les propriétaires fonciers) qui veulent se procurer du blé, étant
parfaitement libres de s'adresser à Jonathan ou à ses voisins, ou aux
propriétaires des États limitrophes, pouvant même aller défricher les
terres incultes hors des frontières de l'Arkansas, il est absolument
impossible à Jonathan de leur imposer une loi injuste. Le seul fait
qu'il existe des terres sans valeur quelque part oppose au privilége
un obstacle invincible, et nous nous retrouvons dans l'hypothèse
précédente. Les services agricoles subissent la loi de l'universelle
compétition, et il est radicalement impossible de les faire accepter
pour plus qu'ils ne _valent_. J'ajoute qu'ils ne valent pas plus
(_cæteris paribus_) que les services de toute autre nature. De
même que le manufacturier, après s'être fait payer de son temps, de
ses soins, de ses peines, de ses risques, de ses avances, de son
habileté (toutes choses qui constituent le service humain et sont
représentées par la valeur) ne peut rien réclamer pour la loi de la
gravitation et de l'expansibilité de la vapeur dont il s'est fait
aider, de même Jonathan ne peut faire entrer dans la valeur de son
blé que la totalité de ses services personnels anciens ou récents, et
non point l'assistance qu'il trouve dans les lois de la physiologie
végétale. L'équilibre des services n'est pas altéré tant qu'ils
s'échangent librement les uns contre les autres à prix débattu, et
les dons de Dieu, auxquels ces services servent de véhicule, donnés
de part et d'autre par-dessus le marché, restent dans le domaine de
la communauté.
On dira sans doute qu'en fait la valeur du sol s'accroît sans cesse.
Cela est vrai. À mesure que la population devient plus dense et
plus riche, que les moyens de communication sont plus faciles, le
propriétaire foncier tire un meilleur parti de ses services. Est-ce
que c'est là une loi qui lui soit particulière, et n'est-elle pas la
même pour tous les travailleurs? À égalité de travail, un médecin,
un avocat, un chanteur, un peintre, un manoeuvre ne se procurent-ils
pas plus de satisfactions au dix-neuvième siècle qu'au quatrième,
à Paris qu'en Bretagne, en France qu'au Maroc? Mais ce surcroît de
satisfaction n'est acquis aux dépens de personne. Voilà ce qu'il faut
comprendre. Au reste, nous approfondirons cette loi de la valeur
(métonymique) du sol dans une autre partie de ce travail et quand
nous en serons à la théorie de Ricardo. (V. _tome II, discours du 29
septembre 1846_.)
Pour le moment, il nous suffit de constater que Jonathan, dans
l'hypothèse que nous étudions, ne peut exercer aucune oppression
sur les classes industrielles, pourvu que l'échange des services
soit libre, et que le travail puisse, sans aucun empêchement
légal, se distribuer, soit dans l'Arkansas, soit ailleurs, entre
tous les genres de production. Cette liberté s'oppose à ce que les
propriétaires puissent intercepter à leur profit les bienfaits
gratuits de la nature.
Il n'en serait pas de même si Jonathan et ses confrères, s'emparant
du droit de légiférer, proscrivaient ou entravaient la liberté des
échanges, s'ils faisaient décider, par exemple, que pas un grain de
blé étranger ne pourra pénétrer dans le territoire de l'Arkansas.
En ce cas, la valeur des services échangés entre les propriétaires
et les non-propriétaires ne serait plus réglée par la justice. Les
seconds n'auraient aucun moyen de contenir les prétentions des
premiers. Une telle mesure législative serait aussi inique que celle
à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure. L'effet serait
absolument le même que si Jonathan, ayant porté sur le marché un sac
de blé qui se serait vendu quinze francs, tirait un pistolet de sa
poche, et, ajustant son acquéreur, lui disait: Donne-moi trois francs
de plus, ou je te brûle la cervelle.
Cet effet (il faut bien l'appeler par son nom) s'appelle _extorsion_.
