Un certain nombre d'hommes abordent une plage inhospitalière.

Ils se mettent à travailler. Mais chacun d'eux se trouve à chaque

instant détourné de ses occupations par la nécessité de se défendre

contre les bêtes féroces ou des hommes plus féroces encore. Outre

le temps et les efforts qu'il consacre directement à sa défense,

il en emploie beaucoup à se pourvoir d'armes et de munitions. On

finit par reconnaître que la déperdition totale des efforts serait

infiniment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres travaux,

se chargeaient exclusivement de ce _service_. On y affecterait

ceux qui ont le plus d'adresse, de courage et de vigueur. Ils se

perfectionneraient dans un art dont ils feraient leur occupation

constante; et pendant qu'ils veilleraient sur le salut de la

communauté, celle-ci recueillerait de ses travaux, désormais non

interrompus, plus de satisfactions _pour tous_ que ne lui en peut

faire perdre le détournement de dix de ses membres. En conséquence,

l'arrangement se fait. Que peut-on voir là, si ce n'est un nouveau

progrès dans la _séparation des occupations_, amenant et exigeant un

échange de _services_?

Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, comme

on voudra les appeler, sont-ils _productifs_? Sans doute, puisque

l'arrangement n'a eu lieu que pour augmenter le rapport des

Satisfactions totales aux efforts généraux.

Ont-ils une _valeur_? Il le faut bien, puisqu'on les estime, on les

cote, on les _évalue_, et, en définitive, on les paye par d'autres

_services_ auxquels ils sont comparés.

La forme sous laquelle cette rémunération est stipulée, le mode de

cotisation, le procédé par lequel on arrive à débattre et conclure

l'arrangement, rien de tout cela n'altère le principe. Y a-t-il

efforts épargnés aux uns par les autres? Y a-t-il satisfactions

procurées aux uns par les autres? En ce cas il y a _services_

échangés, comparés, _évalués_, il y a _valeur_.

Ce genre de services amène souvent, au milieu des complications

sociales, de terribles phénomènes. Comme la nature même des

services qu'on demande à cette classe de travailleurs exige que la

communauté remette en leurs mains la Force, et une force capable

de vaincre toutes les résistances, il peut arriver que ceux qui en

sont dépositaires, en abusant, la tournent contre la communauté

elle-même.--Il peut arriver encore que, tirant de la communauté

des services proportionnés au besoin qu'elle a de _sécurité_, ils

provoquent l'insécurité même, afin de se rendre plus nécessaires, et

engagent leurs compatriotes, par une diplomatie trop habile, dans des

guerres continuelles.

Tout cela s'est vu et se voit encore. Il en résulte, j'en conviens,

d'énormes perturbations dans le juste équilibre des services

réciproques. Mais il n'en résulte aucune altération dans le principe

fondamental et la théorie scientifique de la Valeur.

* * * * *

Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire que je

sens, au moins autant que lui, ce qu'il y a de fatigant et de lourd

dans cette série d'hypothèses, toutes ramenant les mêmes preuves,

aboutissant à la même conclusion, exprimée dans les mêmes termes.

Il voudra bien comprendre que ce procédé, s'il n'est pas le plus

divertissant, est au moins le plus sûr pour établir la vraie théorie

de la Valeur et dégager ainsi la route que nous aurons à parcourir.

Nous sommes à Paris. Dans cette vaste métropole fermentent beaucoup

de désirs; elle abonde aussi en moyens de les satisfaire. Une

multitude d'hommes riches ou aisés se livrent à l'industrie, aux

arts, à la politique; et le soir, ils recherchent avec ardeur une

heure de délassement. Parmi les plaisirs dont ils sont le plus

avides, figure au premier rang celui d'entendre la belle musique de

Rossini chantée par madame Malibran, ou l'admirable poésie de Racine

interprétée par Rachel. Il n'y a que deux femmes, dans le monde

entier, capables de procurer ces délicates et nobles jouissances;

et, à moins qu'on ne fasse intervenir la torture, ce qui probablement

ne réussirait pas, il faut bien s'adresser à leur volonté. Ainsi les

services qu'on attend de Malibran et de Rachel auront une grande

_valeur_. Cette explication est bien prosaïque, elle n'en est pas

moins vraie.

