Voici donc la gradation des coups qu'a subis la Propriété, au nom

de ce principe faux selon moi, vrai selon les économistes et les

égalitaires, à savoir: _les agents naturels ont ou créent de la

valeur_.--Car, il faut bien le remarquer, c'est une prémisse sur

laquelle toutes les écoles sont d'accord. Leur dissidence consiste

uniquement dans la timidité ou la hardiesse des déductions.

Les Économistes ont dit: _la propriété_ (du sol) _est un privilége_;

mais il est nécessaire, il faut le maintenir.

Les Socialistes: _la propriété_ (du sol) _est un privilége_; mais

il est nécessaire, il faut le maintenir--en lui demandant une

compensation, le droit au travail.

Les Communistes et les Égalitaires: _la propriété_ (en général) _est

un privilége_, il faut la détruire.

Et moi, je crie à tue-tête: LA PROPRIÉTÉ N'EST PAS UN PRIVILÉGE.

Votre commune prémisse est fausse, donc vos trois conclusions,

quoique diverses, sont fausses. LA PROPRIÉTÉ N'EST PAS UN PRIVILÉGE,

donc il ne faut ni la tolérer par grâce, ni lui demander une

compensation, ni la détruire.

* * * * *

Passons brièvement en revue les opinions émises sur ce grave sujet

par les diverses écoles.

On sait que les économistes anglais ont posé ce principe sur

lequel ils semblent unanimes: _la valeur vient du travail_. Qu'ils

s'accordent entre eux, c'est possible; mais s'accordent-ils avec

eux-mêmes? C'est là ce qui eût été désirable, et le lecteur va en

juger. Il verra s'ils ne confondent pas toujours et partout l'Utilité

gratuite, non rémunérable, sans valeur, avec l'Utilité onéreuse,

seule due au travail, seule, d'après eux-mêmes, pourvue de valeur.

AD. SMITH. «Dans la culture de la terre, la nature travaille

conjointement avec l'homme, et, _quoique le travail de la nature

ne coûte aucune dépense_, ce qu'il produit _n'en a pas moins sa_

VALEUR, aussi bien que ce que produisent les ouvriers les plus

chers.»

Voici donc la nature produisant de la Valeur. Il faut bien que

l'acheteur du blé la paye, quoiqu'elle n'ait rien coûté à personne,

pas même du travail. Qui donc ose se présenter pour recevoir cette

prétendue _valeur_? À la place de ce mot, mettez le mot _utilité_, et

tout s'éclaircit, et la Propriété est justifiée, et la justice est

satisfaite.

«On peut considérer la rente comme le produit de _cette

puissance de la nature_ dont le propriétaire prête la jouissance

au fermier... Elle est (la rente!) _l'oeuvre de la nature_,

qui reste après qu'on a déduit ou compensé _tout ce qu'on peut

regarder comme l'oeuvre de l'homme_. C'est rarement moins du

quart et souvent plus du tiers du produit total. Jamais une

quantité égale de travail humain, employé dans les manufactures,

ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dans celles-ci,

la nature ne fait rien, c'est l'homme qui fait tout.»

Peut-on accumuler en moins de mots plus d'erreurs dangereuses?

Ainsi le quart ou le tiers de la _valeur_ des subsistances est dû à

l'_exclusive_ puissance de la nature. Et cependant le propriétaire

se fait payer par le fermier, et le fermier par le prolétaire,

cette prétendue valeur qui reste après que l'_oeuvre de l'homme_

est rémunérée. Et c'est sur cette base que vous voulez asseoir la

Propriété! Que faites-vous d'ailleurs de l'axiome: _Toute valeur

vient du travail_?

Puis voici la nature qui _ne fait rien_ dans les fabriques! Quoi! la

gravitation, l'élasticité des gaz, la force des animaux n'aident pas

le manufacturier! Ces forces agissent dans les fabriques exactement

comme dans les champs, elles produisent gratuitement, non de la

valeur, mais de l'utilité. Sans quoi la propriété des capitaux ne

serait pas plus à l'abri que celle du sol des inductions communistes.

BUCHANAN. Ce commentateur, adoptant la théorie du maître sur la

Rente, poussé par la logique, le blâme de l'avoir jugée avantageuse.

