dans l'extension du privilége le remède aux maux que le privilége
a faits, elles sont de bonne foi et agissent, j'en suis convaincu,
plutôt par ignorance que par injustice. C'est un malheur irréparable,
que les gouvernements qui se sont succédé en France aient toujours
mis obstacle à l'enseignement de l'économie politique. C'en est un
bien plus grand encore, que l'éducation universitaire remplisse
toutes nos cervelles de préjugés romains, c'est-à-dire de tout ce
qu'il y a de plus antipathique à la vérité sociale. C'est là ce qui
fait dévier les classes supérieures. Il est de mode aujourd'hui de
déclamer contre elles. Pour moi, je crois qu'à aucune époque elles
n'ont eu des intentions plus bienveillantes. Je crois qu'elles
désirent avec ardeur résoudre le problème social. Je crois qu'elles
feraient plus que de renoncer à leurs priviléges et qu'elles
sacrifieraient volontiers, en oeuvres charitables, une partie de
leurs propriétés acquises, si, par là, elles croyaient mettre un
terme définitif aux souffrances des classes laborieuses. On dira,
sans doute, que l'intérêt ou la peur les anime et qu'il n'y a pas
grande générosité à abandonner une partie de son bien pour sauver
le reste. C'est la vulgaire prudence de l'homme qui fait la part
du feu.--Ne calomnions pas ainsi la nature humaine. Pourquoi
refuserions-nous de reconnaître un sentiment moins égoïste? N'est-il
pas bien naturel que les habitudes démocratiques, qui prévalent
dans notre pays, rendent les hommes sensibles aux souffrances de
leurs frères? Mais, quel que soit le sentiment qui domine, ce qui
ne se peut nier, c'est que tout ce qui peut manifester l'opinion,
la philosophie, la littérature, la poésie, le drame, la prédication
religieuse, les discussions parlementaires, le journalisme, tout
révèle dans la classe aisée plus qu'un désir, une soif ardente
de résoudre le grand problème. Pourquoi donc ne sort-il rien de
nos Assemblées législatives? Parce qu'elles ignorent. L'économie
politique leur propose cette solution: JUSTICE LÉGALE,--CHARITÉ
PRIVÉE. Elles prennent le contre-pied; et obéissant, sans s'en
apercevoir, aux influences socialistes, elles veulent mettre la
charité dans la loi, c'est-à-dire en bannir la justice, au risque
de tuer du même coup la charité privée, toujours prompte à reculer
devant la charité légale.
Pourquoi donc nos législateurs bouleversent-ils ainsi toutes les
notions? Pourquoi ne laissent-ils pas chaque chose à sa place: la
Sympathie dans son domaine naturel, qui est la Liberté;--et la
Justice dans le sien, qui est la Loi? Pourquoi n'appliquent-ils pas
la loi exclusivement à faire régner la justice? Serait-ce qu'ils
n'aiment pas la justice? Non, mais ils n'ont pas confiance en elle.
Justice, c'est liberté et propriété. Or ils sont socialistes sans le
savoir; pour la réduction progressive de la misère, pour l'expansion
indéfinie de la richesse, ils n'ont foi, quoi qu'ils en disent, ni à
la liberté, ni à la propriété, ni, par conséquent, à la justice.--Et
c'est pourquoi on les voit de très-bonne foi chercher la réalisation
du Bien par la violation perpétuelle du droit.
On peut appeler _lois sociales naturelles_ l'ensemble des phénomènes,
considérés tant dans leurs mobiles que dans leurs résultats, qui
gouvernent les libres transactions des hommes.
Cela posé, la question est celle-ci:
Faut-il laisser agir ces lois,--ou faut-il les empêcher d'agir?
Cette question revient à celle-ci:
Faut-il reconnaître à chacun sa propriété et sa liberté, son droit
de travailler et d'échanger sous sa responsabilité, soit qu'elle
châtie, soit qu'elle récompense, et ne faire intervenir la Loi, qui
est la Force, que pour la protection de ces droits?--Ou bien, peut-on
espérer arriver à une plus grande somme de bonheur social en violant
la propriété et la liberté, en réglementant le travail, troublant
l'échange et déplaçant les responsabilités?
En d'autres termes:
La Loi doit-elle faire prévaloir la Justice rigoureuse, ou être
l'instrument de la Spoliation organisée avec plus ou moins
d'intelligence?
