Oui, par une mauvaise définition, d'économie politique a mis la

logique du côté des communistes. Cette arme terrible, je la briserai

dans leurs mains, ou plutôt ils me la rendront joyeusement. Il ne

restera rien des conséquences quand j'aurai anéanti le principe.

Et je prétends démontrer que si, dans la production des richesses,

l'action de la nature se combine avec l'action de l'homme, la

première, gratuite et commune par essence, reste toujours gratuite et

commune à travers toutes nos transactions; que la seconde représente

seule des _services_, de la _valeur_; que, seule, elle se rémunère;

que, seule, elle est le fondement, l'explication et la justification

de la Propriété. En un mot, je prétends que, relativement les

uns aux autres, les hommes ne sont propriétaires que de la valeur

des choses, et qu'en se passant de main en main les produits ils

stipulent uniquement sur la valeur, c'est-à-dire sur les services

réciproques, se donnant, par-dessus le marché, toutes les qualités,

propriétés et utilités que ces produits tiennent de la nature.

Si, jusqu'ici, l'économie politique, en méconnaissant cette

considération fondamentale, a ébranlé le principe tutélaire de la

propriété, présentée comme une institution artificielle, nécessaire,

mais injuste; du même coup elle a laissé dans l'ombre, complétement

inaperçu, un autre phénomène admirable, la plus touchante

dispensation de la Providence envers sa créature, le phénomène de la

_communauté progressive_.

La richesse, en prenant ce mot dans son acception générale, résulte

de la combinaison de deux actions, celle de la nature et celle de

l'homme. La première est _gratuite_ et _commune_, par destination

providentielle, et ne perd jamais ce caractère. La seconde est seule

_pourvue de valeur_, et par conséquent _appropriée_. Mais, par suite

du développement de l'intelligence et du progrès de la civilisation,

l'une prend une part de plus en plus grande, l'autre prend une part

de plus en plus petite à la réalisation de toute utilité donnée;

d'où il suit que le domaine de la Gratuité et de la Communauté se

dilate sans cesse, au sein de la race humaine, proportionnellement au

domaine de la Valeur et de la Propriété: aperçu fécond et consolant,

entièrement soustrait à l'oeil de la science tant qu'elle attribue de

la valeur à la coopération de la nature.

Dans toutes les religions on remercie Dieu de ses bienfaits; le père

de famille bénit le pain qu'il rompt et distribue à ses enfants:

touchant usage que la raison ne justifierait pas s'il n'y avait rien

de gratuit dans les libéralités de la Providence.

_Conservabilité._ Cette prétendue condition _sine quâ non_ de la

Valeur se rattache à celle que je viens de discuter. Pour que la

Valeur existe, pensait _Smith_, il faut qu'elle soit fixée en quelque

chose qui se puisse échanger, accumuler, conserver, par conséquent en

quelque chose de _matériel_.

«Il y a un genre de travail, dit-il, qui ajoute[13] à la valeur du

sujet sur lequel il s'exerce. Il y en a un autre qui n'a pas cet

effet.»

[Note 13: _Ajoute!_ Le sujet avait donc de la valeur par lui-même,

antérieurement au travail. Il ne pouvait la tenir que de la nature.

L'action naturelle n'est donc pas _gratuite_. Qui donc a l'audace de

se faire payer cette portion de valeur _extra-humaine_?]

«Le travail manufacturier, ajoute Smith, se fixe et se réalise dans

quelque marchandise vendable, _qui dure au moins quelque temps_ après

que le travail est passé. Le travail des domestiques, au contraire

(auquel l'auteur assimile sous ce rapport celui des militaires,

magistrats, musiciens, professeurs, etc.), ne se fixe en aucune

marchandise vendable. Les services s'évanouissent à mesure qu'ils

sont rendus, et ne laissent pas trace de _Valeur_ après eux.»

On voit qu'ici la _Valeur_ se rapporte plutôt à la modification des

choses qu'à la satisfaction des hommes; erreur profonde: car s'il est

bon que les choses soient modifiées, c'est uniquement pour arriver à

cette satisfaction qui est le but, la fin, la _consommation_ de tout

Effort. Si donc nous la réalisons par un effort immédiat et direct,

le résultat est le même; si, en outre, cet effort est susceptible de

transactions, d'échanges, d'_évaluation_, il renferme le principe de

la _valeur_.