«Smith, en regardant la portion de la production territoriale

qui représente le _profit du fonds de terre_ (quelle langue!)

comme _avantageuse_ à la société, n'a pas réfléchi que la Rente

n'est que l'effet de la cherté, et que ce que le propriétaire

gagne de cette manière, il ne le gagne qu'_aux dépens_ du

consommateur. La société ne gagne rien par la reproduction du

profit des terres. C'est une classe qui profite aux dépens des

autres.»

On voit apparaître ici la déduction logique: la rente est une

injustice.

RICARDO. «La rente est cette portion du produit de la terre _que

l'on paye_ au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter _les

facultés productives et impérissables du sol_.»

Et, afin qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur ajoute:

«On confond souvent la rente avec l'intérêt et le profit du

capital... Il est évident qu'une portion de la rente représente

l'intérêt du capital consacré à amender le terrain, à ériger

les constructions nécessaires, etc., _le reste est payé pour

exploiter les propriétés naturelles et indestructibles du

sol_.--C'est pourquoi, quand je parlerai de _rente_, dans la

suite de cet ouvrage, je ne désignerai sous ce nom que ce que

le fermier paye au propriétaire pour le droit d'exploiter les

_facultés primitives et indestructibles du sol_.

MACCULLOCH. «Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme

payée _pour l'usage des forces naturelles et de la puissance

inhérente au sol_. Elle est entièrement distincte de la somme

payée à raison des constructions, clôtures, routes, et autres

améliorations foncières. _La rente est donc toujours un

monopole._»

SCROPE. «La valeur de la terre et la faculté d'en tirer une

Rente sont dues à deux circonstances: 1º à l'appropriation

de ses _puissances naturelles_; 2º au travail appliqué à son

amélioration.»

La conséquence ne s'est pas fait longtemps attendre:

«Sous le premier rapport, _la rente est un monopole_. C'est une

restriction à l'usufruit des dons que le Créateur a faits aux

hommes pour la satisfaction de leurs besoins. Cette restriction

_n'est juste qu'autant qu'elle est nécessaire_ pour le bien

commun.»

Quelle ne doit pas être la perplexité des bonnes âmes qui se refusent

à admettre que rien soit nécessaire qui ne soit juste!

Enfin Scrope termine par ces mots:

«Quand elle dépasse ce point, il la faut modifier en vertu du

principe qui la fit établir.»

Il est impossible que le lecteur n'aperçoive pas que ces auteurs

nous ont menés à la négation de la Propriété, et nous y ont menés

très-logiquement en partant de ce point: le propriétaire se fait

payer les dons de Dieu. Voici que le fermage est une injustice que la

Loi a établie sous l'empire de la nécessité, qu'elle peut modifier ou

détruire sous l'empire d'une autre nécessité. Les Communistes n'ont

jamais dit autre chose.

SENIOR. «Les instruments de la production sont le travail et les

agents naturels. Les agents naturels ayant été appropriés, les

propriétaires _s'en font payer l'usage_, sous forme de Rente,

qui n'est la récompense d'aucun sacrifice quelconque, et est

reçue par ceux qui n'ont ni travaillé ni fait des avances, mais

qui se bornent à tendre la main pour recevoir les offrandes de

la communauté.»

Après avoir porté ce rude coup à la propriété, Senior explique qu'une

partie de la Rente répond à l'intérêt du capital, puis il ajoute:

«Le surplus est prélevé par le _propriétaire des agents

naturels_, et forme sa récompense, _non pour avoir travaillé

ou épargné_, mais simplement pour n'avoir pas gardé quand il

pouvait garder, pour avoir permis que les dons de la nature

fussent acceptés.»

On le voit, c'est toujours la même théorie. On suppose que le

propriétaire s'interpose entre la bouche qui a faim et l'aliment

que Dieu lui avait destiné, sous la condition du travail. Le

propriétaire, qui a concouru à la production, se fait payer pour ce

travail, ce qui est juste, et il se fait payer une seconde fois pour

le travail de la nature, pour l'usage des forces productives, des

puissances indestructibles du sol, ce qui est inique.

Cette théorie, développée par les économistes anglais, Mill, Malthus,

etc., on la voit avec peine prévaloir aussi sur le continent.

«Quand un franc de semence, dit SCIALOJA, donne cent francs de

blé, cette augmentation de _valeur_ est due, en grande partie, à

la terre.»

