Qu'il y ait des biens dont les hommes jouissent gratuitement et

en commun sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'il y ait,

dans l'ordre social, au-dessous de la propriété, une Communauté

très-réelle, c'est ce que nul ne conteste. Il ne faut d'ailleurs,

qu'on soit économiste ou socialiste, que des yeux pour le voir. Tous

les enfants de Dieu sont traités de même à certains égards. Tous sont

égaux devant la gravitation, qui les attache au sol, devant l'air

respirable, la lumière du jour, l'eau des torrents. Ce vaste et

incommensurable fonds commun, qui n'a rien à démêler avec la Valeur

ou la Propriété, Say le nomme _richesse naturelle_, par opposition

à la _richesse sociale_; Proudhon, _biens naturels_, par opposition

aux _biens acquis_; Considérant, _Capital naturel_, par opposition

au _Capital créé_; Saint-Chamans, _richesse de jouissance_, par

opposition à la _richesse de valeur_; nous l'avons nommé _utilité

gratuite_, par opposition à l'_utilité onéreuse_. Qu'on l'appelle

comme on voudra, il existe: cela suffit pour dire: Il y a parmi les

hommes un fonds commun de satisfactions gratuites et égales.

Et si la richesse _sociale_, _acquise_, _créée_, de _valeur_,

_onéreuse_, en un mot la Propriété, est inégalement répartie, on

ne peut pas dire qu'elle le soit injustement, puisqu'elle est pour

chacun proportionnelle aux _services_ d'où elle procède et dont elle

n'est que l'évaluation. En outre, il est clair que cette inégalité

est atténuée par l'existence du fonds commun, en vertu de cette

règle mathématique; l'inégalité relative de deux nombres inégaux

s'affaiblit si l'on ajoute à chacun d'eux des nombres égaux. Lors

donc que nos inventaires constatent qu'un homme est le double plus

riche qu'un autre, cette proportion cesse d'être exacte si l'on

prend en considération leur part dans l'utilité gratuite, et même

l'inégalité s'effacerait progressivement, si cette masse commune

était elle-même progressive.

La question est donc de savoir si ce _fonds commun_ est une quantité

fixe, invariable, accordée aux hommes dès l'origine et une fois pour

toutes par la Providence, au-dessus de laquelle se superpose le

_fonds approprié_, sans qu'il puisse y avoir aucune relation, aucune

action entre ces deux ordres de phénomènes.

Les économistes ont pensé que l'ordre social n'avait aucune influence

sur cette richesse naturelle et commune, et c'est pourquoi ils l'ont

exclue de l'économie politique.

Les socialistes vont plus loin: ils croient que l'ordre social tend à

faire passer le fonds commun dans le domaine de la propriété, qu'il

consacre au profit de quelques-uns l'usurpation de ce qui appartient

à tous; et c'est pourquoi ils s'élèvent contre l'économie politique

qui méconnaît cette funeste tendance et contre la société actuelle

qui la subit.

Que dis-je? le Socialisme taxe ici, et avec quelque fondement,

l'économie politique d'inconséquence; car, après avoir déclaré qu'il

n'y avait pas de relation entre la richesse commune et la richesse

appropriée, elle a infirmé sa propre assertion et préparé le grief

socialiste, le jour où, confondant la valeur avec l'utilité, elle

a dit que les matériaux et les forces de la nature, c'est-à-dire

les dons de Dieu, avaient une valeur intrinsèque, une valeur qui

leur était propre;--car valeur implique toujours et nécessairement

appropriation. Ce jour-là, l'Économie politique a perdu le droit et

le moyen de justifier logiquement la Propriété.

