Ainsi, l'assertion est nette. Voilà deux prétendants qui se

présentent pour se partager la rémunération due par le consommateur

du blé, savoir: la terre et le travail. Ils se présentent au même

titre, car le sol, dit M. Say, est productif comme le travail. Le

travail demande à être rémunéré d'un _service_; le sol demande à être

rémunéré d'une _utilité_, et cette rémunération, il ne la demande pas

pour lui (sous quelle forme la lui donnerait-on?), il la réclame pour

_son propriétaire_.

Sur quoi Proudhon somme ce propriétaire, qui se dit chargé de

pouvoirs du sol, de montrer sa procuration.

On veut que je paye, en d'autres termes, que je rende un service,

pour recevoir l'_utilité_ produite par les agents naturels,

indépendamment du concours de l'homme déjà payé séparément.

Mais je demanderai toujours: Qui profitera de mon service?

Sera-ce le producteur de l'utilité, c'est-à-dire le sol? Cela est

absurde, et je puis attendre tranquillement qu'il m'envoie un

huissier.

Sera-ce un homme? mais à quel titre? Si c'est pour m'avoir rendu un

service, à la bonne heure. Mais alors vous êtes à mon point de vue.

C'est le service humain qui _vaut_, et non le service naturel; c'est

la conclusion à laquelle je veux vous amener.

Cependant, cela est contraire à votre hypothèse même. Vous dites que

tous les services humains sont rémunérés par quatorze francs, et que

les deux francs qui complètent le prix du blé répondent à la valeur

créée par la nature. En ce cas, je répète ma question: À quel titre

un homme quelconque se présente-t-il pour les recevoir? Et n'est-il

pas malheureusement trop clair que si vous appliquez spécialement le

nom de _propriétaire_ à l'homme qui revendique le droit de toucher

ces deux francs, vous justifiez cette trop fameuse maxime: _La

propriété c'est le vol_?

Et qu'on ne pense pas que cette confusion entre l'utilité et la

valeur se borne à ébranler la propriété foncière. Après avoir

conduit à contester la _rente de la terre_, elle conduit à contester

l'_intérêt du capital_.

En effet, les machines, les instruments de travail sont, comme le

sol, producteurs d'_utilité_. Si cette utilité a une _valeur_, elle

se paye, car le mot Valeur implique droit à payement. Mais à qui se

paye-t-elle? au propriétaire de la machine, sans doute. Est-ce pour

un service personnel? alors dites donc que la valeur est dans le

service. Mais si vous dites qu'il faut faire un premier payement pour

le service, et un second pour l'utilité produite par la machine,

indépendamment de toute action humaine déjà rétribuée, on vous

demandera à qui va ce second payement, et comment l'homme, qui est

déjà rémunéré de tous ses services, a-t-il droit de réclamer quelque

chose de plus?

La vérité est que l'utilité produite par la nature est _gratuite_,

partant _commune_, ainsi que celle produite par les instruments de

travail. Elle est gratuite et commune à une condition: c'est de

se donner la peine, c'est de se rendre à soi-même le service de

la recueillir, ou, si l'on donne cette peine, si l'on demande ce

service à autrui, de céder en retour un service _équivalent_. C'est

dans ces services comparés qu'est la valeur, et nullement dans

l'utilité naturelle. Cette peine peut être plus ou moins grande, ce

qui fait varier la valeur et non l'utilité. Quand nous sommes auprès

d'une source abondante, l'eau est gratuite pour nous tous, à la

condition de nous baisser pour la prendre. Si nous chargeons notre

voisin de prendre cette peine pour nous, alors je vois apparaître

une convention, un marché, une _valeur_, mais cela ne fait pas que

l'eau ne reste gratuite. Si nous sommes à une heure de la source, le

marché se fera sur d'autres bases quant au degré, mais non quant au

principe. La valeur n'aura pas passé pour cela dans l'eau ni dans

son utilité. L'eau continuera d'être _gratuite_, à la condition

de l'aller chercher, ou de rémunérer ceux qui, après libre débat,

consentent à nous épargner cette peine en la prenant eux-mêmes.

