Il semble qu'Adam Smith aurait dû briser cette notion, puisqu'il

faisait découler la _valeur_ du _travail_. Les purs services

n'exigent-ils pas du travail, par conséquent n'impliquent-ils pas

de la valeur? Si près de la vérité, Smith ne s'en rendit pas maître

encore: car, outre qu'il dit formellement que pour que le travail

ait de la valeur il faut qu'il s'applique à la matière, à quelque

chose de physiquement tangible et accumulable, tout le monde sait

que, comme les Physiocrates, il range parmi les classes improductives

celles qui se bornent à rendre des services.

À la vérité, Smith s'occupe beaucoup de ces classes dans son traité

des Richesses. Mais qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est qu'après

avoir donné une définition, il s'y trouvait à l'étroit, et que par

conséquent cette définition était fausse? Smith n'eût pas conquis

la vaste et juste renommée qui l'environne, s'il n'eût écrit ses

magnifiques chapitres sur l'Enseignement, le Clergé, les Services

publics, et si, traitant de la Richesse, il se fût circonscrit

dans sa définition. Heureusement il échappa, par l'inconséquence,

au joug de ses prémisses. Cela arrive toujours ainsi. Jamais un

homme de quelque génie, partant d'un faux principe, n'échappera à

l'inconséquence; sans quoi il serait dans l'absurde progressif, et,

loin d'être un homme de génie, il ne serait pas même un homme.

Comme Smith avait fait un pas en avant sur les Physiocrates, Say en

fit un autre sur Smith. Peu à peu, il fut amené à reconnaître de la

valeur aux services, mais seulement par analogie, par extension.

C'est dans le produit qu'il voyait la valeur essentielle, et rien

ne le prouve mieux que cette bizarre dénomination donnée aux

services: «_Produits immatériels_,» deux mots qui hurlent de se

trouver ensemble. Say est parti de Smith, et ce qui le prouve, c'est

que toute la théorie du maître se retrouve dans les dix premières

lignes qui ouvrent les travaux du disciple[17]. Mais il a médité et

progressé pendant trente ans. Aussi il s'est approché de la vérité,

sans jamais l'atteindre complétement.

[Note 17: _Traité d'Écon. pol._, p. 1.]

Au reste, on aurait pu croire qu'il remplissait sa mission

d'économiste, aussi bien en étendant la valeur du produit au

service, qu'en la ramenant du service au produit, si la propagande

socialiste, fondée sur ses propres déductions, ne fût venue révéler

l'insuffisance et le danger de son principe.

M'étant donc posé cette question: Puisque certains produits ont de

la valeur, puisque certains services ont de la valeur, et puisque la

valeur identique à elle-même ne peut avoir qu'une origine, une raison

d'être, une explication identique; cette origine, cette explication

est-elle dans le produit ou dans le service?

Et, je le dis bien hautement, la réponse ne me paraît pas un instant

douteuse, par la raison sans réplique que voici: C'est que tout

produit qui a de la valeur implique un service, tandis que tout

service ne suppose pas nécessairement un produit.

Ceci me paraît décisif, mathématique.

Voilà un service: qu'il revête ou non une forme matérielle, il a de

la valeur; puisqu'il est service.

Voilà de la matière: si en la cédant on rend service, elle a de la

valeur, mais si on ne rend pas service, elle n'a pas de valeur.

Donc la valeur ne va pas de la matière au service, mais du service à

la matière.

Ce n'est pas tout. Rien ne s'explique plus aisément que cette

prééminence, cette priorité donnée au service, au point de vue de la

valeur, sur le produit. On va voir que cela tient à une circonstance

qu'il était aisé d'apercevoir, et qu'on n'a pas observée, précisément

parce qu'elle crève les yeux. Elle n'est autre que cette prévoyance

naturelle à l'homme, en vertu de laquelle, au lieu de se borner à

rendre les services qu'on lui demande, il se prépare d'avance à

rendre ceux qu'il prévoit devoir lui être demandés. C'est ainsi que

le _facio ut facias_ se transforme en _do ut des_, sans cesser d'être

le fait dominant et explicatif de toute transaction.

Jean dit à Pierre: Je désire une coupe. Ce serait à moi de la faire;

mais si tu veux la faire pour moi, tu me rendras un service que je

payerai par un service équivalent.

