le prix des bas (comme celui des livres, des transports et de toutes
choses) ne baisse, sous l'action du capital, qu'en laissant entre
les mains de l'acheteur une partie du prix ancien. C'est même là
un pléonasme presque puéril; l'ouvrier, qui paye 2 francs ce qu'il
aurait payé 6 francs autrefois, a donc 4 francs en disponibilité. Or
c'est justement dans cette proportion que le travail humain a été
remplacé par des forces naturelles. Ces forces sont donc une pure
et simple conquête, qui n'altère en rien le rapport du travail à la
rémunération disponible. Que le lecteur veuille bien se rappeler que
la réponse à cette objection avait été d'avance préparée (page 68 et
suiv.), lorsque, observant l'homme dans l'isolement, ou bien réduit
encore à la primitive loi du troc, je le mettais en garde contre
l'illusion si commune que j'essaye ici de détruire.
Laissons donc sans scrupule les capitaux se créer, se multiplier
suivant _leurs_ propres tendances et celles du coeur humain. N'allons
pas nous imaginer que lorsque le rude travailleur économise pour ses
vieux jours, lorsque le père de famille songe à la carrière de son
fils ou à la dot de sa fille, ils n'exercent cette noble faculté
de l'homme, la Prévoyance, qu'au préjudice du bien général. Il en
serait ainsi, les vertus privées seraient en antagonisme avec le bien
public, s'il y avait incompatibilité entré le Capital et le Travail.
Loin que l'humanité ait été soumise à cette contradiction, disons
plus, à cette impossibilité (car comment concevoir le mal progressif
dans l'ensemble résultant du bien progressif dans les fractions?), il
faut reconnaître qu'au contraire la Providence, dans sa justice et
sa bonté, a réservé, dans le progrès, une plus belle part au Travail
qu'au Capital, un stimulant plus efficace, une récompense plus
libérale à celui qui verse actuellement la sueur de son front, qu'à
celui qui vit sur la sueur de ses pères.
En effet, étant admis que tout accroissement de capital est suivi
d'un accroissement nécessaire de bien-être général, j'ose poser comme
inébranlable, quant à la distribution de ce bien-être, l'axiome
suivant:
«_À mesure que les capitaux s'accroissent, la part_ absolue _des
capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part_ relative
_diminue_. _Au contraire, les travailleurs voient augmenter leur part
dans les deux sens._»
Je ferai mieux comprendre ma pensée par des chiffres.
Représentons les produits totaux de la société, à des époques
successives, par les chiffres 1,000, 2,000, 3,000, 4,000, etc.
Je dis que le prélèvement du capital descendra successivement
de 50 p. 100 à 40, 35, 30 p. 100, et celui du travail s'élèvera
par conséquent de 50 p. 100 à 60, 65, 70 p. 100.--De telle sorte
néanmoins que la part _absolue_ du capital soit toujours plus grande
à chaque période, bien que sa part _relative_ soit plus petite.
Ainsi le partage se fera de la manière suivante:
Produit total.--Part du capital.--Part du travail.
Première période 1000 500 500
Deuxième période 2000 800 1200
Troisième période 3000 1050 1950
Quatrième période 4000 1200 2800
Telle est la grande, admirable, consolante, nécessaire et
_inflexible_ loi du capital. La démontrer c'est, ce me semble,
frapper de discrédit ces déclamations dont on nous rebat les oreilles
depuis si longtemps contre l'_avidité_, la _tyrannie_ du plus
puissant instrument de civilisation et d'_égalisation_ qui sorte des
facultés humaines.
Cette démonstration se divise en deux. Il faut prouver d'abord que la
part _relative_ du capital va diminuant sans cesse.
