point à un autre point de l'espace et du temps, reposent sur cette
donnée qu'_accorder délai c'est rendre service_; en d'autres termes,
sur la légitimité de l'Intérêt. L'homme qui, de nos jours, a voulu
supprimer l'intérêt n'a pas compris qu'il ramenait l'échange à sa
forme embryonnaire, le troc, le troc actuel sans avenir et sans
passé. Il n'a pas compris que, se croyant le plus avancé, il était le
plus rétrograde des hommes, puisqu'il reconstruisait la société sur
son ébauche la plus primitive. Il voulait, disait-il, la _mutualité
des services_. Mais il commençait par ôter le caractère de _services_
justement à cette nature de _services_ qui rattache, lie et
solidarise tous les lieux et tous les temps. De tous les socialistes,
c'est celui qui, malgré l'audace de ses aphorismes à effet, a le
mieux compris et le plus respecté l'ordre actuel des sociétés. Ses
réformes se bornent à une seule qui est négative. Elle consiste à
supprimer dans la société le plus puissant et le plus merveilleux de
ses rouages.
J'ai expliqué ailleurs la _légitimité_ et la _perpétuité_ de
l'intérêt. Je me contenterai de rappeler ici que:
1º La légitimité de l'intérêt repose sur ce fait: _Celui qui accorde
terme rend service_. Donc l'intérêt est légitime, en vertu du
principe _service pour service_.
2º La perpétuité de l'intérêt repose sur cet autre fait: _Celui qui
emprunte doit restituer intégralement à l'échéance_. Or, si la chose
ou la valeur est restituée à son propriétaire, il la peut prêter de
nouveau. Elle lui sera rendue une seconde fois, il la pourra prêter
une troisième, et ainsi de suite à _perpétuité_: Quel est celui des
emprunteurs successifs et volontaires qui peut avoir à se plaindre?
Puisque la légitimité de l'intérêt a été assez contestée dans ces
derniers temps pour effrayer le capital, et le déterminer à se
cacher et à fuir, qu'il me soit permis de montrer combien cette
étrange levée de boucliers est insensée.
Et d'abord, ne serait-il pas aussi absurde qu'injuste que la
rémunération fût identique, soit qu'on demandât et obtînt un
an, deux ans, dix ans de terme, ou qu'on n'en prît pas du tout?
Si, malheureusement, sous l'influence de la doctrine prétendue
_égalitaire_, notre Code l'exigeait ainsi, toute une catégorie de
transactions humaines serait à l'instant supprimée. Il y aurait
encore des _trocs_, des _ventes au comptant_, il n'y aurait plus de
_ventes à terme_ ni de _prêts_. Les égalitaires déchargeraient les
emprunteurs du poids de l'intérêt, c'est vrai, mais en les frustrant
de l'emprunt. Sur cette donnée, on peut aussi soustraire les hommes à
l'incommode nécessité de payer ce qu'ils achètent. Il n'y a qu'à leur
défendre d'acheter, ou, ce qui revient au même, à faire déclarer par
la loi que les _prix_ sont illégitimes.
Le principe égalitaire a quelque chose d'égalitaire en effet. D'abord
il empêcherait le capital de se former; car qui voudrait épargner
ce dont on ne peut tirer aucun parti? et ensuite, il réduirait
les salaires à zéro; car où il n'y a pas de capital (instruments,
matériaux et provisions), il ne saurait y avoir ni travail d'avenir,
ni salaires. Nous arriverions donc bientôt à la plus complète des
égalités, celle du néant.
Mais quel homme peut être assez aveugle pour ne pas comprendre que
le délai est _par lui-même_ une circonstance onéreuse et, par suite,
rémunérable? Même en dehors du prêt, chacun né s'efforce-t-il pas
d'abréger les délais? Mais c'est l'objet de nos préoccupations
continuelles. Tout entrepreneur prend en grande considération
l'époque où il rentrera dans ses avances. Il vend plus ou moins
cher, selon que cette époque est prochaine ou éloignée. Pour rester
indifférent sur ce point, il faudrait ignorer que le capital est
une force; car si on sait cela, on désire naturellement qu'elle
accomplisse le plus tôt possible l'oeuvre où on l'a engagée, afin de
l'engager dans une oeuvre nouvelle.