Pierre accepte. En conséquence, il se met en quête de terres

convenables, il les mélange, il les manipule; bref, il fait ce que

Jean aurait dû faire.

Il est bien évident ici que c'est le service, qui détermine la

valeur. Le mot dominant de la transaction c'est _facio_. Et si plus

tard la valeur s'incorpore dans le produit, ce n'est que parce

qu'elle découlera du service, lequel est la combinaison du travail

exécuté par Pierre et du travail épargné à Jean.

Or il peut arriver que Jean fasse souvent à Pierre la même

proposition, que d'autres personnes la lui fassent aussi, de telle

sorte que Pierre puisse prévoir avec certitude que ce genre de

services lui sera demandé, et se préparer à le rendre. Il peut se

dire: J'ai acquis une certaine habileté à faire des coupes. Or

l'expérience m'avertit que les coupes répondent à un besoin qui veut

être satisfait. Je puis donc en fabriquer d'avance.

Dorénavant Jean devra dire à Pierre, non plus: _Facio ut facias_,

mais: _Facio ut des_. Si même il a, de son côté, prévu les besoins de

Pierre et travaillé d'avance à y pourvoir, il dira: _Do ut des_.

Mais en quoi, je le demande, ce progrès qui découle de la prévoyance

humaine change-t-il la nature et l'origine de la Valeur? Est-ce

qu'elle n'a pas toujours pour raison d'être et pour mesure le

service? Qu'importe, quant à la vraie notion de la valeur, que pour

faire une coupe Pierre ait attendu qu'on la lui demandât, ou qu'il

l'ait faite d'avance, prévoyant qu'elle lui serait demandée?

Remarquez ceci: dans l'humanité, l'inexpérience et l'imprévoyance

précèdent l'expérience et la prévoyance. Ce n'est qu'avec le temps

que les hommes ont pu prévoir leurs besoins réciproques, au point

de se préparer à y pourvoir. Logiquement, le _facio ut facias_ a dû

précéder le _do ut des_. Celui-ci est en même temps le fruit et le

signe de quelques connaissances répandues, de quelque expérience

acquise, de quelque sécurité politique, de quelque confiance en

l'avenir, en un mot, d'une certaine civilisation. Cette prévoyance

sociale, cette foi en la _demande_ qui fait qu'on prépare l'_offre_,

cette sorte de _statistique intuitive_ dont chacun a une notion plus

ou moins précise, et qui établit un si surprenant équilibre entre

les besoins et les approvisionnements, est un des ressorts les plus

efficaces de la perfectibilité humaine. C'est à lui que nous devons

la séparation des occupations, ou du moins les professions et les

métiers. C'est à lui que nous devons un des biens que les hommes

recherchent avec le plus d'ardeur: la fixité des rémunérations,

sous forme de _salaire_ quant au travail, et d'_intérêt_ quant

au capital. C'est à lui que nous devons le crédit, les opérations

à longue échéance, celles qui ont pour objet le nivellement des

risques, etc. Il est surprenant qu'au point de vue de l'économie

politique ce noble attribut de l'homme, la Prévoyance, n'ait pas

été plus remarqué. C'est toujours, ainsi que le disait Rousseau, à

cause de la difficulté que nous éprouvons à observer le milieu dans

lequel nous sommes plongés et qui forme notre atmosphère naturelle.

Il n'y a que les faits anormaux qui nous frappent, et nous laissons

passer inaperçus ceux qui, agissant autour de nous, sur nous et en

nous d'une manière permanente, modifient profondément l'homme et la

société.

Pour en revenir au sujet qui nous occupe, il se peut que la

prévoyance humaine, dans sa diffusion infinie, tende de plus en plus

à substituer le _do ut des_ au _facio ut facias_; mais n'oublions

pas néanmoins que c'est dans la forme primitive et _nécessaire_ de

l'échange que se trouve pour la première fois la notion de valeur,

que cette forme primitive est le service réciproque, et, qu'après

tout, au point de vue de l'échange, le produit n'est qu'un _service

prévu_.

