idées que l'on se fasse des formes que l'humanité pourra trouver
pour le perfectionnement de ses relations et la diffusion du
bien-être, des connaissances et de la moralité, il faut pourtant bien
reconnaître que la société est une organisation qui a pour élément
un agent intelligent, moral, doué de libre arbitre et perfectible.
Si vous en ôtez la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier
mécanisme.
La liberté! il semble qu'on n'en veuille pas de nos jours. Sur
cette terre de France, empire privilégié de la mode, il semble
que la liberté ne soit plus de mise. Et moi, je dis: Quiconque
repousse la liberté n'a pas foi dans l'humanité. On prétend avoir
fait récemment cette désolante découverte que la liberté conduit
fatalement au monopole[3]. Non, cet enchaînement monstrueux, cet
accouplement contre nature n'existe pas; il est le fruit imaginaire
d'une erreur qui se dissipe bientôt au flambeau de l'économie
politique. La liberté engendrer le monopole! L'oppression naître
naturellement de la liberté! mais prenons-y garde, affirmer cela,
c'est affirmer que les tendances de l'humanité sont radicalement
mauvaises, mauvaises en elles-mêmes, mauvaises par nature, mauvaises
par essence; c'est affirmer que la pente naturelle de l'homme
est vers sa détérioration, et l'attrait irrésistible de l'esprit
vers l'erreur. Mais alors à quoi bon nos écoles, nos études, nos
recherches, nos discussions, sinon à nous imprimer une impulsion plus
rapide sur cette pente fatale, puisque, pour l'humanité, apprendre
à choisir, c'est apprendre à se suicider? Et, si les tendances de
l'humanité sont essentiellement perverses, où donc, pour les changer,
les organisateurs chercheront-ils leur point d'appui! D'après
les prémisses, ce point d'appui devrait être placé en dehors de
l'humanité. Le chercheront-ils en eux-mêmes, dans leur intelligence,
dans leur coeur? mais ils ne sont pas des dieux encore; ils sont
hommes aussi, et par conséquent poussés avec l'humanité toute entière
vers le fatal abîme. Invoqueront-ils l'intervention de l'État? Mais
l'État est composé d'hommes; et il faudrait prouver que ces hommes
forment une classe à part, pour qui les lois générales de la société
ne sont pas faites, puisque c'est eux qu'on charge de faire ces lois.
Sans cette preuve, la difficulté n'est pas même reculée.
[Note 3: «Il est avéré que notre régime de libre concurrence,
réclamé par une Économie politique ignorante, et décrété pour abolir
les monopoles, n'aboutit qu'à l'organisation générale des grands
monopoles en toutes branches.» (_Principes du socialisme_, par M.
Considérant, page 15.)]
Ne condamnons pas ainsi l'humanité avant d'en avoir étudié les lois,
les forces, les énergies, les tendances. Depuis qu'il eut reconnu
l'attraction, Newton ne prononçait plus le nom de Dieu sans se
découvrir. Autant l'intelligence est au-dessus de la matière, autant
le monde social est au-dessus de celui qu'admirait Newton: car la
mécanique céleste obéit à des lois dont elle n'a pas la conscience.
Combien plus de raison aurons-nous de nous incliner devant la
Sagesse éternelle, à l'aspect de la mécanique sociale, où vit aussi
la pensée universelle, _mens agitat molem_, mais qui présente de
plus ce phénomène extraordinaire que chaque atome est un être animé,
pensant, doué de cette énergie merveilleuse, de ce principe de toute
moralité, de toute dignité, de tout progrès, attribut exclusif de
l'homme,--la LIBERTÉ!
II
BESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS[4].
[Note 4: Ce chapitre et le suivant furent insérés en septembre et
décembre 1848 dans le _Journal des Économistes_.
(_Note de l'Éditeur._)]
Quel spectacle profondément affligeant nous offre la France!
Il serait difficile de dire si l'anarchie a passé des idées aux faits
ou des faits aux idées, mais il est certain qu'elle a tout envahi.
Le pauvre s'élève contre le riche; le prolétariat contre la
propriété; le peuple contre la bourgeoisie; le travail contre le
capital; l'agriculture contre l'industrie; la campagne contre la
ville; la province contre la capitale; le regnicole contre l'étranger.