Qu'un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa vanité,

faire entendre dans ses salons une de ces grandes artistes, il

éprouvera, par expérience, que ma théorie est exacte de tous points.

Il recherche une vive satisfaction, il la recherche avec ardeur; une

seule personne au monde peut la lui procurer. Il n'a d'autre moyen de

l'y déterminer que d'offrir une rémunération considérable.

Quelles sont les limites extrêmes entre lesquelles oscillera la

transaction? Le banquier ira jusqu'au point où il préfère se priver

de la satisfaction que de la payer; la cantatrice, jusqu'au point

où elle préfère la rémunération offerte à n'être pas rémunérée du

tout. Ce point d'équilibre déterminera la Valeur de ce service

spécial, comme de tous les autres. Il se peut que, dans beaucoup de

cas, l'usage fixe ce point délicat. On a trop de goût dans le beau

monde pour _marchander_ certains services. Il se peut même que la

rémunération soit assez galamment déguisée pour voiler ce que la loi

économique a de vulgarité. Cette loi ne plane pas moins sur cette

transaction comme sur les transactions les plus ordinaires, et la

Valeur ne change pas de nature parce que l'expérience ou l'urbanité

dispense de la débattre en toute rencontre.

Ainsi s'explique la grande fortune à laquelle peuvent parvenir les

artistes hors ligne. Une autre circonstance les favorise. Leurs

services sont de telle nature, qu'ils peuvent les rendre, par un

même Effort, à une multitude de personnes. Quelque vaste que soit

une enceinte, pourvu que la voix de Rachel la remplisse, chacun des

spectateurs reçoit dans son âme toute l'impression qu'y peut faire

naître une inimitable déclamation. On conçoit que c'est la base d'un

nouvel arrangement. Trois, quatre mille personnes éprouvant le même

désir peuvent s'entendre, se cotiser; et la masse des services que

chacun apporte en tribut à la grande tragédienne fait équilibre au

service unique rendu par elle à tous les auditeurs à la fois. Voilà

la _Valeur_.

Comme un grand nombre d'auditeurs s'entendent pour écouter, plusieurs

acteurs peuvent s'entendre pour chanter un opéra ou représenter

un drame. Des entrepreneurs peuvent intervenir pour dispenser les

contractants d'une foule de petits arrangements accessoires. La

Valeur se multiplie, se complique, se ramifie, se distribue; elle ne

change pas de nature.

Terminons par ce qu'on nomme des cas exceptionnels. Ils sont

l'épreuve des bonnes théories. Quand la règle est vraie, l'exception

ne l'infirme pas, elle la confirme.

Voici un vieux prêtre qui chemine, pensif, bâton en main, bréviaire

sous le bras. Que ses traits sont sereins! que sa physionomie est

expressive! que son regard est inspiré! Où va-t-il? Ne voyez-vous

pas ce clocher à l'horizon? Le jeune desservant du village ne se fie

pas encore à ses propres forces; il a appelé à son aide le vieux

missionnaire. Mais, auparavant, il y avait quelques dispositions

à prendre. Le prédicateur trouvera bien au presbytère le vivre et

le couvert. Mais d'un carême à l'autre il faut vivre; c'est la loi

commune. Donc, M. le curé a provoqué, parmi les riches du village,

une cotisation volontaire, modeste, mais suffisante; car le vieux

pasteur n'a pas été exigeant, et à ce qu'on lui a écrit à ce sujet il

a répondu: «Du pain pour moi, voilà mon nécessaire; une obole pour le

pauvre, voilà mon superflu.»

Ainsi les préalables économiques sont remplis; car cette importune

économie politique se glisse partout et se mêle à tout, et je crois

vraiment que c'est elle qui a dit: «_Nil humani à me alienum puto_.»

Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point de vue qui

nous occupe.

Voici bien un échange de services. D'un côté, un vieillard va

consacrer son temps, sa force, ses talents, sa santé, à faire

pénétrer quelque clarté dans l'intelligence d'un petit nombre de

villageois, à relever leur niveau moral. D'un autre côté, du pain

pour quelques jours, une superbe soutane d'alépine et un tricorne

neuf sont assurés à l'homme de la parole.

