d'apprendre, de réfléchir, de raisonner, de se tromper, de
se rectifier, et par conséquent d'agir sur l'amélioration ou
sur la détérioration du mécanisme lui-même. Ils sont capables
de satisfaction et de douleur, et c'est en cela qu'ils sont
non-seulement les rouages, mais les ressorts du mécanisme. Ils en
sont aussi les mobiles, car le principe d'activité est en eux. Ils
sont plus que cela encore, ils en sont l'objet même et le but,
puisque c'est en satisfactions et en douleurs individuelles que tout
se résout en définitive.
Or on a remarqué, et malheureusement il n'a pas été difficile de
remarquer, que, dans l'action, le développement et même le progrès
(par ceux qui l'admettent) de ce puissant mécanisme, bien des rouages
étaient inévitablement, fatalement écrasés; que, pour un grand nombre
d'êtres humains, la somme des douleurs imméritées surpassait de
beaucoup la somme des jouissances.
À cet aspect, beaucoup d'esprits sincères, beaucoup de coeurs
généreux ont douté du mécanisme lui-même. Ils l'ont nié, ils ont
refusé de l'étudier, ils ont attaqué, souvent avec violence, ceux qui
en avaient recherché et exposé les lois; ils se sont levés contre la
nature des choses, et enfin ils ont proposé d'_organiser_ la société
sur un plan nouveau, où l'injustice, la souffrance et l'erreur ne
sauraient trouver place.
À Dieu ne plaise que je m'élève contre des intentions manifestement
philanthropiques et pures! Mais je déserterais mes convictions, je
reculerais devant les injonctions de ma propre conscience, si je ne
disais que, selon moi, ces hommes sont dans une fausse voie.
En premier lieu ils sont réduits, par la nature même de leur
propagande, à la triste nécessité de méconnaître le bien que la
société développe, de nier ses progrès, de lui imputer tous les maux,
de les rechercher avec un soin presque avide et de les exagérer outre
mesure.
Quand on croit avoir découvert une organisation sociale différente
de celle qui est résultée des naturelles tendances de l'humanité,
il faut bien, pour faire accepter son invention, décrire sous les
couleurs les plus sombres les résultats de l'organisation qu'on veut
abolir. Aussi les publicistes auxquels je fais allusion, après avoir
proclamé avec enthousiasme et peut-être exagéré la perfectibilité
humaine, tombent dans l'étrange contradiction de dire que la société
se détériore de plus en plus. À les entendre, les hommes sont mille
fois plus malheureux qu'ils ne l'étaient dans les temps anciens, sous
le régime féodal et sous le joug de l'esclavage; le monde est devenu
un enfer. S'il était possible d'évoquer le Paris du dixième siècle,
j'ose croire qu'une telle thèse serait insoutenable.
Ensuite ils sont conduits à condamner le principe même d'action des
hommes, je veux dire l'_intérêt personnel_, puisqu'il a amené un tel
état de choses. Remarquons que l'homme est organisé de telle façon,
qu'il recherche la satisfaction et évite la peine; c'est de là, j'en
conviens, que naissent tous les maux sociaux, la guerre, l'esclavage,
le monopole, le privilége; mais c'est de là aussi que viennent tous
les biens, puisque la satisfaction des besoins et la répugnance pour
la douleur sont les mobiles de l'homme. La question est donc de
savoir si ce mobile qui, par son universalité, d'individuel devient
social, n'est pas en lui-même un principe de progrès.
En tout cas, les inventeurs d'organisations nouvelles ne
s'aperçoivent-ils pas que ce principe, inhérent à la nature même
de l'homme, les suivra dans leurs organisations, et que là il fera
bien d'autres ravages que dans notre organisation naturelle, où les
prétentions injustes et l'intérêt de l'un sont au moins contenus
par la résistance de tous? Ces publicistes supposent toujours deux
choses inadmissibles: la première, que la société telle qu'ils la
conçoivent sera dirigée par des hommes infaillibles et dénués de ce
mobile,--l'intérêt; la seconde, que la masse se laissera diriger par
ces hommes.