Et les théoriciens surviennent, qui font un système de cet
antagonisme. «Il est, disent-ils, le résultat _fatal_ de la nature
des choses, c'est-à-dire de la liberté. L'homme _s'aime lui-même_,
et voilà d'où vient tout le mal, car puisqu'il s'aime, il tend vers
son propre bien-être, et il ne le peut trouver que dans le malheur de
ses frères. Empêchons donc qu'il n'obéisse à ses tendances; étouffons
sa liberté; changeons le coeur humain; substituons un autre mobile
à celui que Dieu y a placé; inventons et dirigeons une société
artificielle!»
Quand on en est là, une carrière sans limites s'ouvre devant la
logique ou l'imagination. Si l'on est doué d'un esprit dialecticien
combiné avec une nature chagrine, on s'acharne dans l'analyse du mal;
on le dissèque, on le met au creuset, on lui demande son dernier
mot, on remonte à ses causes, on le poursuit dans ses conséquences;
et comme, à raison de notre imperfection native, il n'est étranger
à rien, il n'est rien qu'on ne dénigre. On ne montre la propriété,
la famille, le capital, l'industrie, la concurrence, la liberté,
l'intérêt personnel, que par un de leurs aspects, par le côté qui
détruit ou qui blesse; on fait, pour ainsi dire, contenir l'histoire
naturelle de l'homme dans la clinique. On jette à Dieu le défi de
concilier ce qu'on dit de sa bonté infinie avec l'existence du mal.
On souille tout, on dégoûte de tout, on nie tout; et l'on ne laisse
pas cependant que d'obtenir un triste et dangereux succès auprès de
ces classes que la souffrance n'incline que trop vers le désespoir.
Si, au contraire, on porte un coeur ouvert à la bienveillance, un
esprit qui se complaise aux illusions, on s'élance vers la région
des chimères. On rêve des Océana, des Atlantide, des Salente, des
Spensonie, des Icarie, des Utopie, des Phalanstère; on les peuple
d'êtres dociles, aimants, dévoués, qui n'ont garde de faire jamais
obstacle à la fantaisie du rêveur. Celui-ci s'installe complaisamment
dans son rôle de Providence. Il arrange, il dispose, il fait les
hommes à son gré; rien ne l'arrête, jamais il ne rencontre de
déceptions; il ressemble à ce prédicateur romain qui, après avoir
transformé son bonnet carré en Rousseau, réfutait chaleureusement
le _Contrat social_, et triomphait d'avoir réduit son adversaire au
silence. C'est ainsi que le réformateur fait briller, aux yeux de
ceux qui souffrent, les séduisants tableaux d'une félicité idéale
bien propre à dégoûter des rudes nécessités de la vie réelle.
Cependant il est rare que l'utopiste s'en tienne à ces innocentes
chimères. Dès qu'il veut y entraîner l'humanité, il éprouve qu'elle
n'est pas facile à se laisser transformer. Elle résiste, il s'aigrit.
Pour la déterminer, il ne lui parle pas seulement du bonheur qu'elle
refuse, il lui parle surtout des maux dont il prétend la délivrer.
Il ne saurait en faire une peinture trop saisissante. Il s'habitue à
charger sa palette, à renforcer ses couleurs. Il cherche le mal, dans
la société actuelle, avec autant de passion qu'un autre en mettrait à
y découvrir le bien. Il ne voit que souffrances, haillons, maigreur,
inanition, douleurs, oppression. Il s'étonne, il s'irrite de ce que
la société n'ait pas un sentiment assez vif de ses misères. Il ne
néglige rien pour lui faire perdre son insensibilité, et, après avoir
commencé par la bienveillance, lui aussi finit par la misanthropie[5].
[Note 5: «Notre régime industriel, formé sur la concurrence sans
garantie et sans organisation, n'est donc qu'un enfer social, une
vaste réalisation de tous les tourments et de tous les supplices de
l'antique Ténare. Il y a une différence pourtant: les victimes.»
(V. CONSIDÉRANT.)]
À Dieu ne plaise que j'accuse ici la sincérité de qui que ce soit!
