l'intervention du travail, est de la plus haute importance. En effet
j'ai dit dans le second chapitre que l'économie politique était la
_théorie de la valeur_. J'ajoute maintenant, et par anticipation,
que les choses ne commencent à avoir de la _valeur_ que lorsque le
travail leur en donne. Je prétends démontrer plus tard, que tout
ce qui est _gratuit_ pour l'homme isolé reste gratuit pour l'homme
social, et que les dons gratuits de la nature, _quelle qu'en soit
l'_UTILITÉ, n'ont pas de valeur. Je dis qu'un homme qui recueille
directement et sans aucun effort un bienfait de la nature, ne peut
être considéré comme se rendant à lui-même un _service onéreux_,
et que, par conséquent, il ne peut rendre aucun service à autrui à
l'occasion de choses communes à tous. Or, où il n'y a pas de services
rendus et reçus, il n'y a pas de _valeur_.
Tout ce que je dis ici des _matériaux_ s'applique aussi aux _forces_
que nous fournit la nature. La gravitation, l'élasticité des gaz,
la puissance des vents, les lois de l'équilibre, la vie végétale,
la vie animale, ce sont autant de forces que nous apprenons à faire
tourner à notre avantage. La peine, l'intelligence que nous dépensons
pour cela sont toujours susceptibles de rémunération, car nous ne
pouvons être tenus de consacrer gratuitement nos efforts à l'avantage
d'autrui. Mais ces forces naturelles, considérées en elles-mêmes, et
abstraction faite de tout travail intellectuel ou musculaire, sont
des dons _gratuits_ de la Providence; et à ce titre, elles restent
sans _valeur_ à travers toutes les complications des transactions
humaines. C'est la pensée dominante de cet écrit.
Cette observation aurait peu d'importance, je l'avoue, si la
coopération naturelle était constamment uniforme, si chaque homme, en
tous temps, en tous lieux, en toutes circonstances, recevait de la
nature un concours toujours égal, invariable. En ce cas, la science
serait excusable de ne pas tenir compte d'un élément qui, restant
toujours et partout le même, affecterait les services échangés
dans des proportions exactes de toutes parts. Comme on élimine,
en géométrie, les portions de lignes communes aux deux figures
comparées, elle pourrait négliger cette coopération immuablement
présente, et se contenter de dire, ainsi qu'elle l'a fait jusqu'ici:
«Il y a des richesses naturelles; l'économie politique le constate
une fois pour toutes et ne s'en occupe plus.»
Mais les choses ne se passent pas ainsi. La tendance invincible de
l'intelligence humaine, en cela stimulée par l'intérêt et secondée
par la série des découvertes, est de substituer le concours naturel
et gratuit au concours humain et onéreux, de telle sorte qu'une
utilité donnée, quoique restant la même quant à son résultat, quant
à la satisfaction qu'elle procure, répond cependant à un travail de
plus en plus réduit. Certes il est impossible de ne pas apercevoir
l'immense influence de ce merveilleux phénomène sur la notion de
la Valeur. Car qu'en résulte-t-il? C'est qu'en tout produit la
partie _gratuite_ tend à remplacer la partie _onéreuse_. C'est que
l'_utilité_ étant une résultante de deux collaborations, dont l'une
se rémunère et l'autre ne se rémunère pas, la Valeur, qui n'a de
rapport qu'avec la première de ces collaborations, diminue pour une
_utilité_ identique, à mesure que la nature est contrainte à un
concours plus efficace. En sorte qu'on peut dire que l'humanité a
d'autant plus de _satisfactions_ ou de _richesses_, qu'elle a moins
de _valeurs_. Or, la plupart des auteurs ayant établi une sorte
de synonymie entre ces trois expressions, _utilité_, _richesses_,
_valeurs_, il en est résulté une théorie non-seulement fausse,
mais en sens inverse de la vérité. Je crois sincèrement qu'une
description plus exacte de cette combinaison des forces naturelles et
des forces humaines, dans l'oeuvre de la production, autrement dit
une définition plus juste de la Valeur, fera cesser des confusions
théoriques inextricables et conciliera des écoles aujourd'hui
divergentes; et si j'anticipe aujourd'hui sur la suite de cette
exposition, c'est pour me justifier auprès du lecteur de m'arrêter
sur des notions dont il lui serait difficile sans cela de s'expliquer
l'importance.
