Ils se mettent à travailler. Mais chacun d'eux se trouve à chaque
instant détourné de ses occupations par la nécessité de se défendre
contre les bêtes féroces ou des hommes plus féroces encore. Outre
le temps et les efforts qu'il consacre directement à sa défense,
il en emploie beaucoup à se pourvoir d'armes et de munitions. On
finit par reconnaître que la déperdition totale des efforts serait
infiniment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres travaux,
se chargeaient exclusivement de ce _service_. On y affecterait
ceux qui ont le plus d'adresse, de courage et de vigueur. Ils se
perfectionneraient dans un art dont ils feraient leur occupation
constante; et pendant qu'ils veilleraient sur le salut de la
communauté, celle-ci recueillerait de ses travaux, désormais non
interrompus, plus de satisfactions _pour tous_ que ne lui en peut
faire perdre le détournement de dix de ses membres. En conséquence,
l'arrangement se fait. Que peut-on voir là, si ce n'est un nouveau
progrès dans la _séparation des occupations_, amenant et exigeant un
échange de _services_?
Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, comme
on voudra les appeler, sont-ils _productifs_? Sans doute, puisque
l'arrangement n'a eu lieu que pour augmenter le rapport des
Satisfactions totales aux efforts généraux.
Ont-ils une _valeur_? Il le faut bien, puisqu'on les estime, on les
cote, on les _évalue_, et, en définitive, on les paye par d'autres
_services_ auxquels ils sont comparés.
La forme sous laquelle cette rémunération est stipulée, le mode de
cotisation, le procédé par lequel on arrive à débattre et conclure
l'arrangement, rien de tout cela n'altère le principe. Y a-t-il
efforts épargnés aux uns par les autres? Y a-t-il satisfactions
procurées aux uns par les autres? En ce cas il y a _services_
échangés, comparés, _évalués_, il y a _valeur_.
Ce genre de services amène souvent, au milieu des complications
sociales, de terribles phénomènes. Comme la nature même des
services qu'on demande à cette classe de travailleurs exige que la
communauté remette en leurs mains la Force, et une force capable
de vaincre toutes les résistances, il peut arriver que ceux qui en
sont dépositaires, en abusant, la tournent contre la communauté
elle-même.--Il peut arriver encore que, tirant de la communauté
des services proportionnés au besoin qu'elle a de _sécurité_, ils
provoquent l'insécurité même, afin de se rendre plus nécessaires, et
engagent leurs compatriotes, par une diplomatie trop habile, dans des
guerres continuelles.
Tout cela s'est vu et se voit encore. Il en résulte, j'en conviens,
d'énormes perturbations dans le juste équilibre des services
réciproques. Mais il n'en résulte aucune altération dans le principe
fondamental et la théorie scientifique de la Valeur.
* * * * *
Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire que je
sens, au moins autant que lui, ce qu'il y a de fatigant et de lourd
dans cette série d'hypothèses, toutes ramenant les mêmes preuves,
aboutissant à la même conclusion, exprimée dans les mêmes termes.
Il voudra bien comprendre que ce procédé, s'il n'est pas le plus
divertissant, est au moins le plus sûr pour établir la vraie théorie
de la Valeur et dégager ainsi la route que nous aurons à parcourir.
Nous sommes à Paris. Dans cette vaste métropole fermentent beaucoup
de désirs; elle abonde aussi en moyens de les satisfaire. Une
multitude d'hommes riches ou aisés se livrent à l'industrie, aux
arts, à la politique; et le soir, ils recherchent avec ardeur une
heure de délassement. Parmi les plaisirs dont ils sont le plus
avides, figure au premier rang celui d'entendre la belle musique de
Rossini chantée par madame Malibran, ou l'admirable poésie de Racine
interprétée par Rachel. Il n'y a que deux femmes, dans le monde
entier, capables de procurer ces délicates et nobles jouissances;
et, à moins qu'on ne fasse intervenir la torture, ce qui probablement
ne réussirait pas, il faut bien s'adresser à leur volonté. Ainsi les
services qu'on attend de Malibran et de Rachel auront une grande
_valeur_. Cette explication est bien prosaïque, elle n'en est pas
moins vraie.