C'est confondre l'Utilité et la valeur. Autant vaudrait dire: Quand

l'eau, qui ne coûtait qu'un sou à dix pas de la source, coûte dix

sous à cent pas, cette augmentation de valeur est due en partie à

l'intervention de la nature.

FLOREZ ESTRADA. «La rente est cette partie du produit agricole

qui reste _après que tous les frais de la production ont été

couverts_.»

Donc le propriétaire reçoit quelque chose pour rien.

Les économistes anglais commencent tous par poser ce principe: _La

valeur vient du travail_. Ce n'est donc que par une inconséquence

qu'ils attribuent ensuite _de la valeur aux puissances du sol_.

Les économistes français, en général, voient la valeur dans

l'utilité; mais, confondant l'utilité gratuite avec l'utilité

onéreuse, ils ne portent pas à la Propriété de moins rudes coups.

J.-B. SAY. «La terre n'est pas le seul agent de la nature qui

soit productif; mais c'est le seul, ou à peu près, que l'homme

ait pu s'approprier. L'eau de mer, des rivières, par la faculté

qu'elle a de mettre en mouvement nos machines, de nourrir des

poissons, de porter nos bateaux, a bien aussi un pouvoir

productif. Le vent, et jusqu'à la chaleur du soleil, travaillent

pour nous; mais _heureusement_, personne n'a pu dire: Le vent

et le soleil m'appartiennent, et le service qu'ils rendent doit

m'être payé.»

Say semble déplorer ici que quelqu'un ait pu dire: La

terre m'appartient, et le service qu'elle rend doit m'être

payé.--_Heureusement_, dirai-je, il n'est pas plus au pouvoir du

propriétaire de se faire payer les services du sol que ceux du vent

et du soleil.

«La terre est un atelier chimique admirable, où se combinent

et s'élaborent une foule de matériaux et d'éléments qui en

sortent sous la forme de froment, de fruits, de lin, etc. La

nature a fait présent _gratuitement_ à l'homme de ce vaste

atelier, divisé en une foule de compartiments propres à diverses

productions. Mais certains hommes, entre tous, s'en sont

emparés, et ont dit: À moi ce compartiment, à moi cet autre; ce

qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose étonnante!

ce _privilége usurpé_, loin d'avoir été funeste à la communauté,

s'est trouvé lui être avantageux.»

Oui, sans doute, cet arrangement lui a été avantageux; mais pourquoi?

parce qu'il n'est ni _privilégié_ ni _usurpé_; parce que celui qui a

dit: «À moi ce compartiment,» n'a pas pu ajouter: «Ce qui en sortira

sera ma propriété exclusive;» mais bien: Ce qui en sortira sera la

propriété exclusive de quiconque voudra l'acheter, en me restituant

simplement la peine que j'aurai prise, celle que je lui aurai

épargnée; la collaboration de la nature, gratuite pour moi, le sera

aussi pour lui.

Say, qu'on le remarque bien, distingue, dans la valeur du blé, la

part de la Propriété, la part du Capital et la part du Travail. Il

se donne beaucoup de peine, à bonne intention, pour justifier cette

première part de rémunération qui revient au propriétaire, et qui

n'est la récompense d'aucun travail antérieur ou actuel. Mais il n'y

parvient pas, car, comme Scrope, il se rabat sur la dernière et la

moins satisfaisante des ressources: _la nécessité_.

«S'il est impossible que la production ait lieu non-seulement

sans fonds de terre et sans capitaux, mais sans que ces moyens

de production soient des _propriétés_, ne peut-on pas dire que

leurs propriétaires exercent une fonction productive, puisque,

sans elle, la production n'aurait pas lieu? fonction commode,

à la vérité, mais qui, cependant, dans l'état actuel de nos

sociétés, a exigé une accumulation, fruit d'une production ou

d'une épargne, etc.»

La confusion saute aux yeux. Ce qui a exigé une accumulation, c'est

le rôle du propriétaire, en tant que capitaliste, et celui-là n'est

pas contesté ni en question. Mais ce qui est commode, c'est le rôle

du propriétaire, en tant que propriétaire, en tant que se faisant

payer les dons de Dieu. C'est ce rôle-là qu'il fallait justifier, et

il n'y a là ni accumulation ni épargne à alléguer.

