Et en effet, reprenant l'exemple ci-dessus, il est aisé de voir que

le prix des bas (comme celui des livres, des transports et de toutes

choses) ne baisse, sous l'action du capital, qu'en laissant entre

les mains de l'acheteur une partie du prix ancien. C'est même là

un pléonasme presque puéril; l'ouvrier, qui paye 2 francs ce qu'il

aurait payé 6 francs autrefois, a donc 4 francs en disponibilité. Or

c'est justement dans cette proportion que le travail humain a été

remplacé par des forces naturelles. Ces forces sont donc une pure

et simple conquête, qui n'altère en rien le rapport du travail à la

rémunération disponible. Que le lecteur veuille bien se rappeler que

la réponse à cette objection avait été d'avance préparée (page 68 et

suiv.), lorsque, observant l'homme dans l'isolement, ou bien réduit

encore à la primitive loi du troc, je le mettais en garde contre

l'illusion si commune que j'essaye ici de détruire.

Laissons donc sans scrupule les capitaux se créer, se multiplier

suivant _leurs_ propres tendances et celles du coeur humain. N'allons

pas nous imaginer que lorsque le rude travailleur économise pour ses

vieux jours, lorsque le père de famille songe à la carrière de son

fils ou à la dot de sa fille, ils n'exercent cette noble faculté

de l'homme, la Prévoyance, qu'au préjudice du bien général. Il en

serait ainsi, les vertus privées seraient en antagonisme avec le bien

public, s'il y avait incompatibilité entré le Capital et le Travail.

Loin que l'humanité ait été soumise à cette contradiction, disons

plus, à cette impossibilité (car comment concevoir le mal progressif

dans l'ensemble résultant du bien progressif dans les fractions?), il

faut reconnaître qu'au contraire la Providence, dans sa justice et

sa bonté, a réservé, dans le progrès, une plus belle part au Travail

qu'au Capital, un stimulant plus efficace, une récompense plus

libérale à celui qui verse actuellement la sueur de son front, qu'à

celui qui vit sur la sueur de ses pères.

En effet, étant admis que tout accroissement de capital est suivi

d'un accroissement nécessaire de bien-être général, j'ose poser comme

inébranlable, quant à la distribution de ce bien-être, l'axiome

suivant:

«_À mesure que les capitaux s'accroissent, la part_ absolue _des

capitalistes dans les produits totaux augmente et leur part_ relative

_diminue_. _Au contraire, les travailleurs voient augmenter leur part

dans les deux sens._»

Je ferai mieux comprendre ma pensée par des chiffres.

Représentons les produits totaux de la société, à des époques

successives, par les chiffres 1,000, 2,000, 3,000, 4,000, etc.

Je dis que le prélèvement du capital descendra successivement

de 50 p. 100 à 40, 35, 30 p. 100, et celui du travail s'élèvera

par conséquent de 50 p. 100 à 60, 65, 70 p. 100.--De telle sorte

néanmoins que la part _absolue_ du capital soit toujours plus grande

à chaque période, bien que sa part _relative_ soit plus petite.

Ainsi le partage se fera de la manière suivante:

Produit total.--Part du capital.--Part du travail.

Première période 1000 500 500

Deuxième période 2000 800 1200

Troisième période 3000 1050 1950

Quatrième période 4000 1200 2800

Telle est la grande, admirable, consolante, nécessaire et

_inflexible_ loi du capital. La démontrer c'est, ce me semble,

frapper de discrédit ces déclamations dont on nous rebat les oreilles

depuis si longtemps contre l'_avidité_, la _tyrannie_ du plus

puissant instrument de civilisation et d'_égalisation_ qui sorte des

facultés humaines.

Cette démonstration se divise en deux. Il faut prouver d'abord que la

part _relative_ du capital va diminuant sans cesse.