Ce ne sera pas long, car cela revient à dire: _Plus les capitaux
abondent, plus l'intérêt baisse_. Or c'est un point de fait
incontestable et incontesté. Non-seulement la science l'explique,
mais il crève les yeux. Les Écoles les plus excentriques l'admettent;
celle qui s'est spécialement posée comme l'adversaire de l'_infernal_
capital, en fait la base de sa théorie, car c'est de cette baisse
visible de l'intérêt qu'elle conclut à son anéantissement fatal;
or, dit-elle, puisque cet anéantissement est fatal, puisqu'il doit
arriver dans un temps donné, puisqu'il implique la réalisation
du bien absolu, il faut le hâter et le décréter.--Je n'ai pas à
réfuter ici ces principes et les inductions qu'on en tire. Je
constate seulement que toutes les Écoles économistes, socialistes,
égalitaires et autres, admettent, en point de fait, que dans l'ordre
_naturel_ des sociétés, l'intérêt baisse d'autant plus que les
capitaux abondent davantage. Leur plût-il de ne point l'admettre,
le fait n'en serait pas moins assuré. Le fait a pour lui l'autorité
du genre humain et l'acquiescement, involontaire peut-être, de tous
les capitalistes du monde. Il est de fait que l'intérêt des capitaux
est moins élevé en Espagne qu'au Mexique, en France qu'en Espagne,
en Angleterre qu'en France, et en Hollande qu'en Angleterre. Or,
quand l'intérêt descend de 20 p. 100 à 15 p. 100, et puis à 10, à
8, à 6, à 5, à 4-1/2, à 4, à 3-1/2, à 3 p. 100, qu'est-ce que cela
veut dire relativement à la question qui nous occupe? Cela veut
dire que le capital, pour son concours, dans l'oeuvre industrielle,
à la réalisation du bien-être, se contente, ou, si l'on veut, est
forcé de se contenter d'une part de plus en plus réduite à mesure
qu'il s'accroît. Entrait-il pour un tiers dans la valeur du blé,
des maisons, des lins, des navires, des canaux? en d'autres termes,
quand on vendait ces choses, revenait-il un tiers aux capitalistes et
deux tiers aux travailleurs? Peu à peu les capitalistes ne reçoivent
plus qu'un quart, un cinquième, un sixième; leur part _relative_ va
décroissant; celle des travailleurs augmente dans la même proportion,
et la première partie de ma démonstration est faite.
Il me reste à prouver que la part _absolue_ du capital s'accroît sans
cesse. Il est bien vrai que l'intérêt tend à baisser. Mais quand et
pourquoi? Quand et parce que le capital augmente. Il est donc fort
possible que le produit total s'accroisse, bien que le _percentage_
diminue. Un homme a plus de rentes avec 200,000 francs à 4 p. 100
qu'avec 100,000 francs à 5 p. 100, encore que, dans le premier cas,
il fasse payer moins cher aux travailleurs l'usage du capital. Il
en est de même d'une nation et de l'humanité tout entière. Or je
dis que le _percentage_ dans sa tendance à baisser, ne doit ni ne
peut suivre une progression tellement rapide que la _somme totale_
des intérêts soit moins grande alors que les capitaux abondent que
lorsqu'ils sont rares. J'admets bien que si le capital de l'humanité
est représenté par 100 et l'intérêt par 5,--cet intérêt ne sera
plus que de 4 alors que le capital sera monté à 200.--Ici l'on voit
la simultanéité des deux effets. Moindre part _relative_, plus
grande part _absolue_.--Mais je n'admets pas, dans l'hypothèse, que
l'élévation du capital de 100 à 200 puisse faire tomber l'intérêt
de 5 p. 100 à 2 p. 100, par exemple.--Car, s'il en était ainsi, le
capitaliste qui avait 5,000 francs de rentes avec 100,000 francs de
capital, n'aurait plus que 4,000 francs de rentes avec 200,000 de
capital.--Résultat contradictoire, et impossible, anomalie étrange
qui rencontrerait le plus simple et le plus agréable de tous les
remèdes; car alors, pour augmenter ses rentes, il suffirait de manger
la moitié de son capital. Heureuse et bizarre époque où il nous sera
donné de nous enrichir en nous appauvrissant!
Il ne faut donc pas perdre de vue que la combinaison de ces deux
faits corrélatifs: accroissement du capital, abaissement de
l'intérêt, s'accomplit _nécessairement_ de telle façon que le produit
total augmente sans cesse.
Et, pour le dire en passant, ceci détruit d'une manière radicale et
absolue l'illusion de ceux qui s'imaginent que parce que l'intérêt
baisse il tend à s'anéantir. Il en résulterait qu'un jour viendra où
le capital se sera tellement développé qu'il ne donnera plus rien à
ses possesseurs. Qu'on se tranquillise; avant ce temps-là, ceux-ci se
hâteront de dissiper le fonds pour faire reparaître le revenu.