Ce sont de bien pauvres économistes que ceux qui croient que nous ne
payons l'intérêt des capitaux que lorsque nous les empruntons. La
règle générale, fondée sur la justice, est que celui qui recueille
la satisfaction doit supporter toutes les charges de la production,
_délais compris_, soit qu'il se rende le service à lui-même, soit
qu'il se le fasse rendre par autrui. L'homme isolé, qui ne fait, lui,
de transactions avec personne, considérerait comme _onéreuse_ toute
circonstance qui le priverait de ses armes pendant un an. Pourquoi
donc une circonstance analogue ne serait-elle pas considérée comme
onéreuse dans la société? Que si un homme s'y soumet volontairement
pour l'avantage d'un autre qui stipule volontairement une
rémunération, en quoi cette rémunération est-elle illégitime?
Rien ne se ferait dans le monde, aucune entreprise qui exige des
avances ne s'accomplirait, on ne planterait pas, on ne sèmerait pas,
on ne labourerait pas, si le délai n'était, _en lui-même_, considéré
comme une circonstance _onéreuse_, traité et rémunéré comme tel. Le
consentement universel est si unanime sur ce point qu'il n'est pas
un échange où ce principe ne domine. Les délais, les retards entrent
dans l'appréciation des _services_, et, par conséquent, dans la
constitution de la _valeur_.
Ainsi, dans leur croisade contre l'intérêt, les égalitaires
foulent aux pieds non-seulement les plus simples notions d'équité,
non-seulement leur propre principe: _service pour service_, mais
encore l'autorité du genre humain et la pratique universelle. Comment
osent-ils étaler à tous les yeux l'incommensurable orgueil qu'une
telle prétention suppose? et n'est-ce pas une chose bien étrange et
bien triste que des sectaires prennent cette devise implicite et
souvent explicite Depuis le commencement du monde, tous les hommes se
trompent, hors moi? _Omnes, ego non._
Qu'on me pardonne d'avoir insisté sur la légitimité de l'intérêt
fondée sur cet axiome: _puisque délai coûte, il faut qu'il se
paye_, _coûter_ et _payer_ étant corrélatifs. La faute en est à
l'esprit de notre époque. Il faut bien se porter du côté des vérités
vitales, admises par le genre humain, mais ébranlées par quelques
novateurs fanatiques.--Pour un écrivain qui aspire à montrer un
ensemble harmonieux de phénomènes, c'est une chose pénible, qu'on
le croie bien, d'avoir à s'interrompre à chaque instant pour
élucider les notions les plus élémentaires. Laplace aurait-il pu
exposer dans toute sa simplicité le système du monde planétaire,
si, parmi ses lecteurs, il n'y eût pas eu des notions communes et
reconnues; si, pour prouver que la terre tourne, il lui eût fallu
préalablement enseigner la numération?--Telle est la dure alternative
de l'Économiste à notre époque. S'il ne scrute pas les éléments, il
n'est pas compris; et s'il les explique, le torrent des détails fait
perdre de vue la simplicité et la beauté de l'ensemble.
Et vraiment, il est heureux pour l'humanité que l'_Intérêt_ soit
légitime.
Sans cela elle serait, elle aussi, placée dans une rude alternative:
Périr en restant, juste, ou progresser par l'injustice.
Toute industrie est un ensemble d'efforts. Mais il y a entre ces
efforts une distinction essentielle à faire. Les uns se rapportent
aux services qu'il s'agit de rendre actuellement, les autres à une
série indéfinie de services analogues. Je m'explique.
La peine que prend, dans une journée, le porteur d'eau doit lui être
payée par ceux qui profitent de cette peine; mais celle qu'il a prise
pour faire sa brouette et son tonneau doit être répartie, quant à la
rémunération, sur un nombre indéterminé de consommateurs.
De même, ensemencement, sarclage, labourage, hersage, moisson,
battage, ne regardent que la récolte actuelle; mais clôtures,
défrichements, desséchements, bâtisses, amendements, concernent et
facilitent une série indéterminée de récoltes ultérieures.
