Je dis ceci pour qu'on ne suppose pas que j'entends faire la critique

de mes devanciers, s'il m'arrive de donner à l'_économie politique_

des limites un peu différentes de celles qu'ils lui ont assignées.

Dans ces derniers temps, on a beaucoup reproché aux économistes de

s'être trop attachés à étudier la _Richesse_. On aurait voulu qu'ils

fissent entrer dans la science tout ce qui, de près ou de loin,

contribue au bonheur ou aux souffrances de l'humanité; et on a été

jusqu'à supposer qu'ils niaient tout ce dont ils ne s'occupaient

pas, par exemple, les phénomènes du principe sympathique, aussi

naturel au coeur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel.

C'est comme si l'on accusait le minéralogiste de nier l'existence du

règne animal. Eh quoi! la Richesse, les lois de sa production, de sa

distribution, de sa consommation, n'est-ce pas un sujet assez vaste,

assez important pour faire l'objet d'une science spéciale? Si les

conclusions de l'économiste étaient en contradiction avec celles de

la politique ou de la morale, je concevrais l'accusation. On pourrait

lui dire: «En vous limitant, vous vous êtes égaré, car il n'est pas

possible que deux vérités se heurtent.» Peut-être résultera-t-il du

travail que je soumets au public que la science de la richesse est en

parfaite harmonie avec toutes les autres.

Des trois termes qui renferment les destinées humaines: Sensation,

Effort, Satisfaction, le premier et le dernier se confondent toujours

et nécessairement dans la même individualité. Il est impossible

de les concevoir séparés. On peut concevoir une sensation non

satisfaite, un besoin inassouvi; jamais personne ne comprendra le

_besoin_ dans un homme et sa _satisfaction_ dans un autre.

S'il en était de même pour le terme moyen, l'_Effort_, l'homme

serait un être complétement solitaire. Le phénomène économique

s'accomplirait intégralement dans l'individu isolé. Il pourrait y

avoir une juxtaposition de personnes, il n'y aurait pas de société.

Il pourrait y avoir une Économie _personnelle_, il ne pourrait

exister d'Économie _politique_.

Mais il n'en est pas ainsi. Il est fort possible et fort fréquent que

le _Besoin_ de l'un doive sa _Satisfaction_ à l'_Effort_ de l'autre.

C'est un fait. Si chacun de nous veut passer en revue toutes les

satisfactions qui aboutissent à lui, il reconnaîtra qu'il les doit,

pour la plupart, à des efforts qu'il n'a pas faits; et de même, le

travail que nous accomplissons, chacun dans notre profession, va

presque toujours satisfaire des désirs qui ne sont pas en nous.

Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans

les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et

intransmissibles, mais dans la nature du terme moyen, des _Efforts

humains_, qu'il faut chercher le principe _social_, l'origine de

l'économie politique.

C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux hommes

seuls, entre toutes les créatures, de _travailler les uns pour les

autres_; c'est cette transmission d'efforts, cet échange de services,

avec toutes les combinaisons compliquées et infinies auxquelles il

donne lieu à travers le temps et l'espace, C'EST LÀ précisément

ce qui constitue la science économique, en montre l'origine et en

détermine les limites.

Je dis donc:

_Forment le domaine de l'économie politique tout effort susceptible

de satisfaire, à charge de retour, les besoins d'une personne

autre que celle qui l'a accompli,--et, par suite, les besoins et

satisfactions relatifs à cette nature d'efforts_.

Ainsi, pour citer un exemple, l'action de respirer, quoiqu'elle

contienne les trois termes qui constituent le phénomène économique,

n'appartient pourtant pas à cette science, et l'on en voit la

raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble de faits dans lequel

non-seulement les deux extrêmes: besoin et satisfaction, sont

intransmissibles (ils le sont toujours), mais où le terme moyen,

l'_Effort_, est intransmissible aussi. Nous n'invoquons l'assistance

de personne pour respirer; il n'y a là ni service à recevoir ni

service à rendre; il y a un fait individuel par nature et non

_social_, qui ne peut, par conséquent, entrer dans une science toute

de relation, comme l'indique son nom même.