Après avoir constaté que la valeur n'est pas inhérente à la matière

et ne peut être classée parmi ses attributs, je suis loin de nier

qu'elle ne passe du _service_ au _produit_, de manière pour ainsi

dire à s'y incarner. Je prie mes contradicteurs de croire que je

ne suis pas assez pédant pour exclure du langage ces locutions

familières: l'or _vaut_, le froment _vaut_, la terre _vaut_. Je me

crois seulement en droit de demander à la science le pourquoi; et

si elle me répond: Parce que l'or, le froment, la terre portent en

eux-mêmes une _valeur_ intrinsèque,--je me crois en droit de lui

dire: «Tu te trompes et ton erreur est dangereuse. Tu te trompes, car

il y a de l'or et de la terre sans valeur; c'est l'or et la terre qui

n'ont encore été l'occasion d'aucun service humain. Ton erreur est

dangereuse, car elle induit à voir une usurpation des dons gratuits

de Dieu dans un simple droit à la réciprocité des services.»

Je suis donc prêt à reconnaître que les produits ont de la valeur,

pourvu qu'on m'accorde qu'elle ne leur est pas essentielle, qu'elle

se rattache à des services et en provient.

Et cela est si vrai, qu'il s'ensuit une conséquence

très-importante,--fondamentale en économie politique,--qui n'a pas

été et ne pouvait être remarquée, c'est celle-ci:

_Quand la valeur a passé du service au produit, elle subit dans le

produit toutes les chances auxquelles elle reste assujettie dans le

service lui-même_.

Elle n'est pas fixe dans le produit, comme cela serait si c'était une

de ses qualités intrinsèques; non, elle est essentiellement variable,

elle peut s'élever indéfiniment, elle peut s'abaisser jusqu'à

l'annulation, suivant la destinée du genre de services auxquels elle

doit son origine.

Celui qui fait actuellement une coupe, pour la vendre dans un an, y

met de la valeur sans doute; et cette valeur est déterminée par celle

du service,--non par la valeur qu'a actuellement le service, mais par

celle qu'il aura dans un an. Si, au moment de vendre la coupe, le

genre de services dont il s'agit est plus recherché, la coupe vaudra

plus; elle sera dépréciée dans le cas contraire.

C'est pourquoi l'homme est constamment stimulé à exercer sa

prévoyance, à en faire un utile usage. Il a toujours en perspective,

dans l'amélioration ou la dépréciation de la valeur, pour ses

prévisions justes une récompense, pour ses prévisions erronées un

châtiment. Et remarquez que ses succès comme ses revers coïncident

avec le bien et le mal général. S'il a bien dirigé ses prévisions,

il s'est préparé d'avance à jeter dans le milieu social des services

plus recherchés, plus appréciés, plus efficaces, qui répondent à

des besoins mieux sentis; il a contribué à diminuer la rareté, à

augmenter l'abondance de ce genre de services, à le mettre à la

portée d'un plus grand nombre de personnes avec moins de sacrifices.

Si au contraire il s'est trompé dans son appréciation de l'avenir,

il vient, par sa concurrence, déprimer des services déjà délaissés;

il ne fait, à ses dépens, qu'un bien négatif: c'est d'avertir qu'un

certain ordre de besoins n'exige pas actuellement une grande part

d'activité sociale, qu'elle n'a pas à prendre cette direction où elle

ne serait pas récompensée.

Ce fait remarquable--que la _valeur incorporée_, si je puis

m'exprimer ainsi, ne cesse pas d'avoir une destinée commune avec

celle du genre de service auquel elle se rattache,--est de la plus

haute importance, non-seulement parce qu'il démontre de plus en plus

cette théorie: que le principe de la valeur est dans le service;

mais encore parce qu'il explique avec la plus grande facilité des

phénomènes que les autres systèmes considèrent comme anormaux.

Une fois le produit lancé sur le marché du monde, y a-t-il, au sein

de l'humanité, des tendances générales qui poussent sa _valeur_

plutôt vers la baisse que vers la hausse? C'est demander si le genre

de services qui a engendré cette valeur tend à être plus ou moins

bien rémunéré. L'un est aussi possible que l'autre, et c'est ce qui

ouvre une carrière sans bornes à la prévoyance humaine.