D'après la loi générale _Service pour service_, ceux à qui doit
aboutir la satisfaction ont à restituer les efforts qu'on a faits
pour eux. Quant aux efforts de la première catégorie, pas de
difficulté. Ils sont débattus et _évalués_ entre celui qui les fait
et celui qui en profite. Mais les services de la seconde catégorie,
comment seront-ils _évalués_? Comment une juste proportion des
avances permanentes, frais généraux, capital fixe, comme disent
les économistes, sera-t-elle répartie sur toute la série des
satisfactions qu'elles sont destinées à réaliser? Par quel procédé
en fera-t-on retomber le poids d'une manière équitable sur tous les
acquéreurs d'eau, jusqu'à ce que la brouette soit usée; sur tous les
acquéreurs de blé, tant que le champ en fournira?
J'ignore comment on résoudrait le problème en Icarie ou au
Phalanstère. Mais il est permis de croire que messieurs les
inventeurs de sociétés, si féconds en arrangements artificiels et si
prompts à les imposer par la loi, c'est-à-dire, qu'ils en conviennent
ou non, par la Contrainte, n'imagineraient pas une solution plus
ingénieuse que le procédé tout naturel que les hommes ont trouvé
d'eux-mêmes (les audacieux!) depuis le commencement du monde, et
qu'on voudrait aujourd'hui leur interdire. Ce procédé, le voici: il
découle de la loi de l'_Intérêt_.
Soient mille francs ayant été employés en améliorations foncières;
soient le taux de l'intérêt à cinq pour cent et la récolte moyenne
de cinquante hectolitres. Sur ces données, chaque hectolitre de blé
devra être grevé d'un franc.
Ce franc est évidemment la récompense légitime d'un _service_ réel
rendu par le propriétaire (qu'on pourrait appeler travailleur),
aussi bien à celui qui acquerra un hectolitre de blé dans dix ans
qu'à celui qui l'achète aujourd'hui. La loi de stricte justice est
donc observée.
Que si l'amélioration foncière, ou la brouette et le tonneau,
ne doivent avoir qu'une durée approximativement appréciable, un
amortissement vient s'ajouter à l'intérêt, afin que le propriétaire
ne soit pas dupe et puisse encore recommencer. C'est toujours la loi
de justice qui domine.
Il ne faudrait pas croire que ce franc d'intérêt dont est grevé
chaque hectolitre de blé est invariable. Non, il représente une
valeur et est soumis à la loi des valeurs. Il s'accroît ou décroît
selon la variation de l'offre et de la demande, c'est-à-dire selon
les exigences des temps et le plus grand bien de la société.
On est généralement porté à croire que cette nature de rémunération
tend à s'accroître, sinon quant aux améliorations industrielles, du
moins quant aux améliorations foncières. En admettant que cette rente
fût équitable à l'origine, dit-on, elle finit par devenir abusive,
parce que le propriétaire, qui reste désormais les bras croisés, la
voit grossir d'année en année, par le seul fait de l'accroissement de
la population, impliquant un accroissement dans la demande du blé.
Cette tendance existe, j'en conviens, mais elle n'est pas spéciale à
la rente foncière, elle est commune à tous les genres de travaux. Il
n'en est pas un dont la valeur ne s'accroisse avec la densité de la
population, et le simple manouvrier gagne plus à Paris qu'en Bretagne.
Ensuite, relativement à la rente foncière, la tendance qu'on signale
est énergiquement balancée par une tendance opposée, c'est celle
du progrès. Une amélioration réalisée aujourd'hui par des moyens
perfectionnés, obtenue avec moins de travail humain, et dans un
temps où le taux de l'intérêt a baissé, empêche toutes les anciennes
améliorations d'élever trop haut leurs exigences. Le capital fixe du
propriétaire, comme celui du manufacturier, se détériore à la longue,
par l'apparition d'instruments de plus en plus énergiques à valeur
égale. C'est là une magnifique Loi qui renverse la triste théorie de
Ricardo; elle sera exposée avec plus de détails quand nous en serons
à la propriété foncière.