Après cette digression je reprends mon étude sur l'homme considéré
uniquement au point de vue économique.
Une autre observation due à J. B. Say, et qui saute aux yeux par
son évidence, quoique trop souvent négligée par beaucoup d'auteurs,
c'est que l'homme ne _crée_ ni les _matériaux_ ni les _forces_ de la
nature, si l'on prend le mot _créer_ dans son acception rigoureuse.
Ces matériaux, ces forces existent par eux-mêmes. L'homme se borne
à les combiner, à les déplacer pour son avantage ou pour l'avantage
d'autrui. Si c'est pour son avantage, _il se rend service à
lui-même_. Si c'est pour l'avantage d'autrui, _il rend service à son
semblable_, et est en droit d'en exiger un service _équivalent_;
d'où il suit encore que la _valeur_ est proportionnelle au service
rendu, et non point du tout à l'_utilité_ absolue de la chose. Car
cette _utilité_ peut être, en très-grande partie, le résultat de
l'action _gratuite_ de la nature, auquel cas le service humain, le
service onéreux et rémunérable, est de peu de valeur. Cela résulte de
l'axiome établi ci-dessus: _Pour amener une chose à l'état complet
d'utilité, l'action de l'homme est en raison inverse de l'action de
la nature_.
Cette observation renverse la doctrine qui place la valeur dans
la _matérialité_ des choses. C'est le contraire qui est vrai.
La matérialité est une qualité donnée par la nature, et par
conséquent _gratuite_, dépourvue de _valeur_, quoique d'une utilité
incontestable. L'action humaine, laquelle ne peut jamais arriver à
_créer_ de la matière, constitue seule le service que l'homme isolé
se rend à lui-même ou que les hommes en société se rendent les uns
aux autres, et c'est la libre appréciation de ces _services_ qui est
le fondement de la _valeur_; bien loin donc que, comme le voulait
Smith, la Valeur ne se puisse concevoir qu'incorporée dans la
Matière, entre matière et valeur il n'y a pas de rapports possibles.
La doctrine erronée à laquelle je fais allusion avait rigoureusement
déduit de son principe que ces classes seules sont _productives_
qui opèrent sur la matière. Smith avait ainsi préparé l'erreur des
_socialistes_ modernes, qui ne cessent de représenter comme des
parasites improductifs ce qu'ils appellent les _intermédiaires_
entre le producteur et le consommateur, tels que le négociant, le
marchand, etc. Rendent-ils des services? Nous épargnent-ils une peine
en se la donnant pour nous? En ce cas, ils créent de la _valeur_,
quoiqu'ils ne créent pas de la matière; et même, comme nul ne crée de
la matière, comme nous nous bornons tous à nous rendre des services
réciproques, il est très-exact de dire que nous sommes tous, y
compris les agriculteurs et les fabricants, des _intermédiaires_ à
l'égard les uns des autres.
Voilà ce que j'avais à dire, pour le moment, sur le concours de la
nature. Elle met à notre disposition, dans une mesure fort diverse
selon les climats, les saisons et l'avancement de nos connaissances,
mais _toujours gratuitement_, des matériaux et des forces. Donc ces
matériaux et ces forces n'ont pas de _valeur_; il serait bien étrange
qu'ils en eussent. D'après quelle règle l'estimerions-nous? Comment
comprendre que la nature se fasse payer, rétribuer, rémunérer? Nous
verrons plus tard que l'échange est nécessaire pour déterminer
la _valeur_. Nous n'achetons pas les biens naturels, nous les
recueillons, et si, pour les recueillir, il faut faire un effort
quelconque, c'est dans cet _effort_, non dans le don de la nature,
qu'est le principe de la _valeur_.
Passons à l'action de l'homme, désignée d'une manière générale sous
le nom de _travail_.