Ce que je viens dire, ce que j'affirme avec une conviction qui

est pour moi une certitude absolue, c'est ceci: Oui, il y a une

action constante du fonds approprié sur le fonds commun, et sous

ce rapport la première assertion économiste est erronée. Mais la

seconde assertion, développée et exploitée par le socialisme, est

plus funeste encore; car l'action dont il s'agit ne s'accomplit

pas en ce sens qu'elle fait passer le fonds commun dans le fonds

approprié, mais au contraire qu'elle fait incessamment tomber le

domaine approprié dans le domaine commun. La Propriété, juste et

légitime en soi, parce qu'elle correspond toujours à des services,

tend à transformer l'utilité onéreuse en utilité gratuite. Elle est

cet aiguillon qui force l'intelligence humaine à tirer de l'inertie

des forces naturelles latentes. Elle lutte à son profit sans doute,

contre les obstacles qui rendent l'utilité onéreuse. Et quand

l'obstacle est renversé dans une certaine mesure, il se trouve qu'il

a disparu dans cette mesure au profit de tous. Alors l'infatigable

Propriété s'attaque à d'autres obstacles, et ainsi de suite et

toujours, élevant sans cesse le niveau humain, réalisant de plus

en plus la Communauté et avec elle l'Égalité au sein de la grande

famille.

C'est en cela que consiste l'Harmonie vraiment merveilleuse de

l'ordre social naturel. Cette harmonie, je ne puis la décrire sans

combattre des objections toujours renaissantes, sans tomber dans de

fatigantes redites. N'importe, je me dévoue; que le lecteur se dévoue

aussi un peu de son côté.

Il faut bien se pénétrer de cette notion fondamentale: Quand il n'y

a pour personne aucun obstacle entre le désir et la satisfaction (il

n'y en a pas, par exemple, entre nos yeux et la lumière du jour), il

n'y a aucun effort à faire, aucun service à se rendre à soi-même ou à

rendre aux autres, aucune valeur, aucune Propriété possible. Quand un

obstacle existe, toute la série se construit. Nous voyons apparaître

d'abord l'Effort;--puis l'échange volontaire des efforts et des

services;--puis l'appréciation comparée des services ou la Valeur;

enfin, le droit pour chacun de jouir des utilités attachées à ces

valeurs ou la Propriété.

Si, dans cette lutte contre des obstacles toujours égaux, le

concours de la nature et celui du travail étaient aussi toujours

respectivement égaux, la Propriété et la Communauté suivraient des

lignes parallèles sans jamais changer de proportions.

Mais il n'en est pas ainsi. L'aspiration universelle des hommes,

dans leurs entreprises, est de diminuer le rapport de l'effort au

résultat, et, pour cela, d'associer à leur travail une proportion

toujours croissante d'agents naturels. Il n'y a pas sur toute la

terre un agriculteur, un manufacturier, un négociant, un ouvrier,

un armateur, un artiste dont ce ne soit l'éternelle préoccupation.

C'est à cela que tendent toutes leurs facultés; c'est pour cela

qu'ils inventent des outils ou des machines, qu'ils sollicitent les

forces chimiques et mécaniques des éléments, qu'ils se partagent

leurs travaux, qu'ils unissent leurs efforts. Faire plus avec moins,

c'est l'éternel problème qu'ils se posent en tous temps, en tous

lieux, en toutes situations, en toutes choses. Qu'en cela ils soient

mus par l'intérêt personnel, qui le conteste? Quel stimulant les

inciterait avec la même énergie? Chaque homme ayant d'abord ici-bas

la responsabilité de sa propre existence et de son développement,

était-il possible qu'il portât en lui-même un mobile permanent autre

que l'intérêt personnel? Vous vous récriez; mais attendez la fin, et

vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu pense à tous.

Notre constante application est donc de diminuer l'effort

proportionnellement à l'effet utile cherché. Mais quand l'effort

est diminué, soit par la destruction de l'obstacle, soit par

l'invention des machines, la séparation des travaux, l'union des

forces, l'intervention d'un agent naturel, etc., cet effort amoindri

est moins apprécié comparativement aux autres; on rend un moindre

_service_ en le faisant pour autrui; il a moins de Valeur, et il est

très-exact de dire que la Propriété a reculé. L'effet utile est-il

pour cela perdu? Non, d'après l'hypothèse même. Où est-il donc passé?

dans le domaine de la Communauté. Quant à cette portion d'effort

humain que l'effet utile n'absorbe plus, elle n'est pas pour cela

stérile; elle se tourne vers d'autres conquêtes. Assez d'obstacles

se présentent et se présenteront toujours devant l'expansibilité

indéfinie de nos besoins physiques, intellectuels et moraux, pour que

le travail, libre d'un côté, trouve à quoi se prendre de l'autre.--Et

c'est ainsi que le fonds approprié restant le même, le fonds commun

se dilate comme un cercle dont le rayon s'allongerait toujours.