Remarquez que le problème de la répartition des services
rémunératoires dus aux améliorations permanentes ne pouvait se
résoudre que par la loi de l'_intérêt_. Le propriétaire ne pouvait
répartir le Capital même sur un certain nombre d'acquéreurs
successifs; car où se serait-il arrêté, puisque le nombre en est
indéterminé? Les premiers auraient payé pour les derniers, ce qui
n'est pas juste. En outre, un moment serait arrivé où le propriétaire
aurait eu à la fois et le capital et l'amélioration, ce qui ne l'est
pas davantage. Reconnaissons donc que le mécanisme social naturel
est assez ingénieux pour que nous puissions nous dispenser de lui
substituer un mécanisme artificiel.
J'ai présente le phénomène sous sa forme la plus simple afin d'en
faire comprendre la nature. Dans la pratique les choses ne se passent
pas tout à fait ainsi.
Le propriétaire n'opère pas lui-même la répartition, ce n'est pas lui
qui décide que chaque hectolitre de blé sera grevé d'un franc plus
ou moins. Il trouve toutes choses établies dans le monde, tant le
cours moyen du blé que le taux de l'intérêt. C'est sur cette donnée
qu'il décide de la destination de son capital. Il le consacrera à
l'amélioration foncière s'il calcule que le cours du blé lui permet
de retrouver le taux normal de l'intérêt. Dans le cas contraire, il
le dirige sur une industrie plus lucrative, et qui, par cela même,
exerce sur les capitaux, dans l'intérêt social, une plus grande force
d'attraction. Cette marche, qui est la vraie, arrive au même résultat
et présente une harmonie de plus.
Le lecteur comprendra que je ne me suis renfermé dans un fait
spécial que pour élucider une loi générale, à laquelle sont soumises
toutes les professions.
Un avocat par exemple, ne peut se faire rembourser les frais de son
éducation, de son stage, de son premier établissement,--soit une
vingtaine de mille francs,--par le premier plaideur qui lui tombe
sous la main. Outre que ce serait inique, ce serait inexécutable;
jamais ce premier plaideur ne se présenterait, et notre Cujas serait
réduit à imiter ce maître de maison qui, voyant que personne ne se
rendait à son premier bal, disait: L'année prochaine je commencerai
par le second.
Il en est ainsi du négociant, du médecin, de l'armateur, de
l'artiste. En toute carrière, se rencontrent les deux catégories
d'efforts; la seconde exigé impérieusement une répartition sur une
clientèle indéterminée, et je défie qu'on puisse imaginer une telle
répartition en dehors du mécanisme de l'_intérêt_.
Dans ces derniers temps, de grands efforts ont été faits pour
soulever les répugnances populaires contre le capital, l'infâme,
l'infernal capital; on le représente aux masses comme un monstre
dévorant et insatiable, plus destructeur que le choléra, plus
effrayant que l'émeute, exerçant sur le corps social l'action d'un
vampire dont la puissance de succion se multiplierait indéfiniment
par elle-même. _Vires acquirit eundo._ La langue de ce monstre
s'appelle rente, usure, loyer, fermage, intérêt. Un écrivain, qui
pouvait devenir célèbre par ses fortes facultés et qui a préféré
l'être par ses paradoxes, s'est plu à jeter celui-là au milieu d'un
peuple déjà tourmenté de la fièvre révolutionnaire. J'ai aussi un
apparent paradoxe à soumettre au lecteur, et je le prie d'examiner
s'il n'est pas une grande et consolante vérité.
Mais avant, je dois dire un mot de la manière dont M. Proudhon et son
école expliquent ce qu'ils nomment l'illégitimité de l'_intérêt_.
Les capitaux sont des instruments de travail. Les instruments
de travail ont pour destination de faire concourir les forces
_gratuites_ de la nature. Par la machine à vapeur on s'empare de
l'élasticité des gaz; par le ressort de montre, de l'élasticité de
l'acier; par des poids ou des chutes d'eau, de la gravitation; par la
pile de Volta, de la rapidité de l'étincelle électrique; par le sol,
des combinaisons chimiques et physiques qu'on appelle végétation,
etc., etc.--Or, confondant l'Utilité avec la Valeur, on suppose que
ces agents naturels ont une valeur _qui leur est propre_, et que
par conséquent ceux qui s'en emparent s'en font payer l'usage, car
valeur implique payement. On s'imagine que les produits sont grevés
d'un _item_ pour les services de l'homme, ce qu'on admet comme
juste, et d'un autre _item_ pour les services de la nature, ce qu'on
repousse comme inique. Pourquoi, dit-on, faire payer la gravitation,
l'électricité, la vie végétale, l'élasticité? etc.