Le mot _travail_, comme presque tous ceux qu'emploie l'économie
politique, est fort vague; chaque auteur lui donne un sens plus ou
moins étendu. L'économie politique n'a pas eu, comme la plupart des
sciences, la chimie par exemple, l'avantage de faire son vocabulaire.
Traitant de choses qui occupent les hommes depuis le commencement du
monde et font le sujet habituel de leurs conversations, elle a trouvé
des expressions toutes faites, et est forcée de s'en servir.
On restreint souvent le sens du mot _travail_ à l'action presque
exclusivement musculaire de l'homme sur les choses. C'est ainsi
qu'on appelle _classes travailleuses_ celles qui exécutent la partie
mécanique de la production.
Le lecteur comprendra que je donne à ce mot un sens plus étendu.
J'entends par _travail_ l'application de nos facultés à la
satisfaction de nos besoins. _Besoin_, _effort_, _satisfaction_,
voilà le cercle de l'économie politique. L'_effort_ peut être
physique, intellectuel ou même moral, comme nous allons le voir.
Il n'est pas nécessaire de montrer ici que tous nos organes, toutes
ou presque toutes nos facultés peuvent concourir et concourent en
effet à la production. L'attention, la sagacité, l'intelligence,
l'imagination, y ont certainement leur part.
M. Dunoyer, dans son beau livre sur la _Liberté du travail_, a fait
entrer, et cela avec toute la rigueur scientifique, nos facultés
morales parmi les éléments auxquels nous devons nos richesses; c'est
une idée neuve et féconde autant que juste; elle est destinée à
agrandir et ennoblir le champ de l'économie politique.
Je n'insisterai ici sur cette idée qu'autant qu'elle me fournit
l'occasion de jeter une première lueur sur l'origine d'un puissant
agent de production, dont je n'ai pas encore parlé: LE CAPITAL.
Si nous examinons successivement les objets matériels qui servent à
la satisfaction de nos besoins, nous reconnaîtrons sans peine que
tous ou presque tous exigent, pour être confectionnés, plus de temps,
une plus grande portion de notre vie que l'homme n'en peut dépenser
sans réparer ses forces, c'est-à-dire sans satisfaire des besoins.
Cela suppose donc que ceux qui ont exécuté ces choses avaient
préalablement réservé, mis de côté, accumulé des provisions pour
vivre pendant l'opération.
Il en est de même pour les satisfactions où n'apparaît rien de
matériel. Un prêtre ne pourrait se consacrer à la prédication, un
professeur à l'enseignement, un magistrat au maintien de l'ordre, si
par eux-mêmes ou par d'autres ils ne trouvaient à leur portée des
moyens d'existence tout créés.
Remontons plus haut. Supposons un homme isolé et réduit à vivre
de chasse. Il est aisé de comprendre que si, chaque soir, il avait
consommé tout le gibier pris dans la journée, jamais il ne pourrait
entreprendre aucun autre ouvrage, bâtir une hutte, réparer ses armes;
tout progrès lui serait à jamais interdit.
Ce n'est pas ici le lieu de définir la nature et les fonctions du
Capital; mon seul but est de faire voir que certaines vertus morales
concourent très-directement à l'amélioration de notre condition, même
au point de vue exclusif des richesses, et, entre autres, l'ordre, la
prévoyance, l'empire sur soi-même, l'économie.
_Prévoir_ est un des beaux priviléges de l'homme, et il est à peine
nécessaire de dire que, dans presque toutes les circonstances de la
vie, celui-là a des chances plus favorables qui sait le mieux quelles
seront les conséquences de ses déterminations et de ses actes.
_Réprimer ses appétits_, gouverner ses passions, sacrifier le présent
à l'avenir, se soumettre à une privation actuelle en vue d'un
avantage supérieur mais éloigné, ce sont des conditions essentielles
pour la formation des capitaux; et les capitaux, nous l'avons
entrevu, sont eux-mêmes la condition essentielle de tout travail
un peu compliqué ou prolongé. Il est de toute évidence que si deux
hommes étaient placés dans des conditions parfaitement identiques,
si on leur supposait, en outre, le même degré d'intelligence et
d'activité, celui-là ferait plus de progrès qui, accumulant des
provisions, se mettrait à même d'entreprendre des ouvrages de longue
haleine, de perfectionner ses instruments, et de faire concourir
ainsi les forces de la nature à la réalisation de ses desseins.