Sans cela, comment pourrions-nous expliquer le progrès, la

civilisation, quelque imparfaite qu'elle soit? Tournons nos regards

sur nous-mêmes; considérons notre faiblesse; comparons notre

vigueur et nos connaissances avec la vigueur et les connaissances

que supposent les innombrables satisfactions qu'il nous est donné

de puiser dans le milieu social. Certes, nous resterons convaincus

que, réduits à nos propres efforts, nous n'en atteindrions pas la

cent-millième partie, mît-on à la disposition de chacun de nous

des millions d'hectares de terre inculte. Il est donc certain

qu'une quantité donnée d'efforts humains réalise immensément plus

de résultats aujourd'hui qu'au temps des Druides. Si cela n'était

vrai que d'un individu, l'induction naturelle serait qu'il vit et

prospère aux dépens d'autrui. Mais puisque le phénomène se manifeste

dans tous les membres de la famille humaine, il faut bien arriver

à cette conclusion consolante, que quelque chose qui n'est pas de

nous est venu à notre aide; que la coopération gratuite de la nature

s'est progressivement ajouté à nos propres efforts, et qu'elle reste

gratuite à travers toutes nos transactions;--car si elle n'était pas

gratuite, elle n'expliquerait rien.

De ce qui précède, nous devons déduire ces formules:

_Toute propriété est une Valeur; toute Valeur est une Propriété._

_Ce qui n'a pas de valeur est gratuit; ce qui est gratuit est commun._

_Baisse de valeur, c'est approximation vers la gratuité._

_Approximation vers la gratuité, c'est réalisation partielle de

Communauté._

Il est des temps où l'on ne peut prononcer certains mots sans

s'exposer à de fausses interprétations. Il ne manquera pas de gens

prêts à s'écrier, dans une intention laudative ou critique, selon le

camp: «L'auteur parle de communauté, donc il est communiste.» Je m'y

attends, et je m'y résigne. Mais en acceptant d'avance le calice, je

n'en dois pas moins m'efforcer de l'éloigner.

Il faudra que le lecteur ait été bien inattentif (et c'est pourquoi

la classe de lecteurs la plus redoutable est celle qui ne lit pas),

s'il n'a pas vu l'abîme qui sépare la Communauté et le Communisme.

Entre ces deux idées, il y a toute l'épaisseur non-seulement de la

propriété, mais encore du droit, de la liberté, de la justice, et

même de la personnalité humaine.

La Communauté s'entend des biens dont nous jouissons en commun, par

destination providentielle sans qu'il y ait aucun effort à faire

pour les appliquer à notre usage;--ils ne peuvent donc donner lieu à

aucun service, à aucune transaction, à aucune Propriété. Celle-ci a

pour fondement le droit que nous avons de nous rendre des services à

nous-mêmes, ou d'en rendre aux autres à charge de revanche.

Ce que le Communiste veut mettre en commun, ce n'est pas le don

gratuit de Dieu, c'est l'effort humain, c'est le service.

Il veut que chacun porte à la masse le fruit de son travail, et il

charge ensuite l'autorité de faire de cette masse une répartition

équitable.

Or, de deux choses l'une: ou cette répartition se fera

proportionnellement aux mises, ou elle sera assise sur une autre base.

Dans le premier cas, le communisme aspire à réaliser, quant au

résultat, l'ordre actuel, se bornant à substituer l'arbitraire d'un

seul à la liberté de tous.

Dans le second cas, quelle sera la base de la répartition? Le

Communisme répond: L'égalité.--Quoi! l'égalité sans avoir égard à

la différence des peines! On aura _part égale_, qu'on ait travaillé

six heures ou douze, machinalement ou avec intelligence!--Mais c'est

de toutes les inégalités la plus choquante; en outre, c'est la

destruction de toute activité, de toute liberté, de toute dignité,

de toute sagacité. Vous prétendez tuer la concurrence; mais prenez

garde, vous ne faites que la transformer. On concourt aujourd'hui à

qui travaillera plus et mieux. On concourra, sous votre régime, à qui

travaillera plus mal et moins.

