher la cause perturbatrice de tout
bien. Encore que cette grande loi ait été méconnue des Socialistes
et de leurs adeptes, encore qu'elle soit souvent brutale dans ses
procédés, il n'en est pas de plus féconde en harmonies sociales, de
plus bienfaisante dans ses résultats généraux, il n'en est pas qui
atteste d'une manière plus éclatante l'incommensurable supériorité
des desseins de Dieu sur les vaines et impuissantes combinaisons des
hommes.
Je dois rappeler ici ce singulier mais incontestable résultat de
l'ordre social, sur lequel j'ai déjà attiré l'attention du lecteur
(page 25), et que la puissance de l'habitude dérobe trop souvent
à notre vue. C'est que: _La somme des satisfactions qui aboutit à
chaque membre de la société est de beaucoup supérieure à celle qu'il
pourrait se procurer par ses propres efforts_.--En d'autres termes,
il y a une disproportion évidente entre nos consommations et notre
travail. Ce phénomène, que chacun de nous peut aisément constater,
s'il veut tourner un instant ses regards sur lui-même, devrait, ce me
semble, nous inspirer quelque reconnaissance pour la Société à qui
nous en sommes redevables.
Nous arrivons dénués de tout sur cette terre, tourmentés de besoins
sans nombre, et pourvus seulement de facultés pour y faire face. Il
semble, _à priori_, que tout ce à quoi nous pourrions prétendre,
c'est d'obtenir des satisfactions proportionnelles à notre travail.
Si nous en avons plus, infiniment plus, à qui devons-nous cet
excédant? Précisément à cette organisation naturelle contre laquelle
nous déclamons sans cesse, quand nous ne cherchons pas à la détruire.
En lui-même, le phénomène est vraiment extraordinaire. Que certains
hommes consomment plus qu'ils ne produisent, rien de plus aisément
explicable, si, d'une façon ou d'une autre, ils usurpent les droits
d'autrui, s'ils reçoivent des services sans en rendre. Mais comment
cela peut-il être vrai de tous les hommes à la fois? Comment se
fait-il qu'après avoir échangé leurs services sans contrainte, sans
spoliation, sur le pied de l'_équivalence_, chaque homme puisse se
dire avec vérité: Je détruis en un jour plus que je ne pourrais créer
en un siècle!
Le lecteur comprend que cet élément additionnel qui résout le
problème, c'est le concours toujours plus efficace des agents
naturels dans l'oeuvre de la production; c'est l'utilité gratuite
venant tomber sans cesse dans le domaine de la _communauté_; c'est
le travail du chaud, du froid, de la lumière, de la gravitation,
de l'affinité, de l'élasticité venant progressivement s'ajouter au
travail de l'homme et diminuer la valeur des services en les rendant
plus faciles.
J'aurais, certes, bien mal exposé la théorie de la _valeur_, si le
lecteur pensait qu'elle baisse immédiatement et d'elle-même par le
seul fait de la coopération, à la décharge du travail humain, d'une
force naturelle. Non, il n'en est pas ainsi; car alors on pourrait
dire, avec les économistes anglais: La valeur est proportionnelle au
travail. Celui qui se fait aider par une force naturelle et gratuite
rend plus facilement ses services; mais pour cela il ne renonce
pas volontairement à une portion quelconque de sa rémunération
accoutumée. Pour l'y déterminer, il faut une coercition extérieure,
sévère sans être injuste. Cette coercition, c'est la Concurrence qui
l'exerce. Tant qu'elle n'est pas intervenue, tant que celui qui a
utilisé un agent naturel est maître de son secret, son agent naturel
est gratuit, sans doute, mais il n'est pas encore _commun_; la
conquête est réalisée, mais elle l'est au profit d'un seul homme ou
d'une seule classe. Elle n'est pas encore un bienfait pour l'humanité
entière. Il n'y a encore rien de changé dans le monde, si ce n'est
qu'une nature de _services_, bien que déchargée en partie du fardeau
de la peine, exige cependant la rétribution intégrale. Il y a, d'un
côté, un homme qui exige de tous ses semblables le même travail
qu'autrefois, quoiqu'il ne leur offre que son travail réduit; il y
a, de l'autre, l'humanité entière qui est encore obligée de faire
le même sacrifice de temps et de labeur pour obtenir un produit que
désormais la nature réalise en partie.
