nations civilisées, le fonds commun, sur lequel l'espèce tout
entière a plein droit d'usufruit, a été envahi; il se trouve
confisqué par le petit nombre à l'exclusion du grand nombre.
Eh bien! n'y eût-il en fait qu'un seul homme exclu de son
Droit à l'Usufruit du fonds commun par la nature du Régime de
la Propriété, cette exclusion constituerait à elle seule une
atteinte au Droit, et le régime de Propriété qui la consacrerait
serait certainement injuste, illégitime.»
Cependant M. Considérant reconnaît que la terre ne peut être cultivée
que sous le régime de la propriété individuelle. Voilà le _monopole
nécessaire_. Comment donc faire pour tout concilier, et sauvegarder
les droits des prolétaires au capital primitif, naturel, incréé, à la
valeur de la terre brute?
«Eh bien! qu'une Société industrieuse, qui a pris possession
de la Terre et qui enlève à l'homme la faculté d'exercer à
l'aventure et en liberté, sur la surface du sol, ses quatre
Droits naturels; que cette Société reconnaisse à l'individu, en
compensation de ses Droits dont elle le dépouille, LE DROIT AU
TRAVAIL.»
S'il y a quelque chose d'évident au monde, c'est que cette théorie,
sauf la conclusion, est exactement celle des économistes. Celui qui
achète un produit agricole rémunère trois choses: 1º Le travail
actuel, rien de plus légitime; 2º la _plus-value_ donnée au sol
par le travail antérieur, rien de plus légitime encore; 3º enfin,
le _capital primitif_ ou _naturel_ on _incréé_, ce don gratuit
de Dieu, appelé par Considérant _valeur de la terre brute_; par
Smith, _puissances indestructibles du sol_; par Ricardo, _facultés
productives et impérissables de la terre_; par Say, _agents
naturels_. C'est LÀ ce qui a été _usurpé_, selon M. Considérant;
c'est LA ce qui a été _usurpé_ d'après J.-B. Say. C'est LA ce
qui constitue l'_illégitimité_ et la _spoliation_ aux yeux des
socialistes; c'est LÀ ce qui constitue le _monopole_ et le
_privilége_ aux yeux des économistes. L'accord se poursuit encore
quant à la _nécessité_, à l'utilité de cet arrangement. Sans lui, la
terre ne produirait pas, disent les disciples de Smith; sans lui,
nous reviendrions à l'état sauvage, répètent les disciples de Fourier.
On voit qu'en théorie, en droit, l'entente entre les deux écoles est
beaucoup plus cordiale (au moins sur cette grande question) qu'on
n'aurait pu l'imaginer. Elles ne se séparent que sur les conséquences
à déduire législativement du fait sur lequel on s'accorde. «Puisque
la propriété est entachée d'illégitimité en ce qu'elle attribue aux
propriétaires une part de rémunération qui ne leur est pas due,
et puisque, d'un autre côté, elle est nécessaire, respectons-la
et demandons-lui des indemnités.--Non, disent les Économistes,
quoiqu'elle soit un monopole, puisqu'elle est nécessaire,
respectons-la et laissons-la en repos.» Encore présentent-ils
faiblement cette molle défense, car un de leurs derniers organes,
J. Garnier, ajoute: «Vous avez raison en droit humain, mais vous
aurez tort pratiquement, tant que vous n'aurez pas montré les
effets d'un meilleur système.» À quoi les socialistes ne manquent
pas de répondre: «Nous l'avons trouvé, c'est le _droit au travail_,
essayez-en.»
Sur ces entrefaites, arrive M. Proudhon. Vous croyez peut-être que ce
fameux contradicteur va contredire la grande prémisse Économiste ou
Socialiste? Point du tout. Il n'a pas besoin de cela pour démolir la
Propriété. Il s'empare, au contraire, de cette prémisse; il la serre,
il la presse, il en exprime la conséquence la plus logique, «Ah!
dit-il, vous avouez que les dons gratuits de Dieu ont non-seulement
de l'utilité, mais de la _valeur_; vous avouez que les propriétaires
les usurpent et les vendent. Donc, la propriété, c'est le vol. Donc,
il ne faut ni la maintenir, ni lui demander des compensations, il la
faut _abolir_.»
