S'il y a des animaux, ce que j'ignore, destinés par leur organisme

à parcourir dans l'isolement absolu le cercle de leur existence, il

est bien clair que la nature a dû mettre entre leurs besoins et leurs

facultés une proportion exacte. On pourrait encore comprendre que

leurs facultés fussent supérieures; en ce cas, ces animaux seraient

perfectibles et progressifs. L'équilibre exact en fait des êtres

stationnaires, mais la supériorité des besoins ne se peut concevoir.

Il faut que dès leur naissance, dès leur première apparition dans

la vie, leurs facultés soient complètes relativement aux besoins

auxquels elles doivent pourvoir, ou, du moins, que les unes et les

autres se développent dans un même rapport. Sans cela ces espèces

mourraient en naissant et, par conséquent, ne s'offriraient pas à

l'observation.

De toutes les espèces de créatures vivantes qui nous environnent,

aucune, sans contredit, n'est assujettie à autant de besoins que

l'homme. Dans aucune, l'enfance n'est aussi débile, aussi longue,

aussi dénuée, la maturité chargée d'une responsabilité aussi étendue,

la vieillesse aussi faible et souffrante. Et, comme s'il n'avait pas

assez de ses besoins, l'homme a encore des goûts dont la satisfaction

exerce ses facultés autant que celle de ses besoins mêmes. À peine

il sait apaiser sa faim, qu'il veut flatter son palais; à peine se

couvrir, qu'il veut se décorer; à peine s'abriter, qu'il songe à

embellir sa demeure. Son intelligence n'est pas moins inquiète que

son corps nécessiteux. Il veut approfondir les secrets de la nature,

dompter les animaux, enchaîner les éléments, pénétrer dans les

entrailles de la terre, traverser d'immenses mers, planer au-dessus

des vents, supprimer le temps et l'espace; il veut connaître les

mobiles, les ressorts, les lois de sa volonté et de son coeur, régner

sur ses passions, conquérir l'immortalité, se confondre avec son

Créateur, tout soumettre à son empire, la nature, ses semblables,

lui-même; en un mot, ses désirs se dilatent sans fin dans l'infini.

Aussi, dans aucune autre espèce, les facultés ne sont susceptibles

d'un aussi grand développement que dans l'homme. Lui seul paraît

comparer et juger, lui seul raisonne et parle; seul il prévoit; seul

il sacrifie le présent à l'avenir; seul il transmet de génération en

génération ses travaux, ses pensées et les trésors de son expérience;

seul enfin il est capable d'une perfectibilité dont la chaîne

incommensurable semble attachée au delà même de ce monde.

Plaçons ici une observation économique. Quelque étendu que soit le

domaine de nos facultés, elles ne sauraient nous élever jusqu'à

la puissance de _créer_. Il n'appartient pas à l'homme, en effet,

d'augmenter ou de diminuer le nombre des molécules existantes. Son

action se borne à soumettre les substances répandues autour de lui à

des modifications, à des combinaisons qui les approprient à son usage

(J. B. Say).

Modifier les substances de manière à accroître, par rapport à nous,

leur utilité, c'est _produire_, ou plutôt c'est une manière de

produire. J'en conclus que la valeur, ainsi que nous le verrons plus

tard, ne saurait jamais être dans ces substances elles-mêmes, mais

dans l'effort intervenu pour les modifier et comparé, par l'échange,

à d'autres efforts analogues. C'est pourquoi la valeur n'est que

l'appréciation des services échangés, soit que la matière intervienne

ou n'intervienne pas. Il est complétement indifférent, quant à la

notion de la valeur, que je rende à mon semblable un service direct,

par exemple en lui faisant une opération chirurgicale, ou un service

indirect en préparant pour lui une substance curative. Dans ce

dernier cas, l'_utilité_ est dans la substance, mais la _valeur_ est

dans le service, dans l'effort intellectuel et matériel fait par

un homme en faveur d'un autre homme. C'est par pure métonymie qu'on

a attribué la valeur à la matière elle-même, et, en cette occasion

comme en bien d'autres, la métaphore a fait dévier la science.