Quant à l'intervalle qui peut s'écouler entre l'effort et la

satisfaction, en vérité Smith lui donne trop de gravité quand il dit

que l'existence ou la non-existence de la Valeur en dépend.--«La

Valeur d'une marchandise vendable, dit-il, _dure au moins quelque

temps_.»--Oui, sans doute, elle dure jusqu'à ce que cet objet ait

rempli sa destination, qui est de satisfaire au besoin, et il en est

exactement de même d'un service. Tant que cette assiette de fraises

restera dans le buffet; elle conservera sa valeur.--Mais pourquoi?

parce qu'elle est le résultat d'un service que j'ai voulu me rendre

à moi-même ou que d'autres m'ont rendu moyennant compensation, et

_dont je n'ai pas encore usé_. Sitôt que j'en aurai usé en mangeant

les fraises, la valeur disparaîtra. _Le service se sera évanoui et

ne laissera pas trace de valeur après lui._ C'est tout comme dans

le service personnel. Le consommateur fait disparaître la Valeur,

car elle n'a été créée qu'à cette fin. Il importe peu à la notion

de valeur que la peine prise aujourd'hui satisfasse le besoin

immédiatement, ou demain, ou dans un an.

Quoi! je suis affligé de la cataracte. J'appelle un oculiste.

L'instrument dont il se sert aura de la _Valeur_, parce qu'il a de la

durée, et l'opération n'en a pas, encore que je la paye, que j'en aie

débattu le prix, que j'aie mis plusieurs opérateurs en concurrence?

Mais cela est contraire aux faits les plus usuels, aux notions les

plus unanimement reçues; et qu'est-ce qu'une théorie qui, ne sachant

pas rendre compte de l'universelle pratique, la tient pour non avenue?

Je vous prie de croire, lecteur, que je ne me laisse pas emporter par

un goût désordonné pour la controverse. Si j'insiste sur ces notions

élémentaires, c'est pour préparer votre esprit à des conséquences

d'une haute gravité qui se manifesteront plus tard. Je ne sais si

c'est violer les lois de la méthode que de faire pressentir, par

anticipation, ces conséquences; mais je me permets cette légère

infraction dans la crainte ou je suis de voir la patience vous

échapper. C'est ce qui m'a porté tout à l'heure à vous parler

prématurément de _propriété_ et de _communauté_. Par le même motif,

je dirai un mot du _Capital_.

Smith, faisant résider la richesse dans la matière, ne pouvait

concevoir le Capital que comme une accumulation d'objets matériels.

Comment donc attribuer de la Valeur à des Services non susceptibles

d'être accumulés, capitalisés?

Parmi les capitaux, on place en première ligne les outils, machines,

instruments de travail. Ils servent à faire concourir les forces

naturelles à l'oeuvre de la production, et puisqu'on attribuait à ces

forces la faculté de créer de la valeur, on était amené à penser que

les instruments de travail étaient, _par eux-mêmes_, doués de la même

faculté, indépendamment de tout service humain. Ainsi la bêche, la

charrue, la machine à vapeur, étaient censées concourir simultanément

avec les agents naturels et les forces humaines à créer non-seulement

de l'Utilité, mais encore de la Valeur. Mais toute valeur se paye

dans l'échange. À qui donc revenait cette part de valeur indépendante

de tout service humain?

C'est ainsi que l'école de Proudhon, après avoir contesté la _rente

de la terre_, a été amenée à contester l'_intérêt des capitaux_,

thèse plus large, puisqu'elle embrasse l'autre. J'affirme que

l'erreur proudhonnienne, au point de vue scientifique, a sa racine

dans l'erreur de Smith. Je démontrerai que les capitaux, comme

les agents naturels, considérés en eux-mêmes et dans leur action

propre, créent de l'utilité, mais jamais de valeur. Celle-ci est,

par essence, le fruit d'un légitime _service_. Je démontrerai aussi

que, dans l'ordre social, les capitaux ne sont pas une accumulation

d'objets matériels, tenant à la conservabilité matérielle, mais une

accumulation de _valeurs_, c'est-à-dire de _services_. Par là se

trouvera détruite, virtuellement du moins et faute de raison d'être,

cette lutte récente contre la productivité du capital, et cela à la

satisfaction de ceux-là mêmes qui l'ont soulevée; car si je prouve

qu'il ne se passe rien dans le monde des échanges qu'une _mutualité

de services_, M. Proudhon devra se tenir pour vaincu par la victoire

même de son principe.