Ainsi la grande loi du Capital et du Travail, en ce qui concerne
le partage du produit de la collaboration, est déterminée. Chacun
d'eux a une part _absolue_ de plus en plus grande, mais la part
_proportionnelle_ du Capital diminue sans cesse comparativement à
celle du Travail.
Cessez donc, capitalistes et ouvriers, de vous regarder d'un oeil de
défiance et d'envie. Fermez l'oreille à ces déclamations absurdes,
dont rien n'égale l'orgueil si ce n'est l'ignorance, qui, sous
promesse d'une philanthropie en perspective, commencent par soulever
la discorde actuelle. Reconnaissez que vos intérêts sont communs,
identiques, quoi qu'on en dise, qu'ils se confondent, qu'ils tendent
ensemble vers la réalisation du bien général, que les sueurs de la
génération présente se mêlent aux sueurs des générations passées,
qu'il faut bien qu'une part de rémunération revienne à tous ceux
qui concourent à l'oeuvre, et que la plus ingénieuse comme la plus
équitable répartition s'opère entre vous, par la sagesse des lois
providentielles, sous l'empire de transactions libres et volontaires,
sans qu'un Sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses décrets
aux dépens de votre bien-être, de votre liberté, de votre sécurité et
de votre _dignité_.
Le Capital a sa racine dans trois attributs de l'homme: la
Prévoyance, l'Intelligence et la Frugalité. Pour se déterminer à
former un capital, il faut en effet prévoir l'avenir, lui sacrifier
le présent, exercer un noble empire sur soi-même et sur ses appétits,
résister non-seulement à l'appât des jouissances actuelles, mais
encore aux aiguillons de la vanité et aux caprices de l'opinion
publique, toujours si partiale envers les caractères insouciants et
prodigues. Il faut encore lier les effets aux causes, savoir par
quels procédés, par quels instruments la nature se laissera dompter
et assujettir à l'oeuvre de la production. Il faut surtout être animé
de l'esprit de famille, et ne pas reculer devant des sacrifices dont
le fruit sera recueilli par les êtres chéris qu'on laissera après
soi. Capitaliser, c'est préparer le vivre, le couvert, l'abri, le
loisir, l'instruction, l'indépendance, la dignité aux générations
futures. Rien de tout cela ne se peut faire sans mettre en exercice
les vertus les plus sociales, qui plus est, sans les convertir en
habitudes.
Il est cependant bien commun d'attribuer au Capital une sorte
d'efficace funeste, dont l'effet serait d'introduire l'égoïsme, la
dureté, le machiavélisme dans le coeur de ceux qui y aspirent ou
le possèdent. Mais ne fait-on pas confusion? Il y a des pays où le
travail ne mène pas à grand'chose. Le peu qu'on gagne, il faut le
partager avec le fisc. Pour vous arracher le fruit de vos sueurs,
ce qu'on nomme l'État vous enlace d'une multitude d'entraves.
Il intervient dans tous vos actes, il se mêle de toutes vos
transactions; il régente votre intelligence et votre foi; il déplace
tous les intérêts, et met chacun dans une position artificielle
et précaire; il énerve l'activité et l'énergie individuelle en
s'emparant de la direction de toutes choses; il fait retomber la
responsabilité des actions sur ceux à qui elle ne revient pas; en
sorte que, peu à peu, la notion du juste et de l'injuste s'efface;
il engage la nation, par sa diplomatie, dans toutes les querelles du
monde, et puis il y fait intervenir la marine et l'armée; il fausse
autant qu'il est en lui l'intelligence des masses sur les questions
économiques, car il a besoin de leur faire croire que ses folles
dépenses, ses injustes agressions, ses conquêtes, ses colonies,
sont pour elles une source de richesses. Dans ces pays le capital a
beaucoup de peine à se former par les voies naturelles. Ce à quoi
l'on aspire surtout, c'est à le soutirer par la force et par la ruse
à ceux qui l'ont créé. Là, on voit les hommes s'enrichir par la
guerre, les fonctions publiques, le jeu, les fournitures, l'agiotage,
les fraudes commerciales, les entreprises hasardées, les marchés
publics, etc. Les qualités requises pour arracher ainsi le capital
aux mains de ceux qui le forment sont précisément l'opposé de celles
qui sont nécessaires pour le former. Il n'est donc pas surprenant que
dans ces pays-là il s'établisse une sorte d'association entre ces
deux idées: _capital_ et _égoïsme_; et cette association devient
indestructible, si toutes les idées morales de ce pays se puisent
dans l'histoire de l'antiquité et du moyen âge.