Ce ne sera pas long, car cela revient à dire: _Plus les capitaux

abondent, plus l'intérêt baisse_. Or c'est un point de fait

incontestable et incontesté. Non-seulement la science l'explique,

mais il crève les yeux. Les Écoles les plus excentriques l'admettent;

celle qui s'est spécialement posée comme l'adversaire de l'_infernal_

capital, en fait la base de sa théorie, car c'est de cette baisse

visible de l'intérêt qu'elle conclut à son anéantissement fatal;

or, dit-elle, puisque cet anéantissement est fatal, puisqu'il doit

arriver dans un temps donné, puisqu'il implique la réalisation

du bien absolu, il faut le hâter et le décréter.--Je n'ai pas à

réfuter ici ces principes et les inductions qu'on en tire. Je

constate seulement que toutes les Écoles économistes, socialistes,

égalitaires et autres, admettent, en point de fait, que dans l'ordre

_naturel_ des sociétés, l'intérêt baisse d'autant plus que les

capitaux abondent davantage. Leur plût-il de ne point l'admettre,

le fait n'en serait pas moins assuré. Le fait a pour lui l'autorité

du genre humain et l'acquiescement, involontaire peut-être, de tous

les capitalistes du monde. Il est de fait que l'intérêt des capitaux

est moins élevé en Espagne qu'au Mexique, en France qu'en Espagne,

en Angleterre qu'en France, et en Hollande qu'en Angleterre. Or,

quand l'intérêt descend de 20 p. 100 à 15 p. 100, et puis à 10, à

8, à 6, à 5, à 4-1/2, à 4, à 3-1/2, à 3 p. 100, qu'est-ce que cela

veut dire relativement à la question qui nous occupe? Cela veut

dire que le capital, pour son concours, dans l'oeuvre industrielle,

à la réalisation du bien-être, se contente, ou, si l'on veut, est

forcé de se contenter d'une part de plus en plus réduite à mesure

qu'il s'accroît. Entrait-il pour un tiers dans la valeur du blé,

des maisons, des lins, des navires, des canaux? en d'autres termes,

quand on vendait ces choses, revenait-il un tiers aux capitalistes et

deux tiers aux travailleurs? Peu à peu les capitalistes ne reçoivent

plus qu'un quart, un cinquième, un sixième; leur part _relative_ va

décroissant; celle des travailleurs augmente dans la même proportion,

et la première partie de ma démonstration est faite.

Il me reste à prouver que la part _absolue_ du capital s'accroît sans

cesse. Il est bien vrai que l'intérêt tend à baisser. Mais quand et

pourquoi? Quand et parce que le capital augmente. Il est donc fort

possible que le produit total s'accroisse, bien que le _percentage_

diminue. Un homme a plus de rentes avec 200,000 francs à 4 p. 100

qu'avec 100,000 francs à 5 p. 100, encore que, dans le premier cas,

il fasse payer moins cher aux travailleurs l'usage du capital. Il

en est de même d'une nation et de l'humanité tout entière. Or je

dis que le _percentage_ dans sa tendance à baisser, ne doit ni ne

peut suivre une progression tellement rapide que la _somme totale_

des intérêts soit moins grande alors que les capitaux abondent que

lorsqu'ils sont rares. J'admets bien que si le capital de l'humanité

est représenté par 100 et l'intérêt par 5,--cet intérêt ne sera

plus que de 4 alors que le capital sera monté à 200.--Ici l'on voit

la simultanéité des deux effets. Moindre part _relative_, plus

grande part _absolue_.--Mais je n'admets pas, dans l'hypothèse, que

l'élévation du capital de 100 à 200 puisse faire tomber l'intérêt

de 5 p. 100 à 2 p. 100, par exemple.--Car, s'il en était ainsi, le

capitaliste qui avait 5,000 francs de rentes avec 100,000 francs de

capital, n'aurait plus que 4,000 francs de rentes avec 200,000 de

capital.--Résultat contradictoire, et impossible, anomalie étrange

qui rencontrerait le plus simple et le plus agréable de tous les

remèdes; car alors, pour augmenter ses rentes, il suffirait de manger

la moitié de son capital. Heureuse et bizarre époque où il nous sera

donné de nous enrichir en nous appauvrissant!

Il ne faut donc pas perdre de vue que la combinaison de ces deux

faits corrélatifs: accroissement du capital, abaissement de

l'intérêt, s'accomplit _nécessairement_ de telle façon que le produit

total augmente sans cesse.

Et, pour le dire en passant, ceci détruit d'une manière radicale et

absolue l'illusion de ceux qui s'imaginent que parce que l'intérêt

baisse il tend à s'anéantir. Il en résulterait qu'un jour viendra où

le capital se sera tellement développé qu'il ne donnera plus rien à

ses possesseurs. Qu'on se tranquillise; avant ce temps-là, ceux-ci se

hâteront de dissiper le fonds pour faire reparaître le revenu.