Enfin les Organisateurs ne paraissent pas se préoccuper le moins
du monde des moyens d'exécution. Comment feront-ils prévaloir
leurs systèmes? Comment décideront-ils tous les hommes à la fois
à renoncer à ce mobile qui les fait mouvoir: l'attrait pour les
satisfactions, la répugnance pour les douleurs? Il faudrait donc,
comme disait Rousseau, _changer la constitution morale et physique de
l'homme_?
Pour déterminer tous les hommes à la fois à rejeter comme un vêtement
incommode l'ordre social actuel, dans lequel l'humanité a vécu et
s'est développée depuis son origine jusqu'à nos jours, à adopter une
organisation d'invention humaine et à devenir les pièces dociles d'un
autre mécanisme, il n'y a, ce me semble, que deux moyens: la Force,
ou l'Assentiment universel.
Il faut, ou bien que l'organisateur dispose d'une force capable
de vaincre toutes les résistances, de manière à ce que l'humanité
ne soit entre ses mains qu'une cire molle qui se laisse pétrir
et façonner à sa fantaisie; ou obtenir, par la persuasion, un
assentiment si complet, si exclusif, si aveugle même, qu'il rende
inutile l'emploi de la force.
Je défie qu'on me cite un troisième moyen de faire triompher, de
faire entrer dans la pratique humaine un phalanstère ou toute autre
organisation sociale artificielle.
Or, s'il n'y a que ces deux moyens et si l'on démontre que l'un est
aussi impraticable que l'autre, on prouve par cela même que les
organisateurs perdent leur temps et leur peine.
Quant à disposer d'une force matérielle qui leur soumette tous les
rois et tous les peuples de la terre, c'est à quoi les rêveurs, tout
rêveurs qu'ils sont, n'ont jamais songé. Le roi Alphonse avait bien
l'orgueil de dire: «Si j'étais entré dans les conseils de Dieu, le
monde planétaire serait mieux arrangé.» Mais s'il mettait sa propre
sagesse au-dessus de celle du Créateur, il n'avait pas au moins la
folie de vouloir lutter de puissance avec Dieu; et l'histoire ne
rapporte pas qu'il ait essayé de faire tourner les étoiles selon les
lois de son invention. Descartes aussi se contenta de composer un
petit monde de dés et de ficelles, sachant bien qu'il n'était pas
assez _fort_ pour remuer l'univers. Nous ne connaissons que Xerxès
qui, dans l'enivrement de sa puissance, ait osé dire aux flots:
«Vous n'irez pas plus loin.» Les flots cependant ne reculèrent pas
devant Xerxès; mais Xerxès recula devant les flots, et, sans cette
humiliante mais sage précaution, il aurait été englouti.
La Force manque donc aux Organisateurs pour soumettre l'humanité
à leurs expérimentations. Quand ils gagneraient à leur cause
l'autocrate russe, le schah de Perse, le kan des Tartares et tous les
chefs des nations qui exercent sur leurs sujets un empire absolu,
ils ne parviendraient pas encore à disposer d'une force suffisante
pour distribuer les hommes en groupes et séries, et anéantir les
lois générales de la propriété, de l'échange, de l'hérédité et de
la famille; car, même en Russie, même en Perse et en Tartarie, il
faut compter plus ou moins avec les hommes. Si l'empereur de Russie
s'avisait de vouloir _altérer la constitution morale et physique_ de
ses sujets, il est probable qu'il aurait bientôt un successeur, et
que ce successeur ne serait pas tenté de poursuivre l'expérience.
Puisque la _force_ est un moyen tout à fait hors de la portée de
nos nombreux Organisateurs, il ne leur reste d'autre ressource que
d'obtenir l'_assentiment universel_.
Il y a pour cela deux moyens la persuasion et l'imposture.