Mais lorsqu'on porte sa pensée, non sur la soustraction des capitaux,
mais sur leur formation par l'activité intelligente, la prévoyance et
la frugalité, il est impossible de ne pas reconnaître qu'une vertu
sociale et moralisante est attachée à leur acquisition.
S'il y a de la sociabilité morale dans la formation du capital,
il n'y en a pas moins dans son action. Son effet propre est de
faire concourir la nature; de décharger l'homme de ce qu'il y a de
plus matériel, de plus musculaire, de plus brutal dans l'oeuvre
de la production; de faire prédominer de plus en plus le principe
intelligent; d'agrandir de plus en plus la place, je ne dis pas de
l'oisiveté, mais du loisir; de rendre de moins en moins impérieuse,
par la facilité de la satisfaction, la voix des besoins grossiers,
et d'y substituer des jouissances plus élevées, plus délicates, plus
pures, plus artistiques, plus spirituelles.
Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, qu'on considère le
Capital dans ses rapports avec nos besoins qu'il ennoblit, avec nos
efforts qu'il soulage, avec nos satisfactions qu'il épure, avec la
nature qu'il dompte, avec la moralité qu'il change en habitude, avec
la sociabilité qu'il développe, avec l'égalité qu'il provoque, avec
la liberté dont il vit, avec l'équité qu'il réalise par les procédés
les plus ingénieux, partout, toujours et à la condition qu'il se
forme et agisse dans un ordre social qui ne soit pas détourné de ses
voies naturelles, nous reconnaîtrons en lui ce qui est le cachet de
toutes les grandes lois providentielles: l'Harmonie.
VIII
PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ
Reconnaissant à la terre, aux agents naturels, aux instruments de
travail, ce qui est incontestablement en eux: le don d'engendrer
l'Utilité, je me suis efforcé de leur arracher ce qui leur a été
faussement attribué: la faculté de créer de la Valeur, faculté qui
n'appartient qu'aux Services que les hommes échangent entre eux.
Cette rectification si simple, en même temps qu'elle raffermira
la propriété en lui restituant son véritable caractère, révèlera
à la science un fait prodigieux, et, si je ne me trompe, par elle
encore inaperçu, le fait d'une Communauté réelle, essentielle,
_progressive_, résultat providentiel de tout ordre social qui a pour
régime la Liberté, et dont l'évidente destination est de conduire,
comme des frères, tous les hommes, de l'Égalité primitive, celle du
dénûment et de l'ignorance, vers l'Égalité finale dans la possession
du bien-être et de la vérité.
Si cette radicale distinction entre l'Utilité des choses et la Valeur
des services est vraie en elle-même ainsi que dans ses déductions,
il n'est pas possible qu'on en méconnaisse la portée; car elle ne
va à rien moins qu'à l'absorption de l'utopie dans la science, et
à réconcilier les écoles antagoniques dans une commune foi qui
donne satisfaction à toutes les intelligences comme à toutes les
aspirations.
Hommes de propriété et de loisir, à quelque degré de l'échelle
sociale que vous soyez parvenus à force d'activité, de probité,
d'ordre, d'économie, d'où vient le trouble qui vous a saisis? Ah!
