* * * * *
_Moralité de la richesse._ Nous venons d'étudier la richesse au point
de vue économique: il n'est peut-être pas inutile de dire quelque
chose de ses effets moraux.
À toutes les époques, la richesse, au point de vue moral, a été un
sujet de controverse. Certains philosophes, certaines religions ont
ordonné de la mépriser; d'autres ont surtout vanté la médiocrité.
_Aurea mediocritas._ Il en est bien peu, s'il en est, qui aient
admis comme morale une ardente aspiration vers les jouissances de la
fortune.
Qui a tort? qui a raison? Il n'appartient pas à l'économie politique
de traiter ce sujet de morale individuelle. Je dirai seulement ceci:
Je suis toujours porté à croire que, dans les choses qui sont du
domaine de la pratique universelle, les théoriciens, les savants,
les philosophes sont beaucoup plus sujets à se tromper que cette
pratique universelle elle-même, lorsque dans ce mot, Pratique, on
fait entrer non-seulement les actions de la généralité des hommes,
mais encore leurs sentiments et leurs idées.
Or, que nous montre l'universelle pratique? Elle nous montre tous
les hommes s'efforçant de sortir de la misère, qui est notre point
de départ; préférant tous à la sensation du besoin celle de la
satisfaction, au dénûment la richesse, tous, dis-je, et même, à bien
peu d'exceptions près, ceux qui déclament contre elle.
L'aspiration vers la richesse est immense, incessante, universelle,
indomptable; elle a triomphé sur presque tout le globe de notre
native aversion pour le travail; elle se manifeste, quoi qu'on
en dise, avec un caractère de basse avidité plus encore chez les
sauvages et les barbares que chez les peuples civilisés. Tous les
navigateurs qui sont partis d'Europe, au dix-huitième siècle, imbus
de ces idées mises en vogue par Rousseau, qu'ils allaient rencontrer
aux Antipodes l'homme de la nature, l'homme désintéressé, généreux,
hospitalier, ont été frappés de la rapacité dont ces hommes primitifs
étaient dévorés. Nos militaires ont pu constater, de nos jours, ce
qu'il fallait penser du désintéressement si vanté des peuplades
arabes.
D'un autre côté, l'opinion de tous les hommes, même de ceux
qui n'y conforment pas leur conduite, s'accorde à honorer le
désintéressement, la générosité, l'empire sur soi, et à flétrir cet
amour désordonné des richesses qui nous porte à ne reculer devant
aucun moyen de nous les procurer.--Enfin la même opinion environne
d'estime celui qui, dans quelque condition que ce soit, applique son
travail persévérant et honnête à améliorer son sort, à élever la
condition de sa famille.--C'est de cet ensemble de faits, d'idées et
de sentiments qu'on doit conclure, ce me semble, le jugement à porter
sur la richesse, au point de vue de la morale individuelle.
Il faut d'abord reconnaître que le mobile qui nous pousse vers
elle est dans la nature; il est de création providentielle et par
conséquent _moral_. Il réside dans ce dénûment primitif et général,
qui serait notre lot à tous, s'il ne créait en nous le désir de nous
en affranchir.--Il faut reconnaître, en second lieu, que les efforts
que font les hommes pour sortir de ce dénûment primitif, pourvu
qu'ils restent dans les limites de la justice, sont respectables et
estimables, puisqu'ils sont universellement estimés et respectés.
Il n'est personne d'ailleurs qui ne convienne que le travail porte
en lui-même un caractère moral. Cela s'exprime par ce proverbe qui
est de tous les pays: «L'oisiveté est la mère de tous les vices.»
Et l'on tomberait dans une contradiction choquante, si l'on disait,
d'un côté, que le travail est indispensable à la moralité des hommes,
et, de l'autre, que les hommes sont immoraux quand ils cherchent à
réaliser la richesse par le travail.
