entre l'Organisation naturelle et les Organisations artificielles;
c'est là, exclusivement là, qu'est le Problème Social. Si la
prospérité de tous est la condition de la prospérité de chacun,
nous pouvons nous fier non-seulement à la puissance économique de
l'échange libre, mais encore à sa force morale. Il suffira que les
hommes comprennent leurs vrais intérêts pour que les restrictions,
les jalousies industrielles, les guerres commerciales, les monopoles,
tombent sous les coups de l'opinion; pour qu'avant de solliciter
telle ou telle mesure gouvernementale on se demande non pas: «Quel
bien m'en reviendra-t-il?» mais: «Quel bien en reviendra-t-il à la
communauté?» Cette dernière question, j'accorde qu'on se la fait
quelquefois en vertu du principe sympathique, mais que la lumière se
fasse, et on se l'adressera aussi par Intérêt personnel. Alors il
sera vrai de dire que les deux mobiles de notre nature concourent
vers un même résultat: le Bien Général; et il sera impossible de
dénier à l'intérêt personnel, non plus qu'aux transactions qui en
dérivent, du moins quant à leurs effets, la Puissance Morale.
Que l'on considère les relations d'homme à homme, de famille à
famille, de province à province, de nation à nation, d'hémisphère
à hémisphère, de capitaliste à ouvrier, de propriétaire à
prolétaire,--il est évident, ce me semble, qu'on ne peut ni résoudre
ni même aborder le problème social, à aucun de ses points de vue,
avant d'avoir choisi entre ces deux maximes:
Le profit de l'un est le dommage de l'autre.
Le profit de l'un est le profit de l'autre.
Car, si la nature a arrangé les choses de telle façon que
l'antagonisme soit la loi des transactions libres, notre seule
ressource est de vaincre la nature et d'étouffer la Liberté. Si, au
contraire, ces transactions libres sont harmoniques, c'est-à-dire si
elles tendent à améliorer et à égaliser les conditions, nos efforts
doivent se borner à laisser agir la nature et à maintenir les droits
de la liberté humaine.
Et c'est pourquoi je conjure les jeunes gens à qui ce livre est
dédié de scruter avec soin les formules qu'il renferme, d'analyser
la nature intime et les effets de l'échange. Oui, j'en ai la
confiance, il s'en rencontrera un parmi eux qui arrivera enfin à la
démonstration rigoureuse de cette proposition: _Le bien de chacun
favorise le bien de tous, comme le bien de tous favorise le bien
de chacun_;--qui saura faire pénétrer cette vérité dans toutes
les intelligences à force d'en rendre la preuve simple, lucide,
irréfragable.--Celui-là aura résolu le problème social; celui-là sera
le bienfaiteur du genre humain.
Remarquons ceci en effet: Selon que cet axiome est vrai ou faux, les
lois sociales naturelles sont harmoniques ou antagoniques.--Selon
qu'elles sont harmoniques ou antagoniques, il est de notre intérêt
de nous y conformer ou de nous y soustraire.--Si donc il était une
fois bien démontré que, sous le régime de la liberté, les intérêts
concordent et s'entre-favorisent, tous les efforts que nous voyons
faire aujourd'hui aux gouvernements pour troubler l'action de ces
lois sociales naturelles, nous les leur verrions faire pour laisser
à ces lois toute leur puissance, ou plutôt ils n'auraient pas pour
cela d'efforts à faire, si ce n'est celui de s'abstenir.--En quoi
consiste l'action contrariante des gouvernements? Cela se déduit
du but même qu'ils ont en vue.--De quoi s'agit-il? de remédier
à l'Inégalité qui est censée naître de la liberté.--Or il n'y a
qu'un moyen de rétablir l'équilibre, c'est de _prendre aux uns
pour donner aux autres_.--Telle est en effet la mission que les
gouvernements se sont donnée ou ont reçue, et c'est une conséquence
rigoureuse de la formule: _Le profit de l'un est le dommage de
l'autre_. Cet axiome étant tenu pour vrai, il faut bien que la
force répare le mal que fait la liberté.--Ainsi les gouvernements,
que nous croyions institués pour garantir à chacun sa liberté et
sa propriété, ont entrepris la tâche de violer toutes les libertés
et toutes les propriétés, et cela avec raison, si c'est en elles
que réside le principe même du mal. Ainsi partout nous les voyons
occupés de déplacer artificiellement le travail, les capitaux et les
responsabilités.
