Et il est temps, il est grand-temps que cette croisade commence. La

guerre théorique à la Propriété n'est ni la plus acharnée ni la plus

dangereuse. Il y a contre elle, depuis le commencement du monde,

une conspiration pratique qui n'est pas près de cesser. Guerre,

esclavage, imposture, taxes abusives, monopoles, priviléges, fraudes

commerciales, colonies, droit au travail, droit au crédit, droit à

l'assistance, droit à l'instruction, impôts progressifs en raison

directe ou en raison inverse des facultés, autant de béliers qui

frappent à coups redoublés la colonne chancelante; et pourrait-on

bien me dire s'il y a beaucoup d'hommes en France, même parmi ceux

qui se croient conservateurs, qui ne mettent la main, sous une forme

ou sous une autre, à l'oeuvre de destruction?

Il y a des gens aux yeux de qui la Propriété n'apparaît jamais que

sous l'apparence d'un champ ou d'un sac d'écus. Pourvu qu'on ne

déplace pas les bornes sacrées et qu'on ne vide pas matériellement

les poches, les voilà fort rassurés.

Mais n'y a-t-il pas la Propriété des bras, celle des facultés, celle

des idées, n'y a-t-il pas, en un mot, la Propriété des services?

Quand je jette un service dans le milieu social, n'est-ce pas mon

droit qu'il s'y tienne, si je puis m'exprimer ainsi, en suspension,

selon les lois de sa naturelle équivalence? qu'il y fasse équilibre à

tout autre _service_ qu'on consent à me céder en échange? Nous avons,

d'un commun accord, institué une force publique pour protéger la

propriété ainsi comprise. Où en sommes-nous donc si cette force même

croit avoir et se donne la mission de troubler cet équilibre, sous

le prétexte socialiste que le monopole naît de la liberté, que le

_laissez-faire_ est odieux et sans entrailles? Quand les choses vont

ainsi, le vol individuel peut être rare, sévèrement réprimé, mais

la spoliation est organisée, légalisée, systématisée. Réformateurs,

rassurez-vous, votre oeuvre n'est pas terminée; tâchez seulement de

la comprendre.

* * * * *

Mais, avant d'analyser la spoliation publique ou privée, légale ou

illégale, son rôle dans le monde, sa portée comme élément du problème

social, il faut nous faire, s'il est possible, des idées justes sur

la communauté et la Propriété: car, ainsi que nous allons le voir, la

spoliation n'est autre chose que la limite de la propriété, comme la

propriété est la limite de la communauté.

Des chapitres précédents, et notamment de celui où il a été traité de

l'Utilité et de la Valeur, nous pouvons déduire cette formule:

_Tout homme jouit_ GRATUITEMENT _de toutes les utilités fournies ou

élaborées par la nature, à la condition de prendre la peine de les

recueillir ou de restituer un service équivalent à ceux qui lui

rendent le service de prendre cette peine pour lui_.

Il y a là deux faits combinés, fondus ensemble, quoique distincts par

leur essence.

Il y a les dons naturels, les matériaux gratuits, les forces

gratuites; c'est le domaine de la _Communauté_.

Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir ces

matériaux, à diriger ces forces; efforts qui s'échangent,

_s'évaluent_ et se compensent; c'est le domaine de la _Propriété_.

En d'autres termes, à l'égard les uns des autres, nous ne sommes pas

propriétaires de l'Utilité des choses, mais de leur valeur, et la

valeur n'est que l'appréciation des services réciproques.

Propriété, communauté, sont deux idées corrélatives à celles

d'_onérosité_ et de _gratuité_, d'où elles procèdent.

Ce qui est _gratuit_ est _commun_, car chacun en jouit et est admis à

en jouir sans conditions.

Ce qui est _onéreux_ est _approprié_, parce qu'une peine à prendre

est la condition de la satisfaction, comme la satisfaction est la

raison de la peine prise.

L'échange intervient-il? il s'accomplit par l'évaluation de deux

peines ou de deux services.

Ce recours à une peine implique l'idée d'un Obstacle. On peut donc

dire que l'objet cherché se rapproche d'autant plus de la gratuité

et de la communauté que l'Obstacle est moindre, puisque, d'après nos

prémisses, l'absence complète de l'obstacle entraîne la gratuité et

la communauté parfaites.