Il faut reconnaître, en troisième lieu, que l'aspiration vers la
richesse devient immorale quand elle est portée au point de nous
faire sortir des bornes de la justice, et aussi, que l'avidité
devient plus impopulaire à mesure que ceux qui s'y abandonnent sont
plus riches.
Tel est le jugement porté, non par quelques philosophes ou quelques
sectes, mais par l'universalité des hommes, et je m'y tiens.
Je ferai remarquer néanmoins que ce jugement peut n'être pas le même
aujourd'hui et dans l'antiquité, sans qu'il y ait contradiction.
Les Esséniens, les Stoïciens vivaient au milieu d'une société où la
richesse était toujours le prix de l'oppression, du pillage, de la
violence. Non-seulement elle était immorale en elle-même, mais par
l'immoralité des moyens d'acquisition, elle révélait l'immoralité des
hommes qui en étaient pourvus. Une réaction même exagérée contre les
riches et la richesse était bien naturelle. Les philosophes modernes
qui déclament contre la richesse, sans tenir compte de la différence
des moyens d'acquisition, se croient des Sénèques, des Christs. Ils
ne sont que des perroquets répétant ce qu'ils ne comprennent pas.
Mais la question que se pose l'économie politique est celle-ci: La
richesse est-elle un bien moral ou un mal moral pour l'humanité? Le
développement progressif de la richesse implique-t-il, au point de
vue moral, un perfectionnement ou une décadence?
Le lecteur pressent ma réponse, et il comprend que j'ai dû dire
quelques mots de la question de morale individuelle pour échapper à
cette contradiction ou plutôt à cette impossibilité: Ce qui est une
immoralité individuelle est une moralité générale.
Sans recourir à la statistique, sans consulter les écrous de nos
prisons, on peut aborder un problème qui s'énonce en ces termes:
L'homme se dégrade-t-il à mesure qu'il exerce plus d'empire sur les
choses et la nature, qu'il la réduit à le servir, qu'il se crée
ainsi des loisirs, et que, s'affranchissant des besoins les plus
impérieux de son organisation, il peut tirer de l'inertie, où elles
sommeillaient, des facultés intellectuelles et morales, qui ne lui
ont pas été sans doute accordées pour rester dans une éternelle
léthargie?
L'homme se dégrade-t-il à mesure qu'il s'éloigne, pour ainsi dire,
de l'état le plus inorganique, pour s'élever vers l'état le plus
spiritualiste dont il puisse approcher?
Poser ainsi le problème, c'est le résoudre.
Je conviendrai volontiers que lorsque la richesse se développe par
des moyens immoraux, elle a une influence immorale, comme chez les
Romains.
Je conviendrai encore que lorsqu'elle se développe d'une manière
fort inégale, creusant un abîme de plus en plus profond entre
les classes, elle a une influence immorale et crée des passions
subversives.
Mais en est-il de même quand elle est le fruit du travail honnête, de
transactions libres, et qu'elle se répand d'une manière uniforme sur
toutes les classes? Cela n'est vraiment pas soutenable.
Cependant les livres socialistes sont pleins de déclamations contre
les riches.
Je ne comprends vraiment pas comment ces écoles, si diverses à
d'autres égards, mais si unanimes en ceci, ne s'aperçoivent pas de la
contradiction où elles tombent.
D'une part, la richesse, suivant les chefs de ces écoles, a une
action délétère, démoralisante, qui flétrit l'âme, endurcit le coeur,
ne laisse survivre que le goût des jouissances dépravées. Les riches
ont tous les vices. Les pauvres ont toutes les vertus. Ils sont
justes, sensés, désintéressés, généreux; voilà le thème adopté.
Et d'un autre côté, tous les efforts d'imagination des Socialistes,
tous les systèmes qu'ils inventent, toutes les lois qu'ils veulent
nous imposer, tendent, s'il faut les en croire, à convertir la
pauvreté en richesse........
Moralité de la richesse prouvée par cette maxime: Le profit de l'un
est le profit de l'autre[21].......................................