La réponse se trouve dans la théorie de la _valeur_. Cette classe de
socialistes, qui prennent le nom d'Égalitaires, confond la légitime
_valeur_ de l'instrument, fille d'un service humain, avec son
résultat utile, toujours gratuit, sous déduction de cette légitime
valeur ou de l'intérêt y relatif. Quand je rémunère un laboureur,
un meunier, une compagnie de chemin de fer, je ne donne rien,
absolument rien, pour le phénomène végétal, pour la gravitation, pour
l'élasticité de la vapeur. Je paye le travail humain qu'il a fallu
consacrer à faire des instruments au moyen desquels ces forces sont
contraintes à agir; ou, ce qui vaut mieux pour moi, je paye l'intérêt
de ce travail. Je rends service contre service, moyennant quoi
l'action utile de ces forces est toute à mon profit et gratuitement.
C'est comme dans l'échange, comme dans le simple troc. La présence du
capital ne modifie pas cette loi, car le capital n'est autre chose
qu'une accumulation de valeurs, de _services_ auxquels est donnée la
mission spéciale de faire coopérer la nature.
Et maintenant voici mon paradoxe:
De tous les éléments qui composent la valeur totale d'un produit
quelconque, celui que nous devons payer le plus joyeusement, c'est
cet élément même qu'on appelle intérêt des avances ou du capital.
Et pourquoi? parce que cet élément ne nous fait payer _un_ qu'en nous
épargnant _deux_. Parce que, par sa présence même, il constate que
des forces naturelles ont concouru au résultat final sans faire payer
leur concours; parce qu'il en résulte que la même utilité générale
est mise à notre disposition, avec cette circonstance, qu'une
certaine proportion d'utilité gratuite a été substituée, heureusement
pour nous, à de l'utilité onéreuse, et, pour tout dire en un mot,
parce que le produit a baissé de prix. Nous l'acquérons avec une
moindre proportion de notre propre travail, et il arrive à la société
tout entière ce qui arriverait à l'homme isolé qui aurait réalisé une
ingénieuse invention.
Voici un modeste ouvrier qui gagne quatre francs par jour. Avec deux
francs, c'est-à-dire avec une demi-journée de travail, il achète une
paire de bas de coton. S'il voulait se procurer ces bas directement
et par son propre travail, je crois vraiment que sa vie entière n'y
suffirait pas. Comment se fait-il donc que sa demi-journée acquitte
tous les _services humains_ qui lui sont rendus en cette occasion?
D'après la loi _service pour service_, comment n'est-il pas obligé de
livrer plusieurs années de travail?
C'est que cette paire de bas est le résultat de _services humains_
dont les agents naturels, par l'intervention du Capital, ont
énormément diminué la proportion. Notre ouvrier paye cependant,
non-seulement le travail actuel de tous ceux qui ont concouru
à l'oeuvre, mais encore l'intérêt des capitaux qui y ont fait
concourir la nature; et ce qu'il faut remarquer, c'est que, sans
cette dernière rénumération, ou si elle était tenue pour illégitime,
le capital n'aurait pas sollicité les agents naturels, il n'y aurait
dans le produit que de l'utilité onéreuse, il serait le résultat
unique du travail humain, et notre ouvrier serait placé au point de
départ, c'est-à-dire dans l'alternative ou de se priver de bas, ou de
les payer au prix de plusieurs années de labeur.
Si notre ouvrier a appris à analyser les phénomènes, certes il se
réconciliera avec le Capital en voyant combien il lui est redevable.