Il est bien évident que la solution de ces questions est subordonnée
à l'étude et à la connaissance des lois sociales naturelles. On ne
peut se prononcer raisonnablement avant de savoir si la propriété,
la liberté, les combinaisons des services volontairement échangés
poussent les hommes vers leur amélioration, comme le croient les
économistes, ou vers leur dégradation, comme l'affirment les
socialistes.--Dans le premier cas, le mal social doit être attribué
aux perturbations des lois naturelles, aux violations légales de
la propriété et de la liberté. Ce sont ces perturbations et ces
violations qu'il faut faire cesser, et l'Économie politique a
raison.--Dans le second, nous n'avons pas encore assez d'intervention
gouvernementale; les combinaisons factices et forcées ne sont pas
encore assez substituées aux combinaisons naturelles et libres; ces
trois funestes principes: Justice, Propriété, Liberté, ont encore
trop d'empire. Nos législateurs ne leur ont pas encore porté d'assez
rudes coups. On ne prend pas encore assez aux uns pour donner aux
autres. Jusqu'ici on a pris au grand nombre pour donner au petit
nombre. Maintenant il faut prendre à tous pour donner à tous. En un
mot, il faut organiser la spoliation, et c'est du Socialisme que nous
viendra le salut[11].
[Note 11: Ce qui va suivre est la reproduction d'une note trouvée
dans les papiers de l'auteur. S'il eût vécu, il en eût lié la
substance au corps de sa doctrine sur l'échange. Notre mission doit
se borner à placer cette note à la fin du présent chapitre.
(_Note de l'éditeur._)]
* * * * *
_Fatales illusions qui naissent de l'échange._--L'échange, c'est la
société. Par conséquent, la vérité économique c'est la vue complète,
et l'erreur économique c'est la vue partielle de l'échange.
Si l'homme n'échangeait pas, chaque phénomène économique
s'accomplirait dans l'individualité, et il nous serait très-facile de
constater par l'observation ses bons et ses mauvais effets.
Mais l'échange a amené la séparation des occupations, et, pour parler
la langue vulgaire, l'établissement des professions et des métiers.
Chaque service (ou chaque produit) a donc deux rapports, l'un avec
celui qui le livre, l'autre avec celui qui le reçoit.
Sans doute, à la fin de l'évolution, l'homme social, comme l'homme
isolé, est tout à la fois producteur et consommateur. Mais il faut
bien voir la différence. L'homme isolé est toujours producteur de
la chose même qu'il consomme. Il n'en est presque jamais ainsi de
l'homme social. C'est un point de fait incontestable, et que chacun
peut vérifier sur soi-même. Cela résulte d'ailleurs de ce que la
société n'est qu'échange de services.
Nous sommes tous producteurs et consommateurs non de la chose, mais
de la valeur que nous avons produite. En échangeant les choses, nous
restons toujours propriétaires de leur valeur.
C'est de cette circonstance que naissent toutes les illusions et
toutes les erreurs économiques. Il n'est certes pas superflu de
signaler ici la marche de l'esprit humain à cet égard.
On peut donner le nom général d'_obstacles_ à tout ce qui,
s'interposant entre nos besoins et nos satisfactions, provoque
l'intervention de nos efforts.
Les rapports de ces quatre éléments: besoin, obstacle, effort,
satisfaction, sont parfaitement visibles et compréhensibles dans
l'homme isolé. Jamais, au grand jamais, il ne nous viendrait dans la
pensée de dire:
«Il est fâcheux que Robinson ne rencontre pas plus d'_obstacles_;
car, en ce cas, il aurait plus d'occasions de déployer ses efforts:
il serait plus riche.
«Il est fâcheux que la mer ait jeté sur le rivage de l'île du
Désespoir des objets utiles, des planches, des vivres, des armes, des
livres; car cela ôte à Robinson l'occasion de déployer des efforts:
il est moins riche.
«Il est fâcheux que Robinson ait inventé des filets pour et prendre
le poisson ou le gibier; car cela diminue d'autant les efforts qu'il
accomplit pour un résultat donné: il est moins riche.
«Il est fâcheux que Robinson ne soit pas plus souvent malade. Cela
lui fournirait l'occasion de faire de la médecine sur lui-même, ce
qui est un travail; et, comme toute richesse vient du travail, il
serait plus riche.
«Il est fâcheux que Robinson ait réussi à éteindre l'incendie qui
menaçait sa cabane. Il a perdu là une précieuse occasion de travail:
il est moins riche.