Si les choses devaient rester ainsi, avec toute invention un
principe d'inégalité indéfinie s'introduirait dans le monde.
Non-seulement on ne pourrait pas dire: La valeur est proportionnelle
au travail, mais on ne pourrait pas dire davantage: La valeur tend
à se proportionner au travail. Tout ce que nous avons dit dans les
chapitres précédents de l'_utilité gratuite_, de la _communauté
progressive_, serait chimérique. Il ne serait pas vrai que les
services s'échangent contre les services, de telle sorte que les
dons de Dieu se transmettent de main en main par-dessus le marché;
jusqu'au destinataire qui est le consommateur. Chacun se ferait payer
à tout jamais, outre son travail, la portion de forces naturelles
qu'il serait parvenu à exploiter une fois; en un mot, l'humanité
serait constituée sur le principe du monopole universel au lieu de
l'être sur le principe de la Communauté progressive.
Mais il n'en est pas ainsi; Dieu, qui a prodigué à toutes ses
créatures la chaleur, la lumière, la gravitation, l'air, l'eau, la
terre, les merveilles de la vie végétale, l'électricité et tant
d'autres bienfaits innombrables qu'il ne m'est pas donné d'énumérer,
Dieu, qui a mis dans l'individualité l'_intérêt personnel_ qui, comme
un aimant, attire toujours tout à lui, Dieu, dis-je, a placé aussi,
au sein de l'ordre social, un autre ressort auquel il a confié le
soin de conserver à ses bienfaits leur destination primitive: la
gratuité, la communauté. Ce ressort, c'est la Concurrence.
Ainsi l'Intérêt personnel est cette indomptable force individualiste
qui nous fait chercher le progrès, qui nous le fait découvrir, qui
nous y pousse l'aiguillon dans le flanc, mais qui nous porte aussi
à le monopoliser. La Concurrence est cette force humanitaire non
moins indomptable qui arrache le progrès, à mesure qu'il sa réalise,
des mains de l'individualité, pour en faire l'héritage commun de la
grande famille humaine. Ces deux forces qu'on peut critiquer, quand
on les considère isolément, constituent dans leur ensemble, par le
jeu de leurs combinaisons, l'Harmonie sociale.
Et, pour le dire en passant, il n'est pas surprenant que
l'individualité, représentée par l'intérêt de l'homme en tant que
producteur, s'insurge depuis le commencement du monde contre la
Concurrence, qu'elle la réprouve, qu'elle cherche à la détruire,
appelant à son aide la force, la ruse, le privilége, le sophisme,
le monopole, la restriction, la protection gouvernementale, etc.
La moralité de ses moyens dit assez la moralité de son but. Mais
ce qu'il y a d'étonnant et de douloureux, c'est que la science
elle-même,--la fausse science, il est vrai,--propagée avec tant
d'ardeur par les écoles socialistes, au nom de la philanthropie, de
l'égalité, de la fraternité, ait épousé la cause de l'individualisme
dans sa manifestation la plus étroite, et déserté celle de l'humanité.
Voyons maintenant agir la Concurrence.
L'homme, sous l'influence de l'intérêt personnel, recherche toujours
et nécessairement les circonstances qui peuvent donner le plus de
_valeur_ à ses services. Il ne tarde pas à reconnaître qu'à l'égard
des dons de Dieu, il peut être favorisé de trois manières: (V. _la
note de la page 175_.)
1º Ou s'il s'empare seul de ces dons eux-mêmes;
2º Ou s'il connaît seul le _procédé_ par lequel il est possible de
les utiliser;
3º Ou s'il possède seul l'_instrument_ au moyen duquel on peut les
faire concourir.
Dans l'une ou l'autre de ces circonstances, il donne _peu_ de son
travail contre _beaucoup_ de travail d'autrui. Ses services ont
une grande _valeur_ relative, et l'on est disposé à croire que cet
excédant de valeur est inhérent à l'agent naturel. S'il en était
ainsi, cette valeur serait irréductible. La preuve que la valeur est
dans le service, c'est que nous allons voir la Concurrence diminuer
l'une en même temps que l'autre.
