Mais, quelques espérances que l'on conçoive pour l'avenir, quelques

idées que l'on se fasse des formes que l'humanité pourra trouver

pour le perfectionnement de ses relations et la diffusion du

bien-être, des connaissances et de la moralité, il faut pourtant bien

reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément

un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre et perfectible.

Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier

mécanisme.

La liberté! il semble qu'on n'en veuille pas de nos jours. Sur

cette terre de France, empire privilégié de la mode, il semble

que la liberté ne soit plus de mise. Et moi, je dis: Quiconque

repousse la liberté n'a pas foi dans l'humanité. On prétend avoir

fait récemment cette désolante découverte que la liberté conduit

fatalement au monopole[3]. Non, cet enchaînement monstrueux, cet

accouplement contre nature n'existe pas; il est le fruit imaginaire

d'une erreur qui se dissipe bientôt au flambeau de l'économie

politique. La liberté engendrer le monopole! L'oppression naître

naturellement de la liberté! mais prenons-y garde, affirmer cela,

c'est affirmer que les tendances de l'humanité sont radicalement

mauvaises, mauvaises en elles-mêmes, mauvaises par nature, mauvaises

par essence; c'est affirmer que la pente naturelle de l'homme

est vers sa détérioration, et l'attrait irrésistible de l'esprit

vers l'erreur. Mais alors à quoi bon nos écoles, nos études, nos

recherches, nos discussions, sinon à nous imprimer une impulsion plus

rapide sur cette pente fatale, puisque, pour l'humanité, apprendre

à choisir, c'est apprendre à se suicider? Et, si les tendances de

l'humanité sont essentiellement perverses, où donc, pour les changer,

les organisateurs chercheront-ils leur point d'appui! D'après

les prémisses, ce point d'appui devrait être placé en dehors de

l'humanité. Le chercheront-ils en eux-mêmes, dans leur intelligence,

dans leur coeur? mais ils ne sont pas des dieux encore; ils sont

hommes aussi, et par conséquent poussés avec l'humanité toute entière

vers le fatal abîme. Invoqueront-ils l'intervention de l'État? Mais

l'État est composé d'hommes; et il faudrait prouver que ces hommes

forment une classe à part, pour qui les lois générales de la société

ne sont pas faites, puisque c'est eux qu'on charge de faire ces lois.

Sans cette preuve, la difficulté n'est pas même reculée.

[Note 3: «Il est avéré que notre régime de libre concurrence,

réclamé par une Économie politique ignorante, et décrété pour abolir

les monopoles, n'aboutit qu'à l'organisation générale des grands

monopoles en toutes branches.» (_Principes du socialisme_, par M.

Considérant, page 15.)]

Ne condamnons pas ainsi l'humanité avant d'en avoir étudié les lois,

les forces, les énergies, les tendances. Depuis qu'il eut reconnu

l'attraction, Newton ne prononçait plus le nom de Dieu sans se

découvrir. Autant l'intelligence est au-dessus de la matière, autant

le monde social est au-dessus de celui qu'admirait Newton: car la

mécanique céleste obéit à des lois dont elle n'a pas la conscience.

Combien plus de raison aurons-nous de nous incliner devant la

Sagesse éternelle, à l'aspect de la mécanique sociale, où vit aussi

la pensée universelle, _mens agitat molem_, mais qui présente de

plus ce phénomène extraordinaire que chaque atome est un être animé,

pensant, doué de cette énergie merveilleuse, de ce principe de toute

moralité, de toute dignité, de tout progrès, attribut exclusif de

l'homme,--la LIBERTÉ!

II

BESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS[4].

[Note 4: Ce chapitre et le suivant furent insérés en septembre et

décembre 1848 dans le _Journal des Économistes_.

(_Note de l'Éditeur._)]

Quel spectacle profondément affligeant nous offre la France!

Il serait difficile de dire si l'anarchie a passé des idées aux faits

ou des faits aux idées, mais il est certain qu'elle a tout envahi.

Le pauvre s'élève contre le riche; le prolétariat contre la

propriété; le peuple contre la bourgeoisie; le travail contre le

capital; l'agriculture contre l'industrie; la campagne contre la

ville; la province contre la capitale; le regnicole contre l'étranger.