Je reviens à l'organisation de l'homme. Si l'on s'arrêtait aux

notions qui précèdent, il ne différerait des autres animaux que par

la plus grande étendue des besoins et la supériorité des facultés.

Tous, en effet, sont soumis aux uns et pourvus des autres. L'oiseau

entreprend de longs voyages pour chercher la température qui lui

convient; le castor traverse le fleuve sur le pont qu'il a construit;

l'épervier poursuit ouvertement sa proie; le chat la guette avec

patience; l'araignée lui dresse des embûches; tous travaillent pour

vivre et se développer.

Mais tandis que la nature a mis une exacte proportion entre les

besoins des animaux et leurs facultés, si elle a traité l'homme

avec plus de grandeur et de munificence, si, pour le forcer d'être

_sociable_, elle a décrété que dans l'isolement ses besoins

surpasseraient ses facultés, tandis qu'au contraire dans l'état

social ses facultés, supérieures à ses besoins, ouvriraient un champ

sans limites à ses nobles jouissances, nous devons reconnaître que,

comme dans ses rapports avec le Créateur l'homme est élevé au-dessus

des bêtes par le sentiment religieux, dans ses rapports avec ses

semblables par l'Équité, dans ses rapports avec lui-même par la

Moralité, de même, dans ses rapports avec ses moyens de vivre et de

se développer, il s'en distingue par un phénomène remarquable. Ce

phénomène, c'est l'ÉCHANGE.

Essayerai-je de peindre l'état de misère, de dénûment et d'ignorance

où, sans la faculté d'échange, l'espèce humaine aurait croupi

éternellement, si même elle n'eût disparu du globe?

Un des philosophes les plus populaires, dans un roman qui a le

privilége de charmer l'enfance de génération en génération, nous

a montré l'homme surmontant par son énergie, son activité, son

intelligence, les difficultés de la solitude absolue. Voulant mettre

en lumière tout ce qu'il y a de ressources dans cette noble créature,

il l'a supposée, pour ainsi dire, accidentellement retranchée de la

civilisation. Il entrait donc dans le plan de _Daniel de Foë_ de

jeter dans l'île du Désespoir Robinson seul, nu, privé de tout ce

qu'ajoutent aux forces humaines l'union des efforts, la séparation

des occupations, l'échange, la société.

Cependant, et quoique les obstacles ne soient qu'un jeu pour

l'imagination, Daniel de Foë aurait ôté à son roman jusqu'à l'ombre

de la vraisemblance, si, trop fidèle à la pensée qu'il voulait

développer, il n'eût pas fait à l'état social des concessions

obligées, en admettant que son héros avait sauvé du naufrage quelques

objets indispensables, des provisions, de la poudre, un fusil,

une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, etc.;

preuve décisive que la société est le milieu nécessaire de l'homme,

puisqu'un romancier même n'a pu le faire vivre hors de son sein.

Et remarquez que Robinson portait avec lui dans la solitude un

autre trésor _social_ mille fois plus précieux et que les flots ne

pouvaient engloutir, je veux parler de ses idées, de ses souvenirs,

de son expérience, de son langage même, sans lequel il n'aurait pu

s'entretenir avec lui-même, c'est-à-dire penser.

Nous avons la triste et déraisonnable habitude d'attribuer à

l'_État social_ les souffrances dont nous sommes témoins. Nous

avons raison jusqu'à un certain point, si nous entendons comparer

la société à elle-même, prise à deux degrés divers d'avancement

et de perfection; mais nous avons tort, si nous comparons l'État

social, même imparfait, à l'isolement. Pour pouvoir affirmer que

la société empire la condition, je ne dirai pas de l'homme en

général, mais de quelques hommes et des plus misérables d'entre eux,

il faudrait commencer par prouver que le plus mal partagé de nos

frères a à supporter, dans l'État social, un plus lourd fardeau de

privations et de souffrances que celui qui eût été son partage dans

la solitude. Or, examinez la vie du plus humble manouvrier. Passez

en revue, dans tous leurs détails, les objets de ses consommations

quotidiennes. Il est couvert de quelques vêtements grossiers; il

mange un peu de pain noir; il dort sous un toit et au moins sur

des planches. Maintenant demandez-vous si l'homme isolé, privé des

ressources de l'Échange, aurait la possibilité la plus éloignée de se

procurer ces grossiers vêtements, ce pain noir, cette rude couche,

cet humble abri? L'enthousiaste le plus passionné de l'_État de

nature_, Rousseau lui-même, avouait cette impossibilité radicale.