«Si donc les propriétés territoriales et capitales (pourquoi

assimiler ce qui est différent?) sont le fruit d'une production,

je suis fondé à représenter ces propriétés comme des machines

travaillantes, productives, dont les auteurs, en se croisant les

bras, tireraient un loyer.»

Toujours même confusion. Celui qui a fait une machine a une propriété

_capitale_, dont il tire un loyer légitime, parce qu'il se fait

payer, non le travail de la machine, mais le travail qu'il a exécuté

lui-même pour la faire. Mais le _sol_, propriété _territoriale_,

n'est pas _le fruit d'une production humaine_. À quel titre se

fait-on payer pour sa coopération? L'auteur a accolé ici deux

propriétés de natures diverses pour induire l'esprit à innocenter

l'une par les motifs qui innocentent l'autre.

BLANQUI. «Le cultivateur, qui laboure, fume, ensemence et

moissonne son champ, fournit un travail sans lequel il ne

saurait rien recueillir. Mais l'action de la terre qui fait

fermenter la semence, et celle du soleil qui conduit la plante

à sa maturité, sont indépendantes de ce travail et concourent à

la formation _des valeurs_ que représente la récolte... Smith

et plusieurs économistes ont prétendu que le travail de l'homme

était l'unique source des valeurs. Non, certes, l'industrie du

laboureur n'est pas l'unique source de _la valeur_ d'un sac de

blé, ni d'un boisseau de pommes de terre. Jamais son talent

n'ira jusqu'à créer le phénomène de la germination, pas plus

que la patience des alchimistes n'a découvert le secret de faire

de l'or. Cela est évident.»

Il n'est pas possible de faire une confusion plus complète, d'abord

entre l'utilité et la valeur, ensuite entre l'utilité gratuite et

l'utilité onéreuse.

JOSEPH GARNIER. «La rente du propriétaire diffère

essentiellement des rétributions payées à l'ouvrier pour son

travail, ou à l'entrepreneur pour le profit des avances par

lui faites, en ce que ces deux genres de rétribution sont

l'indemnité, l'un d'une peine, l'autre d'une privation et d'un

risque auquel on s'est soumis, au lieu que la Rente est reçue

par le propriétaire plus _gratuitement_ et _en vertu seulement

d'une convention légale_ qui reconnaît et maintient à certains

individus le droit de propriété foncière.» (_Éléments de

l'économie politique_, 2e édit., p. 293.)

En d'autres termes, l'ouvrier et l'entrepreneur sont payés, de par

l'équité, pour des services qu'ils rendent; le propriétaire est payé,

de par la loi, pour des services qu'il ne rend pas.

«Les plus hardis novateurs ne font autre chose que proposer

le remplacement de la propriété individuelle par la propriété

collective... _Ils ont bien, ce nous semble, raison en droit

humain_; mais ils auront tort pratiquement tant qu'ils n'auront

pas su montrer les avantages d'un meilleur système économique...

(_Ibid._, pag. 377 et 378.)

«Mais longtemps encore, _en avouant que la propriété est un

privilége, un monopole_, on ajoutera que c'est un monopole

utile, naturel...

«En résumé, on semble admettre, en économie politique (hélas!

oui, et voilà le mal), que la propriété ne découle pas du droit

divin, du droit domanial ou de tout autre droit spéculatif,

mais bien de son utilité. _Ce n'est qu'un monopole toléré dans

l'intérêt de tous_, etc.»

C'est identiquement l'arrêt prononcé par Scrope et répété par Say en

termes adoucis.

Je crois avoir suffisamment prouvé que l'économie politique, partant

de cette fausse donnée: «_Les agents naturels ont ou créent de la

valeur_,» était arrivée à cette conclusion: «La propriété (en tant

qu'elle accapare et se fait payer cette valeur étrangère à tout

service humain) est un privilége, un monopole, une usurpation. Mais

c'est un privilége nécessaire, il le faut maintenir.»

Il me reste à faire voir que les Socialistes partent de la même

donnée; seulement, ils modifient ainsi la conclusion: «La propriété

est un privilége nécessaire; il le faut maintenir, _mais_ en

demandant au propriétaire une compensation, sous forme de _droit au

travail_, en faveur des prolétaires.»