Et les théoriciens surviennent, qui font un système de cet

antagonisme. «Il est, disent-ils, le résultat _fatal_ de la nature

des choses, c'est-à-dire de la liberté. L'homme _s'aime lui-même_,

et voilà d'où vient tout le mal, car puisqu'il s'aime, il tend vers

son propre bien-être, et il ne le peut trouver que dans le malheur de

ses frères. Empêchons donc qu'il n'obéisse à ses tendances; étouffons

sa liberté; changeons le coeur humain; substituons un autre mobile

à celui que Dieu y a placé; inventons et dirigeons une société

artificielle!»

Quand on en est là, une carrière sans limites s'ouvre devant la

logique ou l'imagination. Si l'on est doué d'un esprit dialecticien

combiné avec une nature chagrine, on s'acharne dans l'analyse du mal;

on le dissèque, on le met au creuset, on lui demande son dernier

mot, on remonte à ses causes, on le poursuit dans ses conséquences;

et comme, à raison de notre imperfection native, il n'est étranger

à rien, il n'est rien qu'on ne dénigre. On ne montre la propriété,

la famille, le capital, l'industrie, la concurrence, la liberté,

l'intérêt personnel, que par un de leurs aspects, par le côté qui

détruit ou qui blesse; on fait, pour ainsi dire, contenir l'histoire

naturelle de l'homme dans la clinique. On jette à Dieu le défi de

concilier ce qu'on dit de sa bonté infinie avec l'existence du mal.

On souille tout, on dégoûte de tout, on nie tout; et l'on ne laisse

pas cependant que d'obtenir un triste et dangereux succès auprès de

ces classes que la souffrance n'incline que trop vers le désespoir.

Si, au contraire, on porte un coeur ouvert à la bienveillance, un

esprit qui se complaise aux illusions, on s'élance vers la région

des chimères. On rêve des Océana, des Atlantide, des Salente, des

Spensonie, des Icarie, des Utopie, des Phalanstère; on les peuple

d'êtres dociles, aimants, dévoués, qui n'ont garde de faire jamais

obstacle à la fantaisie du rêveur. Celui-ci s'installe complaisamment

dans son rôle de Providence. Il arrange, il dispose, il fait les

hommes à son gré; rien ne l'arrête, jamais il ne rencontre de

déceptions; il ressemble à ce prédicateur romain qui, après avoir

transformé son bonnet carré en Rousseau, réfutait chaleureusement

le _Contrat social_, et triomphait d'avoir réduit son adversaire au

silence. C'est ainsi que le réformateur fait briller, aux yeux de

ceux qui souffrent, les séduisants tableaux d'une félicité idéale

bien propre à dégoûter des rudes nécessités de la vie réelle.

Cependant il est rare que l'utopiste s'en tienne à ces innocentes

chimères. Dès qu'il veut y entraîner l'humanité, il éprouve qu'elle

n'est pas facile à se laisser transformer. Elle résiste, il s'aigrit.

Pour la déterminer, il ne lui parle pas seulement du bonheur qu'elle

refuse, il lui parle surtout des maux dont il prétend la délivrer.

Il ne saurait en faire une peinture trop saisissante. Il s'habitue à

charger sa palette, à renforcer ses couleurs. Il cherche le mal, dans

la société actuelle, avec autant de passion qu'un autre en mettrait à

y découvrir le bien. Il ne voit que souffrances, haillons, maigreur,

inanition, douleurs, oppression. Il s'étonne, il s'irrite de ce que

la société n'ait pas un sentiment assez vif de ses misères. Il ne

néglige rien pour lui faire perdre son insensibilité, et, après avoir

commencé par la bienveillance, lui aussi finit par la misanthropie[5].

[Note 5: «Notre régime industriel, formé sur la concurrence sans

garantie et sans organisation, n'est donc qu'un enfer social, une

vaste réalisation de tous les tourments et de tous les supplices de

l'antique Ténare. Il y a une différence pourtant: les victimes.»

(V. CONSIDÉRANT.)]

À Dieu ne plaise que j'accuse ici la sincérité de qui que ce soit!