Or devant le genre humain progressif et perfectible, l'obstacle ne

peut jamais être considéré comme une quantité invariable et absolue.

Il s'amoindrit. Donc la peine s'amoindrit avec lui,--et le service

avec la peine,--et la valeur avec le service,--et la propriété avec

la valeur.

Et l'Utilité reste la même:--donc la gratuité et la communauté ont

gagné tout ce que l'onérosité et la propriété ont perdu.

Pour déterminer l'homme au travail, il faut un mobile; ce mobile,

c'est la satisfaction qu'il a en vue, ou l'utilité. Sa tendance

incontestable et indomptable, c'est de réaliser la plus grande

satisfaction possible avec le moindre travail possible, c'est de

faire que la plus grande utilité corresponde à la plus petite

propriété,--d'où il suit que la mission de la Propriété ou plutôt de

l'esprit de propriété est de réaliser de plus en plus la Communauté.

Le point de départ du genre humain étant le maximum de la misère,

ou le maximum d'obstacles à vaincre, il est clair que tout ce qu'il

gagne d'une époque à l'autre, il le doit à l'esprit de propriété.

Les choses étant ainsi, se rencontrera-t-il dans le monde entier

un seul adversaire théorique de la propriété? Ne voit-on pas qu'il

ne se peut imaginer une force sociale à la fois plus juste et plus

démocratique? Le dogme fondamental de Proudhon lui-même est la

_mutualité des services_. Nous sommes d'accord là-dessus. En quoi

nous différons, c'est en ceci: ce dogme, je l'appelle _propriété_,

parce qu'en creusant le fond des choses, je m'assure que les hommes,

s'ils sont libres, n'ont et ne peuvent avoir d'autre propriété que

celle de la valeur ou de leurs services. Au contraire, Proudhon,

ainsi que la plupart des économistes, pense que certains agents

naturels ont une _valeur qui leur est propre_, et qu'ils sont par

conséquent _appropriés_. Mais, quant à la propriété des services,

loin de la contester, elle est toute sa foi. Y a-t-il quelqu'un qui

veuille encore aller au delà? Ira-t-on jusqu'à dire qu'un homme ne

doit pas être propriétaire de sa propre peine? que dans l'échange,

ce n'est pas assez de céder gratuitement la coopération des agents

naturels, il faut encore céder gratuitement ses propres efforts?

Mais qu'on y prenne garde! ce serait glorifier l'esclavage; car,

dire que certains hommes doivent rendre, c'est dire que certains

autres doivent recevoir des services non rémunérés, ce qui est bien

l'esclavage. Que si l'on dit que cette gratuité doit être réciproque,

on articule une logomachie incompréhensible; car, ou il y aura

quelque justice dans l'échange, et alors les services seront, de

manière ou d'autre, _évalués_ et compensés; ou ils ne seront pas

évalués et compensés, et en ce cas, les uns en rendront beaucoup, les

autres peu, et nous retombons dans l'esclavage.

Il est donc impossible de contester la légitime Propriété des

services échangés sur le principe de l'équivalence. Pour expliquer

cette légitimité, nous n'avons besoin ni de philosophie, ni de

science du droit, ni de métaphysique. Socialistes, Économistes,

Égalitaires, Fraternitaires, je vous défie, tous tant que vous êtes,

d'élever même l'ombre d'une objection contre la _légitime mutualité

des services volontaires_, par conséquent contre la Propriété, telle

que je l'ai définie, telle qu'elle existe dans l'ordre social naturel.

