Passez en revue toutes les améliorations permanentes dont l'ensemble

constitue la valeur du sol, et vous pourrez faire sur chacune la même

remarque. Après avoir détruit le fossé, détruisez aussi la clôture,

réduisant l'agriculteur à monter la garde autour de son champ;

détruisez le puits, la grange, le chemin, la charrue, le nivellement,

l'humus artificiel; replacez dans le champ les cailloux, les plantes

parasites, les racines d'arbres, alors vous aurez réalisé l'utopie

égalitaire. Le sol, et le genre humain avec lui, sera revenu à l'état

primitif: il n'aura plus de valeur. Les récoltes n'auront plus rien

à démêler avec le capital. Leur prix sera dégagé de cet élément

maudit qu'on appelle intérêt. Tout, absolument tout, se fera par du

travail actuel, visible à l'oeil nu. L'économie politique sera fort

simplifiée. La France fera vivre un homme par lieue carrée. Tout

le reste aura péri d'inanition;--mais on ne pourra plus dire: La

propriété est un monopole, une illégitimité, un vol.

Ne soyons donc pas insensibles à ces harmonies économiques qui

se déroulent à nos yeux, à mesure que nous analysons les idées

d'échange, de valeur, de capital, d'intérêt, de propriété, de

communauté.--Oh! me sera-t-il donné d'en parcourir le cercle tout

entier?--Mais peut-être sommes-nous assez avancés pour reconnaître

que le monde social ne porte pas moins que le monde matériel

l'empreinte d'une main divine, d'où découlent la sagesse et la

bonté, vers laquelle doivent s'élever notre admiration et notre

reconnaissance.

Je ne puis m'empêcher de revenir ici sur une pensée de M. Considérant.

Partant de cette donnée que le sol a une valeur propre, indépendante

de toute oeuvre humaine, qu'il est un _capital primitif et incréé_,

il conclut, avec raison à son point de vue, de l'_appropriation_ à

l'_usurpation_. Cette prétendue iniquité lui inspire de véhémentes

tirades contre le régime des sociétés modernes. D'un autre côté, il

convient que les améliorations permanentes ajoutent une _plus-value_

à ce capital primitif, accessoire tellement confondu avec le

principal qu'on ne peut les séparer. Que faire donc? car on est en

présence d'une Valeur totale composée de deux éléments, dont l'un,

fruit du travail, est propriété légitime, et l'autre, oeuvre de

Dieu, est une inique usurpation.

La difficulté n'est pas petite. M. Considérant la résout par le

_droit au travail_.

«Le développement de l'Humanité sur la Terre exige évidemment

que le sol ne soit pas laissé dans l'état inculte et sauvage. La

Destinée de l'Humanité elle-même s'oppose donc à ce que le Droit

de l'homme à la Terre conserve sa FORME _primitive et brute_.

«Le sauvage jouit, au milieu des forêts et des savanes, des

quatre Droits naturels, Chasse, Pêche, Cueillette, Pâture. Telle

est la première forme du Droit.

«Dans toutes les sociétés civilisées, l'homme du peuple, le

Prolétaire qui n'hérite de rien et ne possède rien, est purement

et simplement dépouillé de ces droits. On ne peut donc pas

dire que le Droit primitif ait ici changé de forme, puisqu'il

n'existe plus. La Forme a disparu avec le Fond.

«Or, quelle serait la forme sous laquelle le Droit pourrait se

concilier avec les conditions d'une Société industrieuse? La

réponse est facile.

«Dans l'état sauvage, pour user de son Droit, l'homme est

_obligé d'agir_. Les _Travaux_ de la Pêche, de la Chasse, de

la Cueillette, de la Pâture sont les conditions de l'exercice

de son Droit. Le Droit primitif n'est donc que le _Droit à ces

travaux_.

«Eh bien! qu'une Société industrieuse, qui a pris possession

de la Terre et qui enlève à l'homme la faculté d'exercer à

l'aventure et en liberté, sur la surface du Sol, ses quatre

Droits naturels, que cette Société reconnaisse à l'individu,

en compensation de ces Droits dont elle le dépouille, LE DROIT

AU TRAVAIL: alors, en principe et sauf application convenable,

l'individu n'aura plus à se plaindre.