On se passait de tout, dit-il, on allait nu, on dormait à la belle

étoile. Aussi Rousseau, pour exalter l'état de nature, était conduit

à faire consister le bonheur dans la privation. Mais encore j'affirme

que ce bonheur négatif est chimérique et que l'homme isolé mourrait

infailliblement en très-peu d'heures. Peut-être Rousseau aurait-il

été jusqu'à dire que c'est là la perfection. Il eût été conséquent;

car si le bonheur est dans la privation, la perfection est dans le

néant.

J'espère que le lecteur voudra bien ne pas conclure de ce qui précède

que nous sommes insensibles aux souffrances sociales de nos frères.

De ce que ces souffrances sont moindres dans la société imparfaite

que dans l'isolement, il ne s'ensuit pas que nous n'appelions de tous

nos voeux le progrès qui les diminue sans cesse; mais si l'isolement

est quelque chose de pire que ce qu'il y a de pire dans l'État

social, j'avais raison de dire qu'il met nos besoins, à ne parler que

des plus impérieux, tout à fait au-dessus de nos facultés.

Comment l'Échange, renversant cet ordre à notre profit, place-t-il

nos facultés au-dessus de nos besoins?

Et d'abord, le fait est prouvé par la civilisation même. Si

nos besoins dépassaient nos facultés, nous serions des êtres

invinciblement rétrogrades; s'il y avait équilibre, nous serions des

êtres invinciblement stationnaires. Nous progressons; donc chaque

période de la vie sociale, comparée à une époque antérieure, laisse

disponible, relativement à une somme donnée de satisfactions, une

portion quelconque de nos facultés.

Essayons de donner l'explication de ce merveilleux phénomène.

Celle que nous devons à Condillac me semble tout à fait insuffisante,

empirique, ou plutôt elle n'explique rien. «Par cela seul qu'un

échange s'accomplit, dit-il, il doit y avoir nécessairement profit

pour les deux parties contractantes, sans quoi il ne se ferait pas.

Donc chaque échange renferme deux gains pour l'humanité.»

En tenant la proposition pour vraie, on n'y peut voir que la

constatation d'un résultat. C'était ainsi que le malade imaginaire

expliquait la vertu narcotique de l'opium:

Quia est in eo

Virtus dormitiva

Quæ facit dormire.

L'échange constitue deux gains, dites-vous. La question est de

savoir pourquoi et comment.--Cela résulte du fait même qu'il s'est

accompli.--Mais pourquoi s'est-il accompli? Par quel mobile les

hommes ont-ils été déterminés à l'accomplir? Est-ce que l'échange a,

en lui-même, une vertu mystérieuse, nécessairement bienfaisante et

inaccessible à toute explication?

D'autres font résulter l'avantage de ce que l'on donne ce qu'on a de

trop pour recevoir ce dont on manque. Échange, disent-ils, _c'est

troc du superflu contre le nécessaire_. Outre que cela est contraire

aux faits qui se passent sous nos yeux--car qui osera dire que

le paysan, en cédant le blé qu'il a cultivé et dont il ne mangera

jamais, donne son superflu?--je vois bien dans cet axiome comment

deux hommes s'arrangent accidentellement; mais je n'y vois pas

l'explication du progrès.

L'observation nous donnera de la puissance de l'échange une

explication plus satisfaisante.

L'échange a deux manifestations: Union des forces, séparation des

occupations.

Il est bien clair qu'en beaucoup de cas la force unie de plusieurs

hommes est supérieure, du tout au tout, à la somme de leurs forces

isolées. Qu'il s'agisse de déplacer un lourd fardeau. Où mille hommes

pourraient successivement échouer, il est possible que quatre hommes

réussissent en s'unissant. Essayez de vous figurer les choses qui ne

se fussent jamais accomplies dans le monde sans cette union!