«Il est fâcheux que dans l'île du Désespoir la terre ne soit pas
plus ingrate, la source plus éloignée, le soleil moins longtemps sur
l'horizon. Pour se nourrir, s'abreuver, s'éclairer, Robinson aurait
plus de peine à prendre: il serait plus riche.»
Jamais, dis-je, on ne mettrait en avant, comme des oracles de
vérité, des propositions aussi absurdes. Il serait d'une évidence
trop palpable que la richesse ne consiste pas dans l'intensité de
l'effort pour chaque satisfaction acquise, et que c'est justement le
contraire qui est vrai. On comprendrait que la richesse ne consiste
ni dans le besoin, ni dans l'obstacle, ni dans l'effort, mais dans la
satisfaction; et l'on n'hésiterait pas à reconnaître qu'encore que
Robinson soit tout à la fois producteur et consommateur, pour juger
de ses progrès, ce n'est pas à son travail, mais aux résultats qu'il
faut regarder. Bref, en proclamant cet axiome: L'intérêt dominant
est celui du consommateur,--on croirait n'exprimer qu'un véritable
_truisme_.
Heureuses les nations quand elles verront clairement comment et
pourquoi ce que nous trouvons faux, ce que nous trouvons vrai, quant
à l'homme isolé, ne cesse pas d'être faux ou vrai pour l'homme
social!...
Ce qui est certain cependant, c'est que les cinq ou six propositions
qui nous ont paru absurdes, appliquées à l'île du Désespoir,
paraissent si incontestables, quand il s'agit de la France, qu'elles
servent de base à toute notre législation économique. Au contraire,
l'axiome qui nous semblait la vérité même, quant à l'individu, n'est
jamais invoqué au nom de la société sans provoquer le sourire du
dédain.
Serait-il donc vrai que l'échange altère à ce point notre
organisation individuelle, que ce qui fait la misère de l'individu
fasse la richesse sociale?
Non, cela n'est pas vrai. Mais, il faut le dire, cela est spécieux,
très-spécieux même, puisque c'est si généralement cru.
La société consiste en ceci: que nous travaillons les uns pour les
autres. Nous recevons d'autant plus de services que nous en rendons
davantage, ou que ceux que nous rendons sont plus appréciés, plus
recherchés, mieux rémunérés. D'un autre côté, la séparation des
occupations fait que chacun de nous applique ses efforts à vaincre
un obstacle qui s'oppose aux satisfactions d'autrui. Le laboureur
combat l'obstacle appelé faim; le médecin, l'obstacle appelé maladie;
le prêtre, l'obstacle appelé vice; l'écrivain, l'obstacle appelé
ignorance; le mineur, l'obstacle appelé froid, etc., etc.
Et comme tous ceux qui nous entourent sont d'autant plus disposés à
rémunérer nos efforts, qu'ils sentent plus vivement l'obstacle qui
les gêne, il s'ensuit que nous sommes tous disposés, à ce point de
vue et comme producteurs, à vouer un culte à l'obstacle que nous
faisons profession de combattre. Nous nous regardons comme plus
riches si ces obstacles augmentent, et nous concluons aussitôt de
notre avantage particulier à l'avantage général[12].
[Note 12: Voir, pour la réfutation de cette erreur, le chapitre
_Producteur et Consommateur_, ci-après, ainsi que les chapitres II et
III des _Sophismes économiques_, première série, tome IV, pages 15 et
19.
(_Note de l'éditeur._)]
V
DE LA VALEUR
Dissertation, ennui.--Dissertation sur la Valeur, ennui sur ennui.
Aussi quel novice écrivain, placé en face d'un problème économique,
n'a essayé de le résoudre, abstraction faite de toute définition de
la valeur?
Mais il n'aura pas tardé à reconnaître combien ce procédé est
insuffisant. La théorie de la Valeur est à l'économie politique ce
que la numération est à l'arithmétique. Dans quels inextricables
embarras ne se serait pas jeté Bezout, si, pour épargner quelque
fatigue à ses élèves, il eût entrepris de leur enseigner les quatre
règles et les proportions, sans leur avoir préalablement expliqué la
valeur que les chiffres empruntent à leur figure ou à leur position?
Si encore le lecteur pouvait pressentir les belles conséquences qui
se déduisent de la théorie de la valeur! Il accepterait l'ennui de
ces premières notions, comme on se résigne à étudier péniblement les
éléments de la géométrie, en vue du magnifique champ qu'ils ouvrent à
notre intelligence.