Ainsi la grande loi du Capital et du Travail, en ce qui concerne

le partage du produit de la collaboration, est déterminée. Chacun

d'eux a une part _absolue_ de plus en plus grande, mais la part

_proportionnelle_ du Capital diminue sans cesse comparativement à

celle du Travail.

Cessez donc, capitalistes et ouvriers, de vous regarder d'un oeil de

défiance et d'envie. Fermez l'oreille à ces déclamations absurdes,

dont rien n'égale l'orgueil si ce n'est l'ignorance, qui, sous

promesse d'une philanthropie en perspective, commencent par soulever

la discorde actuelle. Reconnaissez que vos intérêts sont communs,

identiques, quoi qu'on en dise, qu'ils se confondent, qu'ils tendent

ensemble vers la réalisation du bien général, que les sueurs de la

génération présente se mêlent aux sueurs des générations passées,

qu'il faut bien qu'une part de rémunération revienne à tous ceux

qui concourent à l'oeuvre, et que la plus ingénieuse comme la plus

équitable répartition s'opère entre vous, par la sagesse des lois

providentielles, sous l'empire de transactions libres et volontaires,

sans qu'un Sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses décrets

aux dépens de votre bien-être, de votre liberté, de votre sécurité et

de votre _dignité_.

Le Capital a sa racine dans trois attributs de l'homme: la

Prévoyance, l'Intelligence et la Frugalité. Pour se déterminer à

former un capital, il faut en effet prévoir l'avenir, lui sacrifier

le présent, exercer un noble empire sur soi-même et sur ses appétits,

résister non-seulement à l'appât des jouissances actuelles, mais

encore aux aiguillons de la vanité et aux caprices de l'opinion

publique, toujours si partiale envers les caractères insouciants et

prodigues. Il faut encore lier les effets aux causes, savoir par

quels procédés, par quels instruments la nature se laissera dompter

et assujettir à l'oeuvre de la production. Il faut surtout être animé

de l'esprit de famille, et ne pas reculer devant des sacrifices dont

le fruit sera recueilli par les êtres chéris qu'on laissera après

soi. Capitaliser, c'est préparer le vivre, le couvert, l'abri, le

loisir, l'instruction, l'indépendance, la dignité aux générations

futures. Rien de tout cela ne se peut faire sans mettre en exercice

les vertus les plus sociales, qui plus est, sans les convertir en

habitudes.

Il est cependant bien commun d'attribuer au Capital une sorte

d'efficace funeste, dont l'effet serait d'introduire l'égoïsme, la

dureté, le machiavélisme dans le coeur de ceux qui y aspirent ou

le possèdent. Mais ne fait-on pas confusion? Il y a des pays où le

travail ne mène pas à grand'chose. Le peu qu'on gagne, il faut le

partager avec le fisc. Pour vous arracher le fruit de vos sueurs,

ce qu'on nomme l'État vous enlace d'une multitude d'entraves.

Il intervient dans tous vos actes, il se mêle de toutes vos

transactions; il régente votre intelligence et votre foi; il déplace

tous les intérêts, et met chacun dans une position artificielle

et précaire; il énerve l'activité et l'énergie individuelle en

s'emparant de la direction de toutes choses; il fait retomber la

responsabilité des actions sur ceux à qui elle ne revient pas; en

sorte que, peu à peu, la notion du juste et de l'injuste s'efface;

il engage la nation, par sa diplomatie, dans toutes les querelles du

monde, et puis il y fait intervenir la marine et l'armée; il fausse

autant qu'il est en lui l'intelligence des masses sur les questions

économiques, car il a besoin de leur faire croire que ses folles

dépenses, ses injustes agressions, ses conquêtes, ses colonies,

sont pour elles une source de richesses. Dans ces pays le capital a

beaucoup de peine à se former par les voies naturelles. Ce à quoi

l'on aspire surtout, c'est à le soutirer par la force et par la ruse

à ceux qui l'ont créé. Là, on voit les hommes s'enrichir par la

guerre, les fonctions publiques, le jeu, les fournitures, l'agiotage,

les fraudes commerciales, les entreprises hasardées, les marchés

publics, etc. Les qualités requises pour arracher ainsi le capital

aux mains de ceux qui le forment sont précisément l'opposé de celles

qui sont nécessaires pour le former. Il n'est donc pas surprenant que

dans ces pays-là il s'établisse une sorte d'association entre ces

deux idées: _capital_ et _égoïsme_; et cette association devient

indestructible, si toutes les idées morales de ce pays se puisent

dans l'histoire de l'antiquité et du moyen âge.