Mais que, dans des circonstances particulières, des hommes aient à

s'entr'aider pour respirer, comme lorsqu'un ouvrier descend dans

une cloche à plongeur, ou quand un médecin agit sur l'appareil

pulmonaire, ou quand la police prend des mesures pour purifier l'air;

alors il y a un besoin satisfait par l'effort d'une autre personne

que celle qui l'éprouve, il y a service rendu, et la respiration

même entre, sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la

rémunération, dans le cercle de l'économie politique.

Il n'est pas nécessaire que la transaction soit effectuée, il

suffit qu'elle soit possible pour que le _travail_ soit de nature

économique. Le laboureur qui cultive du blé pour son usage accomplit

un fait économique par cela seul que le blé est susceptible d'être

échangé.

Accomplir un effort pour satisfaire le besoin d'autrui, c'est lui

rendre un _service_. Si un service est stipulé en retour, il y a

échange de _services_; et, comme c'est le cas le plus ordinaire,

l'économie politique peut être définie: la _théorie de l'échange_.

Quelle que soit pour l'une des parties contractantes la vivacité du

besoin, pour l'autre l'intensité de l'effort, si l'échange est libre,

les deux services échangés _se valent_. La valeur consiste donc dans

l'appréciation comparative des _services_ réciproques, et l'on peut

dire encore que l'économie politique est la _théorie de la valeur_.

Je viens de définir l'économie politique et de circonscrire son

domaine, sans parler d'un élément essentiel: l'_utilité gratuite_.

Tous les auteurs ont fait remarquer que nous puisons une foule de

satisfactions à cette source. Ils ont appelé ces utilités, telles que

l'air, l'eau, la lumière du soleil, etc., _richesses naturelles_, par

opposition aux _richesses sociales_, après quoi ils ne s'en sont plus

occupés; et, en effet, il semble que, ne donnant lieu à aucun effort,

à aucun échange, à aucun service, n'entrant dans aucun inventaire

comme dépourvues de valeur, elles ne doivent pas entrer dans le

cercle d'étude de l'économie politique.

Cette exclusion serait rationnelle, si l'utilité _gratuite_ était une

quantité fixe, invariable, toujours séparée de l'utilité _onéreuse_;

mais elles se mêlent constamment et en proportions inverses.

L'application soutenue de l'homme est de substituer l'une à l'autre,

c'est-à-dire d'arriver, à l'aide des agents naturels et gratuits, aux

mêmes résultats avec moins d'efforts. Il fait faire par le vent, par

la gravitation, par le calorique, par l'élasticité du gaz, ce qu'il

n'accomplissait à l'origine que par sa force musculaire.

Or qu'arrive-t-il? Quoique l'effet utile soit égal, l'effort est

moindre. Moindre effort implique moindre service, et moindre

service implique moindre valeur. Chaque progrès anéantit donc de la

valeur; mais comment? Non point en supprimant l'effet utile, mais

en substituant de l'utilité gratuite à de l'utilité onéreuse, de la

richesse naturelle à de la richesse sociale. À un point de vue,

cette portion de valeur ainsi anéantie sort du domaine de l'économie

politique comme elle est exclue de nos inventaires; car elle ne

s'échange plus, elle ne se vend ni ne s'achète, et l'humanité en

jouit sans efforts, presque sans en avoir la conscience; elle ne

compte plus dans la richesse relative, elle prend rang parmi les

dons de Dieu. Mais, d'un autre côté, si la science n'en tenait plus

aucun compte, elle se fourvoierait assurément, car elle perdrait

de vue justement ce qui est l'essentiel, le principal en toutes

choses: le résultat, l'_effet utile_; elle méconnaîtrait les plus

fortes tendances communautaires et égalitaires; elle verrait tout

dans l'ordre social, moins l'harmonie. Et si ce livre est destiné à

faire faire un pas à l'économie politique, c'est surtout en ce qu'il

tiendra les yeux du lecteur constamment attachés sur cette portion de

_valeur_ successivement anéantie et recueillie sous forme d'_utilité

gratuite_ par l'humanité tout entière.