Mais, en vérité, je ne puis m'expliquer que ces publicistes, qui

voient un antagonisme radical au fond de l'ordre naturel des

sociétés, puissent goûter un instant de calme et de repos. Il me

semble que le découragement et le désespoir doivent être leur

triste partage. Car enfin, si la nature s'est trompée en faisant

de l'_intérêt personnel_ le grand ressort des sociétés humaines

(et son erreur est évidente, dès qu'il est admis que les intérêts

sont fatalement antagoniques), comment ne s'aperçoivent-ils pas

que le mal est irrémédiable? Ne pouvant recourir qu'à des hommes,

hommes nous-mêmes, où prendrons-nous notre point d'appui pour

changer les tendances de l'humanité? Invoquerons-nous la Police, la

Magistrature, l'État, le Législateur? Mais c'est en appeler à des

hommes, c'est-à-dire à des êtres sujets à l'infirmité commune. Nous

adresserons-nous au Suffrage Universel? Mais c'est donner le cours le

plus libre à l'universelle tendance.

Il ne reste donc qu'une ressource à ces publicistes. C'est de se

donner pour des révélateurs, pour des prophètes, pétris d'un autre

limon, puisant leurs inspirations à d'autres sources que le reste

de leurs semblables; et c'est pourquoi, sans doute, on les voit

si souvent envelopper leurs systèmes et leurs conseils dans une

phraséologie mystique. Mais s'ils sont des envoyés de Dieu, qu'ils

prouvent donc leur mission. En définitive, ce qu'ils demandent, c'est

la puissance souveraine, c'est le despotisme le plus absolu qui fut

jamais.

Non-seulement ils veulent gouverner nos actes, mais ils prétendent

altérer jusqu'à l'essence même de nos sentiments. C'est bien le moins

qu'ils nous montrent leurs titres. Espèrent-ils que l'humanité les

croira sur parole, alors surtout qu'ils ne s'entendent pas entre eux?

Mais avant même d'examiner leurs projets de sociétés artificielles,

n'y a-t-il pas une chose dont il faut s'assurer, à savoir, s'ils ne

se trompent pas dès le point de départ? Est-il bien certain que LES

INTÉRÊTS SOIENT NATURELLEMENT ANTAGONIQUES, qu'une cause irrémédiable

d'inégalité se développe fatalement dans l'ordre naturel des sociétés

humaines, sous l'influence de l'intérêt personnel, et que, dès lors,

Dieu se soit manifestement trompé quand il a ordonné que l'homme

tendrait vers le bien-être?

C'est ce que je me propose de rechercher.

Prenant l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le faire, susceptible

de prévoyance et d'expérience, perfectible, s'aimant lui-même,

c'est incontestable, mais d'une affection tempérée par le principe

sympathique, et, en tout cas, contenue, équilibrée par la rencontre

d'un sentiment analogue universellement répandu dans le milieu où

elle agit, je me demande quel ordre social doit nécessairement

résulter de la combinaison et des libres tendances de ces éléments.

Si nous trouvons que ce résultat n'est autre chose qu'une marche

progressive vers le bien-être, le perfectionnement et l'égalité; une

approximation soutenue de toutes les classes vers un même niveau

physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une constante

élévation de ce niveau, l'oeuvre de Dieu sera justifiée. Nous

apprendrons avec bonheur qu'il n'y a pas de lacune dans la création,

et que l'ordre social, comme tous les autres, atteste l'existence de

ces _lois harmoniques_ devant lesquelles s'inclinait Newton et qui

arrachaient au Psalmiste ce cri: _Coeli enarrant gloriam Dei_.

Rousseau disait: Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas

mon temps à dire ce qu'il faut faire, je le ferais, ou je me tairais.

Je ne suis pas _prince_, mais la confiance de mes concitoyens m'a

fait _législateur_. Peut-être me diront-ils que c'est pour moi le

temps d'agir et non d'écrire.

Qu'ils me pardonnent; que ce soit la vérité elle-même qui me presse

ou que je sois dupe d'une illusion, toujours est-il que je sens le

besoin de concentrer dans un faisceau des idées que je n'ai pu faire

accepter jusqu'ici pour les avoir présentées éparses et par lambeaux.