La persuasion! mais on n'a jamais vu deux intelligences s'accorder
parfaitement sur tous les points d'une seule science. Comment donc
tous les hommes, de langues, de races, de moeurs diverses, répandus
sur la surface du globe, la plupart ne sachant pas lire, destinés
à mourir sans entendre parler du _réformateur_, accepteront-ils
unanimement la science universelle? De quoi s'agit-il? De changer
le mode de travail, d'échanges, de relations domestiques, civiles,
religieuses, en un mot, d'altérer la constitution physique et morale
de l'homme;--et l'on espérerait rallier l'humanité toute entière par
la conviction!
Vraiment la tâche paraît bien ardue.
Quand on vient dire à ses semblables:
«Depuis cinq mille ans, il y a eu un malentendu entre Dieu et
l'humanité;
«Depuis Adam jusqu'à nous, le genre humain fait fausse route, et pour
peu qu'il me croie, je le vais mettre en bon chemin;
«Dieu voulait que l'humanité marchât différemment, elle ne l'a pas
voulu, et voilà pourquoi le mal s'est introduit dans le monde.
Qu'elle se retourne toute entière à ma voix pour prendre une
direction inverse, et le bonheur universel va luire sur elle.»
Quand, dis-je, on débute ainsi, c'est beaucoup si l'on est cru de
cinq ou six adeptes; de là à être cru d'un milliard d'hommes, il y a
loin, bien loin! si loin, que la distance est incalculable.
Et puis songez que le nombre des inventions sociales est aussi
illimité que le domaine de l'imagination; qu'il n'y a pas un
publiciste, qui, se renfermant pendant quelques heures dans son
cabinet, n'en puisse sortir avec un plan d'organisation artificielle
à la main; que les inventions de Fourier, Saint-Simon, Owen, Cabet,
Blanc, etc., ne se ressemblent nullement entre elles; qu'il n'y a pas
de jour qui n'en voie éclore d'autres encore; que, véritablement,
l'humanité a quelque peu raison de se recueillir et d'hésiter avant
de rejeter l'organisation sociale que Dieu lui a donnée, pour faire,
entre tant d'inventions sociales, un choix définitif et irrévocable.
Car, qu'arriverait-il, si, lorsqu'elle aurait choisi un de ces plans,
il s'en présentait un meilleur? Peut-elle chaque jour constituer
la propriété, la famille, le travail, l'échange sur des bases
différentes? Doit-elle s'exposer à changer d'organisation tous les
matins?
«Ainsi donc, comme dit Rousseau, le législateur ne pouvant employer
ni la force, ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à
une autorité d'un autre ordre qui puisse entraîner sans violence et
persuader sans convaincre.
Quelle est cette autorité? L'imposture. Rousseau n'ose pas articuler
le mot; mais, selon son usage invariable en pareil cas, il le place
derrière le voile transparent d'une tirade d'éloquence:
«Voilà, dit-il, ce qui força de tous les temps les Pères des nations
de recourir à l'intervention du ciel, et d'honorer les dieux de leur
propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l'État
comme à celles _de la nature_, et reconnaissant le même pouvoir dans
la formation de l'homme et dans celle de la cité, obéissent _avec
liberté_ et portassent docilement le joug de la félicité publique.
Cette raison _sublime_, qui l'élève au-dessus de la portée des hommes
vulgaires, est celle dont le législateur _met les décisions dans la
bouche des immortels_ pour _entraîner_ par l'autorité divine ceux que
ne pourrait ébranler la prudence humaine. Mais il n'appartient pas à
tout homme de faire parler _les dieux_, etc.»
Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il laisse à Machiavel, en le citant,
le soin d'achever sa pensée: _Mai non fu alcuno ordinatore di leggi_
STRAORDINARIE _in un popolo che non ricorresse a Dio_.
Pourquoi Machiavel conseille-t-il de recourir _à Dieu_, et Rousseau
_aux dieux_, _aux immortels_? Je laisse au lecteur à résoudre la
question.