Il en est ainsi pour tout. Les utilités nous entourent, mais il faut

_se baisser pour les prendre_; cet effort, quelquefois très-simple,

est souvent fort compliqué. Rien n'est plus facile, dans la plupart

des cas, que de recueillir l'eau dont la nature a préparé l'utilité.

Il ne l'est pas autant de recueillir le blé dont la nature prépare

également l'utilité. C'est pourquoi la valeur de ces deux efforts

diffère par le degré, non par le principe. Le service est plus ou

moins onéreux; partant, il _vaut_ plus ou moins; l'utilité est et

reste toujours _gratuite_.

Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en résulte-t-il?

que l'utilité est plus facilement recueillie. Aussi le service

a-t-il moins de _valeur_. Nous payons certainement moins cher les

livres depuis l'invention de l'imprimerie. Phénomène admirable et

trop méconnu! Vous dites que les instruments de travail produisent

de la Valeur; vous vous trompez, c'est de l'Utilité et de l'Utilité

gratuite qu'il faut dire. Quant à de la Valeur, ils en produisent si

peu, qu'ils l'anéantissent de plus en plus.

Il est vrai que celui qui a fait la machine a rendu service. Il

reçoit une rémunération dont s'augmente la valeur du produit. C'est

pourquoi nous sommes disposés à nous figurer que nous rétribuons

l'utilité produite par la machine: c'est une illusion. Ce que nous

rétribuons, ce sont les _services_ que nous rendent tous ceux qui

ont concouru à la faire confectionner ou fonctionner. La valeur est

si peu dans l'utilité produite, que, même après avoir rétribué ces

nouveaux _services_, l'utilité nous est acquise à de meilleures

conditions qu'avant.

Habituons-nous donc à distinguer l'Utilité de la Valeur. Il n'y a

de science économique qu'à ce prix. Loin que l'Utilité et la Valeur

soient identiques ou même assimilables, j'ose affirmer, sans crainte

d'aller jusqu'au paradoxe, que ce sont des idées opposées. Besoin,

Effort, Satisfaction, voilà l'homme, avons-nous dit, au point de

vue économique. Le rapport de l'Utilité est avec le Besoin et la

Satisfaction. Le rapport de la Valeur est avec l'Effort. L'Utilité

est le Bien qui fait cesser le besoin par la satisfaction. La Valeur

est le mal, car elle naît de l'obstacle qui s'interpose entre le

besoin et la satisfaction; sans ces obstacles, il n'y aurait pas

d'efforts à faire et à échanger, l'utilité serait infinie, gratuite

et commune _sans condition_, et la notion de valeur ne se serait

jamais introduite dans ce monde. Par la présence de ces obstacles,

l'utilité n'est gratuite qu'à la condition d'efforts échangés,

qui, comparés entre eux, constatent la valeur. Plus les obstacles

s'abaissent devant la libéralité de la nature ou les progrès

des sciences, plus l'utilité s'approche de la gratuité et de la

communauté absolues, car la condition onéreuse et par conséquent la

_valeur_ diminuent avec les obstacles. Je m'estimerais heureux si,

à travers toutes ces dissertations qui peuvent paraître subtiles,

et dont je suis condamné à redouter tout à la fois la longueur

et la concision, je parviens à établir cette vérité rassurante:

_propriété légitime de la valeur_,--et cette autre vérité consolante:

_communauté progressive de l'utilité_.

Encore une remarque: Tout ce qui _sert_ est _utile_ (_uti_,

_servir_); à ce titre, il est fort douteux qu'il existe rien dans

l'univers, force ou matière, qui ne soit _utile_ à l'homme.

Nous pouvons affirmer du moins, sans crainte de nous tromper, qu'une

foule de choses nous sont utiles à notre insu. Si la lune était

placée plus haut ou plus bas, il est fort possible que le règne

inorganique, par suite, le règne végétal, par suite encore, le

règne animal, fussent profondément modifiés. Sans cette étoile qui

brille au firmament pendant que j'écris, peut-être le genre humain

ne pourrait-il exister. La nature nous a environnés d'utilités.

Cette qualité d'être _utiles_, nous la reconnaissons dans beaucoup

de substances et de phénomènes; dans d'autres, la science et

l'expérience nous la révèlent tous les jours; dans d'autres encore,

elle existe quoique complétement et peut-être pour toujours ignorée

de nous.