voici que le souffle parfumé, mais empoisonné de l'Utopie, menace
votre existence. On dit, on vocifère que le bien par vous amassé pour
assurer un peu de repos à votre vieillesse, du pain, de l'instruction
et une carrière à vos enfants, vous l'avez acquis aux dépens de
vos frères; on dit que vous êtes placés entre les dons de Dieu et
les pauvres; que, comme des collecteurs avides, vous avez prélevé,
sous le nom de Propriété, Intérêt, Rente, Loyer, une taxe sur ces
dons; que vous avez intercepté, pour les vendre, les bienfaits que
le Père commun avait prodigués à tous ses enfants; on vous appelle
à restituer; et ce qui augmente votre effroi, c'est que dans la
défense de vos avocats se trouve trop souvent cet aveu implicite:
l'usurpation est flagrante, mais elle est nécessaire. Et moi je
dis: Non, vous n'avez pas intercepté les dons de Dieu. Vous les
avez gratuitement recueillis des mains de la nature, c'est vrai;
mais aussi vous les avez gratuitement transmis à vos frères sans
en rien réserver. Ils ont agi de même envers vous, et les seules
choses qui aient été réciproquement _compensées_, ce sont les efforts
physiques ou intellectuels, les sueurs répandues, les dangers bravés,
l'habileté déployée, les privations acceptées, la peine prise, les
_services reçus et rendus_. Vous n'avez peut-être songé qu'à vous,
mais votre intérêt personnel même a été l'instrument d'une Providence
infiniment prévoyante et sage pour élargir sans cesse, au sein du
genre humain, le domaine de la Communauté; car, sans vos efforts,
tous ces _effets utiles_ que vous avez sollicités de la nature pour
les répandre, sans rémunération, parmi les hommes, seraient restés
dans une éternelle inertie. Je dis: _sans rémunération_, parce que
celle que vous avez reçue n'est qu'une simple restitution de vos
efforts, et non point du tout le prix des dons de Dieu. Vivez donc en
paix, sans crainte et sans scrupule. Vous n'avez d'autre Propriété
au monde que votre droit à des services, en échange de services par
vous loyalement rendus, par vos frères volontairement acceptés. Cette
propriété-là est légitime, inattaquable; aucune utopie ne prévaudra
contre elle, car elle se combine et se confond avec l'essence même de
notre nature. Aucune théorie ne parviendra jamais ni à l'ébranler ni
à la flétrir.
Hommes de labeur et de privations, vous ne pouvez fermer les yeux
sur cette vérité que le point de départ du genre humain est une
entière Communauté, une parfaite Égalité de misère, de dénûment et
d'ignorance. Il se rachète à la sueur de son front, et se dirige vers
une autre Communauté, celle des dons de Dieu successivement obtenus
avec de moindres efforts; vers une autre Égalité, celle du bien-être,
des lumières et de la dignité morale. Oui, les pas des hommes sur
cette route de perfectibilité sont inégaux, et vous ne pourriez vous
en plaindre qu'autant que la marche plus précipitée de l'avant-garde
fût de nature à retarder la vôtre. Mais c'est tout le contraire. Il
ce jaillit pas une étincelle dans une intelligence qui n'éclaire à
quelque degré votre intelligence; il ne s'accomplit pas un progrès,
sous le mobile propriétaire, qui ne soit pour vous un progrès; il
ne se forme pas une richesse qui ne tende à votre affranchissement,
pas un capital qui n'augmente la proportion de vos jouissances à
votre travail, pas une acquisition qui ne soit pour vous une facilité
d'acquisition, pas une Propriété dont la mission ne soit d'élargir, à
votre profit, le domaine de la Communauté. L'ordre social naturel a
été si artistement arrangé par le divin Ouvrier, que les plus avancés
dans la voie de la rédemption vous tendent une main secourable,
volontairement ou à leur insu, qu'ils en aient ou non la conscience;
car il a disposé les choses de telle sorte qu'aucun homme ne peut
travailler honnêtement pour lui-même sans travailler en même temps
pour tous. Et il est rigoureusement vrai de dire que toute atteinte
portée à cet ordre merveilleux ne serait pas seulement de votre part
un homicide, mais un suicide. L'humanité est une chaîne admirable où
s'accomplit ce miracle, que les premiers chaînons communiquent à tous
les autres un mouvement progressif de plus en plus rapide jusqu'au
dernier.
