il n'y aurait ni efforts, ni services, ni Valeurs, non plus qu'il n'y
en a pour Dieu; et pendant que, dans le premier sens, l'humanité
serait, comme Dieu, en possession de la Richesse infinie, suivant
la seconde acception, elle serait dépourvue de toutes Richesses. De
deux économistes dont chacun adopterait une de ces définitions, l'un
dirait: _Elle est infiniment riche_,--l'autre: _Elle est infiniment
pauvre_.
L'infini, il est vrai, n'est sous aucun rapport l'attribut de
l'humanité. Mais enfin elle se dirige de quelque côté, elle fait
des efforts, elle a des tendances, elle gravite vers la Richesse
progressive ou vers la Progressive Pauvreté. Or, comment les
Économistes pourront-ils s'entendre, si cet anéantissement successif
de l'effort par rapport au résultat, de la peine à prendre ou à
rémunérer, de la Valeur, est considéré par les uns comme un progrès
vers la Richesse, par les autres comme une chute dans la Misère?
Encore si la difficulté ne concernait que les économistes, on
pourrait dire: Entre eux les débats.--Mais les législateurs, les
gouvernements ont tous les jours à prendre des mesures qui exercent
sur les intérêts humains une influence réelle. Et où en sommes-nous,
si ces mesures sont prises en l'absence d'une lumière qui nous fasse
distinguer la Richesse de la Pauvreté?
Or, j'affirme ceci: La théorie qui définit la Richesse par la valeur
n'est en définitive que la glorification de l'Obstacle. Voici son
syllogisme: «La Richesse est proportionnelle aux valeurs, les valeurs
aux efforts, les efforts aux obstacles; donc les richesses sont
proportionnelles aux obstacles.»--J'affirme encore ceci: À cause de
la division du travail, qui a renfermé tout homme dans un métier ou
profession, cette illusion est très-difficile à détruire. Chacun de
nous vit des services qu'il rend à l'occasion d'un obstacle, d'un
besoin, d'une souffrance: le médecin sur les maladies, le laboureur
sur la famine, le manufacturier sur le froid, le voiturier sur la
distance, l'avocat sur l'iniquité, le soldat sur le danger du pays;
de telle sorte qu'il n'est pas un obstacle dont la disparition
ne fût très-inopportune et très-importune à quelqu'un, et même ne
paraisse funeste, au point de vue général, parce qu'elle semble
anéantir une source de services, de valeurs, de richesses. Fort peu
d'économistes se sont entièrement préservés de cette illusion, et, si
jamais la science parvient à la dissiper, sa mission pratique dans le
monde sera remplie; car je fais encore cette troisième affirmation:
Notre pratique officielle s'est imprégnée de cette théorie, et chaque
fois que les gouvernements croient devoir favoriser une classe, une
profession, une industrie, ils n'ont pas d'autre procédé que d'élever
des Obstacles, afin de donner à une certaine nature d'efforts
l'occasion de se développer, afin d'élargir artificiellement le
cercle des services auxquels la communauté sera forcée d'avoir
recours, d'accroître ainsi la valeur, et, soi-disant, la Richesse.
Et, en effet, il est très-vrai que ce procédé est utile à la classe
favorisée; on la voit se féliciter, s'applaudir, et que fait-on? On
accorde successivement la même faveur à toutes les autres.
Assimiler d'abord l'Utilité à la Valeur, puis la Valeur à la
Richesse, quoi de plus naturel! La science n'a pas rencontré de piége
dont elle se soit moins défiée. Car que lui est-il arrivé? À chaque
progrès, elle a raisonné ainsi: «L'obstacle diminue, donc l'effort
diminue; donc la valeur diminue; donc l'utilité diminue; donc la
richesse diminue; donc nous sommes les plus malheureux des hommes
pour nous être avisés d'inventer, d'échanger, d'avoir cinq doigts au
lieu de trois, et deux bras au lieu d'un; donc il faut engager le
gouvernement, qui a la force, à mettre ordre à ces abus.»
Cette économie politique à rebours défraye un grand nombre de
journaux et les séances de nos assemblées législatives. Elle a égaré
l'honnête et philanthrope Sismondi; on la trouve très-logiquement
exposée dans le livre de M. de Saint-Chamans.