Quand ces substances et ces phénomènes exercent sur nous, mais _sans

nous_, leur action utile, nous n'avons aucun intérêt à comparer le

degré d'utilité dont ils nous sont, et qui plus est, nous n'en avons

guère les moyens. Nous savons que l'oxygène et l'azote nous sont

utiles mais nous n'essayons pas, et nous essayerions probablement

en vain de déterminer dans quelle proportion. Il n'y a pas là les

éléments de l'évaluation, de la valeur. J'en dirai autant des sels,

des gaz, des forces répandues dans la nature. Quand tous ces agents

se meuvent et se combinent de manière à produire pour nous, _mais

sans notre concours_, de l'utilité, cette utilité, nous en jouissons

sans l'_évaluer_. C'est quand notre coopération intervient et surtout

quand elle s'échange, c'est alors et seulement alors qu'apparaissent

l'Évaluation et la Valeur, portant non sur l'utilité de substances et

de phénomènes souvent ignorés, mais sur cette coopération même.

C'est pourquoi je dis: la valeur, c'est l'appréciation des services

échangés. Ces services peuvent être fort compliqués, ils peuvent

avoir exigé une foule de travaux divers anciens et récents, ils

peuvent se transmettre d'un hémisphère ou d'une génération à une

autre génération et à un autre hémisphère, embrassant de nombreux

contractants, nécessitant des crédits, des avances, des arrangements

variés, jusqu'à ce que la balance générale se fasse; toujours est-il

que le principe de la _valeur_ est en eux et non dans l'utilité à

laquelle ils servent de véhicule, utilité gratuite par essence, et

qui passe de main en main, qu'on me permette le mot, _par-dessus le

marché_.

Après tout, si l'on persiste à voir dans l'Utilité le fondement de la

Valeur, je le veux bien; mais qu'il soit bien entendu qu'il ne s'agit

pas de cette utilité qui est dans les choses et les phénomènes par

la dispensation de la Providence ou la puissance de l'art, mais de

l'utilité des services humains comparés et échangés.

_Rareté._ Selon Senior, de toutes les circonstances qui influent sur

la Valeur, la rareté est la plus décisive. Je n'ai aucune objection

à faire contre cette remarque, si ce n'est qu'elle suppose, par

sa forme, que la valeur est inhérente aux choses mêmes; hypothèse

dont je combattrai toujours jusqu'à l'apparence. Au fond, le mot

_rareté_, dans le sujet qui nous occupe, exprime d'une manière

abrégée cette pensée: Toutes choses égales d'ailleurs, un service a

d'autant plus de valeur que nous aurions plus de difficulté à nous le

rendre à nous-mêmes, et que, par conséquent, nous rencontrons plus

d'exigences quand nous le réclamons d'autrui. La rareté est une de

ces difficultés. C'est un _obstacle_ de plus à surmonter. Plus il est

grand, plus nous rémunérons ceux qui le surmontent pour nous.--La

rareté donne souvent lieu à des rémunérations considérables; et c'est

pourquoi je refusais d'admettre tout à l'heure avec les économistes

anglais que la Valeur fût proportionnelle au travail. Il faut tenir

compte de la parcimonie avec laquelle la nature nous a traités à

certains égards. Le mot _service_ embrasse toutes ces idées et

nuances d'idées.

_Jugement._ Storch voit la _valeur_ dans le jugement qui nous la fait

reconnaître.--Sans doute, chaque fois qu'il s'agit d'un _rapport_,

il faut comparer et _juger_. Mais le rapport n'en est pas moins une

chose et le jugement une autre. Quand nous comparons la hauteur de

deux arbres, leur grandeur et la différence de leur grandeur sont

indépendantes de notre appréciation.

Mais dans la détermination de la valeur, quel est le rapport qu'il

s'agit de juger? C'est le rapport de deux services échangés. La

question est de savoir ce que _valent_, l'un à l'égard de l'autre,

les services rendus et reçus, à l'occasion des actes transmis ou des

choses cédées, en tenant compte de toutes les circonstances, et non

ce que ces actes ou ces choses contiennent d'utilité intrinsèque, car

cette utilité peut être en partie étrangère à toute action humaine et

par conséquent étrangère à la _valeur_.