1º Les agents naturels, les dons de Dieu, ne sont pas répartis d'une
manière uniforme sur la surface du globe. Quelle infinie succession
de végétaux, depuis la région du sapin jusqu'à celle du palmier! Ici
la terre est plus féconde, là la chaleur plus vivifiante; sur tel
point on rencontre la pierre, sur tel autre le plâtre, ailleurs le
fer, le cuivre, la houille. Il n'y a pas partout des chutes d'eau;
on ne peut pas profiter également partout de l'action des vents.
La seule distance où nous nous trouvons des objets qui nous sont
nécessaires différencie à l'infini les obstacles que rencontrent nos
efforts; il n'est pas jusqu'aux facultés de l'homme qui ne varient,
dans une certaine mesure, avec les climats et les races.
Il est aisé de comprendre que, sans la loi de la Concurrence, cette
inégalité dans la distribution des dons de Dieu amènerait une
inégalité correspondante dans la condition des hommes.
Quiconque serait à portée d'un avantage naturel, en profiterait
pour lui, mais n'en ferait pas profiter ses semblables. Il ne
permettrait aux autres hommes d'y participer, par son intermédiaire,
que moyennant une rétribution excessive dont sa volonté fixerait
arbitrairement la limite. Il attacherait à ses services la valeur
qu'il lui plairait. Nous avons vu que les deux limites extrêmes entre
lesquelles elle se fixe sont la _peine prise_ par celui qui rend
le service et la _peine épargnée_ à celui qui le reçoit. Sans la
Concurrence, rien n'empêcherait de la porter à la limite supérieure.
Par exemple, l'homme des tropiques dirait à l'Européen: «Grâce à mon
soleil, je puis obtenir une quantité donnée de sucre, de café, de
cacao, de coton avec une peine _égale à dix_, tandis qu'obligé, dans
votre froide région, d'avoir recours aux serres, aux poêles, aux
abris, vous ne le pouvez qu'avec une peine _égale à cent_. Vous me
demandez mon sucre, mon café, mon coton, et vous ne seriez pas fâché
que, dans la transaction, je ne tinsse compte que de la peine que
j'ai prise. Mais moi je regarde surtout celle que je vous épargne;
car sachant que c'est la limite de votre résistance, j'en fais celle
de ma prétention. Comme ce que je fais avec une peine égale à dix,
vous pouvez le faire chez vous avec une peine _égale à cent_, si je
vous demandais en retour de mon sucre un produit qui vous coûtât une
peine égale à _cent un_, il est certain que vous me refuseriez; mais
je n'exige qu'une peine de _quatre-vingt-dix-neuf_. Vous pourrez bien
bouder pendant quelque temps; mais vous y viendrez, car à ce taux il
y a encore avantage pour vous dans l'échange. Vous trouvez ces bases
injustes; mais après tout ce n'est pas à vous, c'est à moi que Dieu a
fait don d'une température élevée. Je me sais en mesure d'exploiter
ce bienfait de la Providence en vous en privant, si vous ne consentez
à me payer une taxe, car je n'ai pas de concurrents. Ainsi voilà mon
sucre, mon cacao, mon café, mon coton. Prenez-les aux conditions que
je vous impose, ou faites-les vous-même, ou passez-vous-en.»
Il est vrai que l'Européen pourrait à son tour tenir à l'homme
dès tropiques un langage analogue: «Bouleversez votre sol,
dirait-il, creusez des puits, cherchez du fer et de la houille, et
félicitez-vous si vous en trouvez: car, sinon, c'est ma résolution
de pousser aussi à l'extrême mes exigences. Dieu nous a fait deux
dons précieux. Nous en prenons d'abord ce qu'il nous faut, puis nous
ne souffrons pas que d'autres y touchent sans nous payer un droit
d'aubaine.»