Mais lorsqu'on porte sa pensée, non sur la soustraction des capitaux,

mais sur leur formation par l'activité intelligente, la prévoyance et

la frugalité, il est impossible de ne pas reconnaître qu'une vertu

sociale et moralisante est attachée à leur acquisition.

S'il y a de la sociabilité morale dans la formation du capital,

il n'y en a pas moins dans son action. Son effet propre est de

faire concourir la nature; de décharger l'homme de ce qu'il y a de

plus matériel, de plus musculaire, de plus brutal dans l'oeuvre

de la production; de faire prédominer de plus en plus le principe

intelligent; d'agrandir de plus en plus la place, je ne dis pas de

l'oisiveté, mais du loisir; de rendre de moins en moins impérieuse,

par la facilité de la satisfaction, la voix des besoins grossiers,

et d'y substituer des jouissances plus élevées, plus délicates, plus

pures, plus artistiques, plus spirituelles.

Ainsi, à quelque point de vue qu'on se place, qu'on considère le

Capital dans ses rapports avec nos besoins qu'il ennoblit, avec nos

efforts qu'il soulage, avec nos satisfactions qu'il épure, avec la

nature qu'il dompte, avec la moralité qu'il change en habitude, avec

la sociabilité qu'il développe, avec l'égalité qu'il provoque, avec

la liberté dont il vit, avec l'équité qu'il réalise par les procédés

les plus ingénieux, partout, toujours et à la condition qu'il se

forme et agisse dans un ordre social qui ne soit pas détourné de ses

voies naturelles, nous reconnaîtrons en lui ce qui est le cachet de

toutes les grandes lois providentielles: l'Harmonie.

VIII

PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ

Reconnaissant à la terre, aux agents naturels, aux instruments de

travail, ce qui est incontestablement en eux: le don d'engendrer

l'Utilité, je me suis efforcé de leur arracher ce qui leur a été

faussement attribué: la faculté de créer de la Valeur, faculté qui

n'appartient qu'aux Services que les hommes échangent entre eux.

Cette rectification si simple, en même temps qu'elle raffermira

la propriété en lui restituant son véritable caractère, révèlera

à la science un fait prodigieux, et, si je ne me trompe, par elle

encore inaperçu, le fait d'une Communauté réelle, essentielle,

_progressive_, résultat providentiel de tout ordre social qui a pour

régime la Liberté, et dont l'évidente destination est de conduire,

comme des frères, tous les hommes, de l'Égalité primitive, celle du

dénûment et de l'ignorance, vers l'Égalité finale dans la possession

du bien-être et de la vérité.

Si cette radicale distinction entre l'Utilité des choses et la Valeur

des services est vraie en elle-même ainsi que dans ses déductions,

il n'est pas possible qu'on en méconnaisse la portée; car elle ne

va à rien moins qu'à l'absorption de l'utopie dans la science, et

à réconcilier les écoles antagoniques dans une commune foi qui

donne satisfaction à toutes les intelligences comme à toutes les

aspirations.

Hommes de propriété et de loisir, à quelque degré de l'échelle

sociale que vous soyez parvenus à force d'activité, de probité,

d'ordre, d'économie, d'où vient le trouble qui vous a saisis? Ah!