Et puis ce n'est rien encore que le concours vers un but commun de

la force musculaire; la nature nous a dotés de facultés physiques,

morales, intellectuelles très-variées. Il y a dans la coopération

de ces facultés des combinaisons inépuisables. Faut-il réaliser

une oeuvre utile, comme la construction d'une route ou la défense

du pays? L'un met au service de la communauté sa vigueur; l'autre,

son agilité; celui-ci, son audace; celui-là, son expérience, sa

prévoyance, son imagination et jusqu'à sa renommée. Il est aisé de

comprendre que les mêmes hommes, agissant isolément, n'auraient pu ni

atteindre ni même concevoir le même résultat.

Or union des forces implique Échange. Pour que les hommes

consentent à coopérer, il faut bien qu'ils aient en perspective une

participation à la satisfaction obtenue. Chacun fait profiter autrui

de ses efforts et profite des efforts d'autrui dans des proportions

convenues, ce qui est échange.

On voit ici comment l'échange, sous cette forme, augmente nos

satisfactions. C'est que des efforts égaux en intensité aboutissent,

par le seul fait de leur union, à des résultats supérieurs. Il

n'y a là aucune trace de ce prétendu _troc du superflu contre le

nécessaire_, non plus que du double et empirique profit allégué par

Condillac.

Nous ferons la même remarque sur la division du travail. Au fait,

si l'on y regarde de près, se distribuer les occupations ce n'est,

pour les hommes, qu'une autre manière, plus permanente, d'unir leurs

forces, de coopérer, de _s'associer_; et il est très-exact de dire,

ainsi que cela sera démontré plus tard, que l'organisation sociale

actuelle, à la condition de reconnaître l'échange libre, est la plus

belle, la plus vaste des associations: association bien autrement

merveilleuse que celles rêvées par les socialistes, puisque, par

un mécanisme admirable, elle se concilie avec l'indépendance

individuelle. Chacun y entre et en sort, à chaque instant, d'après

sa convenance. Il y apporte le tribut qu'il veut; il en retire une

satisfaction comparativement supérieure et toujours progressive,

déterminée, selon les lois de la justice, par la nature même des

choses et non par l'arbitraire d'un chef.--Mais ce point de vue

serait ici une anticipation. Tout ce que j'ai à faire pour le moment,

c'est d'expliquer comment la division du travail accroît notre

puissance.

Sans nous étendre beaucoup sur ce sujet, puisqu'il est du petit

nombre de ceux qui ne soulèvent pas d'objections, il n'est pas

inutile d'en dire quelque chose. Peut-être l'a-t-on un peu amoindri.

Pour prouver la puissance de la _division du travail_, on s'est

attaché à signaler les merveilles qu'elle accomplit dans certaines

manufactures, les fabriques d'épingles par exemple. La question peut

être élevée à un point de vue plus général et plus philosophique.

Ensuite la force de l'habitude a ce singulier privilége de nous

dérober la vue, de nous faire perdre la conscience des phénomènes

au milieu desquels nous sommes plongés. Il n'y a pas de mot plus

profondément vrai que celui de Rousseau: «Il faut beaucoup de

philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours.» Ce n'est

donc pas une chose oiseuse que de rappeler aux hommes ce que, sans

s'en apercevoir, ils doivent à l'échange.

Comment la faculté d'échanger a-t-elle élevé l'humanité à la hauteur

où nous la voyons aujourd'hui? Par son influence sur le _travail_,

sur le concours des _agents naturels_, sur les _facultés_ de l'homme

et sur les _capitaux_.

Adam Smith a fort bien démontré cette influence sur le travail.

«L'accroissement, dans la quantité d'ouvrage que peut exécuter

le même nombre d'hommes par suite de la division du travail, est

dû à trois circonstances, dit ce célèbre économiste: 1º au degré

d'habileté qu'acquiert chaque travailleur; 2º à l'économie du temps,

qui se perd naturellement à passer d'un genre d'occupation à un

autre; 3º à ce que chaque homme a plus de chances de découvrir des

méthodes aisées et expéditives pour atteindre un objet, lorsque cet

objet est le centre de son attention, que lorsqu'elle se dissipe sur

une infinie variété de choses.»