«Il y a deux sortes de richesse pour une nation, dit-il. Si l'on
considère seulement les produits _utiles_ sous le rapport de la
quantité, de l'abondance, on s'occupe d'une richesse qui procure
des jouissances à la société, et que j'appellerai _Richesse de
jouissance_.
«Si l'on considère les produits sous le rapport de leur Valeur
échangeable ou simplement de leur valeur, l'on s'occupe d'une
Richesse qui procure des valeurs à la société, et que je nomme
_Richesse de valeur_.
«_C'est de la Richesse de valeur que s'occupe spécialement
l'Économie politique; c'est celle-là surtout dont peut s'occuper le
Gouvernement._»
Ceci posé, que peuvent l'économie politique et le gouvernement?
L'une, indiquer les moyens d'accroître cette _Richesse de valeur_;
l'autre, mettre ces moyens en oeuvre.
Mais la richesse de Valeur est proportionnelle aux efforts, et les
efforts sont proportionnels aux obstacles. L'Économie politique
doit donc enseigner, et le Gouvernement s'ingénier à multiplier les
obstacles. M. de Saint-Chamans ne recule en aucune façon devant cette
conséquence.
L'Échange facilite-t-il aux hommes les moyens d'acquérir plus de
_Richesse de jouissance_ avec moins de _Richesse de valeur_?--Il faut
contrarier l'échange (page 438).
Y a-t-il quelque part de l'Utilité gratuite qu'on pourrait remplacer
par de l'Utilité onéreuse, par exemple en supprimant un outil ou une
machine? Il n'y faut pas manquer: car il est bien évident, dit-il,
que si les machines augmentent la _Richesse de jouissance_, elles
diminuent la _Richesse de valeur_. «_Bénissons les obstacles_ que la
cherté du combustible oppose chez nous à la multiplicité des machines
à vapeur» (page 263).
La nature nous a-t-elle favorisés en quoi que ce soit? c'est pour
notre malheur, car, par là, elle nous a ôté une occasion de
travailler. «J'avoue qu'il est fort possible pour moi de désirer voir
faire avec les mains, les sueurs, et un travail forcé, ce qui peut
être produit sans peine et spontanément» (page 456).
Aussi quel dommage qu'elle ne nous ait pas laissé fabriquer l'eau
potable! C'eût été une belle occasion de produire de la _Richesse de
valeur_. Fort heureusement nous prenons notre revanche sur le vin.
«Trouvez le secret de faire sortir de la terre des sources de vin
aussi abondamment que les sources d'eau, et vous verrez que ce bel
ordre de choses ruinera un quart de la France» (page 456).
D'après la série d'idées que parcourt avec tant de naïveté notre
économiste, il y a une foule de moyens, tous très-simples, de réduire
les hommes à créer de la _Richesse de valeur_.
Le premier, c'est de la leur prendre à mesure. «Si l'impôt prend
l'argent où il abonde pour le porter où il manque, il sert, et, loin
que ce soit une perte pour l'État, _c'est un gain_» (page 161).
Le second, c'est de la dissiper. «Le luxe et la prodigalité, si
nuisibles aux fortunes des particuliers, sont _avantageux_ à la
richesse publique. Vous prêchez là une belle morale, me dira-t-on. Je
n'en ai pas la prétention. Il s'agit d'économie politique et non de
morale. On cherche les moyens de rendre les nations plus riches, et
je prêche le luxe» (page 168).
Un moyen plus prompt encore, c'est de la détruire par de bonnes
guerres. «Si l'on reconnaît avec moi que la dépense des prodigues
est aussi productive qu'une autre; que la dépense des gouvernements
est également productive... on ne s'étonne plus de la richesse de
l'Angleterre, après cette guerre si dispendieuse» (page 168).
Mais pour pousser à la création de la _Richesse de valeur_, tous ces
moyens, impôts, luxe, guerre, etc., sont forcés de baisser pavillon
devant une ressource beaucoup plus efficace: c'est l'incendie.