M. Proudhon a accumulé beaucoup d'arguments contre la Propriété
foncière. Le plus sérieux, le seul sérieux est celui que lui ont
fourni les auteurs en confondant l'utilité et la valeur.
«Qui a droit, dit-il, de faire payer l'usage du sol, de cette
richesse qui n'est pas le fait de l'homme? À qui est dû le
fermage de la terre? au producteur de la terre, sans doute. Qui
a fait la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire-toi.
«.....Mais le créateur de la terre ne la vend pas, il la donne;
et, en la donnant, il ne fait aucune acception de personnes.
Comment donc, parmi tous ses enfants, ceux-là se trouvent-ils
traités en aînés, ceux-ci en bâtards? Comment, si l'égalité des
lots fut le droit originel, l'inégalité des conditions est-elle
le droit posthume?»
Répondant à. J.-B. Say, qui avait assimilé la terre à un instrument,
il dit:
«Je tombe d'accord que la terre est un instrument; mais quel est
l'ouvrier? Est-ce le propriétaire? Est-ce lui qui, par la vertu
efficace du droit de propriété, lui communique la vigueur et la
fécondité? Voilà précisément en quoi consiste le monopole du
propriétaire que, n'ayant pas fait l'instrument, il s'en fait
payer le service. Que le Créateur se présente et vienne lui-même
réclamer le fermage de la terre, nous compterons avec lui; ou
bien que le propriétaire, soi-disant fondé de pouvoirs, montre
sa procuration.»
Cela est évident. Ces trois systèmes n'en font qu'un. Économistes,
Socialistes, Égalitaires, tous adressent à la Propriété foncière un
reproche, et _le même reproche_, celui défaire payer ce qu'elle n'a
pas le droit de faire payer. Ce tort, les uns l'appellent _monopole_,
les autres _illégitimité_, et les troisièmes _vol_; ce n'est qu'une
gradation dans le même grief.
Maintenant, j'en appelle à tout lecteur attentif, ce grief est-il
fondé? N'ai-je pas démontré qu'il n'y a qu'une chose qui se place
entre le don de Dieu et la bouche affamée, c'est le service humain?
Économistes, vous dites: «La rente est ce qu'on paye au propriétaire
pour l'usage des facultés productives et indestructibles du sol.»
Je dis: Non. La rente, c'est ce qu'on paye au porteur d'eau pour
la peine qu'il s'est donnée à faire une brouette et des roues, et
l'eau nous coûterait davantage s'il la portait sur son dos. De
même, le blé, le lin, la laine, le bois, la viande, les fruits nous
coûteraient plus cher, si le propriétaire n'eût pas perfectionné
l'instrument qui les donne.
Socialistes, vous dites: «Primitivement les masses jouissaient de
leurs droits à la terre sous la condition du travail, maintenant
elles sont exclues et spoliées de leur patrimoine naturel.»
Je réponds: Non, elles ne sont pas exclues ni spoliées; elles
recueillent gratuitement l'utilité élaborée par la terre, sous la
condition du travail, c'est-à-dire en restituant ce travail à ceux
qui le leur épargnent.
Égalitaires, vous dites: «C'est en cela que consiste le monopole
du propriétaire, que, n'ayant pas fait l'instrument, il s'en fait
payer le service.» Je réponds: Non. L'instrument-terre, en tant
que Dieu l'a fait, produit de l'_utilité_, et cette utilité est
gratuite; il n'est pas au pouvoir du propriétaire de se la faire
payer. L'instrument-terre, en tant que le propriétaire l'a préparé,
travaillé, clos, desséché, amendé, garni d'autres instruments
nécessaires, produit de la _valeur_, laquelle représente des
_services_ humains effectifs, et c'est la seule chose dont le
propriétaire se fasse payer. Ou vous devez admettre la légitimité de
ce droit, ou vous devez rejeter votre propre principe: la _mutualité
des services_.
Afin de savoir quels sont les vrais éléments de la valeur
territoriale, assistons à la formation de la Propriété foncière, non
point selon les lois de la violence et de la conquête, mais selon les
lois du travail et de l'échange. Voyons comment les choses se passent
aux États-Unis.