Je n'insisterai pas là-dessus; il suffit de jeter un regard autour de
soi pour rester convaincu que toutes nos forces, toutes nos facultés,
toutes nos vertus, concourent à l'avancement de l'homme et de la
société.
Par la même raison, il n'est aucun de nos vices qui ne soit une
cause directe ou indirecte de misère. La paresse paralyse le nerf
même de la production, l'effort. L'ignorance et l'erreur lui donnent
une fausse direction; l'imprévoyance nous prépare des déceptions;
l'abandon aux appétits du moment empêche l'accumulation ou la
formation du capital; la vanité nous conduit à consacrer nos efforts
à des satisfactions factices, aux dépens de satisfactions réelles; la
violence, la ruse, provoquant des représailles, nous forcent à nous
environner de précautions onéreuses, et entraînent ainsi une grande
déperdition de forces.
Je terminerai cette étude préliminaire de l'homme par une observation
que j'ai déjà faite à l'occasion des besoins. C'est que les éléments
signalés dans ce chapitre, qui entrent, dans la science économique
et la constituent, sont essentiellement mobiles et divers. Besoins,
désirs, matériaux et puissances fournis par la nature, forces
musculaires, organes, facultés intellectuelles, qualités morales;
tout cela est variable selon l'individu, le temps et le lieu. Il n'y
a pas deux hommes qui se ressemblent sous chacun de ces rapports, ni,
à plus forte raison, sur tous; bien plus, aucun homme ne se ressemble
exactement à lui-même deux heures de suite; ce que l'un sait, l'autre
l'ignore; ce que celui-ci apprécie, celui-là le dédaigne; ici, la
nature a été prodigue, là, avare; une vertu qui est difficile à
pratiquer à un certain degré de température devient facile sous un
autre climat. La science économique n'a donc pas, comme les sciences
dites exactes, l'avantage de posséder une mesure, un absolu auquel
elle peut tout rapporter, une ligne graduée, un mètre qui lui serve à
mesurer l'intensité des désirs, des efforts et des satisfactions. Si
nous étions voués au travail solitaire, comme certains animaux, nous
serions tous placés dans des circonstances différant par quelques
points; et, ces circonstances extérieures fussent-elles semblables,
le milieu dans lequel nous agirions fût-il identique pour tous, nous
différerions encore par nos désirs, nos besoins, nos idées, notre
sagacité, notre énergie, notre manière d'estimer et d'apprécier les
choses, notre prévoyance, notre activité; en sorte qu'une grande
et inévitable inégalité se manifesterait parmi les hommes. Certes
l'isolement absolu, l'absence de toutes relations entre les hommes,
ce n'est qu'une vision chimérique née dans l'imagination de Rousseau.
Mais, à supposer que cet état antisocial dit _état de nature_ ait
jamais existé, je me demande par quelle série d'idées Rousseau et
ses adeptes sont arrivés à y placer l'égalité? Nous verrons plus
tard qu'elle est, comme la richesse, comme la liberté, comme la
fraternité, comme l'unité, une fin et non un point de départ. Elle
surgit du développement naturel et régulier des sociétés. L'humanité
ne s'en éloigne pas, elle y tend. C'est plus consolant et plus vrai.
Après avoir parlé de nos _besoins_ et des _moyens_ que nous avons
d'y pourvoir, il me reste à dire un mot de nos _satisfactions_.
Elles sont la résultante du mécanisme entier. C'est par le plus ou
moins de _satisfactions_ physiques, intellectuelles et morales dont
jouit l'humanité, que nous reconnaissons si la machine fonctionne
bien ou mal. C'est pourquoi le mot _consommation_, adopté par
les économistes, aurait un sens profond, si, lui conservant sa
signification étymologique, on en faisait le synonyme de _fin_,
_accomplissement_. Par malheur, dans le langage vulgaire et même
dans la langue scientifique, il présente à l'esprit un sens matériel
et grossier, exact sans doute quant aux besoins physiques, mais
qui cesse de l'être à l'égard des besoins d'un ordre plus élevé.