Certes, je le sais, dans la pratique, la Propriété est encore loin de

régner sans partage; en face d'elle il y a le fait antagonique; il

y a des services qui ne sont pas volontaires, dont la rémunération

n'est pas librement débattue; il y a des services dont l'équivalence

est altérée par la force ou par la ruse; en un mot, il y a la

Spoliation. Le légitime principe de la Propriété n'en est pas

infirmé, mais confirmé; on le viole, donc il existe. Ou il ne faut

croire à rien dans le monde, ni aux faits, ni à la justice, ni à

l'assentiment universel, ni au langage humain, ou il faut admettre

que ces deux mots Propriété et Spoliation expriment des idées

opposées, inconciliables qu'on ne peut pas plus identifier qu'on ne

peut identifier le oui avec le non, la lumière avec les ténèbres, le

bien avec le mal, l'harmonie avec la discordance. Prise au pied de la

lettre, la célèbre formule: _la propriété, c'est le vol_, est donc

l'absurdité portée à sa dernière puissance. Il ne serait pas plus

exorbitant de dire: _le vol, c'est la propriété_; le légitime est

illégitime; ce qui est n'est pas, etc. Il est probable que l'auteur

de ce bizarre aphorisme a voulu saisir fortement les esprits,

toujours curieux de voir comment on justifie un paradoxe, et qu'au

fond ce qu'il voulait exprimer, c'est ceci: Certains hommes se font

payer, outre le travail qu'ils ont fait, le travail qu'ils n'ont pas

fait, s'appropriant ainsi exclusivement les dons de Dieu, l'utilité

gratuite, le bien de tous.--En ce cas, il fallait d'abord prouver

l'assertion, et puis dire: _le vol, c'est le vol_.

_Voler_, dans le langage ordinaire, signifie: s'emparer par force ou

par fraude d'une valeur au préjudice et sans le consentement de celui

qui l'a créée. On comprend comment la fausse économie politique a pu

étendre le sens de ce triste mot, _voler_.

On a commencé par confondre l'Utilité avec la Valeur. Puis, comme la

nature coopère à la création de l'utilité, on en a conclu qu'elle

concourait à la création de la valeur, et on a dit: Cette portion de

valeur, n'étant le fruit du travail de personne, appartient à tout

le monde. Enfin, remarquant que la valeur ne se cède jamais sans

rémunération, on a ajouté: Celui-là _vole_ qui se fait rétribuer

pour une valeur qui est de création naturelle, qui est indépendante

de tout travail humain, qui est _inhérente aux choses_, et est, par

destination providentielle, une de leurs _qualités intrinsèques_,

comme la pesanteur ou la porosité, la forme ou la couleur.

Une exacte analyse de la valeur renverse cet échafaudage de

subtilités, d'où l'on voudrait déduire une assimilation monstrueuse

entre la Spoliation et la Propriété.

Dieu a mis des Matériaux et des Forces à la disposition des hommes.

Pour s'emparer de ces matériaux et de ces forces, il faut une Peine

ou il n'en faut pas. S'il ne faut aucune peine, nul ne consentira

librement à acheter d'autrui, moyennant un effort, ce qu'il peut

recueillir sans effort des mains de la nature. Il n'y a là ni

services, ni échange, ni valeur, ni _propriété_ possibles. S'il faut

une peine, en bonne justice elle incombe à celui qui doit éprouver la

satisfaction, d'où il suit que la satisfaction doit aboutir à celui

qui a pris la peine. Voilà le principe de la Propriété. Cela posé, un

homme prend la peine pour lui-même; il devient propriétaire de toute

l'utilité réalisée par le concours de cette peine et de la nature.

Il la prend pour autrui; en ce cas, il stipule en retour la cession

d'une peine équivalente servant aussi de véhicule à de l'utilité, et

le résultat nous montre deux Peines, deux Utilités qui ont changé de

mains, et deux Satisfactions. Mais ce qu'il ne faut pas perdre de

vue, c'est que la transaction s'accomplit par la comparaison, par

l'_évaluation_, non des deux utilités (elles sont inévaluables), mais

des deux services échangés. Il est donc exact de dire qu'au point

de vue personnel, l'homme, par le travail, devient propriétaire de

l'utilité naturelle (il ne travaille que pour cela), quel que soit

le rapport, variable à l'infini, du travail à l'utilité. Mais au

point de vue _social_, à l'égard les uns des autres, les hommes ne

sont jamais propriétaires que de la valeur, laquelle n'a pas pour

fondement la libéralité de la nature, mais le service humain, la

peine prise, le danger couru, l'habileté déployée pour recueillir

cette libéralité; en un mot, en ce qui concerne l'utilité naturelle

et gratuite, le dernier acquéreur, celui à qui doit aboutir la

satisfaction, est mis, par l'échange, exactement au lieu et place

du premier travailleur. Celui-ci s'était trouvé en présence d'une

utilité gratuite qu'il s'est donné la peine de recueillir; celui-là

lui restitue une peine équivalente, et se substitue ainsi à tous ses

droits; l'utilité lui est acquise au même titre, c'est-à-dire à titre

gratuit sous la condition d'une peine. Il n'y a là ni le fait ni

l'apparence d'une interception abusive des dons de Dieu.