Frère Jonathan, laborieux porteur d'eau de New-York, partit pour le
_Far-West_ emportant dans son escarcelle un millier de dollars, fruit
de son travail et de ses épargnes.
Il traversa bien des fertiles contrées où le sol, le soleil, la
pluie accomplissent leurs miracles et qui néanmoins _n'ont aucune
valeur_ dans le sens économique et _pratique_ du mot.
Comme il était quelque peu philosophe, il se disait: «Il faut
pourtant, quoi qu'en disent Smith et Ricardo, que la _valeur_ soit
autre chose que la _puissance productive naturelle et indestructible
du sol_.»
Enfin, il arriva dans l'État d'Arkansas, et il se trouva en face
d'une belle terre d'environ cent acres que le gouvernement avait fait
piqueter pour la vendre au prix d'un dollar l'acre.
--Un dollar l'acre! se dit-il, c'est bien peu, si peu qu'en
vérité cela se rapproche de rien. J'achèterai cette terre, je la
défricherai, je vendrai mes moissons, et, de porteur d'eau que
j'étais, je deviendrai, moi aussi, Propriétaire!
Frère Jonathan, logicien impitoyable, aimait à se rendre raison de
tout. Il se disait: Mais pourquoi cette terre vaut-elle même un
dollar l'acre? Nul n'y a encore mis la main. Elle est vierge de
tout travail. Smith et Ricardo, après eux la série des théoriciens
jusqu'à Proudhon, auraient-ils raison? La terre aurait-elle une
valeur indépendante de tout travail, de tout service de toute
intervention humaine? Faudrait-il admettre que les puissances
productives et indestructibles du sol _valent_? En ce cas, pourquoi
ne _valent_-elles pas dans les pays que j'ai traversés? Et, en
outre, puisqu'elles dépassent, dans une proportion si énorme, le
talent de l'homme, qui n'ira jamais jusqu'à créer le phénomène de la
germination, suivant la judicieuse remarque de M. Blanqui, pourquoi
ces puissances merveilleuses ne _valent_-elles qu'un dollar?
Mais il ne tarda pas à comprendre que cette valeur, comme toutes les
autres, est de création humaine et sociale. Le gouvernement américain
demandait un dollar pour la cession de chaque acre, mais d'un
autre côté il promettait de garantir, dans une certaine mesure, la
sécurité de l'acquéreur; il avait ébauché quelque route aux environs,
il facilitait la transmission des lettres et journaux, etc., etc.
Service pour service, disait Jonathan: le gouvernement me fait payer
un dollar, mais il me rend bien l'équivalent. Dès lors, n'en déplaise
à Ricardo, je m'explique humainement la Valeur de cette terre, valeur
qui serait plus grande encore si la route était plus rapprochée, la
poste plus accessible, la protection plus efficace.
Tout en dissertant, Jonathan travaillait; car il faut lui rendre
cette justice qu'il mène habituellement ces deux choses de front.
Après avoir dépensé le reste de ses dollars en bâtisses, clôtures,
défrichements, défoncements, dessèchements, arrangements, etc., après
avoir foui, labouré, hersé, semé et moissonné, vint le moment de
vendre la récolte. «Je vais enfin savoir, s'écria Jonathan toujours
préoccupé du problème de la valeur, si, en devenant propriétaire
foncier, je me suis transformé en monopoleur, en aristocrate
privilégié, en spoliateur de mes frères, en accapareur des
libéralités divines.»
Il porta donc son grain au marché, et s'étant abouché avec un
Yankee:--Ami, lui dit-il, combien me donnerez-vous de ce maïs?
--Le prix courant, fit l'autre.
--Le prix courant? Mais cela me donnera-t-il quelque chose au delà de
l'intérêt de mes capitaux et de la rémunération de mon travail?
--Je suis marchand, dit le Yankee, et il faut bien que je me contente
de la récompense de mon travail ancien ou actuel.
--Et je m'en contentais quand j'étais porteur d'eau, repartit
Jonathan, mais me voici Propriétaire foncier. Les économistes
anglais et français m'ont assuré qu'en cette qualité, outre la double
rétribution dont s'agit, je devais tirer profit _des puissances
productives et indestructibles du sol_, prélever une aubaine sur les
dons de Dieu.