«C'est une grande source de richesses que de bâtir, parce que cela
fournit des revenus aux propriétaires qui vendent des matériaux,
aux ouvriers, et à diverses classes d'artisans et d'artistes. Melon
cite le chevalier Petty, qui regarde comme _profit de la nation_
le travail pour le rétablissement des édifices de Londres, après
le fameux incendie qui consuma les deux tiers de la ville, et il
l'apprécie (ce profit!) à un million sterling par an (valeur de
1666), pendant quatre années, sans que cela ait altéré en rien les
autres commerces. Sans regarder, ajoute M. de Saint-Chamans, comme
bien assurée l'évaluation _de ce profit_ à une somme fixe, il est
certain du moins que cet événement n'a pas eu une influence fâcheuse
sur la richesse anglaise à cette époque..... Le résultat du chevalier
Petty n'est pas impossible, puisque la nécessité de rebâtir Londres a
dû créer une immense quantité de nouveaux revenus» (page 63).
Les économistes qui partent de ce point: _La Richesse, c'est la
Valeur_, arriveraient infailliblement aux mêmes conclusions,
s'ils étaient logiques; mais ils ne le sont pas, parce que sur le
chemin de l'absurdité, on s'arrête toujours, un peu plus tôt, un
peu plus tard, selon qu'on a l'esprit plus ou moins juste. M. de
Saint-Chamans lui-même semble avoir reculé enfin quelque peu devant
les conséquences de son principe, quand elles le conduisent jusqu'à
l'éloge de l'incendie. On voit qu'il hésite et se contente d'un
éloge négatif. Logiquement il devait aller jusqu'au bout, et dire
ouvertement ce qu'il donne fort clairement à entendre.
De tous les économistes, celui qui a succombé de la manière la
plus affligeante à la difficulté dont il est ici question, c'est
certainement M. Sismondi. Comme M. de Saint-Chamans, il a pris
pour point de départ cette idée que la valeur était l'élément de
la richesse; comme lui, il a bâti sur cette donnée une _Économie
politique à rebours_, maudissant tout ce qui diminue la valeur.
Lui aussi exalte l'obstacle, proscrit les machines, anathématise
l'échange, la concurrence, la liberté, glorifie le luxe et l'impôt,
et arrive enfin à cette conséquence, que plus est grande l'abondance
de toutes choses, plus les hommes sont dénués de tout.
Cependant M. de Sismondi, d'un bout à l'autre de ses écrits, semble
porter au fond de sa conscience le sentiment qu'il se trompe, et
qu'un voile qu'il ne peut percer, s'interpose entre lui et la
vérité. Il n'ose tirer brutalement, comme M. de Saint-Chamans,
les conséquences de son principe; il se trouble, il hésite. Il se
demande quelquefois s'il est possible que tous les hommes, depuis
le commencement du monde, soient dans l'erreur et sur la voie du
suicide, quand ils cherchent à diminuer le rapport de l'effort à
la satisfaction, c'est-à-dire la _valeur_. Ami et ennemi de la
liberté, il la redoute, puisqu'elle conduit à l'universelle misère
par l'abondance qui déprécie la valeur; et en même temps, il ne
sait comment s'y prendre pour détruire cette liberté funeste. Il
arrive ainsi sur les confins du socialisme et des organisations
artificielles, il insinue que le gouvernement et la science doivent
tout régler et comprimer, puis il comprend le danger de ses conseils,
les rétracte et finit enfin par tomber dans le désespoir, disant:
La liberté mène au gouffre, la Contrainte est aussi impossible
qu'inefficace; il n'y a pas d'issue.--Il n'y en a pas en effet, si la
Valeur est la Richesse, c'est-à-dire si l'obstacle au bien-être est
le bien-être, c'est-à-dire si le mal est le bien.
Le dernier écrivain qui ait, à ma connaissance, remué cette question,
c'est M. Proudhon. Elle était pour son livre des _Contradictions
économiques_ une bonne fortune. Jamais plus belle occasion de saisir
aux cheveux une _antinomie_ et de narguer la science. Jamais plus
belle occasion de lui dire: «Vois-tu dans l'accroissement de la
valeur un bien ou un mal? _Quidquid dixeris argumentabor._»--Je
laisse à penser quelle fête[18]!
[Note 18: «Prenez parti pour la concurrence, vous aurez tort; prenez
parti contre la concurrence, vous aurez encore tort: ce qui signifie
que vous aurez toujours raison.» (P.-J. Proudhon, _Contradictions
économiques_, p. 182.)]