Certes je n'accuse pas les modernes _Pères des nations_ d'en venir
à ces indignes supercheries. Cependant il ne faut pas se dissimuler
que, lorsqu'on se place à leur point de vue, on comprend qu'ils se
laissent facilement entraîner par le désir de réussir. Quand un homme
sincère et philanthrope est bien convaincu qu'il possède un secret
social, au moyen duquel tous ses semblables jouiraient dans ce monde
d'une félicité sans bornes; quand il voit clairement qu'il ne peut
faire prévaloir son idée ni par la force ni par le raisonnement,
et que la supercherie est sa seule ressource, il doit éprouver une
bien forte tentation. On sait que les ministres mêmes de la religion
qui professe au plus haut degré l'horreur du mensonge, n'ont pas
reculé devant les _fraudes pieuses_; et l'on voit, par l'exemple de
Rousseau, cet austère écrivain qui a inscrit en tête de tous ses
ouvrages cette devise: _Vitam impendere vero_, que l'orgueilleuse
philosophie elle-même peut se laisser séduire à l'attrait de cette
maxime bien différente: _La fin justifie les moyens_. Qu'y aurait-il
de surprenant à ce que les Organisateurs modernes songeassent
aussi à _honorer les dieux de leur propre sagesse, à mettre leurs
décisions dans la bouche des immortels, à entraîner sans violence et
à persuader sans convaincre_?
On sait qu'à l'exemple de Moïse, Fourier a fait précéder son
Deutéronome d'une Genèse. Saint-Simon et ses disciples avaient été
plus loin dans leurs velléités apostoliques. D'autres, plus avisés,
se rattachent à la religion la plus étendue, en la modifiant selon
leurs vues, sous le nom de _néo-christianisme_; et il n'y a personne
qui ne soit frappé du ton d'afféterie mystique que presque tous les
Réformateurs modernes introduisent dans leur prédication.
Mais les efforts qui ont été essayés dans ce sens n'ont servi qu'à
prouver une chose qui a, il est vrai, son importance: c'est que, de
nos jours, n'est pas prophète qui veut. On a beau se proclamer Dieu,
on n'est cru de personne, ni du public, ni de ses compères, ni de
soi-même.
Puisque j'ai parlé de Rousseau, je me permettrai de faire ici
quelques réflexions sur cet _organisateur_, d'autant qu'elles
serviront à faire comprendre en quoi les organisations artificielles
diffèrent de l'organisation naturelle. Cette digression n'est pas
d'ailleurs tout à fait intempestive, puisque, depuis quelque temps,
on signale le _Contrat social_ comme l'oracle de l'avenir.
Rousseau était convaincu que l'isolement était l'_état de nature_
de l'homme, et que, par conséquent, la _société_ était d'invention
humaine. «L'_ordre social_, dit-il en débutant, _ne vient pas de la
nature_; il est donc fondé sur des conventions.»
En outre, ce philosophe, quoique aimant avec passion la liberté,
avait une triste opinion des hommes. Il les croyait tout à fait
incapables de se donner une bonne institution. L'intervention d'un
fondateur, d'un législateur, d'un père des nations, était donc
indispensable.
«Le peuple soumis aux lois, dit-il, en doit être l'auteur. Il
n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de
la société; mais comment les régleront-ils? Sera-ce d'un commun
accord, par une inspiration subite? Comment une multitude aveugle,
qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce que rarement elle sait
ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise
aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation?... Les
particuliers voient le bien qu'ils rejettent, le public veut le bien
qu'il ne voit pas; tous ont également besoin de guides... Voilà d'où
naît la nécessité d'un législateur.»
Ce législateur, on l'a déjà vu, «ne pouvant employer ni la force ni
le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité
d'un autre ordre,» c'est-à-dire, en bon français, à la fourberie.
Rien ne peut donner une idée de l'immense hauteur au-dessus des
autres hommes où Rousseau place son législateur:
«Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes... Celui
qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état
de changer, pour ainsi dire, la nature humaine..., d'altérer
la constitution de l'homme pour le renforcer... Il faut qu'il
ôte à l'homme ses propres forces pour lui en donner qui lui
soient étrangères... Le législateur est, à tous égards, un homme
extraordinaire dans l'État;... son emploi est une fonction
particulière et supérieure, qui n'a rien de commun avec l'empire
humain... S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que
sera-ce d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle
que l'autre doit lui proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente
la machine; celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait
marcher.»