Mais, en vérité, je ne puis m'expliquer que ces publicistes, qui
voient un antagonisme radical au fond de l'ordre naturel des
sociétés, puissent goûter un instant de calme et de repos. Il me
semble que le découragement et le désespoir doivent être leur
triste partage. Car enfin, si la nature s'est trompée en faisant
de l'_intérêt personnel_ le grand ressort des sociétés humaines
(et son erreur est évidente, dès qu'il est admis que les intérêts
sont fatalement antagoniques), comment ne s'aperçoivent-ils pas
que le mal est irrémédiable? Ne pouvant recourir qu'à des hommes,
hommes nous-mêmes, où prendrons-nous notre point d'appui pour
changer les tendances de l'humanité? Invoquerons-nous la Police, la
Magistrature, l'État, le Législateur? Mais c'est en appeler à des
hommes, c'est-à-dire à des êtres sujets à l'infirmité commune. Nous
adresserons-nous au Suffrage Universel? Mais c'est donner le cours le
plus libre à l'universelle tendance.
Il ne reste donc qu'une ressource à ces publicistes. C'est de se
donner pour des révélateurs, pour des prophètes, pétris d'un autre
limon, puisant leurs inspirations à d'autres sources que le reste
de leurs semblables; et c'est pourquoi, sans doute, on les voit
si souvent envelopper leurs systèmes et leurs conseils dans une
phraséologie mystique. Mais s'ils sont des envoyés de Dieu, qu'ils
prouvent donc leur mission. En définitive, ce qu'ils demandent, c'est
la puissance souveraine, c'est le despotisme le plus absolu qui fut
jamais.
Non-seulement ils veulent gouverner nos actes, mais ils prétendent
altérer jusqu'à l'essence même de nos sentiments. C'est bien le moins
qu'ils nous montrent leurs titres. Espèrent-ils que l'humanité les
croira sur parole, alors surtout qu'ils ne s'entendent pas entre eux?
Mais avant même d'examiner leurs projets de sociétés artificielles,
n'y a-t-il pas une chose dont il faut s'assurer, à savoir, s'ils ne
se trompent pas dès le point de départ? Est-il bien certain que LES
INTÉRÊTS SOIENT NATURELLEMENT ANTAGONIQUES, qu'une cause irrémédiable
d'inégalité se développe fatalement dans l'ordre naturel des sociétés
humaines, sous l'influence de l'intérêt personnel, et que, dès lors,
Dieu se soit manifestement trompé quand il a ordonné que l'homme
tendrait vers le bien-être?
C'est ce que je me propose de rechercher.
Prenant l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le faire, susceptible
de prévoyance et d'expérience, perfectible, s'aimant lui-même,
c'est incontestable, mais d'une affection tempérée par le principe
sympathique, et, en tout cas, contenue, équilibrée par la rencontre
d'un sentiment analogue universellement répandu dans le milieu où
elle agit, je me demande quel ordre social doit nécessairement
résulter de la combinaison et des libres tendances de ces éléments.
Si nous trouvons que ce résultat n'est autre chose qu'une marche
progressive vers le bien-être, le perfectionnement et l'égalité; une
approximation soutenue de toutes les classes vers un même niveau
physique, intellectuel et moral, en même temps qu'une constante
élévation de ce niveau, l'oeuvre de Dieu sera justifiée. Nous
apprendrons avec bonheur qu'il n'y a pas de lacune dans la création,
et que l'ordre social, comme tous les autres, atteste l'existence de
ces _lois harmoniques_ devant lesquelles s'inclinait Newton et qui
arrachaient au Psalmiste ce cri: _Coeli enarrant gloriam Dei_.
Rousseau disait: Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas
mon temps à dire ce qu'il faut faire, je le ferais, ou je me tairais.
Je ne suis pas _prince_, mais la confiance de mes concitoyens m'a
fait _législateur_. Peut-être me diront-ils que c'est pour moi le
temps d'agir et non d'écrire.
Qu'ils me pardonnent; que ce soit la vérité elle-même qui me presse
ou que je sois dupe d'une illusion, toujours est-il que je sens le
besoin de concentrer dans un faisceau des idées que je n'ai pu faire
accepter jusqu'ici pour les avoir présentées éparses et par lambeaux.