Ceux qui, comme Adam Smith, voient dans le Travail la source unique

de la richesse, se bornent à rechercher comment il se perfectionne

en se divisant. Mais nous avons vu, dans le chapitre précédent qu'il

n'est pas le seul agent de nos satisfactions. Les _forces naturelles_

concourent. Cela est incontestable.

Ainsi, en agriculture, l'action du soleil et de la pluie, les

sucs cachés dans le sol, les gaz répandus dans l'atmosphère, sont

certainement des agents qui coopèrent avec le travail humain à la

production des végétaux.

L'industrie manufacturière doit des services analogues aux qualités

chimiques de certaines substances; à la puissance des chutes d'eau,

de l'élasticité de la vapeur, de la gravitation, de l'électricité.

Le commerce a su faire tourner au profit de l'homme la vigueur et

l'instinct de certaines races animales, la force du vent qui enfle

les voiles de ses navires, les lois du magnétisme qui, agissant sur

la boussole, dirigent leur sillage à travers l'immensité des mers.

Il est deux vérités hors de toute contestation. La première, c'est

que _l'homme est d'autant mieux pourvu de toutes choses, qu'il tire

un meilleur parti des forces de la nature_.

Il est palpable, en effet, qu'on obtient plus de blé, à égalité

d'efforts, sur une bonne terre végétale que sur des sables arides ou

de stériles rochers.

La seconde, c'est que _les agents naturels sont répartis sur le globe

d'une manière inégale_.

Qui oserait soutenir que toutes terres sont également propres aux

mêmes cultures, toutes contrées au même genre de fabrication?

Or, s'il est vrai que les forces naturelles diffèrent sur les divers

points du globe, et si, d'un autre côté, les hommes sont d'autant

plus riches qu'ils s'en font plus aider, il s'ensuit que la faculté

d'échanger augmente, dans une proportion incommensurable, l'utile

concours de ces forces.

Ici nous retrouvons en présence l'utilité gratuite et l'utilité

onéreuse, celle-là se substituant à celle-ci, en vertu de l'échange.

N'est-il pas clair, en effet, que si, privés de la faculté

d'échanger, les hommes étaient réduits à produire de la glace sous

l'équateur et du sucre près des pôles, ils devraient faire avec

beaucoup de peine ce que le chaud et le froid font aujourd'hui

gratuitement pour eux, et qu'à leur égard une immense proportion de

forces naturelles resterait dans l'inertie? Grâce à l'échange, ces

forces sont utilisées partout où on les rencontre. La terre à blé

est semée en blé; la terre à vigne est plantée en vigne; il y a des

pêcheurs sur les côtes et des bûcherons sur les montagnes. Ici on

dirige l'eau, là le vent sur une roue qui remplace dix hommes. La

nature devient un esclave qu'il ne faut ni nourrir ni vêtir, dont

nous ne payons ni ne faisons payer les services, qui ne coûte rien

ni à notre bourse ni à notre conscience[9]. La même somme d'efforts

humains, c'est-à-dire les mêmes services, la même valeur réalise une

somme d'utilité toujours plus grande. Pour chaque résultat donné une

portion seulement de l'activité humaine est absorbée; l'autre, par

l'intervention des forces naturelles, est rendue disponible, elle

se prend à de nouveaux obstacles, satisfait à de nouveaux désirs,

réalise de nouvelles utilités.

[Note 9: Bien plus, cet esclave-là, à cause de sa supériorité, finit

à la longue par déprécier et affranchir tous les autres. C'est une

_harmonie_ dont je laisse à la sagacité du lecteur de suivre les

conséquences.]

Les effets de l'échange sur nos facultés intellectuelles sont tels,

qu'il n'est pas donné à l'imagination la plus vigoureuse d'en

calculer la portée.

«Nos connaissances, dit M. Tracy, sont nos plus précieuses

acquisitions, puisque ce sont elles qui dirigent l'emploi de nos

forces et le rendent plus fructueux, à mesure qu'elles sont plus

saines et plus étendues. Or nul homme n'est à portée de tout voir,

et il est bien plus aisé d'apprendre que d'inventer. Mais quand

plusieurs hommes communiquent ensemble, ce qu'un d'eux a observé

est bientôt connu de tous les autres, et il suffit que parmi eux il

s'en trouve un fort ingénieux pour que des découvertes précieuses

deviennent promptement la propriété de tous. Les lumières doivent

donc s'accroître bien plus rapidement que dans l'état d'isolement,

sans compter qu'elles peuvent se conserver et, par conséquent,

s'accumuler de générations en générations.»