voici que le souffle parfumé, mais empoisonné de l'Utopie, menace

votre existence. On dit, on vocifère que le bien par vous amassé pour

assurer un peu de repos à votre vieillesse, du pain, de l'instruction

et une carrière à vos enfants, vous l'avez acquis aux dépens de

vos frères; on dit que vous êtes placés entre les dons de Dieu et

les pauvres; que, comme des collecteurs avides, vous avez prélevé,

sous le nom de Propriété, Intérêt, Rente, Loyer, une taxe sur ces

dons; que vous avez intercepté, pour les vendre, les bienfaits que

le Père commun avait prodigués à tous ses enfants; on vous appelle

à restituer; et ce qui augmente votre effroi, c'est que dans la

défense de vos avocats se trouve trop souvent cet aveu implicite:

l'usurpation est flagrante, mais elle est nécessaire. Et moi je

dis: Non, vous n'avez pas intercepté les dons de Dieu. Vous les

avez gratuitement recueillis des mains de la nature, c'est vrai;

mais aussi vous les avez gratuitement transmis à vos frères sans

en rien réserver. Ils ont agi de même envers vous, et les seules

choses qui aient été réciproquement _compensées_, ce sont les efforts

physiques ou intellectuels, les sueurs répandues, les dangers bravés,

l'habileté déployée, les privations acceptées, la peine prise, les

_services reçus et rendus_. Vous n'avez peut-être songé qu'à vous,

mais votre intérêt personnel même a été l'instrument d'une Providence

infiniment prévoyante et sage pour élargir sans cesse, au sein du

genre humain, le domaine de la Communauté; car, sans vos efforts,

tous ces _effets utiles_ que vous avez sollicités de la nature pour

les répandre, sans rémunération, parmi les hommes, seraient restés

dans une éternelle inertie. Je dis: _sans rémunération_, parce que

celle que vous avez reçue n'est qu'une simple restitution de vos

efforts, et non point du tout le prix des dons de Dieu. Vivez donc en

paix, sans crainte et sans scrupule. Vous n'avez d'autre Propriété

au monde que votre droit à des services, en échange de services par

vous loyalement rendus, par vos frères volontairement acceptés. Cette

propriété-là est légitime, inattaquable; aucune utopie ne prévaudra

contre elle, car elle se combine et se confond avec l'essence même de

notre nature. Aucune théorie ne parviendra jamais ni à l'ébranler ni

à la flétrir.

Hommes de labeur et de privations, vous ne pouvez fermer les yeux

sur cette vérité que le point de départ du genre humain est une

entière Communauté, une parfaite Égalité de misère, de dénûment et

d'ignorance. Il se rachète à la sueur de son front, et se dirige vers

une autre Communauté, celle des dons de Dieu successivement obtenus

avec de moindres efforts; vers une autre Égalité, celle du bien-être,

des lumières et de la dignité morale. Oui, les pas des hommes sur

cette route de perfectibilité sont inégaux, et vous ne pourriez vous

en plaindre qu'autant que la marche plus précipitée de l'avant-garde

fût de nature à retarder la vôtre. Mais c'est tout le contraire. Il

ce jaillit pas une étincelle dans une intelligence qui n'éclaire à

quelque degré votre intelligence; il ne s'accomplit pas un progrès,

sous le mobile propriétaire, qui ne soit pour vous un progrès; il

ne se forme pas une richesse qui ne tende à votre affranchissement,

pas un capital qui n'augmente la proportion de vos jouissances à

votre travail, pas une acquisition qui ne soit pour vous une facilité

d'acquisition, pas une Propriété dont la mission ne soit d'élargir, à

votre profit, le domaine de la Communauté. L'ordre social naturel a

été si artistement arrangé par le divin Ouvrier, que les plus avancés

dans la voie de la rédemption vous tendent une main secourable,

volontairement ou à leur insu, qu'ils en aient ou non la conscience;

car il a disposé les choses de telle sorte qu'aucun homme ne peut

travailler honnêtement pour lui-même sans travailler en même temps

pour tous. Et il est rigoureusement vrai de dire que toute atteinte

portée à cet ordre merveilleux ne serait pas seulement de votre part

un homicide, mais un suicide. L'humanité est une chaîne admirable où

s'accomplit ce miracle, que les premiers chaînons communiquent à tous

les autres un mouvement progressif de plus en plus rapide jusqu'au

dernier.