Mais cette sorte de prévision intuitive n'est pas possible. Plus je
me donnerai de soin pour distinguer la Valeur, soit de l'Utilité,
soit du Travail, pour montrer combien il était naturel que la
science commençât par trébucher à ces écueils, plus, sans doute, on
sera porté à ne voir dans cette délicate discussion que de stériles
et oiseuses subtilités, bonnes tout au plus à satisfaire la curiosité
des hommes du métier.
Vous recherchez laborieusement, me dira-t-on, si la richesse est
dans l'utilité des choses, ou dans leur valeur ou dans leur rareté.
N'est-ce pas une question, comme celle de l'école: La forme est-elle
dans la substance ou dans l'accident? Et ne craignez-vous pas qu'un
Molière de carrefour ne vous expose aux risées du public des Variétés?
Et cependant, je dois le dire: au point de vue économique, Société
c'est Échange. La première création de l'échange, c'est la notion de
_valeur_, en sorte que toute vérité ou toute erreur introduite dans
les intelligences par ce mot est une vérité ou une erreur sociale.
J'entreprends de montrer dans cet écrit l'Harmonie des lois
providentielles qui régissent la société humaine. Ce qui fait que
ces lois sont harmoniques et non discordantes, c'est que tous les
principes, tous les mobiles, tous les ressorts, tous les intérêts
concourent vers un grand résultat final, que l'humanité n'atteindra
jamais à cause de son _imperfection_ native, mais dont elle
approchera toujours en vertu de sa _perfectibilité_ indomptable; et
ce résultat est: le rapprochement indéfini de toutes les classes vers
un niveau qui s'élève toujours; en d'autres termes: l'_égalisation_
des individus dans l'_amélioration_ générale.
Mais pour réussir il faut que je fasse comprendre deux choses, savoir:
1º Que l'_Utilité_ tend à devenir de plus en plus _gratuite_,
_commune_, en sortant progressivement du domaine de l'_appropriation_
individuelle;
2º Que la _Valeur_, au contraire, seule appropriable, seule
constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de
plus en plus relativement à l'utilité à laquelle elle est attachée.
En sorte que, si elle est bien faite, une telle démonstration
fondée sur la Propriété, mais seulement sur la propriété de la
Valeur,--et sur la Communauté, mais seulement sur la communauté de
l'utilité,--une telle démonstration, dis-je, doit satisfaire et
concilier toutes les écoles, en leur concédant que toutes ont entrevu
la vérité, mais la vérité partielle prise à des points de vue divers.
Économistes, vous défendez la propriété. Il n'y a, dans l'ordre
social, d'autre propriété que celle des _valeurs_, et celle-là est
inébranlable.
Communistes, vous rêvez la communauté. Vous l'avez. L'ordre social
rend toutes les _utilités_ communes, à la condition que l'échange des
valeurs appropriées soit libre.
Vous ressemblez à des architectes qui disputent sur un monument, dont
chacun n'a observé qu'une face. Ils ne voient pas _mal_, mais ils
ne voient pas _tout_. Pour les mettre d'accord, il ne faut que les
décider à faire le tour de l'édifice.
Mais cet édifice social, comment le pourrais-je reconstruire, aux
yeux du public, dans toute sa belle harmonie, si je rejette ses deux
pierres angulaires: Utilité, Valeur? Comment pourrais-je amener la
désirable conciliation de toutes les écoles, sur le terrain de la
vérité, si je recule devant l'analyse de ces deux idées, alors que la
dissidence est née de la malheureuse confusion qui en a été faite?
Cette manière d'exorde était nécessaire pour déterminer, s'il
se peut, le lecteur à un instant d'attention, de fatigue, et
probablement, hélas! d'ennui. Ou je me fais bien illusion, ou la
consolante beauté des conséquences rachètera la sécheresse des
prémisses. Si Newton s'était laissé rebuter, à l'origine, par le
dégoût des premières études mathématiques, jamais son coeur n'eût
battu d'admiration à l'aspect des harmonies de la mécanique céleste;
et je soutiens qu'il suffit de traverser virilement quelques notions
élémentaires pour reconnaître que Dieu n'a pas déployé, dans la
mécanique sociale, moins de bonté touchante, d'admirable simplicité
et de magnifique splendeur.