«Je somme tout économiste sérieux, dit-il, de me dire autrement
qu'en traduisant et répétant la question, par quelle cause la valeur
décroît à mesure que la production augmente, et réciproquement...
En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable,
quoique nécessaires l'une à l'autre, sont en raison inverse l'une
de l'autre... La valeur utile et la valeur échangeable restent donc
fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles
tendent continuellement à s'exclure.»
«Il n'y a pas, sur la contradiction inhérente à la notion de valeur,
de cause assignable ni d'explication possible..... Étant donné pour
l'homme le besoin d'une grande variété de produits avec l'obligation
d'y pourvoir par son travail, l'opposition de valeur utile à valeur
échangeable en résulte nécessairement; et de cette opposition, une
contradiction sur le seuil même de l'économie politique. Aucune
intelligence, aucune volonté divine et humaine ne saurait l'empêcher.
Ainsi, au lieu de chercher une explication inutile, contentons-nous
de bien constater la _nécessité de la contradiction_.»
On sait que la grande découverte due à M. Proudhon est que tout est à
la fois vrai et faux, bon et mauvais, légitime et illégitime, qu'il
n'y a aucun principe qui ne se contredise, et que la _contradiction_
n'est pas seulement dans les fausses théories, mais dans l'essence
même des choses et des phénomènes; «elle est l'expression pure de
la nécessité, la loi intime des êtres, etc.;» en sorte qu'elle est
inévitable et serait incurable rationnellement sans la _série_ et,
en pratique, sans la _Banque du peuple_. Dieu, antinomie; liberté,
antinomie; concurrence, antinomie; propriété, antinomie; valeur,
crédit, monopole, communauté, antinomie et toujours antinomie. Quand
M. Proudhon fit cette fameuse découverte, son coeur dut certainement
bondir de joie; car, puisque la Contradiction est en tout et partout,
il y a toujours matière à contredire, ce qui est pour lui le bien
suprême. Il me disait un jour: Je voudrais bien aller en paradis,
mais j'ai peur que tout le monde n'y soit d'accord et de n'y trouver
personne avec qui disputer.
Il faut avouer que la Valeur lui fournissait une excellente occasion
de faire tout à son aise de l'antinomie.--Mais, je lui en demande
bien pardon, les contradictions et oppositions que ce mot fait
ressortir sont dans les fausses théories, et pas du tout, ainsi qu'il
le prétend, dans la nature même du phénomène.
Les théoriciens ont d'abord commencé par confondre la Valeur avec
l'utilité, c'est-à-dire le mal avec le bien (car l'utilité, c'est le
résultat désiré, et la Valeur vient de l'obstacle qui s'interpose
entre le résultat et le désir); c'était une première faute, et quand
ils en ont aperçu les conséquences, ils ont cru sauver la difficulté
en imaginant de distinguer la Valeur d'utilité de la Valeur
d'échange, tautologie encombrante qui avait le tort d'attacher le
même mot--Valeur--à deux phénomènes opposés.
Mais si, mettant de côté ces subtilités, nous nous attachons aux
faits, que voyons-nous?--Rien assurément que de très-naturel et de
fort peu contradictoire.
Un homme travaille exclusivement pour lui-même. S'il acquiert de
l'habileté, si sa force et son intelligence se développent, si
la nature devient plus libérale ou s'il apprend à la mieux faire
concourir à son oeuvre, il a _plus de bien-être avec moins de peine_.
Où voyez-vous la Contradiction, et y a-t-il là tant de quoi se
récrier?
Maintenant, au lieu d'être isolé, cet homme a des relations avec
d'autres hommes. Ils échangent, et je répète mon observation: à
mesure qu'ils acquièrent de l'habileté, de l'expérience, de la
force, de l'intelligence, à mesure que la nature plus libérale ou
plus asservie prête une collaboration plus efficace, ils ont _plus
de bien-être avec moins de peine_, il y a à leur disposition une
plus grande somme d'utilité gratuite; dans leurs transactions ils se
transmettent les uns aux autres une plus grande somme de résultats
utiles pour chaque quantité donnée de travail. Où donc est la
contradiction?
Ah! si vous avez le tort, à l'exemple de Smith et de tous ses
successeurs, d'attacher la même dénomination,--celle de _valeur_,--et
aux résultats obtenus et à la peine prise,--en ce cas, l'antinomie
ou la contradiction se montre.--Mais, sachez-le bien, elle est tout
entière dans vos explications erronées, et nullement dans les faits.