Hommes de philanthropie; amants de l'égalité, aveugles défenseurs,

dangereux amis de ceux qui souffrent attardés sur la route de la

civilisation, vous qui cherchez le règne de la Communauté en ce

monde, pourquoi commencez-vous par ébranler les intérêts et les

consciences? Pourquoi, dans votre orgueil, aspirez-vous à ployer

toutes les volontés sous le joug de vos inventions sociales? Cette

Communauté après laquelle vous soupirez, comme devant étendre le

royaume de Dieu sur la terre, ne voyez-vous pas que Dieu lui-même

y a songé et pourvu? qu'il ne vous a pas attendus pour en faire le

patrimoine de ses enfants? qu'il n'a pas besoin de vos conceptions

ni de vos violences? qu'elle se réalise tous les jours en vertu de

ses admirables décrets? que pour l'exécution de sa volonté, il ne

s'en est rapporté ni à la contingence de vos puérils arrangements, ni

même à l'expression croissante du principe sympathique manifesté par

la charité; mais qu'il a confié la réalisation de ses desseins à la

plus active, à la plus intime, à la plus permanente de nos énergies,

l'Intérêt personnel, sûr que celle-là ne se repose jamais? Étudiez

donc le mécanisme social, tel qu'il est sorti des mains du grand

Mécanicien; vous resterez convaincus qu'il témoigne d'une universelle

sollicitude qui laisse bien loin derrière elle vos rêves et vos

chimères. Peut-être alors, au lieu de prétendre refaire l'oeuvre

divine, vous vous contenterez de la bénir.

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas de place sur cette terre pour

les réformes et les réformateurs. Ce n'est pas à dire que l'humanité

ne doive appeler de ses voeux, encourager de sa reconnaissance les

hommes d'investigation, de science et de dévouement, les coeurs

fidèles à la démocratie. Ils ne lui sont encore que trop nécessaires,

non point pour renverser les lois sociales, mais, au contraire,

pour combattre les obstacles artificiels qui en troublent et

pervertissent l'action. En vérité, il est difficile de comprendre

comment on répète sans cesse ces banalités: «L'économie politique

est optimiste quant aux faits accomplis; elle affirme que ce qui

doit être _est_; à l'aspect du mal comme à l'aspect du bien, elle

se contente de dire: _laissez faire_.» Quoi! nous ignorerions que

le point de départ de l'humanité est la misère, l'ignorance, le

règne de la force brutale, ou nous serions _optimistes à l'égard

de ces faits accomplis_! Quoi! nous ignorerions que le moteur des

êtres humains est l'aversion de toute douleur, de toute fatigue,

et que, le travail étant une fatigue, la première manifestation de

l'intérêt personnel parmi les hommes a été de s'en rejeter les uns

aux autres le pénible fardeau! Les mots Anthropophagie, Guerre,

Esclavage, Privilége, Monopole, Fraude, Spoliation, Imposture, ne

seraient jamais parvenus à notre oreille, ou nous verrions dans ces

abominations des rouages nécessaires à l'oeuvre du progrès! Mais

n'est-ce pas un peu volontairement que l'on confond ainsi toutes

choses pour nous accuser de les confondre? Quand nous admirons la loi

providentielle des transactions, quand nous disons que les intérêts

concordent, quand nous en concluons que leur gravitation naturelle

tend à réaliser l'égalité relative et le progrès général, apparemment

c'est de l'action de ces lois et non de leur perturbation que nous

attendons l'harmonie. Quand nous disons: _laissez faire_, apparemment

nous entendons dire: _laissez agir ces lois_, et non pas: _laissez

troubler ces lois_. Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les viole,

le bien ou le mal se produisent; en d'autres termes, les intérêts

sont harmoniques, pourvu que chacun reste dans son droit, pourvu

que les services s'échangent librement, volontairement, contre les

services. Mais est-ce à dire que nous ignorons la lutte perpétuelle

du Tort contre le Droit? Est-ce à dire que nous perdons de vue ou que

nous approuvons les efforts qui se sont faits en tous temps et qui

se font encore pour altérer, par la force ou la ruse, la naturelle

équivalence des services? C'est là justement ce que nous repoussons

sous le nom de violation des lois sociales providentielles, sous

le nom d'attentats à la propriété; car, pour nous, libre échange

de services, justice, propriété, liberté, sécurité, c'est toujours

la même idée sous divers aspects. Ce n'est pas le principe de la

Propriété qu'il faut combattre, mais, au contraire, le principe

antagonique, celui de la spoliation. Propriétaires à tous les degrés,

réformateurs de toutes les écoles, c'est là la mission qui doit nous

concilier et nous unir.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 19 / 50 段