[Note 21: Cette dernière indication de l'auteur n'est accompagnée
d'aucun développement. Mais divers chapitres de ce volume y
suppléent. Voir notamment _Propriété et Communauté, Rapport de
l'économie politique avec la morale, et Solidarité_.
(_Note de l'éditeur._)]
VII
CAPITAL
Les lois économiques agissent sur le même principe, qu'il s'agisse
d'une nombreuse agglomération d'hommes, de deux individus, ou même
d'un seul, condamné par les circonstances à vivre dans l'isolement.
L'individu, s'il pouvait vivre quelque temps isolé, serait à la fois
capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et consommateur. Toute
l'évolution économique s'accomplirait en lui. En observant chacun
des éléments qui la composent: le besoin, l'effort, la satisfaction,
l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse, il se ferait une idée du
mécanisme tout entier, quoique réduit à sa plus grande simplicité.
Or s'il y a quelque chose d'évident au monde, c'est qu'il ne pourrait
jamais confondre ce qui est gratuit avec ce qui exige des efforts.
Cela implique contradiction dans les termes. Il saurait bien quand
une matière ou une force lui sont fournies par la nature, sans la
coopération de son travail, alors même qu'elles s'y mêlent pour le
rendre plus fructueux.
L'individu isolé ne songerait jamais à demander une chose à son
travail tant qu'il pourrait la recueillir directement de la nature.
Il n'irait pas chercher de l'eau à une lieue, s'il avait une source
près de sa hutte. Par le même motif, chaque fois que son travail
aurait à intervenir, il chercherait à y substituer le plus possible
de collaboration naturelle.
C'est pourquoi, s'il construisait un canot, il le ferait du bois
le plus léger, afin de mettre à profit le poids de l'eau. Il
s'efforcerait d'y adapter une voile, afin que le vent lui épargnât la
peine de ramer, etc.
Pour faire concourir ainsi des puissances naturelles, il faut des
instruments.
Ici, on sent que l'individu isolé aura un calcul à faire. Il se
posera cette question: Maintenant j'obtiens une satisfaction avec
un effort donné; quand je serai en possession de l'instrument,
obtiendrai-je la même satisfaction avec un effort moindre, en
ajoutant à celui qui me restera à faire celui qu'exige la confection
de l'instrument lui-même?
Nul homme ne veut dissiper ses forces pour le plaisir de les
dissiper. Notre Robinson ne se livrera donc à la confection de
l'instrument qu'autant qu'il apercevra, au bout, une économie
définitive d'efforts à satisfaction égale, ou un accroissement de
satisfactions à efforts égaux.
Une circonstance qui influe beaucoup sur le calcul, c'est le nombre
et la fréquence des produits auxquels devra concourir l'instrument
pendant sa durée. Robinson a un premier terme de comparaison. C'est
l'effort actuel, celui auquel il est assujetti chaque fois qu'il
veut se procurer la satisfaction directement et sans nulle aide. Il
estime ce que l'instrument lui épargnera d'efforts dans chacune de
ces occasions; mais il faut travailler pour faire l'instrument, et
ce travail il le répartira, par la pensée, sur le nombre total des
circonstances où il pourra s'en servir. Plus ce nombre sera grand,
plus sera puissant aussi le motif déterminant à faire concourir
l'agent naturel.--C'est là, c'est dans cette répartition d'une
_avance_ sur la totalité des produits, qu'est le principe et la
raison d'être de l'Intérêt.
Une fois que Robinson est décidé à fabriquer l'instrument, il
s'aperçoit que la bonne volonté et l'avantage ne suffisent pas. Il
faut des instruments pour faire des instruments; il faut du fer pour
battre le fer, et ainsi de suite, en remontant de difficulté en
difficulté vers une difficulté première qui semble insoluble. Ceci
nous avertit de l'extrême lenteur avec laquelle les capitaux ont
dû se former à l'origine et dans quelle proportion énorme l'effort
humain était sollicité pour chaque satisfaction.