_Brutale_ ou _légale_, cela ne change pas son caractère. Brutale,
comme dans le cas du pistolet, elle viole la propriété. Légale,
comme dans le cas de la prohibition, elle viole encore la propriété,
et, en outre, elle en nie le principe. On n'est, nous l'avons vu,
propriétaire que de valeurs, et Valeur, c'est appréciation de deux
services qui s'échangent librement. Il ne se peut donc rien concevoir
de plus antagonique au principe même de la propriété que ce qui
altère, au nom du droit, l'équivalence des services.
Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que les lois de
cette espèce sont iniques et désastreuses, quelle que soit à cet
égard l'opinion des oppresseurs et même celle des opprimés. On voit,
en certains pays, les classes laborieuses se passionner pour ces
restrictions parce qu'elles enrichissent les propriétaires. Elles
ne s'aperçoivent pas que c'est à leurs dépens, et, je le sais par
expérience, il n'est pas toujours prudent de le leur dire.
Chose étrange! le peuple écoute volontiers les sectaires qui lui
prêchent le Communisme, qui est l'esclavage, puisque n'être pas
propriétaire de ses services c'est être esclave;--et il dédaigne ceux
qui défendent partout et toujours la Liberté, qui est la Communauté
des bienfaits de Dieu.
Nous arrivons à la troisième hypothèse, celle où la totalité de
la surface cultivable du globe sera passée dans le domaine de
l'appropriation individuelle.
Nous avons encore ici deux classes en présence: celle qui possède
le sol et celle qui ne le possède pas. La première ne sera-t-elle
pas en mesure d'opprimer la seconde? et celle-ci ne sera-t-elle pas
réduite à donner toujours plus de travail contre une égale quantité
de subsistances?
Si je réponds à l'objection, c'est, on le comprendra, pour l'honneur
de la science; car nous sommes séparés par plusieurs centaines de
siècles de l'époque où l'hypothèse sera une réalité.
Mais enfin, tout annonce que le temps arrivera où il ne sera plus
possible de contenir les exigences des propriétaires par ces mots: Il
y a des terres à défricher.
Je prie le lecteur de remarquer que cette hypothèse en implique une
autre: c'est qu'à cette époque la population sera arrivée à la limite
extrême de ce que la terre peut faire subsister.
C'est là un élément nouveau et considérable dans la question. C'est
à peu près comme si l'on me demandait: Qu'arrivera-t-il quand il n'y
aura plus assez d'air dans l'atmosphère pour les poitrines devenues
trop nombreuses?
Quoi qu'on pense du principe de la population, il est au moins
certain qu'elle peut _augmenter_, et même qu'elle _tend_ à
augmenter, puisqu'elle augmente. Tout l'arrangement économique de
la société semble organisé en prévision de cette tendance. C'est
avec cette tendance qu'il est en parfaite harmonie. Le propriétaire
foncier aspire toujours à se faire payer l'usage des agents naturels
qu'il détient; mais il est sans cesse déçu dans sa folle et injuste
prétention par l'abondance d'agents naturels analogues qu'il ne
détient pas. La libéralité, relativement indéfinie, de la nature fait
de lui un simple détenteur. Maintenant vous m'acculez à l'époque où
les hommes ont trouvé la limite de cette libéralité. Il n'y a plus
rien à attendre de ce côté-là. Il faut inévitablement que la tendance
humaine à s'accroître soit paralysée, que la population s'arrête.
Aucun régime économique ne peut l'affranchir de cette nécessité. Dans
l'hypothèse donnée, tout accroissement de population serait réprimé
par la mortalité; il n'y a pas de philanthropie, quelque optimiste
qu'elle soit, qui aille jusqu'à prétendre que le nombre des êtres
humains peut continuer sa progression, quand la progression des
subsistances a irrévocablement fini la sienne.
Voici donc un ordre nouveau; et les lois du monde social ne seraient
pas harmoniques, si elles n'avaient pourvu à un état de choses
possible, quoique si différent de celui où nous vivons.
La difficulté proposée revient à ceci: Étant donné, au milieu de
l'Océan, un vaisseau qui en a pour un mois avant d'atteindre la terre
et où il n'y a de vivres que pour quinze jours, que faut-il faire?
Évidemment réduire la ration de chaque matelot. Ce n'est pas dureté
de coeur, c'est prudence et justice.