Il me semble que j'aperçois dans le jeu des lois naturelles de la
société de sublimes et consolantes _harmonies_. Ce que je vois ou
crois voir, ne dois-je pas essayer de le montrer à d'autres, afin
de rallier ainsi, autour d'une pensée de concorde et de fraternité,
bien des intelligences égarées, bien des coeurs aigris? Si, quand
le vaisseau adoré de la patrie est battu par la tempête, je parais
m'éloigner quelquefois, pour me recueillir, du poste auquel j'ai été
appelé, c'est que mes faibles mains sont inutiles à la manoeuvre.
Est-ce d'ailleurs trahir mon mandat que de réfléchir sur les causes
de la tempête elle-même, et m'efforcer d'agir sur ces causes? Et
puis, ce que je ne ferais pas aujourd'hui, qui sait s'il me serait
donné de le faire demain?
Je commencerai par établir quelques notions économiques. M'aidant
des travaux de mes devanciers, je m'efforcerai de résumer la Science
dans un principe vrai, simple et fécond qu'elle entrevit dès
l'origine, dont elle s'est constamment approchée et dont peut-être
le moment est venu de fixer la formule. Ensuite, à la clarté de ce
flambeau, j'essayerai de résoudre quelques-uns des problèmes encore
controversés, concurrence, machines, commerce extérieur, luxe,
capital, rente, etc. Je signalerai quelques-unes des relations,
ou plutôt des harmonies de l'économie politique avec les autres
sciences morales et sociales, en jetant un coup d'oeil sur les
graves sujets exprimés par ces mots: Intérêt personnel, Propriété,
Communauté, Liberté, Égalité, Responsabilité, Solidarité, Fraternité,
Unité. Enfin j'appellerai l'attention du lecteur sur les obstacles
artificiels que rencontre le développement pacifique, régulier et
progressif des sociétés humaines. De ces deux idées: Lois naturelles
harmoniques, causes artificielles perturbatrices, se déduira la
solution du Problème social.
Il serait difficile de ne pas apercevoir le double écueil qui attend
cette entreprise. Au milieu du tourbillon qui nous emporte, si ce
livre est abstrait, on ne le lira pas; s'il obtient d'être lu, c'est
que les questions n'y seront qu'effleurées. Comment concilier les
droits de la science avec les exigences du lecteur? Pour satisfaire à
toutes les conditions de fond et de forme, il faudrait peser chaque
mot et étudier la place qui lui convient. C'est ainsi que le cristal
s'élabore goutte à goutte dans le silence et l'obscurité. Silence,
obscurité, temps, liberté d'esprit, tout me manque à la fois; et je
suis réduit à me confier à la sagacité du public en invoquant son
indulgence.
L'économie politique a pour sujet l'homme.
Mais elle n'embrasse pas l'homme tout entier. Sentiment religieux,
tendresse paternelle et maternelle, piété filiale, amour, amitié,
patriotisme, charité, politesse, la Morale a envahi tout ce qui
remplit les attrayantes régions de la Sympathie. Elle n'a laissé à
sa soeur, l'Économie politique, que le froid domaine de l'intérêt
personnel. C'est ce qu'on oublie injustement quand on reproche à
cette science de n'avoir pas le charme et l'onction de la morale.
Cela se peut-il? Contestez-lui le droit d'être, mais ne la forcez pas
de se contrefaire. Si les transactions humaines, qui ont pour objet
la richesse, sont assez vastes, assez compliquées pour donner lieu à
une science spéciale, laissons-lui l'allure qui lui convient et ne la
réduisons pas à parler des Intérêts dans la langue des Sentiments.
Je ne crois pas, quant à moi, qu'on lui ait rendu service, dans
ces derniers temps, en exigeant d'elle un ton de sentimentalité
enthousiaste qui, dans sa bouche, ne peut être que de la déclamation.
De quoi s'agit-il? De transactions accomplies entre gens qui ne
se connaissent pas, qui ne se doivent rien que la Justice, qui
défendent et cherchent à faire prévaloir des intérêts. Il s'agit de
prétentions qui se limitent les unes par les autres, où l'abnégation
et le dévouement n'ont que faire. Prenez donc une lyre pour parler de
ces choses. Autant j'aimerais que Lamartine consultât la table des
logarithmes pour chanter ses odes[6].
[Note 6: V. au tome IV, le chap. II de la seconde série des
_Sophismes_.
(_Note de l'Éditeur_.)]