D'un autre côté, une somme vraiment incalculable de forces
intellectuelles se perd à la poursuite d'organisations sociales
factices. _Prendre aux uns pour donner aux autres_, violer la liberté
et la propriété, c'est un but fort simple; mais les procédés peuvent
varier à l'infini. De là ces multitudes de systèmes qui jettent
l'effroi dans toutes les classes de travailleurs, puisque, par la
nature même de leur but, ils menacent tous les intérêts.
Ainsi: gouvernements arbitraires et compliqués, négation de la
liberté et de la propriété, antagonisme des classes et des peuples,
tout cela est logiquement renfermé dans cet axiome: Le profit de
l'un est le dommage de l'autre.--Et, par la même raison: simplicité
dans les gouvernements, respect de la dignité individuelle, liberté
du travail et de l'échange, paix entre les nations, sécurité pour
les personnes et les propriétés, tout cela est contenu dans cette
vérité: Les intérêts sont harmoniques,--à une condition cependant,
c'est que cette vérité soit généralement admise.
Or il s'en faut bien qu'elle le soit. En lisant ce qui précède,
beaucoup de personnes sont portées à me dire: Vous enfoncez une porte
ouverte; qui a jamais songé à contester sérieusement la supériorité
de l'échange sur l'isolement? Dans quel livre, si ce n'est peut-être
dans ceux de Rousseau, avez-vous rencontré cet étrange paradoxe?
Ceux qui m'arrêtent par cette réflexion n'oublient que deux choses,
deux symptômes ou plutôt deux aspects de nos sociétés modernes: les
doctrines dont les théoriciens nous inondent et les pratiques que les
gouvernements nous imposent. Il faut pourtant bien que l'Harmonie des
intérêts ne soit pas universellement reconnue, puisque, d'un côté,
la force publique est constamment occupée à intervenir pour troubler
leurs combinaisons naturelles; et que, d'une autre part, le reproche
qu'on lui adresse surtout, c'est de ne pas intervenir assez.
La question est celle-ci: Le Mal (il est clair que je parle ici
du mal qui n'est pas la conséquence nécessaire de notre infirmité
native) est-il imputable à l'action des lois sociales naturelles ou
au trouble que nous faisons subir à cette action?
Or deux faits coexistent: le Mal,--la force publique occupée à
contrarier les lois sociales naturelles. Le premier de ces faits
est-il la conséquence du second? Pour moi, je le crois; je dirai
même: J'en suis sûr. Mais en même temps je suis témoin de ceci:
à mesure que le mal se développe, les gouvernements cherchent le
remède dans de nouveaux troubles apportés à l'action de ces lois; les
théoriciens leur reprochent de ne pas les troubler assez. Ne suis-je
pas autorisé à en conclure qu'on n'a guère confiance en elles?