Ainsi j'ose dire que cette proposition est inébranlable:

_À l'égard les uns des autres, les hommes ne sont propriétaires que

de valeurs, et les valeurs ne représentent que des services comparés,

librement reçus et rendus._

Que d'un côté ce soit là le vrai sens du mot _valeur_, c'est ce

que j'ai déjà démontré (chapitre V); que d'autre part les hommes

ne soient jamais et ne puissent jamais être, à l'égard les uns des

autres, propriétaires que de la _valeur_, c'est ce qui résulte aussi

bien du raisonnement que de l'expérience. Du raisonnement; car

comment irais-je acheter d'un homme, moyennant une peine, ce que je

puis sans peine, ou avec une moindre peine, obtenir de la nature?

De l'expérience universelle, qui n'est pas d'un poids à dédaigner

dans la question, rien n'étant plus propre à donner confiance à

une théorie que le consentement raisonné et pratique des hommes de

tous les temps et de tous les pays. Or je dis que le consentement

universel ratifie le sens que je donne ici au mot Propriété. Quand

l'officier public fait un _inventaire_ après décès, ou par autorité

de justice; quand le négociant, le manufacturier, le fermier, font,

pour leur propre compte, la même opération, ou qu'elle est confiée

aux syndics d'une faillite, qu'inscrit-on sur les rôles timbrés à

mesure qu'un objet se présente? Est-ce son _utilité_, son mérite

intrinsèque? Non, c'est sa _valeur_, c'est-à-dire l'équivalent de

la peine que tout acheteur, pris au hasard, devrait prendre pour se

procurer un objet semblable. Les experts s'occupent-ils de savoir si

telle chose est plus utile que telle autre? Se placent-ils au point

de vue des satisfactions qu'elles peuvent procurer? Estiment-ils un

marteau plus qu'une chinoiserie, parce que le marteau fait tourner

d'une manière admirable, au profit de son possesseur, la loi de

gravitation? ou bien un verre d'eau plus qu'un diamant, parce que,

d'une manière absolue, il peut rendre de plus réels services? ou le

livre de Say plus que celui de Fourier, parce qu'on peut puiser dans

le premier plus de sérieuses jouissances et de solide instruction?

Non; ils _évaluent_, ils relèvent la _valeur_, en se conformant

rigoureusement, remarquez-le bien, à ma définition.--Pour mieux dire,

c'est ma définition qui se conforme à leur pratique.--Ils tiennent

compte, non point des avantages naturels ou de l'utilité gratuite

attachée à chaque objet, mais du service que tout acquéreur aurait à

se rendre à lui-même ou à réclamer d'autrui pour se le procurer. Ils

n'estiment pas, qu'on me pardonne cette expression hasardée, la peine

que Dieu a prise, mais celle que l'acheteur aurait à prendre.--Et

quand l'opération est terminée, quand le public connaît le total des

Valeurs portées au bilan, il dit d'une voix unanime: Voilà ce dont

l'héritier est PROPRIÉTAIRE.

Puisque les propriétés n'embrassent que des valeurs, et puisque les

valeurs n'expriment que des rapports, il s'ensuit que les propriétés

ne sont elles-mêmes que des rapports.

Quand le public, à la vue des deux inventaires, prononce: «Cet homme

est plus riche que cet autre,» il n'entend pas dire pour cela que le

rapport des deux propriétés exprime celui des deux richesses absolues

ou du bien-être. Il entre dans les satisfactions, dans le bien-être

absolu, une part d'_utilité commune_ qui change beaucoup cette

proportion. Tous les hommes, en effet, sont égaux devant la lumière

du jour, devant l'air respirable, devant la chaleur du soleil; et

l'Inégalité,--exprimée par la différence des propriétés ou des

valeurs,--ne doit s'entendre que de l'_utilité onéreuse_.