_Travail._ Ad. Smith et ses élèves ont assigné le principe de la

Valeur au Travail, sous la condition de la Matérialité. Ceci est

contradictoire à cette autre opinion, que les forces naturelles

prennent une part quelconque dans la production de la Valeur. Je n'ai

pas ici à combattre ces contradictions qui se manifestent dans toutes

leurs conséquences funestes, quand ces auteurs parlent de la rente

des terres ou de l'intérêt des capitaux.

Quoi qu'il en soit, quand ils font remonter le principe de la Valeur

au Travail, ils approcheraient énormément de la vérité, s'ils ne

faisaient pas allusion au travail manuel. J'ai dit, en effet, en

commençant ce chapitre, que la valeur devait se rapporter à l'Effort,

expression que j'ai préférée à celle de Travail, comme plus générale

et embrassant toute la sphère de l'activité humaine. Mais je me suis

hâté d'ajouter qu'elle ne pouvait naître que d'efforts échangés, ou

de Services réciproques, parce qu'elle n'est pas une chose existant

par elle-même, mais un rapport.

Il y a donc, rigoureusement parlant, deux vices dans la définition de

Smith. Le premier, c'est qu'elle ne tient pas compte de l'échange,

sans lequel la valeur ne se peut ni produire ni concevoir; le second,

c'est qu'elle se sert d'un mot trop étroit, _travail_, à moins qu'on

ne donne à ce mot une extension inusitée en y comprenant des idées,

non-seulement d'intensité et de durée, mais d'habileté, de sagacité

et même de chances plus ou moins heureuses.

Remarquez que le mot _service_, que je substitue dans la définition,

fait disparaître ces deux défectuosités. Il implique nécessairement

l'idée de transmission, puisqu'un service ne peut être rendu qu'il ne

soit reçu; et il implique aussi l'idée d'un Effort sans préjuger que

la valeur lui soit proportionnelle.

Et c'est là surtout en quoi pèche la définition des économistes

anglais. Dire que la valeur est dans le travail, c'est induire

l'esprit à penser qu'ils se servent de mesure réciproque, qu'ils sont

proportionnels entre eux. En cela, elle est contraire aux faits, et

une définition contraire aux faits est une définition défectueuse.

Il est très-fréquent qu'un travail considéré comme insignifiant

en lui-même soit accepté dans le monde pour une _valeur_ énorme

(exemples: le diamant, le chant d'une prima donna, quelques traits de

plume d'un banquier, la spéculation heureuse d'un armateur, le coup

de pinceau d'un Raphaël, une bulle d'indulgence plénière, le facile

rôle d'une reine d'Angleterre, etc.); il est plus fréquent encore

qu'un travail opiniâtre, accablant, n'aboutisse qu'à une déception,

à une _non-valeur_. S'il en est ainsi, comment pourrait-on établir

une corrélation, une proportion nécessaire entre la _Valeur_ et le

_Travail_?

Ma définition lève la difficulté. Il est clair qu'il est des

circonstances où l'on peut rendre un grand Service en se donnant peu

de peine; d'autres, où, après s'être donné beaucoup de peine, on

trouve qu'elle ne rend _service_ à personne, et c'est pourquoi il est

plus exact de dire, sous ce rapport encore, que la Valeur est dans le

Service plutôt que dans le Travail, puisqu'elle est proportionnelle à

l'un et pas à l'autre.

J'irai plus loin. J'affirme que la _valeur_ s'estime au moins autant

par le travail épargné au cessionnaire que par le travail exécuté

par le cédant. Que le lecteur veuille bien se l'appeler le dialogue

intervenu entre deux contractants, à propos d'une pierre précieuse.