Ensuite je ferai comparaître les communistes, qui disent, toujours en

se fondant sur la même donnée: La propriété est un privilége, il la

faut abolir.

Et enfin, au risque de me répéter, je terminerai en renversant,

s'il est possible, la commune prémisse de ces trois conclusions:

_les agents naturels ont ou créent de la valeur_. Si j'y parviens,

si je démontre que les agents naturels, même appropriés, ne

produisent pas de la Valeur, mais de l'Utilité qui, passant par la

main du propriétaire, sans y rien laisser, arrive gratuitement au

consommateur,--en ce cas, économistes, socialistes, communistes, tous

devront enfin s'accorder pour laisser, à cet égard, le monde tel

qu'il est.

M. CONSIDÉRANT.[23] «Pour voir comment et à quelles conditions

la _Propriété particulière_ peut se manifester et se développer

Légitimement, il nous faut posséder le _Principe fondamental du

droit de Propriété_. Le voici:

«_Tout homme_ POSSÈDE LÉGITIMEMENT LA CHOSE _que son travail,

son intelligence_, ou plus généralement QUE SON ACTIVITÉ A CRÉÉE.

«Ce Principe est incontestable, et il est bon de remarquer qu'il

contient implicitement la reconnaissance du Droit de tous à la

Terre. En effet, la terre n'ayant pas été créée par l'homme, il

résulte du Principe fondamental de la Propriété que la Terre,

le fonds commun livré à l'Espèce, ne peut en aucune façon être

légitimement la propriété absolue et exclusive de tels ou tels

individus qui n'ont pas créé _cette valeur_.--Constituons donc

la vraie théorie de la Propriété, en la fondant exclusivement

sur le principe irrécusable qui assoit la _Légitimité de la

Propriété_ sur le fait de la CRÉATION _de la chose ou de la

valeur possédée_. Pour cela faire, nous allons raisonner sur la

création de l'Industrie, c'est-à-dire sur l'origine et sur le

développement de la culture, de la fabrication, des arts, etc.,

dans la Société humaine.

«Supposons que sur le terrain d'une île isolée, sur le sol

d'une nation, ou sur la terre entière (l'étendue du théâtre

de l'action ne change rien à l'appréciation des faits), une

génération humaine se livre pour la première fois à l'industrie,

pour la première fois elle cultive, fabrique, etc.--Chaque

génération, par son travail, par son intelligence, par l'emploi

de son activité propre, _crée des produits_, _développe des

valeurs_ qui n'existaient pas sur la terre brute. N'est-il pas

parfaitement évident que la Propriété sera conformé au Droit

dans cette première génération industrieuse, SI _la valeur ou la

richesse produite par l'activité de tous_ est répartie entre les

producteurs EN PROPORTION DU CONCOURS de chacun à la création de

la richesse générale?--Cela n'est pas contestable.

«Or, les résultats du travail de cette génération se divisent en

deux catégories qu'il importe de bien distinguer.

* * * * *

«La _première catégorie_ comprend les produits du sol,

qui appartenait à cette première génération en sa qualité

d'usufruitière, augmentés, raffinés ou fabriqués par son

travail, par son industrie.--Ces produits, bruts ou fabriqués,

consistent, soit en objets de consommation, soit en instruments

de travail.--Il est clair que ces produits appartiennent _en

toute et légitime propriété_ à ceux qui les ont créés par leur

activité. Chacun de ceux-ci a donc DROIT, soit à consommer

immédiatement ces produits, soit à les mettre en réserve pour

en disposer plus tard à sa convenance, soit à les employer,

les échanger, ou les donner et les transmettre à qui bon lui

semble, sans avoir besoin pour cela de l'autorisation de qui que

ce soit. Dans cette hypothèse, cette Propriété est évidemment

_Légitime_, respectable, sacrée. On ne peut y porter atteinte

sans attenter à la _Justice_, au _Droit_ et à la _Liberté

individuelle_, enfin sans exercer une spoliation.

* * * * *

«_Deuxième catégorie._ Mais les créations dues à l'activité

industrieuse de cette première génération ne sont pas toutes

contenues dans la catégorie précédente. Non-seulement cette

génération a créé les produits que nous venons de désigner

(objets de consommation et instruments de travail), mais encore

elle a ajouté une _Plus-value_ à la _valeur primitive du sol_

par la culture, par les constructions, par tous les travaux de

fonds et immobiliers qu'elle a exécutés.