Ce n'est pas tout. Pour faire les instruments de travail, eût-on
les outils nécessaires, il faut encore des _matériaux_. S'ils sont
fournis gratuitement par la nature, comme la pierre, encore faut-il
les réunir, ce qui est une peine. Mais presque toujours la possession
de ces _matériaux_ suppose un travail antérieur, long et compliqué,
comme s'il s'agit de mettre en oeuvre de la laine, du lin, du fer, du
plomb, etc.
Ce n'est pas tout encore. Pendant que l'homme travaille ainsi, dans
l'unique vue de faciliter son travail ultérieur, il ne fait rien
pour ses besoins actuels. Or c'est là un ordre de phénomènes dans
lequel la nature n'a pas voulu mettre d'interruption. Tous les jours
il faut se nourrir, se vêtir, s'abriter. Robinson s'apercevra donc
qu'il ne peut rien entreprendre, en vue de faire concourir des forces
naturelles, qu'il n'ait préalablement accumulé des _provisions_. Il
faut que chaque jour il redouble d'activité à la chasse, qu'il mette
de côté une partie du gibier, puis qu'il s'impose des privations,
afin de se donner le temps nécessaire à l'exécution de l'instrument
de travail qu'il projette. Dans ces circonstances, il est plus que
vraisemblable que sa prétention se bornera à faire un instrument
imparfait et grossier, c'est-à-dire très-peu propre à remplir sa
destination.
Plus tard, toutes les facultés s'accroîtront de concert. La réflexion
et l'expérience auront appris à notre insulaire à mieux opérer; le
premier instrument lui-même lui fournira les moyens d'en fabriquer
d'autres et d'accumuler des provisions avec plus de promptitude.
Instruments, matériaux, provisions, voilà sans doute ce que Robinson
appellera son _capital_; et il reconnaîtra aisément que plus ce
capital sera considérable, plus il asservira de forces naturelles,
plus il les fera concourir à ses travaux, plus enfin il augmentera le
rapport de ses satisfactions à ses efforts.
Plaçons-nous maintenant au sein de l'ordre social. Le Capital se
composera aussi des instruments de travail, des matériaux et des
provisions sans lesquels, ni dans l'isolement; ni dans la société,
il ne se peut rien entreprendre de longue haleine. Ceux qui se
trouveront pourvus de ce capital ne l'auront que parce qu'ils
l'auront créé par leurs efforts ou parleurs privations, et ils
n'auront fait ces efforts (étrangers aux besoins actuels), ils ne se
seront imposé ces privations qu'en vue d'avantages ultérieurs, en
vue, par exemple, de faire concourir désormais une grande proportion
de forces naturelles. De leur part, céder ce capital, ce sera se
priver de l'avantage cherché, ce sera céder cet avantage à d'autres,
ce sera rendre _service_. Dès lors, ou il faut renoncer aux plus
simples éléments de la justice, il faut même renoncer à raisonner,
ou il faut reconnaître qu'ils auront parfaitement le droit de ne
faire cette cession qu'en échange d'un _service_ librement débattu,
volontairement consenti. Je ne crois pas qu'il se rencontre un
seul homme sur la terre qui conteste l'équité de la _mutualité
des services_, car mutualité des services signifie, en d'autres
termes, équité. Dira-t-on que la transaction ne devra pas se faire
_librement_, parce que celui qui a des capitaux est en mesure de
faire la loi à celui qui n'en a pas? Mais comment devra-t-elle se
faire? À quoi reconnaître l'_équivalence des services_, si ce n'est
quand de part et d'autre l'échange est volontairement accepté?