Le communisme méconnaît la nature même de l'homme. L'effort est

pénible en lui-même. Qu'est-ce qui nous y détermine? Ce ne peut

être qu'un sentiment plus pénible encore, un besoin à satisfaire,

une douleur à éloigner, un bien à réaliser. Notre mobile est donc

l'intérêt personnel. Quand on demande au communisme ce qu'il y

veut substituer, il répond par la bouche de Louis Blanc: _Le point

d'honneur_,--et par celle de M. Cabet: _La fraternité_. Faites donc

que j'éprouve les sensations d'autrui, afin que je sache au moins

quelle direction je dois imprimer à mon travail.

Et puis qu'est-ce qu'un point d'honneur, une fraternité, mis en

oeuvre dans l'humanité entière par l'incitation et sous l'inspection

de MM. Louis Blanc et Cabet?

Mais je n'ai pas ici à réfuter le communisme. Tout ce que je veux

faire remarquer, c'est qu'il est justement l'opposé, en tous points,

du système que j'ai cherché à établir.

Nous reconnaissons à l'homme le droit de se servir lui-même, ou de

servir les autres à des conditions librement débattues. Le communisme

nie ce droit, puisqu'il centralise tous les services dans les mains

d'une autorité arbitraire.

Notre doctrine est fondée sur la Propriété. Le Communisme est fondé

sur la spoliation systématique, puisqu'il consiste à livrer à l'un,

sans compensation, le travail de l'autre. En effet, s'il distribuait

à chacun selon son travail, il reconnaîtrait la propriété, il ne

serait plus le Communisme.

Notre doctrine est fondée sur la liberté. À vrai dire, propriété et

liberté, c'est à nos yeux une seule et même chose; car ce qui fait

qu'on est propriétaire de son service, c'est le droit et la faculté

d'en disposer. Le Communisme anéantit la liberté, puisqu'il ne laisse

à personne la libre disposition de son travail.

Notre doctrine est fondée sur la justice; le Communisme, sur

l'injustice. Cela résulte de ce qui précède.

Il n'y a donc qu'un point de contact entre les communistes et nous:

c'est une certaine similitude des syllabes qui entrent dans les mots

_communisme_ et _communauté_.

Mais que cette similitude n'égare pas l'esprit du lecteur. Pendant

que le Communisme est la négation de la Propriété, nous voyons dans

notre doctrine sur la Communauté l'affirmation la plus explicite et

la démonstration la plus péremptoire de la Propriété.

Car si la légitimité de la propriété a pu paraître douteuse et

inexplicable, même à des hommes qui n'étaient pas communistes, c'est

qu'ils croyaient qu'elle concentrait entre les mains de quelques-uns,

à l'exclusion de quelques autres, les dons de Dieu communs à

l'origine. Nous croyons avoir radicalement dissipé ce doute, en

démontrant que ce qui était commun par destination providentielle

reste commun à travers toutes les transactions humaines, le domaine

de la propriété ne pouvant jamais s'étendre au delà de la valeur, du

droit onéreusement acquis par des services rendus.

Et, dans ces termes, qui peut nier la propriété? Qui pourrait, sans

folie, prétendre que les hommes n'ont aucun droit sur leur propre

travail, qu'ils reçoivent, sans droit, les services volontaires de

ceux à qui ils ont rendu de volontaires services?

* * * * *

Il est un autre mot sur lequel je dois m'expliquer, car dans ces

derniers temps on en a étrangement abusé. C'est le mot _gratuité_.

Ai-je besoin de dire que j'appelle gratuit, non point ce qui ne coûte

rien à un homme, parce qu'on l'a pris à un autre, mais ce qui ne

coûte rien à personne?

Quand Diogène se chauffait au soleil, on pouvait dire qu'il se

chauffait gratuitement, car il recueillait de la libéralité divine

une satisfaction qui n'exigeait aucun travail, ni de lui ni d'aucun

de ses contemporains. J'ajoute que cette chaleur des rayons solaires

reste gratuite alors que le propriétaire la fait servir à mûrir son

blé et ses raisins, attendu qu'en vendant ses raisins et son blé, il

se fait payer ses services et non ceux du soleil. Cette vue peut être

erronée (en ce cas, il ne nous reste qu'à nous faire communiste);

mais, en tous cas, tel est le sens que je donne et qu'emporte

évidemment le mot _gratuité_.