Et qu'est donc l'humanité dans tout cela? La vile matière dont la
machine est composée.
En vérité, n'est-ce pas là l'orgueil porté jusqu'au délire? Ainsi les
hommes sont les matériaux d'une machine que le prince fait marcher;
le législateur en propose le modèle; et le philosophe régente le
législateur, se plaçant ainsi à une distance incommensurable du
vulgaire, du prince et du législateur lui-même: il plane sur le genre
humain, le meut, le transforme, le pétrit, ou plutôt enseigne aux
Pères des nations comment il faut s'y prendre.
Cependant le fondateur d'un peuple doit se proposer un but. Il a
de la matière humaine à mettre en oeuvre, et il faut bien qu'il
l'ordonne à une fin. Comme les hommes sont dépourvus d'initiative, et
que tout dépend du législateur, celui-ci décidera si un peuple doit
être ou commerçant, ou agriculteur, ou barbare et ichthyophage, etc.;
mais il est à désirer que le législateur ne se trompe pas et ne fasse
pas trop violence à la nature des choses.
Les hommes, en _convenant_ de s'associer, ou plutôt en s'associant
par la volonté du législateur, ont donc un but très-précis. «C'est
ainsi, dit Rousseau, que les Hébreux et récemment les Arabes ont
eu pour principal objet la religion; les Athéniens, les lettres;
Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine; Sparte, la guerre,
et Rome, la vertu.»
Quel sera l'objet qui nous décidera, nous Français, à sortir de
l'isolement ou de l'_état de nature_ pour former une société? Ou
plutôt (car nous ne sommes que la matière inerte, les matériaux de la
machine), vers quel objet nous dirigera notre grand _Instituteur_?
Dans les idées de Rousseau, ce ne pouvait guère être ni les
lettres, ni le commerce, ni la marine. La guerre est un plus noble
but, et la vertu un but plus noble encore. Cependant il y en a
un très-supérieur. Ce qui doit être la fin de tout système de
législation, «c'est la _liberté_ et l'_égalité_».
Mais il faut savoir ce que Rousseau entendait par la liberté. Jouir
de la liberté, selon lui, ce n'est pas être libre, c'est _donner
son suffrage_, alors même qu'on serait «entraîné sans violence, et
persuadé sans être convaincu,» car alors «on obéit avec liberté et
l'on porte docilement le joug de la félicité publique.»
«Chez les Grecs, dit-il, tout ce que le peuple avait à faire, il le
faisait par lui-même; il était sans cesse assemblé sur la place,
il habitait un climat doux, il n'était point avide, _des esclaves
faisaient tous ses travaux, sa grande affaire était sa liberté_.»
«Le peuple anglais, dit-il ailleurs, croit être libre; il se trompe
fort. Il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement;
sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien.»
Le peuple doit donc faire par lui-même tout ce qui est service
public, s'il veut être libre, car c'est en cela que consiste la
liberté. Il doit toujours nommer, toujours être sur la place
publique. Malheur à lui, s'il songe à travailler pour vivre! Sitôt
qu'un seul citoyen s'avise de soigner ses propres affaires, à
l'instant (c'est une locution que Rousseau aime beaucoup) tout est
perdu.
Mais, certes, la difficulté n'est pas petite. Comment faire? Car
enfin, même pour pratiquer la vertu, même pour exercer la liberté,
encore faut-il vivre.
On a vu tout à l'heure sous quelle enveloppe oratoire Rousseau avait
caché le mot _imposture_. On va le voir maintenant recourir à un
trait d'éloquence pour faire passer la conclusion de tout son livre,
l'_esclavage_.
«Vos durs climats vous donnent des besoins, six mois de l'année la
place publique n'est pas tenable; vos langues sourdes ne peuvent se
faire entendre en plein air, et vous craignez bien moins l'esclavage
que la misère.»