Cependant on peut remarquer que la loi générale des êtres

susceptibles d'expérimenter, d'apprendre et de se rectifier, c'est le

progrès. La probabilité est donc qu'à une époque donnée, une certaine

dépense de temps et de peine obtienne plus de résultats qu'à une

époque antérieure; d'où l'on peut conclure que la tendance dominante

de la valeur incorporée est vers la baisse. Par exemple, si la coupe

dont je parlais tout à l'heure comme symbole des produits est faite

depuis plusieurs années, selon toute apparence elle aura subi quelque

dépréciation. En effet, pour confectionner une coupe identique, on a

aujourd'hui plus d'habileté, plus de ressources, de meilleurs outils,

des capitaux moins exigeants, une division du travail mieux entendue.

Or, s'adressant au détenteur de la coupe, celui qui la désire ne dit

pas: Faites-moi savoir quel est, en quantité et qualité, le travail

qu'elle vous a coûté afin que je vous rémunère en conséquence. Non,

il dit: Aujourd'hui, grâce aux progrès de l'art, je puis faire

moi-même ou me procurer par l'échange une coupe semblable, avec tant

de travail de telle qualité; et c'est la limite de la rémunération

que je consens à vous donner.

Il résulte de là que toute valeur incorporée, autrement dit tout

travail accumulé, ou tout capital tend à se déprécier devant les

services naturellement perfectibles et progressivement productifs; et

que, dans l'échange du travail actuel contre du travail antérieur,

l'avantage est généralement du côté du travail actuel, ainsi que cela

doit être puisqu'il rend plus de services.

Et c'est pour cela qu'il y a quelque chose de si vide dans les

déclamations que nous entendons diriger sans cesse contre la valeur

des propriétés foncières:

Cette valeur ne diffère en rien des autres, ni par son origine ni par

sa nature, ni par la loi générale de sa lente dépréciation.

Elle représente des services anciens: desséchements, défrichements,

épierrements, nivellements, clôtures, accroissement des couches

végétales, bâtisses, etc.; elle est là pour réclamer les droits de

ces services. Mais ces droits ne se règlent pas par la considération

du travail exécuté. Le propriétaire foncier ne dit pas: «Donnez-moi

en échange de cette terre autant de travail qu'elle en a reçu»

(c'est ainsi qu'il s'exprimerait si, selon la théorie de Smith, la

valeur venait du travail et lui était proportionnelle). Encore moins

vient-il dire, comme le supposent Ricardo et nombre d'économistes:

«Donnez-moi d'abord autant de travail que ce sol en a reçu, puis en

outre une certaine quantité de travail pour équivaloir aux forces

naturelles qui s'y trouvent.» Non, le propriétaire foncier, lui qui

représente les possesseurs qui l'ont précédé et jusqu'aux premiers

défricheurs, en est réduit à tenir en leur nom cet humble langage:

«Nous avons préparé des services, et nous demandons à les échanger

contre des services équivalents. Nous avons autrefois beaucoup

travaillé: car de notre temps on ne connaissait pas vos puissants

moyens d'exécution; il n'y avait pas de routes; nous étions forcés de

tout faire à force de bras. Bien des sueurs, bien des vies humaines

sont enfouies dans ces sillons. Mais nous ne demandons pas travail

pour travail; nous n'aurions aucun moyen pour obtenir une telle

transaction. Nous savons que le travail qui s'exécute aujourd'hui

sur la terre, soit en France, soit au dehors, est beaucoup plus

parfait et plus productif. Ce que nous demandons et ce qu'on ne

peut évidemment nous refuser, c'est que notre travail ancien et le

travail nouveau s'échangent proportionnellement, non à leur durée

ou leur intensité, mais à leurs résultats, de telle sorte que nous

recevions même rémunération pour même service. Par cet arrangement

nous perdons, au point de vue du travail, puisqu'il en faut deux fois

et peut-être trois plus du nôtre que du vôtre pour rendre le même

service; mais c'est un arrangement forcé; nous n'avons pas plus les

moyens d'en faire prévaloir un autre que vous de nous le refuser.»

Et, en point de fait, les choses se passent ainsi. Si l'on pouvait

se rendre compte de la quantité d'efforts, de fatigues, de sueurs

sans cesse renouvelées qu'il a fallu pour amener chaque hectare

du sol français à son état de productivité actuelle, on resterait

bien convaincu que celui qui l'achète ne donne pas travail pour

travail,--au moins dans quatre-vingt-dix-neuf circonstances sur cent.