On parle beaucoup, depuis la République, de crédit _gratuit_,

d'instruction _gratuite_. Mais il est clair qu'on enveloppe un

grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l'État peut faire que

l'instruction se répande, comme la lumière du jour, sans qu'il en

coûte aucun effort à personne? Est-ce qu'il peut couvrir la France

d'institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de

manière ou d'autre? Tout ce que l'État peut faire, c'est ceci: au

lieu de laisser chacun réclamer et rémunérer volontairement ce genre

de services, l'État peut arracher, par l'impôt, cette rémunération

aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l'instruction de

son choix, sans exiger d'eux une seconde rémunération. En ce cas,

ceux qui n'apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux

qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui

se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les

carrières libérales. C'est le Communisme appliqué à une branche de

l'activité humaine. Sous ce régime; que je n'ai pas à juger ici, on

pourra dire, on devra dire: _l'instruction est commune_, mais il

serait ridicule de dire: _l'instruction est gratuite_. Gratuite! oui,

pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, mais non pour ceux qui la

payent, sinon au professeur, du moins au percepteur.

Il n'est rien que l'État ne puisse donner _gratuitement_ à ce compte;

et si ce mot n'était pas une mystification, ce n'est pas seulement

l'instruction _gratuite_ qu'il faudrait demander à l'État, mais la

nourriture _gratuite_, le vêtement _gratuit_, le vivre et le couvert

_gratuits_, etc. Qu'on y prenne garde. Le peuple en est presque là;

du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crédit

_gratuit_, les instruments de travail _gratuits_, etc., etc. Dupes

d'un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme; quelle raison

avons-nous de n'en pas faire un second, puis un troisième, jusqu'à

ce que toute liberté, toute propriété, toute justice y aient passé?

Dira-t-on que l'instruction est si universellement nécessaire qu'on

peut, en sa faveur, faire fléchir le droit et les principes? Mais

quoi! est-ce que l'alimentation n'est pas plus nécessaire encore?

_Primo vivere, deinde philosophari_, dira le peuple, et je ne sais en

vérité ce qu'on aura à lui répondre.

Qui sait? ceux qui m'imputeront à communisme d'avoir constaté la

communauté providentielle des dons de Dieu seront peut-être les mêmes

qui violeront le droit d'apprendre et d'enseigner, c'est-à-dire la

propriété dans son essence. Ces inconséquences sont plus surprenantes

que rares.

IX

PROPRIÉTÉ FONCIÈRE

Si l'idée dominante de cet écrit est vraie, voici comment il faut se

représenter l'Humanité dans ses rapports avec le monde extérieur.

Dieu a créé la terre. Il a mis à sa surface et dans ses entrailles

une foule de choses utiles à l'homme, en ce qu'elles sont propres à

satisfaire ses besoins.

En outre, il a mis dans la matière des forces: gravitation,

élasticité, porosité, compressibilité, calorique, lumière,

électricité, cristallisation, vie végétale.

Il a placé l'homme en face de ces matériaux et de ces forces. Il les

lui a livrés gratuitement.

Les hommes se sont mis à exercer leur activité sur ces matériaux et

ces forces; par là ils se sont rendu service à eux-mêmes. Ils ont

aussi travaillé les uns pour les autres; par là ils se sont rendu des

services réciproques. Ces services comparés dans l'échange ont fait

naître l'idée de Valeur, et la Valeur celle de Propriété.

Chacun est donc devenu propriétaire en proportion de ses services.

Mais les forces et les matériaux, donnés par Dieu gratuitement à

l'homme dès l'origine, sont demeurés, sont encore et seront toujours

gratuits, à travers toutes les transactions humaines; car, dans les

appréciations auxquelles donnent lieu les échanges, ce sont les

_services humains_, et non les _dons de Dieu_ qui _s'évaluent_.