Or, je l'ai déjà dit bien des fois, et je le répéterai sans doute

bien des fois encore, car c'est la plus grande, la plus belle,

peut-être la plus méconnue des harmonies sociales, celle qui résume

toutes les autres: il est dans la nature du progrès,--et le progrès

ne consiste qu'en cela,--de transformer l'utilité onéreuse en

utilité gratuite; de diminuer la valeur sans diminuer l'Utilité; de

faire que, pour se procurer les mêmes choses, chacun ait moins de

peine à prendre ou à rémunérer; d'accroître incessamment la masse

de ces choses _communes_, dont la jouissance, se distribuant d'une

manière uniforme entre tous, efface peu à peu l'Inégalité qui résulte

de la différence des propriétés.

Ne nous lassons pas d'analyser le résultat de ce mécanisme.

Combien de fois, en contemplant les phénomènes du monde social,

n'ai-je pas eu l'occasion de sentir la profonde justesse de ce mot

de Rousseau: «Il faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on

voit tous les jours!» C'est ainsi que l'_accoutumance_, ce voile

étendu sur les yeux du vulgaire, et dont ne parvient pas toujours à

se délivrer l'observateur attentif, nous empêche de discerner le plus

merveilleux des phénomènes économiques: la richesse réelle tombant

incessamment du domaine de la Propriété dans celui de la Communauté.

Essayons cependant de constater cette démocratique évolution, et

même, s'il se peut, d'en mesurer la portée.

J'ai dit ailleurs que, si nous voulions comparer deux époques, au

point de vue du bien-être réel, nous devions tout rapporter au

travail brut mesuré par le temps, et nous poser cette question:

Quelle est la différence de satisfaction que procure, selon le degré

d'avancement de la société, une durée déterminée de travail brut, par

exemple: la journée d'un simple manouvrier?

Cette question en implique deux autres:

Quel est, au point de départ de l'évolution, le rapport de la

satisfaction au travail le plus simple?

Quel est ce même rapport aujourd'hui?

La différence mesurera l'accroissement qu'ont pris l'utilité gratuite

relativement à l'utilité onéreuse, le domaine commun relativement au

domaine approprié.

Je ne crois pas que l'homme politique se puisse prendre à un

problème plus intéressant, plus instructif. Que le lecteur veuille

me pardonner si, pour arriver à une solution satisfaisante, je le

fatigue de trop nombreux exemples.

J'ai fait, en commençant, une sorte de nomenclature des besoins

humains les plus généraux: respiration, alimentation, vêtement,

logement, locomotion, instruction, diversion, etc.

Reprenons cet ordre, et voyons ce qu'un simple journalier pouvait à

l'origine et peut aujourd'hui se procurer de satisfactions par un

nombre déterminé de journées de travail.

_Respiration._ Ici la gratuité et la communauté sont complètes dès

l'origine. La nature, s'étant chargée de tout, ne nous laisse rien à

faire. Il n'y a ni efforts, ni services, ni valeur, ni propriété, ni

progrès possibles. Au point de vue de l'utilité, Diogène est aussi

riche qu'Alexandre; au point de vue de la valeur, Alexandre est aussi

riche que Diogène.

_Alimentation._ Dans l'état actuel des choses, la valeur d'un

hectolitre de blé fait équilibre, en France, à celle de quinze à

vingt journées du travail le plus vulgaire. Voilà un fait, et on a

beau le méconnaître, il n'en est pas moins digne de remarque. Il est

positif qu'aujourd'hui, en considérant l'humanité sous son aspect

le moins avancé, et représentée par le journalier-prolétaire, nous

constatons qu'elle obtient la satisfaction attachée à un hectolitre

de blé avec quinze journées du travail humain le plus brut. On

calcule qu'il faut trois hectolitres de blé pour l'alimentation d'un

homme. Le simple manoeuvre produit donc, sinon sa subsistance, du

moins (ce qui revient au même pour lui) la valeur de sa subsistance,

en prélevant de quarante-cinq à soixante journées sur son travail

annuel. Si nous représentons par _Un_ le type de la valeur (qui pour

nous est _une journée de travail brut_), la valeur d'un hectolitre

de blé s'exprimera par 15, 18 ou 20, selon les années.

Le rapport de ces deux valeurs est de _un_ à _quinze_.