Storch reste donc dans l'erreur fondamentale que je combats ici,

quand il dit:

«Notre jugement nous fait découvrir le rapport qui existe entre nos

besoins et l'utilité des choses. L'arrêt que notre jugement porte sur

l'_utilité des choses_ constitue leur _valeur_.»

Et plus loin:

«Pour créer une valeur, il faut la réunion de trois circonstances: 1º

que l'homme éprouve ou conçoive un besoin; 2º qu'il existe une chose

propre à satisfaire ce besoin; 3º que le jugement se prononce en

faveur de l'_utilité de la chose_. Donc la valeur des choses, c'est

leur _utilité_ relative.»

Le jour, j'éprouve le besoin de voir clair. Il existe une chose

propre à satisfaire ce besoin, qui est la lumière du soleil. Mon

jugement se prononce en faveur de l'utilité de cette chose, et...

elle n'a pas de valeur. Pourquoi? Parce que j'en jouis sans réclamer

le service de personne.

La nuit, j'éprouve le même besoin. Il existe une chose propre à le

satisfaire très-imparfaitement, une bougie. Mon jugement se prononce

sur l'utilité, mais sur l'utilité relative beaucoup moindre de cette

chose, et elle a une _valeur_. Pourquoi? Parce que celui qui s'est

donné la peine de faire la bougie ne veut pas me rendre le service de

me la céder, si je ne lui rends un service équivalent.

Ce qu'il s'agit de comparer et de juger, pour déterminer la valeur,

ce n'est donc pas l'_utilité relative_ des choses, mais le rapport de

deux services.

En ces termes, je ne repousse pas la définition de Storch.

Résumons ce paragraphe, afin de montrer que ma définition contient

tout ce qu'il y a de vrai dans celles de mes prédécesseurs, et

élimine tout ce qu'elles ont d'erroné par excès ou défaut.

Le principe de la Valeur, ai-je dit, est dans un _service_ humain.

Elle résulte de l'appréciation de deux services comparés.

La Valeur doit avoir trait à l'effort:--_Service_ implique un effort

quelconque.

Elle suppose comparaison d'efforts échangés, au moins

échangeables:--_Service_ implique les termes donner et recevoir.

En fait, elle n'est cependant pas proportionnelle à l'intensité des

efforts:--_Service_ n'implique pas nécessairement cette proportion.

Une foule de circonstances extérieures influent sur la valeur sans

être la valeur même:--Le mot _Service_ tient compte de toutes ces

circonstances dans la mesure convenable.

_Matérialité._ Quand le service consiste à céder une chose

matérielle, rien n'empêche de dire, par métonymie, que c'est cette

chose qui _vaut_. Mais il ne faut pas perdre de vue que c'est là un

trope qui attribue aux choses mêmes la valeur des services dont elles

sont l'occasion.

_Conservabilité._ Matière ou non, la valeur se conserve jusqu'à la

satisfaction, et pas plus loin. Elle ne change pas de nature selon

que la satisfaction suit l'effort de plus ou moins près, selon que le

service est personnel ou réel.

_Accumulabilité._ Ce que l'épargne accumule, dans l'ordre social, ce

n'est pas la matière, mais la valeur ou les services[15].

[Note 15: V. ci-après le chap. XV.

L'_accumulation_ est une circonstance de nulle considération en

économie politique.

Que la satisfaction soit immédiate ou retardée, qu'elle puisse

être ajournée ou ne se puisse séparer de l'effort, en quoi cela

change-t-il la nature des choses?

Je suis disposé à faire un sacrifice pour me donner le plaisir

d'entendre une belle voix, je vais au théâtre et je paye; la

satisfaction est immédiate. Si j'avais consacré mon argent à acheter

un plat de fraises, j'aurais pu renvoyer la satisfaction à demain;

voilà tout.

On dira sans doute que les fraises sont de la richesse, parce que je

puis les échanger encore. Cela est vrai. Tant que l'effort ayant eu

lieu la satisfaction n'est pas accomplie, la richesse subsiste. C'est

la satisfaction qui la détruit. Quand le plat de fraises sera mangé,

cette satisfaction ira rejoindre celle que m'a procurée la voix

d'Alboni.

Service reçu, service rendu: voilà l'économie politique.