Ne voit-on pas d'ailleurs que l'emprunteur, libre de le faire,
refusera, s'il n'a pas avantage à accepter, et que l'emprunt ne peut
jamais empirer sa condition? Il est clair que la question qu'il se
posera sera celle-ci: L'emploi de ce capital me donnera-t-il des
avantages qui fassent plus que compenser les conditions qui me sont
demandées; ou bien: L'effort que je suis maintenant obligé de faire,
pour obtenir une satisfaction donnée, est-il supérieur ou moindre
que la somme des efforts auxquels je serai contraint par l'emprunt,
d'abord pour rendre les _services_ qui me sont demandés, ensuite pour
poursuivre cette satisfaction à l'aide du capital emprunté?--Que si,
tout compris, tout considéré, il n'y a pas avantage, il n'empruntera
pas, il conservera sa position; et, en cela, quel tort lui est-il
infligé? Il pourra se tromper, dira-t-on. Sans doute. On peut se
tromper dans toutes les transactions imaginables. Est-ce à dire qu'il
ne doit y en avoir aucune de libre? Qu'on aille donc jusque-là, et
qu'on nous dise ce qu'il faut mettre à la place de la libre volonté,
du libre consentement. Sera-ce la contrainte, car je ne connais
que la contrainte en dehors de la liberté? Non, dit-on, ce sera le
jugement d'un tiers. Je le veux bien, à trois conditions. C'est que
la décision de ce personnage, quelque nom qu'on lui donne, ne sera
pas exécutée par la contrainte. La seconde, qu'il sera infaillible,
car pour remplacer une faillibilité par une autre ce n'est pas la
peine; et celle dont je me défie le moins est celle de l'intéressé.
Enfin, la troisième condition, c'est que ce personnage ne se fasse
pas payer; car ce serait une singulière manière de manifester sa
sympathie pour l'emprunteur que de lui ravir d'abord sa liberté
et de lui mettre ensuite une charge de plus sur les épaules, en
compensation de ce philanthropique service. Mais laissons la question
de droit, et rentrons dans l'économie politique.
Un capital, qu'il se compose de matériaux, de provisions ou
d'instruments, présente deux aspects: l'Utilité et la Valeur.
J'aurais bien mal exposé la théorie de la Valeur, si le lecteur ne
comprenait pas que celui qui cède un capital ne s'en fait payer
que la _valeur_, c'est-à-dire le service rendu à son occasion,
c'est-à-dire la peine prise par le cédant combinée avec la peine
épargnée au cessionnaire. Un capital, en effet, est un produit comme
un autre. Il n'emprunte ce nom qu'à sa destination ultérieure. C'est
une grande illusion de croire que le capital soit une chose existant
par elle-même. Un sac de blé est un sac de blé, encore que, selon
les points de vue, l'un le vende comme revenu et l'autre l'achète
comme capital. L'échange s'opère sur ce principe invariable: valeur
pour valeur, service pour service; et tout ce qui entre dans la chose
d'utilité gratuite est donné par-dessus le marché, attendu que ce qui
est gratuit n'a pas de valeur, et que la valeur seule figure dans les
transactions. En cela, celles relatives aux capitaux ne diffèrent en
rien des autres.
Il résulte de là, dans l'ordre social, des vues admirables et que je
ne puis qu'indiquer ici. L'homme isolé n'a de capital que lorsqu'il a
réuni des matériaux, des provisions et des instruments. Il n'en est
pas de même de l'homme social. Il suffit à celui-ci, d'avoir rendu
des _services_, et d'avoir ainsi la faculté de retirer de la société,
par l'appareil de l'échange, des services équivalents. Ce que
j'appelle l'appareil de l'échange, c'est la monnaie, les billets à
ordre, les billets de banque et même les banquiers. Quiconque a rendu
un _service_ et n'a pas encore reçu la _satisfaction_ correspondante
est porteur d'un titre, soit pourvu de valeur comme la monnaie, soit
fiduciaire comme les billets de banque, qui lui donne la faculté de
retirer, du milieu social, quand il voudra, où il voudra, et sous
la forme qu'il voudra, un _service_ équivalent. Ce qui n'altère en
rien, ni dans les principes, ni dans les effets, ni au point de vue
du droit, la grande loi que je cherche à élucider: _Les services
s'échangent contre les services_. C'est toujours le troc embryonnaire
qui s'est développé, agrandi, compliqué, sans cesser d'être lui-même.