Pour savoir si un progrès a été accompli et pour le mesurer, il

faut se demander quel était ce même rapport au jour de départ de

l'humanité. En vérité, je n'ose hasarder un chiffre; mais il y a

un moyen de dégager cet _x_. Quand vous entendez un homme déclamer

contre l'ordre social, contre l'appropriation du sol, contre la

rente, contre les machines, conduisez-le au milieu d'une forêt vierge

ou en face d'un marais infect. Je veux, direz-vous, vous affranchir

du joug dont vous vous plaignez; je veux vous soustraire aux luttes

atroces de la concurrence anarchique, à l'antagonisme des intérêts, à

l'égoïsme des riches, à l'oppression de la propriété, à l'écrasante

rivalité des machines, à l'atmosphère étouffante de la société.

Voilà de la terre semblable à celle que rencontrent devant eux les

premiers défricheurs. Prenez-en tant qu'il vous plaira par dizaines,

par centaines d'hectares. Cultivez-la vous-même. Tout ce que vous lui

ferez produire est à vous. Je n'y mets qu'une condition: c'est que

vous n'aurez pas recours à cette société dont vous vous dites victime.

Cet homme, remarquez-le bien, serait mis en face du sol dans la

même situation où était, à l'origine, l'humanité elle-même. Or, je

ne crains pas d'être contredit en avançant qu'il ne produira pas un

hectolitre de blé tous les deux ans. Rapport: 15 à 600.

Et voilà le progrès mesuré. Relativement au blé,--et malgré qu'il

soit obligé de payer la rente du sol, l'intérêt du capital, le loyer

des outils,--ou plutôt parce qu'il les paye,--un journalier obtient

avec quinze jours de travail ce qu'il aurait eu peine à recueillir

avec six cents journées. La valeur du blé, mesurée par le travail le

plus brut, est donc tombée de 600 à 15 ou de 40 à 1. Un hectolitre

de blé a, pour l'homme, exactement la même utilité qu'il aurait eue

le lendemain du déluge; il contient la même quantité de substance

alimentaire; il satisfait au même besoin et dans la même mesure.--Il

est une égale _richesse réelle_, il n'est plus une égale _richesse

relative_. Sa production a été mise en grande partie _à la charge de

la nature_: on l'obtient avec un _moindre effort_ humain; on se rend

un _moindre service_ en se le passant de main en main, il a moins de

_valeur_; et, pour tout dire en un mot, il est devenu _gratuit_, non

absolument, mais dans la proportion de quarante à un.

Et non-seulement il est devenu _gratuit_, mais encore _commun_ dans

cette proportion. Car ce n'est pas au profit de celui qui le produit

que les 39/40 de l'effort ont été anéantis; mais au profit de celui

qui le consomme, quel que soit le genre de travail auquel il se voue.

_Vêtement._ Même phénomène. Un simple manoeuvre entre dans un

magasin du Marais, et y reçoit un vêtement qui correspond à vingt

journées de son travail, que nous supposons être de la qualité la

plus inférieure. S'il devait faire ce vêtement lui-même il n'y

parviendrait pas de toute sa vie. S'il eût voulu s'en procurer un

semblable du temps d'Henri IV, il lui en eût coûté trois ou quatre

cents journées. Qu'est donc devenue, quant aux étoffes, cette

différence de _valeur_ rapportée à la durée du travail brut? Elle a

été anéantie, parce que des forces naturelles _gratuites_ se sont

chargées de l'oeuvre; et elle a été anéantie au profit de l'humanité

tout entière.

Car il ne faut pas cesser de faire remarquer ceci: Chacun doit à

son semblable un service équivalent à celui qu'il en reçoit. Si

donc l'art du tisserand n'avait fait aucun progrès, si le tissage

n'était exécuté en partie par des forces _gratuites_, le tisserand

mettrait deux ou trois cents journées à fabriquer l'étoffe, et il

faudrait bien que notre manoeuvre cédât deux ou trois cents journées

pour l'obtenir. Et puisque le tisserand ne peut parvenir, malgré sa

bonne volonté, à se faire céder deux ou trois cents journées, à se

faire rétribuer pour l'intervention des forces gratuites, pour le

progrès accompli, il est parfaitement exact de dire que ce progrès

a été accompli au profit de l'acquéreur, du consommateur, de la

satisfaction universelle, de l'humanité.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 20 / 50 段