De même, quand la population sera portée à l'extrême limite de ce
que peut entretenir le globe entier soumis à la culture, cette loi
ne sera ni dure ni injuste, qui prendra les arrangements les plus
doux et les plus infaillibles pour que les hommes ne continuent
pas de multiplier. Or c'est la propriété foncière qui offre encore
la solution. C'est elle qui, sous le stimulant de l'intérêt
personnel, fera produire au sol la plus grande quantité possible de
subsistances. C'est elle qui, par la division des héritages, mettra
chaque famille en mesure d'apprécier, quant à elle, le danger d'une
multiplication imprudente. Il est bien clair que tout autre régime,
le Communisme par exemple, serait tout à la fois pour la production
un aiguillon moins actif et pour la population un frein moins
puissant.
Après tout, il me semble que l'économie politique a rempli sa tâche
quand elle a prouvé que la grande et juste loi de la _mutualité
des services_ s'accomplira d'une manière harmonique, tant que le
progrès ne sera pas interdit à l'humanité. N'est-il pas consolant
de penser que jusque-là, et sous le régime de la liberté, il n'est
pas en la puissance d'une classe d'en opprimer une autre? La Science
économique est-elle tenue de résoudre cette autre question: Étant
donnée la tendance des hommes à multiplier, qu'arrivera-t-il quand
il n'y aura plus d'espace sur la terre pour de nouveaux habitants?
Dieu tient-il en réserve, pour cette époque, quelque cataclysme
créateur, quelque merveilleuse manifestation de sa puissance infinie?
Ou bien faut-il croire, avec le dogme chrétien, à la destruction de
ce monde? Évidemment ce ne sont plus là des problèmes économiques,
et il n'y a pas de science qui n'arrive à des difficultés analogues.
Les physiciens savent bien que tout corps qui se meut sur la surface
du globe descend et ne remonte plus. D'après cela, un jour doit
arriver où les montagnes auront comblé les vallées, où l'embouchure
des fleuves sera sur le même niveau que leur source, où les eaux
ne pourront plus couler, etc., etc.: que surviendra-t-il dans ces
temps-là? La physique doit-elle cesser d'observer et d'admirer
l'harmonie du monde actuel, parce qu'elle ne peut deviner par quelle
autre harmonie Dieu pourvoira à un état de choses très-éloigné sans
doute, mais inévitable? Il me semble que c'est bien ici le cas,
pour l'Économiste comme pour le physicien, de substituer à un acte
de curiosité un acte de confiance. Celui qui a si merveilleusement
arrangé le milieu où nous vivons, saura bien préparer un autre milieu
pour d'autres circonstances.
Nous jugeons de la productivité du sol et de l'habileté humaine par
les faits dont nous sommes témoins. Est-ce là une règle rationnelle?
Même en l'adoptant, nous pourrions nous dire: Puisqu'il a fallu six
mille ans pour que la dixième partie du globe arrivât à une chétive
culture, combien s'écoulera-t-il de centaines de siècles avant que
toute sa surface soit convertie en jardin?
Encore dans cette appréciation, déjà fort rassurante, nous
supposons simplement la généralisation de la science ou plutôt de
l'ignorance actuelle en agriculture. Mais est-ce là, je le répète,
une règle admissible; et l'analogie ne nous dit-elle pas qu'un voile
impénétrable nous cache la puissance, peut-être indéfinie, de l'art?
Le sauvage vit de chasse, et il lui faut une lieue carrée de terrain.
Quelle ne serait pas sa surprise, si on venait lui dire que la vie
pastorale peut faire subsister dix fois plus d'hommes sur le même
espace! Le pasteur nomade, à son tour, serait tout étonné d'apprendre
que la culture triennale admet aisément une population encore
décuple. Dites au paysan routinier qu'une autre progression égale
sera le résultat de la culture alterne, et il ne vous croira pas. La
culture alterne elle-même, qui est le dernier mot pour nous, est-elle
le dernier mot pour l'humanité? Rassurons-nous donc sur son sort,
les siècles s'offrent devant elle par mille: et, en tout cas, sans
demander à l'économie politique de résoudre des problèmes qui ne sont
pas de son domaine, remettons avec confiance les destinées des races
futures entre les mains de celui qui les aura appelées à la vie.