M. Proudhon aurait donc dû établir ainsi sa proposition: Étant donné
pour l'homme le besoin d'une grande variété de produits, la nécessité
d'y pourvoir par son travail et le don précieux d'apprendre et de
se perfectionner, rien au monde de plus naturel que l'accroissement
soutenu des résultats par rapport aux efforts, et il n'est nullement
contradictoire qu'une valeur donnée serve de véhicule à plus
d'utilités réalisées.
Car, encore une fois, pour l'homme, l'Utilité c'est le beau côté,
la Valeur c'est le triste revers de la médaille. L'Utilité n'a de
rapports qu'avec nos Satisfactions, la Valeur qu'avec nos peines.
L'Utilité réalise nos jouissances et leur est proportionnelle; la
Valeur atteste notre infirmité native, naît de l'obstacle et lui est
proportionnelle.
En vertu de la perfectibilité humaine, l'utilité gratuite tend à se
substituer de plus en plus à l'utilité onéreuse exprimée par le mot
_valeur_. Voilà le phénomène, et il ne présente assurément rien de
contradictoire.
Mais reste toujours la question de savoir si le mot Richesse doit
comprendre ces deux utilités réunies ou la dernière seulement.
Si l'on pouvait faire, une fois pour toutes, deux classes d'utilités,
mettre d'un côté toutes celles qui sont gratuites, et de l'autre
toutes celles qui sont onéreuses, on ferait aussi deux classes de
Richesses, qu'on appellerait _richesses naturelles_ et _richesses
sociales_ avec M. Say; ou bien _richesses de jouissance_ et
_richesses de valeur_ avec M. de Saint-Chamans. Après quoi, comme ces
écrivains le proposent, on ne s'occuperait plus des premières.
«Les biens accessibles à tous, dit M. Say, dont chacun peut jouir
à sa volonté, sans être obligé de les acquérir, sans crainte de
les épuiser, tels que l'air, l'eau, la lumière du soleil, etc.,
nous étant donnés gratuitement par la nature, peuvent être appelés
_richesses naturelles_. Comme elles ne sauraient être ni produites,
ni distribuées, ni consommées, _elles ne sont pas du ressort de
l'économie politique_.
«Celles dont l'étude est l'objet de cette science se composent des
biens qu'on possède et qui ont une valeur reconnue. On peut les
nommer Richesses sociales, parce qu'elles n'existent que parmi les
hommes réunis en société.»
«C'est de la _richesse de valeur_, dit M. de Saint-Chamans, _que
s'occupe spécialement l'économie politique_, et toutes les fois que
dans cet ouvrage je parlerai de la richesse sans spécifier, c'est de
celle-là seulement qu'il est question.»
Presque tous les économistes l'ont vu ainsi:
«La distinction la plus frappante qui se présente d'abord,
dit Storch, c'est qu'il y a des valeurs qui sont susceptibles
d'appropriation, et qu'il y en a qui ne le sont point[19]. _Les
premières seules sont l'objet de l'économie politique_, car l'analyse
des autres ne fournirait aucun résultat qui fût digne de l'attention
de l'homme d'État.»
[Note 19: Toujours cette perpétuelle et maudite confusion entre la
Valeur et l'Utilité. Je puis bien vous montrer des utilités non
appropriées, mais je vous défie de me montrer dans le monde entier
une seule valeur qui n'ait pas de propriétaire.]
Pour moi, je crois que cette portion d'utilité qui, par suite du
progrès, cesse d'être onéreuse, cesse d'avoir de la valeur, mais
ne cesse pas pour cela d'être utilité et va tomber dans le domaine
_commun_ et _gratuit_, est précisément celle qui doit constamment
attirer l'attention de l'homme d'État et de l'économiste. Sans
cela, au lieu de pénétrer et de comprendre les grands résultats qui
affectent et élèvent l'humanité, la science reste en face d'une
chose tout à fait contingente, mobile, tendant à diminuer, sinon
à disparaître, d'un simple rapport, de la Valeur en un mot; sans
s'en apercevoir elle se laisse aller à ne considérer que la peine,
l'obstacle, l'intérêt du producteur, qui pis est, à le confondre avec
l'intérêt public, c'est-à-dire à prendre justement le mal pour le
bien, et à aller tomber, sous la conduite des Saint-Chamans et des
Sismondi, dans l'utopie socialiste ou l'antinomie Proudhonienne.