Il n'est pas né d'une circonstance accidentelle, et j'ose dire qu'il

est, tacitement, au fond de toutes les transactions. Il ne faut

pas perdre de vue que nous supposons ici aux deux contractants une

entière liberté, la pleine possession de leur volonté et de leur

jugement. Chacun d'eux se détermine à accepter l'échange par des

considérations nombreuses, parmi lesquelles figure certainement en

première ligne la difficulté pour le cessionnaire de se procurer

directement la satisfaction qui lui est offerte. Tous deux ont les

yeux sur cette difficulté et en tiennent compte, l'un pour être

plus ou moins facile, l'autre pour être plus ou moins exigeant. La

peine prise par le cédant exerce aussi une influence sur le marché,

c'en est un des éléments, mais ce n'est pas le seul. Il n'est donc

pas exact de dire que la Valeur est déterminée par le travail. Elle

l'est par une foule de considérations, toutes comprises dans le mot

_service_.

Ce qui est très-vrai, c'est que, par l'effet de la concurrence, les

Valeurs _tendent_ à se proportionner aux Efforts, ou les récompenses

aux mérites. C'est une des belles Harmonies de l'ordre social. Mais,

relativement à la valeur, cette pression égalitaire exercée par la

concurrence est tout extérieure; et il n'est pas permis, en bonne

logique, de confondre l'influence que subit un phénomène d'une cause

externe avec le phénomène même[14].

[Note 14: C'est parce que, sous l'empire de la liberté, les efforts

se font concurrence entre eux qu'ils obtiennent cette rémunération à

peu près proportionnelle à leur intensité. Mais, je le répète, cette

proportionnalité n'est pas inhérente à la notion de valeur.

Et la preuve, c'est que là où la concurrence n'existe pas, la

proportionnalité n'existe pas davantage. On ne remarque, en ce

cas, aucun rapport entre les travaux de diverse nature et leur

rémunération.

L'absence de concurrence peut provenir de la nature des choses ou de

la perversité des hommes.

Si elle vient de la nature des choses, on verra un travail

comparativement très-faible donner lieu à une grande _valeur_, sans

que personne ait raisonnablement à se plaindre. C'est le cas de la

personne qui trouve un diamant; c'est le cas de Rubini, de Malibran,

de Taglioni, du tailleur en vogue, du propriétaire du Clos-Vougeot,

etc., etc. Les circonstances les ont mis en possession d'un moyen

extraordinaire de rendre service; ils n'ont pas de rivaux et se font

payer cher. _Le service lui-même étant d'une rareté excessive_,

cela prouve qu'il n'est pas essentiel au bien-être et au progrès

de l'humanité. Donc c'est un objet de luxe, d'ostentation: que les

riches se le procurent. N'est-il pas naturel que tout homme attende,

avant d'aborder ce genre de satisfactions, qu'il se soit mis à même

de pourvoir à des besoins plus impérieux et plus raisonnables?

Si la concurrence est absente par suite de quelque violence humaine,

alors les mêmes effets se produisent, mais avec cette différence

énorme qu'ils se produisent où et quand ils n'auraient pas dû se

produire. Alors on voit aussi un travail comparativement faible

donner lieu à une grande valeur; mais comment? En interdisant

violemment cette concurrence qui a pour mission de proportionner

les rémunérations aux services. Alors, du même que Rubini peut dire

à un dilettante: «Je veux une très-grande récompense, ou je ne

chante pas à votre soirée,» se fondant sur ce qu'il s'agit là d'un

service que lui seul peut rendre,--de même un boulanger, un boucher,

un propriétaire, un banquier peut dire: «Je veux une récompense

extravagante, ou vous n'aurez pas mon blé, mon pain, ma viande, mon

or; et j'ai pris des précautions, j'ai organisé des baïonnettes pour

que vous ne puissiez pas vous pourvoir ailleurs, pour que nul ne

puisse vous rendre des services analogues aux miens.»

Les personnes qui assimilent le monopole artificiel et ce qu'elles

appellent le monopole naturel, parce que l'un et l'autre ont cela

de commun, qu'ils accroissent la valeur du travail, ces personnes

dis-je, sont bien aveugles et bien superficielles.

Le monopole artificiel est une spoliation véritable. Il produit des

maux qui n'existeraient pas sans lui. Il inflige des privations à une

portion considérable de la société, souvent à l'égard des objets les

plus nécessaires. En outre, il fait naître l'irritation, la haine,

les représailles, fruits de l'injustice.