Si la nature a varié autour de l'homme les ressources qu'elle

met à sa disposition, elle n'a pas été plus uniforme dans la

distribution des facultés humaines. Nous ne sommes pas tous doués,

au même degré, de vigueur, de courage, d'intelligence, de patience,

d'aptitudes artistiques, littéraires, industrielles. Sans l'échange,

cette diversité, loin de tourner au profit de notre bien-être,

contribuerait à notre misère, chacun ressentant moins les avantages

des facultés qu'il aurait que la privation de celles qu'il n'aurait

pas. Grâce à l'échange, l'être fort peut, jusqu'à un certain

point, se passer de génie, et l'être intelligent de vigueur: car,

par l'admirable communauté qu'il établit entre les hommes, chacun

participe aux qualités distinctives de ses semblables.

Pour donner satisfaction à ses besoins et à ses goûts, il ne suffit

pas, dans la plupart des cas, de travailler, d'exercer ses facultés

sur ou par des agents naturels. Il faut encore des outils, des

instruments, des machines, des provisions, en un mot des capitaux.

Supposons une petite peuplade, composée de dix familles, dont

chacune, travaillant exclusivement pour elle-même, est obligée

d'exercer dix industries différentes. Il faudra à chaque chef de

famille dix mobiliers industriels. Il y aura dans la peuplade dix

charrues, dix paires de boeufs, dix forges, dix ateliers de charpente

et de menuiserie, dix métiers à tisser, etc.; avec l'échange une

seule charrue, une seule paire de boeufs, une seule forge, un seul

métier à tisser, pourront suffire. Il n'y a pas d'imagination qui

puisse calculer l'économie de capitaux due à l'échange.

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie puissance

de l'échange. Ce n'est pas, comme dit Condillac, qu'il implique _deux

gains_, parce que chacune des parties contractantes estime plus

ce qu'elle reçoit que ce qu'elle donne. Ce n'est pas non plus que

chacune d'elle cède du superflu pour acquérir du nécessaire. C'est

tout simplement que, lorsqu'un homme dit à un autre: «Ne fais que

ceci, je ne ferai que cela, et nous partagerons,» il y a meilleur

emploi du travail, des facultés, des agents naturels, des capitaux,

et, par conséquent, il y a _plus_ à partager. À plus forte raison si

trois, dix, cent, mille, plusieurs millions d'hommes entrent dans

l'association.

Les deux propositions que j'ai avancées sont donc rigoureusement

vraies, à savoir:

_Dans l'isolement, nos besoins dépassent nos facultés._

_Dans l'état social, nos facultés dépassent nos besoins._

La première est vraie, puisque toute la surface de la France ne

pourrait faire subsister un seul homme à l'état d'isolement absolu.

La seconde est vraie, puisque, en fait, la population de cette même

surface croît en nombre et en bien-être.

_Progrès de l'échange._ La forme primitive de l'échange, c'est le

_troc_. Deux personnes, dont chacune éprouve un désir et possède

l'objet qui peut satisfaire le désir de l'autre, se font cession

réciproque, ou bien elles conviennent de travailler séparément

chacune à une chose, sauf à partager dans des proportions débattues

le produit total.--Voilà, le _troc_, qui est, comme diraient les

socialistes, l'échange, le trafic, le commerce _embryonnaire_.

Nous remarquons ici deux désirs comme mobiles, deux efforts comme

moyens, deux satisfactions comme résultat ou comme consommation de

l'évolution entière, et rien ne diffère essentiellement de la même

évolution accomplie dans l'isolement, si ce n'est que les désirs et

les satisfactions sont demeurés, selon leur nature, intransmissibles,

et que les efforts seuls ont été échangés; en d'autres termes, deux

personnes ont travaillé l'une pour l'autre, elles se sont rendu

mutuellement _service_.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 7 / 50 段