Je ferai ici une remarque qui prouvera combien les sciences se

touchent et sont près de se confondre.

Je viens de définir le _service_. C'est l'_effort_ dans un homme,

tandis que le _besoin_ et la _satisfaction_ sont dans un autre.

Quelquefois le service est rendu gratuitement, sans rémunération,

sans qu'aucun service soit exigé en retour. Il part alors du

principe sympathique plutôt que du principe de l'intérêt personnel.

Il constitue le don et non l'échange. Par suite, il semble qu'il

n'appartienne pas à l'économie politique (qui est la théorie de

l'échange), mais à la morale. En effet, les actes de cette nature

sont, à cause de leur mobile, plutôt moraux qu'économiques. Nous

verrons cependant que, par leurs effets, ils intéressent la science

qui nous occupe. D'un autre côté, les services rendus à titre

onéreux, sous condition de retour, et, par ce motif, essentiellement

économiques, ne restent pas pour cela, quant à leurs effets,

étrangers à la morale.

Ainsi ces deux branches de connaissances ont des points de contact

infinis; et, comme deux vérités ne sauraient être antagoniques, quand

l'économiste assigne à un phénomène des conséquences funestes en

même temps que le moraliste lui attribue des effets heureux, on peut

affirmer que l'un ou l'autre s'égare. C'est ainsi que les sciences se

vérifient l'une par l'autre.

III

DES BESOINS DE L'HOMME.

Il est peut-être impossible, et, en tout cas, il ne serait pas fort

utile de présenter une nomenclature complète et méthodique des

besoins de l'homme. Presque tous ceux qui ont une importance réelle

sont compris dans l'énumération suivante:

Respiration (je maintiens ici ce besoin comme marquant la limite

où commence la transmission du travail ou l'échange des

services).--Alimentation.--Vêtement.--Logement.--Conservation

et rétablissement de la santé.--Locomotion.--Sécurité.--

Instruction.--Diversion.--Sensation du beau.

Les besoins existent. C'est un fait. Il serait puéril de rechercher

s'il vaudrait mieux qu'ils n'existassent pas et pourquoi Dieu nous y

a assujettis.

Il est certain que l'homme _souffre_ et même qu'il meurt lorsqu'il ne

peut satisfaire aux besoins qu'il tient de son organisation. Il est

certain qu'il _souffre_ et même qu'il peut mourir lorsqu'il satisfait

avec excès à certains d'entre eux.

Nous ne pouvons satisfaire la plupart de nos besoins qu'à la

condition de nous donner une peine, laquelle peut être considérée

comme une _souffrance_. Il en est de même de l'acte par lequel,

exerçant un noble empire sur nos appétits, nous nous imposons une

privation.

Ainsi la _souffrance_ est pour nous inévitable, et il ne nous reste

guère que le choix des maux. En outre, elle est tout ce qu'il y a au

monde de plus intime, de plus personnel; d'où il suit que l'_intérêt

personnel_, ce sentiment qu'on flétrit de nos jours sous les noms

d'égoïsme, d'individualisme, est indestructible. La nature a placé

la _sensibilité_ à l'extrémité de nos nerfs, à toutes les avenues du

coeur et de l'intelligence, comme une sentinelle avancée, pour nous

avertir quand il y a défaut, quand il y a excès de satisfaction. La

douleur a donc une destination, une mission. On a demandé souvent

si l'existence du mal pouvait se concilier avec la bonté infinie du

Créateur, redoutable problème que la philosophie agitera toujours

et ne parviendra probablement jamais à résoudre. Quant à l'économie

politique, elle doit prendre l'homme tel qu'il est, d'autant qu'il

n'est pas donné à l'imagination elle-même de se figurer,--encore

moins à la raison de concevoir,--un être animé et mortel exempt

de douleur. Tous nos efforts seraient vains pour comprendre la

sensibilité sans la douleur ou l'homme sans la sensibilité.