(_Note extraite des manuscrits de l'auteur._)]

_Utilité._ J'admettrai avec M. Say que l'Utilité est le fondement

de la Valeur, pourvu qu'on convienne qu'il ne s'agit nullement de

l'utilité qui est dans les choses, mais de l'utilité relative des

services.

_Travail._ J'admettrai avec Ricardo que le Travail est le fondement

de la Valeur, pourvu d'abord qu'on prenne le mot travail dans

le sens le plus général, et ensuite qu'on ne conclue pas à une

proportionnalité contraire à tous les faits, en d'autres termes,

pourvu qu'on substitue au mot _travail_ le mot _service_.

_Rareté._ J'admets avec Senior que la rareté influe sur la _valeur_.

Mais pourquoi? Parce qu'elle rend le _service_ d'autant plus précieux.

_Jugement._ J'admets avec Storch que la valeur résulte d'un jugement,

pourvu qu'on convienne que c'est du jugement que nous portons, non

sur l'utilité des choses, mais sur l'utilité des _services_.

Ainsi les Économistes de toutes nuances devront se tenir pour

satisfaits. Je leur donne raison à tous, parce que tous ont aperçu

la vérité par un côté. Il est vrai que l'erreur était sur le revers

de la médaille. C'est au lecteur de décider si ma définition tient

compte de toutes les vérités et rejette toutes les erreurs.

Je ne dois pas terminer sans dire un mot de cette quadrature de

l'Économie politique: la _mesure de la valeur_;--et ici je répéterai,

avec bien plus de force encore, l'observation qui termine les

précédents chapitres.

J'ai dit que nos besoins, nos désirs, nos goûts n'ont ni bornes ni

mesure précise.

J'ai dit que nos moyens d'y pourvoir, dons de la nature, facultés,

activité, prévoyance, discernement, n'avaient pas de mesure précise.

Chacun de ces éléments est variable en lui-même; il diffère d'homme à

homme, il diffère dans chaque individu de minute en minute, en sorte

que tout cela forme un ensemble qui est la mobilité même.

Si maintenant l'on considère quelles sont les circonstances qui

influent sur la valeur, utilité, travail, rareté, jugement, et si

l'on reconnaît qu'il n'est aucune de ces circonstances qui ne varie

à l'infini, comment s'obstinerait-on à chercher à la _valeur_ une

mesure fixe?

Il serait curieux qu'on trouvât la fixité dans un terme moyen composé

d'éléments mobiles, et qui n'est autre chose qu'un Rapport entre deux

termes extrêmes plus mobiles encore!

Les économistes qui poursuivent une _mesure absolue de la valeur_

courent donc après une chimère, et qui plus est, après une inutilité.

La pratique universelle a adopté l'or et l'argent, encore qu'elle

n'ignorât pas combien la valeur de ces métaux est variable. Mais

qu'importe la variabilité de la mesure, si, affectant de la même

manière les deux objets échangés, elle ne peut altérer la loyauté

de l'échange? C'est une _moyenne proportionnelle_ qui peut hausser

ou baisser, sans manquer pour cela à sa mission, qui est d'accuser

exactement le _Rapport_ des deux extrêmes.

La science ne se propose pas pour but, comme l'échange, de chercher

le _Rapport actuel de deux services_, car en ce cas la monnaie

lui suffirait. Ce qu'elle cherche surtout, c'est le _Rapport de

l'effort à la satisfaction_; et à cet égard, une mesure de la valeur,

existât-elle, ne lui apprendrait rien, car l'effort apporte toujours

à la satisfaction une proportion variable d'utilité gratuite qui

n'a pas de valeur. C'est parce que cet élément de bien-être a été

perdu de vue, que la plupart des écrivains ont déploré l'absence

d'une mesure de la valeur. Ils n'ont pas vu qu'elle ne ferait

aucune réponse à la question proposée: Quelle est la Richesse ou

le bien-être comparatif de deux classes, de deux peuples, de deux

générations?

Pour résoudre cette question, il faut à la science une mesure qui

lui révèle, non pas le _rapport de deux services_, lesquels peuvent

servir de véhicule à des doses très-diverses d'utilité gratuite,

mais le rapport de l'_effort à la satisfaction_, et cette mesure ne

saurait être autre que l'effort lui-même ou le travail.