--Les dons de Dieu appartiennent à tout le monde, dit le marchand. Je
me sers bien de la _puissance productive_ du vent pour pousser mes
navires, mais je ne la fais pas payer.
--Et moi j'entends que vous me payiez quelque chose pour ces forces,
afin que MM. Senior, Considérant et Proudhon ne m'aient pas en vain
appelé monopoleur et usurpateur. Si j'en ai la honte, c'est bien le
moins que j'en aie le profit.
--En ce cas, adieu, frère; pour avoir du maïs je m'adresserai
à d'autres propriétaires, et si je les trouve dans les mêmes
dispositions que vous, j'en cultiverai moi-même.
Jonathan comprit alors cette vérité que, sous un régime de liberté,
n'est pas monopoleur qui veut. Tant qu'il y aura des terres à
défricher dans l'Union, se dit-il, je ne serai que le metteur en
oeuvre des fameuses _forces productives et indestructibles_. On
me payera ma peine, et voilà tout, absolument comme quand j'étais
porteur d'eau on me payait mon travail et non celui de la nature. Je
vois bien que le véritable usufruitier des dons de Dieu, ce n'est pas
celui qui cultive le blé, mais celui que le blé nourrit.
Au bout de quelques années, une autre entreprise ayant séduit
Jonathan, il se mit à chercher un fermier pour sa terre. Le dialogue
qui intervint entre les deux contractants fut très-curieux, et
jetterait un grand jour sur la question, si je le rapportais en
entier.
En voici un extrait:
_Le propriétaire._ Quoi! vous ne me voulez payer pour fermage que
l'intérêt, au cours, du capital que j'ai déboursé?
_Le fermier._ Pas un centime au delà.
_Le propriétaire._ Pourquoi cela, s'il vous plaît?
_Le fermier._ Parce qu'avec un capital égal je puis mettre une terre
juste dans l'état où est la vôtre.
_Le propriétaire._ Ceci paraît décisif. Mais considérez que lorsque
vous serez mon fermier, ce n'est pas seulement mon capital qui
travaillera pour vous, mais encore la _puissance productive et
indestructible_ du sol. Vous aurez à votre service les merveilleux
effets du soleil et de la lune, de l'affinité et de l'électricité.
Faut-il que je vous cède tout cela pour rien?
_Le fermier._ Pourquoi pas, puisque cela ne vous a rien coûté, que
vous n'en tirez rien, et que je n'en tirerai rien non plus?
_Le propriétaire._ Je n'en tire rien? J'en tire tout, morbleu! sans
ces phénomènes admirables, toute mon industrie ne ferait pas pousser
un brin d'herbe.
_Le fermier._ Sans doute. Mais rappelez-vous le Yankee. Il n'a pas
voulu vous donner une obole pour toute cette coopération de la
nature, pas plus que, quand vous étiez porteur d'eau, les ménagères
de New-York ne voulaient vous donner une obole pour l'admirable
élaboration au moyen de laquelle la nature alimente la source.
_Le propriétaire._ Cependant Ricardo et Proudhon...
_Le fermier._ Je me moque de Ricardo. Traitons sur les bases que j'ai
dites, ou _je vais défricher de la terre_ à côté de la vôtre. Le
soleil et la lune m'y serviront gratis.
C'était toujours même argument, et Jonathan commençait à comprendre
que Dieu a pourvu avec quelque sagesse à ce qu'il ne fût pas facile
d'intercepter ses dons.
Un peu dégoûté du métier de propriétaire, Jonathan voulut porter
ailleurs son activité. Il se décida à mettre sa terre en _vente_.
Inutile de dire que personne ne voulut lui donner plus qu'elle ne lui
avait coûté à lui-même. Il avait beau invoquer Ricardo, alléguer la
prétendue valeur inhérente à la puissance indestructible du sol, on
lui répondait toujours: «Il y a des terres à côté.» Et ce seul mot
mettait à néant ses exigences comme ses illusions.
Il se passa même, dans cette transaction, un fait qui a une grande
importance économique et qui n'est pas assez remarqué.