Les avantages naturels ne font aucun mal à l'humanité. Tout au plus

pourrait-on dire qu'ils constatent un mal préexistant et qui ne leur

est pas imputable. Il est fâcheux, peut-être, que le tokay ne soit

pas aussi abondante et à aussi bas prix que la piquette. Mais ce

n'est pas là un fait social; il nous a été imposé par la nature.

Il y a donc entre l'avantage naturel et le monopole artificiel cette

différence profonde:

L'un est la conséquence d'une rareté, préexistante, inévitable;

L'autre est la cause d'une rareté factice, contre nature.

Dans le premier cas, ce n'est pas l'absence de concurrence qui fait

la rareté, c'est la rareté qui explique l'absence de concurrence.

L'humanité serait puérile, si elle se tourmentait, se révolutionnait,

parce qu'il n'y a, dans le monde, qu'une Jenny Lind, un Clos-Vougeot

et un Régent.

Dans le second cas, c'est tout le contraire: Ce n'est pas à cause

d'une rareté providentielle que la concurrence est impossible, mais

c'est parce que la force a étouffé la concurrence qu'il s'est produit

parmi les hommes une rareté qui ne devait pas être.

(_Note extraite des manuscrits de l'auteur._)]

_Utilité._ J. B. Say, si je ne me trompe, est le premier qui ait

secoué le joug de la _matérialité_. Il fit très-expressément de la

valeur une _qualité morale_, expression qui peut-être dépasse le but,

car la valeur n'est guère ni physique ni morale, c'est simplement--un

rapport.

Mais le grand économiste français avait dit lui-même: «Il n'est

donné à personne d'arriver aux confins de la science. Les savants

montent sur les épaules les uns des autres pour explorer du regard un

horizon de plus en plus étendu.» Peut-être la gloire de M. Say (en ce

qui concerne la question spéciale qui nous occupe, car, à d'autres

égards, ses titres de gloire sont aussi nombreux qu'impérissables)

est-elle d'avoir légué à ses successeurs un aperçu fécond.

L'axiome de M. Say était celui-ci: _La valeur a pour fondement

l'utilité_.

S'il était ici question de l'utilité relative des _services_

humains, je ne contesterais pas. Tout au plus pourrais-je faire

observer que l'axiome est superflu à force d'être évident. Il est

bien clair en effet que nul ne consent à rémunérer un _service_

que parce qu'à tort ou à raison il le juge utile. Le mot _service_

renferme tellement l'idée d'_utilité_, qu'il n'est autre chose que

la traduction en français, et même la reproduction littérale du mot

latin _uti_, _servir_.

Mais malheureusement ce n'est pas ainsi que Say l'entendait. Il

trouvait le principe de la valeur non-seulement dans les services

humains rendus à l'occasion des choses, mais encore dans les qualités

_utiles_, mises par la nature dans les choses elles-mêmes.--Par là il

se replaçait sous le joug de la matérialité. Par là, il faut bien le

dire, il était loin de déchirer le voile funeste que les économistes

anglais avaient jeté sur la question de propriété.

Avant de discuter en lui-même l'axiome de Say, j'en dois faire voir

la portée logique, afin qu'il ne me soit pas reproché de me lancer et

d'entraîner le lecteur dans d'oiseuses dissertations.

On ne peut pas douter que l'Utilité dont parle Say est celle qui

est dans les choses. Si le blé, le bois, la houille, le drap ont de

la valeur, c'est que ces produits ont des qualités qui les rendent

propres à notre usage, à satisfaire le besoin que nous avons de nous

nourrir, de nous chauffer, de nous vêtir.

Dès lors, comme la nature crée de l'_Utilité_, elle crée de la

_Valeur_;--funeste confusion dont les ennemis de la propriété se sont

fait une arme terrible.

Voilà un produit, du blé, par exemple. Je l'achète à la halle pour

seize francs. Une grande partie de ces seize francs se distribue,

par des ramifications infinies, par une inextricable complication

d'avances et de remboursements, entre tous les hommes qui, de près

ou de loin, ont concouru à mettre ce blé à ma portée. Il y a quelque

chose pour le laboureur, le semeur, le moissonneur, le batteur, le

charretier, ainsi que pour le forgeron, le charron qui ont préparé

les instruments. Jusqu'ici il n'y a rien à dire, que l'on soit

économiste ou communiste.