La culture du blé, le tissage de la laine, se terminent par une
_consommation_. En est-il de même des travaux de l'artiste, des
chants du poëte, des méditations du jurisconsulte, des enseignements
du professeur, des prédications du prêtre? Ici encore nous retrouvons
les inconvénients de cette erreur fondamentale qui détermina A. Smith
à circonscrire l'économie politique dans un cercle de matérialité; et
le lecteur me pardonnera de me servir souvent du mot _satisfaction_,
comme s'appliquant à tous nos besoins et à tous nos désirs, comme
répondant mieux au cadre élargi que j'ai cru pouvoir donner à la
science.
On a souvent reproché aux économistes de se préoccuper exclusivement
des _intérêts du consommateur_: «Vous oubliez le producteur,»
ajoutait-on. Mais la satisfaction étant le but, la fin de tous
les efforts, et comme la grande _consommation_ des phénomènes
économiques, n'est-il pas évident que c'est en elle qu'est la pierre
de touche du progrès? Le bien-être d'un homme ne se mesure pas à ses
_efforts_, mais à ses _satisfactions_; cela est vrai aussi pour les
agglomérations d'hommes. C'est encore là une de ces vérités que nul
ne conteste quand il s'agit de l'homme isolé, et contre laquelle
on dispute sans cesse dès qu'elle est appliquée à la société. La
phrase incriminée n'a pas un autre sens que celui-ci: toute mesure
économique s'apprécie, non par le travail qu'elle provoque, mais par
l'effet définitif qui en résulte, lequel se résout en accroissement
ou diminution du bien-être général.
Nous avons dit, à propos des besoins et des désirs, qu'il n'y a
pas deux hommes qui se ressemblent. Il en est de même pour nos
_satisfactions_. Elles ne sont pas également appréciées par tous;
ce qui revient à cette banalité: les goûts diffèrent. Or c'est
la vivacité des désirs, la variété des goûts, qui déterminent la
direction des efforts. Ici l'influence de la morale sur l'industrie
est manifeste. On peut concevoir un homme isolé, esclave de goûts
factices, puérils, immoraux. En ce cas, il saute aux yeux que ses
forces, qui sont limitées, ne satisferont des désirs dépravés
qu'aux dépens de désirs plus intelligents et mieux entendus. Mais
est-il question de la société, cet axiome évident est considéré
comme une erreur. On est porté à croire que les goûts factices,
les satisfactions illusoires, que l'on reconnaît être une source
de misère individuelle, sont néanmoins une source de richesses
nationales, parce qu'ils ouvrent des débouchés à une foule
d'industries. S'il en était ainsi, nous arriverions à une conclusion
bien triste: c'est que l'état social place l'homme entre la misère
et l'immoralité. Encore une fois, l'économie politique résout de la
manière la plus satisfaisante et la plus rigoureuse ces apparentes
contradictions.
IV
ÉCHANGE
L'Échange, c'est l'Économie politique, c'est la Société toute
entière; car il est impossible de concevoir la Société sans Échange,
ni l'Échange sans Société. Aussi n'ai-je pas la prétention d'épuiser
dans ce chapitre un si vaste sujet. À peine le livre entier en
offrira-t-il une ébauche.
Si les hommes, comme les colimaçons, vivaient dans un complet
isolement les uns des autres, s'ils n'échangeaient pas leurs travaux
et leurs idées, s'ils n'opéraient pas entre eux de transactions,
il pourrait y avoir des multitudes, des unités humaines, des
individualités juxtaposées; il n'y aurait pas de _Société_.
Que dis-je? il n'y aurait pas même d'individualités. Pour l'homme,
l'isolement c'est la mort. Or, si, hors de la société, il ne peut
vivre, la conclusion rigoureuse, c'est que son état de nature c'est
l'état social.