Oui, sans doute, si l'on pose la question entre l'isolement et
l'échange, on est d'accord. Mais si on la pose entre l'échange libre
et l'échange forcé, en est-il de même? N'y a-t-il rien d'artificiel,
de forcé, de restreint ou de contraint, en France, dans la manière
dont s'y échangent les services relatifs au commerce, au crédit, aux
transports, aux arts, à l'instruction, à la religion? Le travail et
les capitaux se sont-ils répartis naturellement entre l'agriculture
et les fabriques? Quand les intérêts se déplacent, obéissent-ils
toujours à leur propre impulsion? Ne rencontrons-nous pas de toute
part des entraves? Est-ce qu'il n'y a pas cent professions qui
sont interdites au plus grand nombre d'entre nous? Est-ce que le
catholique ne paye pas _forcément_ les services du rabbin juif, et
le juif les services du prêtre catholique? Est-ce qu'il y a un seul
homme, en France, qui a reçu l'éducation que ses parents lui eussent
donnée s'ils eussent été libres? Est-ce que notre intelligence, nos
moeurs, nos idées, notre industrie ne se façonnent pas sous le régime
de l'arbitraire ou du moins de l'artificiel? Or, je le demande,
troubler l'échange libre des services, n'est-ce pas nier l'harmonie
des intérêts? Sur quel fondement me vient-on ravir ma liberté, si
ce n'est qu'on la juge nuisible aux autres? Dira-t-on que c'est à
moi-même qu'elle nuit? Mais alors c'est un antagonisme de plus. Et
où en sommes-nous, grand Dieu! si la nature a placé dans le coeur
de tout homme un mobile permanent, indomptable, en vertu duquel il
blesse tout le monde et se blesse lui-même?
Oh! on a essayé tant de choses, quand est-ce donc qu'on essayera la
plus simple de toutes: la Liberté? La liberté de tous les actes qui
ne blessent pas la justice; la liberté de vivre, de se développer, de
se perfectionner; le libre exercice des facultés; le libre échange
des services.--N'eût-ce pas été un beau et solennel spectacle que
le Pouvoir né de la révolution de Février se fût adressé ainsi aux
citoyens:
«Vous m'avez investi de la Force publique. Je ne l'emploierai qu'aux
choses dans lesquelles l'intervention de la Force soit permise; or,
il n'en est qu'une seule, c'est la Justice. Je forcerai chacun à
rester dans la limite de ses droits. Que chacun de vous travaille
en liberté le jour et dorme en paix la nuit. Je prends à ma charge
la sécurité des personnes et des propriétés: c'est ma mission, je
la remplirai,--_mais je n'en accepte pas d'autre_. Qu'il n'y ait
donc plus de malentendu entre nous. Désormais vous ne me payerez
que le léger tribut indispensable pour le maintien de l'ordre et la
distribution de la justice. Mais aussi, sachez-le bien, désormais
chacun de vous est responsable envers lui-même de sa propre existence
et de son perfectionnement. Ne tournez plus sans cesse vos regards
vers moi. Ne me demandez pas de vous donner de la richesse, du
travail, du crédit, de l'instruction, de la religion, de la moralité;
n'oubliez pas que le mobile en vertu duquel vous vous développez est
en vous; que, quant à moi, je n'agis jamais que par l'intermédiaire
de la force; que je n'ai rien, absolument rien que je ne tienne de
vous; et que, par conséquent, je ne puis conférer le plus petit
avantage aux uns qu'aux dépens des autres. Labourez donc vos champs,
fabriquez et transportez leurs produits, faites le commerce,
donnez-vous réciproquement du crédit, rendez et recevez librement des
services, faites élever vos fils, trouvez-leur une carrière, cultivez
les arts, perfectionnez votre intelligence, épurez vos sentiments,
rapprochez-vous les uns des autres, formez des associations
industrielles ou charitables, unissez vos efforts pour le bien
individuel comme pour le bien général; obéissez à vos tendances,
accomplissez vos destinées selon vos facultés, vos vues, votre
prévoyance. N'attendez de moi que deux choses: Liberté, Sécurité,--et
comprenez bien que vous ne pouvez, sans les perdre toutes deux, m'en
demander une troisième.»
Oui, j'en suis convaincu, si la révolution de Février eût proclamé
ce principe, elle eût été la dernière. Comprend-on que les citoyens,
d'ailleurs parfaitement libres, aspirent à renverser le Pouvoir,
alors que son action se borne à satisfaire le plus impérieux, le
mieux senti de tous les besoins sociaux, le besoin de la Justice?
Mais il n'était malheureusement pas possible que l'Assemblée
nationale entrât dans cette voie, et fît entendre ces paroles.