De nos jours, quelques écoles sentimentalistes rejettent comme fausse

toute science sociale qui n'est pas arrivée à une combinaison au

moyen de laquelle la douleur disparaisse de ce monde. Elles jugent

sévèrement l'économie politique, parce qu'elle admet ce qu'il est

impossible de nier: la souffrance. Elles vont plus loin, elles l'en

rendent responsable. C'est comme si l'on attribuait la fragilité de

nos organes au physiologiste qui les étudie.

Sans doute, on peut se rendre pour quelque temps populaire, on peut

attirer à soi les hommes qui souffrent et les irriter contre l'ordre

naturel des sociétés, en annonçant qu'on a dans la tête un plan

d'arrangement social artificiel où la douleur, sous aucune forme,

ne peut pénétrer. On peut même prétendre avoir dérobé le secret de

Dieu et interprété sa volonté présumée en bannissant le mal de dessus

la terre. Et l'on ne manque pas de traiter d'_impie_ la science qui

n'affiche pas une telle prétention, l'accusant de méconnaître ou de

nier la prévoyance ou la puissance de l'auteur des choses.

En même temps, ces écoles font une peinture effroyable des sociétés

actuelles, et elles ne s'aperçoivent pas que, s'il y a _impiété_

à prévoir la souffrance dans l'avenir, il n'y en a pas moins à la

constater dans le passé ou dans le présent. Car l'infini n'admet pas

de limites; et si, depuis la création, un seul homme a souffert dans

le monde, cela suffit pour qu'on puisse admettre, sans _impiété_, que

la douleur est entrée dans le plan providentiel.

Il est certainement plus scientifique et plus viril de reconnaître

l'existence des grands faits naturels qui non-seulement existent,

mais sans lesquels l'humanité ne se peut concevoir.

Ainsi l'homme est sujet à la souffrance, et, par conséquent, la

société aussi.

La souffrance a une fonction dans l'individu, et, par conséquent,

dans la société aussi.

L'étude des lois sociales nous révélera que la mission de la

souffrance est de détruire progressivement ses propres causes, de se

circonscrire elle-même dans des limites de plus en plus étroites,

et, finalement, d'assurer, en nous la faisant acheter et mériter, la

prépondérance du bien et du beau.

La nomenclature qui précède met en première ligne les besoins

matériels.

Nous vivons dans un temps qui me force de prémunir encore ici le

lecteur contre une sorte d'afféterie sentimentaliste fort à la mode.

Il y a des gens qui font très-bon marché de ce qu'ils appellent

dédaigneusement _besoins matériels_, _satisfactions matérielles_.

Ils me diront, sans doute, comme Bélise à Chrysale:

Le corps, cette guenille, est-il d'une importance,

D'un prix à mériter seulement qu'on y pense?

Et, quoique en général bien pourvus de tout, ce dont je les félicite

sincèrement, ils me blâmeront d'avoir indiqué comme un de nos

premiers besoins celui de l'_alimentation_, par exemple.

Certes je reconnais que le perfectionnement moral est d'un ordre

plus élevé que la conservation physique. Mais enfin, sommes-nous

tellement envahis par cette manie d'affectation déclamatoire, qu'il

ne soit plus permis de dire que, pour se perfectionner, encore

faut-il vivre? Préservons-nous de ces puérilités qui font obstacle à

la science. À force de vouloir passer pour philanthrope, on devient

faux; car c'est une chose contraire au raisonnement comme aux faits

que le développement moral, le soin de la dignité, la culture des

sentiments délicats, puissent précéder les exigences de la simple

conservation. Cette sorte de pruderie est toute moderne. Rousseau, ce

panégyriste enthousiaste de l'_état de nature_, s'en était préservé;

et un homme doué d'une délicatesse exquise, d'une tendresse de coeur

pleine d'onction, spiritualiste jusqu'au quiétisme et stoïcien pour

lui-même, Fénelon, disait: «Après tout, la solidité de l'esprit

consiste à vouloir s'instruire exactement de la manière dont se

font les choses qui sont le fondement de la vie humaine. Toutes les

grandes affaires roulent là-dessus.»

