en commun sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'il y ait,
dans l'ordre social, au-dessous de la propriété, une Communauté
très-réelle, c'est ce que nul ne conteste. Il ne faut d'ailleurs,
qu'on soit économiste ou socialiste, que des yeux pour le voir. Tous
les enfants de Dieu sont traités de même à certains égards. Tous sont
égaux devant la gravitation, qui les attache au sol, devant l'air
respirable, la lumière du jour, l'eau des torrents. Ce vaste et
incommensurable fonds commun, qui n'a rien à démêler avec la Valeur
ou la Propriété, Say le nomme _richesse naturelle_, par opposition
à la _richesse sociale_; Proudhon, _biens naturels_, par opposition
aux _biens acquis_; Considérant, _Capital naturel_, par opposition
au _Capital créé_; Saint-Chamans, _richesse de jouissance_, par
opposition à la _richesse de valeur_; nous l'avons nommé _utilité
gratuite_, par opposition à l'_utilité onéreuse_. Qu'on l'appelle
comme on voudra, il existe: cela suffit pour dire: Il y a parmi les
hommes un fonds commun de satisfactions gratuites et égales.
Et si la richesse _sociale_, _acquise_, _créée_, de _valeur_,
_onéreuse_, en un mot la Propriété, est inégalement répartie, on
ne peut pas dire qu'elle le soit injustement, puisqu'elle est pour
chacun proportionnelle aux _services_ d'où elle procède et dont elle
n'est que l'évaluation. En outre, il est clair que cette inégalité
est atténuée par l'existence du fonds commun, en vertu de cette
règle mathématique; l'inégalité relative de deux nombres inégaux
s'affaiblit si l'on ajoute à chacun d'eux des nombres égaux. Lors
donc que nos inventaires constatent qu'un homme est le double plus
riche qu'un autre, cette proportion cesse d'être exacte si l'on
prend en considération leur part dans l'utilité gratuite, et même
l'inégalité s'effacerait progressivement, si cette masse commune
était elle-même progressive.
La question est donc de savoir si ce _fonds commun_ est une quantité
fixe, invariable, accordée aux hommes dès l'origine et une fois pour
toutes par la Providence, au-dessus de laquelle se superpose le
_fonds approprié_, sans qu'il puisse y avoir aucune relation, aucune
action entre ces deux ordres de phénomènes.
Les économistes ont pensé que l'ordre social n'avait aucune influence
sur cette richesse naturelle et commune, et c'est pourquoi ils l'ont
exclue de l'économie politique.
Les socialistes vont plus loin: ils croient que l'ordre social tend à
faire passer le fonds commun dans le domaine de la propriété, qu'il
consacre au profit de quelques-uns l'usurpation de ce qui appartient
à tous; et c'est pourquoi ils s'élèvent contre l'économie politique
qui méconnaît cette funeste tendance et contre la société actuelle
qui la subit.
Que dis-je? le Socialisme taxe ici, et avec quelque fondement,
l'économie politique d'inconséquence; car, après avoir déclaré qu'il
n'y avait pas de relation entre la richesse commune et la richesse
appropriée, elle a infirmé sa propre assertion et préparé le grief
socialiste, le jour où, confondant la valeur avec l'utilité, elle
a dit que les matériaux et les forces de la nature, c'est-à-dire
les dons de Dieu, avaient une valeur intrinsèque, une valeur qui
leur était propre;--car valeur implique toujours et nécessairement
appropriation. Ce jour-là, l'Économie politique a perdu le droit et
le moyen de justifier logiquement la Propriété.
Ce que je viens dire, ce que j'affirme avec une conviction qui
est pour moi une certitude absolue, c'est ceci: Oui, il y a une
action constante du fonds approprié sur le fonds commun, et sous
ce rapport la première assertion économiste est erronée. Mais la
seconde assertion, développée et exploitée par le socialisme, est
plus funeste encore; car l'action dont il s'agit ne s'accomplit
pas en ce sens qu'elle fait passer le fonds commun dans le fonds
approprié, mais au contraire qu'elle fait incessamment tomber le
domaine approprié dans le domaine commun. La Propriété, juste et
légitime en soi, parce qu'elle correspond toujours à des services,
tend à transformer l'utilité onéreuse en utilité gratuite. Elle est
cet aiguillon qui force l'intelligence humaine à tirer de l'inertie
des forces naturelles latentes. Elle lutte à son profit sans doute,
contre les obstacles qui rendent l'utilité onéreuse. Et quand
l'obstacle est renversé dans une certaine mesure, il se trouve qu'il
a disparu dans cette mesure au profit de tous. Alors l'infatigable
Propriété s'attaque à d'autres obstacles, et ainsi de suite et
toujours, élevant sans cesse le niveau humain, réalisant de plus
en plus la Communauté et avec elle l'Égalité au sein de la grande
famille.