«Vous voyez bien que vous ne pouvez être libres.»
«Quoi! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude?
Peut-être.»
Si Rousseau s'était arrêté à ce mot affreux, le lecteur eût été
révolté. Il fallait recourir aux déclamations imposantes. Rousseau
n'y manque pas.
«Tout ce qui n'est point dans la nature (c'est de la société qu'il
s'agit) a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le
reste. Il y a des positions malheureuses où l'on ne peut conserver
sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où le citoyen ne peut
être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave.
Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous
l'êtes; vous payez leur liberté de la vôtre... Vous avez beau vanter
cette préférence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité.»
Je le demande, cela ne veut-il pas dire: Peuples modernes, vous
feriez bien mieux de n'être pas esclaves et d'en avoir.
Que le lecteur veuille bien excuser cette longue digression, j'ai cru
qu'elle n'était pas inutile. Depuis quelque temps, on nous représente
Rousseau et ses disciples de la Convention comme les apôtres de
la fraternité humaine.--Des hommes pour matériaux, un prince pour
mécanicien, un père des nations pour inventeur, un philosophe
par-dessus tout cela, l'imposture pour moyen, l'esclavage pour
résultat; est-ce donc là la fraternité qu'on nous promet?
Il m'a semblé aussi que cette étude du _Contrat social_ était
propre à faire voir ce qui caractérise les organisations sociales
artificielles. Partir de cette idée que la société est un état contre
nature; chercher les combinaisons auxquelles on pourrait soumettre
l'humanité; perdre de vue qu'elle a son mobile en elle-même;
considérer les hommes comme de vils matériaux; aspirer à leur donner
le mouvement et la volonté, le sentiment et la vie; se placer ainsi
à une hauteur incommensurable au-dessus du genre humain: voilà les
traits communs à tous les inventeurs d'organisations sociales. Les
inventions diffèrent, les inventeurs se ressemblent.
Parmi les arrangements nouveaux auxquels les faibles humains sont
conviés, il en est un qui se présente en termes qui le rendent digne
d'attention. Sa formule est: _Association progressive et volontaire_.
Mais l'_économie politique_ est précisément fondée sur cette
donnée, que _société_ n'est autre chose qu'_association_ (ainsi que
ces trois mots le disent), association fort imparfaite d'abord,
parce que l'homme est imparfait, mais se perfectionnant avec lui,
c'est-à-dire _progressive_. Veut-on parler d'une association plus
étroite entre le travail, le capital et le talent, d'où doivent
résulter pour les membres de la famille humaine plus de bien et un
bien-être mieux réparti? À la condition que ces associations soient
_volontaires_; que la force et la contrainte n'interviennent pas;
que les associés n'aient pas la prétention de faire supporter les
frais de leur établissement par ceux qui refusent d'y entrer, en
quoi répugnent-elles à l'économie politique? Est-ce que l'économie
politique, comme science, n'est pas tenue d'examiner les formes
diverses par lesquelles il plaît aux hommes d'unir leurs forces et
de se partager les occupations, en vue d'un bien-être plus grand et
mieux réparti? Est-ce que le commerce ne nous donne pas fréquemment
l'exemple de deux, trois, quatre personnes formant entre elles
des associations? Est-ce que le métayage n'est pas une sorte
d'association informe, si l'on veut, du capital et du travail? Est-ce
que nous n'avons pas vu, dans ces derniers temps, se produire les
compagnies par actions, qui donnent au plus petit capital le pouvoir
de prendre part aux plus grandes entreprises? Est-ce qu'il n'y a pas
à la surface du pays quelques fabriques où l'on essaye d'associer
tous les co-travailleurs aux résultats? Est-ce que l'économie
politique condamne ces essais et les efforts que font les hommes pour
tirer un meilleur parti de leurs forces? Est-ce qu'elle a affirmé
quelque part que l'humanité a dit son dernier mot? C'est tout le
contraire, et je crois qu'il n'est aucune science qui démontre plus
clairement que la société est dans l'enfance.