Elles ne répondaient ni à sa pensée, ni à l'attente publique.
Elles auraient jeté l'effroi au sein de la société autant
peut-être que pourrait le faire la proclamation du Communisme.
Être responsables de nous-mêmes! eût-on dit. Ne plus compter sur
l'État que pour le maintien de l'ordre et de la paix! N'attendre
de lui ni nos richesses, ni nos lumières! N'avoir plus à rejeter
sur lui la responsabilité de nos fautes, de notre incurie, de notre
imprévoyance! Ne compter que sur nous-mêmes pour nos moyens de
subsistance, pour notre amélioration physique, intellectuelle et
morale! Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? La société ne va-t-elle
pas être envahie par la misère, l'ignorance, l'erreur, l'irréligion
et la perversité?
On en conviendra; telles eussent été les craintes qui se fussent
manifestées de toute part, si la révolution de Février eût proclamé
la Liberté, c'est-à-dire le règne des lois sociales naturelles. Donc,
ou nous ne connaissons pas ces lois, ou nous n'avons pas confiance
en elles. Nous ne pouvons nous défendre de l'idée que les mobiles
que Dieu a mis dans l'homme sont essentiellement pervers; qu'il n'y
a de rectitude que dans les intentions et les vues des gouvernants;
que les tendances de l'humanité mènent à la désorganisation, à
l'anarchie; en un mot, nous croyons à l'antagonisme fatal des
intérêts.
Aussi, loin qu'à la révolution de Février la société française ait
manifesté la moindre aspiration vers une organisation naturelle,
jamais peut-être ses idées et ses espérances ne s'étaient tournées
avec autant d'ardeur vers des combinaisons factices. Lesquelles?
On ne le savait trop. Il s'agissait, selon le langage du temps,
de faire _des essais_: _Faciamus experimentum in corpore vili_.
Et l'on semblait arrivé à un tel mépris de l'individualité, à une
si parfaite assimilation de l'homme à la matière inerte, qu'on
parlait de faire des expériences sociales avec des hommes comme on
fait des expériences chimiques avec des alcalis et des acides. Une
première expérimentation fut commencée au Luxembourg, on sait avec
quel succès. Bientôt l'Assemblée constituante institua un comité du
travail où vinrent s'engloutir des milliers de plans sociaux. On
vit un représentant fouriériste demander sérieusement de la terre
et de l'argent (il n'aurait pas tardé sans doute à demander aussi
des hommes) pour manipuler sa société-modèle. Un autre représentant
_égalitaire_ offrit aussi sa recette qui fut refusée. Plus heureux,
les manufacturiers ont réussi à maintenir la leur. Enfin, en ce
moment, l'Assemblée législative a nommé une commission pour organiser
l'assistance.
Ce qui surprend en tout ceci, c'est que les dépositaires du Pouvoir
ne soient pas venus de temps en temps, dans l'intérêt de sa
stabilité, faire entendre ces paroles: «Vous habituez trente-six
millions de citoyens à s'imaginer que je suis responsable de tout ce
qui leur arrive en bien ou en mal dans ce monde. À cette condition,
il n'y a pas de gouvernement possible.»
Quoi qu'il en soit, si ces diverses inventions sociales, décorées du
nom d'organisation, diffèrent entre elles par leurs procédés, elles
partent toutes du même principe: Prendre aux uns pour donner aux
autres.--Or il est bien clair qu'un tel principe n'a pu rencontrer
des sympathies si universelles, au sein de la nation, que parce
que l'on y est très-convaincu que les intérêts sont naturellement
antagoniques et les tendances humaines essentiellement perverses.
Prendre aux uns pour donner aux autres!--Je sais bien que les choses
se passent ainsi depuis longtemps. Mais, avant d'imaginer, pour
guérir la misère, divers moyens de réaliser ce bizarre principe, ne
devrait-on pas se demander si la misère ne provient pas précisément
de ce que ce principe a été réalisé sous une forme quelconque? Avant
de chercher le remède dans de nouvelles perturbations apportées à
l'empire des lois sociales naturelles, ne devrait-on pas s'assurer si
ces perturbations ne constituent pas justement le mal dont la société
souffre et qu'on veut guérir?