Il me semble que j'aperçois dans le jeu des lois naturelles de la

société de sublimes et consolantes _harmonies_. Ce que je vois ou

crois voir, ne dois-je pas essayer de le montrer à d'autres, afin

de rallier ainsi, autour d'une pensée de concorde et de fraternité,

bien des intelligences égarées, bien des coeurs aigris? Si, quand

le vaisseau adoré de la patrie est battu par la tempête, je parais

m'éloigner quelquefois, pour me recueillir, du poste auquel j'ai été

appelé, c'est que mes faibles mains sont inutiles à la manoeuvre.

Est-ce d'ailleurs trahir mon mandat que de réfléchir sur les causes

de la tempête elle-même, et m'efforcer d'agir sur ces causes? Et

puis, ce que je ne ferais pas aujourd'hui, qui sait s'il me serait

donné de le faire demain?

Je commencerai par établir quelques notions économiques. M'aidant

des travaux de mes devanciers, je m'efforcerai de résumer la Science

dans un principe vrai, simple et fécond qu'elle entrevit dès

l'origine, dont elle s'est constamment approchée et dont peut-être

le moment est venu de fixer la formule. Ensuite, à la clarté de ce

flambeau, j'essayerai de résoudre quelques-uns des problèmes encore

controversés, concurrence, machines, commerce extérieur, luxe,

capital, rente, etc. Je signalerai quelques-unes des relations,

ou plutôt des harmonies de l'économie politique avec les autres

sciences morales et sociales, en jetant un coup d'oeil sur les

graves sujets exprimés par ces mots: Intérêt personnel, Propriété,

Communauté, Liberté, Égalité, Responsabilité, Solidarité, Fraternité,

Unité. Enfin j'appellerai l'attention du lecteur sur les obstacles

artificiels que rencontre le développement pacifique, régulier et

progressif des sociétés humaines. De ces deux idées: Lois naturelles

harmoniques, causes artificielles perturbatrices, se déduira la

solution du Problème social.

Il serait difficile de ne pas apercevoir le double écueil qui attend

cette entreprise. Au milieu du tourbillon qui nous emporte, si ce

livre est abstrait, on ne le lira pas; s'il obtient d'être lu, c'est

que les questions n'y seront qu'effleurées. Comment concilier les

droits de la science avec les exigences du lecteur? Pour satisfaire à

toutes les conditions de fond et de forme, il faudrait peser chaque

mot et étudier la place qui lui convient. C'est ainsi que le cristal

s'élabore goutte à goutte dans le silence et l'obscurité. Silence,

obscurité, temps, liberté d'esprit, tout me manque à la fois; et je

suis réduit à me confier à la sagacité du public en invoquant son

indulgence.

L'économie politique a pour sujet l'homme.

Mais elle n'embrasse pas l'homme tout entier. Sentiment religieux,

tendresse paternelle et maternelle, piété filiale, amour, amitié,

patriotisme, charité, politesse, la Morale a envahi tout ce qui

remplit les attrayantes régions de la Sympathie. Elle n'a laissé à

sa soeur, l'Économie politique, que le froid domaine de l'intérêt

personnel. C'est ce qu'on oublie injustement quand on reproche à

cette science de n'avoir pas le charme et l'onction de la morale.

Cela se peut-il? Contestez-lui le droit d'être, mais ne la forcez pas

de se contrefaire. Si les transactions humaines, qui ont pour objet

la richesse, sont assez vastes, assez compliquées pour donner lieu à

une science spéciale, laissons-lui l'allure qui lui convient et ne la

réduisons pas à parler des Intérêts dans la langue des Sentiments.

Je ne crois pas, quant à moi, qu'on lui ait rendu service, dans

ces derniers temps, en exigeant d'elle un ton de sentimentalité

enthousiaste qui, dans sa bouche, ne peut être que de la déclamation.

De quoi s'agit-il? De transactions accomplies entre gens qui ne

se connaissent pas, qui ne se doivent rien que la Justice, qui

défendent et cherchent à faire prévaloir des intérêts. Il s'agit de

prétentions qui se limitent les unes par les autres, où l'abnégation

et le dévouement n'ont que faire. Prenez donc une lyre pour parler de

ces choses. Autant j'aimerais que Lamartine consultât la table des

logarithmes pour chanter ses odes[6].