C'est en cela que consiste l'Harmonie vraiment merveilleuse de
l'ordre social naturel. Cette harmonie, je ne puis la décrire sans
combattre des objections toujours renaissantes, sans tomber dans de
fatigantes redites. N'importe, je me dévoue; que le lecteur se dévoue
aussi un peu de son côté.
Il faut bien se pénétrer de cette notion fondamentale: Quand il n'y
a pour personne aucun obstacle entre le désir et la satisfaction (il
n'y en a pas, par exemple, entre nos yeux et la lumière du jour), il
n'y a aucun effort à faire, aucun service à se rendre à soi-même ou à
rendre aux autres, aucune valeur, aucune Propriété possible. Quand un
obstacle existe, toute la série se construit. Nous voyons apparaître
d'abord l'Effort;--puis l'échange volontaire des efforts et des
services;--puis l'appréciation comparée des services ou la Valeur;
enfin, le droit pour chacun de jouir des utilités attachées à ces
valeurs ou la Propriété.
Si, dans cette lutte contre des obstacles toujours égaux, le
concours de la nature et celui du travail étaient aussi toujours
respectivement égaux, la Propriété et la Communauté suivraient des
lignes parallèles sans jamais changer de proportions.
Mais il n'en est pas ainsi. L'aspiration universelle des hommes,
dans leurs entreprises, est de diminuer le rapport de l'effort au
résultat, et, pour cela, d'associer à leur travail une proportion
toujours croissante d'agents naturels. Il n'y a pas sur toute la
terre un agriculteur, un manufacturier, un négociant, un ouvrier,
un armateur, un artiste dont ce ne soit l'éternelle préoccupation.
C'est à cela que tendent toutes leurs facultés; c'est pour cela
qu'ils inventent des outils ou des machines, qu'ils sollicitent les
forces chimiques et mécaniques des éléments, qu'ils se partagent
leurs travaux, qu'ils unissent leurs efforts. Faire plus avec moins,
c'est l'éternel problème qu'ils se posent en tous temps, en tous
lieux, en toutes situations, en toutes choses. Qu'en cela ils soient
mus par l'intérêt personnel, qui le conteste? Quel stimulant les
inciterait avec la même énergie? Chaque homme ayant d'abord ici-bas
la responsabilité de sa propre existence et de son développement,
était-il possible qu'il portât en lui-même un mobile permanent autre
que l'intérêt personnel? Vous vous récriez; mais attendez la fin, et
vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu pense à tous.
Notre constante application est donc de diminuer l'effort
proportionnellement à l'effet utile cherché. Mais quand l'effort
est diminué, soit par la destruction de l'obstacle, soit par
l'invention des machines, la séparation des travaux, l'union des
forces, l'intervention d'un agent naturel, etc., cet effort amoindri
est moins apprécié comparativement aux autres; on rend un moindre
_service_ en le faisant pour autrui; il a moins de Valeur, et il est
très-exact de dire que la Propriété a reculé. L'effet utile est-il
pour cela perdu? Non, d'après l'hypothèse même. Où est-il donc passé?
dans le domaine de la Communauté. Quant à cette portion d'effort
humain que l'effet utile n'absorbe plus, elle n'est pas pour cela
stérile; elle se tourne vers d'autres conquêtes. Assez d'obstacles
se présentent et se présenteront toujours devant l'expansibilité
indéfinie de nos besoins physiques, intellectuels et moraux, pour que
le travail, libre d'un côté, trouve à quoi se prendre de l'autre.--Et
c'est ainsi que le fonds approprié restant le même, le fonds commun
se dilate comme un cercle dont le rayon s'allongerait toujours.