Et puis cette ligne de démarcation entre les deux utilités n'est-elle
pas tout à fait chimérique, arbitraire, impossible? Comment
voulez-vous disjoindre ainsi la coopération de la nature et celle
de l'homme, quand elles se mêlent, se combinent, se confondent
partout, bien plus, quand l'une tend incessamment à remplacer
l'autre, et que c'est justement en cela que consiste le progrès?
Si la science économique, si aride à quelques égards, élève et
enchante l'intelligence sous d'autres rapports, c'est précisément
qu'elle décrit les lois de cette association entre l'homme et la
nature; c'est qu'elle montre l'utilité gratuite se substituant de
plus en plus à l'utilité onéreuse, la proportion des jouissances de
l'homme s'accroissant eu égard à ses fatigues, l'obstacle s'abaissant
sans cesse, et avec lui la Valeur, les perpétuelles déceptions
du producteur plus que compensées par le bien-être croissant des
consommateurs, la richesse naturelle, c'est-à-dire _gratuite_ et
_commune_, venant prendre la place de la richesse _personnelle_ et
_appropriée_. Eh quoi! on exclurait de l'économie politique ce qui
constitue sa religieuse Harmonie!
L'air, l'eau, la lumière sont gratuits, dites-vous. C'est vrai, et
si nous n'en jouissions que sous leur forme primitive, si nous ne
les faisions concourir à aucun de nos travaux, nous pourrions les
exclure de l'économie politique, comme nous en excluons l'utilité
possible et probable des comètes. Mais observez l'homme au point d'où
il est parti et au point où il est arrivé. D'abord il ne savait faire
concourir que très-imparfaitement l'eau, l'air, la lumière et les
autres agents naturels. Chacune de ses satisfactions était achetée
par de grands efforts personnels, exigeait une très-grande proportion
de travail, ne pouvait être cédée que comme un grand _service_,
représentait en un mot beaucoup de _valeur_. Peu à peu cette eau,
cet air, cette lumière, la gravitation, l'élasticité, le calorique,
l'électricité, la vie végétale sont sortis de cette inertie relative.
Ils se sont de plus en plus mêlés à notre industrie. Ils s'y sont
substitués au travail humain. Ils ont fait gratuitement ce qu'il
faisait à titre onéreux. Ils ont, sans nuire aux satisfactions,
anéanti de la valeur. Pour parler en langue vulgaire, ce qui coûtait
cent francs n'en coûte que dix, ce qui exigeait dix jours de labeur
n'en demande qu'un. Toute cette valeur anéantie est passée du
domaine de la Propriété dans celui de la Communauté. Une proportion
considérable d'efforts humains ont été dégagés et rendus disponibles
pour d'autres entreprises: c'est ainsi qu'à peine égale, à services
égaux, à valeurs égales, l'humanité a prodigieusement élargi le
cercle de ses jouissances, et vous dites que je dois éliminer de
la science cette utilité gratuite, commune, qui seule explique le
progrès tant en hauteur qu'en surface, si je puis m'exprimer ainsi,
tant en bien-être qu'en égalité!
Concluons qu'on peut donner et qu'on donne légitimement deux sens au
mot Richesse:
La _Richesse effective_, vraie, réalisant des satisfactions; ou la
somme des Utilités que le travail humain, aidé du concours de la
nature, met à la portée des sociétés.
La _Richesse relative_, c'est-à-dire la quote-part proportionnelle
de chacun à la Richesse générale, quote-part qui se détermine par la
Valeur.
Voici donc la loi Harmonique enveloppée dans ce mot:
Par le travail, l'action des hommes se combine avec l'action de la
nature.
L'Utilité résulte de cette coopération.
Chacun prend à l'utilité générale une part proportionnelle
à la valeur qu'il crée, c'est-à-dire aux services qu'il
rend,--c'est-à-dire, en définitive, à l'utilité dont il est
lui-même[20].
[Note 20: Ce qui suit est un commencement de note complémentaire
trouvé dans les papiers de l'auteur.