Le porteur du litre peut donc retirer de la société, à son gré,
soit une satisfaction immédiate, soit un objet qui, à son point de
vue, ait le caractère d'un capital. C'est ce dont le cédant ne se
préoccupe en aucune façon. On examine l'_équivalence des services_,
voilà tout.
Il peut encore céder son titre à un autre pour en faire ce qu'il
voudra, sous la double condition de la _restitution_ et d'un
_service_, au temps fixé. Si l'on pénètre le fond des choses, on
trouve qu'en ce cas le cédant _se prive_ en faveur du cessionnaire
ou d'une satisfaction immédiate qu'il recule de plusieurs années,
ou d'un instrument de travail qui aurait augmenté ses forces, fait
concourir les agents naturels, et augmenté à son profit le rapport
des satisfactions aux efforts. Ces avantages, il s'en prive pour
en investir autrui. C'est là certainement rendre _service_, et il
n'est pas possible d'admettre, en bonne équité, que ce service
soit sans droit à la mutualité. La restitution pure et simple, au
bout d'un an, ne peut être considérée comme la rémunération de ce
service spécial. Ceux qui le soutiennent ne comprennent pas qu'il
ne s'agit pas ici d'une vente, dans laquelle, comme la livraison
est immédiate, la rémunération est immédiate aussi. Il s'agit d'un
délai. Et le délai, _à lui seul_, est un service spécial, puisqu'il
impose un sacrifice à celui qui l'accorde, et confère un avantage à
celui qui le demande. Il y a donc lieu à rémunération, ou il faut
renoncer à cette loi suprême de la société: _Service pour service_.
C'est cette rémunération qui prend diverses dénominations selon
les circonstances: _loyer_, _fermage_, _rente_, mais dont le nom
générique est _Intérêt_[22].
[Note 22: Voir ma brochure intitulée _Capital et Rente_.]
Ainsi, chose admirable, et grâce au merveilleux mécanisme de
l'échange, tout _service_ est ou peut devenir un capital. Si des
ouvriers doivent commencer dans dix ans un chemin de fer, nous ne
pouvons pas épargner dès aujourd'hui, et en nature, le blé qui les
nourrira, le lin qui les vêtira, et les brouettes dont ils s'aideront
pendant cette opération de longue haleine. Mais nous pouvons épargner
et leur transmettre la _valeur_ de ces choses. Il suffit pour cela
de rendre à la société des _services_ actuels, et de n'en retirer
que des titres, lesquels dans dix ans se convertiront en blé, en
lin. Il n'est pas même indispensable que nous laissions sommeiller
improductivement ces titres dans l'intervalle. Il y a des négociants,
il y a des banquiers, il y a des rouages dans la société qui
rendront, contre des services, le service de s'imposer ces privations
à notre place.
Ce qui est plus surprenant encore, c'est que nous pouvons faire
l'opération inverse, quelque impossible qu'elle semble au premier
coup d'oeil. Nous pouvons convertir en instrument de travail, en
chemin de fer, en maisons, un capital qui n'est pas encore né,
utilisant ainsi des _services_ qui ne seront rendus qu'au XXe
siècle. Il y a des banquiers qui en font l'avance sur la foi que
les travailleurs et les voyageurs de la troisième ou quatrième
génération pourvoiront au payement; et ces titres sur l'avenir se
transmettent de main en main sans rester jamais improductifs. Je ne
pense pas, je l'avoue, que les inventeurs de sociétés artificielles,
quelque nombreux qu'ils soient, imaginent jamais rien de si simple
à la fois et de si compliqué, de si ingénieux et de si équitable.
Certes, ils renonceraient à leurs fades et lourdes utopies, s'ils
connaissaient les belles Harmonies de la mécanique sociale instituée
par Dieu. Un roi d'Aragon cherchait aussi quel avis il aurait donné
à la Providence sur la mécanique céleste, s'il eût été appelé à ses
conseils. Ce n'est pas Newton qui eût conçu cette pensée impie.