Mais il y a autre chose ici. Il y a un assaut de sacrifices. Le vieux

prêtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement indispensable.

Cette maigre pitance, le desservant en prend la moitié à sa charge;

et l'autre moitié, les Crésus du village en dispensent leurs frères,

qui profiteront pourtant de la prédication.

Ces sacrifices infirment-ils notre définition de la Valeur? Pas

le moins du monde. Chacun est libre de ne céder ses efforts

qu'aux conditions qui lui conviennent. Si l'on est facile sur ces

conditions, ou si même on n'en exige aucune, qu'en résulte-t-il?

Que le _service_, en conservant son utilité, perd de sa valeur. Le

vieux prêtre est persuadé que ses efforts trouveront leur récompense

ailleurs. Il ne tient pas à ce qu'ils la trouvent ici-bas. Il sait

sans doute qu'il rend service à ses auditeurs en leur parlant; mais

il croit aussi que ses auditeurs lui rendent service à lui-même en

l'écoutant. Il suit de là que la transaction se fait sur des bases

avantageuses à l'une des parties contractantes, du consentement

de l'autre. Voilà tout. En général, les échanges de services sont

déterminés et évalués par l'intérêt personnel. Mais ils le sont

quelquefois, grâce au ciel, par le principe sympathique. Alors,

ou nous cédons à autrui une satisfaction que nous avions le droit

de nous réserver, ou nous faisons pour lui un effort que nous

pouvions nous consacrer à nous-mêmes. La générosité, le dévouement,

l'abnégation, sont des impulsions de notre nature qui, comme beaucoup

d'autres circonstances, influent sur la _valeur_ actuelle d'un

service déterminé, mais qui ne changent pas la loi générale des

_valeurs_.

En opposition avec ce consolant exemple, j'en pourrais placer

d'un tout autre caractère. Pour qu'un service ait de la valeur

dans le sens économique du mot, une valeur de fait, il n'est pas

indispensable qu'il soit réel, consciencieux, utile: il suffit qu'on

l'accepte et qu'on le paye par un autre service. Le monde est plein

de gens qui font accepter et payer par le public des services d'un

aloi plus que douteux. Tout dépend du _jugement_ qu'on en porte, et

c'est pourquoi la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de

l'économie politique.

Des fourbes parviennent à faire prévaloir une fausse croyance. Ils

sont, disent-ils, les envoyés du ciel. Ils ouvrent à leur gré les

portes du paradis ou de l'enfer. Quand cette croyance est bien

enracinée: «Voici, disent-ils, de petites images auxquelles nous

avons communiqué la vertu de rendre éternellement heureux ceux

qui les porteront sur eux. Vous céder une de ces images, c'est

vous rendre un immense _service_; rendez-nous donc des _services_

en retour.» Voilà une _valeur_ créée. Elle tient à une fausse

appréciation, dira-t-on; cela est vrai. Autant on en peut dire de

bien des choses matérielles et qui ont une valeur certaine, car elles

trouveraient des acquéreurs, fussent-elles mises aux enchères. La

science économique ne serait pas possible, si elle n'admettait comme

valeurs que les valeurs judicieusement appréciées. À chaque pas,

elle devrait renouveler un cours de sciences physiques et morales.

Dans l'isolement, un homme peut, en vertu de désirs dépravés ou

d'une intelligence faussée, poursuivre par de grands efforts une

satisfaction chimérique, une déception. De même, en société, il nous

arrive, comme disait un philosophe, d'acheter fort cher un regret.

S'il est dans la nature de l'intelligence humaine d'avoir une plus

naturelle proportion avec la vérité qu'avec l'erreur, toutes ces

fraudes sont destinées à disparaître, tous ces faux services à être

refusés, à perdre leur _valeur_. La civilisation mettra, à la longue,

chacun et chaque chose à sa place.

Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin de respirer,

de boire, de manger; besoin de la vanité, de l'intelligence, du

coeur, de l'opinion, des espérances fondées ou chimériques, nous

avons cherché partout la Valeur, nous l'avons constatée partout où

elle existe, c'est-à-dire partout où il y a _échange de services_;

nous l'avons trouvée partout identique à elle-même, fondée sur un

principe clair, simple, absolu, quoique influencée par une multitude

de circonstances diverses. Nous aurions passé en revue tous nos

autres besoins; nous aurions fait comparaître le menuisier, le maçon,

le fabricant, le tailleur, le médecin, l'huissier, l'avocat, le

négociant, le peintre, le juge, le président de la république, que

nous n'aurions jamais trouvé autre chose: souvent de la matière,

quelquefois des forces fournies _gratuitement_ par la nature,

toujours des services humains s'échangeant entre eux, se mesurant,

s'estimant, s'appréciant, s'_évaluant_ les uns par les autres, et

manifestant seuls le résultat de cette évaluation ou la VALEUR.

Il est néanmoins un de nos besoins, fort spécial de sa nature, ciment

de la société, cause et effet de toutes nos transactions, éternel

problème de l'économie politique, dont je dois dire ici quelques

mots: je veux parler du besoin d'_échanger_.

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit les merveilleux

effets de l'échange. Ils sont tels, que les hommes doivent éprouver

naturellement le désir de le faciliter, même au prix de grands

sacrifices. C'est pour cela qu'il y a des routes, des canaux,

des chemins de fer, des chars, des vaisseaux, des négociants,

des marchands, des banquiers; et il est impossible de croire que

l'humanité se serait soumise, pour faciliter l'échange, à un si

énorme prélèvement sur ses forces, si elle n'eût dû trouver dans

l'échange lui-même une large compensation.

Nous avons vu aussi que le simple _troc_ ne pouvait donner lieu qu'à

des transactions fort incommodes et fort restreintes.

C'est pour cela que les hommes ont imaginé de décomposer le troc

en deux facteurs: _vente_ et _achat_, au moyen d'une marchandise

intermédiaire, facilement divisible, et surtout pourvue de _valeur_,

afin qu'elle portât avec elle son titre à la confiance publique.

C'est la Monnaie.

Ce que je veux faire observer ici, c'est que ce qu'on appelle, par

ellipse ou métonymie, la Valeur de l'or et de l'argent, repose sur

le même principe que la valeur de l'air, de l'eau, du diamant, des

sermons de notre vieux missionnaire, ou des roulades de Malibran,

c'est-à-dire sur des services rendus et reçus.

L'or, en effet, qui se trouve répandu sur les heureux rivages du

Sacramento, tient de la nature beaucoup de qualités précieuses:

ductilité, pesanteur, éclat, brillant, utilité même, si l'on veut.

Mais il y a une chose que la nature ne lui a pas donnée, parce que

cela ne la regarde pas: c'est la _valeur_. Un homme sait que l'or

répond à un besoin bien senti, qu'il est très-désiré. Il va en

Californie pour chercher de l'or, comme mon voisin allait tout à

l'heure à la fontaine pour chercher de l'eau. Il se livre à de rudes

efforts, il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me

dire: Je vous rendrai le service de vous céder cet or; quel service

me rendrez-vous en retour? Nous débattons, chacun de nous pèse toutes

les circonstances qui peuvent le déterminer; enfin nous concluons,

et voilà la Valeur manifestée et fixée. Trompé par cette locution

abrégée: L'or _vaut_, on pourra bien croire que la valeur est dans

l'or au même titre que la pesanteur et la ductilité, et que la nature

a pris soin de l'y mettre. J'espère que le lecteur est maintenant

convaincu que c'est là un malentendu. Il se convaincra plus tard que

c'est un malentendu déplorable.

Il y en a un autre au sujet de l'or ou plutôt de la monnaie. Comme

elle est l'intermédiaire habituel dans toutes les transactions, le

terme moyen entre les deux facteurs du _troc composé_, que c'est

toujours à sa valeur qu'on compare celle des deux services qu'il

s'agit d'échanger, elle est devenue la _mesure_ des valeurs. Dans la

pratique cela ne peut être autrement. Mais la science ne doit jamais

perdre de vue que la monnaie est soumise, quant à la valeur, aux

mêmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle l'oublie

souvent, et cela n'a rien de surprenant. Tout semble concourir à

faire considérer la monnaie comme la mesure des valeurs au même

titre que le litre est la mesure de capacité.--Elle joue un rôle

analogue dans les transactions.--On n'est pas averti de ses propres

fluctuations parce que le franc, ainsi que ses multiples et ses

sous-multiples, conservent toujours la même dénomination.--Enfin

l'arithmétique elle-même conspire à propager la confusion, en

rangeant le franc, comme mesure, parmi le mètre, le litre, l'are, le

stère, le gramme, etc.