«La condition _sine quâ non_ pour la Légitimité de la Propriété

est donc que la Société reconnaisse au Prolétaire le DROIT AU

TRAVAIL, et qu'elle lui _assure_ au moins autant de moyens de

subsistance, pour un exercice d'activité donné, que cet exercice

_eût pu_ lui en procurer dans l'état primitif.»

Je ne veux pas, me répétant à satiété, discuter la question du fond

avec M. Considérant. Si je lui démontrais que ce qu'il appelle

_capital incréé_ n'est pas un _capital_ du tout; que ce qu'il

nomme _plus-value_ du sol n'en est pas la _plus-value_, mais la

_toute-value_, il devrait reconnaître que son argumentation s'écroule

tout entière, et, avec elle, tous ses griefs contre le mode selon

lequel l'humanité a jugé à propos de se constituer et de vivre depuis

Adam. Mais cette polémique m'entraînerait à redire tout ce que j'ai

déjà dit sur la gratuité essentielle et indélébile des agents

naturels.

Je me bornerai à faire observer que si M. Considérant porte la parole

au nom des prolétaires, en vérité il est si accommodant qu'ils

pourront se croire trahis. Quoi! les propriétaires ont usurpé et la

terre et tous les miracles de végétation qui s'y accomplissent! ils

ont usurpé le soleil, la pluie, la rosée, l'oxygène, l'hydrogène

et l'azote, en tant du moins qu'ils concourent à la formation des

produits agricoles,--et vous leur demandez d'assurer au prolétariat,

en compensation, au moins autant de moyens de subsistance, pour un

exercice d'activité donné, que cet exercice eût pu lui en procurer

dans l'état primitif ou sauvage!

Mais ne voyez-vous pas que la propriété foncière n'a pas attendu vos

injonctions pour être un million de fois plus généreuse? car, enfin,

à quoi se borne votre requête?

Dans l'état primitif, vos quatre droits, pêche, chasse, cueillette et

pâture, faisaient vivre ou plutôt végéter dans toutes les horreurs

du dénûment à peu près un homme par lieue carrée. L'usurpation de

la terre sera donc légitimée, d'après vous, si ceux qui s'en sont

rendus coupables font vivre un homme par lieue carrée, et encore

en exigeant de lui autant d'activité qu'en déploie un Huron ou un

Iroquois. Veuillez remarquer que la France n'a que trente mille

lieues carrées; que, par conséquent, pourvu qu'elle entretienne

trente mille habitants à cet état de bien-être qu'offre la vie

sauvage, vous renoncez, au nom des prolétaires, à rien exiger de plus

de la propriété. Or, il y a trente millions de Français qui n'ont pas

un pouce de terre; et dans le nombre il s'en rencontre plusieurs:

président de la république, ministres, magistrats, banquiers,

négociants, notaires, avocats, médecins, courtiers, soldats, marins,

professeurs, journalistes, etc., qui ne changeraient pas leur sort

contre celui d'un Yoway. Il faut donc que la propriété foncière

fasse beaucoup plus que vous n'exigez d'elle. Vous lui demandez le

_droit au travail_ jusqu'à une limité déterminée, jusqu'à ce qu'elle

ait répandu dans les masses,--et cela contre une activité donnée,

autant de subsistance que pourrait le faire la sauvagerie. Elle fait

mieux: elle donne plus que le droit au travail, elle donne le travail

lui-même, et, ne fît-elle qu'acquitter l'impôt, c'est cent fois plus

que vous n'en demandez.

Hélas! à mon grand regret, je n'en ai pas fini avec la propriété

foncière et sa valeur. Il me reste à poser et réfuter, en aussi peu

de mots que possible, une objection spécieuse et même sérieuse.