Hommes de philanthropie; amants de l'égalité, aveugles défenseurs,
dangereux amis de ceux qui souffrent attardés sur la route de la
civilisation, vous qui cherchez le règne de la Communauté en ce
monde, pourquoi commencez-vous par ébranler les intérêts et les
consciences? Pourquoi, dans votre orgueil, aspirez-vous à ployer
toutes les volontés sous le joug de vos inventions sociales? Cette
Communauté après laquelle vous soupirez, comme devant étendre le
royaume de Dieu sur la terre, ne voyez-vous pas que Dieu lui-même
y a songé et pourvu? qu'il ne vous a pas attendus pour en faire le
patrimoine de ses enfants? qu'il n'a pas besoin de vos conceptions
ni de vos violences? qu'elle se réalise tous les jours en vertu de
ses admirables décrets? que pour l'exécution de sa volonté, il ne
s'en est rapporté ni à la contingence de vos puérils arrangements, ni
même à l'expression croissante du principe sympathique manifesté par
la charité; mais qu'il a confié la réalisation de ses desseins à la
plus active, à la plus intime, à la plus permanente de nos énergies,
l'Intérêt personnel, sûr que celle-là ne se repose jamais? Étudiez
donc le mécanisme social, tel qu'il est sorti des mains du grand
Mécanicien; vous resterez convaincus qu'il témoigne d'une universelle
sollicitude qui laisse bien loin derrière elle vos rêves et vos
chimères. Peut-être alors, au lieu de prétendre refaire l'oeuvre
divine, vous vous contenterez de la bénir.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas de place sur cette terre pour
les réformes et les réformateurs. Ce n'est pas à dire que l'humanité
ne doive appeler de ses voeux, encourager de sa reconnaissance les
hommes d'investigation, de science et de dévouement, les coeurs
fidèles à la démocratie. Ils ne lui sont encore que trop nécessaires,
non point pour renverser les lois sociales, mais, au contraire,
pour combattre les obstacles artificiels qui en troublent et
pervertissent l'action. En vérité, il est difficile de comprendre
comment on répète sans cesse ces banalités: «L'économie politique
est optimiste quant aux faits accomplis; elle affirme que ce qui
doit être _est_; à l'aspect du mal comme à l'aspect du bien, elle
se contente de dire: _laissez faire_.» Quoi! nous ignorerions que
le point de départ de l'humanité est la misère, l'ignorance, le
règne de la force brutale, ou nous serions _optimistes à l'égard
de ces faits accomplis_! Quoi! nous ignorerions que le moteur des
êtres humains est l'aversion de toute douleur, de toute fatigue,
et que, le travail étant une fatigue, la première manifestation de
l'intérêt personnel parmi les hommes a été de s'en rejeter les uns
aux autres le pénible fardeau! Les mots Anthropophagie, Guerre,
Esclavage, Privilége, Monopole, Fraude, Spoliation, Imposture, ne
seraient jamais parvenus à notre oreille, ou nous verrions dans ces
abominations des rouages nécessaires à l'oeuvre du progrès! Mais
n'est-ce pas un peu volontairement que l'on confond ainsi toutes
choses pour nous accuser de les confondre? Quand nous admirons la loi
providentielle des transactions, quand nous disons que les intérêts
concordent, quand nous en concluons que leur gravitation naturelle
tend à réaliser l'égalité relative et le progrès général, apparemment
c'est de l'action de ces lois et non de leur perturbation que nous
attendons l'harmonie. Quand nous disons: _laissez faire_, apparemment
nous entendons dire: _laissez agir ces lois_, et non pas: _laissez
troubler ces lois_. Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les viole,
le bien ou le mal se produisent; en d'autres termes, les intérêts
sont harmoniques, pourvu que chacun reste dans son droit, pourvu
que les services s'échangent librement, volontairement, contre les
services. Mais est-ce à dire que nous ignorons la lutte perpétuelle
du Tort contre le Droit? Est-ce à dire que nous perdons de vue ou que
nous approuvons les efforts qui se sont faits en tous temps et qui
se font encore pour altérer, par la force ou la ruse, la naturelle
équivalence des services? C'est là justement ce que nous repoussons
sous le nom de violation des lois sociales providentielles, sous
le nom d'attentats à la propriété; car, pour nous, libre échange
de services, justice, propriété, liberté, sécurité, c'est toujours
la même idée sous divers aspects. Ce n'est pas le principe de la
Propriété qu'il faut combattre, mais, au contraire, le principe
antagonique, celui de la spoliation. Propriétaires à tous les degrés,
réformateurs de toutes les écoles, c'est là la mission qui doit nous
concilier et nous unir.