Il se convaincra surtout que la gratuité des dons de Dieu lui a été
complétement réservée, que ces dons lui sont même prodigués avec
une libéralité qu'il ne doit pas à son propre mérite, mais au beau
mécanisme de l'ordre social _naturel_. Le capital, ce n'est pas la
force végétative qui a fait germer et fleurir le coton, mais la
_peine prise_ par le planteur; le Capital, ce n'est pas le vent qui
a gonflé les voiles du navire, ni le magnétisme qui a agi sur la
boussole, mais la _peine prise_ par le voilier et l'opticien; le
Capital, ce n'est pas l'élasticité de la vapeur qui a fait tourner
les broches de la fabrique, mais la _peine prise_ par le constructeur
de machines. Végétation, force des vents, magnétisme, élasticité,
tout cela est certes gratuit; et voilà pourquoi les bas ont si peu
de valeur. Quant à cet ensemble de peines prises par le planteur,
le voilier, l'opticien, le constructeur, le marin, le fabricant,
le négociant, elles se répartissent ou plutôt, en tant que c'est
le Capital qui agit, l'intérêt s'en répartit entre d'innombrables
acquéreurs de bas; et voilà pourquoi la portion de travail cédée en
retour par chacun d'eux est si petite.
En vérité, réformateurs modernes, quand vous voulez remplacer cet
ordre admirable par un arrangement de votre invention, il y a deux
choses (et elles n'en font qu'une) qui me confondent: votre manque de
foi en la Providence et votre foi en vous-mêmes; votre ignorance et
votre orgueil.
De ce qui précède, il résulte que le progrès de l'humanité coïncide
avec la rapide formation des Capitaux; car dire que de nouveaux
capitaux se forment, c'est dire en d'autres termes que des obstacles,
autrefois onéreusement combattus par le travail, sont aujourd'hui
gratuitement combattus par la nature; et cela, remarquez-le bien, non
au profit des capitalistes, mais au profit de la communauté.
S'il en est ainsi, l'intérêt dominant de tous les hommes (bien
entendu au point de vue économique), c'est de favoriser la rapide
formation du Capital. Mais le Capital s'accroît pour ainsi dire de
lui-même sous la triple influence de l'activité, de la frugalité
et de la sécurité. Nous ne pouvons guère exercer d'action directe
sur l'activité et la frugalité de nos frères, si ce n'est par
l'intermédiaire de l'opinion publique, par une intelligente
dispensation de nos antipathies et de nos sympathies. Mais nous
pouvons beaucoup pour la sécurité, sans laquelle les capitaux,
loin de se former, se cachent, fuient, se détruisent; et par là on
voit combien il y a quelque chose qui tient du suicide dans cette
ardeur que montre quelquefois la classe ouvrière à troubler la
paix publique. Qu'elle le sache bien, le Capital travaille depuis
le commencement à affranchir les hommes du joug de l'ignorance, du
besoin, du despotisme. Effrayer le Capital, c'est river une triple
chaîne aux bras de l'Humanité.
Le _vires acquirit eundo_ s'applique avec une exactitude rigoureuse
au Capital et à sa bienfaisante influence. Tout capital qui se forme
laisse nécessairement disponibles et du travail et de la rémunération
pour ce travail. Il porte donc en lui-même une puissance de
progression. Il y a en lui quelque chose qui ressemble à la loi des
vitesses.--Et c'est là ce que la science a peut-être omis jusqu'à ce
jour d'opposer à cette autre progression remarquée par Malthus. C'est
une Harmonie que nous ne pouvons traiter ici. Nous la réservons pour
le chapitre de la Population.
Je dois prémunir le lecteur contre une objection spécieuse. Si la
mission du capital, dira-t-il, est de faire exécuter par la nature ce
qui s'exécutait par le travail humain quelque bien qu'il confère à
l'humanité, il doit nuire à la classe ouvrière, spécialement à celle
qui vit de salaire; car tout ce qui met des bras en disponibilité
active la concurrence qu'ils se font entre eux, et c'est sans doute
là la secrète raison de l'opposition que les prolétaires font aux
capitalistes.--Si l'objection était fondée, il y aurait en effet un
ton discordant dans l'harmonie sociale.
L'illusion consiste en ce qu'on perd de vue ceci: _Le Capital, à
mesure que son action s'étend, ne met en disponibilité une certaine
quantité d'efforts humains qu'en mettant aussi en disponibilité une
quantité de rémunération correspondante_, de telle sorte que ces deux
éléments se retrouvant, se satisfont l'un par l'autre. Le travail
n'est pas frappé d'inertie; remplacé dans une oeuvre spéciale par
l'énergie gratuite, il se prend à d'autres obstacles dans l'oeuvre
générale du progrès, avec d'autant plus d'infaillibilité que sa
récompense est déjà toute préparée au sein de la communauté.