On dira:

--«Votre théorie est démentie par les faits. Sans doute, tant qu'il

y a, dans un pays, abondance de terres incultes, leur seule présence

empêche que le sol cultivé n'y acquière une valeur abusive. Sans

doute encore, alors même que tout le territoire est passé dans le

domaine approprié, si les nations voisines ont d'immenses espaces à

livrer à la charrue, la liberté des transactions suffit pour contenir

dans de justes bornes la valeur de la propriété foncière. Dans ces

deux cas, il semble que le Prix des terres ne peut représenter que

le capital avancé, et la Rente que l'intérêt de ce capital. De là,

il faut conclure, comme vous faites, que l'action propre de la terre

et l'intervention des agents naturels, ne comptant pour rien et ne

pouvant grever le prix des récoltes, restent gratuites et partant

communes. Tout cela est spécieux. Nous pouvons être embarrassés

pour découvrir le vice de cette argumentation, et pourtant elle est

vicieuse. Pour s'en convaincre, il suffit de constater ce fait, qu'il

y a en France des terres cultivées qui valent depuis cent francs

jusqu'à six mille francs l'hectare, différence énorme qui s'explique

bien mieux par celle des fertilités que par celle des travaux

antérieurs. Ne niez donc pas que la fertilité n'ait sa valeur propre:

il n'y a pas un acte de vente qui ne l'atteste. Quiconque achète une

terre examine sa qualité et paye en conséquence. Si, de deux champs

placés à côté l'un de l'autre et présentant les mêmes avantages de

situation, l'un est une grasse alluvion, l'autre un sable, à coup

sûr le premier vaudra plus que le second, encore que l'un et l'autre

aient pu absorber le même capital; et, à vrai dire, l'acquéreur ne

s'inquiète en aucune façon de cette circonstance. Ses yeux sont fixés

sur l'avenir et non sur le passé. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas ce

que la terre a coûté, mais ce qu'elle rapportera, et il sait qu'elle

rapportera en proportion de sa fécondité. Donc cette fécondité a une

valeur propre, intrinsèque, indépendante de tout travail humain.

Soutenir le contraire, c'est vouloir faire sortir la légitimité de

l'appropriation individuelle d'une subtilité ou plutôt d'un paradoxe.

--Cherchons donc la vraie cause de la valeur du sol.

Et que le lecteur veuille bien ne pas perdre de vue que la question

est grave au temps où nous sommes. Jusqu'ici elle a pu être négligée

ou traitée légèrement par les économistes; elle n'avait guère pour

eux qu'un intérêt de curiosité. La légitimité de l'appropriation

individuelle n'était pas contestée. Il n'en est plus de même. Des

théories, qui n'ont eu que trop de succès, ont jeté du doute dans

les meilleurs esprits sur le droit de propriété. Et sur quoi ces

théories fondent-elles leurs griefs? précisément sur l'allégation

contenue dans l'objection que je viens de poser. Précisément sur ce

fait, malheureusement admis par toutes les écoles, que le sol tient

de sa fécondité, de la nature, une valeur propre qui ne lui a pas été

humainement communiquée. Or la valeur ne se cède pas gratuitement.

Son nom même exclut l'idée de gratuité. On dit donc au propriétaire:

Vous me demandez une valeur qui est le fruit de mon travail, et vous

m'offrez en échange une autre valeur qui n'est le fruit ni de votre

travail, ni d'aucun travail, mais de la libéralité de la nature.

Et ce grief, qu'on le sache bien, serait terrible s'il était fondé.

Il n'a pas été mis en avant par MM. Considérant et Proudhon. On

le retrouve dans Smith, dans Ricardo, dans Senior, dans tous les

économistes sans exception, non comme théorie seulement, mais comme

grief. Ces auteurs ne se sont pas bornés à attribuer au sol une

valeur extra-humaine, ils ont encore assez hautement déduit la

conséquence et infligé à la propriété foncière les noms de privilége,

de monopole, d'usurpation. À la vérité, après l'avoir ainsi flétrie,

ils l'ont défendue au nom de la _nécessité_. Mais qu'est-ce qu'une

telle défense, si ce n'est un vice de dialectique que les logiciens

du communisme se sont hâtés de réparer?