Sans prétendre donc classer les besoins dans un ordre rigoureusement

méthodique, nous pouvons dire que l'homme ne saurait diriger ses

efforts vers la satisfaction des besoins moraux de l'ordre le plus

noble et le plus élevé qu'après avoir pourvu à ceux qui concernent

la conservation et l'entretien de la vie. D'où nous pouvons déjà

conclure que toute mesure législative qui rend la vie matérielle

difficile nuit à la vie morale des nations, _harmonie_ que je signale

en passant à l'attention du lecteur.

Et, puisque l'occasion s'en présente, j'en signalerai une autre.

Puisque les nécessités irrémissibles de la vie matérielle sont un

obstacle à la culture intellectuelle et morale, il s'ensuit que

l'on doit trouver plus de vertus chez les nations et parmi les

classes aisées que parmi les nations et les classes pauvres. Bon

Dieu! que viens-je de dire, et de quelles clameurs ne suis-je pas

assourdi! C'est une véritable manie, de nos jours, d'attribuer aux

classes pauvres le monopole de tous les dévouements, de toutes les

abnégations, de tout ce qui constitue dans l'homme la grandeur et la

beauté morale; et cette manie s'est récemment développée encore sous

l'influence d'une révolution qui, faisant arriver ces classes à la

surface de la société, ne pouvait manquer de susciter autour d'elles

la tourbe des flatteurs.

Je ne nie pas que la richesse, et surtout l'opulence, principalement

quand elle est très-inégalement répartie, ne tende à développer

certains vices spéciaux.

Mais est-il possible d'admettre d'une manière générale que la

vertu soit le privilége de la misère, et le vice le triste et

fidèle compagnon de l'aisance? Ce serait affirmer que la culture

intellectuelle et morale, qui n'est compatible qu'avec un

certain degré de loisir et de bien-être, tourne au détriment de

l'intelligence et de la moralité.

Et ici, j'en appelle à la sincérité des classes souffrantes

elles-mêmes. À quelles horribles _dissonances_ ne conduirait pas un

tel paradoxe?

Il faudrait donc dire que l'humanité est placée dans cette affreuse

alternative, ou de rester éternellement misérable, ou de s'avancer

vers l'immoralité progressive. Dès lors toutes les forces qui

conduisent à la richesse, telles que l'activité, l'économie, l'ordre,

l'habileté, la bonne foi, sont les semences du vice; tandis que

celles qui nous retiennent dans la pauvreté, comme l'imprévoyance,

la paresse, la débauche, l'incurie, sont les précieux germes de la

vertu. Se pourrait-il concevoir, dans le monde moral, une dissonance

plus décourageante? et, s'il en était ainsi, qui donc oserait parler

au peuple et formuler devant lui un conseil? Tu te plains de tes

souffrances, faudrait-il dire, et tu as hâte de les voir cesser. Tu

gémis d'être sous le joug des besoins matériels les plus impérieux,

et tu soupires après l'heure de l'affranchissement; car tu voudrais

aussi quelques loisirs pour développer tes facultés intellectuelles

et affectives. C'est pour cela que tu cherches à faire entendre ta

voix dans la région politique et à y stipuler pour tes intérêts. Mais

sache bien ce que tu désires et combien le succès de tes voeux te

serait fatal. Le bien-être, l'aisance, la richesse, développent le

vice. Garde donc précieusement ta misère et ta vertu.

Les flatteurs du peuple tombent donc dans une contradiction

manifeste, quand ils signalent la région de la richesse comme un

impur cloaque d'égoïsme et de vice, et qu'en même temps ils le

poussent,--et souvent, dans leur empressement, par les moyens les

plus illégitimes,--vers cette néfaste région.

Non, un tel désaccord ne se peut rencontrer dans l'ordre naturel

des sociétés. Il n'est pas possible que tous les hommes aspirent

au bien-être, que la voie naturelle pour y arriver soit l'exercice

des plus rudes vertus, et qu'ils n'y arrivent néanmoins que pour

tomber sous le joug du vice. De telles déclamations ne sont propres

qu'à allumer et entretenir les haines de classes. Vraies, elles

placeraient l'humanité entre la misère ou l'immoralité. Fausses,

elles font servir le mensonge au désordre, et, en les trompant, elles

mettent aux prises les classes qui se devraient aimer et entr'aider.