Prendre aux uns pour donner aux autres!--Qu'il me soit permis de
signaler ici le danger et l'absurdité de la pensée économique de
cette aspiration, dite _sociale_, qui fermentait au sein des masses
et qui a éclaté avec tant de force à la révolution de Février[10].
[Note 10: Voir au tome II, _Funestes illusions_, et au tome IV, la
fin du chapitre I de la seconde sérié des _Sophismes_.
(_Note de l'éditeur._)]
Quand il y a encore plusieurs couches dans la société, on conçoit que
la première jouisse de priviléges aux dépens de toutes les autres.
C'est odieux, mais ce n'est pas absurde.
La seconde couche ne manquera pas alors de battre en brèche les
priviléges; et, à l'aide des masses populaires, elle parviendra tôt
ou tard à faire une Révolution. En ce cas, la Force passant en ses
mains, on conçoit encore qu'elle se constitue des Priviléges. C'est
toujours odieux, mais ce n'est pas absurde, ce n'est pas du moins
impraticable, car le Privilége est possible tant qu'il a au-dessous
de lui, pour l'alimenter, le gros du public. Si la troisième, la
quatrième couche font aussi leur révolution, elles s'arrangeront
aussi, si elles le peuvent, de manière à exploiter les masses, au
moyen de Priviléges très-habilement combinés. Mais voici que le
gros du public, foulé, pressuré, exténué, fait aussi sa révolution.
Pourquoi? Que va-t-il faire? Vous croyez peut-être qu'il va abolir
tous les priviléges, inaugurer le règne de la justice universelle?
qu'il va dire: «Arrière les restrictions; arrière les entraves;
arrière les monopoles; arrière les interventions gouvernementales au
profit d'une classe; arrière les lourds impôts; arrière les intrigues
diplomatiques et politiques!» Non, sa prétention est bien autre, il
se fait solliciteur, il demande, lui aussi, à être _privilégié_. Lui,
le gros du public, imitant les classes supérieures, implore à son
tour des priviléges! Il veut le droit au travail, le droit au crédit,
le droit à l'instruction, le droit à l'assistance! Mais aux dépens
de qui? C'est ce dont il ne se met pas en peine. Il sait seulement
que, si on lui assurait du travail, du crédit, de l'instruction, du
repos pour ses vieux jours, le tout gratuitement, cela serait fort
heureux, et, certes, personne ne le conteste. Mais est-ce possible?
Hélas! non, et c'est pourquoi je dis qu'ici l'odieux disparaît; mais
l'absurde est à son comble.
Des Priviléges aux masses! Peuple, réfléchis donc au cercle vicieux
où tu te places. Privilége suppose quelqu'un pour en jouir et
quelqu'un pour le payer. On comprend un homme privilégié, une classe
privilégiée; mais peut-on concevoir tout un peuple privilégié? Est-ce
qu'il y a au-dessous de toi une autre couche sociale sur qui rejeter
le fardeau? Ne comprendras-tu jamais la bizarre mystification dont
tu es dupe? Ne comprendras-tu jamais que l'État ne peut rien te
donner d'une main qu'il ne t'ait pris un peu davantage de l'autre?
que, bien loin qu'il y ait pour toi, dans cette combinaison, aucun
accroissement possible de bien-être, le résidu de l'opération c'est
un gouvernement arbitraire, plus vexatoire, plus responsable, plus
dispendieux et plus précaire, des impôts plus lourds, des injustices
plus nombreuses, des faveurs plus blessantes, une liberté plus
restreinte, des forces perdues, des intérêts, du travail et des
capitaux déplacés, la convoitise excitée, le mécontentement provoqué
et l'énergie individuelle éteinte?