Qu'un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa vanité,
faire entendre dans ses salons une de ces grandes artistes, il
éprouvera, par expérience, que ma théorie est exacte de tous points.
Il recherche une vive satisfaction, il la recherche avec ardeur; une
seule personne au monde peut la lui procurer. Il n'a d'autre moyen de
l'y déterminer que d'offrir une rémunération considérable.
Quelles sont les limites extrêmes entre lesquelles oscillera la
transaction? Le banquier ira jusqu'au point où il préfère se priver
de la satisfaction que de la payer; la cantatrice, jusqu'au point
où elle préfère la rémunération offerte à n'être pas rémunérée du
tout. Ce point d'équilibre déterminera la Valeur de ce service
spécial, comme de tous les autres. Il se peut que, dans beaucoup de
cas, l'usage fixe ce point délicat. On a trop de goût dans le beau
monde pour _marchander_ certains services. Il se peut même que la
rémunération soit assez galamment déguisée pour voiler ce que la loi
économique a de vulgarité. Cette loi ne plane pas moins sur cette
transaction comme sur les transactions les plus ordinaires, et la
Valeur ne change pas de nature parce que l'expérience ou l'urbanité
dispense de la débattre en toute rencontre.
Ainsi s'explique la grande fortune à laquelle peuvent parvenir les
artistes hors ligne. Une autre circonstance les favorise. Leurs
services sont de telle nature, qu'ils peuvent les rendre, par un
même Effort, à une multitude de personnes. Quelque vaste que soit
une enceinte, pourvu que la voix de Rachel la remplisse, chacun des
spectateurs reçoit dans son âme toute l'impression qu'y peut faire
naître une inimitable déclamation. On conçoit que c'est la base d'un
nouvel arrangement. Trois, quatre mille personnes éprouvant le même
désir peuvent s'entendre, se cotiser; et la masse des services que
chacun apporte en tribut à la grande tragédienne fait équilibre au
service unique rendu par elle à tous les auditeurs à la fois. Voilà
la _Valeur_.
Comme un grand nombre d'auditeurs s'entendent pour écouter, plusieurs
acteurs peuvent s'entendre pour chanter un opéra ou représenter
un drame. Des entrepreneurs peuvent intervenir pour dispenser les
contractants d'une foule de petits arrangements accessoires. La
Valeur se multiplie, se complique, se ramifie, se distribue; elle ne
change pas de nature.
Terminons par ce qu'on nomme des cas exceptionnels. Ils sont
l'épreuve des bonnes théories. Quand la règle est vraie, l'exception
ne l'infirme pas, elle la confirme.
Voici un vieux prêtre qui chemine, pensif, bâton en main, bréviaire
sous le bras. Que ses traits sont sereins! que sa physionomie est
expressive! que son regard est inspiré! Où va-t-il? Ne voyez-vous
pas ce clocher à l'horizon? Le jeune desservant du village ne se fie
pas encore à ses propres forces; il a appelé à son aide le vieux
missionnaire. Mais, auparavant, il y avait quelques dispositions
à prendre. Le prédicateur trouvera bien au presbytère le vivre et
le couvert. Mais d'un carême à l'autre il faut vivre; c'est la loi
commune. Donc, M. le curé a provoqué, parmi les riches du village,
une cotisation volontaire, modeste, mais suffisante; car le vieux
pasteur n'a pas été exigeant, et à ce qu'on lui a écrit à ce sujet il
a répondu: «Du pain pour moi, voilà mon nécessaire; une obole pour le
pauvre, voilà mon superflu.»
Ainsi les préalables économiques sont remplis; car cette importune
économie politique se glisse partout et se mêle à tout, et je crois
vraiment que c'est elle qui a dit: «_Nil humani à me alienum puto_.»
Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point de vue qui
nous occupe.
Voici bien un échange de services. D'un côté, un vieillard va
consacrer son temps, sa force, ses talents, sa santé, à faire
pénétrer quelque clarté dans l'intelligence d'un petit nombre de
villageois, à relever leur niveau moral. D'un autre côté, du pain
pour quelques jours, une superbe soutane d'alépine et un tricorne
neuf sont assurés à l'homme de la parole.