Oui, l'inégalité factice, l'inégalité que la loi réalise en troublant

l'ordre naturel du développement des diverses classes de la société,

cette inégalité est pour toutes une source féconde d'irritation, de

jalousie et de vices. C'est pourquoi il faut s'assurer enfin si cet

ordre naturel ne conduit pas vers l'égalisation et l'amélioration

progressive de toutes les classes: et nous serions arrêtés dans cette

recherche par une fin de non-recevoir insurmontable, si ce double

progrès matériel impliquait fatalement une double dégradation morale.

J'ai à faire sur les besoins humains une remarque importante,

fondamentale même, en économie politique: c'est que les besoins ne

sont pas une quantité fixe, immuable. Ils ne sont pas stationnaires,

mais progressifs par nature.

Ce caractère se remarque même dans nos besoins les plus matériels: il

devient plus sensible à mesure qu'on s'élève à ces désirs et à ces

goûts intellectuels qui distinguent l'homme de la brute.

Il semble que, s'il est quelque chose en quoi les hommes doivent

se ressembler, c'est le besoin d'alimentation, car, sauf les cas

anormaux, les estomacs sont à peu près les mêmes.

Cependant les aliments qui auraient été recherchés à une époque sont

devenus vulgaires à une autre époque, et le régime qui suffit à un

lazzarone soumettrait un Hollandais à la torture. Ainsi ce besoin, le

plus immédiat, le plus grossier, et, par conséquent, le plus uniforme

de tous, varie encore suivant l'âge, le sexe, le tempérament, le

climat et l'habitude.

Il en est ainsi de tous les autres. À peine l'homme est abrité qu'il

veut se loger; à peine il est vêtu, qu'il veut se décorer; à peine

il a satisfait les exigences de son corps, que l'étude, la science,

l'art, ouvrent devant ses désirs un champ sans limites.

C'est un phénomène bien digne de remarque que la promptitude avec

laquelle, par la continuité de la satisfaction, ce qui n'était

d'abord qu'un vague désir devient un goût, et ce qui n'était qu'un

goût se transforme en besoin et même en besoin impérieux.

Voyez ce rude et laborieux artisan. Habitué à une alimentation

grossière, à d'humbles vêtements, à un logement médiocre, il lui

semble qu'il serait le plus heureux des hommes, qu'il né formerait

plus de désirs, s'il pouvait arriver à ce degré de l'échelle qu'il

aperçoit immédiatement au-dessus de lui. Il s'étonne que ceux qui

y sont parvenus se tourmentent encore. En effet, vienne la modeste

fortune qu'il a rêvée, et le voilà heureux; heureux,--hélas! pour

quelques jours.

Car bientôt il se familiarise avec sa nouvelle position, et peu à

peu il cesse même de sentir son prétendu bonheur. Il revêt avec

indifférence ce vêtement après lequel il a soupiré. Il s'est fait

un autre milieu, il fréquente d'autres personnes, il porte de temps

en temps ses lèvres à une autre coupe, il aspire à monter un autre

degré, et, pour peu qu'il fasse un retour sur lui-même, il sent bien

que, si sa fortune a changé, son âme est restée ce qu'elle était, une

source intarissable de désirs.

Il semble que la nature ait attaché cette singulière puissance à

l'_habitude_, afin qu'elle fût en nous ce qu'est la roue à rochet en

mécanique, et que l'humanité, toujours poussée vers des régions de

plus en plus élevées, ne pût s'arrêter à aucun degré de civilisation.

Le _sentiment de la dignité_ agit peut-être avec plus de force encore

dans le même sens. La philosophie stoïcienne a souvent blâmé l'homme

de vouloir plutôt _paraître_ qu'_être_. Mais, en considérant les

choses d'une manière générale, est-il bien sûr que le _paraître_ ne

soit pas pour l'homme un des modes de l'_être_?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 4 / 50 段