Toutes les sciences aboutissent à cette vérité si méconnue du XVIIIe
siècle, qui fondait la politique et la morale sur l'assertion
contraire. Alors on ne se contentait pas d'opposer l'état de nature
à l'état social, on donnait au premier sur le second une prééminence
décidée. «Heureux les hommes, avait dit Montaigne, quand ils vivaient
sans liens, sans lois, sans langage, sans religion!» On sait que le
système de Rousseau, qui a exercé et exerce encore une si grande
influence sur les opinions et sur les faits, repose tout entier
sur cette hypothèse qu'un jour les hommes, pour leur malheur,
_convinrent_ d'abandonner l'innocent _état de nature_ pour l'orageux
_état de société_.
Il n'entre pas dans l'objet de ce chapitre de rassembler toutes les
réfutations qu'on peut faire de cette erreur fondamentale, la plus
funeste qui ait jamais infecté les sciences politiques; car, si la
société est d'invention et de convention, il s'ensuit que chacun peut
inventer une nouvelle forme sociale, et telle a été en effet, depuis
Rousseau, la direction des esprits. Il me serait, je crois, facile
de démontrer que l'isolement exclut le langage, comme l'absence du
langage exclut la pensée; et certes l'homme moins la pensée, bien
loin d'être l'homme de la nature, n'est pas même l'homme.
Mais une réfutation péremptoire de l'idée sur laquelle repose
la doctrine de Rousseau sortira directement, sans que nous la
cherchions, de quelques considérations sur l'Échange.
_Besoin_, _effort_, _satisfaction_: voilà l'homme, au point de vue
économique.
Nous avons vu que les deux termes extrêmes étaient essentiellement
intransmissibles, car ils s'accomplissent dans la sensation, ils
sont la sensation même, qui est tout ce qu'il y a de plus personnel
au monde, aussi bien celle qui précède l'effort et le détermine, que
celle qui le suit et en est la récompense.
C'est donc l'_Effort_ qui s'échange, et cela ne peut être autrement,
puisque échange implique activité, et que l'Effort seul manifeste
notre principe actif. Nous ne pouvons souffrir ou jouir les uns
pour les autres, encore que nous soyons sensibles aux peines et aux
plaisirs d'autrui. Mais nous pouvons nous entr'aider, travailler les
uns pour les autres, nous rendre des _services_ réciproques, mettre
nos facultés, ou ce qui en provient, au _service_ d'autrui, à charge
de revanche. C'est la société. Les causes, les effets, les lois de
ces échanges constituent l'économie politique et sociale.
Non-seulement nous le pouvons, mais nous le faisons nécessairement.
Ce que j'affirme, c'est ceci: Que notre organisation est telle que
nous sommes tenus de travailler les uns pour les autres, sous peine
de mort et de mort immédiate. Si cela est, la société est notre état
de nature, puisque c'est le seul où il nous soit donné de vivre.
Il y a, en effet, une remarque à faire sur l'équilibre des besoins et
des facultés, remarque qui m'a toujours saisi d'admiration pour le
plan providentiel qui régit nos destinées.
_Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facultés._
_Dans l'état social, nos facultés surpassent nos besoins._
Il suit de là que l'homme isolé ne peut vivre; tandis que, chez
l'homme social, les besoins les plus impérieux font place à des
désirs d'un ordre plus élevé, et ainsi progressivement dans une
carrière de perfectibilité à laquelle nul ne saurait assigner de
limites.
Ce n'est pas là de la déclamation, mais une assertion susceptible
d'être rigoureusement démontrée par le raisonnement et par
l'analogie, sinon par l'expérience. Et pourquoi ne peut-elle être
démontrée par l'expérience, par l'observation directe? Précisément
parce qu'elle est vraie, précisément parce que, l'homme ne pouvant
vivre dans l'isolement, il devient impossible de montrer, sur la
nature vivante, les effets de la solitude absolue. Les sens ne
peuvent saisir une négation. On peut prouver à mon esprit qu'un
triangle n'a jamais quatre côtés; on ne peut, à l'appui, offrir
à mes yeux un triangle tétragone. Si on le faisait, l'assertion
serait détruite par cette exhibition même. De même, me demander une
preuve expérimentale, exiger de moi que j'étudie les conséquences
de l'isolement sur la nature vivante, c'est m'imposer une
contradiction, puisque, pour l'homme, isolement et vie s'excluant, on
n'a jamais vu et on ne verra jamais des hommes sans relations.