Je mets ici cette restriction, parce qu'il ne faut pas perdre ceci

de vue: qu'un service incorporé peut acquérir de la valeur comme

il peut en perdre. Et encore que la tendance générale soit vers

la dépréciation, néanmoins le phénomène contraire se manifeste

quelquefois, dans des circonstances exceptionnelles, à propos de

terre comme à propos de toute autre chose, sans que la loi de justice

soit blessée et sans qu'on puisse crier au monopole.

Au fait, ce qui est toujours en présence, pour dégager la valeur,

ce sont les services. C'est une chose très-probable que du travail

ancien, dans une application déterminée, rend moins de services que

du travail nouveau; mais ce n'est pas une loi absolue. Si le travail

ancien rend moins de services, comme c'est presque toujours le cas,

que le travail nouveau, il faut dans l'échange plus du premier

que du second pour établir l'équivalence, puisque, je le répète,

l'équivalence se règle par les services. Mais aussi, quand il arrive

que le travail ancien rend plus de services que le nouveau, il

faut bien que celui-ci subisse la compensation du sacrifice de la

quantité...

VI

RICHESSE

Ainsi, en tout ce qui est propre à satisfaire nos besoins et nos

désirs, il y a à considérer, à distinguer deux choses, ce qu'a fait

la nature et ce que fait l'homme,--ce qui est gratuit et ce qui est

onéreux,--le don de Dieu et le service humain,--l'_utilité_ et la

_valeur_. Dans le même objet, l'une peut-être immense et l'autre

imperceptible. Celle-là restant invariable, celle-ci peut diminuer

indéfiniment et diminue en effet, chaque fois qu'un procédé ingénieux

nous fait obtenir un résultat identique avec un moindre effort.

On peut pressentir ici une des plus grandes difficultés, une des

plus abondantes sources de malentendus, de controverses et d'erreurs

placées à l'entrée même de la science.

Qu'est-ce que la _richesse_?

Sommes-nous _riches_ en proportion des utilités dont nous pouvons

disposer, c'est-à-dire des besoins et des désirs que nous pouvons

satisfaire? «Un homme est pauvre ou riche, dit A. Smith, selon

le plus ou moins de choses _utiles_ dont il peut se procurer la

jouissance.»

Sommes-nous _riches_ en proportion des _valeurs_ que nous possédons,

c'est-à-dire des _services_ que nous pouvons commander? «La richesse,

dit J. B. Say, est en proportion de la valeur. Elle est grande, si

la somme de valeur dont elle se compose est considérable; elle est

petite, si les valeurs le sont.»

Les ignorants donnent les deux sens au mot Richesse. Quelquefois on

les entend dire: «L'abondance des eaux est une Richesse pour telle

contrée,» alors ils ne pensent qu'à l'Utilité. Mais quand l'un

d'entre eux veut connaître sa propre richesse, il fait ce qu'on nomme

un inventaire où l'on ne tient compte que de la Valeur.

N'en déplaise aux savants, je crois que les ignorants ont raison

cette fois. La richesse, en effet, est _effective_ ou _relative_. Au

premier point de vue elle se juge par nos satisfactions; l'humanité

devient d'autant plus Riche qu'elle acquiert plus de bien-être,

quelle que soit la valeur des objets qui le procurent. Mais veut-on

connaître la part proportionnelle de chaque homme au bien-être

général, en d'autres termes la _richesse relative_?--C'est là

un simple rapport que la valeur seule révèle, parce qu'elle est

elle-même un rapport.

La science se préoccupe du bien-être général des hommes, de la

proportion qui existe entre leurs Efforts et leurs Satisfactions,

proportion que modifie avantageusement la participation progressive

de l'utilité gratuite à l'oeuvre de la production. Elle ne peut donc

pas exclure cet élément de l'idée de la Richesse. À ses yeux la

Richesse effective ce n'est pas la somme des valeurs, mais la somme

des utilités gratuites ou onéreuses attachées à ces valeurs. Au point

de vue de la satisfaction, c'est-à-dire de la réalité, nous sommes

riches autant de la valeur anéantie par le progrès que de celle qui

lui survit encore.