[Note 6: V. au tome IV, le chap. II de la seconde série des

_Sophismes_.

(_Note de l'Éditeur_.)]

Ce n'est pas que l'économie politique n'ait aussi sa poésie, il y

en a partout où il y a ordre et harmonie. Mais elle est dans les

résultats, non dans la démonstration. Elle se révèle, on ne là crée

pas. Keppler ne s'est pas donné pour poëte, et certes les lois qu'il

a découvertes sont la vraie poésie de l'intelligence.

Ainsi l'économie politique n'envisage l'homme que par un côté,

et notre premier soin doit être d'étudier l'homme à ce point de

vue. C'est pourquoi nous ne pouvons nous dispenser de remonter

aux phénomènes primordiaux de la _Sensibilité_ et de l'_Activité_

humaines. Que le lecteur se rassure néanmoins. Notre séjour ne sera

pas long dans les nuageuses régions de la métaphysique, et nous

n'emprunterons à cette science que des notions simples, claires, et,

s'il se peut, incontestées.

L'âme (ou pour ne pas engager la question de spiritualité), l'homme

est doué de _Sensibilité_. Que la sensibilité soit dans l'âme ou

dans le corps, toujours est-il que l'homme comme être _passif_

éprouve des _sensations_ pénibles ou agréables. Comme être _actif_,

il fait effort pour éloigner les unes et multiplier les autres. Le

résultat, qui l'affecte encore comme être _passif_, peut s'appeler

_Satisfaction_.

De l'idée générale _Sensibilité_ naissent les idées plus précises:

peines, besoins, désirs, goûts, appétits, d'un côté; et de l'autre,

plaisirs, jouissances, consommation, bien-être.

Entre ces deux extrêmes s'interpose le moyen, et de l'idée générale

_Activité_ naissent des idées plus précises: peine, effort, fatigue,

travail, production.

En décomposant la _Sensibilité_ et l'_Activité_, nous retrouvons un

mot commun aux deux sphères, le mot _Peine_. C'est une _peine_ que

d'éprouver certaines sensations, et nous ne pouvons la faire cesser

que par un effort qui est aussi une _peine_. Ceci nous avertit que

nous n'avons guère ici-bas que le choix des maux.

Tout est _personnel_ dans cet ensemble de phénomènes, tant la

sensation qui précède l'effort que la Satisfaction qui le suit.

Nous ne pouvons donc pas douter que l'_Intérêt personnel_ ne soit le

grand ressort de l'humanité. Il doit être bien entendu que ce mot

est ici l'expression d'un fait universel, incontestable, résultant de

l'organisation de l'homme, et non point un jugement critique, comme

serait le mot _égoïsme_. Les sciences morales seraient impossibles,

si l'on pervertissait d'avance les termes dont elles sont obligées de

se servir.

L'effort humain ne vient pas se placer toujours et nécessairement

entre la sensation et la satisfaction. Quelquefois la satisfaction

se réalise d'elle-même. Plus souvent l'effort s'exerce sur des

_matériaux_, par l'intermédiaire de _forces_ que la nature a mises

gratuitement à la disposition des hommes.

Si l'on donne le nom d'_Utilité_ à tout ce qui réalise la

satisfaction des besoins, il y a donc des utilités de deux sortes.

Les unes nous ont été accordées gratuitement par la Providence; les

autres veulent être, pour ainsi parler, achetées par un _effort_.

Ainsi l'évolution complète embrasse ou peut embrasser ces quatre

idées:

{Utilité gratuite}

Besoin { } Satisfaction.

{Utilité onéreuse}

L'homme est pourvu de facultés progressives. Il compare, il prévoit,

il apprend, il se réforme par l'expérience. Puisque si le besoin est

une _peine_, l'effort est une _peine_ aussi, il n'y a pas de raison

pour qu'il ne cherche à diminuer celle-ci, quand il le peut faire

sans nuire à la satisfaction qui en est le but. C'est à quoi il

réussit quand il parvient à remplacer de l'_utilité onéreuse_ par de

l'_utilité gratuite_, et c'est l'objet perpétuel de ses recherches.