Résumons les notions contenues dans ce chapitre.
Ces deux phénomènes, Utilité et Valeur, concours de la nature et
concours de l'homme, par conséquent Communauté et Propriété, se
rencontrent dans l'oeuvre agricole comme dans toute autre.
Il se passe dans la production du blé qui apaise notre faim quelque
chose d'analogue à ce qu'on remarque dans la formation de l'eau qui
étanche notre soif. Économistes, l'Océan qui inspire le poëte ne
nous offre-t-il pas aussi un beau sujet de méditations? C'est ce
vaste réservoir qui doit désaltérer toutes les créatures humaines. Et
comment cela se peut-il faire, si elles sont placées à une si grande
distance de son eau, d'ailleurs impotable? C'est ici qu'il faut
admirer la merveilleuse industrie de la nature. Voici que le soleil
échauffe cette masse agitée et la soumet à une lente évaporation.
L'eau prend la forme gazeuse, et, dégagée du sel qui l'altère, elle
s'élève dans les hautes régions de l'atmosphère. Des brises, se
croisant dans toutes les directions, la poussent vers les continents
habités. Là, elle rencontre le froid qui la condense et l'attache,
sous forme solide, aux flancs des montagnes. Bientôt la tiédeur du
printemps la liquéfie. Entraînée par son poids, elle se filtre et
s'épure à travers des couches de schistes et de graviers; elle se
ramifie, se distribue et va alimenter des sources rafraîchissantes
sur tous les points du globe. Voilà certes une immense et ingénieuse
industrie accomplie par la nature au profit de l'humanité. Changement
de formes, changement de lieux, utilité, rien n'y manque. Où est
cependant la _valeur_? Elle n'est pas née encore, et si ce qu'on
pourrait appeler le travail de Dieu se payait (il se payerait s'il
_valait_), qui peut dire ce que _vaudrait_ une seule goutte d'eau?
Cependant tous les hommes n'ont pas à leurs pieds une source d'eau
vive. Pour se désaltérer, il leur reste une peine à prendre, un
effort à faire, une prévoyance à avoir, une habileté à exercer. C'est
ce travail humain _complémentaire_ qui donne lieu à des arrangements,
à des transactions, à des _évaluations_. C'est donc en lui qu'est
l'origine et le fondement de la valeur.
L'homme ignore avant de savoir. À l'origine, il est donc réduit à
aller chercher l'eau, à accomplir le travail complémentaire que la
nature a laissé à sa charge avec le _maximum_ possible de peine.
C'est le temps où, dans l'échange, l'eau a la plus grande _valeur_.
Peu à peu, il invente la brouette et la roue, il dompte le cheval,
il invente les tuyaux, il découvre la loi du siphon, etc.; bref,
il reporte sur des forces naturelles gratuites une partie de son
travail, et, à mesure, la valeur de l'eau, mais non son utilité,
diminue.
Et il se passe ici quelque chose qu'il faut bien constater et
comprendre, si l'on ne veut pas voir la discordance là où est
l'harmonie. C'est que l'acheteur de l'eau l'obtient à de meilleures
conditions, c'est-à-dire cède une moins grande proportion de son
travail pour en avoir une quantité donnée, à chaque fois qu'un
progrès de ce genre se réalise, encore que, dans ce cas, il soit tenu
de rémunérer l'instrument au moyen duquel la nature est contrainte
d'agir. Autrefois il payait le travail d'aller chercher l'eau;
maintenant il paye et ce travail et celui qu'il a fallu faire pour
confectionner la brouette, la roue, le tuyau,--et cependant, _tout
compris_, il paye moins; par où l'on voit quelle est la triste et
fausse préoccupation de ceux qui croient que la rétribution afférente
au capital est une charge pour le consommateur. Ne comprendront-ils
donc jamais que le capital anéantit plus de travail, pour chaque
effet donné, qu'il n'en exige?