Ce n'est donc pas pour obéir à un triste penchant vers les

dissertations subtiles que j'aborde ce sujet délicat. J'aurais voulu

épargner au lecteur et m'épargner à moi-même l'ennui que d'avance je

sens planer sur la fin de ce chapitre.

La réponse à l'objection que je me suis adressée se trouve dans

la théorie de la valeur exposée au chapitre V. Là j'ai dit: La

valeur n'implique pas essentiellement le travail; encore moins lui

est-elle nécessairement proportionnelle. J'ai montré que la valeur

avait pour fondement moins la _peine prise_ par celui qui la cède

que la _peine épargnée_ à celui qui la reçoit, et c'est pour cela

que je l'ai fait résider dans quelque chose qui embrasse ces deux

éléments: le _service_. On peut rendre, ai-je dit, un grand service

avec un très-léger effort, comme avec un grand effort on peut ne

rendre qu'un très-médiocre service. Tout ce qui en résulte, c'est que

le travail n'obtient pas nécessairement une rémunération toujours

proportionnelle à son intensité. Cela n'est pas pour l'homme isolé

plus que pour l'homme social.

La valeur se fixe à la suite d'un débat entre deux contractants. Or

chacun d'eux apporte à ce débat son point de vue. Vous m'offrez

du blé. Que m'importent le temps et la peine qu'il vous a coûté?

Ce qui me préoccupe surtout, c'est le temps et la peine qu'il m'en

coûterait pour m'en procurer ailleurs. La connaissance que vous

avez de ma situation peut vous rendre plus ou moins exigeant; celle

que j'ai de la vôtre peut me rendre plus ou moins empressé. Donc il

n'y a pas une mesuré nécessaire à la récompense que vous tirerez

de votre labeur. Cela dépend des circonstances et du prix qu'elles

donnent aux deux services qu'il s'agit d'échanger entre nous.

Bientôt nous signalerons une force extérieure, appelée Concurrence,

dont la mission est de régulariser les valeurs, et de les rendre

de plus en plus proportionnelles aux efforts. Toujours est-il que

cette proportionnalité n'est pas de l'essence même de la valeur,

puisqu'elle ne s'établit que sous la pression d'un fait contingent.

Ceci rappelé, je dis que la valeur du sol naît, flotte, se fixe

comme celle de l'or, du fer, de l'eau, du conseil de l'avocat, de

la consultation du médecin, du chant, de la danse ou du tableau

de l'artiste, comme toutes les valeurs; qu'elle n'obéit pas à des

lois exceptionnelles; qu'elle forme une propriété de même origine,

de même nature, aussi légitime que toute autre propriété.--Mais il

ne s'ensuit nullement,--on doit maintenant le comprendre,--que de

deux travaux appliqués au sol, l'un ne puisse être beaucoup plus

heureusement rémunéré que l'autre.

Revenons encore à cette industrie, la plus simple de toutes, et la

plus propre à nous montrer le point délicat qui sépare le travail

onéreux de l'homme et la coopération gratuite de la nature, je veux

parler de l'humble industrie du porteur d'eau.

Un homme a recueilli et porté chez lui une tonne d'eau. Est-il

propriétaire d'une valeur nécessairement proportionnelle à son

travail? En ce cas, cette valeur serait indépendante du service

qu'elle peut rendre. Bien plus, elle serait immuable, car le travail

passé n'est plus susceptible de plus ou de moins.

Eh bien, le lendemain du jour où la tonne d'eau a été recueillie et

transportée, elle peut perdre toute valeur, si, par exemple, il a plu

pendant la nuit. En ce cas, chacun est pourvu; elle ne peut rendre

aucun service; on n'en veut plus. En langage économique, elle n'est

pas demandée.

Au contraire, elle peut acquérir une valeur considérable si des

besoins extraordinaires, imprévus et pressants se manifestent.

Que s'ensuit-il? que l'homme, travaillant pour l'avenir, ne sait pas

au juste d'avance le prix que cet avenir réserve à son travail. La

valeur incorporée dans un objet matériel sera plus ou moins élevée,

selon qu'il rendra plus ou moins de services, ou, pour mieux dire,

le travail humain, origine de cette valeur, recevra, selon les

circonstances, une récompense plus ou moins grande. C'est sur de

telles éventualités que s'exerce la prévoyance qui, elle aussi, a

droit à être rémunérée.