Mais il y a autre chose ici. Il y a un assaut de sacrifices. Le vieux
prêtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement indispensable.
Cette maigre pitance, le desservant en prend la moitié à sa charge;
et l'autre moitié, les Crésus du village en dispensent leurs frères,
qui profiteront pourtant de la prédication.
Ces sacrifices infirment-ils notre définition de la Valeur? Pas
le moins du monde. Chacun est libre de ne céder ses efforts
qu'aux conditions qui lui conviennent. Si l'on est facile sur ces
conditions, ou si même on n'en exige aucune, qu'en résulte-t-il?
Que le _service_, en conservant son utilité, perd de sa valeur. Le
vieux prêtre est persuadé que ses efforts trouveront leur récompense
ailleurs. Il ne tient pas à ce qu'ils la trouvent ici-bas. Il sait
sans doute qu'il rend service à ses auditeurs en leur parlant; mais
il croit aussi que ses auditeurs lui rendent service à lui-même en
l'écoutant. Il suit de là que la transaction se fait sur des bases
avantageuses à l'une des parties contractantes, du consentement
de l'autre. Voilà tout. En général, les échanges de services sont
déterminés et évalués par l'intérêt personnel. Mais ils le sont
quelquefois, grâce au ciel, par le principe sympathique. Alors,
ou nous cédons à autrui une satisfaction que nous avions le droit
de nous réserver, ou nous faisons pour lui un effort que nous
pouvions nous consacrer à nous-mêmes. La générosité, le dévouement,
l'abnégation, sont des impulsions de notre nature qui, comme beaucoup
d'autres circonstances, influent sur la _valeur_ actuelle d'un
service déterminé, mais qui ne changent pas la loi générale des
_valeurs_.
En opposition avec ce consolant exemple, j'en pourrais placer
d'un tout autre caractère. Pour qu'un service ait de la valeur
dans le sens économique du mot, une valeur de fait, il n'est pas
indispensable qu'il soit réel, consciencieux, utile: il suffit qu'on
l'accepte et qu'on le paye par un autre service. Le monde est plein
de gens qui font accepter et payer par le public des services d'un
aloi plus que douteux. Tout dépend du _jugement_ qu'on en porte, et
c'est pourquoi la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de
l'économie politique.
Des fourbes parviennent à faire prévaloir une fausse croyance. Ils
sont, disent-ils, les envoyés du ciel. Ils ouvrent à leur gré les
portes du paradis ou de l'enfer. Quand cette croyance est bien
enracinée: «Voici, disent-ils, de petites images auxquelles nous
avons communiqué la vertu de rendre éternellement heureux ceux
qui les porteront sur eux. Vous céder une de ces images, c'est
vous rendre un immense _service_; rendez-nous donc des _services_
en retour.» Voilà une _valeur_ créée. Elle tient à une fausse
appréciation, dira-t-on; cela est vrai. Autant on en peut dire de
bien des choses matérielles et qui ont une valeur certaine, car elles
trouveraient des acquéreurs, fussent-elles mises aux enchères. La
science économique ne serait pas possible, si elle n'admettait comme
valeurs que les valeurs judicieusement appréciées. À chaque pas,
elle devrait renouveler un cours de sciences physiques et morales.
Dans l'isolement, un homme peut, en vertu de désirs dépravés ou
d'une intelligence faussée, poursuivre par de grands efforts une
satisfaction chimérique, une déception. De même, en société, il nous
arrive, comme disait un philosophe, d'acheter fort cher un regret.
S'il est dans la nature de l'intelligence humaine d'avoir une plus
naturelle proportion avec la vérité qu'avec l'erreur, toutes ces
fraudes sont destinées à disparaître, tous ces faux services à être
refusés, à perdre leur _valeur_. La civilisation mettra, à la longue,
chacun et chaque chose à sa place.
Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin de respirer,
de boire, de manger; besoin de la vanité, de l'intelligence, du
coeur, de l'opinion, des espérances fondées ou chimériques, nous
avons cherché partout la Valeur, nous l'avons constatée partout où
elle existe, c'est-à-dire partout où il y a _échange de services_;
nous l'avons trouvée partout identique à elle-même, fondée sur un
principe clair, simple, absolu, quoique influencée par une multitude
de circonstances diverses. Nous aurions passé en revue tous nos
autres besoins; nous aurions fait comparaître le menuisier, le maçon,
le fabricant, le tailleur, le médecin, l'huissier, l'avocat, le
négociant, le peintre, le juge, le président de la république, que
nous n'aurions jamais trouvé autre chose: souvent de la matière,
quelquefois des forces fournies _gratuitement_ par la nature,
toujours des services humains s'échangeant entre eux, se mesurant,
s'estimant, s'appréciant, s'_évaluant_ les uns par les autres, et
manifestant seuls le résultat de cette évaluation ou la VALEUR.
Il est néanmoins un de nos besoins, fort spécial de sa nature, ciment
de la société, cause et effet de toutes nos transactions, éternel
problème de l'économie politique, dont je dois dire ici quelques
mots: je veux parler du besoin d'_échanger_.
Dans le chapitre précédent, nous avons décrit les merveilleux
effets de l'échange. Ils sont tels, que les hommes doivent éprouver
naturellement le désir de le faciliter, même au prix de grands
sacrifices. C'est pour cela qu'il y a des routes, des canaux,
des chemins de fer, des chars, des vaisseaux, des négociants,
des marchands, des banquiers; et il est impossible de croire que
l'humanité se serait soumise, pour faciliter l'échange, à un si
énorme prélèvement sur ses forces, si elle n'eût dû trouver dans
l'échange lui-même une large compensation.
Nous avons vu aussi que le simple _troc_ ne pouvait donner lieu qu'à
des transactions fort incommodes et fort restreintes.
C'est pour cela que les hommes ont imaginé de décomposer le troc
en deux facteurs: _vente_ et _achat_, au moyen d'une marchandise
intermédiaire, facilement divisible, et surtout pourvue de _valeur_,
afin qu'elle portât avec elle son titre à la confiance publique.
C'est la Monnaie.
Ce que je veux faire observer ici, c'est que ce qu'on appelle, par
ellipse ou métonymie, la Valeur de l'or et de l'argent, repose sur
le même principe que la valeur de l'air, de l'eau, du diamant, des
sermons de notre vieux missionnaire, ou des roulades de Malibran,
c'est-à-dire sur des services rendus et reçus.
L'or, en effet, qui se trouve répandu sur les heureux rivages du
Sacramento, tient de la nature beaucoup de qualités précieuses:
ductilité, pesanteur, éclat, brillant, utilité même, si l'on veut.
Mais il y a une chose que la nature ne lui a pas donnée, parce que
cela ne la regarde pas: c'est la _valeur_. Un homme sait que l'or
répond à un besoin bien senti, qu'il est très-désiré. Il va en
Californie pour chercher de l'or, comme mon voisin allait tout à
l'heure à la fontaine pour chercher de l'eau. Il se livre à de rudes
efforts, il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me
dire: Je vous rendrai le service de vous céder cet or; quel service
me rendrez-vous en retour? Nous débattons, chacun de nous pèse toutes
les circonstances qui peuvent le déterminer; enfin nous concluons,
et voilà la Valeur manifestée et fixée. Trompé par cette locution
abrégée: L'or _vaut_, on pourra bien croire que la valeur est dans
l'or au même titre que la pesanteur et la ductilité, et que la nature
a pris soin de l'y mettre. J'espère que le lecteur est maintenant
convaincu que c'est là un malentendu. Il se convaincra plus tard que
c'est un malentendu déplorable.
Il y en a un autre au sujet de l'or ou plutôt de la monnaie. Comme
elle est l'intermédiaire habituel dans toutes les transactions, le
terme moyen entre les deux facteurs du _troc composé_, que c'est
toujours à sa valeur qu'on compare celle des deux services qu'il
s'agit d'échanger, elle est devenue la _mesure_ des valeurs. Dans la
pratique cela ne peut être autrement. Mais la science ne doit jamais
perdre de vue que la monnaie est soumise, quant à la valeur, aux
mêmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle l'oublie
souvent, et cela n'a rien de surprenant. Tout semble concourir à
faire considérer la monnaie comme la mesure des valeurs au même
titre que le litre est la mesure de capacité.--Elle joue un rôle
analogue dans les transactions.--On n'est pas averti de ses propres
fluctuations parce que le franc, ainsi que ses multiples et ses
sous-multiples, conservent toujours la même dénomination.--Enfin
l'arithmétique elle-même conspire à propager la confusion, en
rangeant le franc, comme mesure, parmi le mètre, le litre, l'are, le
stère, le gramme, etc.