Ce n'est pas que l'économie politique n'ait aussi sa poésie, il y
en a partout où il y a ordre et harmonie. Mais elle est dans les
résultats, non dans la démonstration. Elle se révèle, on ne là crée
pas. Keppler ne s'est pas donné pour poëte, et certes les lois qu'il
a découvertes sont la vraie poésie de l'intelligence.
Ainsi l'économie politique n'envisage l'homme que par un côté,
et notre premier soin doit être d'étudier l'homme à ce point de
vue. C'est pourquoi nous ne pouvons nous dispenser de remonter
aux phénomènes primordiaux de la _Sensibilité_ et de l'_Activité_
humaines. Que le lecteur se rassure néanmoins. Notre séjour ne sera
pas long dans les nuageuses régions de la métaphysique, et nous
n'emprunterons à cette science que des notions simples, claires, et,
s'il se peut, incontestées.
L'âme (ou pour ne pas engager la question de spiritualité), l'homme
est doué de _Sensibilité_. Que la sensibilité soit dans l'âme ou
dans le corps, toujours est-il que l'homme comme être _passif_
éprouve des _sensations_ pénibles ou agréables. Comme être _actif_,
il fait effort pour éloigner les unes et multiplier les autres. Le
résultat, qui l'affecte encore comme être _passif_, peut s'appeler
_Satisfaction_.
De l'idée générale _Sensibilité_ naissent les idées plus précises:
peines, besoins, désirs, goûts, appétits, d'un côté; et de l'autre,
plaisirs, jouissances, consommation, bien-être.
Entre ces deux extrêmes s'interpose le moyen, et de l'idée générale
_Activité_ naissent des idées plus précises: peine, effort, fatigue,
travail, production.
En décomposant la _Sensibilité_ et l'_Activité_, nous retrouvons un
mot commun aux deux sphères, le mot _Peine_. C'est une _peine_ que
d'éprouver certaines sensations, et nous ne pouvons la faire cesser
que par un effort qui est aussi une _peine_. Ceci nous avertit que
nous n'avons guère ici-bas que le choix des maux.
Tout est _personnel_ dans cet ensemble de phénomènes, tant la
sensation qui précède l'effort que la Satisfaction qui le suit.
Nous ne pouvons donc pas douter que l'_Intérêt personnel_ ne soit le
grand ressort de l'humanité. Il doit être bien entendu que ce mot
est ici l'expression d'un fait universel, incontestable, résultant de
l'organisation de l'homme, et non point un jugement critique, comme
serait le mot _égoïsme_. Les sciences morales seraient impossibles,
si l'on pervertissait d'avance les termes dont elles sont obligées de
se servir.
L'effort humain ne vient pas se placer toujours et nécessairement
entre la sensation et la satisfaction. Quelquefois la satisfaction
se réalise d'elle-même. Plus souvent l'effort s'exerce sur des
_matériaux_, par l'intermédiaire de _forces_ que la nature a mises
gratuitement à la disposition des hommes.
Si l'on donne le nom d'_Utilité_ à tout ce qui réalise la
satisfaction des besoins, il y a donc des utilités de deux sortes.
Les unes nous ont été accordées gratuitement par la Providence; les
autres veulent être, pour ainsi parler, achetées par un _effort_.
Ainsi l'évolution complète embrasse ou peut embrasser ces quatre
idées:
{Utilité gratuite}
Besoin { } Satisfaction.
{Utilité onéreuse}
L'homme est pourvu de facultés progressives. Il compare, il prévoit,
il apprend, il se réforme par l'expérience. Puisque si le besoin est
une _peine_, l'effort est une _peine_ aussi, il n'y a pas de raison
pour qu'il ne cherche à diminuer celle-ci, quand il le peut faire
sans nuire à la satisfaction qui en est le but. C'est à quoi il
réussit quand il parvient à remplacer de l'_utilité onéreuse_ par de
l'_utilité gratuite_, et c'est l'objet perpétuel de ses recherches.
Il résulte de la nature _intéressée_ de notre coeur que nous
cherchons constamment à augmenter le rapport de nos Satisfactions à
nos Efforts; et il résulte de la nature intelligente de notre esprit
que nous y parvenons, pour chaque résultat donné, en augmentant le
rapport de l'Utilité gratuite à l'Utilité onéreuse.