Tout ce qui vient d'être décrit s'applique exactement à la production
du blé. Là aussi, antérieurement à l'industrie humaine, il y a une
immense, une incommensurable industrie naturelle dont la science
la plus avancée ignore encore les secrets. Des gaz, des sels
sont répandus dans le sol et dans l'atmosphère. L'électricité,
l'affinité, le vent, la pluie, la lumière, la chaleur, la vie
sont successivement occupés, souvent à notre insu, à transporter,
transformer, rapprocher, diviser, combiner ces éléments; et cette
industrie merveilleuse, dont l'activité et l'utilité échappent à
notre appréciation et même à notre imagination, n'a cependant aucune
valeur. Celle-ci apparaît avec la première intervention de l'homme
qui a, dans cette affaire autant et plus que dans l'autre, un travail
_complémentaire_ à accomplir.
Pour diriger ces forces naturelles, écarter les obstacles qui gênent
leur action, l'homme s'empare d'un instrument qui est le sol, et il
le fait sans nuire à personne, car cet instrument n'a pas de valeur.
Ce n'est pas là matière à discussion, c'est un point de fait. Sur
quelque point du globe que ce soit, montrez-moi une terre qui n'ait
pas subi l'influence directe ou indirecte de l'action humaine, et je
vous montrerai une terre dépourvue de valeur.
Cependant l'agriculteur, pour réaliser, concurremment avec la nature,
la production du blé, exécute deux genres de travaux bien distincts.
Les uns se rapportent immédiatement, directement, à la récolte de
l'année, ne se rapportent qu'à elle, et doivent être payés par elle:
tels sont la semaille, le sarclage, la moisson, le dépiquage. Les
autres, comme les bâtisses, desséchements, défrichements, clôtures,
etc., concourent à une série indéterminée de récoltes successives:
la charge doit s'en répartir sur une suite d'années, ce à quoi on
parvient avec exactitude par les combinaisons admirables qu'on
appelle lois de l'intérêt et de l'amortissement. Les récoltes
forment la récompense de l'agriculteur s'il les consomme lui-même.
S'il les échange, c'est contre des services d'un autre ordre, et
l'appréciation des services échangés constitue leur valeur.
Maintenant il est aisé de comprendre que toute cette catégorie de
travaux permanents; exécutés par l'agriculteur sur le sol, est une
_valeur_ qui n'a pas encore reçu toute sa récompense, mais qui ne
peut manquer de la recevoir. Il ne peut être tenu de déguerpir
et de laisser une autre personne se substituer à son droit sans
compensation. La valeur s'est incorporée, confondue dans le sol;
c'est pourquoi on pourra très-bien dire par métonymie: _le sol
vaut_.--Il vaut, en effet, puisque nul ne peut plus l'acquérir
sans donner en échange l'équivalent de ces travaux. Mais ce que je
soutiens, c'est que cette terre, à laquelle la puissance naturelle
de produire n'avait originairement communiqué aucune valeur, n'en
a pas davantage aujourd'hui à ce titre. Cette puissance naturelle,
qui était gratuite, l'est encore et le sera toujours. On peut bien
dire: Cette terre _vaut_, mais au fond ce qui vaut, c'est le travail
humain qui l'a améliorée, c'est le capital qui y a été répandu. Dès
lors il est rigoureusement vrai de dire que son propriétaire n'est en
définitive propriétaire que d'une valeur par lui créée, de services
par lui rendus; et quelle propriété pourrait être plus légitime?
Celle-là n'est créée aux dépens de qui que ce soit; elle n'intercepte
ni ne taxe aucun don du ciel.
Ce n'est pas tout. Loin que le capital avancé, et dont l'intérêt
doit se distribuer sur les récoltes successives, en augmente le prix
et constitue une charge pour les consommateurs, ceux-ci acquièrent
les produits agricoles à des conditions toujours meilleures à
mesure que le capital augmente, c'est-à-dire à mesure que la valeur
du sol s'accroît. Je ne doute pas qu'on ne prenne cette assertion
pour un paradoxe entaché d'optimisme exagéré, tant on est habitué à
considérer la valeur du sol comme une calamité, si ce n'est comme
une injustice. Et moi j'affirme ceci: Ce n'est pas assez dire, que
la valeur du sol n'est créée aux dépens de qui que ce soit; ce n'est
pas assez dire, qu'elle ne nuit à personne; il faut dire qu'elle
profite à tout le monde. Elle n'est pas seulement légitime, elle est
avantageuse, même aux prolétaires.