Il résulte de là qu'il n'y en a pas un seul parmi nous, tant que les

transactions sont libres, qui cesse jamais d'être usufruitier de ces

dons. Une seule condition nous est posée, c'est d'exécuter le travail

nécessaire pour les mettre à notre portée, ou, si quelqu'un prend

cette peine pour nous, de prendre pour lui une peine équivalente.

Si c'est là la vérité, certes la Propriété est inébranlable.

L'universel instinct de l'Humanité, plus infaillible qu'aucune

élucubration individuelle, s'en tenait, sans l'analyser, à cette

donnée, quand la théorie est venue scruter les fondements de la

Propriété.

Malheureusement elle débuta par une confusion: elle prit l'Utilité

pour la Valeur. Elle attribua une _valeur_ propre, indépendante

de tout service humain, soit aux matériaux, soit aux forces de

la nature. À l'instant la propriété fut aussi injustifiable

qu'inintelligible.

Car Utilité est un rapport entre la chose et notre organisation.

Elle n'implique nécessairement ni efforts, ni transactions, ni

comparaisons; elle se peut concevoir en elle-même et relativement à

l'homme isolé. Valeur, au contraire, est un rapport d'homme à homme;

pour exister il faut qu'elle existe en double, rien d'isolé ne se

pouvant comparer. Valeur implique que celui qui la détient ne la

cède que contre une valeur égale.--La théorie qui confond ces deux

idées arrive donc à supposer qu'un homme, dans l'échange, donne de

la prétendue valeur de création naturelle contre de la vraie valeur

de création humaine, de l'utilité qui n'a exigé aucun travail contre

de l'utilité qui en a exigé, en d'autres termes, qu'il peut profiter

du travail d'autrui sans travailler.--La théorie appela la Propriété

ainsi comprise d'abord _monopole nécessaire_, puis _monopole_ tout

court, ensuite _illégitimité_, et finalement _vol_.

La Propriété foncière reçut le premier choc. Cela devait être. Ce

n'est pas que toutes les industries ne fassent intervenir dans leur

oeuvre des forces naturelles; mais ces forces se manifestent d'une

manière beaucoup plus éclatante, aux yeux de la multitude, dans les

phénomènes de la vie végétale et animale, dans la production des

aliments et de ce qu'on nomme improprement _matières premières_,

oeuvres spéciales de l'agriculture.

D'ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre révolter la

conscience humaine, c'était sans doute celui qui s'appliquait aux

choses les plus nécessaires à la vie.

La confusion dont il s'agit, déjà fort spécieuse au point de vue

scientifique, puisque aucun théoricien que je sache n'y a échappé,

devenait plus spécieuse encore par le spectacle qu'offre le monde.

On voyait souvent le Propriétaire foncier vivre sans travailler, et

l'on en tirait cette conclusion assez plausible: «Il faut bien qu'il

ait trouvé le moyen de se faire rémunérer pour autre chose que pour

son travail.» Cette autre chose, que pouvait-elle être, sinon la

fécondité, la productivité, la coopération de l'instrument, le sol?

C'est donc la _rente du sol_ qui fut flétrie, selon les époques, des

noms de monopole nécessaire, privilége, illégitimité, vol.

Il faut le dire: la théorie a rencontré sur son chemin un fait qui a

dû contribuer puissamment à l'égarer. Peu de terres, en Europe, ont

échappé à la conquête et à tous les abus qu'elle entraîne. La science

a pu confondre la manière dont la Propriété foncière a été acquise

violemment avec la manière dont elle se forme naturellement.

Mais il ne faut pas imaginer que la fausse définition du mot _valeur_

se soit bornée à ébranler la Propriété foncière. C'est une terrible

et infatigable puissance que la logique, qu'elle parte d'un bon ou

d'un mauvais principe! Comme la terre, a-t-on dit, fait concourir à

la production de la valeur la lumière, la chaleur, l'électricité, la

vie végétale, etc., de même le capital ne fait-il pas concourir à la

production de la valeur le vent, l'élasticité, la gravitation? Il y

a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font payer aussi

l'intervention des agents naturels. Cette rémunération leur arrive

par l'intérêt du capital, comme aux propriétaires fonciers par la

rente du sol. Guerre donc à l'Intérêt comme à la Rente!

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 22 / 50 段