«Cette Plus-value constitue évidemment un produit, une valeur

due à l'activité de la première génération. Or, si, par un moyen

quelconque (ne nous occupons pas ici de la question des moyens),

si, par un moyen quelconque, la propriété de cette Plus-value

est équitablement, c'est-à-dire proportionnellement au concours

de chacun dans la création, distribuée aux divers membres de

la société, chacun de ceux-ci possédera _Légitimement_ la

part qui lui sera revenue. Il pourra donc disposer de cette

Propriété-individuelle légitime comme il l'entendra; l'échanger,

la donner, la transmettre sans qu'aucun des autres individus,

c'est-à-dire la Société, puisse jamais avoir, sur ces valeurs,

un droit et une autorité quelconques.

«Nous pouvons donc parfaitement concevoir que quand la seconde

génération arrivera, elle trouvera sur la terre deux sortes de

capitaux:

«A. _Le capital Primitif ou Naturel_ qui n'a pas été créé par

les hommes de la première génération,--c'est-à-dire la _valeur_

de la terre brute;

«B. _Le Capital créé_ par la première génération, comprenant:

1º les _produits_, denrées et instruments, qui n'auront pas été

consommes ou usés par la première génération; 2º la _Plus-value_

que le travail de la première génération aura ajoutée à la

_valeur de la terre brute_.

«Il est donc évident, et il résulte clairement et nécessairement

du Principe fondamental du Droit de Propriété, tout à l'heure

établi, que chaque individu de la deuxième génération a un

Droit égal au _Capital Primitif ou Naturel_, tandis qu'il n'a

aucun droit à l'autre Capital, au _Capital Créé_ par le travail

de la première génération. Chaque individu de celle-ci pourra

donc disposer de sa part du _Capital Créé_ en faveur de tels

ou tels individus de la seconde génération qu'il lui plaira

choisir, enfants, amis, etc., sans que personne, sans que

l'État lui-même, comme nous venons déjà de le dire, ait rien à

prétendre (au nom du Droit de Propriété) sur les dispositions

que le donateur ou le légateur aura faites.

«Remarquons que, dans notre hypothèse, l'individu de la

seconde génération est déjà avantagé par rapport à celui de la

première, puisque, outre le Droit au _Capital Primitif_ qui lui

est conservé, il a la chance de recevoir une part du _Capital

Créé_, c'est-à-dire une valeur qu'il n'aura pas produite, et qui

représente un travail antérieur.

«Si donc nous supposons les choses constituées dans la Société

de telle sorte:

«1º Que le Droit au _Capital Primitif_, c'est-à-dire à

l'Usufruit du sol dans son état brut, soit conservé, ou qu'un

DROIT ÉQUIVALENT soit reconnu à chaque individu qui naît sur la

terre à une époque quelconque;

«2º Que le _Capital Créé_ soit réparti continuellement entre les

hommes, _à mesure qu'il se produit_, en proportion du concours

de chacun à la production de ce Capital;

«Si, disons-nous, le mécanisme de l'organisation sociale

satisfait à ces deux conditions, la PROPRIÉTÉ, sous un pareil

régime, _serait constituée_ DANS SA LÉGITIMITÉ ABSOLUE,--le

_Fait_ serait conforme au _Droit_.» (_Théorie du droit de

propriété et du droit au travail_, 3e édit., p. 15.)

[Note 23: Les mots en _italiques_ et _capitales_ sont ainsi imprimés

dans le texte original.]

On voit ici l'auteur socialiste distinguer deux sortes de valeur:

la _valeur créée_, qui est l'objet d'une propriété légitime, et

la _valeur incréée_, nommée encore _valeur de la terre brute_,

_capital primitif_, _capital naturel_, qui ne saurait devenir

propriété individuelle que par usurpation. Or, selon la théorie que

je m'efforce de faire prévaloir, les idées exprimées par ces mots:

_incréé_, _primitif_, _naturel_, excluent radicalement ces autres

idées: _valeur_, _capital_. C'est pourquoi la prémisse est fausse qui

conduit M. Considérant à cette triste conclusion:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 23 / 50 段