Ici nous voyons en effet se reproduire le phénomène que nous
constations tout à l'heure à propos de l'eau. Le jour où le porteur
d'eau, disions-nous, a inventé la brouette et la roue, il est bien
vrai que l'acquéreur de l'eau a dû payer deux genres de travaux
au lieu d'un: 1º le travail accompli pour exécuter la roue et la
brouette, ou plutôt l'intérêt et l'amortissement de ce capital; 2º le
travail direct qui reste encore à la charge du porteur d'eau. Mais ce
qui est également vrai, c'est que ces deux travaux réunis n'égalent
pas le travail unique auquel l'humanité était assujettie avant
l'invention. Pourquoi? parce qu'elle a rejeté une partie de l'oeuvre
sur les forces gratuites de la nature. Ce n'est même qu'à raison de
ce décroissement de labeur humain que l'invention a été provoquée et
adoptée.
Les choses se passent exactement de même à propos de la terre et du
blé. À chaque fois que l'agriculteur met du capital en améliorations
permanentes, il est incontestable que les récoltes successives se
trouvent grevées de l'intérêt de ce capital. Mais ce qui n'est pas
moins incontestable, c'est que l'autre catégorie de travail, le
travail brut et actuel, est frappée d'inutilité dans une proportion
bien plus forte encore; de telle sorte que chaque récolte s'obtient
par le propriétaire, et par conséquent par les acquéreurs, à des
conditions moins onéreuses, l'action propre du capital consistant
précisément à substituer de la collaboration naturelle et gratuite à
du travail humain et rémunérable.
Exemple. Pour que la récolte arrive à bien, il faut que le champ soit
débarrassé de la surabondance d'humidité. Supposons que ce travail
soit encore dans la première catégorie: supposons que l'agriculteur
aille tous les matins, avec un vase, épuiser l'eau stagnante là où
elle nuit. Il est clair qu'au bout de l'an le sol n'aura acquis par
ce fait aucune _valeur_, mais le prix de la récolte se trouvera
énormément surchargé. Il en sera de même de celles qui suivront tant
que l'art en sera à ce procédé primitif. Si le propriétaire fait
un fossé, à l'instant le sol acquiert une _valeur_, car ce travail
appartient à la seconde catégorie. Il est de ceux qui s'incorporent
à la terre, qui doivent être remboursés par les produits des années
suivantes, et nul ne peut prétendre acquérir le sol sans rémunérer
cet ouvrage. N'est-il pas vrai cependant qu'il tend à abaisser
la valeur des récoltes? N'est-il pas vrai que, quoiqu'il ait
exigé, la première année, un effort extraordinaire, il en épargne
cependant en définitive plus qu'il n'en occasionne? N'est-il pas
vrai que désormais le desséchement se fera, par la loi gratuite de
l'hydrostatique, plus économiquement qu'il ne se faisait à force de
bras? N'est-il pas vrai que les acquéreurs de blé profiteront de
cette opération? N'est-il pas vrai, qu'ils devront s'estimer heureux
que le sol ait acquis cette valeur nouvelle? Et, en généralisant,
n'est-il pas vrai enfin que la valeur du sol atteste un progrès
réalisé, non au profit de son propriétaire seulement, mais au profit
de l'humanité? Combien donc ne serait-elle pas absurde et ennemie
d'elle-même, si elle disait: Ce dont on grève le prix du blé pour
l'intérêt et l'amortissement de ce fossé, ou pour ce qu'il représente
dans la valeur du sol, est un privilége, un monopole, un vol!--À ce
compte, pour cesser d'être monopoleur et voleur, le propriétaire
n'aurait qu'à combler son fossé et reprendre la manoeuvre du vase.
Prolétaires, en seriez-vous plus avancés?