Sans cela, comment pourrions-nous expliquer le progrès, la
civilisation, quelque imparfaite qu'elle soit? Tournons nos regards
sur nous-mêmes; considérons notre faiblesse; comparons notre
vigueur et nos connaissances avec la vigueur et les connaissances
que supposent les innombrables satisfactions qu'il nous est donné
de puiser dans le milieu social. Certes, nous resterons convaincus
que, réduits à nos propres efforts, nous n'en atteindrions pas la
cent-millième partie, mît-on à la disposition de chacun de nous
des millions d'hectares de terre inculte. Il est donc certain
qu'une quantité donnée d'efforts humains réalise immensément plus
de résultats aujourd'hui qu'au temps des Druides. Si cela n'était
vrai que d'un individu, l'induction naturelle serait qu'il vit et
prospère aux dépens d'autrui. Mais puisque le phénomène se manifeste
dans tous les membres de la famille humaine, il faut bien arriver
à cette conclusion consolante, que quelque chose qui n'est pas de
nous est venu à notre aide; que la coopération gratuite de la nature
s'est progressivement ajouté à nos propres efforts, et qu'elle reste
gratuite à travers toutes nos transactions;--car si elle n'était pas
gratuite, elle n'expliquerait rien.
De ce qui précède, nous devons déduire ces formules:
_Toute propriété est une Valeur; toute Valeur est une Propriété._
_Ce qui n'a pas de valeur est gratuit; ce qui est gratuit est commun._
_Baisse de valeur, c'est approximation vers la gratuité._
_Approximation vers la gratuité, c'est réalisation partielle de
Communauté._
Il est des temps où l'on ne peut prononcer certains mots sans
s'exposer à de fausses interprétations. Il ne manquera pas de gens
prêts à s'écrier, dans une intention laudative ou critique, selon le
camp: «L'auteur parle de communauté, donc il est communiste.» Je m'y
attends, et je m'y résigne. Mais en acceptant d'avance le calice, je
n'en dois pas moins m'efforcer de l'éloigner.
Il faudra que le lecteur ait été bien inattentif (et c'est pourquoi
la classe de lecteurs la plus redoutable est celle qui ne lit pas),
s'il n'a pas vu l'abîme qui sépare la Communauté et le Communisme.
Entre ces deux idées, il y a toute l'épaisseur non-seulement de la
propriété, mais encore du droit, de la liberté, de la justice, et
même de la personnalité humaine.
La Communauté s'entend des biens dont nous jouissons en commun, par
destination providentielle sans qu'il y ait aucun effort à faire
pour les appliquer à notre usage;--ils ne peuvent donc donner lieu à
aucun service, à aucune transaction, à aucune Propriété. Celle-ci a
pour fondement le droit que nous avons de nous rendre des services à
nous-mêmes, ou d'en rendre aux autres à charge de revanche.
Ce que le Communiste veut mettre en commun, ce n'est pas le don
gratuit de Dieu, c'est l'effort humain, c'est le service.
Il veut que chacun porte à la masse le fruit de son travail, et il
charge ensuite l'autorité de faire de cette masse une répartition
équitable.
Or, de deux choses l'une: ou cette répartition se fera
proportionnellement aux mises, ou elle sera assise sur une autre base.
Dans le premier cas, le communisme aspire à réaliser, quant au
résultat, l'ordre actuel, se bornant à substituer l'arbitraire d'un
seul à la liberté de tous.
Dans le second cas, quelle sera la base de la répartition? Le
Communisme répond: L'égalité.--Quoi! l'égalité sans avoir égard à
la différence des peines! On aura _part égale_, qu'on ait travaillé
six heures ou douze, machinalement ou avec intelligence!--Mais c'est
de toutes les inégalités la plus choquante; en outre, c'est la
destruction de toute activité, de toute liberté, de toute dignité,
de toute sagacité. Vous prétendez tuer la concurrence; mais prenez
garde, vous ne faites que la transformer. On concourt aujourd'hui à
qui travaillera plus et mieux. On concourra, sous votre régime, à qui
travaillera plus mal et moins.