Mais, je le demande, quel rapport y a-t-il entre ces fluctuations de

valeurs, entre cette variabilité dans la récompense qui attend le

travail, et la merveilleuse industrie naturelle, les admirables lois

physiques qui, sans notre participation, ont fait arriver l'eau de

l'Océan à la source? Parce que la valeur de cette tonne d'eau peut

varier avec les circonstances, faut-il en conclure que la nature

se fait payer quelquefois beaucoup, quelquefois peu, quelquefois

pas du tout, l'évaporation, le transport des nuages de l'Océan aux

montagnes, la congélation, la liquéfaction, et toute cette admirable

industrie qui alimente la source?

Il en est de même des produits agricoles.

La valeur du sol, ou plutôt du capital engagé dans le sol, n'a pas

qu'un élément: elle en a deux. Elle dépend non-seulement du travail

qui y a été consacré, mais encore de la puissance qui est dans la

société de rémunérer ce travail; de la Demande aussi bien que de

l'Offre.

Voici un champ. Il n'est pas d'année où l'on n'y jette quelque

travail dont les effets sont d'une nature permanente, et, de ce chef,

résulte un accroissement de valeur.

En outre, les routes se rapprochent et se perfectionnent, la sécurité

devient plus complète, les débouchés s'étendent, la population

s'accroît en nombre et en richesse; une nouvelle carrière s'ouvre à

la variété des cultures, à l'intelligence, à l'habileté; et de ce

changement de milieu, de cette prospérité générale, résulte pour

le travail actuel ou antérieur un excédant de rémunération; par

contre-coup, pour le champ, un accroissement de valeur.

Il n'y a là ni injustice ni exception en faveur de la propriété

foncière. Il n'est aucun genre de travail, depuis la banque jusqu'à

la main d'oeuvre, qui ne présente le même phénomène. Il n'en est

aucun qui ne voie améliorer sa rémunération par le seul fait de

l'amélioration du milieu où il s'exerce. Cette action et cette

réaction de la prospérité de chacun sur la prospérité de tous, et

réciproquement, est la loi même de la valeur. Il est si faux qu'on

en puisse conclure à une prétendue valeur qu'aurait revêtue le sol

lui-même ou ses puissances productives, que le travail intellectuel,

que les professions et métiers où n'interviennent ni la matière ni

le concours des lois physiques, jouissent du même avantage, qui

n'est pas exceptionnel, mais universel. L'avocat, le médecin, le

professeur, l'artiste, le poëte, sont mieux rémunérés, à travail

égal, à mesure que la ville et la nation à laquelle ils appartiennent

croissent en bien-être, que le goût ou le besoin de leurs services

se répand, que le public les demande davantage, et est à la fois

plus obligé et plus en mesure de les mieux rétribuer. La simple

cession d'une clientèle, d'une étude, d'une chalandise se fait sur

ce principe. Bien plus, le géant basque et Tom Pouce, qui vivent de

la simple exhibition de leur stature anormale, l'exposent avec plus

d'avantage à la curiosité de la foule nombreuse et aisée des grandes

métropoles qu'à celle de quelques rares et pauvres villageois. Ici,

la demande ne contribue pas seulement à la valeur, elle la fait tout

entière. Comment pourrait-on trouver exceptionnel ou injuste que la

demande influât aussi sur la valeur du sol ou des produits agricoles?

Alléguera-t-on que le sol peut atteindre ainsi une valeur exagérée?