J'ai défini la Valeur, telle du moins que je la conçois. J'ai soumis
ma définition à l'épreuve de faits très-divers; aucun, ce me semble,
ne l'a démentie; enfin le sens scientifique que j'ai donné à ce mot
se confond avec l'acception vulgaire, ce qui n'est ni un méprisable
avantage ni une mince garantie; car qu'est-ce que la science, sinon
l'expérience raisonnée? Qu'est-ce que la théorie, sinon la méthodique
exposition de l'universelle pratique?
Il doit m'être permis maintenant de jeter un rapide coup d'oeil sur
les systèmes qui ont jusqu'ici prévalu. Ce n'est pas en esprit de
controverse, encore moins de critique, que j'entreprends cet examen,
et je l'abandonnerais volontiers, si je n'étais convaincu qu'il peut
jeter de nouvelles clartés sur la pensée fondamentale de cet écrit.
Nous avons vu que les auteurs avaient cherché le principe de la
Valeur dans un ou plusieurs des accidents qui exercent sur elle une
notable influence, matérialité, conservabilité, utilité, rareté,
travail, etc.,--comme un physiologiste qui chercherait le principe
de la vie dans un ou plusieurs des phénomènes extérieurs qui la
développent, dans l'air, l'eau, la lumière, l'électricité, etc.
_Matérialité._ «L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence
servie par des organes.» Si les économistes de l'école matérialiste
avaient seulement voulu dire que les hommes ne se peuvent rendre des
services réciproques que par l'entremise de leurs organes corporels,
pour en conclure qu'il y a toujours quelque chose de matériel dans
ces services et, par suite, dans la Valeur, je n'irais pas au delà,
ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilités dont l'esprit
aime trop souvent à se montrer fécond.
Mais ce n'est pas ainsi qu'ils l'ont entendu. Ce qu'ils ont cru,
c'est que la Valeur était communiquée à la matière, soit par le
travail de l'homme, soit par l'action de la nature. En un mot,
trompés par cette locution elliptique: L'or _vaut_ tant, le blé
_vaut_ tant, ils ont été conduits à voir dans la matière une qualité
nommée _valeur_, comme le physicien y reconnaît l'impénétrabilité, la
pesanteur,--et encore ces attributs lui sont-ils contestés.
Quoi qu'il en soit, je lui conteste formellement la valeur.
Et d'abord, on ne peut nier que Matière et Valeur ne soient souvent
séparées. Quand nous disons à un homme:--Portez cette lettre à son
adresse, allez-moi chercher de l'eau, enseignez-moi cette science
ou ce procédé, donnez-moi un conseil sur ma maladie ou mon procès,
veillez à ma sûreté pendant que je me livrerai au travail ou au
sommeil;--ce que nous réclamons c'est un Service, et à ce service
nous reconnaissons, à la face de l'univers, une Valeur, puisque nous
le payons volontairement par un service _équivalent_. Il serait
étrange que la théorie refusât d'admettre ce qu'admet dans la
pratique le consentement universel.
Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des objets
matériels; mais qu'est-ce que cela prouve? C'est que les hommes, par
prévoyance, se préparent à rendre des services qu'ils sauront être
demandés; que j'achète un habit tout fait, ou que je fasse venir
chez moi un tailleur pour travailler à la journée, en quoi cela
change-t-il le principe de la Valeur, au point surtout de faire qu'il
réside tantôt dans l'habit, tantôt dans le service?
On pourrait poser ici cette question subtile: Faut-il voir le
principe de la Valeur dans l'objet matériel, et de là l'attribuer,
par analogie, aux services? Je dis que c'est tout le contraire: il
faut le reconnaître dans les services, et l'attribuer ensuite, si
l'on veut, par métonymie, aux objets matériels.