Si les choses se passaient ainsi, la rigueur scientifique ne
permettrait pas encore d'attribuer aux agents naturels la Valeur qui
réside essentiellement dans les _services_. Mais il serait permis
de s'y tromper, car le résultat serait absolument le même. Les
services s'échangeraient toujours contre des services, mais ils ne
manifesteraient aucune tendance à se mesurer par les efforts, par le
travail. Les dons de Dieu seraient des priviléges _personnels_ et
non des biens _communs_, et peut-être pourrions-nous, avec quelque
fondement, nous plaindre d'avoir été traités par l'Auteur des choses
d'une manière si irrémédiablement inégale. Serions-nous frères ici
bas? Pourrions-nous nous considérer comme les fils d'un Père commun?
Le défaut de Concurrence, c'est-à-dire de Liberté, serait d'abord un
obstacle invincible à l'Égalité. Le défaut d'égalité exclurait toute
idée de Fraternité. Il ne resterait rien de la devise républicaine.
Mais vienne la Concurrence, et nous la verrons frapper
d'impossibilité absolue ces marchés léonins, ces accaparements des
dons de Dieu, ces prétentions révoltantes dans l'appréciation des
services, ces inégalités dans les efforts échangés.
Et remarquons d'abord que la Concurrence intervient forcément,
provoquée qu'elle est par ces inégalités mêmes. Le travail se porte
instinctivement du côté où il est le mieux rétribué, et ne manque pas
de faire cesser cet avantage anormal; de telle sorte que l'Inégalité
n'est qu'un aiguillon qui nous pousse malgré nous vers l'Égalité.
C'est une des plus belles _intentions finales_ du mécanisme social.
Il semble que la Bonté infinie, qui a répandu ses biens sur la
terre, ait choisi l'avide producteur pour en opérer entre tous la
distribution équitable; et certes c'est un merveilleux spectacle
que celui de l'intérêt privé réalisant sans cesse ce qu'il évite
toujours. L'homme, en tant que producteur, est attiré fatalement,
nécessairement vers les grosses rémunérations, qu'il fait par cela
même rentrer dans la règle. Il obéit à son intérêt propre, et qu'est
ce qu'il rencontre sans le savoir, sans le vouloir, sans le chercher?
L'intérêt général.
Ainsi, pour revenir à notre exemple, par ce motif que l'homme des
tropiques, exploitant les dons de Dieu, reçoit une rémunération
excessive, il s'attire la Concurrence. Le travail humain se porte
de ce côté avec une ardeur proportionnelle, si je puis m'exprimer
ainsi, à l'amplitude de l'inégalité; et il n'aura pas de paix qu'il
ne l'ait effacée. Successivement, on voit le travail tropical _égal à
dix_ s'échanger, sous l'action de la Concurrence, contre du travail
européen égal à quatre-vingts, puis à soixante, puis à cinquante,
à quarante, à vingt, et enfin à dix. Il n'y a aucune raison, sous
l'empire des lois spéciales naturelles, pour que les choses n'en
viennent pas là, c'est-à-dire pour que les services échangés ne
puissent pas se mesurer par le travail, par la peine prise, les dons
de Dieu se donnant de part et d'autre par-dessus le marché. Or, quand
les choses en sont là, il faut bien apprécier, pour la bénir, la
révolution qui s'est opérée.--D'abord les peines prises de part et
d'autre sont égales, ce qui est de nature à satisfaire la conscience
humaine toujours avide de justice.--Ensuite, qu'est devenu le don de
Dieu?--Ceci mérite toute l'attention du lecteur.--Il n'a été retiré
à personne. À cet égard, ne nous en laissons pas imposer par les
clameurs du producteur tropical, le Brésilien, en tant qu'il consomme
lui-même du sucre, du coton, du café, profite toujours de la chaleur
de son soleil; car l'astre bienfaisant n'a pas cessé de l'aider
dans l'oeuvre de la production. Ce qu'il a perdu, c'est seulement
l'injuste faculté de prélever une aubaine sur la consommation des
habitants de l'Europe. Le bienfait providentiel, parce qu'il était
_gratuit_, devait devenir et est devenu _commun_: car _gratuité_ et
_communauté_ sont de même essence.