Dans les transactions ordinaires de la vie, on ne tient plus compte

de l'utilité à mesure qu'elle devient _gratuite_ par l'abaissement de

la valeur. Pourquoi? parce que ce qui est gratuit est _commun_, et ce

qui est commun n'altère en rien la part proportionnelle de chacun à

la richesse effective. On n'échange pas ce qui est commun; et comme,

dans la pratique des affaires, on n'a besoin de connaître que cette

proportion qui est constatée par la valeur, on ne s'occupe que d'elle.

Un débat s'est élevé entre Ricardo et J. B. Say à ce sujet. Ricardo

donnait au mot Richesse le sens d'Utilité; J. B. Say, celui de

Valeur. Le triomphe exclusif de l'un des champions était impossible,

puisque ce mot a l'un et l'autre sens, selon qu'on se place au point

de vue de l'effectif ou du relatif.

Mais il faut bien le dire, et d'autant plus que l'autorité de Say

est plus grande en ces matières, si l'on assimile la Richesse (au

sens de bien-être effectif) à la Valeur, si l'on affirme surtout

que l'une est proportionnelle à l'autre, on s'expose à fourvoyer

la science. Les livres des économistes de second ordre et ceux des

socialistes ne nous en offrent que trop la preuve. C'est un point

de départ malheureux qui dérobe au regard justement ce qui forme le

plus beau patrimoine de l'humanité; il fait considérer comme anéantie

cette part de bien-être que le progrès rend commun à tous, et fait

courir à l'esprit le plus grand des dangers,--celui d'entrer dans

une pétition de principe sans issue et sans fin, de concevoir une

économie politique à rebours, où le _but_ auquel nous aspirons est

perpétuellement confondu avec l'_obstacle_ qui nous arrête.

En effet, il n'y a de Valeur que par ces obstacles. Elle est le

signe, le symptôme, le témoin, la preuve de notre infirmité native.

Elle nous rappelle incessamment cet arrêt prononcé à l'origine: Tu

mangeras ton pain à la sueur de ton front. Pour l'Être tout-puissant

ces mots, _Effort_, _Service_, et, par conséquent, _Valeur_

n'existent pas. Quant à nous, nous sommes plongés dans un milieu

d'_utilités_, dont un grand nombre sont gratuites, mais dont d'autres

ne nous sont livrées qu'à titre onéreux. Des obstacles s'interposent

entre ces utilités et les besoins auxquels elles peuvent satisfaire.

Nous sommes condamnés à nous passer de l'Utilité ou à vaincre

l'Obstacle par nos efforts. Il faut que la sueur tombe de notre

front, ou pour nous ou pour ceux qui l'ont répandue à notre profit.

Plus donc il y a de valeurs dans une société, plus cela prouve sans

doute qu'on y a surmonté d'obstacles, mais plus cela prouve aussi

qu'il y avait des obstacles à surmonter. Ira-t-on jusqu'à dire que

ces obstacles font la Richesse, parce que sans eux les Valeurs

n'existeraient pas?

On peut concevoir deux nations. L'une a plus de satisfactions que

l'autre, mais elle a moins de valeurs, parce que la nature l'a

favorisée et qu'elle rencontre moins d'obstacles. Quelle sera la plus

riche?

Bien plus: prenons le même peuple à deux époques. Les obstacles

à vaincre sont les mêmes. Mais aujourd'hui il les surmonte avec

une telle facilité, il exécute, par exemple, ses transports, ses

labours, ses tissages, avec si peu d'efforts, que les valeurs s'en

trouvent considérablement réduites. Il a donc pu prendre un de ces

deux partis: ou se contenter des mêmes satisfactions qu'autrefois,

ses progrès se traduisant en loisirs; et en ce cas dira-t-on que sa

Richesse est rétrograde parce qu'il possède moins de valeurs?--ou

bien, consacrer ses efforts devenus disponibles à accroître ses

jouissances; et s'avisera-t-on, parce que la somme de ses valeurs

sera restée stationnaire, d'en conclure que sa richesse est restée

stationnaire aussi? C'est à quoi l'on aboutit, si l'on assimile ces

deux choses: _Richesse_ et _Valeur_.

L'écueil est ici bien dangereux pour l'économie politique. Doit-elle

mesurer la richesse par les satisfactions réalisées ou par les

valeurs créées?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 15 / 50 段