Ceux qui le disent n'ont sans doute jamais réfléchi à l'immense

quantité de travail que la terre cultivable a absorbée. J'ose

affirmer qu'il n'est pas un champ en France qui _vaille_ ce qu'il

a coûté, qui puisse s'échanger contre autant de travail qu'il en a

exigé pour être mis à l'état de productivité où il se trouve. Si

cette observation est fondée, elle est décisive. Elle ne laisse pas

subsister le moindre indice d'injustice à la charge de la propriété

foncière. C'est pourquoi j'y reviendrai lorsque j'aurai à examiner

la théorie de Ricardo sur la rente. J'aurai à montrer qu'on doit

aussi appliquer aux capitaux fonciers cette loi générale que j'ai

exprimée en ces termes: À mesure que le capital s'accroît, les

produits se partagent entre les capitalistes ou propriétaires et les

travailleurs, de telle sorte que la part _relative_ des premiers va

sans cesse diminuant, quoique leur part _absolue_ augmente, tandis

que la part des seconds augmente dans les deux sens.

Cette illusion qui fait croire aux hommes que les puissances

productives ont une valeur propre, parce qu'elles ont de l'utilité,

a entraîné après elle bien des déceptions et bien des catastrophes.

C'est elle qui les a souvent poussés vers des colonisations

prématurées dont l'histoire n'est qu'un lamentable martyrologe.

Ils ont raisonné ainsi: Dans notre pays, nous ne pouvons obtenir

de la valeur que par le travail; et quand nous avons travaillé,

nous n'avons qu'une valeur proportionnelle à notre travail. Si nous

allions dans la Guyane, sur les bords du Mississipi, en Australie, en

Afrique, nous prendrions possession de vastes terrains incultes, mais

fertiles. Nous deviendrions propriétaires, pour notre récompense,

et de la valeur que nous aurions créée, et de la _valeur propre_,

inhérente à ces terrains. On part, et une cruelle expérience ne

tarde pas à confirmer la vérité de la théorie que j'expose ici. On

travaille, on défriche, on s'exténue; on est exposé aux privations, à

la souffrance, aux maladies; et puis, si l'on veut revendre la terre

qu'on a rendue propre à la production, on n'en tire pas ce qu'elle

a coûté, et l'on est bien forcé de reconnaître que la valeur est de

création humaine. Je défie qu'on me cite une colonisation qui n'ait

été, à l'origine, un désastre.

«Plus de mille ouvriers furent dirigés sur la rivière du Cygne;

mais l'extrême bas prix de la terre (1 sh. 6 d. l'acre ou moins

de 2 fr.) et le taux extravagant de la main-d'oeuvre leur

donna le désir et la facilité de devenir propriétaires. Les

capitalistes ne trouvèrent plus personne pour travailler. Un

capital de cinq millions y périt, et la colonie devint une scène

de désolation. Les ouvriers ayant abandonné leurs patrons, pour

obéir à l'illusoire satisfaction d'être propriétaires de terre,

les instruments d'agriculture se rouillèrent, les semences

moisirent; les troupeaux périrent faute de soins. Une famine

affreuse put seule guérir les travailleurs de leur infatuation.

Ils revinrent demander du travail aux capitalistes, mais il

n'était plus temps.» (_Proceedings of the South Australian

association._)

L'association, attribuant ce désastre au bon marché des terres, en

porta le prix à 12 sh. Mais, ajoute Carey à qui j'emprunte cette

citation, la véritable cause c'est que les ouvriers, s'étant persuadé

que la terre a une _Valeur propre_ indépendante du travail, s'étaient

empressés de s'emparer de cette prétendue _Valeur_ à laquelle ils

supposaient la puissance de contenir virtuellement une Rente.

La suite me fournit un argument plus péremptoire encore.

«En 1836, les propriétés foncières de la rivière du Cygne

s'obtenaient des acquéreurs primitifs à un schelling l'acre.»

(_New Monthly Magazine._)

Ainsi, ce sol vendu par la compagnie à 12 sh.--sur lequel les

acquéreurs avaient jeté beaucoup de travail et d'argent, ils le

revendirent à un schelling! Où était donc la valeur des _puissances

productives naturelles et indestructibles_[24]?

[Note 24: Ricardo.]

Ce vaste et important sujet de la valeur des terres n'est pas

épuisé, je le sens, par ce chapitre écrit à bâtons rompus, au milieu

d'occupations incessantes; j'y reviendrai; mais je ne puis terminer

sans soumettre une observation aux lecteurs et particulièrement aux

économistes.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 26 / 50 段