Le communisme méconnaît la nature même de l'homme. L'effort est
pénible en lui-même. Qu'est-ce qui nous y détermine? Ce ne peut
être qu'un sentiment plus pénible encore, un besoin à satisfaire,
une douleur à éloigner, un bien à réaliser. Notre mobile est donc
l'intérêt personnel. Quand on demande au communisme ce qu'il y
veut substituer, il répond par la bouche de Louis Blanc: _Le point
d'honneur_,--et par celle de M. Cabet: _La fraternité_. Faites donc
que j'éprouve les sensations d'autrui, afin que je sache au moins
quelle direction je dois imprimer à mon travail.
Et puis qu'est-ce qu'un point d'honneur, une fraternité, mis en
oeuvre dans l'humanité entière par l'incitation et sous l'inspection
de MM. Louis Blanc et Cabet?
Mais je n'ai pas ici à réfuter le communisme. Tout ce que je veux
faire remarquer, c'est qu'il est justement l'opposé, en tous points,
du système que j'ai cherché à établir.
Nous reconnaissons à l'homme le droit de se servir lui-même, ou de
servir les autres à des conditions librement débattues. Le communisme
nie ce droit, puisqu'il centralise tous les services dans les mains
d'une autorité arbitraire.
Notre doctrine est fondée sur la Propriété. Le Communisme est fondé
sur la spoliation systématique, puisqu'il consiste à livrer à l'un,
sans compensation, le travail de l'autre. En effet, s'il distribuait
à chacun selon son travail, il reconnaîtrait la propriété, il ne
serait plus le Communisme.
Notre doctrine est fondée sur la liberté. À vrai dire, propriété et
liberté, c'est à nos yeux une seule et même chose; car ce qui fait
qu'on est propriétaire de son service, c'est le droit et la faculté
d'en disposer. Le Communisme anéantit la liberté, puisqu'il ne laisse
à personne la libre disposition de son travail.
Notre doctrine est fondée sur la justice; le Communisme, sur
l'injustice. Cela résulte de ce qui précède.
Il n'y a donc qu'un point de contact entre les communistes et nous:
c'est une certaine similitude des syllabes qui entrent dans les mots
_communisme_ et _communauté_.
Mais que cette similitude n'égare pas l'esprit du lecteur. Pendant
que le Communisme est la négation de la Propriété, nous voyons dans
notre doctrine sur la Communauté l'affirmation la plus explicite et
la démonstration la plus péremptoire de la Propriété.
Car si la légitimité de la propriété a pu paraître douteuse et
inexplicable, même à des hommes qui n'étaient pas communistes, c'est
qu'ils croyaient qu'elle concentrait entre les mains de quelques-uns,
à l'exclusion de quelques autres, les dons de Dieu communs à
l'origine. Nous croyons avoir radicalement dissipé ce doute, en
démontrant que ce qui était commun par destination providentielle
reste commun à travers toutes les transactions humaines, le domaine
de la propriété ne pouvant jamais s'étendre au delà de la valeur, du
droit onéreusement acquis par des services rendus.
Et, dans ces termes, qui peut nier la propriété? Qui pourrait, sans
folie, prétendre que les hommes n'ont aucun droit sur leur propre
travail, qu'ils reçoivent, sans droit, les services volontaires de
ceux à qui ils ont rendu de volontaires services?
* * * * *
Il est un autre mot sur lequel je dois m'expliquer, car dans ces
derniers temps on en a étrangement abusé. C'est le mot _gratuité_.
Ai-je besoin de dire que j'appelle gratuit, non point ce qui ne coûte
rien à un homme, parce qu'on l'a pris à un autre, mais ce qui ne
coûte rien à personne?
Quand Diogène se chauffait au soleil, on pouvait dire qu'il se
chauffait gratuitement, car il recueillait de la libéralité divine
une satisfaction qui n'exigeait aucun travail, ni de lui ni d'aucun
de ses contemporains. J'ajoute que cette chaleur des rayons solaires
reste gratuite alors que le propriétaire la fait servir à mûrir son
blé et ses raisins, attendu qu'en vendant ses raisins et son blé, il
se fait payer ses services et non ceux du soleil. Cette vue peut être
erronée (en ce cas, il ne nous reste qu'à nous faire communiste);
mais, en tous cas, tel est le sens que je donne et qu'emporte
évidemment le mot _gratuité_.