Mais comment le travail servira-t-il de mesure? N'est-il pas lui-même

un des éléments les plus variables? N'est-il pas plus ou moins

habile, pénible, chanceux, dangereux, répugnant? N'exige-t-il pas

plus ou moins l'intervention de certaines facultés intellectuelles,

de certaines vertus morales? et ne conduit-il pas, en raison de

toutes ces circonstances, à des rémunérations d'une variété infinie?

Il y a une nature de travail qui, en tout temps, en tous lieux, est

identique à lui-même, et c'est celui-là qui doit servir de type.

C'est le travail le plus simple, le plus brut, le plus primitif, le

plus musculaire, celui qui est le plus dégagé de toute coopération

naturelle, celui que tout homme peut exécuter, celui qui rend des

services que chacun peut se rendre à soi-même, celui qui n'exige ni

force exceptionnelle, ni habileté, ni apprentissage; le travail tel

qu'il s'est manifesté au point de départ de l'humanité, le travail,

en un mot, du simple journalier. Ce travail est partout le plus

offert, le moins spécial, le plus homogène et le moins rétribué.

Toutes les rémunérations s'échelonnent et se graduent à partir de

cette base; elles augmentent avec toutes les circonstances qui

ajoutent à son mérite.

Si donc on veut comparer deux états sociaux, il ne faut pas recourir

à une _mesure de la valeur_, par deux motifs aussi logiques l'un que

l'autre: d'abord parce qu'il n'y en a pas; ensuite parce qu'elle

ferait à l'interrogation une réponse trompeuse, négligeant un élément

considérable et progressif du bien-être humain: l'utilité gratuite.

Ce qu'il faut faire, c'est au contraire oublier complétement la

valeur, particulièrement la monnaie, et se demander: Quelle est,

dans tel pays, à telle époque, la quantité de chaque genre d'utilité

spéciale, et la somme de toutes les utilités qui répond à chaque

quantité donnée de travail brut; en d'autres termes: Quel est le

bien-être que peut se procurer par l'échange le simple journalier?

On peut affirmer que l'ordre social naturel est perfectible et

harmonique, si, d'un côté, le nombre des hommes voués au travail

brut, et recevant la plus petite rétribution possible, va sans cesse

diminuant, et si, de l'autre, cette rémunération mesurée non en

valeur ou en monnaie, mais en satisfaction réelle, s'accroît sans

cesse[16].

[Note 16: Ce qui suit était destiné par l'auteur à trouver place dans

le présent chapitre.

(_Note de l'éditeur._)]

* * * * *

Les anciens avaient bien décrit toutes les combinaisons de l'Échange:

_Do ut des_ (produit contre produit), _Do ut facias_ (produit contre

service), _Facio ut des_ (service contre produit), _Facio ut facias_

(service contre service).

Puisque produits et services s'échangent entre eux, il faut bien

qu'ils aient quelque chose de commun, quelque chose par quoi ils se

comparent et s'apprécient, à savoir la _valeur_.

Mais la Valeur est une chose identique à elle-même. Elle ne peut

donc qu'avoir, soit dans le produit, soit dans le service, la même

origine, la même raison d'être.

Cela étant ainsi, la valeur est-elle originairement, essentiellement

dans le _produit_, et est-ce par analogie qu'on en a étendu la

notion au _service_?

Ou bien, au contraire, la valeur réside-t-elle dans le service, et ne

s'incarne-t-elle pas dans le produit, précisément et uniquement parce

que le service s'y incarne lui-même?

Quelques personnes paraissent croire que c'est là une question

de pure subtilité. C'est ce que nous verrons tout à l'heure.

Provisoirement je me bornerai à faire observer combien il serait

étrange qu'en économie politique une bonne ou une mauvaise définition

de la valeur fût indifférente.

Il ne me paraît pas douteux qu'à l'origine l'économie politique a

cru voir la valeur dans le produit, bien plus, dans la _matière_ du

produit. Les Physiocrates l'attribuaient exclusivement à la terre,

et appelaient _stériles_ toutes les classes qui n'ajoutent rien à la

matière: tant à leurs yeux _matière_ et _valeur_ étaient étroitement

liées ensemble.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 14 / 50 段