Tout le monde comprend que si un manufacturier voulait vendre, après
dix ou quinze ans, son matériel même à l'état neuf, la probabilité,
est qu'il serait forcé de subir une perte. La raison en est simple:
dix ou quinze ans ne se passent guère sans amener quelque progrès en
mécanique. C'est pourquoi celui qui expose sur le marché un appareil
qui a quinze ans de date ne peut pas espérer qu'on lui restitue
exactement tout le travail que cet appareil a exigé; car avec un
travail égal l'acheteur peut se procurer, vu les progrès accomplis,
des machines plus perfectionnées,--ce qui, pour le dire en passant,
prouve de plus en plus que la valeur n'est pas proportionnelle au
travail, mais aux services.
Nous pouvons conclure de là qu'il est dans la nature des instruments
de travail de perdre de leur valeur par la seule action du temps,
indépendamment de la détérioration qu'implique l'usage, et poser
cette formule: «_Un des effets du progrès, c'est de diminuer la
valeur de tous les instruments existants_.»
Il est clair, en effet, que plus le progrès est rapide, plus
les instruments anciens ont de peine à soutenir la rivalité des
instruments nouveaux.
Je ne m'arrêterai pas ici à signaler les conséquences harmoniques de
cette loi; ce que je veux faire remarquer, c'est que la Propriété
foncière n'y échappe pas plus que toute autre propriété.
Frère Jonathan en fit l'épreuve. Car ayant tenu à son acquéreur
ce langage:--«Ce que j'ai dépensé sur cette terre en améliorations
permanentes représente mille journées de travail. J'entends que vous
me remboursiez d'abord l'équivalent de ces mille journées, et ensuite
quelque chose en sus pour la valeur inhérente au sol et indépendante
de toute oeuvre humaine.»
L'acquéreur lui répondit:
«En premier lieu, je ne vous donnerai rien pour la valeur propre
du sol, qui est tout simplement de l'utilité dont la terre à côté
est aussi bien pourvue que la vôtre. Or, cette utilité native,
extra-humaine, je puis l'avoir gratis, ce qui prouve qu'elle n'a pas
de valeur.
«En second lieu, puisque vos livres constatent que vous avez employé
mille journées à mettre votre domaine dans l'état où il est, je
ne vous en restituerai que huit cents, et ma raison est qu'avec
huit cents journées je puis faire aujourd'hui sur la terre à côté
ce qu'avec mille vous avez fait autrefois sur la vôtre. Veuillez
considérer que, depuis quinze ans, l'art de dessécher, de défricher,
de bâtir; de creuser des puits, de disposer les étables, d'exécuter
les transports a fait des progrès. Chaque résultat donné exige moins
de travail, et je ne veux pas me soumettre à vous donner dix de ce
que je puis avoir pour huit, d'autant que le prix du blé a diminué
dans la proportion de ce progrès, qui ne profite ni à vous ni à moi,
mais à l'humanité tout entière.»
Ainsi Jonathan fut placé dans l'alternative de vendre sa terre à
perte ou de la garder.
Sans doute la valeur des terres n'est pas affectée par un seul
phénomène. D'autres circonstances, comme la construction d'un canal
ou la fondation d'une ville, pourront agir dans le sens de la hausse.
Mais celle que je signale, qui est très-générale et inévitable, agit
toujours et nécessairement dans le sens de la baisse.
La conclusion de tout ce qui précède, la voici: Aussi longtemps que
dans un pays il y a abondance de terre à défricher, le propriétaire
foncier, qu'il cultive, afferme ou vende, ne jouit d'aucun privilége,
d'aucun monopole, d'aucun avantage exceptionnel, et notamment il
ne prélève aucune aubaine sur les libéralités gratuites de la
nature. Comment en serait-il ainsi, les hommes étant supposés
libres? Est-ce que quiconque a des capitaux et des bras n'a pas le
droit de choisir entre l'agriculture, la fabrique, le commerce,
la pêche, la navigation, les arts ou les professions libérales?
Est-ce que les capitaux et les bras ne se dirigeraient pas avec plus
d'impétuosité vers celle de ces carrières qui donnerait des profits
extraordinaires? Est-ce qu'ils ne déserteraient pas celles qui
laisseraient de la perte? Est-ce que cette infaillible distribution
des forces humaines ne suffit pas pour établir, dans l'hypothèse
où nous sommes, l'équilibre des rémunérations? Est-ce qu'on voit
aux États-Unis les agriculteurs faire plus promptement fortune que
les négociants, les armateurs, les banquiers ou les médecins, ce
qui arriverait infailliblement s'ils recevaient d'abord, comme les
autres, le prix de leur travail, et en outre, de plus que les autres,
ainsi qu'on le prétend, le prix du travail incommensurable de la
nature?