Dans le premier chapitre nous avons vu que l'homme est _passif_
et _actif_; que le _Besoin_ et la _Satisfaction_, n'affectant que
la _sensibilité_, étaient, de leur nature, personnels, intimes,
intransmissibles; que l'_Effort_, au contraire, lien entre le Besoin
et la Satisfaction, _moyen_ entre le principe et la fin, partant
de notre _activité_, de notre spontanéité, de notre volonté, était
susceptible de conventions, de transmission. Je sais qu'on pourrait,
au point de vue métaphysique, contester cette assertion et soutenir
que l'Effort aussi est personnel. Je n'ai pas envie de m'engager sur
le terrain de l'idéologie, et j'espère que ma pensée sera admise sans
controverse sous cette forme vulgaire: nous ne pouvons _sentir_ les
besoins des autres; nous ne pouvons _sentir_ les satisfactions des
autres; mais nous pouvons nous _rendre service_ les uns aux autres.
C'est cette transmission d'efforts, cet échange de services qui
fait la matière de l'économie politique, et, puisque, d'un autre
côté, la science économique se résume dans le mot _Valeur_, dont
elle n'est que la longue explication, il s'ensuit que la notion de
_valeur_ sera imparfaitement, faussement conçue si on la fonde sur
les phénomènes extrêmes qui s'accomplissent dans notre sensibilité:
_Besoins_ et _Satisfactions_, phénomènes intimes, intransmissibles,
_incommensurables_ d'un individu à l'autre,--au lieu de la fonder
sur les manifestations de notre _activité_, sur les _efforts_,
sur les _services_ réciproques qui s'échangent, parce qu'ils sont
susceptibles d'être comparés, appréciés, _évalués_, et qui sont
susceptibles d'être _évalués_ précisément parce qu'ils s'échangent.
Dans le même chapitre nous sommes arrivés à ces formules:
«L'_utilité_ (la propriété qu'ont certains actes ou certaines choses
de nous servir) est composée: une partie est due à l'action de la
nature, une autre à l'action de l'homme.»--«Il reste d'autant moins à
faire au travail humain, pour un résultat donné, que la nature a plus
fait.»--«La coopération de la nature est essentiellement _gratuite_;
la coopération de l'homme, intellectuelle ou matérielle, échangée ou
non, collective ou solitaire, est essentiellement _onéreuse_, ainsi
que l'implique ce mot même: _Effort_.»
Et comme ce qui est _gratuit_ ne saurait avoir de _valeur_, puisque
l'idée de _valeur_ implique celle d'acquisition à titre _onéreux_,
il s'ensuit que la notion de Valeur sera encore mal conçue, si on
l'étend, en tout ou partie, aux dons ou à la coopération de la
nature, au lieu de la restreindre exclusivement à la coopération
humaine.
Ainsi, de deux côtés, par deux routes différentes, nous arrivons à
cette conclusion que la _valeur_ doit avoir trait aux _efforts_ que
font les hommes pour donner _satisfaction_ à leurs _besoins_.
Au troisième chapitre, nous avons constaté que l'homme ne pouvait
vivre dans l'isolement. Mais si, par la pensée, nous évoquons cette
situation chimérique, cet état _contre nature_ que le dix-huitième
siècle exaltait sous le nom d'_état de nature_, nous ne tardons
pas à reconnaître qu'il ne révèle pas encore la notion de Valeur,
bien qu'il présente cette manifestation de notre principe actif
que nous avons appelée Effort. La raison en est simple: Valeur
implique comparaison, appréciation, _évaluation_, mesure. Pour que
deux choses se mesurent l'une par l'autre, il faut qu'elles soient
commensurables, et, pour cela, il faut qu'elles soient de même
nature. Dans l'isolement, à quoi pourrait-on comparer l'effort? au
besoin, à la satisfaction? Cela ne peut conduire qu'à lui reconnaître
plus ou moins d'à-propos, d'opportunité. Dans l'état social, ce
que l'on compare (et c'est de cette comparaison que naît l'idée de
Valeur), c'est l'effort d'un homme à l'effort d'un autre homme, deux
phénomènes de même nature et, par conséquent, _commensurables_.
Ainsi la définition du mot valeur, pour être juste, doit avoir trait
non-seulement aux efforts humains, mais encore à ces efforts échangés
ou échangeables. L'échange fait plus que de constater et de mesurer
les valeurs, il leur donne l'existence. Je ne veux pas dire qu'il
donne l'existence aux actes et aux choses qui s'échangent, mais il la
donne à la notion de _valeur_.