Il résulte de la nature _intéressée_ de notre coeur que nous

cherchons constamment à augmenter le rapport de nos Satisfactions à

nos Efforts; et il résulte de la nature intelligente de notre esprit

que nous y parvenons, pour chaque résultat donné, en augmentant le

rapport de l'Utilité gratuite à l'Utilité onéreuse.

Chaque fois qu'un progrès de ce genre se réalise, une partie de nos

efforts est mise, pour ainsi dire, en disponibilité; et nous avons

l'option ou de nous abandonner à un plus long repos, ou de travailler

à la satisfaction de nouveaux désirs, s'il s'en forme dans notre

coeur d'assez puissants pour stimuler notre activité.

Tel est le principe de tout progrès dans l'ordre économique; c'est

aussi, il est aisé de le comprendre, le principe de toute déception,

car progrès et déceptions ont leur racine dans ce don merveilleux et

spécial que Dieu a fait aux hommes: le _libre arbitre_.

Nous sommes doués de la faculté de comparer, de juger, de choisir et

d'agir en conséquence; ce qui implique que nous pouvons porter un bon

ou mauvais jugement, faire un bon ou mauvais choix. Il n'est jamais

inutile de le rappeler aux hommes quand on leur parle de Liberté.

Nous ne nous trompons pas, il est vrai, sur la nature intime de nos

sensations, et nous discernons avec un instinct infaillible si elles

sont pénibles ou agréables. Mais que de formes diverses peuvent

prendre nos erreurs! Nous pouvons nous méprendre sur la cause et

poursuivre avec ardeur, comme devant nous donner une satisfaction,

ce qui doit nous infliger une peine; ou bien sur l'enchaînement des

effets, et ignorer qu'une satisfaction immédiate sera suivie d'une

plus grande peine ultérieure; ou encore sur l'importance relative de

nos besoins et de nos désirs.

Non-seulement nous pouvons donner ainsi une fausse direction à

nos efforts par ignorance, mais encore par perversion de volonté.

«L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des

organes.» Eh quoi! n'y a-t-il pas autre chose en nous? N'y a-t-il pas

les passions?

Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que

l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le

vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits,

ce serait pousser jusqu'à la folie la manie du système. Pour que

l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eût pas

de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement

ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que,

toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les

dissonances tendent incessamment à disparaître.

Une première et vague notion de la propriété se déduit de ces

prémisses. Puisque c'est l'individu qui éprouve la sensation, le

désir, le besoin, puisque c'est lui qui fait l'_Effort_, il faut bien

que la satisfaction aboutisse à lui, sans quoi l'effort n'aurait pas

sa raison d'être.

Il en est de même de l'_Hérédité_. Aucune théorie, aucune déclamation

ne fera que les pères n'aiment leurs enfants. Les gens qui se

plaisent à arranger des sociétés imaginaires peuvent trouver cela

fort déplacé, mais c'est ainsi. Un père fait autant d'_Efforts_, plus

peut-être, pour la _satisfaction_ de ses enfants, que pour la sienne

propre. Si donc une loi contre nature interdisait la transmission de

la propriété, non-seulement elle la violerait par cela même, mais

encore elle l'empêcherait de se former, en frappant d'inertie la

moitié au moins des _Efforts_ humains.

Intérêt personnel, Propriété, Hérédité, nous aurons occasion de

revenir sur ces sujets. Cherchons d'abord la circonscription de la

science qui nous occupe.

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'une science a, _par elle-même_,

des frontières naturelles et immuables. Dans le domaine des idées,

comme dans celui des faits, tout se lie, tout s'enchaîne, toutes

les vérités se fondent les unes dans les autres, et il n'y a pas

de science qui, pour être complète, ne dût les embrasser toutes.

On a dit avec raison que, pour une intelligence infinie, il n'y

aurait qu'une seule vérité. C'est donc notre faiblesse qui nous

réduit à étudier isolément un certain ordre de phénomènes, et les

classifications qui en résultent ne peuvent échapper à un certain

arbitraire.

Le vrai mérite est d'exposer avec exactitude les faits, leurs causes

et leurs conséquences. C'en est un aussi, mais beaucoup moindre et

purement relatif, de déterminer d'une manière, non point rigoureuse,

cela est impossible, mais rationnelle, l'ordre de faits que l'on se

propose d'étudier.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 6 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 3 / 50 段