Mais j'aperçois que quatre francs sur mes seize francs vont au

propriétaire du sol, et j'ai bien le droit de demander si cet homme,

comme tous les autres, m'a rendu un Service, pour avoir, comme tous

les autres, droit incontestable à une rémunération.

D'après la doctrine que cet écrit aspire à faire prévaloir, la

réponse est catégorique. Elle consiste en un _oui_ très-formel. Oui,

le propriétaire m'a rendu un _service_. Quel est-il? Le voici: Il

a, par lui-même ou par son aïeul, défriché et clôturé le champ; il

l'a purgé de mauvaises herbes et d'eaux stagnantes; il a donné plus

d'épaisseur à la couche végétale; il a bâti une maison, des étables,

des écuries. Tout cela suppose un long travail qu'il a exécuté en

personne, ou, ce qui revient au même, qu'il a payé à d'autres. Ce

sont certainement là des services qui, en vertu de la juste loi

de réciprocité, doivent lui être remboursés. Or, ce propriétaire

n'a jamais été rémunéré, du moins intégralement. Il ne pouvait pas

l'être par le premier qui est venu lui acheter un hectolitre de

blé. Quel est donc l'arrangement qui est intervenu? Assurément le

plus ingénieux, le plus légitime et le plus équitable qu'on pût

imaginer. Il consiste en ceci: Quiconque voudra obtenir un sac de

blé, payera, outre les services des différents travailleurs que

nous avons énumérés, une petite portion des _services_ rendus par

le propriétaire; en d'autres termes, la _Valeur des services_ du

propriétaire se répartira sur tous les sacs de blé qui sortiront de

ce champ.

Maintenant on peut demander si cette rémunération, supposée être ici

de quatre francs, est trop grande ou trop petite. Je réponds: Cela

ne regarde pas l'économie politique. Cette science constate que la

valeur des services du propriétaire foncier se règle absolument par

les mêmes lois que la valeur de tous les autres services, et cela

suffit.

On peut s'étonner aussi que ce système de remboursement morcelé

n'arrive pas à la longue à un amortissement intégral, par conséquent

à l'extinction du droit du propriétaire. Ceux qui font cette

objection ne savent pas qu'il est dans la nature des capitaux de

produire une rente perpétuelle; c'est ce que nous apprendrons plus

tard.

Pour le moment, je ne dois pas m'écarter plus longtemps de la

question, et je ferai remarquer (car tout est là) qu'il n'y a pas

dans mes seize francs une obole qui n'aille rémunérer des services

humains, pas une qui corresponde à la prétendue _valeur_ que la

nature aurait introduite dans le blé en y mettant l'_utilité_.

Mais si, vous appuyant sur l'axiome de Say et des économistes

anglais, vous dites: Sur les seize francs, il y en a douze qui

vont aux laboureurs, semeurs, moissonneurs, charretiers, etc., deux

qui récompensent les services personnels du propriétaire; enfin,

deux autres francs représentent une valeur qui a pour fondement

l'_utilité_ créée par Dieu, par des agents naturels, et en dehors de

toute coopération humaine;--ne voyez-vous pas qu'on vous demandera de

suite: Qui doit profiter de cette portion de _valeur_? qui a droit

à cette rémunération? Dieu ne se présente pas pour la recevoir. Qui

osera se présenter à sa place?

Et plus Say veut expliquer la propriété sur cette donnée, plus il

prête le flanc à ses adversaires. Il compare d'abord, avec raison, la

terre à un laboratoire, où s'accomplissent des opérations chimiques

dont le résultat est utile aux hommes. «Le sol, ajoute-t-il, est donc

_producteur d'une utilité_, et lorsqu'IL, (le sol) la fait payer sous

la forme d'un profit ou d'un fermage _pour son propriétaire_, ce

n'est pas sans rien donner au consommateur en échange de ce que le

consommateur LUI (au sol) paye. IL (toujours le sol) lui donne une

utilité produite, et c'est en produisant cette utilité que _la terre

est productive aussi bien que le travail_.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 13 / 50 段