Les classes supérieures s'alarment, et ce n'est pas sans raison,
de cette triste disposition des masses. Elles y voient le germe de
révolutions incessantes; car quel gouvernement peut tenir quand il
a eu le malheur de dire: «J'ai la force, et je l'emploierai à faire
vivre tout le monde aux dépens de tout le monde. J'assume sur moi la
responsabilité du bonheur universel!»--Mais l'effroi dont ces classes
sont saisies n'est-il pas un châtiment mérité? N'ont-elles pas
elles-mêmes donné au peuple le funeste exemple de la disposition dont
elles se plaignent? N'ont-elles pas toujours tourné leurs regards
vers les faveurs de l'État? Ont-elles jamais manqué d'assurer quelque
privilége grand ou petit aux fabriques, aux banques, aux mines, à la
propriété foncière, aux arts, et jusqu'à leurs moyens de délassement
et de diversion, à la danse, à la musique, à tout enfin, excepté au
travail du peuple, au travail manuel? N'ont-elles pas poussé à la
multiplication des fonctions publiques pour accroître, aux dépens des
masses, leurs moyens d'existence, et y a-t-il aujourd'hui un père de
famille qui ne songe à assurer une place à son fils? Ont-elles jamais
fait volontairement disparaître une seule des inégalités reconnues
de l'impôt? N'ont-elles pas longtemps exploité jusqu'au privilége
électoral?--Et maintenant elles s'étonnent, elles s'affligent de ce
que le peuple s'abandonne à la même pente! Mais, quand l'esprit de
mendicité a si longtemps prévalu dans les classes riches, comment
veut-on qu'il n'ait pas pénétré au sein des classes souffrantes?
Cependant une grande révolution s'est accomplie. La puissance
politique, la faculté de faire des lois, la disposition de la
force, ont passé virtuellement, sinon de fait encore, aux mains du
Peuple, avec le suffrage universel. Ainsi ce Peuple qui pose le
problème sera appelé à le résoudre; et malheur au pays si, suivant
l'exemple qui lui a été donné, il cherche la solution dans le
Privilége, qui est toujours une violation du droit d'autrui. Certes
il aboutira à une déception et par là à un grand enseignement; car,
s'il est possible de violer le droit du grand nombre en faveur du
petit nombre, comment pourrait-on violer le droit de tous pour
l'avantage de tous?--Mais à quel prix cet enseignement sera-t-il
acheté? Pour prévenir cet effrayant danger, que devraient faire
les classes supérieures? Deux choses: renoncer pour elles-mêmes à
tout privilége, éclairer les masses,--car il n'y a que deux choses
qui puissent sauver la société: la Justice et la Lumière. Elles
devraient rechercher avec soin si elles ne jouissent pas de quelque
monopole, pour y renoncer;--si elles ne profitent pas de quelques
inégalités factices, pour les effacer;--si le Paupérisme ne peut pas
être attribué, en partie du moins, à quelque perturbation des lois
sociales naturelles, pour la faire cesser,--afin de pouvoir dire en
montrant leurs mains au peuple: Elles sont pleines, mais elles sont
pures.--Est-ce là ce qu'elles font? Si je ne m'aveugle, elles font
tout le contraire.--Elles commencent par garder leurs monopoles, et
on les a vues même profiter de la révolution pour essayer de les
accroître. Après s'être ainsi ôté jusqu'à la possibilité de dire
la vérité et d'invoquer les principes, pour ne pas se montrer trop
inconséquentes, elles promettent au peuple de le traiter comme elles
se traitent elles-mêmes, et font briller à ses yeux l'appât des
Priviléges. Seulement elles se croient très-rusées en ce qu'elles
ne lui concèdent aujourd'hui qu'un petit privilége: le droit à
l'assistance, dans l'espoir de le détourner d'en réclamer un gros:
le droit au travail. Et elles ne s'aperçoivent pas qu'étendre et
systématiser de plus en plus l'axiome: Prendre aux uns pour donner
aux autres,--c'est renforcer l'illusion qui crée les difficultés du
présent et les dangers de l'avenir.