Du reste, les nombreux exemples que j'ai soumis au lecteur, en
manière d'exercice, me dispensent d'insister davantage sur cette
discussion. Mais je ne puis m'empêcher de me justifier de l'avoir
abordée en montrant à quelles conséquences funestes peut conduire une
erreur ou, si l'on veut, une vérité incomplète, placée à l'entrée
d'une science.
Le moindre inconvénient de la définition que je combats a été
d'écourter et mutiler l'économie politique. Si la valeur réside dans
la matière, là où il n'y a pas de matière il n'y a pas de valeur. Les
physiocrates appelaient classes _stériles_, et Smith, adoucissant
l'expression, classes _improductives_, les trois quarts de la
population.
Et comme en définitive les faits sont plus forts que les définitions,
il fallait bien, par quelque côté, faire rentrer ces classes dans
le cercle des études économiques. On les y appelait par voie
d'analogie; mais la langue de la science, faite sur une autre donnée,
se trouvait d'avance matérialisée au point de rendre cette extension
choquante. Qu'est-ce que: «_Consommer un produit immatériel? L'homme
est un capital accumulé? La sécurité est une marchandise?_» etc., etc.
Non-seulement on matérialisait outre mesure la langue, mais on était
réduit à la surcharger de distinctions subtiles, afin de réconcilier
les idées qu'on avait faussement séparées. On imaginait la _valeur
d'usage_ par opposition à la _valeur d'échange_, etc.
Enfin, et ceci est bien autrement grave, grâce à cette confusion des
deux grands phénomènes sociaux, la _propriété_ et la _communauté_,
l'un restait injustifiable et l'autre indiscernable.
En effet, si la valeur est dans la matière, elle se confond avec les
qualités physiques des corps qui les rendent utiles à l'homme. Or ces
qualités y sont souvent mises par la nature. Donc la nature concourt
à créer la _valeur_, et nous voilà attribuant de la Valeur à ce qui
est _gratuit et commun_ par essence. Où est donc alors la base de
la _propriété_? Quand la rémunération que je cède pour acquérir un
produit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous les
travailleurs qui, à l'occasion de ce produit, m'ont, de près ou de
loin, rendu quelque _service_, à qui va cette part de rémunération
correspondante à la portion de _Valeur_ due à la nature et étrangère
à l'homme? Va-t-elle à Dieu? Nul ne le soutient, et l'on n'a jamais
vu Dieu réclamer son salaire. Va-t-elle à un homme? À quel titre,
puisque, dans l'hypothèse, il n'a rien fait?
Et qu'on n'imagine pas que j'exagère, que, dans l'intérêt de
ma définition, je force les conséquences rigoureuses de la
définition des économistes. Non, ces conséquences, ils les ont
très-explicitement tirées eux-mêmes sous la pression de la logique.
Ainsi, _Senior_ en est arrivé à dire: «Ceux qui se sont emparés
des agents naturels reçoivent, sous forme de rente, une récompense
sans avoir fait de sacrifices. Leur rôle se borne à tendre la main
pour recevoir les offrandes du reste de la communauté.» _Scrope_:
«La propriété de la terre est une restriction artificielle mise
à la jouissance des dons que le Créateur avait destinés à la
satisfaction des besoins de tous.» _Say_: «Les terres cultivables
_sembleraient_ devoir être comprises parmi les richesses naturelles,
puisqu'elles ne sont pas de création humaine, et que la nature les
donne _gratuitement_ à l'homme. Mais comme cette richesse n'est pas
fugitive, ainsi que l'air et l'eau, comme un champ est un espace
fixe et circonscrit que _certains_ hommes _ont pu_ s'approprier,
à l'exclusion de tous les autres qui ont donné leur consentement
à cette appropriation, la terre, qui était un bien naturel et
_gratuit_, est _devenue_ une richesse sociale dont l'usage _a dû_ se
payer.»
Certes, s'il en est ainsi, Proudhon est justifié d'avoir posé cette
terrible interrogation, suivie d'une affirmation plus terrible encore:
«À qui est dû le fermage de la terre? Au producteur de la terre
sans doute. Qui a fait la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire,
retire-toi.»