Oh! veut-on savoir comment le propriétaire foncier pourrait se
constituer, même aux États-Unis, un monopole? J'essayerai de le faire
comprendre.
Je suppose que Jonathan réunît tous les propriétaires fonciers de
l'Union et leur tînt ce langage:
J'ai voulu vendre mes récoltes, et je n'ai pas trouvé qu'on m'en
donnât un prix assez élevé. J'ai voulu affermer ma terre, et mes
prétentions ont rencontré des limites. J'ai voulu l'aliéner, et
je me suis heurté à la même déception. Toujours on a arrêté mes
exigences par ce mot: _il y a des terres à côté_. De telle sorte,
chose horrible, que mes services dans la communauté sont estimés,
comme tous les autres, _ce qu'ils valent_, malgré les douces
promesses des théoriciens. On ne m'accorde rien, absolument rien
pour cette puissance productive et indestructible du sol, pour ces
agents naturels, rayons solaires et lunaires, pluie, vent, rosée,
gelée, que je croyais ma propriété, et dont je ne suis au fond qu'un
propriétaire nominal. N'est-ce pas une chose inique que je ne sois
rétribué que pour mes services, et encore au taux où il plaît à la
concurrence de les réduire? Vous subissez tous la même oppression,
vous êtes tous victimes de la concurrence anarchique. Il n'en serait
pas ainsi, vous le comprenez aisément, si nous _organisions_ la
propriété foncière, si nous nous concertions pour que nul désormais
ne fût! admis à défricher un pouce de cette terre d'Amérique. Alors,
la population, par son accroissement, se pressant sur une quantité
à peu près fixe de subsistances, nous ferions la loi des prix,
nous arriverions à d'immenses richesses: ce qui serait un grand
bonheur pour les autres classes, car, étant riches, nous les ferions
travailler.
Si, à la suite de ce discours, les propriétaires coalisés
s'emparaient de la législature, s'ils décrétaient un acte par lequel
tout nouveau défrichement serait interdit, il n'est pas douteux
qu'ils accroîtraient, pour un temps, leurs profits. Je dis pour un
temps: car les lois sociales manqueraient d'harmonie, si le châtiment
d'un tel crime ne naissait naturellement du crime même. Par respect
pour la rigueur scientifique, je ne dirai pas que la loi nouvelle
aurait communiqué de la valeur à la puissance du sol ou aux agents
naturels (s'il en était ainsi, la loi ne ferait tort à personne),
mais je dirai: L'équilibre des services est violemment rompu; une
classe spolie les autres classes; un principe d'esclavage s'est
introduit dans le pays.
Passons à une autre hypothèse, qui, à vrai dire, est la réalité pour
les nations civilisées de l'Europe, celle où tout le sol est passé
dans le domaine de la propriété privée.
Nous avons à rechercher si, dans ce cas encore, la masse des
consommateurs, ou la _communauté_, continue à être usufruitière, à
titre gratuit, de la force productive du sol et des agents naturels;
si les détenteurs de la terre sont propriétaires d'autre chose que de
sa _valeur_, c'est-à-dire de leurs loyaux services appréciés selon
les lois de la concurrence; et s'ils ne sont pas forcés, comme tout
le monde, quand ils se font rémunérer pour ces services, de donner
par-dessus le marché les dons de Dieu.
Voici donc tout le territoire de l'Arkansas aliéné par le
gouvernement, divisé en héritages privés et soumis à la culture.
Jonathan, lorsqu'il met en vente son blé, ou même sa terre, se
prévaut-il de la puissance productive du sol et veut-il la faire
entrer pour quelque chose dans la valeur? On ne peut plus, comme dans
le cas précédent, l'arrêter par cette réponse accablante: «Il y a des
terres en friche autour de la vôtre.»
Ce nouvel état de choses implique que la population s'est accrue.
Elle se divise en deux classes: 1º celle qui apporte à la communauté
les services agricoles; 2º celle qui y apporte des services
industriels, intellectuels ou autres.