On parle beaucoup, depuis la République, de crédit _gratuit_,
d'instruction _gratuite_. Mais il est clair qu'on enveloppe un
grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l'État peut faire que
l'instruction se répande, comme la lumière du jour, sans qu'il en
coûte aucun effort à personne? Est-ce qu'il peut couvrir la France
d'institutions et de professeurs qui ne se fassent pas payer de
manière ou d'autre? Tout ce que l'État peut faire, c'est ceci: au
lieu de laisser chacun réclamer et rémunérer volontairement ce genre
de services, l'État peut arracher, par l'impôt, cette rémunération
aux citoyens, et leur faire distribuer ensuite l'instruction de
son choix, sans exiger d'eux une seconde rémunération. En ce cas,
ceux qui n'apprennent pas payent pour ceux qui apprennent, ceux
qui apprennent peu pour ceux qui apprennent beaucoup, ceux qui
se destinent aux travaux manuels pour ceux qui embrasseront les
carrières libérales. C'est le Communisme appliqué à une branche de
l'activité humaine. Sous ce régime; que je n'ai pas à juger ici, on
pourra dire, on devra dire: _l'instruction est commune_, mais il
serait ridicule de dire: _l'instruction est gratuite_. Gratuite! oui,
pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, mais non pour ceux qui la
payent, sinon au professeur, du moins au percepteur.
Il n'est rien que l'État ne puisse donner _gratuitement_ à ce compte;
et si ce mot n'était pas une mystification, ce n'est pas seulement
l'instruction _gratuite_ qu'il faudrait demander à l'État, mais la
nourriture _gratuite_, le vêtement _gratuit_, le vivre et le couvert
_gratuits_, etc. Qu'on y prenne garde. Le peuple en est presque là;
du moins il ne manque pas de gens qui demandent en son nom le crédit
_gratuit_, les instruments de travail _gratuits_, etc., etc. Dupes
d'un mot, nous avons fait un pas dans le Communisme; quelle raison
avons-nous de n'en pas faire un second, puis un troisième, jusqu'à
ce que toute liberté, toute propriété, toute justice y aient passé?
Dira-t-on que l'instruction est si universellement nécessaire qu'on
peut, en sa faveur, faire fléchir le droit et les principes? Mais
quoi! est-ce que l'alimentation n'est pas plus nécessaire encore?
_Primo vivere, deinde philosophari_, dira le peuple, et je ne sais en
vérité ce qu'on aura à lui répondre.
Qui sait? ceux qui m'imputeront à communisme d'avoir constaté la
communauté providentielle des dons de Dieu seront peut-être les mêmes
qui violeront le droit d'apprendre et d'enseigner, c'est-à-dire la
propriété dans son essence. Ces inconséquences sont plus surprenantes
que rares.
IX
PROPRIÉTÉ FONCIÈRE
Si l'idée dominante de cet écrit est vraie, voici comment il faut se
représenter l'Humanité dans ses rapports avec le monde extérieur.
Dieu a créé la terre. Il a mis à sa surface et dans ses entrailles
une foule de choses utiles à l'homme, en ce qu'elles sont propres à
satisfaire ses besoins.
En outre, il a mis dans la matière des forces: gravitation,
élasticité, porosité, compressibilité, calorique, lumière,
électricité, cristallisation, vie végétale.
Il a placé l'homme en face de ces matériaux et de ces forces. Il les
lui a livrés gratuitement.
Les hommes se sont mis à exercer leur activité sur ces matériaux et
ces forces; par là ils se sont rendu service à eux-mêmes. Ils ont
aussi travaillé les uns pour les autres; par là ils se sont rendu des
services réciproques. Ces services comparés dans l'échange ont fait
naître l'idée de Valeur, et la Valeur celle de Propriété.
Chacun est donc devenu propriétaire en proportion de ses services.
Mais les forces et les matériaux, donnés par Dieu gratuitement à
l'homme dès l'origine, sont demeurés, sont encore et seront toujours
gratuits, à travers toutes les transactions humaines; car, dans les
appréciations auxquelles donnent lieu les échanges, ce sont les
_services humains_, et non les _dons de Dieu_ qui _s'évaluent_.