Or quand deux hommes se cèdent mutuellement leur effort actuel, ou
les résultats de leurs efforts antérieurs, ils se _servent_ l'un
l'autre, ils se rendent réciproquement _service_.
Je dis donc: LA VALEUR, C'EST LE RAPPORT DE DEUX SERVICES ÉCHANGÉS.
L'idée de _valeur_ est entrée dans le monde la première fois qu'un
homme ayant dit à son frère: Fais ceci pour moi, je ferai cela pour
toi,--ils sont tombés d'accord; car alors pour la première fois on a
pu dire: Les deux _services_ échangés se _valent_.
Il est assez singulier que la vraie théorie de la valeur, qu'on
cherche en vain dans maint gros livre, se rencontre dans la jolie
fable de Florian, _l'Aveugle et le Paralytique_:
Aidons-nous mutuellement,
La charge des malheurs en sera plus légère.
. . . . . À nous deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire.
J'ai des jambes, et vous des yeux.
Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide:
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
Je marcherai pour vous; vous y verrez pour moi.
Voilà la _valeur_ trouvée et définie. La voilà dans sa rigoureuse
exactitude économique, sauf le trait touchant relatif à l'amitié,
qui nous transporte dans une autre sphère. On conçoit que deux
malheureux se rendent réciproquement _service_, sans trop rechercher
_lequel des deux remplit le plus utile emploi_. La situation
exceptionnelle imaginée par le fabuliste explique assez que le
principe sympathique, agissant avec une grande puissance, vienne
absorber, pour ainsi dire, l'appréciation minutieuse des services
échangés, appréciation indispensable pour dégager complétement la
notion de Valeur. Aussi elle apparaîtrait entière, si tous les hommes
ou la plupart d'entre eux étaient frappés de paralysie ou de cécité;
car alors l'inexorable loi de l'offre et de la demande prendrait
le dessus, et, faisant disparaître le sacrifice permanent accepté
par celui qui remplit le plus utile emploi, elle replacerait la
transaction sur le terrain de la justice.
Nous sommes tous aveugles ou perclus en quelque point. Nous
comprenons bientôt qu'en nous entr'aidant _la charge des malheurs
en sera plus légère_. De là l'ÉCHANGE. Nous travaillons pour nous
nourrir, vêtir, abriter, éclairer, guérir, défendre, instruire les
uns les autres. De là les SERVICES réciproques. Ces services nous les
comparons, nous les discutons, nous les _évaluons_: de là la VALEUR.
Une foule de circonstances peuvent augmenter l'importance relative
d'un Service. Nous le trouvons plus ou moins grand, selon qu'il
nous est plus ou moins utile, que plus ou moins de personnes sont
disposées à nous le rendre; qu'il exige d'elles plus ou moins de
travail, de peine, d'habileté, de temps, d'études préalables; qu'il
nous en épargne plus ou moins à nous-mêmes. Non-seulement la valeur
dépend de ces circonstances, mais encore du jugement que nous en
portons: car il peut arriver, et il arrive souvent, que nous estimons
très-haut un service, parce que nous le jugeons fort utile, tandis
qu'en réalité il nous est nuisible. C'est pour cela que la vanité,
l'ignorance, l'erreur ont leur part d'influence sur ce rapport
essentiellement élastique et mobile que nous nommons _valeur_;
et l'on peut affirmer que l'appréciation des services tend à se
rapprocher d'autant plus de la vérité et de la justice absolues, que
les hommes s'éclairent, se moralisent et se perfectionnent davantage.
On a jusqu'ici cherché le principe de la Valeur dans une de ces
circonstances qui l'augmentent ou qui la diminuent, matérialité,
durée, utilité, rareté, travail, difficulté d'acquisition, jugement,
etc.; fausse direction imprimée dès l'origine à la science, car
l'accident qui modifie le phénomène n'est pas le phénomène. De plus,
chaque auteur s'est fait, pour ainsi dire, le parrain d'une de ces
circonstances qu'il croyait prépondérante, résultat auquel on arrive
toujours à force de généraliser; car tout est dans tout, et il n'y a
rien qu'on ne puisse faire entrer dans un mot à force d'en étendre
le sens. Ainsi le principe de la valeur est pour Smith dans la
matérialité et la durée, pour Say dans l'utilité, pour Ricardo dans
le travail, pour Senior dans la rareté, pour Storch dans le jugement,
etc.