J'ai défini la Valeur, telle du moins que je la conçois. J'ai soumis

ma définition à l'épreuve de faits très-divers; aucun, ce me semble,

ne l'a démentie; enfin le sens scientifique que j'ai donné à ce mot

se confond avec l'acception vulgaire, ce qui n'est ni un méprisable

avantage ni une mince garantie; car qu'est-ce que la science, sinon

l'expérience raisonnée? Qu'est-ce que la théorie, sinon la méthodique

exposition de l'universelle pratique?

Il doit m'être permis maintenant de jeter un rapide coup d'oeil sur

les systèmes qui ont jusqu'ici prévalu. Ce n'est pas en esprit de

controverse, encore moins de critique, que j'entreprends cet examen,

et je l'abandonnerais volontiers, si je n'étais convaincu qu'il peut

jeter de nouvelles clartés sur la pensée fondamentale de cet écrit.

Nous avons vu que les auteurs avaient cherché le principe de la

Valeur dans un ou plusieurs des accidents qui exercent sur elle une

notable influence, matérialité, conservabilité, utilité, rareté,

travail, etc.,--comme un physiologiste qui chercherait le principe

de la vie dans un ou plusieurs des phénomènes extérieurs qui la

développent, dans l'air, l'eau, la lumière, l'électricité, etc.

_Matérialité._ «L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence

servie par des organes.» Si les économistes de l'école matérialiste

avaient seulement voulu dire que les hommes ne se peuvent rendre des

services réciproques que par l'entremise de leurs organes corporels,

pour en conclure qu'il y a toujours quelque chose de matériel dans

ces services et, par suite, dans la Valeur, je n'irais pas au delà,

ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilités dont l'esprit

aime trop souvent à se montrer fécond.

Mais ce n'est pas ainsi qu'ils l'ont entendu. Ce qu'ils ont cru,

c'est que la Valeur était communiquée à la matière, soit par le

travail de l'homme, soit par l'action de la nature. En un mot,

trompés par cette locution elliptique: L'or _vaut_ tant, le blé

_vaut_ tant, ils ont été conduits à voir dans la matière une qualité

nommée _valeur_, comme le physicien y reconnaît l'impénétrabilité, la

pesanteur,--et encore ces attributs lui sont-ils contestés.

Quoi qu'il en soit, je lui conteste formellement la valeur.

Et d'abord, on ne peut nier que Matière et Valeur ne soient souvent

séparées. Quand nous disons à un homme:--Portez cette lettre à son

adresse, allez-moi chercher de l'eau, enseignez-moi cette science

ou ce procédé, donnez-moi un conseil sur ma maladie ou mon procès,

veillez à ma sûreté pendant que je me livrerai au travail ou au

sommeil;--ce que nous réclamons c'est un Service, et à ce service

nous reconnaissons, à la face de l'univers, une Valeur, puisque nous

le payons volontairement par un service _équivalent_. Il serait

étrange que la théorie refusât d'admettre ce qu'admet dans la

pratique le consentement universel.

Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des objets

matériels; mais qu'est-ce que cela prouve? C'est que les hommes, par

prévoyance, se préparent à rendre des services qu'ils sauront être

demandés; que j'achète un habit tout fait, ou que je fasse venir

chez moi un tailleur pour travailler à la journée, en quoi cela

change-t-il le principe de la Valeur, au point surtout de faire qu'il

réside tantôt dans l'habit, tantôt dans le service?

On pourrait poser ici cette question subtile: Faut-il voir le

principe de la Valeur dans l'objet matériel, et de là l'attribuer,

par analogie, aux services? Je dis que c'est tout le contraire: il

faut le reconnaître dans les services, et l'attribuer ensuite, si

l'on veut, par métonymie, aux objets matériels.