Chaque fois qu'un progrès de ce genre se réalise, une partie de nos
efforts est mise, pour ainsi dire, en disponibilité; et nous avons
l'option ou de nous abandonner à un plus long repos, ou de travailler
à la satisfaction de nouveaux désirs, s'il s'en forme dans notre
coeur d'assez puissants pour stimuler notre activité.
Tel est le principe de tout progrès dans l'ordre économique; c'est
aussi, il est aisé de le comprendre, le principe de toute déception,
car progrès et déceptions ont leur racine dans ce don merveilleux et
spécial que Dieu a fait aux hommes: le _libre arbitre_.
Nous sommes doués de la faculté de comparer, de juger, de choisir et
d'agir en conséquence; ce qui implique que nous pouvons porter un bon
ou mauvais jugement, faire un bon ou mauvais choix. Il n'est jamais
inutile de le rappeler aux hommes quand on leur parle de Liberté.
Nous ne nous trompons pas, il est vrai, sur la nature intime de nos
sensations, et nous discernons avec un instinct infaillible si elles
sont pénibles ou agréables. Mais que de formes diverses peuvent
prendre nos erreurs! Nous pouvons nous méprendre sur la cause et
poursuivre avec ardeur, comme devant nous donner une satisfaction,
ce qui doit nous infliger une peine; ou bien sur l'enchaînement des
effets, et ignorer qu'une satisfaction immédiate sera suivie d'une
plus grande peine ultérieure; ou encore sur l'importance relative de
nos besoins et de nos désirs.
Non-seulement nous pouvons donner ainsi une fausse direction à
nos efforts par ignorance, mais encore par perversion de volonté.
«L'homme, dit M. de Bonald, est une intelligence servie par des
organes.» Eh quoi! n'y a-t-il pas autre chose en nous? N'y a-t-il pas
les passions?
Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons pas dire que
l'arrangement naturel du monde social soit tel que l'erreur et le
vice en aient été exclus; soutenir cette thèse en face des faits,
ce serait pousser jusqu'à la folie la manie du système. Pour que
l'harmonie fût sans dissonance, il faudrait ou que l'homme n'eût pas
de libre arbitre, ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement
ceci: les grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que,
toute erreur menant à une déception et tout vice à un châtiment, les
dissonances tendent incessamment à disparaître.
Une première et vague notion de la propriété se déduit de ces
prémisses. Puisque c'est l'individu qui éprouve la sensation, le
désir, le besoin, puisque c'est lui qui fait l'_Effort_, il faut bien
que la satisfaction aboutisse à lui, sans quoi l'effort n'aurait pas
sa raison d'être.
Il en est de même de l'_Hérédité_. Aucune théorie, aucune déclamation
ne fera que les pères n'aiment leurs enfants. Les gens qui se
plaisent à arranger des sociétés imaginaires peuvent trouver cela
fort déplacé, mais c'est ainsi. Un père fait autant d'_Efforts_, plus
peut-être, pour la _satisfaction_ de ses enfants, que pour la sienne
propre. Si donc une loi contre nature interdisait la transmission de
la propriété, non-seulement elle la violerait par cela même, mais
encore elle l'empêcherait de se former, en frappant d'inertie la
moitié au moins des _Efforts_ humains.
Intérêt personnel, Propriété, Hérédité, nous aurons occasion de
revenir sur ces sujets. Cherchons d'abord la circonscription de la
science qui nous occupe.
Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'une science a, _par elle-même_,
des frontières naturelles et immuables. Dans le domaine des idées,
comme dans celui des faits, tout se lie, tout s'enchaîne, toutes
les vérités se fondent les unes dans les autres, et il n'y a pas
de science qui, pour être complète, ne dût les embrasser toutes.
On a dit avec raison que, pour une intelligence infinie, il n'y
aurait qu'une seule vérité. C'est donc notre faiblesse qui nous
réduit à étudier isolément un certain ordre de phénomènes, et les
classifications qui en résultent ne peuvent échapper à un certain
arbitraire.
Le vrai mérite est d'exposer avec exactitude les faits, leurs causes
et leurs conséquences. C'en est un aussi, mais beaucoup moindre et
purement relatif, de déterminer d'une manière, non point rigoureuse,
cela est impossible, mais rationnelle, l'ordre de faits que l'on se
propose d'étudier.