Il résulte de là qu'il n'y en a pas un seul parmi nous, tant que les
transactions sont libres, qui cesse jamais d'être usufruitier de ces
dons. Une seule condition nous est posée, c'est d'exécuter le travail
nécessaire pour les mettre à notre portée, ou, si quelqu'un prend
cette peine pour nous, de prendre pour lui une peine équivalente.
Si c'est là la vérité, certes la Propriété est inébranlable.
L'universel instinct de l'Humanité, plus infaillible qu'aucune
élucubration individuelle, s'en tenait, sans l'analyser, à cette
donnée, quand la théorie est venue scruter les fondements de la
Propriété.
Malheureusement elle débuta par une confusion: elle prit l'Utilité
pour la Valeur. Elle attribua une _valeur_ propre, indépendante
de tout service humain, soit aux matériaux, soit aux forces de
la nature. À l'instant la propriété fut aussi injustifiable
qu'inintelligible.
Car Utilité est un rapport entre la chose et notre organisation.
Elle n'implique nécessairement ni efforts, ni transactions, ni
comparaisons; elle se peut concevoir en elle-même et relativement à
l'homme isolé. Valeur, au contraire, est un rapport d'homme à homme;
pour exister il faut qu'elle existe en double, rien d'isolé ne se
pouvant comparer. Valeur implique que celui qui la détient ne la
cède que contre une valeur égale.--La théorie qui confond ces deux
idées arrive donc à supposer qu'un homme, dans l'échange, donne de
la prétendue valeur de création naturelle contre de la vraie valeur
de création humaine, de l'utilité qui n'a exigé aucun travail contre
de l'utilité qui en a exigé, en d'autres termes, qu'il peut profiter
du travail d'autrui sans travailler.--La théorie appela la Propriété
ainsi comprise d'abord _monopole nécessaire_, puis _monopole_ tout
court, ensuite _illégitimité_, et finalement _vol_.
La Propriété foncière reçut le premier choc. Cela devait être. Ce
n'est pas que toutes les industries ne fassent intervenir dans leur
oeuvre des forces naturelles; mais ces forces se manifestent d'une
manière beaucoup plus éclatante, aux yeux de la multitude, dans les
phénomènes de la vie végétale et animale, dans la production des
aliments et de ce qu'on nomme improprement _matières premières_,
oeuvres spéciales de l'agriculture.
D'ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre révolter la
conscience humaine, c'était sans doute celui qui s'appliquait aux
choses les plus nécessaires à la vie.
La confusion dont il s'agit, déjà fort spécieuse au point de vue
scientifique, puisque aucun théoricien que je sache n'y a échappé,
devenait plus spécieuse encore par le spectacle qu'offre le monde.
On voyait souvent le Propriétaire foncier vivre sans travailler, et
l'on en tirait cette conclusion assez plausible: «Il faut bien qu'il
ait trouvé le moyen de se faire rémunérer pour autre chose que pour
son travail.» Cette autre chose, que pouvait-elle être, sinon la
fécondité, la productivité, la coopération de l'instrument, le sol?
C'est donc la _rente du sol_ qui fut flétrie, selon les époques, des
noms de monopole nécessaire, privilége, illégitimité, vol.
Il faut le dire: la théorie a rencontré sur son chemin un fait qui a
dû contribuer puissamment à l'égarer. Peu de terres, en Europe, ont
échappé à la conquête et à tous les abus qu'elle entraîne. La science
a pu confondre la manière dont la Propriété foncière a été acquise
violemment avec la manière dont elle se forme naturellement.
Mais il ne faut pas imaginer que la fausse définition du mot _valeur_
se soit bornée à ébranler la Propriété foncière. C'est une terrible
et infatigable puissance que la logique, qu'elle parte d'un bon ou
d'un mauvais principe! Comme la terre, a-t-on dit, fait concourir à
la production de la valeur la lumière, la chaleur, l'électricité, la
vie végétale, etc., de même le capital ne fait-il pas concourir à la
production de la valeur le vent, l'élasticité, la gravitation? Il y
a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font payer aussi
l'intervention des agents naturels. Cette rémunération leur arrive
par l'intérêt du capital, comme aux propriétaires fonciers par la
rente du sol. Guerre donc à l'Intérêt comme à la Rente!