Du reste, les nombreux exemples que j'ai soumis au lecteur, en

manière d'exercice, me dispensent d'insister davantage sur cette

discussion. Mais je ne puis m'empêcher de me justifier de l'avoir

abordée en montrant à quelles conséquences funestes peut conduire une

erreur ou, si l'on veut, une vérité incomplète, placée à l'entrée

d'une science.

Le moindre inconvénient de la définition que je combats a été

d'écourter et mutiler l'économie politique. Si la valeur réside dans

la matière, là où il n'y a pas de matière il n'y a pas de valeur. Les

physiocrates appelaient classes _stériles_, et Smith, adoucissant

l'expression, classes _improductives_, les trois quarts de la

population.

Et comme en définitive les faits sont plus forts que les définitions,

il fallait bien, par quelque côté, faire rentrer ces classes dans

le cercle des études économiques. On les y appelait par voie

d'analogie; mais la langue de la science, faite sur une autre donnée,

se trouvait d'avance matérialisée au point de rendre cette extension

choquante. Qu'est-ce que: «_Consommer un produit immatériel? L'homme

est un capital accumulé? La sécurité est une marchandise?_» etc., etc.

Non-seulement on matérialisait outre mesure la langue, mais on était

réduit à la surcharger de distinctions subtiles, afin de réconcilier

les idées qu'on avait faussement séparées. On imaginait la _valeur

d'usage_ par opposition à la _valeur d'échange_, etc.

Enfin, et ceci est bien autrement grave, grâce à cette confusion des

deux grands phénomènes sociaux, la _propriété_ et la _communauté_,

l'un restait injustifiable et l'autre indiscernable.

En effet, si la valeur est dans la matière, elle se confond avec les

qualités physiques des corps qui les rendent utiles à l'homme. Or ces

qualités y sont souvent mises par la nature. Donc la nature concourt

à créer la _valeur_, et nous voilà attribuant de la Valeur à ce qui

est _gratuit et commun_ par essence. Où est donc alors la base de

la _propriété_? Quand la rémunération que je cède pour acquérir un

produit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous les

travailleurs qui, à l'occasion de ce produit, m'ont, de près ou de

loin, rendu quelque _service_, à qui va cette part de rémunération

correspondante à la portion de _Valeur_ due à la nature et étrangère

à l'homme? Va-t-elle à Dieu? Nul ne le soutient, et l'on n'a jamais

vu Dieu réclamer son salaire. Va-t-elle à un homme? À quel titre,

puisque, dans l'hypothèse, il n'a rien fait?

Et qu'on n'imagine pas que j'exagère, que, dans l'intérêt de

ma définition, je force les conséquences rigoureuses de la

définition des économistes. Non, ces conséquences, ils les ont

très-explicitement tirées eux-mêmes sous la pression de la logique.

Ainsi, _Senior_ en est arrivé à dire: «Ceux qui se sont emparés

des agents naturels reçoivent, sous forme de rente, une récompense

sans avoir fait de sacrifices. Leur rôle se borne à tendre la main

pour recevoir les offrandes du reste de la communauté.» _Scrope_:

«La propriété de la terre est une restriction artificielle mise

à la jouissance des dons que le Créateur avait destinés à la

satisfaction des besoins de tous.» _Say_: «Les terres cultivables

_sembleraient_ devoir être comprises parmi les richesses naturelles,

puisqu'elles ne sont pas de création humaine, et que la nature les

donne _gratuitement_ à l'homme. Mais comme cette richesse n'est pas

fugitive, ainsi que l'air et l'eau, comme un champ est un espace

fixe et circonscrit que _certains_ hommes _ont pu_ s'approprier,

à l'exclusion de tous les autres qui ont donné leur consentement

à cette appropriation, la terre, qui était un bien naturel et

_gratuit_, est _devenue_ une richesse sociale dont l'usage _a dû_ se

payer.»

Certes, s'il en est ainsi, Proudhon est justifié d'avoir posé cette

terrible interrogation, suivie d'une affirmation plus terrible encore:

«À qui est dû le fermage de la terre? Au producteur de la terre

sans doute. Qui a fait la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire,

retire-toi.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 12 / 50 段